summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38527-0.txt6846
-rw-r--r--38527-0.zipbin0 -> 146683 bytes
-rw-r--r--38527-h.zipbin0 -> 495932 bytes
-rw-r--r--38527-h/38527-h.htm7016
-rw-r--r--38527-h/images/cover.jpgbin0 -> 345002 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/38527-8.txt6867
-rw-r--r--old/38527-8.zipbin0 -> 145471 bytes
10 files changed, 20745 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38527-0.txt b/38527-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..70d00bc
--- /dev/null
+++ b/38527-0.txt
@@ -0,0 +1,6846 @@
+The Project Gutenberg eBook of La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: La vie des abeilles
+
+Author: Maurice Maeterlinck
+
+Release Date: January 8, 2012 [eBook #38527]
+[Most recently updated: May 20, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Annemie Arnst and Marc D'Hooghe
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***
+
+
+
+
+LA VIE DES ABEILLES
+
+par
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1901
+
+
+<i>A MON AMI</i>
+
+_ALFRED SUTRO_
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+AU SEUIL DE LA RUCHE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevage
+des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il
+est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens
+et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé
+Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook,
+Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van
+Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.
+
+Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'_apis
+mellifica, ligustica, fasciata,_ etc., ni d'un recueil d'observations ou
+d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous
+ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir
+ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain
+nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt
+années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop
+spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard,
+comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on
+connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer,
+selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont
+occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et
+imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la
+ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici
+longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus
+intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de
+l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur
+de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines
+sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune
+d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui
+ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute
+vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les
+faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de
+quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une
+façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans
+un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce
+livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu
+près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime
+sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre.
+Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment
+encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier.
+Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à
+l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous
+arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de
+leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les
+fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à
+ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est
+une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et
+satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est
+probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce
+monde.
+
+Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je
+croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais
+guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de
+l'_Insecte_, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre
+auteur de _Force et Matière_, dans son _Geistes Leben der Thiere_[1].
+Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est
+assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits
+légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le
+soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses
+héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches
+bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que
+notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de
+l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges
+laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut
+de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent
+préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation
+énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je
+le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos
+points de vue et nos buts sont fort différents.
+
+
+[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence dans leur
+_Introduction to Entomology_, mais elle est presque exclusivement
+technique.
+
+
+
+
+II
+
+
+La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en
+débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des
+plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société,
+sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages
+prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron,
+Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du
+philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant
+cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux
+déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais
+c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer,
+c'est-à-dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des
+_Géorgiques_ de Virgile.
+
+Son histoire ne commence qu'au XVIIe siècle avec les découvertes du
+grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce
+détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand,
+Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que
+la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les
+attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam
+inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le
+microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier
+les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et
+de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et
+du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en
+la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des
+planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer
+plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble
+Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut
+à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où
+de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout
+à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand
+ouvrage _Bybel der Natuure,_ que le docteur Boerhave, un siècle plus
+tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de _Biblia
+naturæ_ (Leyde, 1737).
+
+Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule
+d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton,
+et réserva aux abeilles un volume entier de ses _Mémoires pour servir à
+l'histoire des insectes_. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il
+est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu
+bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs
+anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation
+des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs
+vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il
+consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la
+ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi
+l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu
+toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur
+[oe]uvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent
+que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les
+recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de
+Schirach (qui résolut l'énigme de de l'œuf royal); mais je me borne
+aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le
+classique de la science apicole d'aujourd'hui.
+
+Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse.
+Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait
+contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide
+d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie
+entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des
+victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme
+l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait
+qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les
+regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à
+ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel,
+à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre
+voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les
+plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme
+pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à
+espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science
+apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui
+doit point. Ses _Nouvelles observations sur les abeilles_, dont le
+premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet,
+et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le
+trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y
+trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre
+on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des
+abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou
+prendre en défaut une seule de ses observations principales qui
+demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais
+bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la
+parthénogenèse, c'est-à-dire la parturition virginale des reines, et
+imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle
+l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel,
+sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un
+instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très
+imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente
+le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès
+extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan,
+Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations
+précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire
+et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le
+meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire
+mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à
+leurs besoins. De Hruschka trouve le _Smélatore_, qui, par l'emploi de
+la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons,
+etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité
+et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs
+ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin
+l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection
+à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le
+maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner
+d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des
+saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques
+ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les
+naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la
+remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un
+peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole
+pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et
+toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille
+cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les sœurs du bon
+couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les
+appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs
+demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte
+inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre
+fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un
+mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu
+que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers
+les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,--trop vaste
+pour être discerné et trop étranger pour être compris,--elles regardent
+plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir,
+dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à
+nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise
+par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une
+heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins
+précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.
+
+Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à
+aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de
+cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la
+Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des
+couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets,
+ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses
+horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés
+le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une
+cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux
+poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses
+écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses
+maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes
+d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent
+pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches,
+ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et
+méticuleusement vert, de pelouses fleuries.
+
+Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,
+
+ "Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
+ Et comme ces derniers satisfait et tranquille",
+
+aurait dit La Fontaine, s'était retiré là, où la vie semblerait plus
+étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie.
+Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,--car le sage ne connaît point
+les grands dégoûts,--mais un peu las d'interroger les hommes qui
+répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules
+questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois
+véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe,
+consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée
+et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille
+qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
+plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les
+expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des
+abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la
+maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches
+cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les
+étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un
+canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de
+peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et
+de prés.
+
+En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux
+fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une
+signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de
+l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où
+rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule,
+affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait
+entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le
+foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à
+l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante,
+les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la
+vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi
+bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient
+encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour
+ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices
+presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur
+elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un
+globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la
+ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au
+travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands
+épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de
+l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et
+le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du
+sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous
+les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les
+habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte
+qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne
+s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré
+tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de
+l'ouvrir et d'y jeter un coup d'œil général, il suffit de savoir
+qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers
+d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de
+quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique
+et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le
+départ plus ou moins volontaire de la mère régnante.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion
+qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises
+redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une
+légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces
+piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi
+la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du
+désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du
+soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin
+éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles
+tirent de ses heures bienfaisantes.
+
+Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni
+ne respecte le caractère et les mœurs de ses habitantes, la ruche se
+transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme.
+Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour
+la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de
+beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se
+laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne
+reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent
+pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent
+leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une
+attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se
+défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle
+à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et
+pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin,
+elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de
+miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder
+ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est
+détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation[1], est d'abord
+assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une
+activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme
+étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences,
+d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes
+intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre
+qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des
+grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les
+vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de
+mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas
+les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et
+rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et
+d'or, de mille calices épanouis.
+
+Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule
+transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui
+n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin,
+pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure
+encombrée.
+
+Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut
+apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait
+les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser
+autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait
+quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait
+aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on
+démêle l'activité multiple de cette inertie.
+
+En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille
+sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et
+celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre
+les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la
+plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous
+rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour
+l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la
+nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce
+travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi,
+un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la
+ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à
+travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont
+élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs,
+comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de
+mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la
+multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue
+de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle
+expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de
+solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible
+aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter
+pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu
+n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un
+moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un
+sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie.
+Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On
+retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les
+états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas
+de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit
+même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle
+vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons).
+Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les
+Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés,
+à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où
+l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la
+république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et
+immortelle de l'avenir.
+
+
+[1] On appelle _ruche d'observation_, une ruche vitrée munie de rideaux
+noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul rayon, ce
+qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et
+sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue
+extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui
+habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail,
+récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et
+prospérer.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à
+l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la
+nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté,
+c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il
+n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature
+dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont
+immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés
+sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle
+tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même
+temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la
+liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la
+société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses
+membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part,
+il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt
+personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices,
+qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la
+civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables
+à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des
+œufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec
+acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des
+vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus
+en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas
+à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une
+chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle
+abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection
+architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons
+sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au
+progrès de l'espèce.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+L'ESSAIM
+
+
+
+
+I
+
+
+Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la
+torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers
+jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les
+pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis
+le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de
+miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les
+mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les
+rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le
+soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées
+ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le
+seuil, où le froid les décime.
+
+Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle
+sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son
+devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la
+tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il
+va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette
+ville, c'est son œuvre, et c'est elle tout entière.--Elle n'en est
+pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y
+donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses
+sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous
+appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle
+réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique
+organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté.
+Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui
+l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses
+dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui
+succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&&&& sont sortis de
+ses flancs.
+
+
+
+
+II
+
+
+"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas
+semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid
+avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration
+reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de
+l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les
+angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des
+phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances
+toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait
+tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître.
+
+Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à
+quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la
+vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des
+naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui
+illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la
+nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève
+royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur
+mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores,
+l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la
+première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau
+ses jeunes sœurs qui chantent le chant des reines. D'autres fois,
+quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues,
+pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il
+ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance
+impériale.
+
+Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît,
+apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout
+ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été,
+tolère-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son
+amant--la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis,
+maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et
+scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres,
+insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus
+tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur
+massacre général et simultané.
+
+Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il
+distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les
+nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et
+ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs
+ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent
+l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons,
+aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les
+rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des
+fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves
+et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les
+édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la
+nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation
+du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide
+formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est
+mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et
+des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres
+aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité
+du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les
+adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les
+rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les
+ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée.
+
+Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice
+annuel au génie de l'espèce,--je veux dire l'essaimage,--où un peuple
+entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne
+soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses
+demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin
+l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui,
+conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine
+parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville
+bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité.
+Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure,
+est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle
+assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il,
+cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un
+devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir?
+
+Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde;
+nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font
+ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs
+ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons
+les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se
+hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de
+la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les
+autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction.
+Mais que l'œil s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la
+complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de
+l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des
+causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie.
+
+
+
+
+III
+
+
+Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux
+exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui
+nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement
+contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre
+espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou
+quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à
+l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un
+moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et
+effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie.
+Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment
+attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la
+famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent
+point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après
+le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt
+mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine
+d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir
+les larves et les nymphes.
+
+Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation
+héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et
+cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons
+de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car
+nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les
+phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux
+et dans le triple œil cyclopéen de leur front, mais telle que nous la
+verrions si nous avions leur taille.
+
+Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome,
+descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de
+gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues
+dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions
+gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à
+aucune construction humaine.
+
+Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche,
+virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de
+cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier
+durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges,
+jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les
+fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout
+autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et
+immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose
+déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera
+qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit
+encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes
+vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin
+de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique
+ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et
+s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la
+reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les
+œufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves,
+quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent
+des milliers de nourrices[1]. Enfin, au saint des saints de ces limbes,
+les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très
+vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure,
+enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries
+dans les ténèbres.
+
+
+[1] Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts. Ce
+sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple,
+strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la
+place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la
+ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de
+très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers
+d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor
+accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car
+chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très
+vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut
+corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété
+d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et
+d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques
+d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le
+travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter
+des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le
+plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de
+s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans
+celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la
+notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave
+ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est
+souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée.
+
+
+
+
+V
+
+
+Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui
+décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les
+hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des
+ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à
+qui leur est soumis.--Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès
+l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait
+connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières
+gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante
+une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement.
+Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en
+effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et
+s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se
+forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un
+regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la
+nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons
+de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule.
+S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si
+elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel,
+ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus
+doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui
+monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure,
+et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de
+leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des œillets
+blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles
+l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes
+discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à
+la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance,
+les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris
+de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres
+qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui
+n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne
+s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais
+elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont
+aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous
+n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles
+émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour
+percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent
+s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et
+quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos,
+le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans
+la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est
+propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de
+l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là-bas, sur les
+derniers rayons, tout le peuple tressaille.
+
+
+
+
+VI
+
+
+On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour
+s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si
+économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte
+de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un
+décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée
+dans le temps qui s'écoule.
+
+S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que
+nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux
+ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est
+ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais
+un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la
+génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules
+les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et
+les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs
+de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les
+gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur
+les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus
+de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la
+vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle
+reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui
+consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en
+cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois
+mille œufs chaque jour.
+
+Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui
+pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce
+humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y
+produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle
+fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous
+l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous
+regardons les abeilles.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons
+choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui
+s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte
+l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les
+murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage.
+Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel
+suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles
+tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la
+cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des
+édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de
+propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de
+la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes
+les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler
+dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de
+leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le
+siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse
+de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et
+aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le
+temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il
+est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et
+que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce
+serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles
+n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se
+connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur
+installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe
+d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de
+quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en
+ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes
+richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière,
+mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine,
+plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur
+d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre
+jusqu'à leur détresse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Voilà, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui
+prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a
+là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre
+qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence
+d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très
+différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de
+notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il
+suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter
+derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous
+est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un
+habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller
+et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits
+points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de
+nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une
+idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière
+d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que
+nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez
+surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait
+probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les
+nôtres.
+
+En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points
+noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui
+éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir
+observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le
+lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne
+vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et
+amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les
+éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se
+dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de
+spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour
+ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré;
+souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des
+demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et
+plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des
+repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la
+nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des
+porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond
+de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont
+indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que
+nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de
+reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit
+d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues
+qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de
+petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du
+soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que
+cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites
+huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance
+incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur œuvre nuisible, ou
+tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de
+manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est
+remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des
+conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient
+d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs
+agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent
+des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les
+sauveurs de la race.»
+
+
+
+
+X
+
+
+N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du
+haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons,
+une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices
+pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique
+et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent
+immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui
+n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse
+concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore
+sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans
+notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un
+peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la
+persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation
+avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un
+idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste,
+plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et
+plus héroïque?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si
+minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si
+précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de
+lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs,
+c'est-à-dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le
+plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes
+que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que
+vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que
+vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide
+de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et
+aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous
+point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi
+vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain
+n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses
+d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un
+autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où
+toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse
+mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et
+couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq
+semaines.
+
+ _Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,_
+
+s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des
+_Géorgiques_, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens,
+qui observaient la nature d'un œil encore tout ébloui de la présence
+de dieux imaginaires.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux
+loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le
+papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim
+qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en
+visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont
+elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal,
+d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération
+pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle
+et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait?
+Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez
+vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais
+quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence
+éternellement renouvelée?
+
+Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et
+l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des
+questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues
+toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières
+hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin
+des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous
+demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez
+vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que
+rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans
+de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans
+arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos
+dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire
+immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de
+choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous
+résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques
+heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour
+reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui
+est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle?
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche
+qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un
+vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait
+qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent
+toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une
+chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la
+cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être
+mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention
+sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des
+beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés
+aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de
+l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance,
+l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons
+qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de
+l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible,
+la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui
+naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre
+la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a
+connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi
+malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans
+fleurs.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et
+désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez
+déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les
+sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait
+vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la
+campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait
+distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues,
+épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au
+passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du
+portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots,
+probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à
+l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour
+intérieure de l'usine;--ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans
+les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes
+corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir
+immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les
+ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler,
+ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend
+devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les
+bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des
+apiculteurs, «font la barbe».
