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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: La vie des abeilles + +Author: Maurice Maeterlinck + +Release Date: January 8, 2012 [eBook #38527] +[Most recently updated: May 20, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Annemie Arnst and Marc D'Hooghe + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES *** + + + + +LA VIE DES ABEILLES + +par + +MAURICE MAETERLINCK + + + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1901 + + +<i>A MON AMI</i> + +_ALFRED SUTRO_ + + + + +LIVRE PREMIER + +AU SEUIL DE LA RUCHE + + + + +I + + +Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevage +des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il +est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens +et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé +Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook, +Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van +Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres. + +Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'_apis +mellifica, ligustica, fasciata,_ etc., ni d'un recueil d'observations ou +d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous +ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir +ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain +nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt +années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop +spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard, +comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on +connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer, +selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont +occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et +imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la +ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici +longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus +intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de +l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur +de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines +sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune +d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui +ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute +vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les +faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de +quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une +façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans +un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce +livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu +près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime +sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre. +Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment +encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier. +Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à +l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous +arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de +leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les +fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à +ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est +une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et +satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est +probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce +monde. + +Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je +croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais +guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de +l'_Insecte_, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre +auteur de _Force et Matière_, dans son _Geistes Leben der Thiere_[1]. +Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est +assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits +légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le +soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses +héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches +bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que +notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de +l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges +laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut +de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent +préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation +énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je +le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos +points de vue et nos buts sont fort différents. + + +[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence dans leur +_Introduction to Entomology_, mais elle est presque exclusivement +technique. + + + + +II + + +La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en +débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des +plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société, +sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages +prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron, +Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du +philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant +cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux +déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais +c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer, +c'est-à -dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des +_Géorgiques_ de Virgile. + +Son histoire ne commence qu'au XVIIe siècle avec les découvertes du +grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce +détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand, +Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que +la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les +attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam +inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le +microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier +les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et +de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et +du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en +la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des +planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer +plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble +Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut +à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où +de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout +à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand +ouvrage _Bybel der Natuure,_ que le docteur Boerhave, un siècle plus +tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de _Biblia +naturæ_ (Leyde, 1737). + +Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule +d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton, +et réserva aux abeilles un volume entier de ses _Mémoires pour servir à +l'histoire des insectes_. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il +est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu +bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs +anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation +des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs +vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il +consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la +ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi +l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu +toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur +[oe]uvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent +que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les +recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de +Schirach (qui résolut l'énigme de de l'Å“uf royal); mais je me borne +aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le +classique de la science apicole d'aujourd'hui. + +Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse. +Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait +contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide +d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie +entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des +victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme +l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait +qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les +regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à +ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel, +à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre +voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les +plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme +pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à +espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science +apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui +doit point. Ses _Nouvelles observations sur les abeilles_, dont le +premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet, +et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le +trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y +trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre +on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des +abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou +prendre en défaut une seule de ses observations principales qui +demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base. + + + + +III + + +Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais +bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la +parthénogenèse, c'est-à -dire la parturition virginale des reines, et +imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle +l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel, +sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un +instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très +imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente +le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès +extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan, +Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations +précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire +et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le +meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire +mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à +leurs besoins. De Hruschka trouve le _Smélatore_, qui, par l'emploi de +la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons, +etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité +et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs +ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin +l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection +à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le +maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner +d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des +saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques +ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les +naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la +remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un +peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole +pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et +toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille +cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les sÅ“urs du bon +couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les +appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs +demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte +inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre +fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un +mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu +que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers +les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,--trop vaste +pour être discerné et trop étranger pour être compris,--elles regardent +plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir, +dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race. + + + + +IV + + +Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à +nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise +par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une +heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins +précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes. + +Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à +aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de +cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la +Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des +couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets, +ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses +horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés +le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une +cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux +poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses +écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses +maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes +d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent +pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches, +ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et +méticuleusement vert, de pelouses fleuries. + +Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile, + + "Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, + Et comme ces derniers satisfait et tranquille", + +aurait dit La Fontaine, s'était retiré là , où la vie semblerait plus +étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie. +Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,--car le sage ne connaît point +les grands dégoûts,--mais un peu las d'interroger les hommes qui +répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules +questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois +véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe, +consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée +et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille +qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la +plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les +expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des +abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la +maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches +cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les +étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un +canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de +peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et +de prés. + +En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux +fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une +signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de +l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où +rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule, +affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait +entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le +foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à +l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, +les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la +vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi +bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient +encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour +ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices +presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur +elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un +globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur. + + + + +V + + +Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la +ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au +travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands +épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de +l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et +le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du +sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous +les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les +habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte +qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne +s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré +tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de +l'ouvrir et d'y jeter un coup d'Å“il général, il suffit de savoir +qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers +d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de +quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique +et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le +départ plus ou moins volontaire de la mère régnante. + + + + +VI + + +La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion +qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises +redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une +légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces +piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi +la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du +désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du +soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin +éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles +tirent de ses heures bienfaisantes. + +Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni +ne respecte le caractère et les mÅ“urs de ses habitantes, la ruche se +transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme. +Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour +la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de +beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se +laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne +reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent +pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent +leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une +attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se +défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle +à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et +pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin, +elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de +miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder +ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est +détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner. + + + + +VII + + +Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation[1], est d'abord +assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une +activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme +étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences, +d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes +intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre +qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des +grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les +vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de +mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas +les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et +rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et +d'or, de mille calices épanouis. + +Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule +transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui +n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, +pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure +encombrée. + +Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut +apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait +les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser +autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait +quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait +aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on +démêle l'activité multiple de cette inertie. + +En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille +sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et +celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre +les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la +plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous +rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour +l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la +nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce +travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi, +un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la +ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à +travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont +élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs, +comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de +mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la +multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue +de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle +expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de +solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible +aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter +pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu +n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un +moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un +sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie. +Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On +retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les +états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas +de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit +même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle +vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons). +Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les +Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés, +à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où +l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la +république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et +immortelle de l'avenir. + + +[1] On appelle _ruche d'observation_, une ruche vitrée munie de rideaux +noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul rayon, ce +qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et +sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue +extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui +habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail, +récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et +prospérer. + + + + +VIII + + +Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à +l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la +nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté, +c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il +n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature +dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont +immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés +sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle +tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même +temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la +liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la +société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses +membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part, +il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt +personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices, +qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la +civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables +à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des +Å“ufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec +acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des +vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus +en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas +à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une +chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle +abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection +architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons +sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au +progrès de l'espèce. + + + + +LIVRE II + +L'ESSAIM + + + + +I + + +Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la +torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers +jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les +pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis +le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de +miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les +mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les +rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le +soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées +ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le +seuil, où le froid les décime. + +Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle +sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son +devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la +tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il +va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette +ville, c'est son Å“uvre, et c'est elle tout entière.--Elle n'en est +pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y +donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses +sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous +appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle +réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique +organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté. +Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui +l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses +dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui +succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&&&& sont sortis de +ses flancs. + + + + +II + + +"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas +semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid +avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration +reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de +l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les +angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des +phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances +toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait +tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître. + +Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à +quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la +vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des +naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui +illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la +nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève +royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur +mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores, +l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la +première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau +ses jeunes sÅ“urs qui chantent le chant des reines. D'autres fois, +quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues, +pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il +ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance +impériale. + +Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît, +apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout +ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été, +tolère-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son +amant--la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis, +maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et +scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres, +insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus +tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur +massacre général et simultané. + +Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il +distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les +nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et +ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs +ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent +l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons, +aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les +rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des +fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves +et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les +édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la +nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation +du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide +formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est +mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et +des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres +aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité +du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les +adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les +rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les +ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée. + +Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice +annuel au génie de l'espèce,--je veux dire l'essaimage,--où un peuple +entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne +soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses +demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin +l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui, +conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine +parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville +bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité. +Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure, +est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle +assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il, +cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un +devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir? + +Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde; +nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font +ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs +ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons +les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se +hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de +la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les +autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction. +Mais que l'Å“il s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la +complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de +l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des +causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie. + + + + +III + + +Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux +exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui +nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement +contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre +espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou +quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à +l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un +moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et +effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie. +Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment +attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la +famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent +point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après +le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt +mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine +d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir +les larves et les nymphes. + +Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation +héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et +cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons +de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car +nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les +phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux +et dans le triple Å“il cyclopéen de leur front, mais telle que nous la +verrions si nous avions leur taille. + +Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome, +descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de +gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues +dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions +gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à +aucune construction humaine. + +Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche, +virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de +cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier +durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges, +jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les +fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout +autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et +immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose +déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera +qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit +encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes +vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin +de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique +ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et +s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la +reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les +Å“ufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves, +quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent +des milliers de nourrices[1]. Enfin, au saint des saints de ces limbes, +les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très +vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure, +enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries +dans les ténèbres. + + +[1] Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts. Ce +sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité. + + + + +IV + + +Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple, +strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la +place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la +ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de +très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers +d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor +accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car +chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très +vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut +corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété +d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et +d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques +d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le +travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter +des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le +plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de +s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans +celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la +notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave +ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est +souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée. + + + + +V + + +Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui +décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les +hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des +ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à +qui leur est soumis.--Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès +l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait +connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières +gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante +une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement. +Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en +effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et +s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se +forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un +regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la +nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons +de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule. +S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si +elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel, +ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus +doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui +monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure, +et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de +leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des Å“illets +blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles +l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes +discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à +la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance, +les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris +de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres +qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui +n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne +s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais +elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont +aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous +n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles +émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour +percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent +s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et +quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos, +le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans +la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est +propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de +l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là -bas, sur les +derniers rayons, tout le peuple tressaille. + + + + +VI + + +On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour +s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si +économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte +de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un +décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée +dans le temps qui s'écoule. + +S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que +nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux +ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est +ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais +un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la +génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules +les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et +les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs +de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les +gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur +les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus +de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la +vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle +reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui +consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en +cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois +mille Å“ufs chaque jour. + +Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui +pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce +humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y +produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle +fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous +l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous +regardons les abeilles. + + + + +VII + + +Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons +choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui +s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte +l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les +murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage. +Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel +suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles +tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la +cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des +édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de +propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de +la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes +les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler +dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de +leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le +siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres. + + + + +VIII + + +Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse +de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et +aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le +temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il +est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et +que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce +serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles +n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se +connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur +installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe +d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de +quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en +ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes +richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière, +mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine, +plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur +d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre +jusqu'à leur détresse. + + + + +IX + + +Voilà , dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui +prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a +là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre +qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence +d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très +différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de +notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il +suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter +derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous +est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un +habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller +et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits +points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de +nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une +idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière +d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que +nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez +surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait +probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les +nôtres. + +En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points +noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui +éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir +observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le +lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne +vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et +amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les +éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se +dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de +spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour +ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré; +souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des +demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et +plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des +repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la +nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des +porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond +de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont +indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que +nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de +reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit +d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues +qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de +petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du +soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que +cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites +huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance +incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur Å“uvre nuisible, ou +tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de +manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est +remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des +conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient +d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs +agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent +des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les +sauveurs de la race.» + + + + +X + + +N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du +haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons, +une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices +pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique +et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent +immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui +n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse +concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore +sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans +notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un +peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la +persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation +avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un +idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste, +plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et +plus héroïque? + + + + +XI + + +Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si +minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si +précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de +lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs, +c'est-à -dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le +plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes +que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que +vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que +vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide +de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et +aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous +point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi +vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain +n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses +d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un +autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où +toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse +mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et +couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq +semaines. + + _Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,_ + +s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des +_Géorgiques_, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens, +qui observaient la nature d'un Å“il encore tout ébloui de la présence +de dieux imaginaires. + + + + +XII + + +Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux +loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le +papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim +qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en +visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont +elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal, +d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération +pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle +et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait? +Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez +vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais +quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence +éternellement renouvelée? + +Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et +l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des +questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues +toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières +hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin +des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous +demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez +vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que +rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans +de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans +arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos +dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire +immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de +choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous +résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques +heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour +reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui +est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle? + + + + +XIII + + +Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche +qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un +vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait +qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent +toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une +chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la +cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être +mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention +sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des +beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés +aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de +l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance, +l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons +qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de +l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible, +la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui +naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre +la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a +connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi +malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans +fleurs. + + + + +XIV + + +Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et +désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez +déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les +sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait +vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la +campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait +distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues, +épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au +passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du +portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots, +probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à +l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour +intérieure de l'usine;--ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans +les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes +corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir +immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les +ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler, +ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend +devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les +bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des +apiculteurs, «font la barbe». + + + + +XV + + +Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre +d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux +champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du +couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles +qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure +pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille Å“ufs, +les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou +huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir +austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni +comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien +que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière +colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît +assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple +en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule +enivrée de l'essaim. + + + + +XVI + + +Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du +sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du +miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie, +d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi, +croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent +pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de +prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays +d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus. +Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont, +elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs +sÅ“urs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles +volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du +rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni +soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses, +irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles +ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se +pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs +lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur +intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne +déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher, +déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs +tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme +une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une +nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là , heureuses, ne +possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare +pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à +tout et ne blessent personne. + + + + +XVII + + +Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est +une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la +pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient +qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais +non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par +son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles +compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante +remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève +rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et +se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du +centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente +qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le +retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle +l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident, +d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que +l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au +fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses +filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu +inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en +tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans +bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et +presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de +licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour, +facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre, +la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses +excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de +proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève +à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer, +soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y +ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute +larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture +particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe +démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la +prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on +l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte +constatée,--il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit +connue de tout le monde, tant la cité est vaste,--le travail cesse à peu +près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre +çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les +guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se +désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de +l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les +parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et +sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement +amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses +habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de +misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles. + +Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée +en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation +soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un +désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère), +qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui +font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle, +s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au +passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore +inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux +chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des +rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où +s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files +noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de +nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou +massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et +monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant +intime de la présence royale. + + + + +XVIII + + +On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des +ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite +république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou +l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le +peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la +retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que +toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un +rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les +dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le +désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes +buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons, +enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez +pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à +une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de +l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront +au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités +anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail +avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne +retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des +êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme. + +Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même +pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure +de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous +avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture +moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour +couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine. +Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin, +lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses +ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût +impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une +semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles; +enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les +rayons quelques malheureuses inconsolables.» + + + + +XIX + + +Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que +notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais +inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de +l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout +amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la +race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active +et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes +percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine +accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que +possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez +facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à +leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la +soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée, +la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient +mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était +intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait +probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus +précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel +qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot. + + + + +XX + + +L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son +avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la +persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou +s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il +est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les +farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et +dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs +propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient +dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont +il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple, +et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise +les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins +vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui, +comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus +vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas +s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y +trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et +éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est +leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe +que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou +la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve, +dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable, +elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous +prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de +circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent +l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus +salutaire que de les ouvrir ainsi. + + + + +XXI + + +On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop +humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre, +et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres +que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent +pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la +mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut, +n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande +importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose +certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans +telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur +reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on +ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins +ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être +sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup +davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du +plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre +intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous +appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes, +dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous +nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre +que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont +minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les +mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus +grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans +une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi +aveugles que nous supposons que le sont les abeilles. + + + + +XXII + + +«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une +rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à +une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des +animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins +d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités +relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence +apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion +même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues +morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se +trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique, +ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout +raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la +fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore +mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour +continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme +ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales, +eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront +bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à -dire à s'aider; ils auront +donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur +prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra +rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif, +et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans +nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois, +qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans +le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour +peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de +s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure, +d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la +géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république +en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de +l'observateur.» + +Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut +sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la +raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les +erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se +nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne +suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus +remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille +individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien +n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste +irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines? +Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité +que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre +égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible +de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les +abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur +attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit +qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature, +il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher +notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu. + + + + +XXIII + + +Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du +moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont +évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de +leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine +elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des +leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle +ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement. +Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables +d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la +reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable, +estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine +inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer +dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de +leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée, +qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres. +Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en +élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de +la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé +parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche +une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un +réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie, +amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre +soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse +rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une +horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès +qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers +qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble +et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici +encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et +nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique +et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et +qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous +croyons connaître. + + + + +XXIV + + +Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent +leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans +la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait +brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la +lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou +frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce +cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais +présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et +savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi +prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins. +Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors +le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de +la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut +être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire +judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte +d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il +serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards +empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à +traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient +l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se +combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les +parasites, _elles ne le tirent jamais contre une reine,_ de même qu'une +reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni +contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être +droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre, +elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à -dire une +autre reine. + +Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un +régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe +au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse, +elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle; +elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne +anonyme. + +«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de +l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles +l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés. +Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut +plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant +vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou +étouffée. + +Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale, +elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison +s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des +deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales, +elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer +l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près +d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup +près d'un million de morts. + +Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons +recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la +reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère, +sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce +qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient +d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet, +on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire, +soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus +d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont +impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont +elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère +souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque +toujours visiblement froissée et alanguie. + + + + +XXV + + +Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles +reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement. +Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les +phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre +précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses +filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront +la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et +l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles +immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon +retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect +solennel ou le bonheur suprême. + +Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une +mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que +les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera +immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison +tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire, +jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque +jamais qu'elle en sorte vivante. + +Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que +l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à +quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir +recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes +si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un +courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient, +apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme, +dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent +assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens +pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le +trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses, +sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur +fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si +sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs +devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés +appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait +trop loin[1]. + + +[1] On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant dans une +petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. La cage +est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrières +lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la prisonnière, qu'elles +accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. Simmins, directeur du +grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un autre mode +d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque toujours et qui +se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art. Ce qui rend +d'habitude l'introduction si difficile, c'est l'attitude de la reine. +Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme une intruse, éveille des +soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde pas à confirmer. M. Simmins +isole d'abord complètement et fait jeûner pendant une demi-heure la +reine a introduire. Il soulève ensuite un coin de la couverture +intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine étrangère au sommet +de l'un des rayons. Désespérée par son isolement antérieur, elle est +heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, affamée, elle accepte +avidement les aliments qu'on lui offre. Les ouvrières, trompées par +cette assurance, ne font pas d'enquête, s'imaginent probablement que +leur ancienne reine est revenue, et l'accueillent avec joie. Il semble +résulter de cette expérience que, contrairement à l'opinion de Huber et +de tous les observateurs, elles ne soient pas capables de reconnaître +leur reine. Quoi qu'il en puisse être, les deux explications également +plausibles--bien que la vérité se trouve peut-être dans une troisième +qui ne nous est pas encore connue --montrent une fois de plus combien la +psychologie de l'abeille est complexe et obscure. Et de ceci, comme de +toutes les questions de la vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer, +c'est qu'il faut, en attendant mieux, que la curiosité règne dans notre +cÅ“ur. + + + + +XXVI + + +Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir +avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa +mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une +mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses +filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération +mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont +eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations +d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur +attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente +cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit +la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point +inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et +lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce +qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment +de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent +l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en +fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs +envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et +qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple, +que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se +joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis +au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en +douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde +et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la +première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas +suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et +malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles +accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit. +A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère +augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la +troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à +l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la +mettaient à mort dans la prison royale. + + + + +XXVII + + +Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance, +un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les +circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on +tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre +intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira +peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal +l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus +perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un +corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi +insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre +des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers +d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment +plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de +sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence +d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au +surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que +les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses +inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont +tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle +des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de +réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore +l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont +esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent +immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à +former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites. +Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se +présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu +malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer +une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une +limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort, +que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt +empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou +de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans +un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement +parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier, +dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes, +séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de +façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes +ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits +escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère. +D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de +recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles +ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus +simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de +l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain +nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille, +mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles. +Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles +arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les +suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions +et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions +où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles +construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre +lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen. + + + + +XXVIII + + +En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser +tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on +peut dire qu'elle est le cÅ“ur-esclave de la cité dont l'intelligence +l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante +royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour. +Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est +pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et +aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une +république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable +des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en +même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus +total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les +sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que +j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment +souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de +souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,--et +peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,--son +organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité +humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série +d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de +n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un +grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule +sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de +la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la +lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à +l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La +reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la +reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au +bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la +volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que +l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de +celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles +indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était +nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et +pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et +qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces +prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la +ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont +l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse +toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce +qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs. +Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords +de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est +vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à +l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules +pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est +agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura +pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle +rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le +signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse +ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore +visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle, +cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse, +qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de +mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se +trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le +chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se +convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire +d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il +suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres +entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu +vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent +vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge +ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les +circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la +ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le +plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente, +qui soit dans la nature après celui de l'homme[1]. Ici encore, comme +partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le +cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la +victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette +substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait +se créer une petite place triomphante et durable au milieu des +puissances énormes et inertes du néant et de la mort. + + +[1] Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, forme la +174e partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la 296e. En +revanche, les _corps pédonculés_ qui paraissent se développer à +proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct, +sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci +compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant +la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la +matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive +être à peu près égale. + + + + +XXIX + + +Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas +attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A +l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la +ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la +foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des +ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant +et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau +sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant +quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un +prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts +électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il +hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles +soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le +déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou +un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève, +les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se +rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour +accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se +dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée +de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient +de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes +musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout +illuminée d'ailes. + +Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable +qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et +cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait +sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute +d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une +branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais +immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la +recherche d'un abri. + + + + +XXX + + +C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à +la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose +d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la +reine, alourdie de ses Å“ufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son +vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à +se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes. + +L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête +couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive +tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où +elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de +l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus +jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement +au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y +tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop +forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite +où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas +à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en +foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne +ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim +se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là , +les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que +rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles +avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont +inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans +qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont +ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle +veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en +soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons +avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes +aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou +bassement cruelle. + +L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans +la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files +noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que +la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un +instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles +d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements +heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant +même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins; +sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et +inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les +points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité +nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations +courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le cÅ“ur de tous +ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la +présence royale, et le travail commence. + + + + +XXXI + + +Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas +ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui +font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les +premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les +directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles +reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est +impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous +interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est +donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise +apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente +dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier +abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au +lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un +moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège, +s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît +plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de +lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage +vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très +lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde +étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa +destinée. + + + + +LIVRE III + +LA FONDATION DE LA CITÉ + + + + +I + + +Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur +l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice +qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de +Ronsard: + + Portent un gentil cÅ“ur dedans un petit corps + +et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie +dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité +opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre, +si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se +souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver. +Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et +des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné, +outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par +elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à -dire douze fois le +poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque +abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes +de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus +précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le +miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle +immédiatement assimilable et presque sans déchet. + +Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel, +pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui. +C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit +et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que +l'ombre, et là -haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais +l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y +arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui +surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la +ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la +chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la +multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La +plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre +précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois +verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui +l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures; +celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite, +jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à +la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se +renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous +l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en +un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact +et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la +base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la +hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent +appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant +rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin, +tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône +renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait +croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée +du mystère de la cire. + +Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux +rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté +de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à -dire toutes celles qui +sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend +les travaux nécessaires. + +Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles, +les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la +propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au cÅ“ur de +l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce +qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de +souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses +maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement +insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils +fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse +derrière eux. + +Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne +se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter +minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite, +toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de +propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage +des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain +nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar +et de pollen. + + + + +II + + +Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se +posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre +compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple +d'émigrées, de la justesse du coup d'Å“il, des calculs et de +l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le +vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices +qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement +possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses Å“ufs sur +le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses, +encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas +perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la +solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à +emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la +distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est +organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des +passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer. + +Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini, +depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique +et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve +au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous +les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux +véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où +s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus +en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre +qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par +la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur +place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée. + +Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim +docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite +mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la +force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet +espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser +la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de +prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont +l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable, +ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle +sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une +longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un +édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres. +Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire, +elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de +paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une +espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus +vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres +suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt +perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui +brouillent toutes les surfaces de sa demeure. + + + + +III + + +N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la +besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des +circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas +imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce +cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de +renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite +inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin. +On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire +exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les +abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter, +elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et +hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une +pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans +une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la +demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites +intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour +choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent +inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus +propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde. + +Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont +nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant +qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui +commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se +soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si +l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la +planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout +de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront +soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire, +prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et +le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous +les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut +en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à +construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais, +trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir +et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en +rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la +plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une +semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles +viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur +aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de +magasins et de maisons de cire blanche. + + + + +IV + + +Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les +bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces +distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir +John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des +observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être +par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis, +qu'il a plus spécialement observées,--car chaque observateur veut que +l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les +autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de +l'amour-propre,--sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à +l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle +sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une +expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une +carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles, +puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la +fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures, +jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une +issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de +deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir +John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement +limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à +retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable. +Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous +voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et +vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour +faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais, +c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles +s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté +de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent +à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce +mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère +subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle +et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant +plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les +mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la +lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe +et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se +sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par +trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre. + + + + +V + + +Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque +d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur +américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit +Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des +substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose +avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture +liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette +tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs sÅ“urs +n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour +de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et +sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut +s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un +confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu +des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des +milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les +fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres +volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni +ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la +maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions +nouvelles d'arrivantes aussi insensées.» + +Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain +qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages +de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La +situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce +monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et +inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse +autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes +grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence +monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne +serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de +miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre +bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas +d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa +proie. + +Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance +insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien +difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont +l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que +la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur +aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui +nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur +notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne +demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou +misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il +n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre +part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient +dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à +nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme +elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est +certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des +puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage. + +Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers +que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent, +pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans +ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire +et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que +l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si +elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des +abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de +l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas +l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir +dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une +circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein, +retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter +trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même +désir qui accomplit tant d'Å“uvres admirables: le zèle à rapporter le +plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs sÅ“urs et de +l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée, +nous leur donnons souvent un autre nom. + + + + +VI + + +Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur +industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous +surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur +indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le +caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la +ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les +bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se +sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se +connaissent plus. Mutilez, écrasez,--ou plutôt gardez-vous d'en rien +faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,--mais +enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à +quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de +la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la +tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique +comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la +vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et +aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon +sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui +s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et +sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer +à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du +danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne +les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié. +Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et +rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche +elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de +condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte +d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait +qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit +à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette +indulgence se cache paisiblement un cÅ“ur si sûr de soi qu'il ne songe +pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle +ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à +cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe +sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche +sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère, +acharnement stupide ou héroïsme. + +Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie +dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces +limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite +flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion +difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine +qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres? +On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a +organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en +commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison +qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et +nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour +n'avoir plus d'amour à dépenser là -bas. Rien n'est plus variable que la +direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous +aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des +abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher. +D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous +observerait comme nous les observons? + + + + +VII + + +Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur +intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est +manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et +dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne +saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de +milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs +pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique, +soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une +intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des +propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition +dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui +palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de +Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles +et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne +s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que +l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est +la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou +surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère, +la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine +étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un +trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des +abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur +expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi +de la foule. + +Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient +de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre +fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si +avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la +distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais +cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans +l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac +personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on +peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir +est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et +étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous +la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient +attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la +face tournée vers l'appartement. + +Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du +trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une +des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après, +reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle. +De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il +le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des +voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre. + + + + +VIII + + +Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit +sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt +que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles +sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais +pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée, +quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après +tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et +puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à +dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme +en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute +nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante +que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à +nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant +qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers, +et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et +ennoblie, mais notre intelligence. + +J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il +faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que +chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres +bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que +c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à +révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies +la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de +bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche, +de la maison des mille sÅ“urs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent +aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée +de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans +l'appendice de son ouvrage, _Ants, Bees and Wasps_, dresse de longs et +minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque +jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce +d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances +étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes +propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les +précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement +attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix +une abeille en amenait d'autres. + +J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne, +dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son +second voyage elle arriva avec deux de ses sÅ“urs. J'emprisonnai +celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois +associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de +l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait +communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles. + +Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que +la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins +fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles +en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid. +«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans +l'_Intelligence des animaux,_ t. I, p. 117) ils choisissent, pour +commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie +d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques +abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les +enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils +les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de +la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la +patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui +s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme +avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent, +en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers +lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la +position du nid.» + + + + +IX + + +Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui +paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas +toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs +secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces +communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour +celles des fourmis. + +Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille, +ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par +celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la +description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là , on le conçoit, au +point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une +différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué +et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de +ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis +suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences +étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par +où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont +ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un +dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui, +mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait, +je pense, des certitudes satisfaisantes. + +Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage, +au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que +fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu +coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant +l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé +(c'est-à -dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût +attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche +vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je +l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai +tandis qu'elle se régalait. + +Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je +l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une +cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai +et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois +de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à +chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la +suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la +porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux +compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais +simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans +mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu +communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux +abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la +boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci +d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux. +Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été +faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation, +etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces +abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir +qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur +hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me +permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et +bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à +laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le +chemin du trésor[1]. + + +[1] J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce printemps +ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, un +apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à qui +j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant du +même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à être +vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu que mon +ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir +réussir l'expérience. + + + + +X + + +Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits +curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports +spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces +relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait +citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la +surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y +trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que +j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,--à moins que les +fleurs ne fussent très abondantes,--à réchauffer ou à éventer le +couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces +mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les +cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je +voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient +point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et +réciproquement. + +On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce +que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle _la +répartition des abeilles sur les plantes mellifères._ Chaque jour, dès +la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de +l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la +terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,--«le +trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,--«le mélilot et la sauge des +prés vont s'ouvrir»,--«les lys, les résédas ruissellent de pollen». +Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne. +Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des +plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le +nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les +glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda, +celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une +abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce +différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les +nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes +préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le +génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et +chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que +les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur +mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un +certain rayon autour de la ruche. + +«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les +butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur +les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se +distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des +plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus: +elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles +peuvent récolter. + +«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment +où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère +pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir +visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les +violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza +viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles +abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en +pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou +de colza. + +«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de +manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps +possible. + +«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses +travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une +distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le +principe de la division du travail.» + + + + +XI + + +Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins +intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace +de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont +dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que +l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de +nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de +l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la +grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne +croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de +l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de +notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette +matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété +magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser, +d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière +plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot +inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience +éternelle. + +Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière +en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons +l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés, +de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais +voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un +but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait +n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits +qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là , +d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus +indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées +que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous +atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là , en +raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais +l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère +démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu, +l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort, +accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons +d'un coup d'Å“il; et l'on peut se demander si la puissance des corps +et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant +que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons +de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques +jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations +débordent un long siècle. + + + + +XII + + +Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour +écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au +milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque +aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car +la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous: +elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel, +qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation +immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans +doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace +cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la +lumière odorante de nos derniers autels. + + + + +XIII + + +Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et +de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se +passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus +dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est +le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier +avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux, +consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages +intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un +ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a +si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un +essaim dans une ruche vitrée. + +Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se +transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches +suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre +heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une +flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et +transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches +situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille. + +Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le +ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles, +comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper +rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de +la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de +tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les +pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la +rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, +l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un +panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui +paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique +au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de +voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui +descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville +humaine. + +Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide +d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de +corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier +coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se +retire et se perd dans la foule. + +Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où +elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas +conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une +troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série +d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'Å“uvre, toutes +apportant leur part au labeur unanime. + + + + +XIV + + +Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte. +Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une +autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des +fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude +de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est +une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la +place que doit occuper la première cellule, dont dépendront +mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille +appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne +produisent pas de cire et se contentent de mettre en Å“uvre les +matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la +première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les +bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le +fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne +soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son +Å“uvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour +d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le +reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait +qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et +que toute Å“uvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit +plus fraternelle. + + + + +XV + + +Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les +petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés, +s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À +ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue +humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et +adossées. + +Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent +à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc +de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés +de telle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce +qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours +l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles. + +Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive +de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en +même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir +environ onze millimètres de large, c'est-à -dire le double de la hauteur +d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à +dos. + +D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît +pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent +parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les +rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent, +soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant +dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de +se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui +semblent prouver qu'elles jugent.» + + + + +XVI + + +On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules. +D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à +un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage +des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs +surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux +ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu +près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour +relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain +nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de +ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si +bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal, +lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point +de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de +l'abeille[1]. + +Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base +pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux +opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou +losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers +forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du +revers. + +C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter +que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui +arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme +ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un +angle de quatre ou cinq degrés. + +«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette +merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la +disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les +abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en +revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage. +L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale, +est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone +d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans +hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée +par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils +se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la +cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à +former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur +cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors; +c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que +l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui +sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont +disposées les unes par rapport aux autres.» + + +[1] On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des alvéoles est +d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est produit par un +organisme vivant, il n'est pas _mathématiquement_ invariable dans la +même ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice Girard, les +diverses espèces d'abeilles ont un apothème d'alvéole distinct, de sorte +que l'étalon serait différent d'une ruche à l'autre, suivant l'espèce +d'abeilles qui s'y trouve. + + + + +XVII + + +«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de +figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits +espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans +interstices. + +«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui, +en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux +autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or, +c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si +elles en connaissaient les avantages. + +«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se +rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de +construction permet de réaliser une économie considérable en fait de +travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel +angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande, +problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants, +entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu +de la Société royale de Londres[1]. Or, l'angle ainsi déterminé par le +calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.» + + +[1] Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien KÅ“nig le problème +suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond pyramidal composé +de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle qui peut être +construite avec le moins de matière?»--KÅ“nig trouva qu'une telle cellule +avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle était de +109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés 34 minutes. Or, un +autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement que possible les +angles des rhombes construits par les abeilles, fixa les grands à 109 +degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. Il n'y avait +donc entre les deux solutions qu'une différence de 2 minutes. Il est +probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être imputée à Maraldi +plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet de mesurer avec +une précision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez +nettement définis. + +Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même +problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore +davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie, +pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits. +Maclaurin, rectifiant KÅ“nig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés 28 +minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70 degrés +81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée: Maclaurin, +_Philos. Trans. of London 1743._ Brougham, _Rech. anal, et exper. sur +les alv. des ab._ L. Lalanne, _Note sur l'Arch. des abeilles_, etc. + + + + +XVIII + + +Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs +compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule +force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par +exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules +hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière +bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et +ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches +opposées du gâteau de l'abeille. De là , moins de solidité, plus +d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on +peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires. +Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables +abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne +construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs +gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses +colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de +grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient +s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et +d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de +cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des +cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la +cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade +de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement +régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique, +du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le +temps, l'espace et la matière. + + + + +XIX + + +La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les +abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base +pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des +alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur +l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes +intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément +une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les +cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de +savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que +propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de +quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y +avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent +en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres +deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui +est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique +tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un +espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par +la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le +plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire +aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules +soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.» + + + + +XX + + +Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les +vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui +est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses +individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord +objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres +savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve +rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit +qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du +fond prismatique des cellules. + +On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti +des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les +mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les +circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort +différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si +les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige, +des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en +même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux +couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres +lois qui ne se trouvent pas dans la matière. + +On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon +dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous +semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de +nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits, +et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une +autre expérience. + +Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement +inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au +centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et +des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de +cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de +l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases +pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux +sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez +résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire +fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la +rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque +le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de +grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui +tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord +déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme +invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et +délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais +abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de +cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable +qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite +recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile. + +Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur +nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent +par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de +cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux +arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les +reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules, +dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de +transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour +se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure +dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà +trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première +moitié de la cellule suivante. + +Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au +plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface +de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient +certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la +reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en +serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement +hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un +angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient +changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon +l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de +Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de +leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques +attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une +sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien +certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques, +mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans +l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de +leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles +bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même. +Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain +suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de +cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans +deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus +ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent +d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain. + + + + +XXI + +Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture +géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question +intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui +s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à +toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible. + +Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes +rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des +ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux +pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont +habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un +encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des +cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à +augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que +la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles +jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne +nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et +l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du +petit au grand ou du grand au petit, de la symétrie parfaite à une +asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une +géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit +perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier +sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais +déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt +pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol +d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous +intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre +précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude +superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet +que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe +peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos +origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le +plus complaisamment étudiées. + + + + +XXI + + +Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct +assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de +leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et, +cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce +qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier +dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des +expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de +construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement +contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire +correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules +rétrécies des parties concaves du gâteau. + +Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une +minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur +travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps, +et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par +transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des +ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux +arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on +les croirait estampées dans l'acier. + +Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se +représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils +se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est +livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier; +cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois +dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de +grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et +épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces +tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel +se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le +haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire +qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore +fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui +travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui +cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est +impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux +n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une +abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un +fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une +cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y +prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant +et l'autre pas assez? + +Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si +magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là ? +Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas: +«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce +mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs +pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie +sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de +l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité, +l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore +que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus +déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas +dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive +mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du +premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que +ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des +hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et +s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore +faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les +détruire. + + + + +XXIII + + +Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des +cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables. +Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à +l'infiniment petit, et que notre Å“il, qui voit si peu de chose, +regarde sans rien voir, l'Å“uvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni +de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a +déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans +l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont +achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de +conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est +conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle +juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos, +se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans +l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes +attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son +escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes, +lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes, +comme pour l'encourager, la presser et la féliciter. + +On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de +cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze +centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos +grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion +de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à +la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de +façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et +marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de +sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins +constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine. +Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission +de l'Å“uf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre +front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez +indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne +s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté +amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle +se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur +elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la +tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre, +et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux +ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans +la cellule abandonnée, pour voir si l'Å“uvre est accomplie, et +entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit Å“uf +bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux +premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant +qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant. Elle +représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous +les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui +s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On +assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les +péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre, +plusieurs énigmes de la ruche. + +Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance. +Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions +des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules +conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut +que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les +ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun. + +Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant +plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que +personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible +une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction +est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate, +la reine y dépose à regret quelques Å“ufs, la franchit, et vient sur +ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses +obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite +recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré, +soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début, +abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient +d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se +répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et +animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la +génération qui déjà la remplace dans les berceaux. + + + + +XXIV + + +Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne; +car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un +enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette +nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée +à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des +calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle +plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors, +d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se +soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur +elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir. + +Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de +verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue +d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des +rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur +la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que +forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité +diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les +allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des +berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort +éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui +regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses +yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé. + +Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous +les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la +cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie +aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout +ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes +ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on +puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux +obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons +bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que +ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme +pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi. + +Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature +quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons +pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle +n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres +devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre +cÅ“ur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison +se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de +chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne +faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les +étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des +joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la +nature, nous achevions de l'interroger. + + + + +XXV + + +Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées +de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des +cellules à provisions dont la construction est plus économique et la +capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère +pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse. +Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle +se résigne à déposer ses Å“ufs dans les larges cellules qu'elle trouve +sur son passage. + +Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que +les Å“ufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières. +Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en +reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine +ici le changement, car d'un Å“uf pondu dans une grande cellule et +transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à +opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause +de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'Å“uf) un +mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la +reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe +de l'Å“uf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel +elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle? +comment, parmi des myriades d'Å“ufs que contiennent ses deux ovaires, +sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son +gré dans l'oviducte unique? + +Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une +des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point +stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des Å“ufs de mâles. Ce n'est +qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des +ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est +définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires +arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur +Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants +dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de +l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que +l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la +forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir +exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle +les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'Å“uf au passage. +Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la +spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont +d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou +ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont +extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider +laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on +observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan +jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est +toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente, +qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai +cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un +apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes +cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre +des Å“ufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules +d'ouvrières; et inversement elle pondra des Å“ufs d'ouvrières dans +des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa +disposition. + +Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont +des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides, +prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe +de l'Å“uf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère +qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment +fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je +n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste +français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop +loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre +expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la +propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières. + +Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à +plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande +voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui +s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût +de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature, +qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et +diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin +d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et +ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la +nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces +gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et +s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes +nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme. + +Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille, +s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation +de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur +l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous +appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de +circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette +manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi +intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à +jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire +d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre +téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de +l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un +petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence +particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette +et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur +révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il +n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de +produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans +nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile. + + + + +LIVRE IV + +LES JEUNES REINES + + + +I + + +Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement +circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès +qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons +une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la +sortie de l'essaim. + +Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant +abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un +corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte. +Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées, +mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux +les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions +mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir, +conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur +impose. + +Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'Å“il rencontre est +peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes +allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent +les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la +vie qui précède la vie. Il y a là , de toutes parts en suspens dans les +berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux +alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait, +qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent +l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes, +innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui +méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et +ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un +géomètre inflexible. + +Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde +qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq +fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et +dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire +et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements +extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but +qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé. + +Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en +compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se +lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés +d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que +d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les +nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la +soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur +langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre +monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile +d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse +couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la +naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait +immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du +peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère +le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et +se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son +tour ses sÅ“urs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante +énigme de son destin et de sa race. + + + + +II + + +Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle +ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir +son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se +gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette +heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une +semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses sÅ“urs du même âge, +sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que +les apiculteurs appellent le _soleil d'artifice_. Il faudrait plutôt +dire le _soleil d inquiétude_. On voit en effet qu'elles ont peur, elles +qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont +peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur +joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil, +elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se +balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison +natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain, +retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux +interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la +fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des +environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront +au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux +traits d'acier la marquaient dans l'éther. + +Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se +tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents +nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance +consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment +les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est +impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et +dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point +imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que +transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il +est extrêmement rare qu'elles s'égarent? + +La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points +de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens +particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux +hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle _le sens de la +direction_? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles +de M. Romanes (_Nature_,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne +sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une +fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la +couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect +coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de +l'entrée et de la planchette d'abordage[1]. Mais cela même est +accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond +en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins +directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque +hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur +méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger, +paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et +précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou +quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour. +Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si +profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage +dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un +peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à +leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et +rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne +sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On +croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace +indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux +est resté gravé dans le ciel. + +Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se +perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout +le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre +kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait +soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle +quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose +est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur +point. + + +[1] _La planchette d'abordage_, qui n'est souvent que le prolongement du +_tablier_ ou _plateau_ sur lequel est posée la ruche, forme une sorte de +perron, de palier ou de repos, devant l'entrée principale ou _trou de +vol._ + + + + +III + + +Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des +berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en +mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords +d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui +font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux +protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies +de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de +glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou +quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un +même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et +attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige. +C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant +le départ de l'essaim, un Å“uf, en tout pareil à ceux dont sortent les +travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus +probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui +l'y transportent de quelque berceau voisin. + +Trois jours après, se dégage de l'Å“uf une petite larve à laquelle on +prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et +voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces +méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons, +s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite +larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses +idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille +qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement +différente. + +Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son +abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire, +et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille +facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit, +mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe +spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite. +Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à +sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen. +Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons +inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le +besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera +son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche +infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule +l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de +lumière dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas +inévitable,--peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes, +mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de +voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des +habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas +dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante, de +l'animal et de l'homme,--mais dans une substance étrangère et inerte: +dans une goutte de miel[1]. + + +[1] Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, après +l'éclosion de l'Å“uf, reçoivent la même nourriture, une sorte de lait +très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est pourvue la +tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves +d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du +pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet +développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi +qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils. + + + + +IV + + +Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine. +Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes +du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances +royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un +troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis +quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule +la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu +même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée +des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la +caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme +les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais +au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète, +sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume, +que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les +murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les +décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de +l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on +suit de l'Å“il, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements, +c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division. +On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité +préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des +abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront. +Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement +parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou +quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement +différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la +passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la +conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se +trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui +épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour +s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur +climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire, +succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on +nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une +sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but, +ferme le cercle et retrouve la mort. + + + + +V + + +Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et +l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle +qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours +raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en +modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par +exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel +pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières. + +Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite +un deuxième et un troisième essaim--il n'y aurait là , pourrait-on dire, +qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations +étourdies d'une heure favorable,--il s'agit qu'elles prennent dès +l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un +deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première +reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à +la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout +un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps +considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie. + + + + +VI + + +Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans +leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne +pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles. +Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que +nous avons vue éclore, de détruire ses sÅ“urs ennemies, ou bien +attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol +nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles +autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais +on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un +deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une +fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y +renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance +prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute +autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient +jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol +nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de +la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en +proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule +qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la +cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la +demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà +reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet, +et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les +coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort +qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son +aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si +elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête +qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent +sans force sur les parois de cire. + +Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part, +s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une +cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et +jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la +nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale +qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée +abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des +innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent. + +C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable, +l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la +discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive +souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent +sur elles les traits extraordinaires de la mort violente. + +Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions +pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est +au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le +premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans +leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans +une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient +réciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un +dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race, +s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui +s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu +après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir +de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa +rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de +l'espèce n'exige qu'un sacrifice. + + + + +VII + + +Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa +rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour +régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à +accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et +lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son +histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir +d'essaimer une seconde fois. + +Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle +s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes +soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et +hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe, +elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les +sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine, +elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la +maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que +ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle +l'autre loi qui l'anime doit céder. + +Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en +rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante +que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette +argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse +courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de +distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close. + +Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge +dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine +le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et +la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent, +immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce +au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans +les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à +l'attaquer. + +Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre +ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant +celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se +mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre +menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision +en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites +savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un +instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles +n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître +parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà +invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des +emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les +recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente +s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle +enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les +provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir +royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce +que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison. +Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très +différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient +vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que +s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités +merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la +vierge qui erre et des vierges captives. + + + + +VIII + + +Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges, +qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor. +D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même +d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou _essaim +secondaire_ quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des +reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la +ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives +meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à +son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de +suite, en cas de _fièvre d'essaimage,_ jusqu'à l'épuisement complet de +la cité-mère. + +Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses +essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison. + +Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers +désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés +secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce. +Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées +fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs +même n'essaiment pas du tout. + +D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se +diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif +de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles +permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la +vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que +presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est +appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant +l'hiver. + + + + +IX + + +La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du +premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les +abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte +et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et +légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout +son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette +deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que +le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur +tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur +destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe, +quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est +sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré +leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les +travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur +jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter +des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées, +ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche +nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se +disperse, dans toutes les mémoires. + + + + +X + + +Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant +ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims +secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la +cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses +trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner +dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que +l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que +nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui +choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles +qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou +demeure,--par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;--autour de +chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles +butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour +la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard, +l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un +instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force +proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à +évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des +abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne +permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu +constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à -dire +des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un +véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche. + + + + +XI + + +Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses +et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent; +d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines +prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la +grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée +de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne +alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires. +Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces +essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la +ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la +meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles +expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir, +oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible +sentier des fleurs qui les attendent. + + + + +XII + + +Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée +l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses +sÅ“urs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y +opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir +l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent, +car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que +celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain +qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou +s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer, +et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale. +Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose, +souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle +est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il +faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent +sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est +retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu, +quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande +anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on +nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre +d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les +Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc +capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les +Å“ufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne +naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils +vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour +leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au +bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières +exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la +vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera +des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son +organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille +autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se +penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le +merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus +abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées +les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez +vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler. +D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise +ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si +nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à +réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais +indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée +contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions +trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent +le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une +catastrophe?--Dans la réalité--mais n'oublions pas que cette réalité +n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la +forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées +qu'elles ne le sont aujourd'hui,--dans la réalité, quand une reine n'est +pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours +nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui +la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses +ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que +demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir +compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la +multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en +obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou +trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que, +malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient +leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré, +parviennent à déposer quelques Å“ufs; mais de ces Å“ufs, comme de +ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles. + + + + +XIII + + +Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté +supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la +volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez +fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier. +Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y +saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu +d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un +grand désir général, qu'elle manifeste partout,--à savoir: +l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude +la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela +importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre. +Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de +débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le +sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne +pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce +rapport que l'histoire des triongulins du _Sitaris Colletis_. On verra +du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi +étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire. + +Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une +abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui +bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à +l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et +souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son +dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il +n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle. +Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la +nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le +dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et +approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.--Mais +sitôt qu'un Å“uf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète +referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter +qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture. + +La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection +naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'Å“uf +unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de +la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses +mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la +bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival, +s'est emparé de l'Å“uf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier +vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car +le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément +à son Å“uf, qu'il ne songe pas à se défendre. + +Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de +l'Å“uf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans +l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas +qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils +nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la +nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le +prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un Å“uf suffit +tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M. +Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures, +de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier +ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première +mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'Å“uf, ou va +augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.» + + + + +XIV + + +Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans +l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté +consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et +générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il +fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait +à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée +supprime la vie même du meilleur, et le _Sitaris Colletis_ aurait depuis +longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux +intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et +prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts. + +Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente, +mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle +maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans +l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons +les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a, +qui les redresse? + +Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la +parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons +dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort +près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si +vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la +nature opérant en notre estomac, en notre cÅ“ur et dans la partie +inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de +la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les +plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des +interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent +jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous +occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille? +Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente, +comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à +l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les +multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce? +Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit +dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de +ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses +désirs? N'est-ce point là , peut-être, un des périls que court la race +humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui +veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il +bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le +tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces +forces et y ajoute son poids inattendu? + + + + +XV + + +Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la +nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce +qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres +précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent +aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais +prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on, +c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits +décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est +vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre +conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement +l'inscription _Inconnu_ qui décourage et impose le silence, nous y +gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie», +«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres, +comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de +«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on +veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y +avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous +pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec +une curiosité salutaire. + +Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un +de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot: +«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et +qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie, +énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire +sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est +capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se +maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons +en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard +fortuné qui survit à un million de hasards malheureux? + + + + +XVI + + +Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons +d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du +hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur +d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois +aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants +nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences +du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet, +qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des +embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de +ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que +l'_AmÅ“ba_ qui guette avec une sournoise patience les jeunes +_Acinètes_ à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce +moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'_AmÅ“ba_ +ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse +observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent +soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes +carnivores, aux _Droseras_ par exemple, qui agissent réellement comme +les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs +les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne +inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le +jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence +et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans +l'_Orchis Morio_, l'humble orchidée de nos contrées[1]; démontons la +double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent +toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour +il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons +aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du +_Pedicularis Sylvatica_; voyons à l'entrée de l'abeille tous les +organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces +mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et +qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de +la cible. + +Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin, +dans ses _Ethics of the Dust_, les habitudes, le caractère et les ruses +des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger +vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre +imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent +l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par +exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et +sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt +effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer, +l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel +bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la +croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte +et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les +étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline +dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop +étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une +vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux +ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et +particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous +ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en +elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude +la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent, +ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce +qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de +l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges +à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient +autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle +aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de +ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais +que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée, +les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence +des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru +moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante. + + +[1] Il est impossible de donner ici le détail de ce piège merveilleux +décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen, dans +l'_Orchis Morio_, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de +petites massues appelées _Pollinies._ Chacune de ces massues (elles sont +deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse +(_le Rétinacle_) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le +_Rostellum_) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se +pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar, +effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles +visqueuses. Les _Pollinies,_ grâce à la glu des rondelles, s'attachent à +la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux +cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient +droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée +voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac +membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le +_stigmate_ ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé +au-dessous du sac membraneux. Le génie de _l'Orchis Morio_ a prévu la +difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à -dire dans le peu de +temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se +transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche +et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui +contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de +telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il +se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre +sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime +du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: _De la +fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du +croisement_, 1862.) + + + + +XVII + + +Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui +ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et +soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de +la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au +contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en +attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce +d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou +la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part +d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui +finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à +croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par +moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où +il se trouve. + +Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien +que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois +l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui +passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que +nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se +tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là -bas son +inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons, +dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder +elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous +pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs +voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le +manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes. +Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau +reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en +admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement +dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous +tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense +nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses, +les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous +l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons +peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il +règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit +aux deux sÅ“urs irréconciliables les armes magnifiques ou familières +qui bouleversent et qui ornent son sein. + + + + +XVIII + + +Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite +à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant +que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie +même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est +impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins +dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin +grâce à eux seuls. + +Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et +que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui +nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont +tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce +qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes +surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience, +le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même +temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées +qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler. + + + + +LIVRE V + +LE VOL NUPTIAL + + + + +I + + +Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la +reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires +pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches +différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice, +ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les +plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait +employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à +écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour +de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires, +l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins +pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans +ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser +notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence. + +Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la +ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de +miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le +contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent +tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a +jamais réussi à rendre féconde une reine captive[1]. Les amants qui +l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu +d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient +avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans +leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les +plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui +coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et +ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze +heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et +surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes +bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se +précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en +aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus +l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire +un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un +seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le +mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les +autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt +sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale. + + +[1] Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder +artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable +opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité +de ces reines fut restreinte, et éphémère. + + + + +II + + +Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature. +Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents +mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent +quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle +produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix +colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix +mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte +unique pour lequel ils sont nés. + +En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail +incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté +vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable +que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit +des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les +organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à +tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni +les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les +moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous, +multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,--quitte à +ajouter à mi-voix:--«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me +regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on +retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore, +dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé. +De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans +les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se +dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux +allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses +yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme, +au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et +privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à +peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur +apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer +le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont +les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles +sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi +eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la +présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans +l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit. +La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses +trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces +mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de +la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs +antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents +cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille. +Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout +entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au +travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie +dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient +patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de +la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une +figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit +cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour +entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre +avec deux ou trois points d'une lumière incertaine. + + + + +III + + +Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille, +qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel. +Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et +le retour meurtrier de l'épouse. + +Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à +l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace +nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un +peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la +dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec +l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où +le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer +çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent +de l'aurore. + +Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des +butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières +affolées, selon qu'elle laisse des sÅ“urs dans la ruche ou qu'il +n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons, +revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a +marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume +qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de +l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les +autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin, +autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu +l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en +proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et +plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se +déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de +l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort +l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et +l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates +abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles +reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et +se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle +atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui +pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe +inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les +vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou +misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il +ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe +infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que +l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et, +qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé +tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour. + + + + +IV + + +La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire, +une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que +l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on +transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne +tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité +primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des +hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre, +l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se +détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et +tombe dans l'abîme. + +La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir +de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle +à l'avenir de la ruche. + +Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les +certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de +tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement +étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et +rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si +vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain +aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les +lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la +stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité +des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un +principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le +principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de +garder, à titre d'exception, un reste d'existence. + +C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les +variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans +l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la +sélection, dans la succession géologique et dans la distribution +géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme +partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente, +économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et +inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et +mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait +devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple +de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes +difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles. +Il est vrai que tout cela se passe dans notre Å“il qui ne reflète +qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien +ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses +résultats égarés. + +En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de +s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux +forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent +certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent +rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence. + + + + +V + + +Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos +règles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien +au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine +brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se +trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans +celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y +sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du +nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans +hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement +inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui +s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant, +est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir +n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales +aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles +paraissent relativement si claires et si précises? + +Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par +tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet +idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à +représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici +qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui +lui paraît être le chef-d'Å“uvre de cette nature même. Mais à présent +qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore +obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et +une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se +renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi +impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières. +Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il +voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen +plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves. + +Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même +qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne +saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui +n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne +paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan +qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon +pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand +il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se +transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément +dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus, +les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie, +car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent +au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent +pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le +mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la +vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus +haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement +dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces +sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience +décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon +cette vérité, il attendra,--durant des siècles, s'il est +nécessaire,--qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à +des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les +autres. + +En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet +dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et +s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop +souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire +et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est +toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet +d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute +que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la +mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait +vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et +naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il +accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme; +de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux +autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès +l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus +méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve +à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux +premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les +autres le sont dans tout ce qui l'entoure. + + + + +VI + + +Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous +occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que +l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible +qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois +les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres +lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des +premières. + +Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de +courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes +d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne +des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il +l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la +suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse. + +Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que +frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées +de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de +promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre +autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces +rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation +insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la +tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité +récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont +affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et +bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi +grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au +moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé +là , leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence. +Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête, +reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais +encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination +attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles +attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre +logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si +différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui +portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des +résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de +circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus +parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns +jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à +nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit +éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est +pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer +simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un +régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des +merveilles. + +Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine +haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se +forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes +les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre +et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la +nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a +point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine +pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se +débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui +entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin +les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter +au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup +plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que +le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son +dernier jour, viendront un à un, au passage des Å“ufs, accomplir dans +l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle +dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui +fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours +après l'accouplement, elle dépose ses premiers Å“ufs, et aussitôt le +peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe, +renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie, +elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est +pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches +de la mort. + + + + +VII + + +Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions +rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de +la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes, +solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue +dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette +sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence +auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière +immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable +le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses +mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et +d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux +petites vies fragiles. + +La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que +nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par +comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces +deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage +resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous +l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation +croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si +particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans +l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement +ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent +d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent +l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez +vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de +l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces +magnifiques. + + + + +VIII + + +«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir +au-dessus de la vérité?» + +Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous, +non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous +ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous +entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion, +quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se +montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce +motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche +point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui +où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que +nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur +réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les +rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces +générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait +naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui +viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est +dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que +l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient +pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions +sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cÅ“ur et la raison +où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin +d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est +l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si +haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en +approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si +haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni +au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose +comme de la beauté en suspens. + + + + +IX + + +Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie +volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons +qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les +yeux,--il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en +représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres +de vérités,--est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons +l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion +de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins +l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup +désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres +vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne +serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises +aujourd'hui tous les esprits de bonne foi. + +Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut +avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous +l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous +en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là , si nous en +induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a +nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail +matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des +incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication +nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la +fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans +le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette +explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu, +j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus +grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent +aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces +noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la +nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la +tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans +son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace +plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les +yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire +qu'elle se trouve. + +Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine +toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour +entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que +nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous +avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera +grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous +découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine, +nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop, +pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre +raison et notre cÅ“ur possèdent de plus puissant et de plus audacieux. +Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera +pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou +l'inanité du but de la nature. + + + + +X + + +"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des +grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui +dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout +trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le +subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et +auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui +pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en +souriant, l'amour qui ouvre notre cÅ“ur, la mort ou la tristesse qui +le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe +et charmant, où l'on voit, comme dans la _Psyché_ de Corneille, «des +berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît +et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre +les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille +avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix. +Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant +cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non +pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui +les dépasse un peu. + +«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en +Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et +sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se +montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au +nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la +hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans +édifiaient une meule. + +«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette +chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument +heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule +de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte +de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent +sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des +esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la +lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et +la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui +les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et +le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent +harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts +qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents. + +«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop +caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en +Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique, +d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence +humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les +chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les +femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas +déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le +paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas +une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le +résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment +dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci +que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée +profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement +peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté +ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la +vérité.» + + + + +XI + + +«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage +des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le +rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se +moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du +boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille. + +«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la +terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de +bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par +conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes +le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode +encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous +voyez là . Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet +hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices +ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces, +médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux +interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les +rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le vÅ“u secret de +tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le +malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande +infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises. +Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont +pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres +une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets, +ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté +et l'avarice dont ils ont souffert. + +«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des +tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné +d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de +la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule +sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne +croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais +regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre +craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de +l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer. +Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce +grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été +dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge. +J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné +longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se +remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité +pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma +belle-sÅ“ur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne +m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon +sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le +poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse. +Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je +le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et +n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait +de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses +inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante. +Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir +tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un +tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne. +Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la +vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits +les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et +éprouver. + + + + +XII + + +«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne +rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite. +Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le +premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande +force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle +seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont +plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme +une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils +vivaient de pain noir, d'eau et de racines....» + +«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible; +l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit +dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes +nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la +vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut +trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas +cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des +pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La +Bruyère.--«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse +demi-bête, murmurai-je.--» «Vous parlez ainsi selon la première +apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons +pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont +petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà +meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et +persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi +dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que +pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais, +au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du +reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où +on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un +peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un +point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par +l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance +entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne +aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres +dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où +se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de +conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de +l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que +l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée. + +«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si +fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus +d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous +savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous +connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle +grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde. +C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu +et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse +déjà . Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes +débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur +à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à +laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous +n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement, +qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être +stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous +n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous +l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond +de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la +série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans +un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence +éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel. + +«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle +nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a +autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve +partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce +principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu +qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations +et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu, +Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et +tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est +à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus +docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui; +et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux +aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.» + + + + +LIVRE VI + +LE MASSACRE DES MALES + + + + +I + + +Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud, +si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par +une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance +excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et +ruineuse des mâles.--Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les +prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant +carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires, +prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées, +obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés, +ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice, +mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de +l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils +choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la +demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules +ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les +rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et +réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la +campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible +d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont +un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un +pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un +quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible, +écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les +ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure +affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui +sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à +un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont +tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils +s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille. +Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et, +toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux +celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent +comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à +pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille +jusqu'au prochain repas. + + + + +II + + +Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un +matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles +ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le +donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des +travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt +prononcé, il emplit tous les cÅ“urs. Une partie du peuple renonce au +butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'Å“uvre de justice. Les gros +oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères +sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges +irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas +leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur +paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils +s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux +avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en +leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y +réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur +des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du +trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons +réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire +complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente +broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la +ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre +odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des +aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit +rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans +le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites +effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à +lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax, +à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une +fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes, +mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se +défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux +coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement, +au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point +prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un +tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont +si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au +fond de notre cÅ“ur, revient en toute hâte et demanderait grâce,--mais +inutilement--aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde +et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs +tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux +noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de +l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance, +ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns +succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou +trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins +atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et +où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de +misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans +l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés +par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche +implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le +lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où +s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la +race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant. + + + + +III + + +Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies +du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal. +Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les +imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives, +celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas +abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent +et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de +l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère, +parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement +enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les +premières neiges. + +Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le +travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait +déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le +corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans +sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux +jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude, +accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour +compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les +murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau +de cire blanche incorruptible.--On cesse de bâtir, les naissances +diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours +s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin, +les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de +travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi +avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la +menace froide de l'hiver. + +L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a +offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses +en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de +lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une, +mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'Å“il aux +colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors +superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes, +toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les +demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre +les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors +au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui +renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés, +la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de +sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules +scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un +troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe. +Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner, +elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle. +La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent +les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une +manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle +s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie +hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée[1]. Par le +bruissement concerté de leurs ailes, petites sÅ“urs survivantes des +flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les +fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur +sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de +printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon +de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme +première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles +qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines, +qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes, +de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une +pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de cÅ“urs. Il +tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le +soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte +entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes +et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que +l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui +joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se +ranimer. + + +[1] Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos contrées dure +environ six mois, c'est-à -dire d'octobre au commencement d'avril, +consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel. + + + + +LIVRE VII + +LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE + + + + +I + + +Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence +engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement +de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante +des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais +immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois +remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les +mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons +étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit, +dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre, +de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement +pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont +représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul +fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles +aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire: +nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en +elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se +rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle +destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise. + +Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des +entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument +pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite +vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais +invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les +circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par +exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons +qu'elles sont capables de raisonner.» + +Cet argument, que Romanes appelle «_The question begging argument_», et +qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus +dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien +considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup +de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne +puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et +descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de +mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre +esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui +rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la +routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont +répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine +formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une +espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de +certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à +récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue, +mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et +en abondance aux environs de leur logis. + +Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de +donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son +intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de +véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le +pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à +l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément, +répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est +évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des +vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque +tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre. +Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant +sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses +qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères, +retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs sÅ“urs, et voilà +que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et +incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être +inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol +est si voluptueusement et si somptueusement accueilli. + + + + +II + + +Voici cent ans à peine, c'est-à -dire depuis les travaux de Huber, qu'on +a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les +premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit. +Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres +mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle +et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se +passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la +mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les +perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont +révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère +et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que +notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et +nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait +prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons +ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y +soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas +que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de +pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière +universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur +l'histoire d'un peuple? + + + + +III + + +Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de +l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ +éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des +variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un +observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à +peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de +notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui +n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents +des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations +matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais +comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale, +sociale, religieuse, politique et économique? + +Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous +permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des +Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes +les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des transformations +physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales +plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour +l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement +dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais +au fond, qu'il s'agisse de l'_Apis Dorsata_, la plus grande, ou de +l'_Apis Florea_, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le +même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances +auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas +beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un +Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous +ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce +moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable +et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les +faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des +plus significatifs suffiront. + + +[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification +scientifique: + + Classe -- Insectes. + Ordre -- Hyménoptères. + Famille -- Apides. + Genre -- Apis. + Espèce -- Mellifica. + +Le terme _Mellifica_ est celui de la classification linnéenne. Il n'est +pas des plus heureux, toutes les _Apides_, sauf peut-être certaines +espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: _cerifera_; Réaumur, +_domestica_; Geoffroy, _gregaria_. L'_Apis ligustica_, l'abeille +italienne, est une variété de l'_Apis Mellifica_. + + + + +IV + + +Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui +correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection +extérieure de la communauté. + +Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et +livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes +tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et +sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que +le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air. +Aux Indes, l'_Apis dorsata_ ne recherche pas avidemment les arbres creux +ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une +branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions +s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu +quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux, +revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à +l'air libre au milieu d'un buisson[1]. + +Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites +fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement +occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui +travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'_Apis dorsata_ +suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon. + +Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et +davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la +colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et +tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode +primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné +l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos +hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui +n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une +habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord +une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences +et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle +et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne. +On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de +l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain. + + +[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims secondaires et +tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins prudents que +l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et +sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en qui +l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la +rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces +essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont +rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences +de la nature. + + + + +V + + +Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure +néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment +variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la +ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de +parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un +ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté +elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois +déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle +adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire +gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un +phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait +extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot. +Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas +avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une +substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de +notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une +cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance +pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un +rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et +concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan +ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est +qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui +l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui +doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits +renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de +murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour +et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes +irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler +et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes +qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'Å“uvre est inespérée, mais +fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine +qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité +même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de +démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel +donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des +années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond +en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait +pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui +surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une +providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les +abeilles dans nos ruches modernes[1]. + + +[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des constructions de +l'abeille, signalons en passant une particularité curieuse de l'_Apis +florea_. Certaines parois de ses cellules à mâles sont cylindriques au +lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achevé de +passer de l'une à l'autre forme et d'adopter définitivement la +meilleure. + + + + +VI + + +La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas +immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à +constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles +traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et +qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais +à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est +d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de +l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation +politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche +peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par +exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au +lieu que notre _Apis mellifica_, en élève, au plus, dix ou douze. +Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on +découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines +vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une +évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à +fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille +chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore +incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité +multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et +chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont +probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une +dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les +mÅ“urs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat +d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et +les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république +sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti, +comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en +Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses +habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que +l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au +jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à +la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée, +l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de +provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient même à entretenir son +activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail. + + +[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation aux +circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais +immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où +durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent +complètement de visiter les fleurs. + + + + +VII + + +Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là +quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se +persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable, +hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme. + +Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le +spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos +propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe +attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la +nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état +plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un +fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite +l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à +faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il +n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de +nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité +de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait +qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile, +mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous +mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la +confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté +encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire. + +Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme. +Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui, +à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer +sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que +dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de +celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les Å“uvres +des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui +n'existe pas, et tant de pages du XVIIe siècle qu'amoindrit la pensée du +dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de +vanités et de mensonges. + +Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon +qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait +naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier +qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle +ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction +nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses, +il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est +qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était +prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans +une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous +sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que +les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le +devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour +la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient +peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche. +Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou +très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses +côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce +qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas +intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette +hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode +plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la +terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue +des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si +nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît, +mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus +nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la +fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que +la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se +débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger. + + + + +VIII + + +Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée +verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées +de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai +revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos +désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de +Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres +multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon +poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces, +des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied +d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en +quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le +long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris +les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne +regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes +malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles +porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des +insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et +souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos +abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois +minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes +primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de +cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les +déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des +corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de +soie et de perles, d'une princesse byzantine. + +A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu +de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la +Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang +de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui +sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des +graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle, +volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les +Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui +transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les +Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de +pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières. +L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux +fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du +pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser +royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de +toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la +Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des +demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les +ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés +à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une +larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes +et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous +sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui +attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent. + + + + +IX + + +On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages. +Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un +jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on +n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme, +éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de +l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été +méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle +toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des +histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous +entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons +de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un +peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous +marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension +plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons +déjà , celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixés +et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres +descendent d'un ancêtre unique. + +Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une +petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée +_Prosopis_, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont +seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui. + +L'infortunée _Prosopis_ est à peu près à l'habitante de nos ruches ce +que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes. +Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez +devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la +plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus +de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les +visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout +s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois +dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des +broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est +élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un +dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue +alors que toutes ses sÅ“urs sont vêtues de toisons chaudes et +somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas +de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur +défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des +Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses +petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter +dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses +pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses +mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois, +ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle +tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement +agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants +qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin +qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle +s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu. + + +[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et +_apites_ que nous emploierons tour à tour et que nous empruntons à la +classification de M. Émile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes +les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la première de ces +familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Méliponites_, les +_Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment +les diverses variétés de nos abeilles domestiques. + + + + +X + + +Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions +voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un +plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils, +houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se +développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions +utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures +chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une +telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre, +moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives +hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance, +l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale. + +Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans +ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire. +Un certain nombre de ses sÅ“urs, appartenant à des races déjà mieux +outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la +merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile +centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par +hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure, +c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles +est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a +ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la +victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a +fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut +plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race[1]. + +Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop +catégorique les _Apides solitaires_, pareil à une flamme écrasée sous +l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct +social. Çà et là , dans des directions inattendues, par éclats timides et +parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le +bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe. + +Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus +immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste, +précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu +plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est +réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à +l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se +voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier +coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct +rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé? +Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle +tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur +cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle. +Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose +qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands +dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un +sommeil équivoque qui est presque la mort. + + +[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les +Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est obligé +d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_) à propos de +l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé +d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type, +et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les +naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté +n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait +qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de +récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.» + + + + +XI + + +Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui +taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires. +Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques +individus d'une espèce particulière, (_Xylocopa Cyanescens_), groupés +frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun. +Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais, +chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà +invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et +jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première +ligne obscure de l'amour. + +Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les +Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes +et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies +nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire +formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun, +profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul, +sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours +d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même +endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa +rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche +uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la +simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même +localité.» + +Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de +lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau +dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des +précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine; +mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers +séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du +travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule; +mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du +travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir +chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce +travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si +plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de +rôle.» + +Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui +séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la +mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie +active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court, +elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction. +N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et +voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une +atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs. + + + + +XII + + +Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais +pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès +les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver +commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un +buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au +monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le +lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les +garnit de miel et de pollen, pond, couve les Å“ufs, soigne et nourrit +les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de +filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et +dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être +augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît. +La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la +tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille +mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est +toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le +cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles, +l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout, +différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre +éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne, +ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur +passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule +femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude +et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste +pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.--Nous ne +la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant, +fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va +s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe, +toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe, +l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre +abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites, +qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux. + + + + +XIII + + +Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement +unique[1], des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y +sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement +oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus +soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme; +dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air. + +Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la +prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on +introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles. +L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les +deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé +ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce +point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie +précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est +manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au +Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches +de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à +l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi +longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne +peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des +jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci. + +C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la +plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de +cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans +chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre +imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal +explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le +voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il +fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les +plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore +que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux. +Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par +exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs +semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la +solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et +faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à +leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils +du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons, +hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles +à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on +donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores +artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les +accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment +adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite? +Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant +renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons +répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur, +voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les mÅ“urs de +certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes, +nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers +peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs +ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux +travaux de l'auteur des _Mémoires_ n'ont rien changé à leurs habitudes, +et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le +délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins +de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu, +bourdonneront demain à quelques pas de là , dans le bois de Vincennes. +Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'Å“il du temps que nous +examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une +seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature. + + +[1] Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la +maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites. +Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne +pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les +reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même +ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande +ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever +les Mélipones sous notre climat. + + + + +XIV + + +Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez +nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit +irréprochable dans la ruche. Un chef-d'Å“uvre, la cellule hexagonale, +y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait +impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être +vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que +l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à +notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la +logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel. + +Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'Å“uvre. Déjà , nous avons noté à +la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes, +parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles, +la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le +manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la +société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes +masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir, +et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier +essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc. + +De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque +toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous +ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis +des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps +des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à +contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les +plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le +commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel, +assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des +reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de +bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de +l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs +rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque +régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la +règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races +septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes, +opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer +de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique +routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims +secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou +auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs +misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement +affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement +développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos +abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes +nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette +habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection +artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les +bÅ“ufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les +pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une +race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel +et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen. + + + + +XV + + +Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement +conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il +y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu +de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses +erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici, +chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux +abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes +circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient +aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas +amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des +ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort, +le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui +s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée +et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très +ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi. +L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les +met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui +portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent +arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme +nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. +Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose. + + + + +XVI + + +Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre +intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous +la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et +des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter +remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement, +presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la +vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce +qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre +société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre +étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste +organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous +sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la +terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et +insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population +totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part +des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes, +condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts +étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent +servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des +oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres +appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à +des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne +poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles +toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y +font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une +d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de +stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de +position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur, +née des mornes fatigues du repos, la réveille. + + + + +XVII + + +L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise, +puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la +direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre +la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort, +l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances +favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à +sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs +l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On +dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les +individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein +d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et +l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité +puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui +habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers, +toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans +l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée +de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais +il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir +l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît +pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin +avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui +évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière. +Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul +qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales +et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les +espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son +mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien, +sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est +assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement +et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand +les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse +spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour +ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et +de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos +grandes passions et de nos destins orgueilleux. + + + + +XVIII + + +Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi +bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres. +Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre +monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à +cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route +comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une +révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne +et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions, +les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de +consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois +et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à +notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en +nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est +possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est +impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est +par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang +pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait +que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à +l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette +incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti. + + + + +XIX + + +Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un +anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non +plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les +promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à +nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus +humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de +durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de +quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se +mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une +leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut +vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus +manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou +modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent +pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles +d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le +mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève +aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne +croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le +lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les +autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et +dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est +inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous +les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps, +que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses +de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce +globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous +ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, +raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; +car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous +lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres, +l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent +la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus +précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La +flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil +que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le +monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous +ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons. +Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de +sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous +demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son +épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là , pour l'instant, +le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les +autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est +nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les +ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous +tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule +ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel +qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la +puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles +vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à +elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités +chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme +incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude +du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos +passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa +propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des +expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle +visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à +bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir +réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue +sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus +désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa +recherche. + + + + +BIBLIOGRAPHIE + +Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous +nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages +les plus intéressants: + +1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE + +_a_) LES ANCIENS + +Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire) +_passim._ + +Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi. + +Virgile.--Georg., l. IV. + +Pline.--Hist. nat., l. XI. + +Columelle.--De re rustica. + +Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc. + +_b_) LES MODERNES + +Swammerdam.--Biblia naturæ, 1737. + +Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712. + +Réaumur.--Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740. + +Bonnet (Ch.).--Å’uvres d'histoire naturelle, 1779-1783. + +Schirach (A.G.).--Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber +nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767. + +Janscha (A.).--Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773. + +Hanter (J.).--On bees, philosophical transactions, 1732. + +Huber (François).--Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc. + +2° APICULTURE PRATIQUE + +Dzierzon.--Théorie und praxis des neuen Bienen freundes. + +Langstroth.--The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant +(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original). + +Layens (Georges de) et Bonnier.--Cours complet d'apiculture. + +Cheshire (Frank).--Bees and bee-keeping, vol. II, Practical. + +Bevan (Dr E.).--The honey bee. + +Cowan (T.W.).--British bee-keeper's guide book. + +Cook (A.J.).--Bee-keeper's guide book. + +Root (A.).--The A B C of Bee culture. + +Alley (Henry).--The Bee-keeper's Handy book. + +Collin (Abbé).--Guide du propriétaire d'abeilles. + +Dadant (Ch.).--Petit cours d'apiculture pratique. + +Bertrand (Ed.).--Conduite du rucher. + +Weber.--Manuel pratique d'apiculture. + +Hamet.--Cours complet d'apiculture. + +Bauvoys (de).--Guide de l'apiculteur. + +Pollmann.--Die Biene und ihre Zucht. + +Simmins (S.).--A modern bee farm. + +Vogel (F.W.).--Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker. + +Von Berlepsch (Baron A.).--Die Biene und ihre Zucht. + +Jeker, Kramer und Theiler.--Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc. + +3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES + +Cheshire (F.).--Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific. + +Cowan (T.W.).--The Honey bee. + +Perez (J.).--Les abeilles. + +Girard.--Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions). + +Shuckard.--British bees. + +Kirby and Spence.--Introduction to Entomology. + +Girdwoyn.--Anatomie et physiologie de l'abeille. + +Cheshire (F.).--Diagrams on the anatomy of the Honey bee. + +Gundelach.--Die Naturgeschichte der Honigbiene. + +Büchner (L.).--Geistes Leben der Thiere. + +Bütschli (O.).--Zur Entwicklungsgeschichte der Biene. + +Haviland (J.D.).--The social instincts of bees, their origin and natural +selection. + +4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES + +ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC. + +Ed. Brandt.--Recherches anatomiques et morphologiques sur le système +nerveux des insectes hyménoptères. (_Comptes rendus de l'Académie des +sciences_, 1876, t. LXVXIII, p. 613.) + +Dujardin (F.).--Mémoires sur le système nerveux des insectes. + +Dumas et Milne-Edwards.--Sur la production de la cire des abeilles. + +Blanchard (E.).--Recherches anatomiques sur le système nerveux des +insectes. + +Brougham (L.R.D.).--Observations, demonstrations and experiences upon +the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856). + +Cameron (P.).--On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc. +of Glasgow, 1888). + +Erichson.--De fabrica et usu antennarum in insectis. + +Lowne (B.T.).--On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans., +1879). + +Waterhouse (G.K.).--On the formation of the cells of Bees and Wasps. + +Von Siebold (Dr C.T.E.).--On a true Parthenogenesis in Moths and Bees. + +Leydig (F.).--Das Auge der Gliederthiere. + +Schonfeld (Pastor).--Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890. + +Assmuss.--Die Parasiten der Honigbiene. + +5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES + +Blanchard (E.).--Métamorphoses, mÅ“urs et instincts des insectes. +--Histoire naturelle des insectes. + +Darwin.--Origin of species. + +Fabre.--Souvenirs entomologiqnes (3 séries). + +Romanes.--Mental evolution in animals. +--Animal intelligence. + +Lepeletier Saint-Fargeau.--Histoire naturelle des Hyménoptères. + +Mayet (V.).--Mémoire sur les mÅ“urs et les métamorphoses d'une +nouvelle espèce de la famille des Vésicants (_Ann. Soc. entom. de +France_,1875). + +Müller (H.).--Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes. + +Hoffer (E.).--Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln. + +Jesse.--Gleaning in natural history. + +Lubbock (Sir J.).--Ants, bees, and wasps. +--The senses, instincts and intelligence of animals. + +Walkenaer.--Les Halictes. + +Westwood.--Introd. to the study of insects. + +Rendu (V.).--De l'intelligence des animaux. + +Espinas.--Animal communities. + +Girard (M.).--Traité élémentaire d'entomologie, etc. + + + + +TABLE + +LIVRE PREMIER + +AU SEUIL DE LA RUCHE + +LIVRE II + +L'ESSAIM + +LIVRE III + +LA FONDATION DE LA CITÉ + +LIVRE IV + +LES JEUNES REINES + +LIVRE V + +LE VOL NUPTIAL + +LIVRE VI + +LE MASSACRE DES MÂLES + +LIVRE VII + +LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE + +BIBLIOGRAPHIE + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES *** + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il +est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens +et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé +Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook, +Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van +Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.</p> + +<p>Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'<i>apis +mellifica, ligustica, fasciata,</i> etc., ni d'un recueil d'observations ou +d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous +ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir +ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain +nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt +années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop +spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard, +comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on +connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer, +selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont +occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et +imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la +ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici +longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus +intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de +l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur +de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines +sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune +d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui +ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute +vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les +faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de +quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une +façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans +un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce +livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu +près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime +sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre. +Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment +encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier. +Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à +l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous +arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de +leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les +fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à +ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est +une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et +satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est +probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce +monde.</p> + +<p>Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je +croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais +guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de +l'<i>Insecte</i>, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre +auteur de <i>Force et Matière</i>, dans son <i>Geistes Leben der Thiere</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. +Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est +assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits +légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le +soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses +héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches +bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que +notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de +l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges +laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut +de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent +préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation +énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je +le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos +points de vue et nos buts sont fort différents.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence +dans leur <i>Introduction to Entomology</i>, mais elle est presque +exclusivement technique.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en +débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des +plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société, +sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages +prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron, +Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du +philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant +cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux +déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais +c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer, +c'est-à -dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des +<i>Géorgiques</i> de Virgile.</p> + +<p>Son histoire ne commence qu'au XVII<sup>e</sup> siècle avec les découvertes du +grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce +détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand, +Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que +la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les +attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam +inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le +microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier +les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et +de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et +du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en +la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des +planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer +plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble +Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut +à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où +de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout +à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand +ouvrage <i>Bybel der Natuure,</i> que le docteur Boerhave, un siècle plus +tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de <i>Biblia +naturæ</i> (Leyde, 1737).</p> + +<p>Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule +d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton, +et réserva aux abeilles un volume entier de ses <i>Mémoires pour servir à +l'histoire des insectes</i>. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il +est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu +bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs +anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation +des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs +vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il +consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la +ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi +l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu +toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur +[oe]uvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent +que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les +recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de +Schirach (qui résolut l'énigme de de l'Å“uf royal); mais je me borne +aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le +classique de la science apicole d'aujourd'hui.</p> + +<p>Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse. +Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait +contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide +d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie +entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des +victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme +l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait +qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les +regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à +ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel, +à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre +voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les +plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme +pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à +espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science +apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui +doit point. Ses <i>Nouvelles observations sur les abeilles</i>, dont le +premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet, +et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le +trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y +trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre +on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des +abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou +prendre en défaut une seule de ses observations principales qui +demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais +bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la +parthénogenèse, c'est-à -dire la parturition virginale des reines, et +imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle +l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel, +sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un +instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très +imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente +le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès +extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan, +Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations +précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire +et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le +meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire +mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à +leurs besoins. De Hruschka trouve le <i>Smélatore</i>, qui, par l'emploi de +la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons, +etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité +et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs +ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin +l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection +à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le +maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner +d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des +saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques +ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les +naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la +remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un +peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole +pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et +toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille +cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les sÅ“urs du bon +couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les +appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs +demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte +inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre +fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un +mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu +que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers +les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,—trop vaste +pour être discerné et trop étranger pour être compris,—elles regardent +plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir, +dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à +nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise +par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une +heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins +précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.</p> + +<p>Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à +aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de +cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la +Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des +couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets, +ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses +horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés +le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une +cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux +poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses +écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses +maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes +d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent +pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches, +ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et +méticuleusement vert, de pelouses fleuries.</p> + +<p>Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">"Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et comme ces derniers satisfait et tranquille",</span><br /> +</p> + +<p>aurait dit La Fontaine, s'était retiré là , où la vie semblerait plus +étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie. +Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,—car le sage ne connaît point +les grands dégoûts,—mais un peu las d'interroger les hommes qui +répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules +questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois +véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe, +consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée +et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille +qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la +plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les +expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des +abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la +maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches +cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les +étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un +canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de +peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et +de prés.</p> + +<p>En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux +fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une +signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de +l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où +rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule, +affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait +entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le +foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à +l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, +les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la +vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi +bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient +encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour +ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices +presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur +elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un +globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la +ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au +travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands +épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de +l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et +le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du +sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous +les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les +habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte +qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne +s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré +tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de +l'ouvrir et d'y jeter un coup d'Å“il général, il suffit de savoir +qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers +d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de +quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique +et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le +départ plus ou moins volontaire de la mère régnante.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion +qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises +redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une +légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces +piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi +la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du +désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du +soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin +éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles +tirent de ses heures bienfaisantes.</p> + +<p>Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni +ne respecte le caractère et les mÅ“urs de ses habitantes, la ruche se +transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme. +Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour +la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de +beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se +laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne +reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent +pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent +leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une +attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se +défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle +à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et +pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin, +elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de +miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder +ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est +détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a>, est d'abord +assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une +activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme +étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences, +d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes +intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre +qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des +grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les +vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de +mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas +les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et +rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et +d'or, de mille calices épanouis.</p> + +<p>Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule +transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui +n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, +pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure +encombrée.</p> + +<p>Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut +apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait +les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser +autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait +quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait +aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on +démêle l'activité multiple de cette inertie.</p> + +<p>En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille +sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et +celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre +les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la +plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous +rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour +l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la +nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce +travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi, +un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la +ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à +travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont +élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs, +comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de +mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la +multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue +de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle +expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de +solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible +aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter +pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu +n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un +moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un +sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie. +Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On +retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les +états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas +de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit +même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle +vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons). +Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les +Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés, +à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où +l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la +république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et +immortelle de l'avenir.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> On appelle <i>ruche d'observation</i>, une ruche vitrée munie de +rideaux noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul +rayon, ce qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans +danger et sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue +extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui +habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail, +récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et +prospérer.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à +l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la +nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté, +c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il +n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature +dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont +immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés +sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle +tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même +temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la +liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la +société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses +membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part, +il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt +personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices, +qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la +civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables +à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des +Å“ufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec +acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des +vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus +en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas +à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une +chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle +abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection +architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons +sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au +progrès de l'espèce.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_II" id="LIVRE_II"></a>LIVRE II</h3> + +<h3>L'ESSAIM</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la +torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers +jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les +pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis +le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de +miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les +mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les +rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le +soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées +ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le +seuil, où le froid les décime.</p> + +<p>Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle +sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son +devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la +tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il +va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette +ville, c'est son Å“uvre, et c'est elle tout entière.—Elle n'en est +pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y +donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses +sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous +appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle +réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique +organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté. +Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui +l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses +dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui +succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&&&& sont sortis de +ses flancs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas +semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid +avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration +reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de +l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les +angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des +phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances +toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait +tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître.</p> + +<p>Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à +quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la +vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des +naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui +illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la +nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève +royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur +mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores, +l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la +première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau +ses jeunes sÅ“urs qui chantent le chant des reines. D'autres fois, +quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues, +pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il +ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance +impériale.</p> + +<p>Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît, +apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout +ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été, +tolère-t-il—car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son +amant—la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis, +maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et +scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres, +insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus +tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur +massacre général et simultané.</p> + +<p>Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il +distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les +nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et +ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs +ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent +l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons, +aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les +rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des +fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves +et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les +édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la +nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation +du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide +formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est +mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et +des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres +aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité +du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les +adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les +rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les +ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée.</p> + +<p>Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice +annuel au génie de l'espèce,—je veux dire l'essaimage,—où un peuple +entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne +soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses +demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin +l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui, +conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine +parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville +bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité. +Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure, +est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle +assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il, +cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un +devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir?</p> + +<p>Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde; +nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font +ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs +ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons +les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se +hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de +la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les +autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction. +Mais que l'Å“il s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la +complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de +l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des +causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux +exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui +nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement +contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre +espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou +quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à +l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un +moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et +effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie. +Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment +attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la +famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent +point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après +le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt +mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine +d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir +les larves et les nymphes.</p> + +<p>Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation +héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et +cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons +de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car +nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les +phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux +et dans le triple Å“il cyclopéen de leur front, mais telle que nous la +verrions si nous avions leur taille.</p> + +<p>Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome, +descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de +gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues +dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions +gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à +aucune construction humaine.</p> + +<p>Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche, +virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de +cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier +durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges, +jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les +fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout +autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et +immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose +déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera +qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit +encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes +vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin +de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique +ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et +s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la +reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les +Å“ufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves, +quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent +des milliers de nourrices<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>. Enfin, au saint des saints de ces limbes, +les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très +vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure, +enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries +dans les ténèbres.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement +exacts. Ce sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple, +strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la +place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la +ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de +très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers +d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor +accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car +chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très +vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut +corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété +d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et +d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques +d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le +travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter +des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le +plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de +s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans +celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la +notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave +ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est +souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui +décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les +hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des +ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à +qui leur est soumis.—Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès +l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait +connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières +gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante +une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement. +Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en +effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et +s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se +forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un +regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la +nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons +de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule. +S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si +elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel, +ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus +doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui +monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure, +et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de +leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des Å“illets +blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles +l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes +discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à +la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance, +les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris +de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres +qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui +n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne +s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais +elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont +aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous +n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles +émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour +percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent +s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et +quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos, +le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans +la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est +propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de +l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là -bas, sur les +derniers rayons, tout le peuple tressaille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour +s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si +économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte +de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un +décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée +dans le temps qui s'écoule.</p> + +<p>S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que +nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux +ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est +ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais +un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la +génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules +les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et +les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs +de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les +gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur +les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus +de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la +vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle +reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui +consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en +cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois +mille Å“ufs chaque jour.</p> + +<p>Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui +pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce +humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y +produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle +fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous +l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous +regardons les abeilles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons +choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui +s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte +l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les +murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage. +Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel +suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles +tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la +cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des +édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de +propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de +la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes +les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler +dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de +leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le +siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse +de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et +aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le +temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il +est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et +que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce +serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles +n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se +connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur +installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe +d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de +quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en +ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes +richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière, +mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine, +plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur +d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre +jusqu'à leur détresse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IX</h3> + + +<p>Voilà , dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui +prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a +là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre +qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence +d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très +différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de +notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il +suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter +derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous +est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un +habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller +et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits +points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de +nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une +idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière +d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que +nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez +surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait +probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les +nôtres.