+
+
+
+
+XV
+
+
+Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre
+d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux
+champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du
+couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles
+qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure
+pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille œufs,
+les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou
+huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir
+austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni
+comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien
+que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière
+colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît
+assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple
+en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule
+enivrée de l'essaim.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du
+sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du
+miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie,
+d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi,
+croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent
+pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de
+prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays
+d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus.
+Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont,
+elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs
+sœurs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles
+volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du
+rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni
+soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses,
+irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles
+ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se
+pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs
+lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur
+intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne
+déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher,
+déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs
+tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme
+une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une
+nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là, heureuses, ne
+possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare
+pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à
+tout et ne blessent personne.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est
+une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la
+pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient
+qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais
+non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par
+son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles
+compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante
+remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève
+rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et
+se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du
+centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente
+qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le
+retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle
+l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident,
+d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que
+l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au
+fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses
+filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu
+inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en
+tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans
+bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et
+presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de
+licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour,
+facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre,
+la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses
+excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de
+proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève
+à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer,
+soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y
+ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute
+larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture
+particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe
+démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la
+prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on
+l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte
+constatée,--il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit
+connue de tout le monde, tant la cité est vaste,--le travail cesse à peu
+près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre
+çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les
+guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se
+désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de
+l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les
+parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et
+sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement
+amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses
+habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de
+misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles.
+
+Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée
+en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation
+soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un
+désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère),
+qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui
+font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle,
+s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au
+passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore
+inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux
+chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des
+rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où
+s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files
+noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de
+nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou
+massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et
+monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant
+intime de la présence royale.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des
+ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite
+république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou
+l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le
+peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la
+retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que
+toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un
+rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les
+dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le
+désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes
+buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons,
+enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez
+pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à
+une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de
+l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront
+au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités
+anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail
+avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne
+retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des
+êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme.
+
+Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même
+pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure
+de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous
+avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture
+moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour
+couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine.
+Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin,
+lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses
+ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût
+impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une
+semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles;
+enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les
+rayons quelques malheureuses inconsolables.»
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que
+notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais
+inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de
+l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout
+amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la
+race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active
+et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes
+percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine
+accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que
+possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez
+facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à
+leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la
+soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée,
+la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient
+mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était
+intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait
+probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus
+précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel
+qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot.
+
+
+
+
+XX
+
+
+L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son
+avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la
+persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou
+s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il
+est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les
+farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et
+dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs
+propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient
+dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont
+il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple,
+et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise
+les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins
+vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui,
+comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus
+vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas
+s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y
+trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et
+éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est
+leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe
+que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou
+la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve,
+dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable,
+elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous
+prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de
+circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent
+l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus
+salutaire que de les ouvrir ainsi.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop
+humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre,
+et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres
+que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent
+pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la
+mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut,
+n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande
+importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose
+certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans
+telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur
+reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on
+ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins
+ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être
+sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup
+davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du
+plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre
+intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous
+appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes,
+dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous
+nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre
+que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont
+minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les
+mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus
+grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans
+une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi
+aveugles que nous supposons que le sont les abeilles.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une
+rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à
+une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des
+animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins
+d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités
+relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence
+apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion
+même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues
+morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se
+trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique,
+ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout
+raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la
+fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore
+mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour
+continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme
+ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales,
+eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront
+bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à-dire à s'aider; ils auront
+donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur
+prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra
+rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif,
+et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans
+nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois,
+qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans
+le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour
+peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de
+s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure,
+d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la
+géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république
+en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de
+l'observateur.»
+
+Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut
+sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la
+raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les
+erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se
+nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne
+suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus
+remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille
+individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien
+n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste
+irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines?
+Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité
+que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre
+égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible
+de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les
+abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur
+attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit
+qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature,
+il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher
+notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du
+moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont
+évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de
+leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine
+elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des
+leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle
+ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement.
+Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables
+d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la
+reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable,
+estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine
+inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer
+dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de
+leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée,
+qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres.
+Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en
+élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de
+la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé
+parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche
+une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un
+réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie,
+amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre
+soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse
+rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une
+horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès
+qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers
+qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble
+et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici
+encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et
+nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique
+et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et
+qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous
+croyons connaître.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent
+leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans
+la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait
+brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la
+lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou
+frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce
+cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais
+présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et
+savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi
+prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins.
+Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors
+le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de
+la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut
+être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire
+judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte
+d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il
+serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards
+empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à
+traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient
+l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se
+combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les
+parasites, _elles ne le tirent jamais contre une reine,_ de même qu'une
+reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni
+contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être
+droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre,
+elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à-dire une
+autre reine.
+
+Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un
+régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe
+au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse,
+elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle;
+elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne
+anonyme.
+
+«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de
+l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles
+l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés.
+Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut
+plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant
+vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou
+étouffée.
+
+Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale,
+elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison
+s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des
+deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales,
+elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer
+l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près
+d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup
+près d'un million de morts.
+
+Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons
+recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la
+reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère,
+sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce
+qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient
+d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet,
+on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire,
+soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus
+d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont
+impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont
+elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère
+souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque
+toujours visiblement froissée et alanguie.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles
+reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement.
+Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les
+phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre
+précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses
+filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront
+la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et
+l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles
+immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon
+retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect
+solennel ou le bonheur suprême.
+
+Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une
+mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que
+les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera
+immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison
+tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire,
+jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque
+jamais qu'elle en sorte vivante.
+
+Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que
+l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à
+quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir
+recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes
+si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un
+courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient,
+apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme,
+dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent
+assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens
+pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le
+trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses,
+sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur
+fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si
+sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs
+devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés
+appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait
+trop loin[1].
+
+
+[1] On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant dans une
+petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. La cage
+est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrières
+lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la prisonnière, qu'elles
+accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. Simmins, directeur du
+grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un autre mode
+d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque toujours et qui
+se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art. Ce qui rend
+d'habitude l'introduction si difficile, c'est l'attitude de la reine.
+Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme une intruse, éveille des
+soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde pas à confirmer. M. Simmins
+isole d'abord complètement et fait jeûner pendant une demi-heure la
+reine a introduire. Il soulève ensuite un coin de la couverture
+intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine étrangère au sommet
+de l'un des rayons. Désespérée par son isolement antérieur, elle est
+heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, affamée, elle accepte
+avidement les aliments qu'on lui offre. Les ouvrières, trompées par
+cette assurance, ne font pas d'enquête, s'imaginent probablement que
+leur ancienne reine est revenue, et l'accueillent avec joie. Il semble
+résulter de cette expérience que, contrairement à l'opinion de Huber et
+de tous les observateurs, elles ne soient pas capables de reconnaître
+leur reine. Quoi qu'il en puisse être, les deux explications également
+plausibles--bien que la vérité se trouve peut-être dans une troisième
+qui ne nous est pas encore connue --montrent une fois de plus combien la
+psychologie de l'abeille est complexe et obscure. Et de ceci, comme de
+toutes les questions de la vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer,
+c'est qu'il faut, en attendant mieux, que la curiosité règne dans notre
+cœur.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir
+avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa
+mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une
+mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses
+filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération
+mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont
+eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations
+d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur
+attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente
+cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit
+la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point
+inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et
+lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce
+qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment
+de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent
+l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en
+fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs
+envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et
+qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple,
+que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se
+joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis
+au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en
+douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde
+et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la
+première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas
+suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et
+malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles
+accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit.
+A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère
+augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la
+troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à
+l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la
+mettaient à mort dans la prison royale.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance,
+un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les
+circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on
+tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre
+intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira
+peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal
+l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus
+perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un
+corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi
+insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre
+des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers
+d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment
+plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de
+sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence
+d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au
+surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que
+les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses
+inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont
+tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle
+des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de
+réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore
+l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont
+esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent
+immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à
+former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites.
+Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se
+présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu
+malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer
+une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une
+limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort,
+que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt
+empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou
+de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans
+un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement
+parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier,
+dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes,
+séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de
+façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes
+ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits
+escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère.
+D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de
+recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles
+ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus
+simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de
+l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain
+nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille,
+mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles.
+Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles
+arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les
+suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions
+et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions
+où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles
+construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre
+lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser
+tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on
+peut dire qu'elle est le cœur-esclave de la cité dont l'intelligence
+l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante
+royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour.
+Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est
+pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et
+aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une
+république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable
+des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en
+même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus
+total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les
+sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que
+j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment
+souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de
+souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,--et
+peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,--son
+organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité
+humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série
+d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de
+n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un
+grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule
+sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de
+la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la
+lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à
+l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La
+reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la
+reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au
+bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la
+volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que
+l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de
+celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles
+indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était
+nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et
+pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et
+qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces
+prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la
+ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont
+l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse
+toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce
+qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs.
+Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords
+de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est
+vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à
+l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules
+pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est
+agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura
+pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle
+rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le
+signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse
+ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore
+visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle,
+cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse,
+qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de
+mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se
+trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le
+chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se
+convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire
+d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il
+suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres
+entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu
+vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent
+vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge
+ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les
+circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la
+ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le
+plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente,
+qui soit dans la nature après celui de l'homme[1]. Ici encore, comme
+partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le
+cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la
+victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette
+substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait
+se créer une petite place triomphante et durable au milieu des
+puissances énormes et inertes du néant et de la mort.
+
+
+[1] Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, forme la
+174e partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la 296e. En
+revanche, les _corps pédonculés_ qui paraissent se développer à
+proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct,
+sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci
+compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant
+la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la
+matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive
+être à peu près égale.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas
+attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A
+l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la
+ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la
+foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des
+ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant
+et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau
+sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant
+quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un
+prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts
+électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il
+hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles
+soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le
+déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou
+un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève,
+les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se
+rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour
+accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se
+dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée
+de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient
+de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes
+musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout
+illuminée d'ailes.
+
+Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable
+qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et
+cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait
+sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute
+d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une
+branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais
+immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la
+recherche d'un abri.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à
+la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose
+d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la
+reine, alourdie de ses œufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son
+vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à
+se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes.
+
+L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête
+couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive
+tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où
+elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de
+l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus
+jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement
+au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y
+tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop
+forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite
+où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas
+à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en
+foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne
+ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim
+se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là,
+les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que
+rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles
+avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont
+inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans
+qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont
+ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle
+veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en
+soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons
+avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes
+aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou
+bassement cruelle.
+
+L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans
+la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files
+noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que
+la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un
+instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles
+d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements
+heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant
+même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins;
+sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et
+inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les
+points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité
+nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations
+courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le cœur de tous
+ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la
+présence royale, et le travail commence.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas
+ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui
+font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les
+premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les
+directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles
+reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est
+impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous
+interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est
+donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise
+apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente
+dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier
+abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au
+lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un
+moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège,
+s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît
+plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de
+lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage
+vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très
+lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde
+étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa
+destinée.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA FONDATION DE LA CITÉ
+
+
+
+
+I
+
+
+Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur
+l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice
+qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de
+Ronsard:
+
+ Portent un gentil cœur dedans un petit corps
+
+et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie
+dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité
+opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre,
+si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se
+souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver.
+Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et
+des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné,
+outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par
+elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à-dire douze fois le
+poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque
+abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes
+de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus
+précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le
+miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle
+immédiatement assimilable et presque sans déchet.
+
+Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel,
+pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui.
+C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit
+et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que
+l'ombre, et là-haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais
+l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y
+arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui
+surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la
+ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la
+chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la
+multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La
+plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre
+précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois
+verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui
+l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures;
+celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite,
+jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à
+la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se
+renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous
+l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en
+un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact
+et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la
+base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la
+hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent
+appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant
+rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin,
+tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône
+renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait
+croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée
+du mystère de la cire.
+
+Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux
+rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté
+de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à-dire toutes celles qui
+sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend
+les travaux nécessaires.
+
+Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles,
+les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la
+propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au cœur de
+l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce
+qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de
+souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses
+maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement
+insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils
+fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse
+derrière eux.
+
+Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne
+se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter
+minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite,
+toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de
+propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage
+des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain
+nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar
+et de pollen.
+
+
+
+
+II
+
+
+Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se
+posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre
+compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple
+d'émigrées, de la justesse du coup d'œil, des calculs et de
+l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le
+vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices
+qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement
+possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses œufs sur
+le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses,
+encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas
+perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la
+solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à
+emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la
+distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est
+organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des
+passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer.
+
+Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini,
+depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique
+et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve
+au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous
+les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux
+véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où
+s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus
+en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre
+qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par
+la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur
+place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée.
+
+Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim
+docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite
+mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la
+force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet
+espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser
+la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de
+prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont
+l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable,
+ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle
+sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une
+longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un
+édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres.
+Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire,
+elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de
+paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une
+espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus
+vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres
+suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt
+perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui
+brouillent toutes les surfaces de sa demeure.
+
+
+
+
+III
+
+
+N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la
+besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des
+circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas
+imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce
+cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de
+renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite
+inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.
+On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire
+exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les
+abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter,
+elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et
+hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une
+pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans
+une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la
+demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites
+intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour
+choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent
+inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus
+propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.
+
+Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont
+nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant
+qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui
+commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se
+soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si
+l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la
+planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout
+de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront
+soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
+prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et
+le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous
+les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut
+en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à
+construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais,
+trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir
+et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en
+rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la
+plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une
+semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles
+viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur
+aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de
+magasins et de maisons de cire blanche.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les
+bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces
+distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir
+John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des
+observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être
+par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis,
+qu'il a plus spécialement observées,--car chaque observateur veut que
+l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les
+autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de
+l'amour-propre,--sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à
+l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle
+sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une
+expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une
+carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles,
+puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la
+fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures,
+jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une
+issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de
+deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir
+John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement
+limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à
+retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable.
+Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous
+voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et
+vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour
+faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais,
+c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles
+s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté
+de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent
+à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce
+mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère
+subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle
+et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant
+plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les
+mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la
+lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe
+et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se
+sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par
+trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque
+d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur
+américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit
+Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des
+substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose
+avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture
+liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette
+tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs sœurs
+n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour
+de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et
+sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut
+s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un
+confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu
+des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des
+milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les
+fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres
+volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni
+ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la
+maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions
+nouvelles d'arrivantes aussi insensées.»
+
+Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain
+qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages
+de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La
+situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce
+monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et
+inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse
+autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes
+grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence
+monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne
+serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de
+miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre
+bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas
+d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa
+proie.
+
+Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance
+insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien
+difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont
+l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que
+la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur
+aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui
+nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur
+notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne
+demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou
+misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il
+n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre
+part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient
+dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à
+nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme
+elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est
+certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des
+puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.
+
+Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers
+que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent,
+pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans
+ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire
+et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que
+l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si
+elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des
+abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de
+l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas
+l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir
+dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une
+circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein,
+retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter
+trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même
+désir qui accomplit tant d'œuvres admirables: le zèle à rapporter le
+plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs sœurs et de
+l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée,
+nous leur donnons souvent un autre nom.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur
+industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous
+surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur
+indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le
+caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la
+ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les
+bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se
+sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se
+connaissent plus. Mutilez, écrasez,--ou plutôt gardez-vous d'en rien
+faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,--mais
+enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à
+quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de
+la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la
+tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique
+comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la
+vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et
+aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon
+sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui
+s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et
+sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer
+à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du
+danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne
+les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié.
+Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et
+rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche
+elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de
+condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte
+d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait
+qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit
+à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette
+indulgence se cache paisiblement un cœur si sûr de soi qu'il ne songe
+pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle
+ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à
+cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe
+sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche
+sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère,
+acharnement stupide ou héroïsme.
+
+Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie
+dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces
+limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite
+flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion
+difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine
+qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres?
+On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a
+organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en
+commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison
+qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et
+nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour
+n'avoir plus d'amour à dépenser là-bas. Rien n'est plus variable que la
+direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous
+aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des
+abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher.
+D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous
+observerait comme nous les observons?
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur
+intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est
+manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et
+dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne
+saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de
+milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs
+pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique,
+soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une
+intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des
+propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition
+dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui
+palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de
+Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles
+et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne
+s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que
+l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est
+la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou
+surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère,
+la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine
+étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un
+trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des
+abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur
+expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi
+de la foule.
+
+Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient
+de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre
+fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si
+avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la
+distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais
+cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans
+l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac
+personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on
+peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir
+est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et
+étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous
+la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient
+attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la
+face tournée vers l'appartement.
+
+Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du
+trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une
+des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après,
+reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle.
+De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il
+le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des
+voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit
+sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt
+que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles
+sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais
+pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée,
+quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après
+tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et
+puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à
+dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme
+en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute
+nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante
+que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à
+nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant
+qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers,
+et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et
+ennoblie, mais notre intelligence.
+
+J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il
+faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que
+chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres
+bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que
+c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à
+révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies
+la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de
+bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche,
+de la maison des mille sœurs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent
+aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée
+de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans
+l'appendice de son ouvrage, _Ants, Bees and Wasps_, dresse de longs et
+minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque
+jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce
+d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances
+étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes
+propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les
+précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement
+attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix
+une abeille en amenait d'autres.
+
+J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne,
+dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son
+second voyage elle arriva avec deux de ses sœurs. J'emprisonnai
+celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois
+associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de
+l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait
+communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles.
+
+Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que
+la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins
+fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles
+en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid.
+«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans
+l'_Intelligence des animaux,_ t. I, p. 117) ils choisissent, pour
+commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie
+d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques
+abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les
+enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils
+les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de
+la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la
+patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui
+s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme
+avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent,
+en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers
+lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la
+position du nid.»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui
+paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas
+toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs
+secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces
+communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour
+celles des fourmis.
+
+Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille,
+ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par
+celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la
+description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là, on le conçoit, au
+point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une
+différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué
+et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de
+ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis
+suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences
+étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par
+où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont
+ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un
+dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui,
+mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait,
+je pense, des certitudes satisfaisantes.
+
+Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage,
+au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que
+fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu
+coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant
+l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé
+(c'est-à-dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût
+attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche
+vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je
+l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai
+tandis qu'elle se régalait.
+
+Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je
+l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une
+cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai
+et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois
+de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à
+chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la
+suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la
+porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux
+compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais
+simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans
+mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu
+communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux
+abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la
+boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci
+d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux.
+Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été
+faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation,
+etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces
+abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir
+qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur
+hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me
+permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et
+bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à
+laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le
+chemin du trésor[1].
+
+
+[1] J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce printemps
+ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, un
+apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à qui
+j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant du
+même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à être
+vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu que mon
+ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir
+réussir l'expérience.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits
+curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports
+spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces
+relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait
+citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la
+surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y
+trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que
+j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,--à moins que les
+fleurs ne fussent très abondantes,--à réchauffer ou à éventer le
+couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces
+mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les
+cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je
+voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient
+point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et
+réciproquement.
+
+On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce
+que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle _la
+répartition des abeilles sur les plantes mellifères._ Chaque jour, dès
+la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de
+l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la
+terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,--«le
+trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,--«le mélilot et la sauge des
+prés vont s'ouvrir»,--«les lys, les résédas ruissellent de pollen».
+Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne.
+Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des
+plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le
+nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les
+glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda,
+celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une
+abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce
+différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les
+nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes
+préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le
+génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et
+chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que
+les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur
+mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un
+certain rayon autour de la ruche.
+
+«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les
+butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur
+les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se
+distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des
+plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus:
+elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles
+peuvent récolter.
+
+«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment
+où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère
+pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir
+visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les
+violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza
+viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles
+abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en
+pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou
+de colza.
+
+«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de
+manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps
+possible.
+
+«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses
+travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une
+distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le
+principe de la division du travail.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins
+intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace
+de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont
+dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que
+l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de
+nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de
+l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la
+grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne
+croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de
+l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de
+notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette
+matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété
+magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser,
+d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière
+plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot
+inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience
+éternelle.
+
+Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière
+en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons
+l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés,
+de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais
+voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un
+but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait
+n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits
+qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là,
+d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus
+indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées
+que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous
+atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là, en
+raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais
+l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère
+démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu,
+l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort,
+accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons
+d'un coup d'œil; et l'on peut se demander si la puissance des corps
+et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant
+que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons
+de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques
+jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations
+débordent un long siècle.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour
+écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au
+milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque
+aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car
+la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous:
+elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel,
+qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation
+immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans
+doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace
+cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la
+lumière odorante de nos derniers autels.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et
+de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se
+passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus
+dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est
+le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier
+avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux,
+consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages
+intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un
+ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a
+si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un
+essaim dans une ruche vitrée.
+
+Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se
+transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches
+suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre
+heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une
+flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et
+transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches
+situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille.
+
+Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le
+ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles,
+comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper
+rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de
+la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de
+tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les
+pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la
+rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse,
+l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un
+panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui
+paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique
+au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de
+voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui
+descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville
+humaine.
+
+Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide
+d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de
+corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier
+coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se
+retire et se perd dans la foule.
+
+Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où
+elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas
+conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une
+troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série
+d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'œuvre, toutes
+apportant leur part au labeur unanime.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte.
+Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une
+autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des
+fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude
+de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est
+une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la
+place que doit occuper la première cellule, dont dépendront
+mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille
+appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne
+produisent pas de cire et se contentent de mettre en œuvre les
+matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la
+première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les
+bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le
+fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne
+soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son
+œuvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour
+d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le
+reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait
+qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et
+que toute œuvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit
+plus fraternelle.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les
+petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés,
+s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À
+ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue
+humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et
+adossées.
+
+Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent
+à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc
+de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés
+de telle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce
+qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours
+l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles.
+
+Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive
+de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en
+même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir
+environ onze millimètres de large, c'est-à-dire le double de la hauteur
+d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à
+dos.
+
+D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît
+pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent
+parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les
+rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent,
+soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant
+dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de
+se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui
+semblent prouver qu'elles jugent.»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules.
+D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à
+un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage
+des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs
+surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux
+ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu
+près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour
+relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain
+nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de
+ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si
+bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal,
+lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point
+de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de
+l'abeille[1].
+
+Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base
+pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux
+opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou
+losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers
+forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du
+revers.
+
+C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter
+que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui
+arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme
+ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un
+angle de quatre ou cinq degrés.
+
+«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette
+merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la
+disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les
+abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en
+revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage.
+L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale,
+est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone
+d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans
+hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée
+par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils
+se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la
+cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à
+former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur
+cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors;
+c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que
+l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui
+sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont
+disposées les unes par rapport aux autres.»
+
+
+[1] On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des alvéoles est
+d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est produit par un
+organisme vivant, il n'est pas _mathématiquement_ invariable dans la
+même ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice Girard, les
+diverses espèces d'abeilles ont un apothème d'alvéole distinct, de sorte
+que l'étalon serait différent d'une ruche à l'autre, suivant l'espèce
+d'abeilles qui s'y trouve.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de
+figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits
+espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans
+interstices.
+
+«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui,
+en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux
+autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or,
+c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si
+elles en connaissaient les avantages.
+
+«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se
+rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de
+construction permet de réaliser une économie considérable en fait de
+travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel
+angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande,
+problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants,
+entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu
+de la Société royale de Londres[1]. Or, l'angle ainsi déterminé par le
+calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.»
+
+
+[1] Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien Kœnig le problème
+suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond pyramidal composé
+de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle qui peut être
+construite avec le moins de matière?»--Kœnig trouva qu'une telle cellule
+avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle était de
+109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés 34 minutes. Or, un
+autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement que possible les
+angles des rhombes construits par les abeilles, fixa les grands à 109
+degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. Il n'y avait
+donc entre les deux solutions qu'une différence de 2 minutes. Il est
+probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être imputée à Maraldi
+plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet de mesurer avec
+une précision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez
+nettement définis.
+
+Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même
+problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore
+davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie,
+pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits.
+Maclaurin, rectifiant Kœnig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés 28
+minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70 degrés
+81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée: Maclaurin,
+_Philos. Trans. of London 1743._ Brougham, _Rech. anal, et exper. sur
+les alv. des ab._ L. Lalanne, _Note sur l'Arch. des abeilles_, etc.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs
+compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule
+force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par
+exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules
+hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière
+bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et
+ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches
+opposées du gâteau de l'abeille. De là, moins de solidité, plus
+d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on
+peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires.
+Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables
+abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne
+construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs
+gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses
+colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de
+grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient
+s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et
+d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de
+cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des
+cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la
+cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade
+de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement
+régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique,
+du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le
+temps, l'espace et la matière.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les
+abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base
+pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des
+alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur
+l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes
+intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément
+une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les
+cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de
+savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que
+propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de
+quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y
+avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent
+en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres
+deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui
+est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique
+tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un
+espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par
+la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le
+plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire
+aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules
+soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.»
+
+
+
+
+XX
+
+
+Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les
+vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui
+est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses
+individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord
+objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres
+savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve
+rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit
+qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du
+fond prismatique des cellules.
+
+On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti
+des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les
+mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les
+circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort
+différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si
+les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige,
+des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en
+même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux
+couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres
+lois qui ne se trouvent pas dans la matière.
+
+On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon
+dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous
+semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de
+nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits,
+et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une
+autre expérience.
+
+Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement
+inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au
+centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et
+des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de
+cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de
+l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases
+pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux
+sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez
+résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire
+fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la
+rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque
+le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de
+grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui
+tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord
+déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme
+invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et
+délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais
+abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de
+cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable
+qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite
+recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile.
+
+Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur
+nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent
+par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de
+cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux
+arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les
+reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules,
+dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de
+transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour
+se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure
+dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà
+trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première
+moitié de la cellule suivante.
+
+Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au
+plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface
+de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient
+certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la
+reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en
+serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement
+hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un
+angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient
+changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon
+l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de
+Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de
+leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques
+attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une
+sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien
+certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques,
+mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans
+l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de
+leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles
+bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même.
+Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain
+suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de
+cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans
+deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus
+ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent
+d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain.
+
+
+
+
+XXI
+
+Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture
+géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question
+intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui
+s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à
+toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible.
+
+Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes
+rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des
+ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux
+pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont
+habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un
+encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des
+cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à
+augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que
+la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles
+jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne
+nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et
+l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du
+petit au grand ou du grand au petit, de la symétrie parfaite à une
+asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une
+géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit
+perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier
+sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais
+déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt
+pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol
+d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous
+intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre
+précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude
+superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet
+que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe
+peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos
+origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le
+plus complaisamment étudiées.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct
+assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de
+leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et,
+cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce
+qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier
+dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des
+expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de
+construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement
+contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire
+correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules
+rétrécies des parties concaves du gâteau.
+
+Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une
+minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur
+travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps,
+et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par
+transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des
+ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux
+arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on
+les croirait estampées dans l'acier.
+
+Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se
+représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils
+se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est
+livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier;
+cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois
+dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de
+grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et
+épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces
+tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel
+se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le
+haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire
+qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore
+fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui
+travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui
+cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est
+impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux
+n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une
+abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un
+fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une
+cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y
+prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant
+et l'autre pas assez?
+
+Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si
+magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là?
+Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas:
+«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce
+mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs
+pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie
+sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de
+l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité,
+l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore
+que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus
+déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas
+dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive
+mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du
+premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que
+ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des
+hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et
+s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore
+faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les
+détruire.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des
+cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables.
+Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à
+l'infiniment petit, et que notre œil, qui voit si peu de chose,
+regarde sans rien voir, l'œuvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni
+de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a
+déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans
+l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont
+achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de
+conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est
+conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle
+juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos,
+se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans
+l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes
+attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son
+escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes,
+lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes,
+comme pour l'encourager, la presser et la féliciter.
+
+On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de
+cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze
+centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos
+grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion
+de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à
+la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de
+façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et
+marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de
+sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins
+constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine.
+Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission
+de l'œuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre
+front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez
+indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne
+s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté
+amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle
+se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur
+elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la
+tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre,
+et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux
+ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans
+la cellule abandonnée, pour voir si l'œuvre est accomplie, et
+entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit œuf
+bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux
+premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant
+qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant. Elle
+représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous
+les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui
+s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On
+assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les
+péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre,
+plusieurs énigmes de la ruche.
+
+Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance.
+Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions
+des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules
+conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut
+que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les
+ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun.
+
+Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant
+plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que
+personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible
+une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction
+est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate,
+la reine y dépose à regret quelques œufs, la franchit, et vient sur
+ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses
+obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite
+recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré,
+soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début,
+abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient
+d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se
+répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et
+animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la
+génération qui déjà la remplace dans les berceaux.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne;
+car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un
+enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette
+nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée
+à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des
+calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle
+plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors,
+d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se
+soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur
+elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.
+
+Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de
+verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue
+d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des
+rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur
+la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que
+forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité
+diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les
+allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des
+berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort
+éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui
+regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses
+yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé.
+
+Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous
+les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la
+cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie
+aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout
+ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes
+ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on
+puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux
+obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons
+bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que
+ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme
+pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi.
+
+Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature
+quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons
+pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle
+n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres
+devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre
+cœur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison
+se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de
+chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne
+faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les
+étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des
+joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la
+nature, nous achevions de l'interroger.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées
+de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des
+cellules à provisions dont la construction est plus économique et la
+capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère
+pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse.
+Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle
+se résigne à déposer ses œufs dans les larges cellules qu'elle trouve
+sur son passage.
+
+Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que
+les œufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières.
+Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en
+reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine
+ici le changement, car d'un œuf pondu dans une grande cellule et
+transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à
+opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause
+de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'œuf) un
+mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la
+reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe
+de l'œuf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel
+elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle?
+comment, parmi des myriades d'œufs que contiennent ses deux ovaires,
+sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son
+gré dans l'oviducte unique?
+
+Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une
+des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point
+stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des œufs de mâles. Ce n'est
+qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des
+ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est
+définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires
+arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur
+Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants
+dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de
+l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que
+l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la
+forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir
+exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle
+les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'œuf au passage.
+Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la
+spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont
+d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou
+ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont
+extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider
+laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on
+observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan
+jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est
+toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente,
+qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai
+cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un
+apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes
+cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre
+des œufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules
+d'ouvrières; et inversement elle pondra des œufs d'ouvrières dans
+des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa
+disposition.
+
+Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont
+des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides,
+prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe
+de l'œuf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère
+qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment
+fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je
+n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste
+français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop
+loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre
+expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la
+propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières.
+
+Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à
+plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande
+voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui
+s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût
+de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature,
+qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et
+diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin
+d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et
+ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la
+nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces
+gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et
+s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes
+nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme.
+
+Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille,
+s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation
+de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur
+l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous
+appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de
+circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette
+manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi
+intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à
+jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire
+d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre
+téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de
+l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un
+petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence
+particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette
+et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur
+révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il
+n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de
+produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans
+nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES JEUNES REINES
+
+
+
+I
+
+
+Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement
+circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès
+qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons
+une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la
+sortie de l'essaim.
+
+Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant
+abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un
+corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte.
+Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées,
+mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux
+les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions
+mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir,
+conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur
+impose.
+
+Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'œil rencontre est
+peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes
+allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent
+les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la
+vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens dans les
+berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux
+alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait,
+qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent
+l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes,
+innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui
+méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et
+ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un
+géomètre inflexible.
+
+Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde
+qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq
+fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et
+dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire
+et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements
+extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but
+qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé.
+
+Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en
+compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se
+lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés
+d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que
+d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les
+nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la
+soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur
+langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre
+monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile
+d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse
+couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la
+naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait
+immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du
+peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère
+le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et
+se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son
+tour ses sœurs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante
+énigme de son destin et de sa race.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle
+ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir
+son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se
+gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette
+heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une
+semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses sœurs du même âge,
+sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que
+les apiculteurs appellent le _soleil d'artifice_. Il faudrait plutôt
+dire le _soleil d inquiétude_. On voit en effet qu'elles ont peur, elles
+qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont
+peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur
+joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil,
+elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se
+balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison
+natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain,
+retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux
+interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la
+fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des
+environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront
+au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux
+traits d'acier la marquaient dans l'éther.
+
+Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se
+tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents
+nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance
+consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment
+les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est
+impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et
+dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point
+imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que
+transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il
+est extrêmement rare qu'elles s'égarent?
+
+La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points
+de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens
+particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux
+hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle _le sens de la
+direction_? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles
+de M. Romanes (_Nature_,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne
+sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une
+fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la
+couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect
+coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de
+l'entrée et de la planchette d'abordage[1]. Mais cela même est
+accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond
+en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins
+directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque
+hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur
+méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger,
+paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et
+précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou
+quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour.
+Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si
+profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage
+dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un
+peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à
+leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et
+rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne
+sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On
+croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace
+indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux
+est resté gravé dans le ciel.
+
+Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se
+perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout
+le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre
+kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait
+soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle
+quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose
+est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur
+point.
+
+
+[1] _La planchette d'abordage_, qui n'est souvent que le prolongement du
+_tablier_ ou _plateau_ sur lequel est posée la ruche, forme une sorte de
+perron, de palier ou de repos, devant l'entrée principale ou _trou de
+vol._
+
+
+
+
+III
+
+
+Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des
+berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en
+mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords
+d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui
+font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux
+protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies
+de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de
+glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou
+quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un
+même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et
+attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige.
+C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant
+le départ de l'essaim, un œuf, en tout pareil à ceux dont sortent les
+travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus
+probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui
+l'y transportent de quelque berceau voisin.
+
+Trois jours après, se dégage de l'œuf une petite larve à laquelle on
+prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et
+voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces
+méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons,
+s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite
+larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses
+idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille
+qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement
+différente.
+
+Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son
+abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire,
+et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille
+facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit,
+mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe
+spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite.
+Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à
+sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen.
+Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons
+inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le
+besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera
+son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche
+infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule
+l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de
+lumière dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas
+inévitable,--peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes,
+mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de
+voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des
+habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas
+dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante, de
+l'animal et de l'homme,--mais dans une substance étrangère et inerte:
+dans une goutte de miel[1].
+
+
+[1] Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, après
+l'éclosion de l'œuf, reçoivent la même nourriture, une sorte de lait
+très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est pourvue la
+tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves
+d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du
+pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet
+développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi
+qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine.
+Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes
+du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances
+royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un
+troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis
+quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule
+la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu
+même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée
+des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la
+caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme
+les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais
+au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète,
+sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume,
+que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les
+murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les
+décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de
+l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on
+suit de l'œil, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements,
+c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division.
+On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité
+préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des
+abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront.
+Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement
+parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou
+quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement
+différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la
+passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la
+conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se
+trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui
+épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour
+s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur
+climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire,
+succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on
+nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une
+sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but,
+ferme le cercle et retrouve la mort.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et
+l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle
+qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours
+raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en
+modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par
+exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel
+pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières.
+
+Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite
+un deuxième et un troisième essaim--il n'y aurait là, pourrait-on dire,
+qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations
+étourdies d'une heure favorable,--il s'agit qu'elles prennent dès
+l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un
+deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première
+reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à
+la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout
+un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps
+considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans
+leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne
+pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles.
+Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que
+nous avons vue éclore, de détruire ses sœurs ennemies, ou bien
+attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol
+nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles
+autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais
+on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un
+deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une
+fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y
+renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance
+prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute
+autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient
+jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol
+nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de
+la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en
+proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule
+qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la
+cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la
+demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà
+reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet,
+et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les
+coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort
+qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son
+aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si
+elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête
+qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent
+sans force sur les parois de cire.
+
+Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part,
+s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une
+cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et
+jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la
+nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale
+qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée
+abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des
+innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.
+
+C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable,
+l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la
+discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive
+souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent
+sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.
+
+Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions
+pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est
+au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le
+premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans
+leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans
+une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient
+réciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un
+dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race,
+s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui
+s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu
+après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir
+de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa
+rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de
+l'espèce n'exige qu'un sacrifice.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa
+rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour
+régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à
+accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et
+lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son
+histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir
+d'essaimer une seconde fois.
+
+Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle
+s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes
+soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et
+hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe,
+elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les
+sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine,
+elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la
+maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que
+ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle
+l'autre loi qui l'anime doit céder.
+
+Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en
+rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante
+que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette
+argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse
+courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de
+distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close.
+
+Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge
+dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine
+le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et
+la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent,
+immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce
+au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans
+les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à
+l'attaquer.
+
+Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre
+ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant
+celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se
+mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre
+menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision
+en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites
+savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un
+instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles
+n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître
+parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà
+invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des
+emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les
+recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente
+s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle
+enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les
+provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir
+royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce
+que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison.
+Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très
+différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient
+vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que
+s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités
+merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la
+vierge qui erre et des vierges captives.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges,
+qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor.
+D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même
+d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou _essaim
+secondaire_ quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des
+reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la
+ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives
+meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à
+son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de
+suite, en cas de _fièvre d'essaimage,_ jusqu'à l'épuisement complet de
+la cité-mère.
+
+Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses
+essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison.
+
+Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers
+désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés
+secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce.
+Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées
+fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs
+même n'essaiment pas du tout.
+
+D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se
+diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif
+de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles
+permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la
+vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que
+presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est
+appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant
+l'hiver.
+
+
+
+
+IX
+
+
+La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du
+premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les
+abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte
+et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et
+légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout
+son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette
+deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que
+le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur
+tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur
+destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe,
+quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est
+sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré
+leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les
+travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur
+jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter
+des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées,
+ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche
+nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se
+disperse, dans toutes les mémoires.
+
+
+
+
+X
+
+
+Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant
+ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims
+secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la
+cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses
+trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner
+dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que
+l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que
+nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui
+choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles
+qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou
+demeure,--par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;--autour de
+chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles
+butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour
+la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard,
+l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un
+instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force
+proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à
+évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des
+abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne
+permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu
+constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à-dire
+des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un
+véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses
+et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent;
+d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines
+prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la
+grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée
+de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne
+alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires.
+Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces
+essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la
+ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la
+meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles
+expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir,
+oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible
+sentier des fleurs qui les attendent.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée
+l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses
+sœurs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y
+opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir
+l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent,
+car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que
+celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain
+qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou
+s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer,
+et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale.
+Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose,
+souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle
+est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il
+faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent
+sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est
+retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu,
+quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande
+anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on
+nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre
+d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les
+Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc
+capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les
+œufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne
+naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils
+vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour
+leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au
+bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières
+exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la
+vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera
+des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son
+organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille
+autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se
+penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le
+merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus
+abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées
+les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez
+vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler.
+D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise
+ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si
+nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à
+réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais
+indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée
+contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions
+trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent
+le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une
+catastrophe?--Dans la réalité--mais n'oublions pas que cette réalité
+n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la
+forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées
+qu'elles ne le sont aujourd'hui,--dans la réalité, quand une reine n'est
+pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours
+nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui
+la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses
+ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que
+demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir
+compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la
+multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en
+obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou
+trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que,
+malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient
+leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré,
+parviennent à déposer quelques œufs; mais de ces œufs, comme de
+ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté
+supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la
+volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez
+fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier.
+Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y
+saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu
+d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un
+grand désir général, qu'elle manifeste partout,--à savoir:
+l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude
+la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela
+importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre.
+Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de
+débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le
+sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne
+pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce
+rapport que l'histoire des triongulins du _Sitaris Colletis_. On verra
+du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi
+étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire.
+
+Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une
+abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui
+bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à
+l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et
+souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son
+dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il
+n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle.
+Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la
+nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le
+dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et
+approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.--Mais
+sitôt qu'un œuf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète
+referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter
+qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture.
+
+La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection
+naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'œuf
+unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de
+la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses
+mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la
+bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival,
+s'est emparé de l'œuf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier
+vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car
+le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément
+à son œuf, qu'il ne songe pas à se défendre.
+
+Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de
+l'œuf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans
+l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas
+qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils
+nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la
+nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le
+prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un œuf suffit
+tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M.
+Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures,
+de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier
+ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première
+mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'œuf, ou va
+augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans
+l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté
+consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et
+générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il
+fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait
+à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée
+supprime la vie même du meilleur, et le _Sitaris Colletis_ aurait depuis
+longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux
+intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et
+prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts.
+
+Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente,
+mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle
+maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans
+l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons
+les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a,
+qui les redresse?
+
+Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la
+parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons
+dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort
+près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si
+vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la
+nature opérant en notre estomac, en notre cœur et dans la partie
+inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de
+la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les
+plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des
+interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent
+jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous
+occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille?
+Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente,
+comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à
+l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les
+multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce?
+Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit
+dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de
+ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses
+désirs? N'est-ce point là, peut-être, un des périls que court la race
+humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui
+veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il
+bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le
+tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces
+forces et y ajoute son poids inattendu?
+
+
+
+
+XV
+
+
+Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la
+nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce
+qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres
+précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent
+aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais
+prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on,
+c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits
+décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est
+vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre
+conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement
+l'inscription _Inconnu_ qui décourage et impose le silence, nous y
+gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie»,
+«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres,
+comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de
+«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on
+veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y
+avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous
+pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec
+une curiosité salutaire.
+
+Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un
+de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot:
+«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et
+qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie,
+énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire
+sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est
+capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se
+maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons
+en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard
+fortuné qui survit à un million de hasards malheureux?
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons
+d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du
+hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur
+d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois
+aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants
+nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences
+du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet,
+qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des
+embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de
+ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que
+l'_Amœba_ qui guette avec une sournoise patience les jeunes
+_Acinètes_ à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce
+moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'_Amœba_
+ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse
+observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent
+soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes
+carnivores, aux _Droseras_ par exemple, qui agissent réellement comme
+les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs
+les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne
+inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le
+jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence
+et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans
+l'_Orchis Morio_, l'humble orchidée de nos contrées[1]; démontons la
+double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent
+toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour
+il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons
+aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du
+_Pedicularis Sylvatica_; voyons à l'entrée de l'abeille tous les
+organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces
+mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et
+qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de
+la cible.
+
+Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin,
+dans ses _Ethics of the Dust_, les habitudes, le caractère et les ruses
+des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger
+vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre
+imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent
+l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par
+exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et
+sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt
+effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer,
+l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel
+bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la
+croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte
+et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les
+étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline
+dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop
+étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une
+vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux
+ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et
+particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous
+ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en
+elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude
+la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent,
+ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce
+qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de
+l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges
+à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient
+autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle
+aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de
+ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais
+que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée,
+les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence
+des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru
+moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante.
+
+
+[1] Il est impossible de donner ici le détail de ce piège merveilleux
+décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen, dans
+l'_Orchis Morio_, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de
+petites massues appelées _Pollinies._ Chacune de ces massues (elles sont
+deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse
+(_le Rétinacle_) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le
+_Rostellum_) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se
+pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar,
+effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles
+visqueuses. Les _Pollinies,_ grâce à la glu des rondelles, s'attachent à
+la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux
+cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient
+droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée
+voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac
+membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le
+_stigmate_ ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé
+au-dessous du sac membraneux. Le génie de _l'Orchis Morio_ a prévu la
+difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à-dire dans le peu de
+temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se
+transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche
+et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui
+contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de
+telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il
+se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre
+sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime
+du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: _De la
+fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du
+croisement_, 1862.)
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui
+ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et
+soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de
+la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au
+contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en
+attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce
+d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou
+la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part
+d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui
+finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à
+croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par
+moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où
+il se trouve.
+
+Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien
+que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois
+l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui
+passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que
+nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se
+tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là-bas son
+inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons,
+dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder
+elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous
+pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs
+voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le
+manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes.
+Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau
+reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en
+admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement
+dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous
+tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense
+nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses,
+les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous
+l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons
+peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il
+règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit
+aux deux sœurs irréconciliables les armes magnifiques ou familières
+qui bouleversent et qui ornent son sein.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite
+à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant
+que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie
+même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est
+impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins
+dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin
+grâce à eux seuls.