</p> + +<p>En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points +noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui +éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir +observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le +lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne +vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et +amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les +éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se +dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de +spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour +ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré; +souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des +demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et +plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des +repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la +nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des +porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond +de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont +indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que +nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de +reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit +d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues +qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de +petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du +soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que +cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites +huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance +incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur Å“uvre nuisible, ou +tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de +manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est +remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des +conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient +d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs +agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent +des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les +sauveurs de la race.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>X</h3> + + +<p>N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du +haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons, +une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices +pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique +et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent +immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui +n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse +concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore +sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans +notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un +peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la +persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation +avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un +idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste, +plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et +plus héroïque?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XI</h3> + + +<p>Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si +minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si +précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de +lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs, +c'est-à -dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le +plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes +que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que +vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que +vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide +de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et +aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous +point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi +vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain +n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses +d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un +autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où +toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse +mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et +couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq +semaines.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,</i></span><br /> +</p> + +<p>s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des +<i>Géorgiques</i>, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens, +qui observaient la nature d'un Å“il encore tout ébloui de la présence +de dieux imaginaires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XII</h3> + + +<p>Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux +loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le +papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim +qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en +visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont +elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal, +d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération +pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle +et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait? +Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez +vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais +quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence +éternellement renouvelée?</p> + +<p>Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et +l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des +questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues +toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières +hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin +des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous +demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez +vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que +rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans +de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans +arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos +dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire +immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de +choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous +résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques +heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour +reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui +est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIII</h3> + + +<p>Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche +qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un +vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait +qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent +toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une +chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la +cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être +mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention +sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des +beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés +aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de +l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance, +l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons +qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de +l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible, +la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui +naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre +la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a +connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi +malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans +fleurs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIV</h3> + + +<p>Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et +désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez +déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les +sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait +vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la +campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait +distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues, +épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au +passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du +portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots, +probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à +l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour +intérieure de l'usine;—ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans +les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes +corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir +immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les +ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler, +ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend +devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les +bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des +apiculteurs, «font la barbe».</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XV</h3> + + +<p>Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre +d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux +champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du +couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles +qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure +pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille Å“ufs, +les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou +huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir +austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni +comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien +que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière +colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît +assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple +en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule +enivrée de l'essaim.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVI</h3> + + +<p>Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du +sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du +miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie, +d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi, +croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent +pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de +prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays +d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus. +Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont, +elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs +sÅ“urs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles +volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du +rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni +soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses, +irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles +ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se +pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs +lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur +intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne +déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher, +déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs +tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme +une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une +nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là , heureuses, ne +possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare +pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à +tout et ne blessent personne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVII</h3> + + +<p>Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est +une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la +pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient +qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais +non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par +son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles +compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante +remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève +rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et +se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du +centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente +qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le +retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle +l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident, +d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que +l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au +fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses +filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu +inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en +tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans +bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et +presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de +licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour, +facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre, +la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses +excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de +proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève +à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer, +soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y +ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute +larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture +particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe +démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la +prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on +l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte +constatée,—il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit +connue de tout le monde, tant la cité est vaste,—le travail cesse à peu +près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre +çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les +guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se +désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de +l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les +parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et +sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement +amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses +habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de +misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles.</p> + +<p>Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée +en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation +soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un +désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère), +qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui +font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle, +s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au +passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore +inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux +chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des +rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où +s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files +noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de +nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou +massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et +monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant +intime de la présence royale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVIII</h3> + + +<p>On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des +ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite +république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou +l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le +peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la +retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que +toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un +rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les +dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le +désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes +buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons, +enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez +pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à +une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de +l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront +au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités +anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail +avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne +retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des +êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme.</p> + +<p>Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même +pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure +de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous +avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture +moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour +couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine. +Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin, +lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses +ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût +impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une +semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles; +enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les +rayons quelques malheureuses inconsolables.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIX</h3> + + +<p>Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que +notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais +inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de +l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout +amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la +race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active +et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes +percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine +accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que +possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez +facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à +leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la +soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée, +la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient +mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était +intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait +probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus +précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel +qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XX</h3> + + +<p>L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son +avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la +persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou +s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il +est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les +farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et +dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs +propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient +dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont +il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple, +et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise +les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins +vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui, +comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus +vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas +s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y +trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et +éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est +leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe +que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou +la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve, +dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable, +elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous +prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de +circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent +l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus +salutaire que de les ouvrir ainsi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXI</h3> + + +<p>On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop +humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre, +et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres +que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent +pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la +mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut, +n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande +importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose +certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans +telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur +reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on +ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins +ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être +sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup +davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du +plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre +intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous +appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes, +dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous +nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre +que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont +minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les +mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus +grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans +une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi +aveugles que nous supposons que le sont les abeilles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXII</h3> + + +<p>«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une +rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à +une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des +animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins +d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités +relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence +apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion +même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues +morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se +trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique, +ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout +raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la +fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore +mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour +continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme +ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales, +eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront +bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à -dire à s'aider; ils auront +donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur +prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra +rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif, +et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans +nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois, +qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans +le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour +peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de +s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure, +d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la +géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république +en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de +l'observateur.»</p> + +<p>Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut +sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la +raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les +erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se +nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne +suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus +remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille +individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien +n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste +irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines? +Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité +que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre +égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible +de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les +abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur +attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit +qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature, +il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher +notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXIII</h3> + + +<p>Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du +moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont +évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de +leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine +elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des +leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle +ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement. +Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables +d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la +reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable, +estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine +inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer +dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de +leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée, +qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres. +Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en +élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de +la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé +parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche +une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un +réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie, +amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre +soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse +rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une +horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès +qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers +qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble +et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici +encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et +nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique +et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et +qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous +croyons connaître.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent +leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans +la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait +brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la +lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou +frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce +cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais +présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et +savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi +prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins. +Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors +le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de +la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut +être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire +judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte +d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il +serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards +empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à +traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient +l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se +combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les +parasites, <i>elles ne le tirent jamais contre une reine,</i> de même qu'une +reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni +contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être +droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre, +elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à -dire une +autre reine.</p> + +<p>Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un +régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe +au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse, +elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle; +elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne +anonyme.</p> + +<p>«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de +l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles +l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés. +Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut +plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant +vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou +étouffée.</p> + +<p>Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale, +elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison +s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des +deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales, +elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer +l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près +d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup +près d'un million de morts.</p> + +<p>Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons +recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la +reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère, +sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce +qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient +d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet, +on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire, +soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus +d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont +impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont +elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère +souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque +toujours visiblement froissée et alanguie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXV</h3> + + +<p>Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles +reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement. +Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les +phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre +précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses +filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront +la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et +l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles +immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon +retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect +solennel ou le bonheur suprême.</p> + +<p>Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une +mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que +les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera +immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison +tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire, +jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque +jamais qu'elle en sorte vivante.</p> + +<p>Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que +l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à +quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir +recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes +si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un +courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient, +apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme, +dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent +assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens +pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le +trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses, +sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur +fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si +sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs +devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés +appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait +trop loin<a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant +dans une petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. +La cage est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les +ouvrières lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la +prisonnière, qu'elles accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. +Simmins, directeur du grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un +autre mode d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque +toujours et qui se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur +art. Ce qui rend d'habitude l'introduction si difficile, c'est +l'attitude de la reine. Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme +une intruse, éveille des soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde +pas à confirmer. M. Simmins isole d'abord complètement et fait jeûner +pendant une demi-heure la reine a introduire. Il soulève ensuite un coin +de la couverture intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine +étrangère au sommet de l'un des rayons. Désespérée par son isolement +antérieur, elle est heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, +affamée, elle accepte avidement les aliments qu'on lui offre. Les +ouvrières, trompées par cette assurance, ne font pas d'enquête, +s'imaginent probablement que leur ancienne reine est revenue, et +l'accueillent avec joie. Il semble résulter de cette expérience que, +contrairement à l'opinion de Huber et de tous les observateurs, elles ne +soient pas capables de reconnaître leur reine. Quoi qu'il en puisse +être, les deux explications également plausibles—bien que la vérité se +trouve peut-être dans une troisième qui ne nous est pas encore connue +—montrent une fois de plus combien la psychologie de l'abeille est +complexe et obscure. Et de ceci, comme de toutes les questions de la +vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer, c'est qu'il faut, en attendant +mieux, que la curiosité règne dans notre cÅ“ur.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXVI</h3> + + +<p>Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir +avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa +mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une +mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses +filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération +mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont +eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations +d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur +attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente +cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit +la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point +inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et +lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce +qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment +de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent +l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en +fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs +envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et +qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple, +que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se +joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis +au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en +douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde +et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la +première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas +suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et +malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles +accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit. +A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère +augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la +troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à +l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la +mettaient à mort dans la prison royale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXVII</h3> + + +<p>Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance, +un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les +circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on +tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre +intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira +peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal +l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus +perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un +corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi +insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre +des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers +d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment +plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de +sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence +d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au +surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que +les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses +inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont +tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle +des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de +réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore +l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont +esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent +immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à +former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites. +Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se +présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu +malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer +une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une +limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort, +que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt +empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou +de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans +un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement +parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier, +dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes, +séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de +façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes +ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits +escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère. +D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de +recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles +ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus +simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de +l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain +nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille, +mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles. +Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles +arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les +suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions +et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions +où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles +construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre +lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXVIII</h3> + + +<p>En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser +tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on +peut dire qu'elle est le cÅ“ur-esclave de la cité dont l'intelligence +l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante +royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour. +Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est +pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et +aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une +république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable +des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en +même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus +total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les +sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que +j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment +souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de +souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,—et +peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,—son +organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité +humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série +d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de +n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un +grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule +sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de +la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la +lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à +l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La +reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la +reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au +bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la +volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que +l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de +celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles +indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était +nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et +pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et +qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces +prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la +ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont +l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse +toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce +qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs. +Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords +de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est +vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à +l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules +pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est +agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura +pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle +rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le +signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse +ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore +visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle, +cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse, +qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de +mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se +trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le +chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se +convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire +d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il +suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres +entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu +vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent +vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge +ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les +circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la +ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le +plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente, +qui soit dans la nature après celui de l'homme<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>. Ici encore, comme +partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le +cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la +victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette +substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait +se créer une petite place triomphante et durable au milieu des +puissances énormes et inertes du néant et de la mort.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a> Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, +forme la 174<sup>e</sup> partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la +296<sup>e</sup>. En revanche, les <i>corps pédonculés</i> qui paraissent se développer à +proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct, +sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci +compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant +la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la +matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive +être à peu près égale.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXIX</h3> + + +<p>Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas +attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A +l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la +ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la +foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des +ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant +et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau +sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant +quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un +prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts +électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il +hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles +soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le +déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou +un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève, +les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se +rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour +accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se +dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée +de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient +de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes +musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout +illuminée d'ailes.</p> + +<p>Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable +qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et +cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait +sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute +d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une +branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais +immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la +recherche d'un abri.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXX</h3> + + +<p>C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à +la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose +d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la +reine, alourdie de ses Å“ufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son +vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à +se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes.</p> + +<p>L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête +couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive +tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où +elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de +l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus +jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement +au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y +tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop +forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite +où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas +à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en +foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne +ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim +se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là , +les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que +rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles +avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont +inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans +qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont +ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle +veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en +soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons +avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes +aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou +bassement cruelle.</p> + +<p>L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans +la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files +noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que +la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un +instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles +d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements +heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant +même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins; +sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et +inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les +points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité +nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations +courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le cÅ“ur de tous +ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la +présence royale, et le travail commence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXXI</h3> + + +<p>Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas +ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui +font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les +premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les +directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles +reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est +impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous +interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est +donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise +apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente +dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier +abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au +lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un +moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège, +s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît +plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de +lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage +vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très +lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde +étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa +destinée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_III" id="LIVRE_III"></a>LIVRE III</h3> + +<h3>LA FONDATION DE LA CITÉ</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur +l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice +qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de +Ronsard:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Portent un gentil cÅ“ur dedans un petit corps</span><br /> +</p> + +<p>et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie +dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité +opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre, +si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se +souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver. +Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et +des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné, +outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par +elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à -dire douze fois le +poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque +abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes +de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus +précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le +miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle +immédiatement assimilable et presque sans déchet.</p> + +<p>Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel, +pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui. +C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit +et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que +l'ombre, et là -haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais +l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y +arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui +surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la +ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la +chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la +multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La +plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre +précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois +verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui +l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures; +celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite, +jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à +la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se +renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous +l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en +un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact +et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la +base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la +hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent +appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant +rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin, +tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône +renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait +croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée +du mystère de la cire.</p> + +<p>Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux +rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté +de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à -dire toutes celles qui +sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend +les travaux nécessaires.</p> + +<p>Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles, +les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la +propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au cÅ“ur de +l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce +qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de +souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses +maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement +insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils +fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse +derrière eux.</p> + +<p>Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne +se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter +minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite, +toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de +propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage +des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain +nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar +et de pollen.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se +posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre +compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple +d'émigrées, de la justesse du coup d'Å“il, des calculs et de +l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le +vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices +qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement +possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses Å“ufs sur +le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses, +encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas +perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la +solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à +emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la +distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est +organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des +passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer.</p> + +<p>Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini, +depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique +et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve +au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous +les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux +véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où +s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus +en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre +qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par +la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur +place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée.</p> + +<p>Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim +docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite +mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la +force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet +espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser +la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de +prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont +l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable, +ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle +sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une +longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un +édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres. +Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire, +elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de +paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une +espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus +vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres +suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt +perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui +brouillent toutes les surfaces de sa demeure.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la +besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des +circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas +imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce +cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de +renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite +inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin. +On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire +exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les +abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter, +elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et +hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une +pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans +une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la +demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites +intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour +choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent +inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus +propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.</p> + +<p>Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont +nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant +qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui +commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se +soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si +l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la +planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout +de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront +soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire, +prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,—et +le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,—si tous +les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut +en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à +construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais, +trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir +et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en +rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la +plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une +semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles +viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur +aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de +magasins et de maisons de cire blanche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les +bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces +distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir +John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des +observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être +par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis, +qu'il a plus spécialement observées,—car chaque observateur veut que +l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les +autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de +l'amour-propre,—sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à +l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle +sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une +expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une +carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles, +puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la +fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures, +jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une +issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de +deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir +John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement +limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à +retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable. +Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous +voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et +vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour +faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais, +c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles +s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté +de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent +à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce +mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère +subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle +et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant +plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les +mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la +lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe +et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se +sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par +trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque +d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur +américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit +Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des +substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose +avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture +liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette +tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs sÅ“urs +n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour +de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et +sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut +s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un +confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu +des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des +milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les +fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres +volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni +ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la +maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions +nouvelles d'arrivantes aussi insensées.»</p> + +<p>Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain +qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages +de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La +situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce +monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et +inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse +autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes +grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence +monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne +serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de +miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre +bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas +d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa +proie.</p> + +<p>Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance +insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien +difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont +l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que +la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur +aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui +nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur +notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne +demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou +misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il +n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre +part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient +dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à +nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme +elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est +certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des +puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.</p> + +<p>Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers +que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent, +pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans +ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire +et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que +l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si +elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des +abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de +l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas +l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir +dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une +circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein, +retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter +trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même +désir qui accomplit tant d'Å“uvres admirables: le zèle à rapporter le +plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs sÅ“urs et de +l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée, +nous leur donnons souvent un autre nom.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur +industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous +surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur +indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le +caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la +ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les +bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se +sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se +connaissent plus. Mutilez, écrasez,—ou plutôt gardez-vous d'en rien +faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,—mais +enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à +quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de +la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la +tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique +comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la +vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et +aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon +sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui +s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et +sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer +à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du +danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne +les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié. +Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et +rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche +elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de +condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte +d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait +qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit +à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette +indulgence se cache paisiblement un cÅ“ur si sûr de soi qu'il ne songe +pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle +ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à +cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe +sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche +sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère, +acharnement stupide ou héroïsme.</p> + +<p>Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie +dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces +limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite +flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion +difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine +qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres? +On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a +organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en +commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison +qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et +nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour +n'avoir plus d'amour à dépenser là -bas. Rien n'est plus variable que la +direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous +aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des +abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher. +D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous +observerait comme nous les observons?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur +intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est +manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et +dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne +saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de +milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs +pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique, +soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une +intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des +propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition +dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui +palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de +Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles +et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne +s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que +l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est +la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou +surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère, +la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine +étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un +trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des +abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur +expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi +de la foule.</p> + +<p>Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient +de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre +fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si +avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la +distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais +cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans +l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac +personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on +peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir +est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et +étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous +la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient +attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la +face tournée vers l'appartement.</p> + +<p>Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du +trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une +des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après, +reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle. +De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il +le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des +voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit +sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt +que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles +sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais +pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée, +quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après +tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et +puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à +dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme +en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute +nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante +que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à +nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant +qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers, +et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et +ennoblie, mais notre intelligence.</p> + +<p>J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il +faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que +chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres +bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que +c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à +révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies +la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de +bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche, +de la maison des mille sÅ“urs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent +aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée +de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans +l'appendice de son ouvrage, <i>Ants, Bees and Wasps</i>, dresse de longs et +minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque +jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce +d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances +étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes +propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les +précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement +attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix +une abeille en amenait d'autres.</p> + +<p>J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne, +dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son +second voyage elle arriva avec deux de ses sÅ“urs. J'emprisonnai +celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois +associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de +l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait +communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles.</p> + +<p>Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que +la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins +fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles +en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid. +«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans +l'<i>Intelligence des animaux,</i> t. I, p. 117) ils choisissent, pour +commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie +d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques +abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les +enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils +les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de +la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la +patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui +s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme +avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent, +en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers +lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la +position du nid.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IX</h3> + + +<p>Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui +paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas +toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs +secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces +communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour +celles des fourmis.</p> + +<p>Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille, +ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par +celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la +description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là , on le conçoit, au +point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une +différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué +et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de +ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis +suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences +étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par +où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont +ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un +dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui, +mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait, +je pense, des certitudes satisfaisantes.</p> + +<p>Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage, +au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que +fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu +coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant +l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé +(c'est-à -dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût +attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche +vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je +l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai +tandis qu'elle se régalait.</p> + +<p>Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je +l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une +cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai +et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois +de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à +chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la +suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la +porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux +compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais +simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans +mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu +communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux +abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la +boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci +d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux. +Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été +faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation, +etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces +abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir +qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur +hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me +permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et +bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à +laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le +chemin du trésor<a name="FNanchor_1_6" id="FNanchor_1_6"></a><a href="#Footnote_1_6" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_6" id="Footnote_1_6"></a><a href="#FNanchor_1_6"><span class="label">[1]</span></a> J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce +printemps ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, +un apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à +qui j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant +du même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à +être vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu +que mon ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, +de voir réussir l'expérience.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>X</h3> + + +<p>Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits +curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports +spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces +relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait +citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la +surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y +trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que +j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,—à moins que les +fleurs ne fussent très abondantes,—à réchauffer ou à éventer le +couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces +mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les +cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je +voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient +point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et +réciproquement.</p> + +<p>On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce +que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle <i>la +répartition des abeilles sur les plantes mellifères.</i> Chaque jour, dès +la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de +l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la +terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,—«le +trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,—«le mélilot et la sauge des +prés vont s'ouvrir»,—«les lys, les résédas ruissellent de pollen». +Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne. +Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des +plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le +nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les +glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda, +celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une +abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce +différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les +nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes +préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le +génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et +chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que +les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur +mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un +certain rayon autour de la ruche.</p> + +<p>«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les +butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur +les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se +distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des +plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus: +elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles +peuvent récolter.</p> + +<p>«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment +où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère +pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir +visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les +violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza +viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles +abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en +pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou +de colza.</p> + +<p>«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de +manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps +possible.</p> + +<p>«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses +travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une +distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le +principe de la division du travail.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XI</h3> + + +<p>Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins +intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace +de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont +dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que +l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de +nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de +l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la +grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne +croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de +l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de +notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette +matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété +magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser, +d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière +plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot +inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience +éternelle.</p> + +<p>Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière +en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons +l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés, +de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais +voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un +but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait +n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits +qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là , +d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus +indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées +que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous +atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là , en +raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais +l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère +démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu, +l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort, +accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons +d'un coup d'Å“il; et l'on peut se demander si la puissance des corps +et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant +que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons +de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques +jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations +débordent un long siècle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XII</h3> + + +<p>Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour +écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au +milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque +aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car +la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous: +elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel, +qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation +immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans +doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace +cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la +lumière odorante de nos derniers autels.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIII</h3> + + +<p>Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et +de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se +passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus +dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est +le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier +avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux, +consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages +intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un +ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a +si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un +essaim dans une ruche vitrée.</p> + +<p>Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se +transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches +suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre +heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une +flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et +transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches +situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille.</p> + +<p>Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le +ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles, +comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper +rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de +la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de +tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les +pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la +rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, +l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un +panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui +paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique +au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de +voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui +descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville +humaine.</p> + +<p>Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide +d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de +corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier +coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se +retire et se perd dans la foule.</p> + +<p>Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où +elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas +conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une +troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série +d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'Å“uvre, toutes +apportant leur part au labeur unanime.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIV</h3> + + +<p>Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte. +Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une +autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des +fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude +de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est +une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la +place que doit occuper la première cellule, dont dépendront +mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille +appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne +produisent pas de cire et se contentent de mettre en Å“uvre les +matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la +première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les +bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le +fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne +soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son +Å“uvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour +d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le +reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait +qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et +que toute Å“uvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit +plus fraternelle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XV</h3> + + +<p>Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les +petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés, +s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À +ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue +humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et +adossées.</p> + +<p>Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent +à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc +de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés +de telle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce +qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours +l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles.</p> + +<p>Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive +de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en +même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir +environ onze millimètres de large, c'est-à -dire le double de la hauteur +d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à +dos.</p> + +<p>D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît +pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent +parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les +rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent, +soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant +dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de +se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui +semblent prouver qu'elles jugent.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVI</h3> + + +<p>On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules. +D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à +un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage +des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs +surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux +ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu +près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour +relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain +nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de +ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si +bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal, +lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point +de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de +l'abeille<a name="FNanchor_1_7" id="FNanchor_1_7"></a><a href="#Footnote_1_7" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base +pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux +opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou +losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers +forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du +revers.</p> + +<p>C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter +que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui +arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme +ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un +angle de quatre ou cinq degrés.</p> + +<p>«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette +merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la +disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les +abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en +revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage. +L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale, +est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone +d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans +hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée +par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils +se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la +cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à +former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur +cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors; +c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que +l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui +sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont +disposées les unes par rapport aux autres.»</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_7" id="Footnote_1_7"></a><a href="#FNanchor_1_7"><span class="label">[1]</span></a> On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des +alvéoles est d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est +produit par un organisme vivant, il n'est pas <i>mathématiquement</i> +invariable dans la même ruche. En outre, comme le fait remarquer M. +Maurice Girard, les diverses espèces d'abeilles ont un apothème +d'alvéole distinct, de sorte que l'étalon serait différent d'une ruche à +l'autre, suivant l'espèce d'abeilles qui s'y trouve.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVII</h3> + + +<p>«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de +figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits +espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans +interstices.</p> + +<p>«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui, +en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux +autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or, +c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si +elles en connaissaient les avantages.</p> + +<p>«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se +rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de +construction permet de réaliser une économie considérable en fait de +travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel +angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande, +problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants, +entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu +de la Société royale de Londres<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>. Or, l'angle ainsi déterminé par le +calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.»</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien KÅ“nig le +problème suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond +pyramidal composé de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle +qui peut être construite avec le moins de matière?»—KÅ“nig trouva +qu'une telle cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque +grand angle était de 109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés +34 minutes. Or, un autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement +que possible les angles des rhombes construits par les abeilles, fixa +les grands à 109 degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. +Il n'y avait donc entre les deux solutions qu'une différence de 2 +minutes. Il est probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être +imputée à Maraldi plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet +de mesurer avec une précision infaillible les angles des cellules qui ne +sont pas assez nettement définis. +</p><p> +Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même +problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore +davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie, +pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits. +Maclaurin, rectifiant KÅ“nig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés +28 minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70 +degrés 81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée: +Maclaurin, <i>Philos. Trans. of London 1743.</i> Brougham, <i>Rech. anal, et +exper. sur les alv. des ab.</i> L. Lalanne, <i>Note sur l'Arch. des +abeilles</i>, etc.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs +compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule +force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par +exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules +hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière +bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et +ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches +opposées du gâteau de l'abeille. De là , moins de solidité, plus +d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on +peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires. +Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables +abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne +construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs +gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses +colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de +grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient +s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et +d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de +cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des +cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la +cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade +de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement +régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique, +du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le +temps, l'espace et la matière.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIX</h3> + + +<p>La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les +abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base +pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des +alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur +l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes +intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément +une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les +cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de +savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que +propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de +quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y +avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent +en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres +deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui +est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique +tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un +espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par +la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le +plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire +aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules +soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XX</h3> + + +<p>Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les +vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui +est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses +individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord +objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres +savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve +rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit +qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du +fond prismatique des cellules.</p> + +<p>On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti +des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les +mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les +circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort +différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si +les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige, +des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en +même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux +couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres +lois qui ne se trouvent pas dans la matière.</p> + +<p>On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon +dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous +semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de +nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits, +et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une +autre expérience.</p> + +<p>Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement +inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au +centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et +des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de +cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de +l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases +pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux +sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez +résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire +fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la +rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque +le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de +grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui +tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord +déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme +invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et +délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais +abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de +cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable +qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite +recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile.</p> + +<p>Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur +nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent +par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de +cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux +arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les +reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules, +dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de +transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour +se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure +dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà +trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première +moitié de la cellule suivante.</p> + +<p>Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au +plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface +de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient +certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la +reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en +serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement +hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un +angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient +changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon +l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de +Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de +leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques +attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une +sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien +certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques, +mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans +l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de +leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles +bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même. +Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain +suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de +cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans +deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus +ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent +d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXI</h3> + +<p>Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture +géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question +intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui +s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à +toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible.</p> + +<p>Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes +rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des +ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux +pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont +habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un +encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des +cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à +augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que +la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles +jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne +nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et +l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du +petit au grand ou du grand au petit, de la symétrie parfaite à une +asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une +géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit +perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier +sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais +déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt +pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol +d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous +intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre +précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude +superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet +que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe +peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos +origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le +plus complaisamment étudiées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXI</h3> + + +<p>Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct +assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de +leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et, +cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce +qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier +dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des +expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de +construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement +contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire +correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules +rétrécies des parties concaves du gâteau.</p> + +<p>Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une +minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur +travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps, +et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par +transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des +ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux +arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on +les croirait estampées dans l'acier.</p> + +<p>Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se +représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils +se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est +livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier; +cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois +dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de +grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et +épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces +tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel +se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le +haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire +qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore +fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui +travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui +cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est +impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux +n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une +abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un +fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une +cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y +prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant +et l'autre pas assez?</p> + +<p>Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si +magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là ? +Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas: +«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce +mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs +pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie +sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de +l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité, +l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore +que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus +déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas +dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive +mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du +premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que +ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des +hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et +s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore +faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les +détruire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXIII</h3> + + +<p>Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des +cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables. +Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à +l'infiniment petit, et que notre Å“il, qui voit si peu de chose, +regarde sans rien voir, l'Å“uvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni +de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a +déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans +l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont +achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de +conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est +conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle +juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos, +se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans +l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes +attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son +escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes, +lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes, +comme pour l'encourager, la presser et la féliciter.</p> + +<p>On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de +cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze +centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos +grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion +de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à +la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de +façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et +marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de +sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins +constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine. +Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission +de l'Å“uf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre +front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez +indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne +s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté +amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle +se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur +elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la +tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre, +et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux +ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans +la cellule abandonnée, pour voir si l'Å“uvre est accomplie, et +entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit Å“uf +bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux +premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant +qu'on la nourrit et dormant—si tant est qu'elle dorme—en pondant. Elle +représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous +les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui +s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On +assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les +péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre, +plusieurs énigmes de la ruche.</p> + +<p>Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance. +Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions +des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules +conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut +que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les +ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun.</p> + +<p>Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant +plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que +personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible +une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction +est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate, +la reine y dépose à regret quelques Å“ufs, la franchit, et vient sur +ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses +obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite +recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré, +soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début, +abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient +d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se +répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et +animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la +génération qui déjà la remplace dans les berceaux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne; +car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un +enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette +nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée +à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des +calices.—Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle +plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors, +d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se +soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur +elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.</p> + +<p>Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de +verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue +d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des +rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur +la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que +forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité +diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les +allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des +berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort +éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui +regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses +yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé.</p> + +<p>Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous +les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la +cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie +aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout +ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes +ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on +puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux +obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons +bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que +ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme +pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi.</p> + +<p>Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature +quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons +pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle +n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres +devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre +cÅ“ur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison +se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de +chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne +faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les +étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des +joies.—Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la +nature, nous achevions de l'interroger.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XXV</h3> + + +<p>Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées +de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des +cellules à provisions dont la construction est plus économique et la +capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère +pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse. +Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle +se résigne à déposer ses Å“ufs dans les larges cellules qu'elle trouve +sur son passage.</p> + +<p>Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que +les Å“ufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières. +Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en +reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine +ici le changement, car d'un Å“uf pondu dans une grande cellule et +transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à +opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause +de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'Å“uf) un +mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la +reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe +de l'Å“uf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel +elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle? +comment, parmi des myriades d'Å“ufs que contiennent ses deux ovaires, +sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son +gré dans l'oviducte unique?</p> + +<p>Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une +des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point +stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des Å“ufs de mâles. Ce n'est +qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des +ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est +définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires +arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur +Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants +dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de +l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que +l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la +forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir +exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle +les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'Å“uf au passage. +Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la +spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont +d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou +ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont +extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider +laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on +observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan +jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est +toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente, +qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai +cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un +apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes +cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre +des Å“ufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules +d'ouvrières; et inversement elle pondra des Å“ufs d'ouvrières dans +des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa +disposition.</p> + +<p>Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont +des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides, +prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe +de l'Å“uf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère +qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment +fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je +n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste +français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop +loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre +expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la +propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières.</p> + +<p>Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à +plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande +voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui +s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût +de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature, +qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et +diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin +d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et +ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la +nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces +gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et +s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes +nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme.</p> + +<p>Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille, +s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation +de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur +l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous +appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de +circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette +manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi +intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à +jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire +d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre +téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de +l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un +petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence +particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette +et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur +révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il +n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de +produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans +nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_IV" id="LIVRE_IV"></a>LIVRE IV</h3> + +<h3>LES JEUNES REINES</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>I</h3> + + +<p>Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement +circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès +qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons +une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la +sortie de l'essaim.</p> + +<p>Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant +abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un +corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte. +Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées, +mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux +les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions +mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir, +conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur +impose.</p> + +<p>Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'Å“il rencontre est +peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes +allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent +les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la +vie qui précède la vie. Il y a là , de toutes parts en suspens dans les +berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux +alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait, +qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent +l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes, +innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui +méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et +ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un +géomètre inflexible.</p> + +<p>Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde +qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq +fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et +dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire +et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements +extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but +qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en +compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se +lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés +d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que +d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les +nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la +soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur +langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre +monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile +d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse +couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la +naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait +immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du +peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère +le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et +se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son +tour ses sÅ“urs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante +énigme de son destin et de sa race.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle +ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir +son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se +gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette +heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une +semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses sÅ“urs du même âge, +sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que +les apiculteurs appellent le <i>soleil d'artifice</i>. Il faudrait plutôt +dire le <i>soleil d inquiétude</i>. On voit en effet qu'elles ont peur, elles +qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont +peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur +joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil, +elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se +balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison +natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain, +retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux +interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la +fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des +environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront +au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux +traits d'acier la marquaient dans l'éther.</p> + +<p>Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se +tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents +nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance +consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment +les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est +impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et +dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point +imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que +transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il +est extrêmement rare qu'elles s'égarent?</p> + +<p>La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points +de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens +particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux +hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle <i>le sens de la +direction</i>? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles +de M. Romanes (<i>Nature</i>,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne +sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une +fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la +couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect +coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de +l'entrée et de la planchette d'abordage<a name="FNanchor_1_9" id="FNanchor_1_9"></a><a href="#Footnote_1_9" class="fnanchor">[1]</a>. Mais cela même est +accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond +en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins +directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque +hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur +méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger, +paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et +précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou +quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour. +Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si +profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage +dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un +peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à +leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et +rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne +sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On +croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace +indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux +est resté gravé dans le ciel.</p> + +<p>Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se +perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout +le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre +kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait +soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle +quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose +est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur +point.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_9" id="Footnote_1_9"></a><a href="#FNanchor_1_9"><span class="label">[1]</span></a> <i>La planchette d'abordage</i>, qui n'est souvent que le +prolongement du <i>tablier</i> ou <i>plateau</i> sur lequel est posée la ruche, +forme une sorte de perron, de palier ou de repos, devant l'entrée +principale ou <i>trou de vol.</i></p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des +berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en +mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords +d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui +font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux +protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies +de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de +glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou +quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un +même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et +attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige. +C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant +le départ de l'essaim, un Å“uf, en tout pareil à ceux dont sortent les +travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus +probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui +l'y transportent de quelque berceau voisin.</p> + +<p>Trois jours après, se dégage de l'Å“uf une petite larve à laquelle on +prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et +voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces +méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons, +s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite +larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses +idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille +qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement +différente.</p> + +<p>Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son +abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire, +et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille +facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit, +mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe +spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite. +Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à +sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen. +Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons +inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le +besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera +son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche +infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule +l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de +lumière dans sa vie—car la sortie de l'essaim n'est pas +inévitable,—peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes, +mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de +voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des +habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas +dans une semence—ce serait le miracle ordinaire de la plante, de +l'animal et de l'homme,—mais dans une substance étrangère et inerte: +dans une goutte de miel<a name="FNanchor_1_10" id="FNanchor_1_10"></a><a href="#Footnote_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_10" id="Footnote_1_10"></a><a href="#FNanchor_1_10"><span class="label">[1]</span></a> Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, +après l'éclosion de l'Å“uf, reçoivent la même nourriture, une sorte de +lait très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est +pourvue la tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves +d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du +pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet +développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi +qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine. +Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes +du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances +royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un +troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis +quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule +la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu +même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée +des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la +caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme +les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais +au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète, +sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume, +que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les +murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les +décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de +l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on +suit de l'Å“il, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements, +c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division. +On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité +préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des +abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront. +Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement +parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou +quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement +différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la +passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la +conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se +trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui +épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour +s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur +climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire, +succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on +nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une +sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but, +ferme le cercle et retrouve la mort.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et +l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle +qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours +raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en +modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par +exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel +pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières.</p> + +<p>Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite +un deuxième et un troisième essaim—il n'y aurait là , pourrait-on dire, +qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations +étourdies d'une heure favorable,—il s'agit qu'elles prennent dès +l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un +deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première +reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à +la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout +un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps +considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans +leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne +pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles. +Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que +nous avons vue éclore, de détruire ses sÅ“urs ennemies, ou bien +attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol +nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles +autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais +on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un +deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une +fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y +renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance +prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute +autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient +jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol +nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de +la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en +proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule +qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la +cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la +demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà +reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet, +et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les +coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort +qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son +aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si +elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête +qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent +sans force sur les parois de cire.</p> + +<p>Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part, +s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une +cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et +jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la +nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale +qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée +abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des +innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.</p> + +<p>C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable, +l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la +discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive +souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent +sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.</p> + +<p>Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions +pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est +au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le +premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans +leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans +une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient +réciproquement,—comme dans les combats de l'<i>Iliade</i> on dirait qu'un +dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race, +s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui +s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu +après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir +de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa +rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de +l'espèce n'exige qu'un sacrifice.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa +rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour +régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à +accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et +lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son +histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir +d'essaimer une seconde fois.</p> + +<p>Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle +s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes +soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et +hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe, +elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les +sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine, +elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la +maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que +ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle +l'autre loi qui l'anime doit céder.</p> + +<p>Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en +rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante +que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette +argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse +courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de +distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close.</p> + +<p>Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge +dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine +le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et +la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent, +immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce +au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans +les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à +l'attaquer.</p> + +<p>Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre +ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant +celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se +mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre +menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision +en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites +savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un +instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles +n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître +parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà +invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des +emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les +recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente +s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle +enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les +provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir +royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce +que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison. +Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très +différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient +vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que +s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités +merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la +vierge qui erre et des vierges captives.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges, +qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor. +D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même +d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou <i>essaim +secondaire</i> quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des +reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la +ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives +meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à +son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de +suite, en cas de <i>fièvre d'essaimage,</i> jusqu'à l'épuisement complet de +la cité-mère.</p> + +<p>Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses +essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison.</p> + +<p>Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers +désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés +secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce. +Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées +fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs +même n'essaiment pas du tout.</p> + +<p>D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se +diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif +de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles +permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la +vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que +presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est +appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant +l'hiver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IX</h3> + + +<p>La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du +premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les +abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte +et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et +légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout +son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette +deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que +le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur +tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur +destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe, +quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est +sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré +leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les +travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur +jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter +des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées, +ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche +nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se +disperse, dans toutes les mémoires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>X</h3> + + +<p>Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant +ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims +secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la +cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses +trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner +dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que +l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que +nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui +choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles +qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou +demeure,—par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;—autour de +chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles +butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour +la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard, +l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un +instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force +proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à +évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des +abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne +permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu +constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à -dire +des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un +véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XI</h3> + + +<p>Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses +et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent; +d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines +prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la +grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée +de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne +alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires. +Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces +essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la +ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la +meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles +expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir, +oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible +sentier des fleurs qui les attendent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XII</h3> + + +<p>Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée +l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses +sÅ“urs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y +opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir +l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent, +car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que +celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain +qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou +s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer, +et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale. +Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose, +souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle +est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il +faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent +sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est +retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu, +quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande +anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on +nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre +d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les +Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc +capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les +Å“ufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne +naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils +vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour +leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au +bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières +exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la +vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera +des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son +organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille +autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se +penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le +merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus +abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées +les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez +vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler. +D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise +ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si +nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à +réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais +indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée +contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions +trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent +le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une +catastrophe?—Dans la réalité—mais n'oublions pas que cette réalité +n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la +forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées +qu'elles ne le sont aujourd'hui,—dans la réalité, quand une reine n'est +pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours +nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui +la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses +ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que +demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir +compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la +multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en +obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou +trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que, +malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient +leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré, +parviennent à déposer quelques Å“ufs; mais de ces Å“ufs, comme de +ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIII</h3> + + +<p>Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté +supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la +volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez +fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier. +Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y +saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu +d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un +grand désir général, qu'elle manifeste partout,—à savoir: +l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude +la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela +importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre. +Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de +débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le +sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne +pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce +rapport que l'histoire des triongulins du <i>Sitaris Colletis</i>. On verra +du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi +étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire.</p> + +<p>Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une +abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui +bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à +l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et +souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son +dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il +n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle. +Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la +nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le +dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et +approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.—Mais +sitôt qu'un Å“uf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète +referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter +qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture.</p> + +<p>La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection +naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'Å“uf +unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de +la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses +mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la +bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival, +s'est emparé de l'Å“uf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier +vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car +le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément +à son Å“uf, qu'il ne songe pas à se défendre.</p> + +<p>Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de +l'Å“uf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans +l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas +qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils +nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la +nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le +prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un Å“uf suffit +tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M. +Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures, +de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier +ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première +mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'Å“uf, ou va +augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIV</h3> + + +<p>Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans +l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté +consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et +générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il +fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait +à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée +supprime la vie même du meilleur, et le <i>Sitaris Colletis</i> aurait depuis +longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux +intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et +prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts.</p> + +<p>Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente, +mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle +maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans +l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons +les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a, +qui les redresse?</p> + +<p>Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la +parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons +dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort +près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si +vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la +nature opérant en notre estomac, en notre cÅ“ur et dans la partie +inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de +la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les +plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des +interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent +jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous +occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille? +Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente, +comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à +l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les +multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce? +Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit +dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de +ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses +désirs? N'est-ce point là , peut-être, un des périls que court la race +humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui +veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il +bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le +tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces +forces et y ajoute son poids inattendu?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XV</h3> + + +<p>Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la +nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce +qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres +précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent +aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais +prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on, +c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits +décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est +vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre +conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement +l'inscription <i>Inconnu</i> qui décourage et impose le silence, nous y +gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie», +«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres, +comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de +«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on +veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y +avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous +pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec +une curiosité salutaire.</p> + +<p>Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un +de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot: +«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et +qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie, +énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire +sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est +capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se +maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons +en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard +fortuné qui survit à un million de hasards malheureux?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVI</h3> + + +<p>Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons +d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du +hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur +d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois +aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants +nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences +du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet, +qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des +embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de +ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que +l'<i>AmÅ“ba</i> qui guette avec une sournoise patience les jeunes +<i>Acinètes</i> à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce +moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'<i>AmÅ“ba</i> +ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse +observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent +soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes +carnivores, aux <i>Droseras</i> par exemple, qui agissent réellement comme +les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs +les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne +inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le +jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence +et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans +l'<i>Orchis Morio</i>, l'humble orchidée de nos contrées<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>; démontons la +double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent +toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour +il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons +aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du +<i>Pedicularis Sylvatica</i>; voyons à l'entrée de l'abeille tous les +organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces +mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et +qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de +la cible.</p> + +<p>Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin, +dans ses <i>Ethics of the Dust</i>, les habitudes, le caractère et les ruses +des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger +vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre +imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent +l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par +exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et +sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt +effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer, +l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel +bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la +croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte +et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les +étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline +dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop +étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une +vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux +ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et +particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous +ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en +elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude +la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent, +ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce +qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de +l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges +à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient +autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle +aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de +ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais +que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée, +les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence +des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru +moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Il est impossible de donner ici le détail de ce piège +merveilleux décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen, +dans l'<i>Orchis Morio</i>, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de +petites massues appelées <i>Pollinies.</i> Chacune de ces massues (elles sont +deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse +(<i>le Rétinacle</i>) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le +<i>Rostellum</i>) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se +pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar, +effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles +visqueuses. Les <i>Pollinies,</i> grâce à la glu des rondelles, s'attachent à +la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux +cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient +droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée +voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac +membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le +<i>stigmate</i> ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé +au-dessous du sac membraneux. Le génie de <i>l'Orchis Morio</i> a prévu la +difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à -dire dans le peu de +temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se +transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche +et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui +contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de +telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il +se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre +sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime +du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: <i>De la +fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du +croisement</i>, 1862.)</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVII</h3> + + +<p>Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui +ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et +soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de +la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au +contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en +attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce +d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou +la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part +d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui +finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à +croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par +moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où +il se trouve.</p> + +<p>Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien +que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois +l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui +passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que +nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se +tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là -bas son +inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons, +dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder +elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous +pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs +voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le +manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes. +Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau +reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en +admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement +dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous +tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense +nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses, +les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous +l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons +peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il +règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit +aux deux sÅ“urs irréconciliables les armes magnifiques ou familières +qui bouleversent et qui ornent son sein.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite +à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant +que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie +même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est +impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins +dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin +grâce à eux seuls.</p> + +<p>Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et +que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui +nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont +tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce +qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes +surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience, +le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même +temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées +qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_V" id="LIVRE_V"></a>LIVRE V</h3> + +<h3>LE VOL NUPTIAL</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la +reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires +pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches +différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice, +ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les +plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait +employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à +écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour +de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires, +l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins +pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans +ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser +notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence.</p> + +<p>Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la +ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de +miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le +contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent +tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a +jamais réussi à rendre féconde une reine captive<a name="FNanchor_1_12" id="FNanchor_1_12"></a><a href="#Footnote_1_12" class="fnanchor">[1]</a>. Les amants qui +l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu +d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient +avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans +leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les +plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui +coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et +ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze +heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et +surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes +bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se +précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en +aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus +l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire +un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un +seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le +mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les +autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt +sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_12" id="Footnote_1_12"></a><a href="#FNanchor_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder +artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable +opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité +de ces reines fut restreinte, et éphémère.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature. +Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents +mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent +quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle +produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix +colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix +mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte +unique pour lequel ils sont nés.</p> + +<p>En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail +incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté +vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable +que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit +des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les +organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à +tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni +les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les +moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous, +multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,—quitte à +ajouter à mi-voix:—«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me +regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on +retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore, +dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé. +De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans +les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se +dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux +allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses +yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme, +au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et +privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à +peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur +apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer +le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont +les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles +sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi +eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la +présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans +l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit. +La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses +trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces +mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de +la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs +antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents +cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille. +Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout +entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au +travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie +dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient +patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de +la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une +figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit +cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour +entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre +avec deux ou trois points d'une lumière incertaine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille, +qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel. +Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et +le retour meurtrier de l'épouse.</p> + +<p>Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à +l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace +nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un +peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la +dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec +l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où +le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer +çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent +de l'aurore.</p> + +<p>Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des +butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières +affolées, selon qu'elle laisse des sÅ“urs dans la ruche ou qu'il +n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons, +revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a +marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume +qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de +l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les +autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin, +autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu +l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en +proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et +plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se +déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de +l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort +l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et +l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates +abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles +reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et +se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle +atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui +pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe +inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les +vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou +misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il +ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe +infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que +l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et, +qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé +tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire, +une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que +l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on +transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne +tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité +primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des +hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre, +l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se +détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et +tombe dans l'abîme.</p> + +<p>La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir +de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle +à l'avenir de la ruche.</p> + +<p>Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les +certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de +tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement +étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et +rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si +vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain +aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les +lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la +stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité +des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un +principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le +principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de +garder, à titre d'exception, un reste d'existence.</p> + +<p>C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les +variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans +l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la +sélection, dans la succession géologique et dans la distribution +géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme +partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente, +économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et +inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et +mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait +devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple +de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes +difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles. +Il est vrai que tout cela se passe dans notre Å“il qui ne reflète +qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien +ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses +résultats égarés.</p> + +<p>En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de +s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux +forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent +certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent +rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos +règles, et brise toutes nos mesures.—A notre droite, elle est bien +au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine +brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se +trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans +celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y +sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du +nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans +hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement +inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui +s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant, +est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir +n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales +aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles +paraissent relativement si claires et si précises?</p> + +<p>Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par +tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet +idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à +représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici +qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui +lui paraît être le chef-d'Å“uvre de cette nature même. Mais à présent +qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore +obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et +une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se +renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi +impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières. +Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il +voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen +plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.</p> + +<p>Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même +qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne +saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui +n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne +paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan +qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon +pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand +il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se +transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément +dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus, +les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie, +car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent +au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent +pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le +mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la +vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus +haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement +dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces +sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience +décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon +cette vérité, il attendra,—durant des siècles, s'il est +nécessaire,—qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à +des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les +autres.</p> + +<p>En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet +dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et +s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop +souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire +et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est +toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet +d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute +que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la +mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait +vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et +naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il +accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme; +de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux +autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès +l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus +méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve +à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux +premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les +autres le sont dans tout ce qui l'entoure.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous +occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que +l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible +qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois +les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres +lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des +premières.</p> + +<p>Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de +courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes +d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne +des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il +l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la +suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse.</p> + +<p>Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que +frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées +de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de +promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre +autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces +rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation +insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la +tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité +récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont +affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et +bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi +grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au +moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé +là , leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence. +Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête, +reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais +encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination +attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles +attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre +logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si +différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui +portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des +résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de +circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus +parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns +jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à +nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit +éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est +pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer +simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un +régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des +merveilles.</p> + +<p>Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine +haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se +forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes +les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre +et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la +nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a +point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine +pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se +débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui +entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin +les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter +au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup +plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que +le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son +dernier jour, viendront un à un, au passage des Å“ufs, accomplir dans +l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle +dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui +fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours +après l'accouplement, elle dépose ses premiers Å“ufs, et aussitôt le +peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe, +renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie, +elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est +pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches +de la mort.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions +rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de +la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes, +solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue +dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette +sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence +auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière +immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable +le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses +mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et +d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux +petites vies fragiles.</p> + +<p>La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que +nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par +comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces +deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage +resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous +l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation +croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si +particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans +l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement +ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent +d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent +l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez +vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de +l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces +magnifiques.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir +au-dessus de la vérité?»</p> + +<p>Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous, +non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous +ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous +entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion, +quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se +montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce +motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche +point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui +où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que +nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur +réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les +rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces +générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait +naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui +viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est +dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que +l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient +pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions +sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cÅ“ur et la raison +où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin +d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est +l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si +haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en +approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si +haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni +au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose +comme de la beauté en suspens.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IX</h3> + + +<p>Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie +volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons +qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les +yeux,—il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en +représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres +de vérités,—est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons +l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion +de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins +l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup +désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres +vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne +serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises +aujourd'hui tous les esprits de bonne foi.</p> + +<p>Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut +avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous +l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous +en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là , si nous en +induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a +nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail +matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des +incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication +nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la +fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans +le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette +explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu, +j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus +grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent +aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces +noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la +nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la +tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans +son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace +plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les +yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire +qu'elle se trouve.</p> + +<p>Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine +toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour +entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que +nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous +avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera +grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous +découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine, +nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop, +pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre +raison et notre cÅ“ur possèdent de plus puissant et de plus audacieux. +Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera +pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou +l'inanité du but de la nature.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>X</h3> + + +<p>"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des +grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui +dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout +trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le +subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et +auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui +pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en +souriant, l'amour qui ouvre notre cÅ“ur, la mort ou la tristesse qui +le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe +et charmant, où l'on voit, comme dans la <i>Psyché</i> de Corneille, «des +berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît +et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre +les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille +avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix. +Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant +cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non +pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui +les dépasse un peu.</p> + +<p>«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en +Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et +sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se +montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au +nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la +hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans +édifiaient une meule.</p> + +<p>«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette +chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument +heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule +de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte +de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent +sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des +esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la +lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et +la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui +les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et +le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent +harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts +qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents.</p> + +<p>«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop +caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en +Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique, +d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence +humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les +chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les +femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas +déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le +paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas +une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le +résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment +dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci +que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée +profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement +peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté +ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la +vérité.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XI</h3> + + +<p>«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage +des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le +rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se +moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du +boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.</p> + +<p>«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la +terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de +bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par +conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes +le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode +encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous +voyez là . Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet +hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices +ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces, +médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux +interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les +rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le vÅ“u secret de +tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le +malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande +infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises. +Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont +pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres +une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets, +ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté +et l'avarice dont ils ont souffert.</p> + +<p>«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des +tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné +d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de +la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule +sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne +croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais +regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre +craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de +l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer. +Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce +grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été +dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge. +J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné +longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se +remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité +pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma +belle-sÅ“ur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne +m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon +sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le +poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse. +Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je +le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et +n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait +de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses +inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante. +Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir +tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un +tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne. +Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la +vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits +les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et +éprouver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XII</h3> + + +<p>«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne +rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite. +Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le +premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande +force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle +seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont +plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme +une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils +vivaient de pain noir, d'eau et de racines....»</p> + +<p>«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible; +l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit +dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes +nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la +vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut +trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas +cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des +pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La +Bruyère.—«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse +demi-bête, murmurai-je.—» «Vous parlez ainsi selon la première +apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons +pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont +petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà +meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et +persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi +dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que +pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais, +au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du +reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où +on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un +peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un +point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par +l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance +entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne +aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres +dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où +se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de +conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de +l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que +l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée.</p> + +<p>«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si +fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus +d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous +savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous +connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle +grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde. +C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu +et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse +déjà . Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes +débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur +à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à +laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous +n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement, +qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être +stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous +n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous +l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond +de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la +série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans +un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence +éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel.</p> + +<p>«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle +nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a +autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve +partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce +principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu +qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations +et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu, +Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et +tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est +à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus +docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui; +et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux +aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_VI" id="LIVRE_VI"></a>LIVRE VI</h3> + +<h3>LE MASSACRE DES MALES</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud, +si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par +une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance +excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et +ruineuse des mâles.—Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les +prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant +carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires, +prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées, +obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés, +ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice, +mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de +l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils +choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la +demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules +ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les +rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et +réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la +campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible +d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont +un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un +pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un +quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible, +écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les +ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure +affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui +sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à +un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont +tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils +s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille. +Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et, +toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux +celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent +comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à +pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille +jusqu'au prochain repas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un +matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles +ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le +donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des +travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt +prononcé, il emplit tous les cÅ“urs. Une partie du peuple renonce au +butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'Å“uvre de justice. Les gros +oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères +sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges +irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas +leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur +paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils +s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux +avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en +leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y +réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur +des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du +trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons +réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire +complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente +broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la +ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre +odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des +aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit +rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans +le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites +effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à +lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax, +à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une +fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes, +mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se +défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux +coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement, +au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point +prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un +tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont +si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au +fond de notre cÅ“ur, revient en toute hâte et demanderait grâce,—mais +inutilement—aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde +et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs +tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux +noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de +l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance, +ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns +succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou +trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins +atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et +où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de +misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans +l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés +par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche +implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le +lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où +s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la +race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies +du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal. +Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les +imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives, +celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas +abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent +et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de +l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère, +parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement +enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les +premières neiges.</p> + +<p>Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le +travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait +déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le +corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans +sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux +jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude, +accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour +compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les +murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau +de cire blanche incorruptible.—On cesse de bâtir, les naissances +diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours +s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin, +les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de +travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi +avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la +menace froide de l'hiver.</p> + +<p>L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a +offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses +en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de +lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une, +mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'Å“il aux +colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors +superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes, +toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les +demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre +les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors +au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui +renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés, +la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de +sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules +scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un +troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe. +Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner, +elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle. +La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent +les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une +manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle +s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie +hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Par le +bruissement concerté de leurs ailes, petites sÅ“urs survivantes des +flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les +fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur +sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de +printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon +de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme +première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles +qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines, +qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes, +de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une +pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de cÅ“urs. Il +tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le +soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte +entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes +et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que +l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui +joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se +ranimer.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos +contrées dure environ six mois, c'est-à -dire d'octobre au commencement +d'avril, consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="LIVRE_VII" id="LIVRE_VII"></a>LIVRE VII</h3> + +<h3>LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence +engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement +de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante +des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais +immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois +remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les +mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons +étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit, +dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre, +de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement +pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont +représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul +fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles +aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire: +nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en +elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se +rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle +destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des +entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument +pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite +vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais +invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les +circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par +exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons +qu'elles sont capables de raisonner.»</p> + +<p>Cet argument, que Romanes appelle «<i>The question begging argument</i>», et +qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus +dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien +considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup +de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne +puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et +descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de +mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre +esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui +rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la +routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont +répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine +formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une +espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de +certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à +récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue, +mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et +en abondance aux environs de leur logis.</p> + +<p>Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de +donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son +intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de +véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le +pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à +l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément, +répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est +évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des +vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque +tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre. +Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant +sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses +qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères, +retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs sÅ“urs, et voilà +que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et +incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être +inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol +est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>II</h3> + + +<p>Voici cent ans à peine, c'est-à -dire depuis les travaux de Huber, qu'on +a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les +premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit. +Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres +mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle +et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se +passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la +mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les +perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont +révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère +et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que +notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et +nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait +prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons +ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y +soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas +que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de +pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière +universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur +l'histoire d'un peuple?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>III</h3> + + +<p>Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de +l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ +éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des +variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un +observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à +peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de +notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui +n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents +des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations +matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais +comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale, +sociale, religieuse, politique et économique?</p> + +<p>Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous +permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des +Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes +les abeilles sauvages<a name="FNanchor_1_14" id="FNanchor_1_14"></a><a href="#Footnote_1_14" class="fnanchor">[1]</a>. Nous assisterons alors à des transformations +physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales +plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour +l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement +dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais +au fond, qu'il s'agisse de l'<i>Apis Dorsata</i>, la plus grande, ou de +l'<i>Apis Florea</i>, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le +même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances +auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas +beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un +Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous +ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce +moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable +et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les +faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des +plus significatifs suffiront.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_14" id="Footnote_1_14"></a><a href="#FNanchor_1_14"><span class="label">[1]</span></a> Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la +classification scientifique: +</p> +<div class="center"> +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Classe</td><td align="left">—</td><td align="left">Insectes.</td></tr> +<tr><td align="left">Ordre</td><td align="left">—</td><td align="left">Hyménoptères.</td></tr> +<tr><td align="left">Famille</td><td align="left">—</td><td align="left">Apides.</td></tr> +<tr><td align="left">Genre</td><td align="left">—</td><td align="left">Apis.</td></tr> +<tr><td align="left">Espèce</td><td align="left">—</td><td align="left">Mellifica.</td></tr> +</table></div> + +<p> +Le terme <i>Mellifica</i> est celui de la classification linnéenne. Il n'est +pas des plus heureux, toutes les <i>Apides</i>, sauf peut-être certaines +espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: <i>cerifera</i>; Réaumur, +<i>domestica</i>; Geoffroy, <i>gregaria</i>. L'<i>Apis ligustica</i>, l'abeille +italienne, est une variété de l'<i>Apis Mellifica</i>.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IV</h3> + + +<p>Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui +correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection +extérieure de la communauté.</p> + +<p>Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et +livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes +tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et +sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que +le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air. +Aux Indes, l'<i>Apis dorsata</i> ne recherche pas avidemment les arbres creux +ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une +branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions +s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu +quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux, +revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à +l'air libre au milieu d'un buisson<a name="FNanchor_1_15" id="FNanchor_1_15"></a><a href="#Footnote_1_15" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites +fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement +occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui +travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'<i>Apis dorsata</i> +suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon.</p> + +<p>Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et +davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la +colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et +tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode +primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné +l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos +hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui +n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une +habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord +une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences +et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle +et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne. +On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de +l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_15" id="Footnote_1_15"></a><a href="#FNanchor_1_15"><span class="label">[1]</span></a> Le cas est même assez fréquent parmi les essaims +secondaires et tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins +prudents que l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et +volage et sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en +qui l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent +encore la rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun +de ces essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont +rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences +de la nature.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>V</h3> + + +<p>Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure +néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment +variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la +ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de +parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un +ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté +elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois +déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle +adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire +gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un +phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait +extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot. +Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas +avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une +substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de +notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une +cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance +pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un +rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et +concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan +ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est +qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui +l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui +doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits +renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de +murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour +et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes +irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler +et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes +qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'Å“uvre est inespérée, mais +fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine +qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité +même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de +démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel +donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des +années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond +en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait +pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui +surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une +providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les +abeilles dans nos ruches modernes<a name="FNanchor_1_16" id="FNanchor_1_16"></a><a href="#Footnote_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_16" id="Footnote_1_16"></a><a href="#FNanchor_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Puisque nous nous occupons une dernière fois des +constructions de l'abeille, signalons en passant une particularité +curieuse de l'<i>Apis florea</i>. Certaines parois de ses cellules à mâles +sont cylindriques au lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait +pas encore achevé de passer de l'une à l'autre forme et d'adopter +définitivement la meilleure.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VI</h3> + + +<p>La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas +immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à +constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles +traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et +qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais +à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est +d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de +l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation +politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche +peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par +exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au +lieu que notre <i>Apis mellifica</i>, en élève, au plus, dix ou douze. +Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on +découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines +vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une +évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à +fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille +chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore +incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité +multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et +chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont +probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une +dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les +mÅ“urs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat +d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et +les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république +sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti, +comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en +Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses +habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que +l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au +jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à +la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée, +l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de +provisions pour l'hiver<a name="FNanchor_1_17" id="FNanchor_1_17"></a><a href="#Footnote_1_17" class="fnanchor">[1]</a>. On ne parvient même à entretenir son +activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_17" id="Footnote_1_17"></a><a href="#FNanchor_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation +aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, +mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries +où durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles +cessent complètement de visiter les fleurs.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VII</h3> + + +<p>Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là +quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se +persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable, +hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.</p> + +<p>Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le +spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos +propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe +attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la +nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état +plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un +fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite +l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à +faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il +n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de +nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité +de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait +qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile, +mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous +mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la +confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté +encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.</p> + +<p>Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme. +Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui, +à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer +sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que +dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de +celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les Å“uvres +des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui +n'existe pas, et tant de pages du XVII<sup>e</sup> siècle qu'amoindrit la pensée du +dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de +vanités et de mensonges.