+
+Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et
+que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui
+nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont
+tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce
+qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes
+surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience,
+le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même
+temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées
+qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LE VOL NUPTIAL
+
+
+
+
+I
+
+
+Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la
+reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires
+pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches
+différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice,
+ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les
+plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait
+employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à
+écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour
+de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires,
+l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins
+pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans
+ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser
+notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence.
+
+Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la
+ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de
+miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le
+contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent
+tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a
+jamais réussi à rendre féconde une reine captive[1]. Les amants qui
+l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu
+d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient
+avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans
+leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les
+plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui
+coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et
+ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze
+heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et
+surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes
+bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se
+précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en
+aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus
+l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire
+un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un
+seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le
+mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les
+autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt
+sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale.
+
+
+[1] Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder
+artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable
+opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité
+de ces reines fut restreinte, et éphémère.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature.
+Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents
+mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent
+quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle
+produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix
+colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix
+mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte
+unique pour lequel ils sont nés.
+
+En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail
+incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté
+vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable
+que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit
+des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les
+organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à
+tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni
+les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les
+moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous,
+multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,--quitte à
+ajouter à mi-voix:--«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me
+regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on
+retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore,
+dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé.
+De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans
+les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se
+dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux
+allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses
+yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme,
+au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et
+privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à
+peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur
+apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer
+le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont
+les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles
+sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi
+eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la
+présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans
+l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit.
+La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses
+trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces
+mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de
+la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs
+antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents
+cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille.
+Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout
+entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au
+travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie
+dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient
+patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de
+la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une
+figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit
+cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour
+entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre
+avec deux ou trois points d'une lumière incertaine.
+
+
+
+
+III
+
+
+Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille,
+qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel.
+Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et
+le retour meurtrier de l'épouse.
+
+Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à
+l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace
+nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un
+peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la
+dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec
+l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où
+le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer
+çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent
+de l'aurore.
+
+Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des
+butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières
+affolées, selon qu'elle laisse des sœurs dans la ruche ou qu'il
+n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons,
+revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a
+marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume
+qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de
+l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les
+autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin,
+autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu
+l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en
+proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et
+plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se
+déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de
+l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort
+l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et
+l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates
+abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles
+reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et
+se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle
+atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui
+pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe
+inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les
+vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou
+misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il
+ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe
+infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que
+l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et,
+qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé
+tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire,
+une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que
+l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on
+transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne
+tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité
+primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des
+hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre,
+l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se
+détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et
+tombe dans l'abîme.
+
+La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir
+de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle
+à l'avenir de la ruche.
+
+Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les
+certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de
+tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement
+étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et
+rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si
+vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain
+aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les
+lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la
+stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité
+des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un
+principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le
+principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de
+garder, à titre d'exception, un reste d'existence.
+
+C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les
+variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans
+l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la
+sélection, dans la succession géologique et dans la distribution
+géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme
+partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente,
+économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et
+inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et
+mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait
+devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple
+de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes
+difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles.
+Il est vrai que tout cela se passe dans notre œil qui ne reflète
+qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien
+ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses
+résultats égarés.
+
+En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de
+s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux
+forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent
+certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent
+rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence.
+
+
+
+
+V
+
+
+Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos
+règles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien
+au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine
+brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se
+trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans
+celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y
+sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du
+nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans
+hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement
+inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui
+s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant,
+est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir
+n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales
+aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles
+paraissent relativement si claires et si précises?
+
+Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par
+tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet
+idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à
+représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici
+qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui
+lui paraît être le chef-d'œuvre de cette nature même. Mais à présent
+qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore
+obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et
+une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se
+renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi
+impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières.
+Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il
+voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen
+plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.
+
+Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même
+qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne
+saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui
+n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne
+paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan
+qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon
+pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand
+il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se
+transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément
+dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus,
+les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie,
+car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent
+au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent
+pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le
+mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la
+vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus
+haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement
+dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces
+sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience
+décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon
+cette vérité, il attendra,--durant des siècles, s'il est
+nécessaire,--qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à
+des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les
+autres.
+
+En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet
+dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et
+s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop
+souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire
+et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est
+toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet
+d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute
+que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la
+mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait
+vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et
+naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il
+accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme;
+de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux
+autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès
+l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus
+méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve
+à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux
+premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les
+autres le sont dans tout ce qui l'entoure.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous
+occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que
+l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible
+qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois
+les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres
+lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des
+premières.
+
+Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de
+courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes
+d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne
+des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il
+l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la
+suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse.
+
+Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que
+frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées
+de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de
+promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre
+autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces
+rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation
+insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la
+tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité
+récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont
+affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et
+bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi
+grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au
+moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé
+là, leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence.
+Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête,
+reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais
+encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination
+attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles
+attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre
+logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si
+différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui
+portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des
+résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de
+circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus
+parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns
+jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à
+nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit
+éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est
+pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer
+simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un
+régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des
+merveilles.
+
+Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine
+haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se
+forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes
+les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre
+et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la
+nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a
+point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine
+pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se
+débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui
+entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin
+les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter
+au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup
+plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que
+le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son
+dernier jour, viendront un à un, au passage des œufs, accomplir dans
+l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle
+dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui
+fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours
+après l'accouplement, elle dépose ses premiers œufs, et aussitôt le
+peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe,
+renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie,
+elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est
+pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches
+de la mort.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions
+rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de
+la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes,
+solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue
+dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette
+sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence
+auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière
+immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable
+le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses
+mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et
+d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux
+petites vies fragiles.
+
+La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que
+nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par
+comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces
+deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage
+resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous
+l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation
+croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si
+particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans
+l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement
+ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent
+d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent
+l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez
+vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de
+l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces
+magnifiques.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir
+au-dessus de la vérité?»
+
+Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous,
+non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous
+ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous
+entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion,
+quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se
+montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce
+motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche
+point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui
+où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que
+nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur
+réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les
+rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces
+générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait
+naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui
+viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est
+dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que
+l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient
+pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions
+sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cœur et la raison
+où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin
+d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est
+l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si
+haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en
+approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si
+haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni
+au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose
+comme de la beauté en suspens.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie
+volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons
+qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les
+yeux,--il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en
+représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres
+de vérités,--est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons
+l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion
+de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins
+l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup
+désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres
+vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne
+serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises
+aujourd'hui tous les esprits de bonne foi.
+
+Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut
+avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous
+l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous
+en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là, si nous en
+induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a
+nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail
+matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des
+incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication
+nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la
+fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans
+le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette
+explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu,
+j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus
+grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent
+aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces
+noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la
+nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la
+tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans
+son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace
+plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les
+yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire
+qu'elle se trouve.
+
+Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine
+toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour
+entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que
+nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous
+avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera
+grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous
+découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine,
+nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop,
+pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre
+raison et notre cœur possèdent de plus puissant et de plus audacieux.
+Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera
+pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou
+l'inanité du but de la nature.
+
+
+
+
+X
+
+
+"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des
+grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui
+dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout
+trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le
+subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et
+auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui
+pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en
+souriant, l'amour qui ouvre notre cœur, la mort ou la tristesse qui
+le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe
+et charmant, où l'on voit, comme dans la _Psyché_ de Corneille, «des
+berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît
+et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre
+les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille
+avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix.
+Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant
+cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non
+pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui
+les dépasse un peu.
+
+«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en
+Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et
+sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se
+montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au
+nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la
+hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans
+édifiaient une meule.
+
+«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette
+chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument
+heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule
+de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte
+de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent
+sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des
+esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la
+lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et
+la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui
+les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et
+le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent
+harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts
+qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents.
+
+«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop
+caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en
+Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique,
+d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence
+humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les
+chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les
+femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas
+déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le
+paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas
+une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le
+résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment
+dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci
+que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée
+profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement
+peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté
+ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la
+vérité.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage
+des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le
+rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se
+moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
+boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.
+
+«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la
+terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de
+bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par
+conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes
+le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode
+encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous
+voyez là. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet
+hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices
+ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces,
+médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux
+interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les
+rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le vœu secret de
+tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le
+malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande
+infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises.
+Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont
+pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres
+une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets,
+ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté
+et l'avarice dont ils ont souffert.
+
+«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des
+tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné
+d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de
+la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule
+sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne
+croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais
+regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre
+craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de
+l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer.
+Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce
+grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été
+dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge.
+J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné
+longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se
+remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité
+pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma
+belle-sœur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne
+m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon
+sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le
+poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse.
+Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je
+le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et
+n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait
+de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses
+inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante.
+Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir
+tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un
+tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne.
+Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la
+vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits
+les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et
+éprouver.
+
+
+
+
+XII
+
+
+«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne
+rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite.
+Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le
+premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande
+force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle
+seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont
+plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme
+une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils
+vivaient de pain noir, d'eau et de racines....»
+
+«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible;
+l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit
+dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes
+nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la
+vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut
+trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas
+cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des
+pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La
+Bruyère.--«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse
+demi-bête, murmurai-je.--» «Vous parlez ainsi selon la première
+apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons
+pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont
+petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà
+meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et
+persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi
+dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que
+pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais,
+au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du
+reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où
+on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un
+peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un
+point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par
+l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance
+entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne
+aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres
+dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où
+se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de
+conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de
+l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que
+l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée.
+
+«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si
+fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus
+d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous
+savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous
+connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle
+grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde.
+C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu
+et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse
+déjà. Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes
+débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur
+à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à
+laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous
+n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement,
+qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être
+stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous
+n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous
+l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond
+de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la
+série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans
+un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence
+éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel.
+
+«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle
+nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a
+autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve
+partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce
+principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu
+qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations
+et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu,
+Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et
+tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est
+à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus
+docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui;
+et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux
+aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.»
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+LE MASSACRE DES MALES
+
+
+
+
+I
+
+
+Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud,
+si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par
+une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance
+excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et
+ruineuse des mâles.--Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les
+prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant
+carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires,
+prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées,
+obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés,
+ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice,
+mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de
+l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils
+choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la
+demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules
+ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les
+rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et
+réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la
+campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible
+d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont
+un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un
+pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un
+quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible,
+écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les
+ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure
+affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui
+sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à
+un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont
+tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils
+s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille.
+Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et,
+toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux
+celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent
+comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à
+pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille
+jusqu'au prochain repas.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un
+matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles
+ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le
+donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des
+travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt
+prononcé, il emplit tous les cœurs. Une partie du peuple renonce au
+butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'œuvre de justice. Les gros
+oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères
+sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges
+irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas
+leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur
+paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils
+s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux
+avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en
+leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y
+réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur
+des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du
+trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons
+réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire
+complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente
+broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la
+ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre
+odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des
+aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit
+rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans
+le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites
+effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à
+lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax,
+à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une
+fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes,
+mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se
+défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux
+coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement,
+au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point
+prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un
+tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont
+si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au
+fond de notre cœur, revient en toute hâte et demanderait grâce,--mais
+inutilement--aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde
+et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs
+tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux
+noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de
+l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance,
+ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns
+succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou
+trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins
+atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et
+où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de
+misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans
+l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés
+par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche
+implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le
+lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où
+s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la
+race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant.
+
+
+
+
+III
+
+
+Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies
+du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal.
+Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les
+imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives,
+celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas
+abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent
+et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de
+l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère,
+parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement
+enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les
+premières neiges.
+
+Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le
+travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait
+déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le
+corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans
+sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux
+jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude,
+accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour
+compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les
+murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau
+de cire blanche incorruptible.--On cesse de bâtir, les naissances
+diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours
+s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin,
+les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de
+travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi
+avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la
+menace froide de l'hiver.
+
+L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a
+offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses
+en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de
+lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une,
+mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'œil aux
+colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors
+superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes,
+toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les
+demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre
+les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors
+au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui
+renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés,
+la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de
+sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules
+scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un
+troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe.
+Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner,
+elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle.
+La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent
+les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une
+manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle
+s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie
+hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée[1]. Par le
+bruissement concerté de leurs ailes, petites sœurs survivantes des
+flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les
+fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur
+sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de
+printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon
+de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme
+première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles
+qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines,
+qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes,
+de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une
+pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de cœurs. Il
+tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le
+soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte
+entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes
+et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que
+l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui
+joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se
+ranimer.
+
+
+[1] Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos contrées dure
+environ six mois, c'est-à-dire d'octobre au commencement d'avril,
+consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE
+
+
+
+
+I
+
+
+Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence
+engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement
+de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante
+des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais
+immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois
+remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les
+mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons
+étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit,
+dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre,
+de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement
+pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont
+représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul
+fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles
+aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire:
+nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en
+elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se
+rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle
+destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.
+
+Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des
+entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument
+pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite
+vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais
+invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les
+circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par
+exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons
+qu'elles sont capables de raisonner.»
+
+Cet argument, que Romanes appelle «_The question begging argument_», et
+qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus
+dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien
+considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup
+de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne
+puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et
+descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de
+mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre
+esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui
+rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la
+routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont
+répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine
+formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une
+espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de
+certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à
+récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue,
+mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et
+en abondance aux environs de leur logis.
+
+Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de
+donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son
+intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de
+véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le
+pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à
+l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément,
+répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est
+évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des
+vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque
+tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre.
+Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant
+sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses
+qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères,
+retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs sœurs, et voilà
+que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et
+incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être
+inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol
+est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.
+
+
+
+
+II
+
+
+Voici cent ans à peine, c'est-à-dire depuis les travaux de Huber, qu'on
+a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les
+premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit.
+Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres
+mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle
+et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se
+passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la
+mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les
+perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont
+révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère
+et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que
+notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et
+nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait
+prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons
+ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y
+soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas
+que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de
+pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière
+universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur
+l'histoire d'un peuple?
+
+
+
+
+III
+
+
+Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de
+l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ
+éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des
+variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un
+observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à
+peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de
+notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui
+n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents
+des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations
+matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais
+comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale,
+sociale, religieuse, politique et économique?
+
+Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous
+permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des
+Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes
+les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des transformations
+physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales
+plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour
+l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement
+dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais
+au fond, qu'il s'agisse de l'_Apis Dorsata_, la plus grande, ou de
+l'_Apis Florea_, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le
+même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances
+auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas
+beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un
+Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous
+ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce
+moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable
+et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les
+faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des
+plus significatifs suffiront.
+
+
+[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification
+scientifique:
+
+ Classe -- Insectes.
+ Ordre -- Hyménoptères.
+ Famille -- Apides.
+ Genre -- Apis.
+ Espèce -- Mellifica.
+
+Le terme _Mellifica_ est celui de la classification linnéenne. Il n'est
+pas des plus heureux, toutes les _Apides_, sauf peut-être certaines
+espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: _cerifera_; Réaumur,
+_domestica_; Geoffroy, _gregaria_. L'_Apis ligustica_, l'abeille
+italienne, est une variété de l'_Apis Mellifica_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui
+correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection
+extérieure de la communauté.
+
+Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et
+livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes
+tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et
+sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que
+le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air.
+Aux Indes, l'_Apis dorsata_ ne recherche pas avidemment les arbres creux
+ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une
+branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions
+s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu
+quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux,
+revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à
+l'air libre au milieu d'un buisson[1].
+
+Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites
+fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement
+occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui
+travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'_Apis dorsata_
+suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon.
+
+Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et
+davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la
+colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et
+tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode
+primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné
+l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos
+hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui
+n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une
+habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord
+une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences
+et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle
+et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne.
+On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de
+l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain.
+
+
+[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims secondaires et
+tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins prudents que
+l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et
+sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en qui
+l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la
+rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces
+essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont
+rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences
+de la nature.
+
+
+
+
+V
+
+
+Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure
+néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment
+variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la
+ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de
+parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un
+ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté
+elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois
+déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle
+adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire
+gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un
+phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait
+extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot.
+Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas
+avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une
+substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de
+notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une
+cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance
+pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un
+rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et
+concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan
+ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est
+qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui
+l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui
+doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits
+renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de
+murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour
+et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes
+irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler
+et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes
+qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'œuvre est inespérée, mais
+fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine
+qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité
+même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de
+démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel
+donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des
+années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond
+en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait
+pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui
+surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une
+providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les
+abeilles dans nos ruches modernes[1].
+
+
+[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des constructions de
+l'abeille, signalons en passant une particularité curieuse de l'_Apis
+florea_. Certaines parois de ses cellules à mâles sont cylindriques au
+lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achevé de
+passer de l'une à l'autre forme et d'adopter définitivement la
+meilleure.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas
+immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à
+constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles
+traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et
+qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais
+à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est
+d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de
+l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation
+politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche
+peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par
+exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au
+lieu que notre _Apis mellifica_, en élève, au plus, dix ou douze.
+Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on
+découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines
+vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une
+évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à
+fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille
+chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore
+incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité
+multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et
+chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont
+probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une
+dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les
+mœurs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat
+d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et
+les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république
+sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti,
+comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en
+Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses
+habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que
+l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au
+jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à
+la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée,
+l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de
+provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient même à entretenir son
+activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail.
+
+
+[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation aux
+circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais
+immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où
+durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent
+complètement de visiter les fleurs.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là
+quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se
+persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable,
+hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.
+
+Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le
+spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos
+propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe
+attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la
+nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état
+plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un
+fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite
+l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à
+faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il
+n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de
+nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité
+de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait
+qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile,
+mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous
+mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la
+confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté
+encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.
+
+Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme.
+Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui,
+à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer
+sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que
+dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de
+celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les œuvres
+des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui
+n'existe pas, et tant de pages du XVIIe siècle qu'amoindrit la pensée du
+dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de
+vanités et de mensonges.
+
+Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon
+qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait
+naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier
+qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle
+ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction
+nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses,
+il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est
+qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était
+prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans
+une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous
+sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que
+les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le
+devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour
+la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient
+peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche.
+Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou
+très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses
+côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce
+qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas
+intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette
+hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode
+plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la
+terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue
+des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si
+nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît,
+mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus
+nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la
+fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que
+la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se
+débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée
+verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées
+de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai
+revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos
+désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de
+Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres
+multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon
+poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces,
+des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied
+d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en
+quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le
+long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris
+les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne
+regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes
+malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles
+porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des
+insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et
+souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos
+abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois
+minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes
+primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de
+cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les
+déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des
+corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de
+soie et de perles, d'une princesse byzantine.
+
+A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu
+de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la
+Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang
+de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui
+sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des
+graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle,
+volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les
+Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui
+transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les
+Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de
+pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières.
+L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux
+fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du
+pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser
+royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de
+toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la
+Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des
+demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les
+ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés
+à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une
+larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes
+et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous
+sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui
+attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent.
+
+
+
+
+IX
+
+
+On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages.
+Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un
+jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on
+n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme,
+éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de
+l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été
+méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle
+toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des
+histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous
+entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons
+de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un
+peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous
+marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension
+plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons
+déjà, celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixés
+et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres
+descendent d'un ancêtre unique.
+
+Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une
+petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée
+_Prosopis_, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont
+seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.
+
+L'infortunée _Prosopis_ est à peu près à l'habitante de nos ruches ce
+que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes.
+Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez
+devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la
+plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus
+de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les
+visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout
+s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois
+dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des
+broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est
+élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un
+dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue
+alors que toutes ses sœurs sont vêtues de toisons chaudes et
+somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas
+de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur
+défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des
+Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses
+petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter
+dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses
+pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses
+mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois,
+ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle
+tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement
+agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants
+qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin
+qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle
+s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu.
+
+
+[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et
+_apites_ que nous emploierons tour à tour et que nous empruntons à la
+classification de M. Émile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes
+les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la première de ces
+familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Méliponites_, les
+_Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment
+les diverses variétés de nos abeilles domestiques.
+
+
+
+
+X
+
+
+Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions
+voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un
+plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils,
+houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se
+développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions
+utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures
+chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une
+telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre,
+moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives
+hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance,
+l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.
+
+Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans
+ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire.
+Un certain nombre de ses sœurs, appartenant à des races déjà mieux
+outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la
+merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile
+centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par
+hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure,
+c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles
+est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a
+ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la
+victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a
+fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut
+plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race[1].
+
+Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop
+catégorique les _Apides solitaires_, pareil à une flamme écrasée sous
+l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct
+social. Çà et là, dans des directions inattendues, par éclats timides et
+parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le
+bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.
+
+Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus
+immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste,
+précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu
+plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est
+réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à
+l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se
+voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier
+coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct
+rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé?
+Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle
+tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur
+cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle.
+Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose
+qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands
+dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un
+sommeil équivoque qui est presque la mort.
+
+
+[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les
+Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est obligé
+d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_) à propos de
+l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé
+d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type,
+et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les
+naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté
+n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait
+qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de
+récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui
+taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires.
+Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques
+individus d'une espèce particulière, (_Xylocopa Cyanescens_), groupés
+frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun.
+Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais,
+chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà
+invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et
+jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première
+ligne obscure de l'amour.
+
+Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les
+Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes
+et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies
+nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire
+formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun,
+profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul,
+sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours
+d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même
+endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa
+rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche
+uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la
+simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même
+localité.»
+
+Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de
+lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau
+dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des
+précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine;
+mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers
+séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du
+travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule;
+mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du
+travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir
+chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce
+travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si
+plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de
+rôle.»
+
+Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui
+séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la
+mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie
+active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court,
+elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction.
+N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et
+voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une
+atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais
+pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès
+les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver
+commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un
+buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au
+monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le
+lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les
+garnit de miel et de pollen, pond, couve les œufs, soigne et nourrit
+les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de
+filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et
+dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être
+augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît.
+La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la
+tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille
+mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est
+toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le
+cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles,
+l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout,
+différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre
+éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne,
+ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur
+passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule
+femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude
+et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste
+pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.--Nous ne
+la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant,
+fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va
+s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe,
+toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe,
+l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre
+abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites,
+qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement
+unique[1], des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y
+sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement
+oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus
+soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme;
+dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.
+
+Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la
+prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on
+introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles.
+L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les
+deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé
+ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce
+point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie
+précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est
+manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au
+Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches
+de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à
+l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi
+longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne
+peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des
+jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci.
+
+C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la
+plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de
+cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans
+chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre
+imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal
+explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le
+voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il
+fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les
+plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore
+que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux.
+Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par
+exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs
+semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la
+solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et
+faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à
+leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils
+du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons,
+hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles
+à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on
+donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores
+artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les
+accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment
+adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite?
+Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant
+renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons
+répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur,
+voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les mœurs de
+certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes,
+nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers
+peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs
+ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux
+travaux de l'auteur des _Mémoires_ n'ont rien changé à leurs habitudes,
+et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le
+délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins
+de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu,
+bourdonneront demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes.
+Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'œil du temps que nous
+examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une
+seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature.
+
+
+[1] Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la
+maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites.
+Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne
+pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les
+reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même
+ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande
+ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever
+les Mélipones sous notre climat.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez
+nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit
+irréprochable dans la ruche. Un chef-d'œuvre, la cellule hexagonale,
+y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait
+impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être
+vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que
+l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à
+notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la
+logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel.
+
+Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'œuvre. Déjà, nous avons noté à
+la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes,
+parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles,
+la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le
+manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la
+société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes
+masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir,
+et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier
+essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc.
+
+De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque
+toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous
+ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis
+des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps
+des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à
+contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les
+plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le
+commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel,
+assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des
+reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de
+bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de
+l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs
+rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque
+régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la
+règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races
+septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes,
+opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer
+de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique
+routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims
+secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou
+auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs
+misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement
+affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement
+développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos
+abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes
+nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette
+habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection
+artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les
+bœufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les
+pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une
+race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel
+et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement
+conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il
+y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu
+de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses
+erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici,
+chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux
+abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes
+circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient
+aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas
+amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des
+ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort,
+le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui
+s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée
+et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très
+ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi.
+L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les
+met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui
+portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent
+arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme
+nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles.
+Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre
+intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous
+la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et
+des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter
+remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement,
+presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la
+vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce
+qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre
+société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre
+étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste
+organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous
+sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la
+terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et
+insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population
+totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part
+des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes,
+condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts
+étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent
+servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des
+oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres
+appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à
+des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne
+poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles
+toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y
+font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une
+d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de
+stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de
+position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur,
+née des mornes fatigues du repos, la réveille.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise,
+puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la
+direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre
+la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort,
+l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances
+favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à
+sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs
+l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On
+dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les
+individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein
+d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et
+l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité
+puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui
+habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers,
+toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans
+l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée
+de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais
+il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir
+l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît
+pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin
+avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui
+évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière.
+Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul
+qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales
+et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les
+espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son
+mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien,
+sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est
+assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement
+et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand
+les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse
+spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour
+ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et
+de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos
+grandes passions et de nos destins orgueilleux.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi
+bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres.
+Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre
+monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à
+cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route
+comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une
+révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne
+et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions,
+les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de
+consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois
+et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à
+notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en
+nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est
+possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est
+impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est
+par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang
+pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait
+que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à
+l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette
+incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un
+anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
+plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les
+promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à
+nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
+humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de
+durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de
+quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se
+mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
+leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut
+vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus
+manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou
+modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent
+pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
+d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le
+mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève
+aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne
+croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le
+lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les
+autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
+dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
+inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
+les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps,
+que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses
+de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce
+globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous
+ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement,
+raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir;
+car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
+lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres,
+l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent
+la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus
+précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La
+flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil
+que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
+monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous
+ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
+Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de
+sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous
+demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
+épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant,
+le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
+autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
+nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
+ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
+tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule
+ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
+qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la
+puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
+vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à
+elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités
+chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme
+incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude
+du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
+passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
+propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des
+expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
+visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à
+bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir
+réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue
+sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
+désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa
+recherche.
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous
+nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages
+les plus intéressants:
+
+1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE
+
+_a_) LES ANCIENS
+
+Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire)
+_passim._
+
+Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi.
+
+Virgile.--Georg., l. IV.
+
+Pline.--Hist. nat., l. XI.
+
+Columelle.--De re rustica.
+
+Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc.
+
+_b_) LES MODERNES
+
+Swammerdam.--Biblia naturæ, 1737.
+
+Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712.
+
+Réaumur.--Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740.
+
+Bonnet (Ch.).--Å’uvres d'histoire naturelle, 1779-1783.
+
+Schirach (A.G.).--Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber
+nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767.
+
+Janscha (A.).--Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773.
+
+Hanter (J.).--On bees, philosophical transactions, 1732.
+
+Huber (François).--Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc.
+
+2° APICULTURE PRATIQUE
+
+Dzierzon.--Théorie und praxis des neuen Bienen freundes.
+
+Langstroth.--The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant
+(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original).
+
+Layens (Georges de) et Bonnier.--Cours complet d'apiculture.
+
+Cheshire (Frank).--Bees and bee-keeping, vol. II, Practical.
+
+Bevan (Dr E.).--The honey bee.
+
+Cowan (T.W.).--British bee-keeper's guide book.
+
+Cook (A.J.).--Bee-keeper's guide book.
+
+Root (A.).--The A B C of Bee culture.
+
+Alley (Henry).--The Bee-keeper's Handy book.
+
+Collin (Abbé).--Guide du propriétaire d'abeilles.
+
+Dadant (Ch.).--Petit cours d'apiculture pratique.
+
+Bertrand (Ed.).--Conduite du rucher.
+
+Weber.--Manuel pratique d'apiculture.
+
+Hamet.--Cours complet d'apiculture.
+
+Bauvoys (de).--Guide de l'apiculteur.
+
+Pollmann.--Die Biene und ihre Zucht.
+
+Simmins (S.).--A modern bee farm.
+
+Vogel (F.W.).--Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker.
+
+Von Berlepsch (Baron A.).--Die Biene und ihre Zucht.
+
+Jeker, Kramer und Theiler.--Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc.
+
+3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES
+
+Cheshire (F.).--Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.
+
+Cowan (T.W.).--The Honey bee.
+
+Perez (J.).--Les abeilles.
+
+Girard.--Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions).
+
+Shuckard.--British bees.
+
+Kirby and Spence.--Introduction to Entomology.
+
+Girdwoyn.--Anatomie et physiologie de l'abeille.
+
+Cheshire (F.).--Diagrams on the anatomy of the Honey bee.
+
+Gundelach.--Die Naturgeschichte der Honigbiene.
+
+Büchner (L.).--Geistes Leben der Thiere.
+
+Bütschli (O.).--Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.
+
+Haviland (J.D.).--The social instincts of bees, their origin and natural
+selection.
+
+4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES
+
+ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.
+
+Ed. Brandt.--Recherches anatomiques et morphologiques sur le système
+nerveux des insectes hyménoptères. (_Comptes rendus de l'Académie des
+sciences_, 1876, t. LXVXIII, p. 613.)
+
+Dujardin (F.).--Mémoires sur le système nerveux des insectes.
+
+Dumas et Milne-Edwards.--Sur la production de la cire des abeilles.
+
+Blanchard (E.).--Recherches anatomiques sur le système nerveux des
+insectes.
+
+Brougham (L.R.D.).--Observations, demonstrations and experiences upon
+the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856).
+
+Cameron (P.).--On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc.
+of Glasgow, 1888).
+
+Erichson.--De fabrica et usu antennarum in insectis.