</p> + +<p>Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon +qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait +naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier +qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle +ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction +nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses, +il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est +qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était +prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans +une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous +sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que +les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le +devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour +la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient +peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche. +Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou +très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses +côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce +qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas +intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette +hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode +plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la +terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue +des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si +nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît, +mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus +nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la +fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que +la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se +débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée +verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées +de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai +revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos +désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de +Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres +multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon +poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces, +des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied +d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en +quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le +long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris +les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne +regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes +malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles +porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des +insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et +souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos +abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois +minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes +primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de +cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les +déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des +corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de +soie et de perles, d'une princesse byzantine.</p> + +<p>A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu +de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la +Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang +de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui +sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des +graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle, +volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les +Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui +transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les +Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de +pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières. +L'une d'elles, l'<i>Osmia papaveris</i>, ne se contente pas de demander aux +fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du +pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser +royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de +toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la +Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des +demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les +ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés +à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une +larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes +et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous +sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui +attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>IX</h3> + + +<p>On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages. +Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un +jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on +n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme, +éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de +l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été +méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle +toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des +histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous +entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons +de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un +peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous +marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension +plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons +déjà , celle des Apiens<a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a>, dont les traits essentiels sont si bien fixés +et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres +descendent d'un ancêtre unique.</p> + +<p>Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une +petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée +<i>Prosopis</i>, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont +seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.</p> + +<p>L'infortunée <i>Prosopis</i> est à peu près à l'habitante de nos ruches ce +que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes. +Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez +devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la +plupart de nos fleurs et de nos fruits.—(On estime en effet que plus +de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les +visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout +s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois +dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des +broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est +élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un +dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue +alors que toutes ses sÅ“urs sont vêtues de toisons chaudes et +somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas +de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur +défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des +Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses +petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter +dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses +pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses +mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois, +ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle +tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement +agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants +qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin +qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle +s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Il importe de ne pas confondre les trois termes: <i>apiens, +apides</i> et <i>apites</i> que nous emploierons tour à tour et que nous +empruntons à la classification de M. Émile Blanchard. La tribu <i>apienne</i> +comprend toutes les familles d'abeilles. Les <i>apides</i> forment la +première de ces familles et se subdivisent en trois groupes: Les +<i>Méliponites</i>, les <i>Apittes</i> et les <i>Bombites</i> (Bourdons). Enfin les +<i>Apites</i> renferment les diverses variétés de nos abeilles domestiques.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>X</h3> + + +<p>Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions +voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un +plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils, +houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se +développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions +utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures +chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une +telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre, +moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives +hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance, +l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.</p> + +<p>Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans +ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire. +Un certain nombre de ses sÅ“urs, appartenant à des races déjà mieux +outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la +merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile +centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par +hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure, +c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles +est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a +ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la +victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a +fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut +plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race<a name="FNanchor_1_19" id="FNanchor_1_19"></a><a href="#Footnote_1_19" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop +catégorique les <i>Apides solitaires</i>, pareil à une flamme écrasée sous +l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct +social. Çà et là , dans des directions inattendues, par éclats timides et +parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le +bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.</p> + +<p>Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus +immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste, +précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu +plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est +réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à +l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se +voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier +coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct +rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé? +Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle +tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur +cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle. +Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose +qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands +dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un +sommeil équivoque qui est presque la mort.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_19" id="Footnote_1_19"></a><a href="#FNanchor_1_19"><span class="label">[1]</span></a> <i>Exemples</i>.—Les Bourdons, qui ont pour parasites les +Psithyres, les Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est +obligé d'admettre, dit fort justement J. Perez (<i>Les Abeilles</i>) à propos +de l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé +d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type, +et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les +naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté +n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait +qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de +récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.»</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XI</h3> + + +<p>Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui +taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires. +Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques +individus d'une espèce particulière, (<i>Xylocopa Cyanescens</i>), groupés +frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun. +Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais, +chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà +invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et +jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première +ligne obscure de l'amour.</p> + +<p>Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les +Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes +et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies +nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire +formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun, +profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul, +sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours +d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même +endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa +rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche +uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la +simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même +localité.»</p> + +<p>Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de +lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau +dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des +précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine; +mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers +séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du +travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule; +mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du +travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir +chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce +travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si +plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de +rôle.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui +séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la +mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie +active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court, +elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction. +N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et +voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une +atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XII</h3> + + +<p>Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais +pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès +les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver +commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un +buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au +monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le +lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les +garnit de miel et de pollen, pond, couve les Å“ufs, soigne et nourrit +les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de +filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et +dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être +augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît. +La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la +tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille +mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est +toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le +cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles, +l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout, +différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre +éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne, +ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur +passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule +femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude +et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste +pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.—Nous ne +la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant, +fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va +s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe, +toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe, +l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre +abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites, +qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIII</h3> + + +<p>Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement +unique<a name="FNanchor_1_20" id="FNanchor_1_20"></a><a href="#Footnote_1_20" class="fnanchor">[1]</a>, des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y +sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement +oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus +soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme; +dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.</p> + +<p>Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la +prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on +introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles. +L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les +deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé +ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce +point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie +précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est +manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au +Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches +de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à +l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi +longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne +peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des +jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci.</p> + +<p>C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la +plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de +cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans +chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre +imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal +explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le +voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il +fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les +plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore +que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux. +Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par +exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs +semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la +solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et +faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à +leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils +du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons, +hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles +à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on +donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores +artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les +accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment +adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite? +Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant +renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons +répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur, +voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les mÅ“urs de +certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes, +nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers +peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs +ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux +travaux de l'auteur des <i>Mémoires</i> n'ont rien changé à leurs habitudes, +et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le +délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins +de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu, +bourdonneront demain à quelques pas de là , dans le bois de Vincennes. +Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'Å“il du temps que nous +examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une +seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_20" id="Footnote_1_20"></a><a href="#FNanchor_1_20"><span class="label">[1]</span></a> Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la +maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites. +Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne +pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les +reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même +ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande +ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever +les Mélipones sous notre climat.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIV</h3> + + +<p>Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez +nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit +irréprochable dans la ruche. Un chef-d'Å“uvre, la cellule hexagonale, +y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait +impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être +vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que +l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à +notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la +logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel.</p> + +<p>Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'Å“uvre. Déjà , nous avons noté à +la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes, +parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles, +la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le +manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la +société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes +masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir, +et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier +essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc.</p> + +<p>De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque +toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous +ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis +des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps +des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à +contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les +plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le +commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel, +assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des +reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de +bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de +l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs +rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque +régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la +règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races +septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes, +opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer +de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique +routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims +secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou +auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs +misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement +affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement +développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos +abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes +nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette +habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection +artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les +bÅ“ufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les +pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une +race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel +et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XV</h3> + + +<p>Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement +conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il +y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu +de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses +erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici, +chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux +abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes +circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient +aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas +amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des +ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort, +le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui +s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée +et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très +ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi. +L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les +met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui +portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent +arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme +nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. +Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVI</h3> + + +<p>Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre +intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous +la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et +des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter +remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement, +presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la +vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce +qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre +société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre +étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste +organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous +sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la +terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et +insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population +totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part +des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes, +condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts +étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent +servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des +oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres +appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à +des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne +poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles +toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y +font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une +d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de +stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de +position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur, +née des mornes fatigues du repos, la réveille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVII</h3> + + +<p>L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise, +puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la +direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre +la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort, +l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances +favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à +sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs +l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On +dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les +individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein +d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et +l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité +puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui +habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers, +toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans +l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée +de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais +il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir +l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît +pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin +avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui +évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière. +Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul +qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales +et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les +espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son +mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien, +sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est +assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement +et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand +les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse +spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour +ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et +de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos +grandes passions et de nos destins orgueilleux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi +bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres. +Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre +monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à +cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route +comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une +révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne +et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions, +les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de +consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois +et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à +notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en +nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est +possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est +impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est +par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang +pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait +que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à +l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette +incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>XIX</h3> + + +<p>Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un +anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non +plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les +promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à +nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus +humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de +durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de +quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se +mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une +leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut +vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus +manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou +modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent +pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles +d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le +mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève +aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne +croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le +lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les +autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et +dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est +inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous +les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps, +que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses +de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce +globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous +ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, +raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; +car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous +lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres, +l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent +la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus +précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La +flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil +que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le +monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous +ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons. +Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de +sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous +demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son +épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là , pour l'instant, +le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les +autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est +nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les +ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous +tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule +ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel +qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la +puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles +vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à +elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités +chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme +incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude +du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos +passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa +propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des +expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle +visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à +bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir +réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue +sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus +désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa +recherche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="BIBLIOGRAPHIE" id="BIBLIOGRAPHIE"></a>BIBLIOGRAPHIE</h3> + +<p>Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous +nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages +les plus intéressants:</p> + +<p>1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE</p> + +<p><i>a</i>) LES ANCIENS</p> + +<p>Aristote.—Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire) +<i>passim.</i></p> + +<p>Varron (T.).—De Agricultura, l. III, xvi.</p> + +<p>Virgile.—Georg., l. IV.</p> + +<p>Pline.—Hist. nat., l. XI.</p> + +<p>Columelle.—De re rustica.</p> + +<p>Palladius.—De re rustica, l. I, xxxvii, etc.</p> + +<p><i>b</i>) LES MODERNES</p> + +<p>Swammerdam.—Biblia naturæ, 1737.</p> + +<p>Maraldi.—Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712.</p> + +<p>Réaumur.—Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740.</p> + +<p>Bonnet (Ch.).—Å’uvres d'histoire naturelle, 1779-1783.</p> + +<p>Schirach (A.G.).—Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber +nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767.</p> + +<p>Janscha (A.).—Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773.</p> + +<p>Hanter (J.).—On bees, philosophical transactions, 1732.</p> + +<p>Huber (François).—Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc.</p> + +<p>2° APICULTURE PRATIQUE</p> + +<p>Dzierzon.—Théorie und praxis des neuen Bienen freundes.</p> + +<p>Langstroth.—The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant +(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original).</p> + +<p>Layens (Georges de) et Bonnier.—Cours complet d'apiculture.</p> + +<p>Cheshire (Frank).—Bees and bee-keeping, vol. II, Practical.</p> + +<p>Bevan (Dr E.).—The honey bee.</p> + +<p>Cowan (T.W.).—British bee-keeper's guide book.</p> + +<p>Cook (A.J.).—Bee-keeper's guide book.</p> + +<p>Root (A.).—The A B C of Bee culture.</p> + +<p>Alley (Henry).—The Bee-keeper's Handy book.</p> + +<p>Collin (Abbé).—Guide du propriétaire d'abeilles.</p> + +<p>Dadant (Ch.).—Petit cours d'apiculture pratique.</p> + +<p>Bertrand (Ed.).—Conduite du rucher.</p> + +<p>Weber.—Manuel pratique d'apiculture.</p> + +<p>Hamet.—Cours complet d'apiculture.</p> + +<p>Bauvoys (de).—Guide de l'apiculteur.</p> + +<p>Pollmann.—Die Biene und ihre Zucht.</p> + +<p>Simmins (S.).—A modern bee farm.</p> + +<p>Vogel (F.W.).—Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker.</p> + +<p>Von Berlepsch (Baron A.).—Die Biene und ihre Zucht.</p> + +<p>Jeker, Kramer und Theiler.—Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc.</p> + +<p>3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES</p> + +<p>Cheshire (F.).—Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.</p> + +<p>Cowan (T.W.).—The Honey bee.</p> + +<p>Perez (J.).—Les abeilles.</p> + +<p>Girard.—Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions).</p> + +<p>Shuckard.—British bees.</p> + +<p>Kirby and Spence.—Introduction to Entomology.</p> + +<p>Girdwoyn.—Anatomie et physiologie de l'abeille.</p> + +<p>Cheshire (F.).—Diagrams on the anatomy of the Honey bee.</p> + +<p>Gundelach.—Die Naturgeschichte der Honigbiene.</p> + +<p>Büchner (L.).—Geistes Leben der Thiere.</p> + +<p>Bütschli (O.).—Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.</p> + +<p>Haviland (J.D.).—The social instincts of bees, their origin and natural +selection.</p> + +<p>4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES</p> + +<p>ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.</p> + +<p>Ed. Brandt.—Recherches anatomiques et morphologiques sur le système +nerveux des insectes hyménoptères. (<i>Comptes rendus de l'Académie des +sciences</i>, 1876, t. LXVXIII, p. 613.)</p> + +<p>Dujardin (F.).—Mémoires sur le système nerveux des insectes.</p> + +<p>Dumas et Milne-Edwards.—Sur la production de la cire des abeilles.</p> + +<p>Blanchard (E.).—Recherches anatomiques sur le système nerveux des +insectes.</p> + +<p>Brougham (L.R.D.).—Observations, demonstrations and experiences upon +the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856).</p> + +<p>Cameron (P.).—On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc. +of Glasgow, 1888).</p> + +<p>Erichson.—De fabrica et usu antennarum in insectis.</p> + +<p>Lowne (B.T.).—On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans., +1879).</p> + +<p>Waterhouse (G.K.).—On the formation of the cells of Bees and Wasps.</p> + +<p>Von Siebold (Dr C.T.E.).—On a true Parthenogenesis in Moths and Bees.</p> + +<p>Leydig (F.).—Das Auge der Gliederthiere.</p> + +<p>Schonfeld (Pastor).—Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890.</p> + +<p>Assmuss.—Die Parasiten der Honigbiene.</p> + +<p>5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES</p> + +<p>Blanchard (E.).—Métamorphoses, mÅ“urs et instincts des insectes. +—Histoire naturelle des insectes.</p> + +<p>Darwin.—Origin of species.</p> + +<p>Fabre.—Souvenirs entomologiqnes (3 séries).</p> + +<p>Romanes.—Mental evolution in animals. +—Animal intelligence.</p> + +<p>Lepeletier Saint-Fargeau.—Histoire naturelle des Hyménoptères.</p> + +<p>Mayet (V.).—Mémoire sur les mÅ“urs et les métamorphoses d'une +nouvelle espèce de la famille des Vésicants (<i>Ann. Soc. entom. de +France</i>,1875).</p> + +<p>Müller (H.).—Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes.</p> + +<p>Hoffer (E.).—Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln.</p> + +<p>Jesse.—Gleaning in natural history.</p> + +<p>Lubbock (Sir J.).—Ants, bees, and wasps. +—The senses, instincts and intelligence of animals.</p> + +<p>Walkenaer.—Les Halictes.</p> + +<p>Westwood.—Introd. to the study of insects.</p> + +<p>Rendu (V.).—De l'intelligence des animaux.</p> + +<p>Espinas.—Animal communities.</p> + +<p>Girard (M.).—Traité élémentaire d'entomologie, etc.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="caption"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</p> + +<p><a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></p> + +<p>AU SEUIL DE LA RUCHE</p> + +<p><a href="#LIVRE_II">LIVRE II</a></p> + +<p>L'ESSAIM</p> + +<p><a href="#LIVRE_III">LIVRE III</a></p> + +<p>LA FONDATION DE LA CITÉ</p> + +<p><a href="#LIVRE_IV">LIVRE IV</a></p> + +<p>LES JEUNES REINES</p> + +<p><a href="#LIVRE_V">LIVRE V</a></p> + +<p>LE VOL NUPTIAL</p> + +<p><a href="#LIVRE_VI">LIVRE VI</a></p> + +<p>LE MASSACRE DES MÂLES</p> + +<p><a href="#LIVRE_VII">LIVRE VII</a></p> + +<p>LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE</p> + +<p><a href="#BIBLIOGRAPHIE">BIBLIOGRAPHIE</a></p> + +<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> +<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person +or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</body> +</html> diff --git a/38527-h/images/cover.jpg b/38527-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bfad479 --- /dev/null +++ b/38527-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie des abeilles + +Author: Maurice Maeterlinck + +Release Date: January 8, 2012 [EBook #38527] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES *** + + + + +Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at +http://www.freeliterature.org (From images generously made +available by the Internet Archive) + + + + + +LA VIE DES ABEILLES + +par + +MAURICE MAETERLINCK + + + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1901 + + +_A MON AMI_ + +_ALFRED SUTRO_ + + + + +LIVRE PREMIER + +AU SEUIL DE LA RUCHE + + + + +I + + +Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevage +des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il +est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens +et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé +Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook, +Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van +Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres. + +Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'_apis +mellifica, ligustica, fasciata,_ etc., ni d'un recueil d'observations ou +d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous +ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir +ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain +nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt +années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop +spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard, +comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on +connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer, +selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont +occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et +imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la +ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici +longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus +intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de +l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur +de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines +sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune +d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui +ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute +vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les +faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de +quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une +façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans +un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce +livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu +près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime +sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre. +Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment +encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier. +Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à +l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous +arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de +leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les +fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à +ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est +une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et +satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est +probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce +monde. + +Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je +croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais +guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de +l'_Insecte_, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre +auteur de _Force et Matière_, dans son _Geistes Leben der Thiere_[1]. +Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est +assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits +légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le +soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses +héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches +bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que +notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de +l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges +laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut +de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent +préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation +énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je +le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos +points de vue et nos buts sont fort différents. + + +[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence dans leur +_Introduction to Entomology_, mais elle est presque exclusivement +technique. + + + + +II + + +La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en +débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des +plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société, +sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages +prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron, +Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du +philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant +cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux +déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais +c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer, +c'est-à-dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des +_Géorgiques_ de Virgile. + +Son histoire ne commence qu'au XVIIe siècle avec les découvertes du +grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce +détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand, +Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que +la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les +attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam +inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le +microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier +les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et +de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et +du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en +la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des +planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer +plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble +Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut +à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où +de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout +à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand +ouvrage _Bybel der Natuure,_ que le docteur Boerhave, un siècle plus +tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de _Biblia +naturæ_ (Leyde, 1737). + +Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule +d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton, +et réserva aux abeilles un volume entier de ses _Mémoires pour servir à +l'histoire des insectes_. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il +est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu +bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs +anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation +des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs +vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il +consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la +ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi +l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu +toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur +oeuvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent +que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les +recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de +Schirach (qui résolut l'énigme de de l'[oe]uf royal); mais je me borne +aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le +classique de la science apicole d'aujourd'hui. + +Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse. +Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait +contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide +d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie +entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des +victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme +l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait +qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les +regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à +ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel, +à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre +voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les +plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme +pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à +espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science +apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui +doit point. Ses _Nouvelles observations sur les abeilles_, dont le +premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet, +et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le +trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y +trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre +on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des +abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou +prendre en défaut une seule de ses observations principales qui +demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base. + + + + +III + + +Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais +bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la +parthénogenèse, c'est-à-dire la parturition virginale des reines, et +imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle +l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel, +sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un +instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très +imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente +le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès +extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan, +Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations +précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire +et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le +meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire +mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à +leurs besoins. De Hruschka trouve le _Smélatore_, qui, par l'emploi de +la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons, +etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité +et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs +ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin +l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection +à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le +maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner +d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des +saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques +ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les +naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la +remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un +peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole +pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et +toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille +cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les soeurs du bon +couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les +appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs +demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte +inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre +fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un +mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu +que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers +les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,--trop vaste +pour être discerné et trop étranger pour être compris,--elles regardent +plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir, +dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race. + + + + +IV + + +Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à +nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise +par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une +heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins +précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes. + +Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à +aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de +cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la +Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des +couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets, +ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses +horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés +le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une +cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux +poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses +écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses +maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes +d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent +pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches, +ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et +méticuleusement vert, de pelouses fleuries. + +Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile, + + "Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, + Et comme ces derniers satisfait et tranquille", + +aurait dit La Fontaine, s'était retiré là, où la vie semblerait plus +étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie. +Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,--car le sage ne connaît point +les grands dégoûts,--mais un peu las d'interroger les hommes qui +répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules +questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois +véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe, +consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée +et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille +qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la +plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les +expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des +abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la +maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches +cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les +étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un +canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de +peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et +de prés. + +En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux +fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une +signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de +l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où +rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule, +affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait +entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le +foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à +l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, +les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la +vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi +bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient +encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour +ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices +presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur +elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un +globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur. + + + + +V + + +Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la +ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au +travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands +épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de +l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et +le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du +sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous +les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les +habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte +qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne +s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré +tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de +l'ouvrir et d'y jeter un coup d'oeil général, il suffit de savoir +qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers +d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de +quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique +et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le +départ plus ou moins volontaire de la mère régnante. + + + + +VI + + +La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion +qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises +redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une +légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces +piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi +la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du +désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du +soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin +éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles +tirent de ses heures bienfaisantes. + +Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni +ne respecte le caractère et les moeurs de ses habitantes, la ruche se +transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme. +Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour +la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de +beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se +laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne +reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent +pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent +leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une +attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se +défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle +à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et +pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin, +elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de +miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder +ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est +détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner. + + + + +VII + + +Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation[1], est d'abord +assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une +activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme +étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences, +d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes +intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre +qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des +grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les +vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de +mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas +les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et +rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et +d'or, de mille calices épanouis. + +Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule +transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui +n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, +pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure +encombrée. + +Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut +apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait +les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser +autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait +quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait +aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on +démêle l'activité multiple de cette inertie. + +En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille +sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et +celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre +les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la +plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous +rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour +l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la +nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce +travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi, +un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la +ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à +travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont +élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs, +comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de +mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la +multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue +de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle +expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de +solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible +aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter +pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu +n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un +moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un +sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie. +Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On +retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les +états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas +de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit +même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle +vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons). +Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les +Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés, +à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où +l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la +république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et +immortelle de l'avenir. + + +[1] On appelle _ruche d'observation_, une ruche vitrée munie de rideaux +noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul rayon, ce +qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et +sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue +extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui +habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail, +récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et +prospérer. + + + + +VIII + + +Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à +l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la +nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté, +c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il +n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature +dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont +immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés +sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle +tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même +temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la +liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la +société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses +membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part, +il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt +personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices, +qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la +civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables +à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des +oeufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec +acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des +vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus +en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas +à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une +chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle +abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection +architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons +sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au +progrès de l'espèce. + + + + +LIVRE II + +L'ESSAIM + + + + +I + + +Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la +torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers +jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les +pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis +le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de +miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les +mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les +rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le +soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées +ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le +seuil, où le froid les décime. + +Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle +sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son +devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la +tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il +va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette +ville, c'est son oeuvre, et c'est elle tout entière.--Elle n'en est +pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y +donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses +sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous +appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle +réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique +organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté. +Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui +l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses +dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui +succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&&&& sont sortis de +ses flancs. + + + + +II + + +"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas +semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid +avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration +reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de +l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les +angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des +phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances +toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait +tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître. + +Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à +quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la +vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des +naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui +illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la +nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève +royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur +mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores, +l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la +première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau +ses jeunes soeurs qui chantent le chant des reines. D'autres fois, +quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues, +pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il +ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance +impériale. + +Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît, +apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout +ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été, +tolère-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son +amant--la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis, +maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et +scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres, +insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus +tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur +massacre général et simultané. + +Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il +distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les +nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et +ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs +ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent +l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons, +aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les +rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des +fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves +et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les +édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la +nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation +du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide +formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est +mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et +des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres +aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité +du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les +adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les +rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les +ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée. + +Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice +annuel au génie de l'espèce,--je veux dire l'essaimage,--où un peuple +entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne +soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses +demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin +l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui, +conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine +parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville +bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité. +Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure, +est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle +assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il, +cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un +devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir? + +Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde; +nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font +ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs +ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons +les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se +hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de +la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les +autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction. +Mais que l'oeil s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la +complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de +l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des +causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie. + + + + +III + + +Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux +exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui +nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement +contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre +espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou +quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à +l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un +moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et +effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie. +Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment +attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la +famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent +point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après +le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt +mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine +d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir +les larves et les nymphes. + +Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation +héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et +cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons +de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car +nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les +phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux +et dans le triple oeil cyclopéen de leur front, mais telle que nous la +verrions si nous avions leur taille. + +Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome, +descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de +gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues +dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions +gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à +aucune construction humaine. + +Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche, +virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de +cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier +durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges, +jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les +fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout +autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et +immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose +déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera +qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit +encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes +vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin +de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique +ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et +s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la +reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les +oeufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves, +quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent +des milliers de nourrices[1]. Enfin, au saint des saints de ces limbes, +les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très +vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure, +enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries +dans les ténèbres. + + +[1] Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts. Ce +sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité. + + + + +IV + + +Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple, +strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la +place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la +ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de +très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers +d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor +accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car +chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très +vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut +corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété +d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et +d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques +d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le +travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter +des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le +plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de +s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans +celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la +notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave +ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est +souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée. + + + + +V + + +Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui +décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les +hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des +ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à +qui leur est soumis.--Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès +l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait +connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières +gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante +une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement. +Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en +effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et +s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se +forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un +regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la +nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons +de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule. +S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si +elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel, +ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus +doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui +monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure, +et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de +leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des oeillets +blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles +l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes +discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à +la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance, +les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris +de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres +qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui +n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne +s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais +elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont +aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous +n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles +émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour +percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent +s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et +quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos, +le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans +la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est +propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de +l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là-bas, sur les +derniers rayons, tout le peuple tressaille. + + + + +VI + + +On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour +s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si +économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte +de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un +décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée +dans le temps qui s'écoule. + +S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que +nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux +ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est +ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais +un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la +génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules +les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et +les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs +de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les +gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur +les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus +de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la +vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle +reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui +consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en +cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois +mille oeufs chaque jour. + +Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui +pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce +humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y +produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle +fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous +l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous +regardons les abeilles. + + + + +VII + + +Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons +choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui +s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte +l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les +murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage. +Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel +suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles +tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la +cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des +édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de +propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de +la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes +les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler +dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de +leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le +siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres. + + + + +VIII + + +Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse +de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et +aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le +temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il +est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et +que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce +serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles +n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se +connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur +installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe +d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de +quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en +ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes +richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière, +mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine, +plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur +d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre +jusqu'à leur détresse. + + + + +IX + + +Voilà, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui +prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a +là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre +qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence +d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très +différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de +notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il +suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter +derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous +est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un +habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller +et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits +points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de +nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une +idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière +d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que +nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez +surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait +probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les +nôtres. + +En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points +noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui +éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir +observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le +lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne +vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et +amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les +éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se +dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de +spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour +ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré; +souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des +demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et +plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des +repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la +nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des +porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond +de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont +indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que +nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de +reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit +d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues +qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de +petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du +soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que +cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites +huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance +incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur oeuvre nuisible, ou +tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de +manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est +remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des +conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient +d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs +agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent +des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les +sauveurs de la race.» + + + + +X + + +N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du +haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons, +une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices +pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique +et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent +immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui +n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse +concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore +sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans +notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un +peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la +persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation +avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un +idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste, +plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et +plus héroïque? + + + + +XI + + +Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si +minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si +précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de +lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs, +c'est-à-dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le +plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes +que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que +vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que +vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide +de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et +aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous +point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi +vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain +n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses +d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un +autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où +toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse +mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et +couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq +semaines. + + _Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,_ + +s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des +_Géorgiques_, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens, +qui observaient la nature d'un oeil encore tout ébloui de la présence +de dieux imaginaires. + + + + +XII + + +Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux +loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le +papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim +qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en +visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont +elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal, +d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération +pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle +et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait? +Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez +vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais +quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence +éternellement renouvelée? + +Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et +l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des +questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues +toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières +hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin +des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous +demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez +vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que +rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans +de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans +arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos +dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire +immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de +choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous +résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques +heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour +reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui +est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle? + + + + +XIII + + +Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche +qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un +vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait +qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent +toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une +chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la +cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être +mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention +sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des +beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés +aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de +l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance, +l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons +qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de +l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible, +la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui +naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre +la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a +connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi +malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans +fleurs. + + + + +XIV + + +Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et +désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez +déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les +sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait +vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la +campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait +distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues, +épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au +passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du +portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots, +probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à +l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour +intérieure de l'usine;--ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans +les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes +corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir +immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les +ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler, +ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend +devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les +bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des +apiculteurs, «font la barbe». + + + + +XV + + +Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre +d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux +champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du +couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles +qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure +pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille oeufs, +les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou +huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir +austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni +comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien +que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière +colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît +assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple +en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule +enivrée de l'essaim. + + + + +XVI + + +Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du +sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du +miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie, +d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi, +croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent +pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de +prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays +d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus. +Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont, +elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs +soeurs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles +volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du +rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni +soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses, +irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles +ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se +pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs +lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur +intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne +déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher, +déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs +tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme +une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une +nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là, heureuses, ne +possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare +pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à +tout et ne blessent personne. + + + + +XVII + + +Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est +une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la +pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient +qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais +non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par +son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles +compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante +remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève +rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et +se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du +centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente +qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le +retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle +l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident, +d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que +l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au +fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses +filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu +inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en +tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans +bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et +presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de +licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour, +facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre, +la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses +excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de +proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève +à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer, +soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y +ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute +larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture +particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe +démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la +prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on +l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte +constatée,--il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit +connue de tout le monde, tant la cité est vaste,--le travail cesse à peu +près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre +çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les +guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se +désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de +l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les +parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et +sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement +amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses +habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de +misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles. + +Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée +en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation +soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un +désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère), +qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui +font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle, +s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au +passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore +inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux +chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des +rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où +s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files +noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de +nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou +massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et +monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant +intime de la présence royale. + + + + +XVIII + + +On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des +ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite +république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou +l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le +peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la +retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que +toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un +rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les +dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le +désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes +buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons, +enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez +pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à +une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de +l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront +au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités +anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail +avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne +retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des +êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme. + +Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même +pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure +de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous +avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture +moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour +couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine. +Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin, +lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses +ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût +impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une +semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles; +enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les +rayons quelques malheureuses inconsolables.» + + + + +XIX + + +Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que +notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais +inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de +l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout +amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la +race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active +et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes +percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine +accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que +possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez +facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à +leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la +soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée, +la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient +mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était +intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait +probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus +précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel +qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot. + + + + +XX + + +L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son +avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la +persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou +s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il +est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les +farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et +dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs +propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient +dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont +il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple, +et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise +les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins +vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui, +comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus +vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas +s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y +trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et +éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est +leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe +que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou +la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve, +dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable, +elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous +prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de +circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent +l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus +salutaire que de les ouvrir ainsi. + + + + +XXI + + +On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop +humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre, +et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres +que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent +pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la +mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut, +n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande +importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose +certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans +telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur +reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on +ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins +ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être +sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup +davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du +plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre +intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous +appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes, +dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous +nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre +que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont +minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les +mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus +grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans +une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi +aveugles que nous supposons que le sont les abeilles. + + + + +XXII + + +«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une +rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à +une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des +animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins +d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités +relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence +apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion +même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues +morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se +trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique, +ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout +raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la +fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore +mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour +continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme +ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales, +eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront +bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à-dire à s'aider; ils auront +donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur +prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra +rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif, +et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans +nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois, +qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans +le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour +peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de +s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure, +d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la +géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république +en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de +l'observateur.» + +Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut +sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la +raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les +erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se +nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne +suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus +remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille +individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien +n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste +irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines? +Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité +que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre +égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible +de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les +abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur +attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit +qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature, +il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher +notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu. + + + + +XXIII + + +Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du +moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont +évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de +leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine +elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des +leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle +ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement. +Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables +d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la +reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable, +estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine +inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer +dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de +leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée, +qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres. +Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en +élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de +la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé +parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche +une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un +réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie, +amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre +soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse +rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une +horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès +qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers +qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble +et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici +encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et +nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique +et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et +qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous +croyons connaître. + + + + +XXIV + + +Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent +leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans +la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait +brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la +lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou +frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce +cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais +présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et +savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi +prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins. +Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors +le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de +la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut +être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire +judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte +d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il +serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards +empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à +traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient +l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se +combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les +parasites, _elles ne le tirent jamais contre une reine,_ de même qu'une +reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni +contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être +droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre, +elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à-dire une +autre reine. + +Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un +régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe +au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse, +elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle; +elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne +anonyme. + +«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de +l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles +l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés. +Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut +plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant +vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou +étouffée. + +Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale, +elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison +s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des +deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales, +elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer +l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près +d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup +près d'un million de morts. + +Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons +recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la +reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère, +sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce +qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient +d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet, +on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire, +soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus +d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont +impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont +elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère +souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque +toujours visiblement froissée et alanguie. + + + + +XXV + + +Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles +reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement. +Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les +phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre +précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses +filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront +la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et +l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles +immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon +retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect +solennel ou le bonheur suprême. + +Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une +mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que +les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera +immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison +tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire, +jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque +jamais qu'elle en sorte vivante. + +Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que +l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à +quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir +recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes +si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un +courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient, +apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme, +dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent +assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens +pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le +trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses, +sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur +fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si +sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs +devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés +appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait +trop loin[1]. + + +[1] On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant dans une +petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. La cage +est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrières +lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la prisonnière, qu'elles +accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. Simmins, directeur du +grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un autre mode +d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque toujours et qui +se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art. Ce qui rend +d'habitude l'introduction si difficile, c'est l'attitude de la reine. +Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme une intruse, éveille des +soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde pas à confirmer. M. Simmins +isole d'abord complètement et fait jeûner pendant une demi-heure la +reine a introduire. Il soulève ensuite un coin de la couverture +intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine étrangère au sommet +de l'un des rayons. Désespérée par son isolement antérieur, elle est +heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, affamée, elle accepte +avidement les aliments qu'on lui offre. Les ouvrières, trompées par +cette assurance, ne font pas d'enquête, s'imaginent probablement que +leur ancienne reine est revenue, et l'accueillent avec joie. Il semble +résulter de cette expérience que, contrairement à l'opinion de Huber et +de tous les observateurs, elles ne soient pas capables de reconnaître +leur reine. Quoi qu'il en puisse être, les deux explications également +plausibles--bien que la vérité se trouve peut-être dans une troisième +qui ne nous est pas encore connue--montrent une fois de plus combien la +psychologie de l'abeille est complexe et obscure. Et de ceci, comme de +toutes les questions de la vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer, +c'est qu'il faut, en attendant mieux, que la curiosité règne dans notre +coeur. + + + + +XXVI + + +Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir +avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa +mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une +mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses +filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération +mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont +eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations +d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur +attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente +cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit +la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point +inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et +lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce +qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment +de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent +l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en +fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs +envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et +qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple, +que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se +joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis +au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en +douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde +et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la +première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas +suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et +malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles +accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit. +A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère +augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la +troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à +l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la +mettaient à mort dans la prison royale. + + + + +XXVII + + +Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance, +un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les +circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on +tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre +intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira +peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal +l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus +perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un +corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi +insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre +des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers +d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment +plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de +sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence +d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au +surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que +les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses +inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont +tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle +des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de +réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore +l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont +esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent +immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à +former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites. +Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se +présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu +malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer +une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une +limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort, +que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt +empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou +de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans +un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement +parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier, +dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes, +séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de +façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes +ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits +escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère. +D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de +recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles +ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus +simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de +l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain +nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille, +mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles. +Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles +arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les +suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions +et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions +où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles +construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre +lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen. + + + + +XXVIII + + +En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser +tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on +peut dire qu'elle est le coeur-esclave de la cité dont l'intelligence +l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante +royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour. +Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est +pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et +aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une +république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable +des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en +même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus +total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les +sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que +j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment +souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de +souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,--et +peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,--son +organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité +humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série +d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de +n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un +grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule +sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de +la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la +lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à +l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La +reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la +reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au +bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la +volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que +l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de +celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles +indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était +nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et +pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et +qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces +prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la +ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont +l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse +toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce +qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs. +Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords +de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est +vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à +l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules +pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est +agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura +pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle +rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le +signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse +ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore +visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle, +cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse, +qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de +mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se +trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le +chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se +convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire +d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il +suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres +entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu +vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent +vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge +ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les +circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la +ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le +plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente, +qui soit dans la nature après celui de l'homme[1]. Ici encore, comme +partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le +cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la +victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette +substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait +se créer une petite place triomphante et durable au milieu des +puissances énormes et inertes du néant et de la mort. + + +[1] Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, forme la +174e partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la 296e. En +revanche, les _corps pédonculés_ qui paraissent se développer à +proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct, +sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci +compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant +la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la +matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive +être à peu près égale. + + + + +XXIX + + +Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas +attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A +l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la +ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la +foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des +ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant +et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau +sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant +quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un +prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts +électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il +hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles +soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le +déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou +un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève, +les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se +rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour +accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se +dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée +de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient +de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes +musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout +illuminée d'ailes. + +Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable +qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et +cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait +sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute +d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une +branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais +immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la +recherche d'un abri. + + + + +XXX + + +C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à +la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose +d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la +reine, alourdie de ses oeufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son +vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à +se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes. + +L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête +couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive +tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où +elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de +l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus +jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement +au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y +tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop +forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite +où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas +à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en +foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne +ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim +se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là, +les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que +rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles +avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont +inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans +qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont +ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle +veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en +soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons +avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes +aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou +bassement cruelle. + +L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans +la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files +noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que +la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un +instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles +d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements +heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant +même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins; +sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et +inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les +points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité +nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations +courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le coeur de tous +ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la +présence royale, et le travail commence. + + + + +XXXI + + +Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas +ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui +font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les +premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les +directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles +reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est +impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous +interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est +donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise +apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente +dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier +abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au +lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un +moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège, +s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît +plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de +lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage +vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très +lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde +étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa +destinée. + + + + +LIVRE III + +LA FONDATION DE LA CITÉ + + + + +I + + +Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur +l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice +qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de +Ronsard: + + Portent un gentil coeur dedans un petit corps + +et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie +dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité +opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre, +si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se +souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver. +Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et +des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné, +outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par +elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à-dire douze fois le +poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque +abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes +de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus +précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le +miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle +immédiatement assimilable et presque sans déchet. + +Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel, +pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui. +C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit +et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que +l'ombre, et là-haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais +l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y +arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui +surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la +ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la +chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la +multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La +plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre +précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois +verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui +l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures; +celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite, +jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à +la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se +renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous +l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en +un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact +et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la +base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la +hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent +appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant +rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin, +tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône +renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait +croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée +du mystère de la cire. + +Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux +rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté +de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à-dire toutes celles qui +sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend +les travaux nécessaires. + +Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles, +les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la +propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au coeur de +l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce +qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de +souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses +maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement +insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils +fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse +derrière eux. + +Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne +se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter +minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite, +toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de +propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage +des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain +nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar +et de pollen. + + + + +II + + +Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se +posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre +compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple +d'émigrées, de la justesse du coup d'oeil, des calculs et de +l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le +vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices +qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement +possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses oeufs sur +le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses, +encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas +perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la +solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à +emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la +distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est +organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des +passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer. + +Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini, +depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique +et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve +au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous +les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux +véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où +s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus +en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre +qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par +la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur +place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée. + +Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim +docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite +mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la +force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet +espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser +la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de +prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont +l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable, +ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle +sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une +longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un +édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres. +Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire, +elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de +paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une +espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus +vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres +suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt +perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui +brouillent toutes les surfaces de sa demeure. + + + + +III + + +N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la +besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des +circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas +imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce +cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de +renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite +inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin. +On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire +exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les +abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter, +elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et +hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une +pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans +une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la +demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites +intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour +choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent +inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus +propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde. + +Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont +nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant +qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui +commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se +soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si +l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la +planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout +de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront +soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire, +prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et +le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous +les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut +en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à +construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais, +trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir +et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en +rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la +plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une +semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles +viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur +aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de +magasins et de maisons de cire blanche. + + + + +IV + + +Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les +bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces +distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir +John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des +observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être +par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis, +qu'il a plus spécialement observées,--car chaque observateur veut que +l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les +autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de +l'amour-propre,--sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à +l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle +sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une +expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une +carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles, +puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la +fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures, +jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une +issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de +deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir +John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement +limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à +retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable. +Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous +voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et +vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour +faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais, +c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles +s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté +de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent +à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce +mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère +subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle +et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant +plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les +mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la +lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe +et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se +sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par +trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre. + + + + +V + + +Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque +d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur +américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit +Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des +substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose +avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture +liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette +tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs soeurs +n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour +de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et +sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut +s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un +confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu +des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des +milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les +fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres +volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni +ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la +maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions +nouvelles d'arrivantes aussi insensées.» + +Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain +qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages +de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La +situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce +monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et +inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse +autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes +grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence +monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne +serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de +miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre +bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas +d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa +proie. + +Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance +insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien +difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont +l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que +la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur +aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui +nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur +notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne +demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou +misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il +n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre +part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient +dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à +nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme +elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est +certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des +puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage. + +Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers +que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent, +pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans +ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire +et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que +l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si +elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des +abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de +l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas +l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir +dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une +circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein, +retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter +trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même +désir qui accomplit tant d'oeuvres admirables: le zèle à rapporter le +plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs soeurs et de +l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée, +nous leur donnons souvent un autre nom. + + + + +VI + + +Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur +industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous +surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur +indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le +caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la +ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les +bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se +sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se +connaissent plus. Mutilez, écrasez,--ou plutôt gardez-vous d'en rien +faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,--mais +enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à +quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de +la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la +tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique +comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la +vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et +aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon +sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui +s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et +sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer +à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du +danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne +les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié. +Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et +rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche +elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de +condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte +d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait +qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit +à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette +indulgence se cache paisiblement un coeur si sûr de soi qu'il ne songe +pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle +ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à +cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe +sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche +sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère, +acharnement stupide ou héroïsme. + +Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie +dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces +limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite +flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion +difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine +qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres? +On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a +organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en +commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison +qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et +nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour +n'avoir plus d'amour à dépenser là-bas. Rien n'est plus variable que la +direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous +aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des +abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher. +D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous +observerait comme nous les observons? + + + + +VII + + +Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur +intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est +manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et +dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne +saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de +milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs +pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique, +soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une +intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des +propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition +dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui +palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de +Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles +et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne +s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que +l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est +la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou +surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère, +la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine +étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un +trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des +abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur +expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi +de la foule. + +Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient +de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre +fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si +avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la +distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais +cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans +l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac +personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on +peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir +est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et +étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous +la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient +attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la +face tournée vers l'appartement. + +Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du +trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une +des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après, +reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle. +De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il +le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des +voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre. + + + + +VIII + + +Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit +sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt +que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles +sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais +pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée, +quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après +tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et +puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à +dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme +en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute +nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante +que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à +nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant +qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers, +et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et +ennoblie, mais notre intelligence. + +J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il +faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que +chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres +bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que +c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à +révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies +la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de +bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche, +de la maison des mille soeurs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent +aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée +de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans +l'appendice de son ouvrage, _Ants, Bees and Wasps_, dresse de longs et +minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque +jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce +d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances +étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes +propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les +précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement +attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix +une abeille en amenait d'autres. + +J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne, +dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son +second voyage elle arriva avec deux de ses soeurs. J'emprisonnai +celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois +associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de +l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait +communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles. + +Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que +la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins +fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles +en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid. +«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans +l'_Intelligence des animaux,_ t. I, p. 117) ils choisissent, pour +commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie +d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques +abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les +enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils +les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de +la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la +patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui +s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme +avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent, +en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers +lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la +position du nid.» + + + + +IX + + +Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui +paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas +toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs +secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces +communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour +celles des fourmis. + +Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille, +ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par +celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la +description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là, on le conçoit, au +point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une +différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué +et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de +ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis +suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences +étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par +où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont +ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un +dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui, +mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait, +je pense, des certitudes satisfaisantes. + +Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage, +au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que +fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu +coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant +l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé +(c'est-à-dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût +attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche +vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je +l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai +tandis qu'elle se régalait. + +Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je +l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une +cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai +et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois +de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à +chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la +suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la +porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux +compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais +simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans +mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu +communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux +abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la +boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci +d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux. +Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été +faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation, +etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces +abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir +qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur +hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me +permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et +bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à +laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le +chemin du trésor[1]. + + +[1] J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce printemps +ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, un +apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à qui +j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant du +même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à être +vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu que mon +ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir +réussir l'expérience. + + + + +X + + +Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits +curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports +spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces +relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait +citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la +surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y +trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que +j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,--à moins que les +fleurs ne fussent très abondantes,--à réchauffer ou à éventer le +couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces +mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les +cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je +voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient +point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et +réciproquement. + +On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce +que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle _la +répartition des abeilles sur les plantes mellifères._ Chaque jour, dès +la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de +l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la +terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,--«le +trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,--«le mélilot et la sauge des +prés vont s'ouvrir»,--«les lys, les résédas ruissellent de pollen». +Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne. +Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des +plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le +nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les +glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda, +celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une +abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce +différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les +nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes +préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le +génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et +chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que +les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur +mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un +certain rayon autour de la ruche. + +«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les +butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur +les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se +distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des +plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus: +elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles +peuvent récolter. + +«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment +où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère +pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir +visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les +violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza +viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles +abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en +pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou +de colza. + +«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de +manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps +possible. + +«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses +travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une +distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le +principe de la division du travail.» + + + + +XI + + +Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins +intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace +de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont +dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que +l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de +nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de +l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la +grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne +croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de +l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de +notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette +matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété +magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser, +d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière +plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot +inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience +éternelle. + +Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière +en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons +l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés, +de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais +voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un +but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait +n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits +qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là, +d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus +indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées +que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous +atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là, en +raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais +l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère +démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu, +l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort, +accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons +d'un coup d'oeil; et l'on peut se demander si la puissance des corps +et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant +que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons +de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques +jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations +débordent un long siècle. + + + + +XII + + +Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour +écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au +milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque +aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car +la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous: +elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel, +qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation +immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans +doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace +cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la +lumière odorante de nos derniers autels. + + + + +XIII + + +Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et +de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se +passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus +dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est +le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier +avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux, +consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages +intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un +ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a +si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un +essaim dans une ruche vitrée. + +Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se +transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches +suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre +heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une +flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et +transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches +situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille. + +Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le +ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles, +comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper +rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de +la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de +tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les +pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la +rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, +l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un +panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui +paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique +au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de +voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui +descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville +humaine. + +Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide +d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de +corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier +coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se +retire et se perd dans la foule. + +Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où +elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas +conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une +troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série +d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'oeuvre, toutes +apportant leur part au labeur unanime. + + + + +XIV + + +Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte. +Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une +autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des +fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude +de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est +une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la +place que doit occuper la première cellule, dont dépendront +mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille +appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne +produisent pas de cire et se contentent de mettre en oeuvre les +matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la +première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les +bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le +fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne +soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son +oeuvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour +d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le +reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait +qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et +que toute oeuvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit +plus fraternelle. + + + + +XV + + +Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les +petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés, +s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À +ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue +humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et +adossées. + +Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent +à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc +de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés +dételle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce +qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours +l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles. + +Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive +de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en +même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir +environ onze millimètres de large, c'est-à-dire le double de la hauteur +d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à +dos. + +D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît +pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent +parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les +rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent, +soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant +dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de +se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui +semblent prouver qu'elles jugent.» + + + + +XVI + + +On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules. +D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à +un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage +des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs +surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux +ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu +près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour +relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain +nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de +ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si +bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal, +lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point +de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de +l'abeille[1]. + +Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base +pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux +opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou +losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers +forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du +revers. + +C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter +que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui +arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme +ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un +angle de quatre ou cinq degrés. + +«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette +merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la +disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les +abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en +revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage. +L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale, +est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone +d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans +hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée +par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils +se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la +cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à +former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur +cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors; +c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que +l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui +sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont +disposées les unes par rapport aux autres.» + + +[1] On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des alvéoles est +d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est produit par un +organisme vivant, il n'est pas _mathématiquement_ invariable dans la +même ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice Girard, les +diverses espèces d'abeilles ont un apothème d'alvéole distinct, de sorte +que l'étalon serait différent d'une ruche à l'autre, suivant l'espèce +d'abeilles qui s'y trouve. + + + + +XVII + + +«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de +figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits +espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans +interstices. + +«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui, +en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux +autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or, +c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si +elles en connaissaient les avantages. + +«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se +rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de +construction permet de réaliser une économie considérable en fait de +travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel +angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande, +problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants, +entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu +de la Société royale de Londres[1]. Or, l'angle ainsi déterminé par le +calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.» + + +[1] Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien Koenig le problème +suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond pyramidal composé +de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle qui peut être +construite avec le moins de matière?»--Koenig trouva qu'une telle +cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle +était de 109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés 34 minutes. +Or, un autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement que possible +les angles des rhombes construits par les abeilles, fixa les grands à +109 degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. Il n'y avait +donc entre les deux solutions qu'une différence de 2 minutes. Il est +probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être imputée à Maraldi +plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet de mesurer avec +une précision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez +nettement définis. + +Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même +problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore +davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie, +pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits. +Maclaurin, rectifiant Koenig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés +28 minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70 +degrés 81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée: +Maclaurin, _Philos. Trans. of London 1743._ Brougham, _Rech. anal, et +exper. sur les alv. des ab._ L. Lalanne, _Note sur l'Arch. des +abeilles_, etc. + + + + +XVIII + + +Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs +compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule +force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par +exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules +hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière +bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et +ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches +opposées du gâteau de l'abeille. De là, moins de solidité, plus +d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on +peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires. +Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables +abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne +construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs +gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses +colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de +grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient +s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et +d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de +cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des +cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la +cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade +de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement +régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique, +du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le +temps, l'espace et la matière. + + + + +XIX + + +La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les +abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base +pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des +alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur +l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes +intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément +une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les +cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de +savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que +propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de +quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y +avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent +en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres +deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui +est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique +tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un +espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par +la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le +plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire +aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules +soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.» + + + + +XX + + +Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les +vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui +est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses +individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord +objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres +savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve +rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit +qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du +fond prismatique des cellules. + +On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti +des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les +mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les +circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort +différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si +les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige, +des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en +même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux +couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres +lois qui ne se trouvent pas dans la matière. + +On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon +dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous +semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de +nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits, +et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une +autre expérience. + +Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement +inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au +centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et +des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de +cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de +l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases +pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux +sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez +résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire +fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la +rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque +le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de +grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui +tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord +déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme +invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et +délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais +abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de +cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable +qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite +recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile. + +Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur +nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent +par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de +cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux +arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les +reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules, +dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de +transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour +se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure +dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà +trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première +moitié de la cellule suivante. + +Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au +plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface +de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient +certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la +reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en +serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement +hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un +angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient +changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon +l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de +Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de +leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques +attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une +sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien +certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques, +mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans +l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de +leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles +bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même. +Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain +suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de +cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans +deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus +ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent +d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain. + + + + +XXI + +Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture +géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question +intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui +s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à +toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible. + +Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes +rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des +ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux +pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont +habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un +encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des +cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à +augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que +la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles +jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne +nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et +l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du +petit au grand pu du grand au petit, de la symétrie parfaite à une +asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une +géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit +perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier +sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais +déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt +pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol +d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous +intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre +précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude +superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet +que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe +peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos +origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le +plus complaisamment étudiées. + + + + +XXI + + +Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct +assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de +leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et, +cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce +qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier +dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des +expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de +construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement +contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire +correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules +rétrécies des parties concaves du gâteau. + +Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une +minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur +travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps, +et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par +transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des +ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux +arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on +les croirait estampées dans l'acier. + +Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se +représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils +se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est +livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier; +cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois +dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de +grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et +épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces +tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel +se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le +haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire +qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore +fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui +travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui +cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est +impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux +n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une +abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un +fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une +cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y +prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant +et l'autre pas assez? + +Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si +magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là? +Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas: +«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce +mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs +pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie +sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de +l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité, +l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore +que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus +déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas +dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive +mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du +premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que +ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des +hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et +s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore +faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les +détruire. + + + + +XXIII + + +Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des +cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables. +Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à +l'infiniment petit, et que notre oeil, qui voit si peu de chose, +regarde sans rien voir, l'oeuvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni +de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a +déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans +l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont +achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de +conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est +conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle +juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos, +se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans +l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes +attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son +escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes, +lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes, +comme pour l'encourager, la presser et la féliciter. + +On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de +cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze +centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos +grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion +de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à +la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de +façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et +marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de +sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins +constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine. +Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission +de l'oeuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre +front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez +indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne +s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté +amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle +se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur +elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la +tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre, +et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux +ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans +la cellule abandonnée, pour voir si l'oeuvre est accomplie, et +entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit oeuf +bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux +premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant +qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant. Elle +représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous +les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui +s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On +assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les +péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre, +plusieurs énigmes de la ruche. + +Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance. +Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions +des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules +conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut +que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les +ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun. + +Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant +plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que +personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible +une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction +est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate, +la reine y dépose à regret quelques oeufs, la franchit, et vient sur +ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses +obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite +recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré, +soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début, +abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient +d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se +répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et +animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la +génération qui déjà la remplace dans les berceaux. + + + + +XXIV + + +Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne; +car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un +enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette +nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée +à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des +calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle +plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors, +d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se +soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur +elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir. + +Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de +verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue +d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des +rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur +la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que +forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité +diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les +allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des +berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort +éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui +regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses +yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé. + +Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous +les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la +cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie +aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout +ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes +ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on +puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux +obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons +bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que +ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme +pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi. + +Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature +quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons +pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle +n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres +devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre +coeur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison +se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de +chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne +faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les +étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des +joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la +nature, nous achevions de l'interroger. + + + + +XXV + + +Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées +de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des +cellules à provisions dont la construction est plus économique et la +capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère +pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse. +Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle +se résigne à déposer ses oeufs dans les larges cellules qu'elle trouve +sur son passage. + +Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que +les oeufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières. +Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en +reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine +ici le changement, car d'un oeuf pondu dans une grande cellule et +transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à +opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause +de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'oeuf) un +mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la +reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe +de l'oeuf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel +elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle? +comment, parmi des myriades d'oeufs que contiennent ses deux ovaires, +sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son +gré dans l'oviducte unique? + +Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une +des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point +stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des oeufs de mâles. Ce n'est +qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des +ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est +définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires +arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur +Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants +dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de +l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que +l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la +forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir +exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle +les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'oeuf au passage. +Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la +spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont +d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou +ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont +extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider +laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on +observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan +jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est +toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente, +qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai +cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un +apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes +cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre +des oeufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules +d'ouvrières; et inversement elle pondra des oeufs d'ouvrières dans +des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa +disposition. + +Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont +des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides, +prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe +de l'oeuf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère +qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment +fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je +n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste +français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop +loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre +expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la +propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières. + +Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à +plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande +voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui +s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût +de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature, +qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et +diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin +d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et +ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la +nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces +gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et +s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes +nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme. + +Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille, +s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation +de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur +l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous +appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de +circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette +manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi +intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à +jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire +d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre +téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de +l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un +petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence +particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette +et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur +révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il +n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de +produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans +nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile. + + + + +LIVRE IV + +LES JEUNES REINES + + + +I + + +Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement +circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès +qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons +une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la +sortie de l'essaim. + +Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant +abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un +corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte. +Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées, +mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux +les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions +mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir, +conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur +impose. + +Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'oeil rencontre est +peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes +allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent +les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la +vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens dans les +berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux +alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait, +qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent +l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes, +innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui +méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et +ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un +géomètre inflexible. + +Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde +qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq +fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et +dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire +et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements +extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but +qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé. + +Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en +compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se +lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés +d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que +d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les +nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la +soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur +langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre +monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile +d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse +couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la +naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait +immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du +peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère +le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et +se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son +tour ses soeurs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante +énigme de son destin et de sa race. + + + + +II + + +Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle +ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir +son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se +gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette +heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une +semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses soeurs du même âge, +sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que +les apiculteurs appellent le _soleil d'artifice_. Il faudrait plutôt +dire le _soleil d inquiétude_. On voit en effet qu'elles ont peur, elles +qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont +peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur +joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil, +elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se +balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison +natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain, +retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux +interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la +fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des +environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront +au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux +traits d'acier la marquaient dans l'éther. + +Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se +tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents +nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance +consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment +les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est +impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et +dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point +imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que +transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il +est extrêmement rare qu'elles s'égarent? + +La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points +de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens +particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux +hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle _le sens de la +direction_? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles +de M. Romanes (_Nature_,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne +sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une +fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la +couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect +coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de +l'entrée et de la planchette d'abordage[1]. Mais cela même est +accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond +en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins +directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque +hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur +méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger, +paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et +précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou +quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour. +Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si +profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage +dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un +peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à +leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et +rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne +sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On +croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace +indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux +est resté gravé dans le ciel. + +Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se +perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout +le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre +kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait +soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle +quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose +est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur +point. + + +[1] _La planchette d'abordage_, qui n'est souvent que le prolongement du +_tablier_ ou _plateau_ sur lequel est posée la ruche, forme une sorte de +perron, de palier ou de repos, devant l'entrée principale ou _trou de +vol._ + + + + +III + + +Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des +berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en +mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords +d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui +font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux +protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies +de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de +glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou +quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un +même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et +attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige. +C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant +le départ de l'essaim, un oeuf, en tout pareil à ceux dont sortent les +travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus +probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui +l'y transportent de quelque berceau voisin. + +Trois jours après, se dégage de l'oeuf une petite larve à laquelle on +prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et +voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces +méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons, +s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite +larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses +idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille +qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement +différente. + +Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son +abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire, +et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille +facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit, +mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe +spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite. +Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à +sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen. +Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons +inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le +besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera +son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche +infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule +l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de +lumière dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas +inévitable,--peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes, +mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de +voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des +habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas +dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante, de +l'animal et de l'homme,--mais dans une substance étrangère et inerte: +dans une goutte de miel[1]. + + +[1] Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, après +l'éclosion de l'oeuf, reçoivent la même nourriture, une sorte de lait +très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est pourvue la +tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves +d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du +pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet +développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi +qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils. + + + + +IV + + +Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine. +Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes +du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances +royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un +troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis +quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule +la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu +même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée +des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la +caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme +les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais +au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète, +sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume, +que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les +murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les +décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de +l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on +suit de l'oeil, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements, +c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division. +On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité +préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des +abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront. +Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement +parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou +quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement +différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la +passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la +conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se +trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui +épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour +s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur +climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire, +succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on +nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une +sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but, +ferme le cercle et retrouve la mort. + + + + +V + + +Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et +l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle +qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours +raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en +modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par +exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel +pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières. + +Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite +un deuxième et un troisième essaim--il n'y aurait là, pourrait-on dire, +qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations +étourdies d'une heure favorable,--il s'agit qu'elles prennent dès +l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un +deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première +reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à +la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout +un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps +considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie. + + + + +VI + + +Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans +leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne +pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles. +Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que +nous avons vue éclore, de détruire ses soeurs ennemies, ou bien +attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol +nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles +autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais +on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un +deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une +fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y +renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance +prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute +autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient +jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol +nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de +la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en +proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule +qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la +cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la +demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà +reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet, +et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les +coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort +qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son +aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si +elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête +qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent +sans force sur les parois de cire. + +Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part, +s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une +cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et +jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la +nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale +qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée +abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des +innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent. + +C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable, +l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la +discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive +souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent +sur elles les traits extraordinaires de la mort violente. + +Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions +pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est +au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le +premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans +leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans +une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient +réciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un +dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race, +s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui +s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu +après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir +de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa +rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de +l'espèce n'exige qu'un sacrifice. + + + + +VII + + +Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa +rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour +régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à +accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et +lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son +histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir +d'essaimer une seconde fois. + +Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle +s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes +soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et +hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe, +elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les +sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine, +elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la +maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que +ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle +l'autre loi qui l'anime doit céder. + +Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en +rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante +que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette +argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse +courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de +distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close. + +Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge +dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine +le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et +la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent, +immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce +au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans +les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à +l'attaquer. + +Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre +ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant +celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se +mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre +menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision +en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites +savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un +instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles +n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître +parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà +invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des +emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les +recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente +s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle +enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les +provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir +royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce +que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison. +Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très +différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient +vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que +s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités +merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la +vierge qui erre et des vierges captives. + + + + +VIII + + +Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges, +qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor. +D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même +d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou _essaim +secondaire_ quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des +reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la +ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives +meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à +son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de +suite, en cas de _fièvre d'essaimage,_ jusqu'à l'épuisement complet de +la cité-mère. + +Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses +essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison. + +Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers +désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés +secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce. +Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées +fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs +même n'essaiment pus du tout. + +D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se +diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif +de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles +permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la +vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que +presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est +appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant +l'hiver. + + + + +IX + + +La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du +premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les +abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte +et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et +légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout +son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette +deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que +le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur +tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur +destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe, +quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est +sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré +leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les +travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur +jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter +des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées, +ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche +nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se +disperse, dans toutes les mémoires. + + + + +X + + +Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant +ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims +secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la +cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses +trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner +dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que +l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que +nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui +choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles +qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou +demeure,--par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;--autour de +chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles +butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour +la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard, +l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un +instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force +proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à +évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des +abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne +permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu +constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à-dire +des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un +véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche. + + + + +XI + + +Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses +et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent; +d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines +prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la +grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée +de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne +alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires. +Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces +essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la +ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la +meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles +expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir, +oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible +sentier des fleurs qui les attendent. + + + + +XII + + +Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée +l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses +soeurs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y +opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir +l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent, +car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que +celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain +qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou +s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer, +et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale. +Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose, +souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle +est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il +faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent +sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est +retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu, +quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande +anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on +nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre +d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les +Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc +capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les +oeufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne +naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils +vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour +leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au +bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières +exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la +vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera +des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son +organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille +autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se +penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le +merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus +abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées +les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez +vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler. +D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise +ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si +nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à +réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais +indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée +contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions +trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent +le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une +catastrophe?--Dans la réalité--mais n'oublions pas que cette réalité +n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la +forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées +qu'elles ne le sont aujourd'hui,--dans la réalité, quand une reine n'est +pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours +nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui +la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses +ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que +demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir +compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la +multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en +obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou +trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que, +malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient +leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré, +parviennent à déposer quelques oeufs; mais de ces oeufs, comme de +ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles. + + + + +XIII + + +Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté +supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la +volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez +fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier. +Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y +saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu +d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un +grand désir général, qu'elle manifeste partout,--à savoir: +l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude +la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela +importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre. +Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de +débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le +sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne +pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce +rapport que l'histoire des triongulins du _Sitaris Colletis_. On verra +du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi +étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire. + +Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une +abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui +bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à +l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et +souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son +dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il +n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle. +Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la +nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le +dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et +approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.--Mais +sitôt qu'un oeuf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète +referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter +qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture. + +La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection +naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'oeuf +unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de +la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses +mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la +bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival, +s'est emparé de l'oeuf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier +vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car +le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément +à son oeuf, qu'il ne songe pas à se défendre. + +Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de +l'oeuf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans +l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas +qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils +nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la +nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le +prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un oeuf suffit +tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M. +Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures, +de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier +ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première +mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'oeuf, ou va +augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.» + + + + +XIV + + +Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans +l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté +consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et +générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il +fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait +à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée +supprime la vie même du meilleur, et le _Sitaris Colletis_ aurait depuis +longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux +intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et +prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts. + +Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente, +mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle +maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans +l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons +les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a, +qui les redresse? + +Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la +parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons +dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort +près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si +vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la +nature opérant en notre estomac, en notre coeur et dans la partie +inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de +la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les +plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des +interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent +jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous +occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille? +Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente, +comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à +l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les +multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce? +Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit +dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de +ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses +désirs? N'est-ce point là, peut-être, un des périls que court la race +humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui +veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il +bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le +tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces +forces et y ajoute son poids inattendu? + + + + +XV + + +Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la +nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce +qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres +précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent +aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais +prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on, +c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits +décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est +vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre +conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement +l'inscription _Inconnu_ qui décourage et impose le silence, nous y +gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie», +«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres, +comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de +«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on +veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y +avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous +pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec +une curiosité salutaire. + +Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un +de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot: +«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et +qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie, +énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire +sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est +capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se +maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons +en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard +fortuné qui survit à un million de hasards malheureux? + + + + +XVI + + +Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons +d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du +hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur +d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois +aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants +nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences +du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet, +qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des +embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de +ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que +l'_Amoeba_ qui guette avec une sournoise patience les jeunes +_Acinètes_ à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce +moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'_Amoeba_ +ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse +observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent +soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes +carnivores, aux _Droseras_ par exemple, qui agissent réellement comme +les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs +les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne +inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le +jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence +et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans +l'_Orchis Morio_, l'humble orchidée de nos contrées[1]; démontons la +double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent +toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour +il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons +aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du +_Pedicularis Sylvatica_; voyons à l'entrée de l'abeille tous les +organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces +mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et +qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de +la cible. + +Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin, +dans ses _Ethics of the Dust_, les habitudes, le caractère et les ruses +des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger +vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre +imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent +l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par +exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et +sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt +effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer, +l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel +bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la +croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte +et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les +étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline +dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop +étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une +vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux +ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et +particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous +ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en +elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude +la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent, +ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce +qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de +l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges +à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient +autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle +aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de +ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais +que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée, +les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence +des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru +moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante. + + +[1] Il est impossible de donner ici le détail de ce piège merveilleux +décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen, dans +l'_Orchis Morio_, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de +petites massues appelées _Pollinies._ Chacune de ces massues (elles sont +deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse +(_le Rétinacle_) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le +_Rostellum_) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se +pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar, +effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles +visqueuses. Les _Pollinies,_ grâce à la glu des rondelles, s'attachent à +la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux +cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient +droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée +voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac +membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le +_stigmate_ ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé +au-dessous du sac membraneux. Le génie de _l'Orchis Morio_ a prévu la +difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à-dire dans le peu de +temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se +transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche +et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui +contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de +telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il +se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre +sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime +du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: _De la +fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du +croisement_, 1862.) + + + + +XVII + + +Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui +ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et +soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de +la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au +contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en +attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce +d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou +la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part +d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui +finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à +croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par +moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où +il se trouve. + +Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien +que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois +l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui +passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que +nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se +tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là-bas son +inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons, +dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder +elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous +pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs +voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le +manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes. +Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau +reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en +admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement +dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous +tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense +nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses, +les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous +l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons +peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il +règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit +aux deux soeurs irréconciliables les armes magnifiques ou familières +qui bouleversent et qui ornent son sein. + + + + +XVIII + + +Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite +à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant +que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie +même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est +impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins +dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin +grâce à eux seuls. + +Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et +que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui +nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont +tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce +qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes +surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience, +le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même +temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées +qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler. + + + + +LIVRE V + +LE VOL NUPTIAL + + + + +I + + +Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la +reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires +pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches +différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice, +ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les +plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait +employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à +écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour +de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires, +l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins +pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans +ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser +notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence. + +Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la +ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de +miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le +contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent +tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a +jamais réussi à rendre féconde une reine captive[1]. Les amants qui +l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu +d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient +avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans +leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les +plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui +coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et +ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze +heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et +surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes +bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se +précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en +aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus +l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire +un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un +seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le +mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les +autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt +sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale. + + +[1] Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder +artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable +opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité +de ces reines fut restreinte, et éphémère. + + + + +II + + +Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature. +Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents +mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent +quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle +produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix +colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix +mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte +unique pour lequel ils sont nés. + +En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail +incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté +vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable +que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit +des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les +organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à +tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni +les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les +moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous, +multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,--quitte à +ajouter à mi-voix:--«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me +regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on +retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore, +dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé. +De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans +les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se +dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux +allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses +yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme, +au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et +privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à +peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur +apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer +le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont +les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles +sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi +eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la +présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans +l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit. +La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses +trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces +mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de +la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs +antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents +cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille. +Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout +entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au +travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie +dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient +patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de +la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une +figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit +cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour +entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre +avec deux ou trois points d'une lumière incertaine. + + + + +III + + +Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille, +qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel. +Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et +le retour meurtrier de l'épouse. + +Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à +l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace +nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un +peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la +dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec +l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où +le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer +çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent +de l'aurore. + +Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des +butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières +affolées, selon qu'elle laisse des soeurs dans la ruche ou qu'il +n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons, +revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a +marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume +qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de +l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les +autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin, +autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu +l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en +proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et +plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se +déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de +l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort +l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et +l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates +abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles +reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et +se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle +atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui +pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe +inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les +vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou +misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il +ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe +infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que +l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et, +qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé +tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour. + + + + +IV + + +La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire, +une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que +l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on +transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne +tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité +primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des +hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre, +l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se +détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et +tombe dans l'abîme. + +La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir +de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle +à l'avenir de la ruche. + +Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les +certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de +tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement +étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et +rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si +vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain +aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les +lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la +stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité +des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un +principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le +principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de +garder, à titre d'exception, un reste d'existence. + +C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les +variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans +l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la +sélection, dans la succession géologique et dans la distribution +géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme +partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente, +économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et +inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et +mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait +devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple +de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes +difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles. +Il est vrai que tout cela se passe dans notre oeil qui ne reflète +qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien +ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses +résultats égarés. + +En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de +s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux +forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent +certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent +rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence. + + + + +V + + +Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos +règles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien +au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine +brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se +trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans +celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y +sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du +nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans +hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement +inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui +s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant, +est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir +n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales +aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles +paraissent relativement si claires et si précises? + +Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par +tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet +idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à +représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici +qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui +lui paraît être le chef-d'oeuvre de cette nature même. Mais à présent +qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore +obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et +une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se +renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi +impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières. +Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il +voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen +plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves. + +Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même +qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne +saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui +n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne +paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan +qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon +pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand +il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se +transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément +dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus, +les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie, +car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent +au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent +pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le +mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la +vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus +haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement +dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces +sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience +décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon +cette vérité, il attendra,--durant des siècles, s'il est +nécessaire,--qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à +des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les +autres. + +En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet +dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et +s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop +souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire +et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est +toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet +d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute +que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la +mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait +vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et +naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il +accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme; +de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux +autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès +l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus +méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve +à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux +premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les +autres le sont dans tout ce qui l'entoure. + + + + +VI + + +Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous +occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que +l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible +qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois +les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres +lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des +premières. + +Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de +courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes +d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne +des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il +l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la +suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse. + +Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que +frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées +de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de +promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre +autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces +rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation +insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la +tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité +récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont +affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et +bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi +grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au +moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé +là, leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence. +Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête, +reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais +encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination +attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles +attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre +logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si +différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui +portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des +résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de +circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus +parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns +jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à +nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit +éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est +pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer +simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un +régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des +merveilles. + +Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine +haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se +forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes +les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre +et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la +nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a +point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine +pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se +débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui +entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin +les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter +au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup +plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que +le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son +dernier jour, viendront un à un, au passage des oeufs, accomplir dans +l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle +dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui +fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours +après l'accouplement, elle dépose ses premiers oeufs, et aussitôt le +peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe, +renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie, +elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est +pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches +de la mort. + + + + +VII + + +Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions +rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de +la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes, +solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue +dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette +sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence +auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière +immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable +le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses +mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et +d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux +petites vies fragiles. + +La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que +nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par +comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces +deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage +resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous +l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation +croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si +particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans +l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement +ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent +d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent +l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez +vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de +l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces +magnifiques. + + + + +VIII + + +«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir +au-dessus de la vérité?» + +Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous, +non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous +ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous +entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion, +quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se +montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce +motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche +point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui +où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que +nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur +réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les +rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces +générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait +naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui +viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est +dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que +l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient +pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions +sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le coeur et la raison +où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin +d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est +l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si +haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en +approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si +haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni +au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose +comme de la beauté en suspens. + + + + +IX + + +Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie +volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons +qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les +yeux,--il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en +représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres +de vérités,--est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons +l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion +de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins +l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup +désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres +vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne +serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises +aujourd'hui tous les esprits de bonne foi. + +Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut +avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous +l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous +en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là, si nous en +induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a +nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail +matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des +incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication +nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la +fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans +le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette +explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu, +j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus +grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent +aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces +noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la +nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la +tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans +son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace +plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les +yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire +qu'elle se trouve. + +Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine +toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour +entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que +nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous +avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera +grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous +découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine, +nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop, +pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre +raison et notre coeur possèdent de plus puissant et de plus audacieux. +Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera +pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou +l'inanité du but de la nature. + + + + +X + + +"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des +grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui +dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout +trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le +subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et +auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui +pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en +souriant, l'amour qui ouvre notre coeur, la mort ou la tristesse qui +le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe +et charmant, où l'on voit, comme dans la _Psyché_ de Corneille, «des +berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît +et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre +les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille +avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix. +Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant +cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non +pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui +les dépasse un peu. + +«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en +Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et +sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se +montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au +nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la +hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans +édifiaient une meule. + +«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette +chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument +heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule +de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte +de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent +sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des +esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la +lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et +la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui +les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et +le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent +harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts +qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents. + +«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop +caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en +Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique, +d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence +humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les +chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les +femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas +déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le +paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas +une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le +résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment +dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci +que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée +profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement +peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté +ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la +vérité.» + + + + +XI + + +«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage +des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le +rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se +moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du +boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille. + +«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la +terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de +bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par +conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes +le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode +encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous +voyez là. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet +hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices +ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces, +médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux +interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les +rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le voeu secret de +tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le +malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande +infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises. +Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont +pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres +une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets, +ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté +et l'avarice dont ils ont souffert. + +«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des +tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné +d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de +la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule +sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne +croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais +regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre +craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de +l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer. +Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce +grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été +dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge. +J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné +longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se +remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité +pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma +belle-soeur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne +m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon +sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le +poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse. +Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je +le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et +n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait +de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses +inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante. +Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir +tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un +tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne. +Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la +vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits +les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et +éprouver. + + + + +XII + + +«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne +rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite. +Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le +premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande +force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle +seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont +plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme +une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils +vivaient de pain noir, d'eau et de racines....» + +«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible; +l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit +dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes +nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la +vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut +trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas +cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des +pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La +Bruyère.--«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse +demi-bête, murmurai-je.--» «Vous parlez ainsi selon la première +apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons +pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont +petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà +meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et +persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi +dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que +pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais, +au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du +reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où +on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un +peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un +point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par +l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance +entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne +aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres +dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où +se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de +conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de +l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que +l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée. + +«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si +fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus +d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous +savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous +connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle +grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde. +C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu +et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse +déjà. Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes +débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur +à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à +laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous +n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement, +qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être +stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous +n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous +l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond +de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la +série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans +un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence +éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel. + +«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle +nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a +autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve +partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce +principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu +qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations +et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu, +Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et +tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est +à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus +docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui; +et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux +aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.» + + + + +LIVRE VI + +LE MASSACRE DES MALES + + + + +I + + +Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud, +si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par +une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance +excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et +ruineuse des mâles.--Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les +prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant +carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires, +prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées, +obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés, +ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice, +mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de +l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils +choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la +demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules +ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les +rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et +réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la +campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible +d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont +un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un +pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un +quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible, +écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les +ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure +affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui +sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à +un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont +tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils +s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille. +Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et, +toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux +celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent +comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à +pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille +jusqu'au prochain repas. + + + + +II + + +Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un +matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles +ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le +donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des +travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt +prononcé, il emplit tous les coeurs. Une partie du peuple renonce au +butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'oeuvre de justice. Les gros +oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères +sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges +irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas +leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur +paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils +s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux +avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en +leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y +réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur +des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du +trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons +réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire +complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente +broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la +ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre +odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des +aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit +rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans +le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites +effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à +lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax, +à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une +fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes, +mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se +défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux +coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement, +au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point +prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un +tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont +si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au +fond de notre coeur, revient en toute hâte et demanderait grâce,--mais +inutilement--aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde +et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs +tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux +noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de +l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance, +ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns +succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou +trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins +atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et +où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de +misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans +l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés +par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche +implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le +lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où +s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la +race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant. + + + + +III + + +Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies +du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal. +Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les +imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives, +celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas +abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent +et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de +l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère, +parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement +enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les +premières neiges. + +Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le +travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait +déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le +corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans +sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux +jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude, +accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour +compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les +murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau +de cire blanche incorruptible.--On cesse de bâtir, les naissances +diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours +s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin, +les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de +travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi +avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la +menace froide de l'hiver. + +L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a +offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses +en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de +lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une, +mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'oeil aux +colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors +superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes, +toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les +demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre +les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors +au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui +renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés, +la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de +sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules +scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un +troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe. +Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner, +elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle. +La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent +les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une +manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle +s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie +hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée[1]. Par le +bruissement concerté de leurs ailes, petites soeurs survivantes des +flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les +fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur +sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de +printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon +de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme +première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles +qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines, +qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes, +de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une +pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de coeurs. Il +tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le +soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte +entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes +et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que +l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui +joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se +ranimer. + + +[1] Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos contrées dure +environ six mois, c'est-à-dire d'octobre au commencement d'avril, +consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel. + + + + +LIVRE VII + +LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE + + + + +I + + +Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence +engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement +de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante +des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais +immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois +remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les +mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons +étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit, +dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre, +de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement +pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont +représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul +fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles +aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire: +nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en +elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se +rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle +destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise. + +Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des +entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument +pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite +vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais +invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les +circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par +exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons +qu'elles sont capables de raisonner.» + +Cet argument, que Romanes appelle «_The question begging argument_», et +qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus +dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien +considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup +de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne +puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et +descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de +mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre +esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui +rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la +routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont +répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine +formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une +espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de +certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à +récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue, +mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et +en abondance aux environs de leur logis. + +Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de +donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son +intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de +véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le +pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à +l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément, +répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est +évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des +vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque +tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre. +Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant +sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses +qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères, +retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs soeurs, et voilà +que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et +incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être +inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol +est si voluptueusement et si somptueusement accueilli. + + + + +II + + +Voici cent ans à peine, c'est-à-dire depuis les travaux de Huber, qu'on +a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les +premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit. +Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres +mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle +et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se +passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la +mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les +perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont +révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère +et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que +notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et +nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait +prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons +ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y +soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas +que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de +pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière +universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur +l'histoire d'un peuple? + + + + +III + + +Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de +l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ +éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des +variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un +observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à +peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de +notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui +n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents +des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations +matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais +comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale, +sociale, religieuse, politique et économique? + +Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous +permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des +Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes +les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des transformations +physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales +plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour +l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement +dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais +au fond, qu'il s'agisse de l'_Apis Dorsata_, la plus grande, ou de +l'_Apis Florea_, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le +même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances +auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas +beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un +Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous +ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce +moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable +et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les +faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des +plus significatifs suffiront. + + +[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification +scientifique: + + Classe -- Insectes. + Ordre -- Hyménoptères. + Famille -- Apides. + Genre -- Apis. + Espèce -- Mellifica. + +Le terme _Mellifica_ est celui de la classification linnéenne. Il n'est +pas des plus heureux, toutes les _Apides_, sauf peut-être certaines +espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: _cerifera_; Réaumur, +_domestica_; Geoffroy, _gregaria_. L'_Apis ligustica_, l'abeille +italienne, est une variété de l'_Apis Mellifica_. + + + + +IV + + +Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui +correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection +extérieure de la communauté. + +Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et +livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes +tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et +sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que +le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air. +Aux Indes, l'_Apis dorsata_ ne recherche pas avidemment les arbres creux +ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une +branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions +s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu +quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux, +revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à +l'air libre au milieu d'un buisson[1]. + +Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites +fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement +occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui +travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'_Apis dorsata_ +suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon. + +Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et +davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la +colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et +tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode +primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné +l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos +hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui +n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une +habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord +une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences +et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle +et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne. +On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de +l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain. + + +[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims secondaires et +tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins prudents que +l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et +sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en qui +l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la +rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces +essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont +rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences +de la nature. + + + + +V + + +Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure +néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment +variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la +ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de +parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un +ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté +elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois +déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle +adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire +gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un +phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait +extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot. +Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas +avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une +substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de +notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une +cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance +pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un +rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et +concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan +ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est +qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui +l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui +doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits +renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de +murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour +et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes +irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler +et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes +qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'oeuvre est inespérée, mais +fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine +qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité +même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de +démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel +donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des +années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond +en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait +pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui +surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une +providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les +abeilles dans nos ruches modernes[1]. + + +[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des constructions de +l'abeille, signalons en passant une particularité curieuse de l'_Apis +florea_. Certaines parois de ses cellules à mâles sont cylindriques au +lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achevé de +passer de l'une à l'autre forme et d'adopter définitivement la +meilleure. + + + + +VI + + +La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas +immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à +constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles +traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et +qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais +à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est +d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de +l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation +politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche +peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par +exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au +lieu que notre _Apis mellifica_, en élève, au plus, dix ou douze. +Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on +découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines +vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une +évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à +fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille +chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore +incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité +multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et +chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont +probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une +dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les +moeurs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat +d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et +les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république +sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti, +comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en +Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses +habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que +l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au +jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à +la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée, +l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de +provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient même à entretenir son +activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail. + + +[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation aux +circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais +immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où +durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent +complètement de visiter les fleurs. + + + + +VII + + +Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là +quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se +persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable, +hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme. + +Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le +spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos +propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe +attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la +nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état +plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un +fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite +l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à +faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il +n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de +nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité +de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait +qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile, +mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous +mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la +confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté +encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire. + +Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme. +Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui, +à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer +sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que +dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de +celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les oeuvres +des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui +n'existe pas, et tant de pages du XVIIe siècle qu'amoindrit la pensée du +dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de +vanités et de mensonges. + +Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon +qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait +naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier +qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle +ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction +nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses, +il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est +qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était +prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans +une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous +sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que +les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le +devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour +la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient +peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche. +Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou +très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses +côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce +qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas +intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette +hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode +plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la +terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue +des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si +nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît, +mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus +nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la +fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que +la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se +débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger. + + + + +VIII + + +Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée +verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées +de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai +revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos +désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de +Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres +multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon +poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces, +des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied +d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en +quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le +long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris +les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne +regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes +malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles +porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des +insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et +souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos +abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois +minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes +primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de +cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les +déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des +corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de +soie et de perles, d'une princesse byzantine. + +A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu +de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la +Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang +de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui +sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des +graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle, +volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les +Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui +transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les +Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de +pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières. +L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux +fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du +pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser +royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de +toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la +Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des +demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les +ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés +à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une +larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes +et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous +sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui +attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent. + + + + +IX + + +On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages. +Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un +jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on +n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme, +éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de +l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été +méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle +toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des +histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous +entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons +de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un +peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous +marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension +plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons +déjà, celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixés +et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres +descendent d'un ancêtre unique. + +Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une +petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée +_Prosopis_, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont +seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui. + +L'infortunée _Prosopis_ est à peu près à l'habitante de nos ruches ce +que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes. +Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez +devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la +plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus +de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les +visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout +s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois +dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des +broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est +élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un +dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue +alors que toutes ses soeurs sont vêtues de toisons chaudes et +somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas +de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur +défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des +Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses +petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter +dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses +pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses +mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois, +ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle +tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement +agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants +qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin +qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle +s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu. + + +[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et +_apites_ que nous emploierons tour à tour et que nous empruntons à la +classification de M. Émile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes +les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la première de ces +familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Méliponites_, les +_Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment +les diverses variétés de nos abeilles domestiques. + + + + +X + + +Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions +voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un +plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils, +houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se +développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions +utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures +chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une +telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre, +moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives +hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance, +l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale. + +Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans +ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire. +Un certain nombre de ses soeurs, appartenant à des races déjà mieux +outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la +merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile +centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par +hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure, +c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles +est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a +ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la +victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a +fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut +plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race[1]. + +Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop +catégorique les _Apides solitaires_, pareil à une flamme écrasée sous +l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct +social. Çà et là, dans des directions inattendues, par éclats timides et +parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le +bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe. + +Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus +immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste, +précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu +plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est +réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à +l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se +voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier +coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct +rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé? +Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle +tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur +cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle. +Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose +qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands +dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un +sommeil équivoque qui est presque la mort. + + +[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les +Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est obligé +d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_) à propos de +l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé +d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type, +et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les +naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté +n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait +qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de +récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.» + + + + +XI + + +Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui +taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires. +Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques +individus d'une espèce particulière, (_Xylocopa Cyanescens_), groupés +frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun. +Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais, +chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà +invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et +jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première +ligne obscure de l'amour. + +Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les +Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes +et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies +nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire +formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun, +profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul, +sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours +d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même +endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa +rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche +uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la +simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même +localité.» + +Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de +lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau +dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des +précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine; +mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers +séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du +travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule; +mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du +travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir +chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce +travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si +plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de +rôle.» + +Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui +séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la +mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie +active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court, +elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction. +N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et +voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une +atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs. + + + + +XII + + +Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais +pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès +les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver +commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un +buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au +monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le +lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les +garnit de miel et de pollen, pond, couve les oeufs, soigne et nourrit +les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de +filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et +dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être +augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît. +La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la +tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille +mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est +toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le +cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles, +l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout, +différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre +éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne, +ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur +passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule +femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude +et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste +pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.--Nous ne +la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant, +fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va +s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe, +toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe, +l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre +abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites, +qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux. + + + + +XIII + + +Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement +unique[1], des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y +sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement +oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus +soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme; +dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air. + +Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la +prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on +introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles. +L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les +deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé +ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce +point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie +précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est +manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au +Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches +de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à +l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi +longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne +peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des +jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci. + +C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la +plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de +cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans +chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre +imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal +explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le +voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il +fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les +plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore +que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux. +Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par +exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs +semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la +solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et +faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à +leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils +du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons, +hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles +à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on +donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores +artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les +accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment +adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite? +Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant +renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons +répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur, +voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les moeurs de +certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes, +nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers +peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs +ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux +travaux de l'auteur des _Mémoires_ n'ont rien changé à leurs habitudes, +et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le +délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins +de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu, +bourdonneront demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes. +Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'oeil du temps que nous +examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une +seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature. + + +[1] Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la +maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites. +Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne +pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les +reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même +ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande +ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever +les Mélipones sous notre climat. + + + + +XIV + + +Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez +nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit +irréprochable dans la ruche. Un chef-d'oeuvre, la cellule hexagonale, +y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait +impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être +vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que +l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à +notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la +logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel. + +Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'oeuvre. Déjà, nous avons noté à +la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes, +parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles, +la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le +manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la +société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes +masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir, +et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier +essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc. + +De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque +toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous +ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis +des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps +des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à +contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les +plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le +commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel, +assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des +reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de +bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de +l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs +rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque +régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la +règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races +septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes, +opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer +de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique +routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims +secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou +auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs +misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement +affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement +développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos +abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes +nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette +habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection +artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les +boeufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les +pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une +race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel +et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen. + + + + +XV + + +Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement +conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il +y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu +de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses +erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici, +chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux +abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes +circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient +aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas +amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des +ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort, +le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui +s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée +et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très +ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi. +L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les +moi à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui +portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent +arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme +nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. +Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose. + + + + +XVI + + +Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre +intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous +la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et +des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter +remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement, +presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la +vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce +qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre +société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre +étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste +organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous +sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la +terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et +insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population +totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part +des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes, +condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts +étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent +servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des +oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres +appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à +des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne +poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles +toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y +font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une +d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de +stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de +position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur, +née des mornes fatigues du repos, la réveille. + + + + +XVII + + +L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise, +puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la +direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre +la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort, +l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances +favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à +sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs +l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On +dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les +individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein +d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et +l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité +puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui +habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers, +toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans +l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée +de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais +il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir +l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît +pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin +avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui +évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière. +Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul +qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales +et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les +espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son +mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien, +sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est +assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement +et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand +les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse +spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour +ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et +de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos +grandes passions et de nos destins orgueilleux. + + + + +XVIII + + +Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi +bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres. +Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre +monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à +cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route +comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une +révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne +et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions, +les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de +consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois +et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à +notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en +nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est +possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est +impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est +par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang +pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait +que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à +l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette +incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti. + + + + +XIX + + +Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un +anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non +plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les +promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à +nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus +humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de +durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de +quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se +mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une +leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut +vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus +manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou +modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent +pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles +d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le +mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève +aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne +croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le +lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les +autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et +dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est +inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous +les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps, +que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses +de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce +globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous +ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, +raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; +car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous +lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres, +l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent +la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus +précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La +flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil +que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le +monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous +ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons. +Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de +sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous +demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son +épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant, +le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les +autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est +nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les +ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous +tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule +ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel +qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la +puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles +vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à +elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités +chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme +incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude +du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos +passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa +propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des +expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle +visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à +bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir +réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue +sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus +désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa +recherche. + + + + +BIBLIOGRAPHIE + +Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous +nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages +les plus intéressants: + +1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE + +_a_) LES ANCIENS + +Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire) +_passim._ + +Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi. + +Virgile.--Georg., l. IV. + +Pline.--Hist. nat., l. XI. + +Columelle.--De re rustica. + +Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc. + +_b_) LES MODERNES + +Swammerdam.--Biblia naturæ, 1737. + +Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712. + +Réaumur.--Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740. + +Bonnet (Ch.).--OEuvres d'histoire naturelle, 1779-1783. + +Schirach (A.G.).--Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber +nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767. + +Janscha (A.).--Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773. + +Hanter (J.).--On bees, philosophical transactions, 1732. + +Huber (François).--Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc. + +2° APICULTURE PRATIQUE + +Dzierzon.--Théorie und praxis des neuen Bienen freundes. + +Langstroth.--The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant +(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original). + +Layens (Georges de) et Bonnier.--Cours complet d'apiculture. + +Cheshire (Frank).--Bees and bee-keeping, vol. II, Practical. + +Bevan (Dr E.).--The honey bee. + +Cowan (T.W.).--British bee-keeper's guide book. + +Cook (A.J.).--Bee-keeper's guide book. + +Root (A.).--The A B C of Bee culture. + +Alley (Henry).--The Bee-keeper's Handy book. + +Collin (Abbé).--Guide du propriétaire d'abeilles. + +Dadant (Ch.).--Petit cours d'apiculture pratique. + +Bertrand (Ed.).--Conduite du rucher. + +Weber.--Manuel pratique d'apiculture. + +Hamet.--Cours complet d'apiculture. + +Bauvoys (de).--Guide de l'apiculteur. + +Pollmann.--Die Biene und ihre Zucht. + +Simmins (S.).--A modern bee farm. + +Vogel (F.W.).--Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker. + +Von Berlepsch (Baron A.).--Die Biene und ihre Zucht. + +Jeker, Kramer und Theiler.--Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc. + +3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES + +Cheshire (F.).--Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific. + +Cowan (T.W.).--The Honey bee. + +Perez (J.).--Les abeilles. + +Girard.--Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions). + +Shuckard.--British bees. + +Kirby and Spence.--Introduction to Entomology. + +Girdwoyn.--Anatomie et physiologie de l'abeille. + +Cheshire (F.).--Diagrams on the anatomy of the Honey bee. + +Gundelach.--Die Naturgeschichte der Honigbiene. + +Büchner (L.).--Geistes Leben der Thiere. + +Bütschli (O.).--Zur Entwicklungsgeschichte der Biene. + +Haviland (J.D.).--The social instincts of bees, their origin and natural +selection. + +4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES + +ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC. + +Ed. Brandt.--Recherches anatomiques et morphologiques sur le système +nerveux des insectes hyménoptères. (_Comptes rendus de l'Académie des +sciences_, 1876, t. LXVXIII, p. 613.) + +Dujardin (F.).--Mémoires sur le système nerveux des insectes. + +Dumas et Milne-Edwards.--Sur la production de la cire des abeilles. + +Blanchard (E.).--Recherches anatomiques sur le système nerveux des +insectes. + +Brougham (L.R.D.).--Observations, demonstrations and experiences upon +the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856). + +Cameron (P.).--On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc. +of Glasgow, 1888). + +Erichson.--De fabrica et usu antennarum in insectis. + +Lowne (B.T.).--On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans., +1879). + +Waterhouse (G.K.).--On the formation of the cells of Bees and Wasps. + +Von Siebold (Dr C.T.E.).--On a true Parthenogenesis in Moths and Bees. + +Leydig (F.).--Das Auge der Gliederthiere. + +Schonfeld (Pastor).--Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890. + +Assmuss.--Die Parasiten der Honigbiene. + +5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES + +Blanchard (E.).--Métamorphoses, moeurs et instincts des insectes. +--Histoire naturelle des insectes. + +Darwin.--Origin of species. + +Fabre.--Souvenirs entomologiqnes (3 séries). + +Romanes.--Mental evolution in animals. +--Animal intelligence. + +Lepeletier Saint-Fargeau.--Histoire naturelle des Hyménoptères. + +Mayet (V.).--Mémoire sur les moeurs et les métamorphoses d'une +nouvelle espèce de la famille des Vésicants (_Ann. Soc. entom. de +France_,1875). + +Müller (H.).--Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes. + +Hoffer (E.).--Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln. + +Jesse.--Gleaning in natural history. + +Lubbock (Sir J.).--Ants, bees, and wasps. +--The senses, instincts and intelligence of animals. + +Walkenaer.--Les Halictes. + +Westwood.--Introd. to the study of insects. + +Rendu (V.).--De l'intelligence des animaux. + +Espinas.--Animal communities. + +Girard (M.).--Traité élémentaire d'entomologie, etc. + + + + +TABLE + +LIVRE PREMIER + +AU SEUIL DE LA RUCHE + +LIVRE II + +L'ESSAIM + +LIVRE III + +LA FONDATION DE LA CITÉ + +LIVRE IV + +LES JEUNES REINES + +LIVRE V + +LE VOL NUPTIAL + +LIVRE VI + +LE MASSACRE DES MÂLES + +LIVRE VII + +LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE + +BIBLIOGRAPHIE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES *** + +***** This file should be named 38527-8.txt or 38527-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/2/38527/ + +Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at +http://www.freeliterature.org (From images generously made +available by the Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/38527-8.zip b/old/38527-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..29e1ddc --- /dev/null +++ b/old/38527-8.zip |