+
+Lowne (B.T.).--On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans.,
+1879).
+
+Waterhouse (G.K.).--On the formation of the cells of Bees and Wasps.
+
+Von Siebold (Dr C.T.E.).--On a true Parthenogenesis in Moths and Bees.
+
+Leydig (F.).--Das Auge der Gliederthiere.
+
+Schonfeld (Pastor).--Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890.
+
+Assmuss.--Die Parasiten der Honigbiene.
+
+5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES
+
+Blanchard (E.).--Métamorphoses, mœurs et instincts des insectes.
+--Histoire naturelle des insectes.
+
+Darwin.--Origin of species.
+
+Fabre.--Souvenirs entomologiqnes (3 séries).
+
+Romanes.--Mental evolution in animals.
+--Animal intelligence.
+
+Lepeletier Saint-Fargeau.--Histoire naturelle des Hyménoptères.
+
+Mayet (V.).--Mémoire sur les mœurs et les métamorphoses d'une
+nouvelle espèce de la famille des Vésicants (_Ann. Soc. entom. de
+France_,1875).
+
+Müller (H.).--Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes.
+
+Hoffer (E.).--Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln.
+
+Jesse.--Gleaning in natural history.
+
+Lubbock (Sir J.).--Ants, bees, and wasps.
+--The senses, instincts and intelligence of animals.
+
+Walkenaer.--Les Halictes.
+
+Westwood.--Introd. to the study of insects.
+
+Rendu (V.).--De l'intelligence des animaux.
+
+Espinas.--Animal communities.
+
+Girard (M.).--Traité élémentaire d'entomologie, etc.
+
+
+
+
+TABLE
+
+LIVRE PREMIER
+
+AU SEUIL DE LA RUCHE
+
+LIVRE II
+
+L'ESSAIM
+
+LIVRE III
+
+LA FONDATION DE LA CITÉ
+
+LIVRE IV
+
+LES JEUNES REINES
+
+LIVRE V
+
+LE VOL NUPTIAL
+
+LIVRE VI
+
+LE MASSACRE DES MÂLES
+
+LIVRE VII
+
+LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
+United States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
+Gutenberg-tm electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
+person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
+1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
+you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
+on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
+phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+ most other parts of the world at no cost and with almost no
+ restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
+ under the terms of the Project Gutenberg License included with this
+ eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
+ United States, you will have to check the laws of the country where
+ you are located before using this eBook.
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
+Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
+other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg-tm website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
+Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
+provided that:
+
+* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation."
+
+* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
+ works.
+
+* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+
+* You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
diff --git a/38527-0.zip b/38527-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..0ba35bc
--- /dev/null
+++ b/38527-0.zip
Binary files differ
diff --git a/38527-h.zip b/38527-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..8a4940c
--- /dev/null
+++ b/38527-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38527-h/38527-h.htm b/38527-h/38527-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..3aa080a
--- /dev/null
+++ b/38527-h/38527-h.htm
@@ -0,0 +1,7016 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
+<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+<title>The Project Gutenberg eBook of La Vie Des Abeilles, by Maurice Maeterlinck</title>
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+<style type="text/css">
+
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+}
+
+.bb {border-bottom: solid 2px;}
+
+.bl {border-left: solid 2px;}
+
+.bt {border-top: solid 2px;}
+
+.br {border-right: solid 2px;}
+
+.bbox {border: solid 2px;}
+
+.center {text-align: center;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+
+.u {text-decoration: underline;}
+
+.caption {font-weight: bold;}
+
+
+/* Footnotes */
+.footnotes {border: dashed 1px;}
+
+.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+
+.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+
+.fnanchor {
+ vertical-align: super;
+ font-size: .8em;
+ text-decoration:
+ none;
+}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La vie des abeilles</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Maurice Maeterlinck</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: January 8, 2012 [eBook #38527]<br />
+[Most recently updated: May 20, 2021]</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Annemie Arnst and Marc D'Hooghe</div>
+<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***</div>
+
+<h1>LA VIE DES ABEILLES</h1>
+
+<h3>par</h3>
+
+<h2>MAURICE MAETERLINCK</h2>
+
+
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h5>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h5>
+
+<h5>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h5>
+
+<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
+
+<h5>1901</h5>
+
+<hr style="width: 95%;" />
+
+<h4><i>A MON AMI</i></h4>
+
+<h4><i>ALFRED SUTRO</i></h4>
+
+
+<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER</h3>
+
+<h3>AU SEUIL DE LA RUCHE</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevage
+des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il
+est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens
+et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé
+Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook,
+Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van
+Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'<i>apis
+mellifica, ligustica, fasciata,</i> etc., ni d'un recueil d'observations ou
+d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous
+ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir
+ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain
+nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt
+années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop
+spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard,
+comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on
+connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer,
+selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont
+occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et
+imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la
+ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici
+longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus
+intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de
+l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur
+de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines
+sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune
+d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui
+ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute
+vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les
+faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de
+quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une
+façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans
+un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce
+livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu
+près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime
+sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre.
+Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment
+encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier.
+Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à
+l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous
+arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de
+leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les
+fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à
+ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est
+une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et
+satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est
+probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce
+monde.</p>
+
+<p>Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je
+croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais
+guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de
+l'<i>Insecte</i>, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre
+auteur de <i>Force et Matière</i>, dans son <i>Geistes Leben der Thiere</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est
+assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits
+légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le
+soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses
+héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches
+bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que
+notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de
+l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges
+laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut
+de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent
+préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation
+énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je
+le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos
+points de vue et nos buts sont fort différents.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence
+dans leur <i>Introduction to Entomology</i>, mais elle est presque
+exclusivement technique.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en
+débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des
+plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société,
+sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages
+prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron,
+Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du
+philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant
+cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux
+déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais
+c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer,
+c'est-à-dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des
+<i>Géorgiques</i> de Virgile.</p>
+
+<p>Son histoire ne commence qu'au XVII<sup>e</sup> siècle avec les découvertes du
+grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce
+détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand,
+Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que
+la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les
+attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam
+inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le
+microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier
+les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et
+de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et
+du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en
+la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des
+planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer
+plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble
+Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut
+à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où
+de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout
+à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand
+ouvrage <i>Bybel der Natuure,</i> que le docteur Boerhave, un siècle plus
+tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de <i>Biblia
+naturæ</i> (Leyde, 1737).</p>
+
+<p>Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule
+d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton,
+et réserva aux abeilles un volume entier de ses <i>Mémoires pour servir à
+l'histoire des insectes</i>. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il
+est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu
+bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs
+anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation
+des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs
+vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il
+consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la
+ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi
+l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu
+toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur
+[oe]uvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent
+que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les
+recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de
+Schirach (qui résolut l'énigme de de l'œuf royal); mais je me borne
+aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le
+classique de la science apicole d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse.
+Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait
+contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide
+d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie
+entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des
+victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme
+l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait
+qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les
+regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à
+ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel,
+à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre
+voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les
+plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme
+pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à
+espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science
+apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui
+doit point. Ses <i>Nouvelles observations sur les abeilles</i>, dont le
+premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet,
+et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le
+trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y
+trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre
+on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des
+abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou
+prendre en défaut une seule de ses observations principales qui
+demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais
+bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la
+parthénogenèse, c'est-à-dire la parturition virginale des reines, et
+imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle
+l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel,
+sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un
+instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très
+imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente
+le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès
+extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan,
+Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations
+précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire
+et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le
+meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire
+mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à
+leurs besoins. De Hruschka trouve le <i>Smélatore</i>, qui, par l'emploi de
+la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons,
+etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité
+et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs
+ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin
+l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection
+à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le
+maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner
+d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des
+saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques
+ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les
+naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la
+remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un
+peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole
+pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et
+toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille
+cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les sœurs du bon
+couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les
+appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs
+demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte
+inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre
+fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un
+mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu
+que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers
+les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,&mdash;trop vaste
+pour être discerné et trop étranger pour être compris,&mdash;elles regardent
+plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir,
+dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à
+nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise
+par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une
+heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins
+précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à
+aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de
+cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la
+Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des
+couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets,
+ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses
+horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés
+le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une
+cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux
+poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses
+écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses
+maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes
+d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent
+pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches,
+ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et
+méticuleusement vert, de pelouses fleuries.</p>
+
+<p>Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">"Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et comme ces derniers satisfait et tranquille",</span><br />
+</p>
+
+<p>aurait dit La Fontaine, s'était retiré là, où la vie semblerait plus
+étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie.
+Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,&mdash;car le sage ne connaît point
+les grands dégoûts,&mdash;mais un peu las d'interroger les hommes qui
+répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules
+questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois
+véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe,
+consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée
+et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille
+qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
+plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les
+expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des
+abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la
+maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches
+cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les
+étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un
+canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de
+peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et
+de prés.</p>
+
+<p>En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux
+fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une
+signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de
+l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où
+rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule,
+affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait
+entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le
+foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à
+l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante,
+les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la
+vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi
+bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient
+encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour
+ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices
+presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur
+elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un
+globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la
+ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au
+travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands
+épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de
+l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et
+le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du
+sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous
+les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les
+habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte
+qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne
+s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré
+tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de
+l'ouvrir et d'y jeter un coup d'œil général, il suffit de savoir
+qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers
+d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de
+quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique
+et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le
+départ plus ou moins volontaire de la mère régnante.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion
+qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises
+redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une
+légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces
+piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi
+la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du
+désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du
+soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin
+éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles
+tirent de ses heures bienfaisantes.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni
+ne respecte le caractère et les mœurs de ses habitantes, la ruche se
+transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme.
+Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour
+la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de
+beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se
+laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne
+reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent
+pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent
+leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une
+attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se
+défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle
+à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et
+pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin,
+elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de
+miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder
+ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est
+détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a>, est d'abord
+assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une
+activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme
+étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences,
+d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes
+intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre
+qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des
+grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les
+vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de
+mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas
+les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et
+rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et
+d'or, de mille calices épanouis.</p>
+
+<p>Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule
+transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui
+n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin,
+pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure
+encombrée.</p>
+
+<p>Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut
+apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait
+les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser
+autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait
+quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait
+aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on
+démêle l'activité multiple de cette inertie.</p>
+
+<p>En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille
+sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et
+celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre
+les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la
+plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous
+rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour
+l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la
+nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce
+travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi,
+un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la
+ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à
+travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont
+élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs,
+comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de
+mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la
+multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue
+de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle
+expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de
+solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible
+aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter
+pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu
+n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un
+moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un
+sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie.
+Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On
+retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les
+états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas
+de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit
+même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle
+vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons).
+Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les
+Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés,
+à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où
+l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la
+république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et
+immortelle de l'avenir.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> On appelle <i>ruche d'observation</i>, une ruche vitrée munie de
+rideaux noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul
+rayon, ce qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans
+danger et sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue
+extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui
+habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail,
+récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et
+prospérer.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à
+l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la
+nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté,
+c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il
+n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature
+dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont
+immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés
+sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle
+tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même
+temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la
+liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la
+société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses
+membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part,
+il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt
+personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices,
+qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la
+civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables
+à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des
+œufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec
+acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des
+vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus
+en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas
+à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une
+chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle
+abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection
+architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons
+sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au
+progrès de l'espèce.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_II" id="LIVRE_II"></a>LIVRE II</h3>
+
+<h3>L'ESSAIM</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la
+torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers
+jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les
+pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis
+le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de
+miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les
+mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les
+rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le
+soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées
+ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le
+seuil, où le froid les décime.</p>
+
+<p>Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle
+sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son
+devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la
+tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il
+va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette
+ville, c'est son œuvre, et c'est elle tout entière.&mdash;Elle n'en est
+pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y
+donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses
+sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous
+appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle
+réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique
+organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté.
+Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui
+l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses
+dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui
+succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&amp;&amp;&amp;&amp; sont sortis de
+ses flancs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas
+semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid
+avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration
+reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de
+l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les
+angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des
+phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances
+toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait
+tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître.</p>
+
+<p>Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à
+quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la
+vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des
+naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui
+illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la
+nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève
+royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur
+mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores,
+l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la
+première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau
+ses jeunes sœurs qui chantent le chant des reines. D'autres fois,
+quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues,
+pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il
+ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance
+impériale.</p>
+
+<p>Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît,
+apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout
+ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été,
+tolère-t-il&mdash;car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son
+amant&mdash;la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis,
+maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et
+scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres,
+insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus
+tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur
+massacre général et simultané.</p>
+
+<p>Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il
+distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les
+nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et
+ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs
+ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent
+l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons,
+aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les
+rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des
+fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves
+et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les
+édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la
+nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation
+du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide
+formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est
+mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et
+des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres
+aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité
+du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les
+adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les
+rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les
+ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée.</p>
+
+<p>Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice
+annuel au génie de l'espèce,&mdash;je veux dire l'essaimage,&mdash;où un peuple
+entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne
+soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses
+demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin
+l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui,
+conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine
+parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville
+bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité.
+Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure,
+est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle
+assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il,
+cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un
+devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir?</p>
+
+<p>Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde;
+nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font
+ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs
+ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons
+les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se
+hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de
+la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les
+autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction.
+Mais que l'œil s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la
+complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de
+l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des
+causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux
+exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui
+nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement
+contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre
+espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou
+quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à
+l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un
+moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et
+effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie.
+Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment
+attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la
+famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent
+point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après
+le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt
+mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine
+d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir
+les larves et les nymphes.</p>
+
+<p>Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation
+héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et
+cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons
+de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car
+nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les
+phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux
+et dans le triple œil cyclopéen de leur front, mais telle que nous la
+verrions si nous avions leur taille.</p>
+
+<p>Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome,
+descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de
+gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues
+dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions
+gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à
+aucune construction humaine.</p>
+
+<p>Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche,
+virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de
+cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier
+durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges,
+jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les
+fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout
+autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et
+immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose
+déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera
+qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit
+encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes
+vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin
+de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique
+ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et
+s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la
+reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les
+œufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves,
+quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent
+des milliers de nourrices<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>. Enfin, au saint des saints de ces limbes,
+les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très
+vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure,
+enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries
+dans les ténèbres.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement
+exacts. Ce sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple,
+strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la
+place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la
+ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de
+très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers
+d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor
+accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car
+chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très
+vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut
+corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété
+d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et
+d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques
+d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le
+travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter
+des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le
+plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de
+s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans
+celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la
+notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave
+ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est
+souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui
+décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les
+hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des
+ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à
+qui leur est soumis.&mdash;Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès
+l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait
+connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières
+gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante
+une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement.
+Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en
+effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et
+s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se
+forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un
+regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la
+nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons
+de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule.
+S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si
+elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel,
+ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus
+doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui
+monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure,
+et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de
+leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des œillets
+blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles
+l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes
+discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à
+la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance,
+les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris
+de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres
+qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui
+n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne
+s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais
+elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont
+aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous
+n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles
+émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour
+percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent
+s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et
+quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos,
+le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans
+la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est
+propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de
+l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là-bas, sur les
+derniers rayons, tout le peuple tressaille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour
+s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si
+économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte
+de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un
+décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée
+dans le temps qui s'écoule.</p>
+
+<p>S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que
+nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux
+ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est
+ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais
+un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la
+génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules
+les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et
+les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs
+de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les
+gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur
+les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus
+de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la
+vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle
+reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui
+consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en
+cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois
+mille œufs chaque jour.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui
+pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce
+humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y
+produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle
+fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous
+l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous
+regardons les abeilles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons
+choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui
+s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte
+l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les
+murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage.
+Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel
+suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles
+tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la
+cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des
+édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de
+propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de
+la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes
+les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler
+dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de
+leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le
+siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse
+de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et
+aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le
+temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il
+est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et
+que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce
+serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles
+n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se
+connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur
+installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe
+d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de
+quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en
+ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes
+richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière,
+mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine,
+plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur
+d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre
+jusqu'à leur détresse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Voilà, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui
+prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a
+là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre
+qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence
+d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très
+différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de
+notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il
+suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter
+derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous
+est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un
+habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller
+et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits
+points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de
+nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une
+idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière
+d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que
+nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez
+surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait
+probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les
+nôtres.</p>
+
+<p>En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points
+noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui
+éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir
+observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le
+lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne
+vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et
+amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les
+éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se
+dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de
+spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour
+ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré;
+souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des
+demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et
+plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des
+repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la
+nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des
+porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond
+de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont
+indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que
+nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de
+reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit
+d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues
+qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de
+petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du
+soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que
+cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites
+huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance
+incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur œuvre nuisible, ou
+tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de
+manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est
+remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des
+conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient
+d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs
+agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent
+des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les
+sauveurs de la race.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du
+haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons,
+une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices
+pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique
+et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent
+immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui
+n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse
+concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore
+sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans
+notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un
+peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la
+persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation
+avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un
+idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste,
+plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et
+plus héroïque?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si
+minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si
+précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de
+lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs,
+c'est-à-dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le
+plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes
+que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que
+vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que
+vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide
+de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et
+aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous
+point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi
+vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain
+n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses
+d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un
+autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où
+toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse
+mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et
+couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq
+semaines.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,</i></span><br />
+</p>
+
+<p>s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des
+<i>Géorgiques</i>, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens,
+qui observaient la nature d'un œil encore tout ébloui de la présence
+de dieux imaginaires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux
+loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le
+papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim
+qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en
+visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont
+elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal,
+d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération
+pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle
+et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait?
+Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez
+vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais
+quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence
+éternellement renouvelée?</p>
+
+<p>Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et
+l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des
+questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues
+toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières
+hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin
+des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous
+demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez
+vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que
+rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans
+de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans
+arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos
+dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire
+immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de
+choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous
+résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques
+heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour
+reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui
+est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche
+qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un
+vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait
+qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent
+toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une
+chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la
+cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être
+mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention
+sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des
+beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés
+aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de
+l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance,
+l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons
+qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de
+l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible,
+la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui
+naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre
+la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a
+connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi
+malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans
+fleurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et
+désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez
+déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les
+sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait
+vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la
+campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait
+distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues,
+épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au
+passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du
+portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots,
+probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à
+l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour
+intérieure de l'usine;&mdash;ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans
+les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes
+corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir
+immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les
+ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler,
+ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend
+devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les
+bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des
+apiculteurs, «font la barbe».</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre
+d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux
+champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du
+couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles
+qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure
+pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille œufs,
+les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou
+huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir
+austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni
+comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien
+que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière
+colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît
+assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple
+en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule
+enivrée de l'essaim.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du
+sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du
+miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie,
+d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi,
+croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent
+pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de
+prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays
+d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus.
+Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont,
+elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs
+sœurs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles
+volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du
+rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni
+soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses,
+irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles
+ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se
+pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs
+lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur
+intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne
+déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher,
+déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs
+tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme
+une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une
+nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là, heureuses, ne
+possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare
+pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à
+tout et ne blessent personne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est
+une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la
+pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient
+qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais
+non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par
+son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles
+compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante
+remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève
+rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et
+se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du
+centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente
+qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le
+retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle
+l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident,
+d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que
+l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au
+fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses
+filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu
+inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en
+tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans
+bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et
+presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de
+licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour,
+facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre,
+la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses
+excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de
+proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève
+à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer,
+soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y
+ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute
+larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture
+particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe
+démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la
+prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on
+l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte
+constatée,&mdash;il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit
+connue de tout le monde, tant la cité est vaste,&mdash;le travail cesse à peu
+près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre
+çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les
+guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se
+désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de
+l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les
+parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et
+sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement
+amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses
+habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de
+misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles.</p>
+
+<p>Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée
+en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation
+soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un
+désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère),
+qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui
+font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle,
+s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au
+passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore
+inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux
+chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des
+rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où
+s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files
+noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de
+nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou
+massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et
+monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant
+intime de la présence royale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des
+ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite
+république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou
+l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le
+peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la
+retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que
+toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un
+rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les
+dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le
+désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes
+buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons,
+enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez
+pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à
+une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de
+l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront
+au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités
+anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail
+avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne
+retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des
+êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme.</p>
+
+<p>Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même
+pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure
+de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous
+avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture
+moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour
+couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine.
+Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin,
+lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses
+ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût
+impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une
+semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles;
+enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les
+rayons quelques malheureuses inconsolables.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que
+notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais
+inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de
+l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout
+amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la
+race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active
+et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes
+percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine
+accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que
+possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez
+facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à
+leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la
+soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée,
+la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient
+mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était
+intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait
+probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus
+précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel
+qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son
+avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la
+persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou
+s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il
+est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les
+farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et
+dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs
+propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient
+dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont
+il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple,
+et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise
+les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins
+vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui,
+comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus
+vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas
+s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y
+trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et
+éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est
+leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe
+que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou
+la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve,
+dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable,
+elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous
+prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de
+circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent
+l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus
+salutaire que de les ouvrir ainsi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop
+humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre,
+et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres
+que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent
+pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la
+mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut,
+n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande
+importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose
+certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans
+telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur
+reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on
+ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins
+ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être
+sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup
+davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du
+plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre
+intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous
+appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes,
+dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous
+nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre
+que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont
+minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les
+mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus
+grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans
+une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi
+aveugles que nous supposons que le sont les abeilles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une
+rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à
+une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des
+animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins
+d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités
+relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence
+apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion
+même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues
+morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se
+trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique,
+ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout
+raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la
+fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore
+mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour
+continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme
+ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales,
+eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront
+bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à-dire à s'aider; ils auront
+donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur
+prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra
+rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif,
+et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans
+nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois,
+qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans
+le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour
+peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de
+s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure,
+d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la
+géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république
+en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de
+l'observateur.»</p>
+
+<p>Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut
+sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la
+raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les
+erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se
+nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne
+suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus
+remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille
+individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien
+n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste
+irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines?
+Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité
+que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre
+égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible
+de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les
+abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur
+attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit
+qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature,
+il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher
+notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du
+moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont
+évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de
+leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine
+elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des
+leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle
+ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement.
+Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables
+d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la
+reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable,
+estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine
+inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer
+dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de
+leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée,
+qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres.
+Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en
+élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de
+la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé
+parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche
+une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un
+réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie,
+amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre
+soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse
+rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une
+horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès
+qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers
+qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble
+et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici
+encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et
+nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique
+et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et
+qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous
+croyons connaître.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent
+leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans
+la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait
+brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la
+lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou
+frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce
+cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais
+présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et
+savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi
+prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins.
+Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors
+le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de
+la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut
+être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire
+judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte
+d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il
+serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards
+empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à
+traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient
+l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se
+combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les
+parasites, <i>elles ne le tirent jamais contre une reine,</i> de même qu'une
+reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni
+contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être
+droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre,
+elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à-dire une
+autre reine.</p>
+
+<p>Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un
+régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe
+au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse,
+elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle;
+elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne
+anonyme.</p>
+
+<p>«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de
+l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles
+l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés.
+Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut
+plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant
+vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou
+étouffée.</p>
+
+<p>Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale,
+elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison
+s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des
+deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales,
+elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer
+l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près
+d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup
+près d'un million de morts.</p>
+
+<p>Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons
+recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la
+reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère,
+sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce
+qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient
+d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet,
+on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire,
+soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus
+d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont
+impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont
+elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère
+souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque
+toujours visiblement froissée et alanguie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles
+reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement.
+Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les
+phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre
+précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses
+filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront
+la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et
+l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles
+immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon
+retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect
+solennel ou le bonheur suprême.</p>
+
+<p>Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une
+mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que
+les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera
+immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison
+tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire,
+jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque
+jamais qu'elle en sorte vivante.</p>
+
+<p>Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que
+l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à
+quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir
+recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes
+si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un
+courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient,
+apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme,
+dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent
+assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens
+pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le
+trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses,
+sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur
+fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si
+sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs
+devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés
+appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait
+trop loin<a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant
+dans une petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons.
+La cage est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les
+ouvrières lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la
+prisonnière, qu'elles accueillent assez souvent sans malveillance. M.S.
+Simmins, directeur du grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un
+autre mode d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque
+toujours et qui se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur
+art. Ce qui rend d'habitude l'introduction si difficile, c'est
+l'attitude de la reine. Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme
+une intruse, éveille des soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde
+pas à confirmer. M. Simmins isole d'abord complètement et fait jeûner
+pendant une demi-heure la reine a introduire. Il soulève ensuite un coin
+de la couverture intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine
+étrangère au sommet de l'un des rayons. Désespérée par son isolement
+antérieur, elle est heureuse de se retrouver parmi des abeilles et,
+affamée, elle accepte avidement les aliments qu'on lui offre. Les
+ouvrières, trompées par cette assurance, ne font pas d'enquête,
+s'imaginent probablement que leur ancienne reine est revenue, et
+l'accueillent avec joie. Il semble résulter de cette expérience que,
+contrairement à l'opinion de Huber et de tous les observateurs, elles ne
+soient pas capables de reconnaître leur reine. Quoi qu'il en puisse
+être, les deux explications également plausibles&mdash;bien que la vérité se
+trouve peut-être dans une troisième qui ne nous est pas encore connue
+&mdash;montrent une fois de plus combien la psychologie de l'abeille est
+complexe et obscure. Et de ceci, comme de toutes les questions de la
+vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer, c'est qu'il faut, en attendant
+mieux, que la curiosité règne dans notre cœur.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<p>Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir
+avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa
+mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une
+mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses
+filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération
+mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont
+eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations
+d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur
+attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente
+cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit
+la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point
+inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et
+lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce
+qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment
+de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent
+l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en
+fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs
+envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et
+qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple,
+que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se
+joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis
+au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en
+douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde
+et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la
+première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas
+suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et
+malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles
+accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit.
+A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère
+augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la
+troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à
+l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la
+mettaient à mort dans la prison royale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXVII</h3>
+
+
+<p>Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance,
+un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les
+circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on
+tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre
+intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira
+peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal
+l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus
+perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un
+corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi
+insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre
+des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers
+d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment
+plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de
+sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence
+d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au
+surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que
+les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses
+inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont
+tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle
+des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de
+réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore
+l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont
+esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent
+immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à
+former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites.
+Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se
+présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu
+malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer
+une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une
+limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort,
+que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt
+empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou
+de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans
+un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement
+parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier,
+dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes,
+séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de
+façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes
+ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits
+escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère.
+D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de
+recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles
+ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus
+simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de
+l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain
+nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille,
+mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles.
+Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles
+arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les
+suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions
+et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions
+où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles
+construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre
+lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<p>En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser
+tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on
+peut dire qu'elle est le cœur-esclave de la cité dont l'intelligence
+l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante
+royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour.
+Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est
+pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et
+aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une
+république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable
+des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en
+même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus
+total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les
+sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que
+j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment
+souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de
+souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,&mdash;et
+peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,&mdash;son
+organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité
+humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série
+d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de
+n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un
+grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule
+sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de
+la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la
+lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à
+l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La
+reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la
+reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au
+bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la
+volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que
+l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de
+celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles
+indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était
+nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et
+pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et
+qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces
+prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la
+ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont
+l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse
+toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce
+qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs.
+Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords
+de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est
+vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à
+l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules
+pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est
+agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura
+pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle
+rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le
+signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse
+ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore
+visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle,
+cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse,
+qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de
+mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se
+trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le
+chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se
+convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire
+d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il
+suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres
+entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu
+vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent
+vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge
+ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les
+circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la
+ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le
+plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente,
+qui soit dans la nature après celui de l'homme<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>. Ici encore, comme
+partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le
+cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la
+victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette
+substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait
+se créer une petite place triomphante et durable au milieu des
+puissances énormes et inertes du néant et de la mort.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a> Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin,
+forme la 174<sup>e</sup> partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la
+296<sup>e</sup>. En revanche, les <i>corps pédonculés</i> qui paraissent se développer à
+proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct,
+sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci
+compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant
+la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la
+matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive
+être à peu près égale.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXIX</h3>
+
+
+<p>Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas
+attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A
+l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la
+ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la
+foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des
+ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant
+et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau
+sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant
+quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un
+prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts
+électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il
+hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles
+soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le
+déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou
+un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève,
+les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se
+rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour
+accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se
+dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée
+de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient
+de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes
+musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout
+illuminée d'ailes.</p>
+
+<p>Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable
+qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et
+cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait
+sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute
+d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une
+branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais
+immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la
+recherche d'un abri.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXX</h3>
+
+
+<p>C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à
+la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose
+d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la
+reine, alourdie de ses œufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son
+vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à
+se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes.</p>
+
+<p>L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête
+couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive
+tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où
+elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de
+l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus
+jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement
+au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y
+tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop
+forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite
+où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas
+à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en
+foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne
+ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim
+se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là,
+les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que
+rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles
+avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont
+inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans
+qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont
+ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle
+veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en
+soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons
+avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes
+aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou
+bassement cruelle.</p>
+
+<p>L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans
+la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files
+noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que
+la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un
+instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles
+d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements
+heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant
+même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins;
+sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et
+inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les
+points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité
+nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations
+courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le cœur de tous
+ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la
+présence royale, et le travail commence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXXI</h3>
+
+
+<p>Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas
+ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui
+font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les
+premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les
+directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles
+reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est
+impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous
+interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est
+donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise
+apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente
+dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier
+abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au
+lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un
+moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège,
+s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît
+plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de
+lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage
+vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très
+lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde
+étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa
+destinée.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_III" id="LIVRE_III"></a>LIVRE III</h3>
+
+<h3>LA FONDATION DE LA CITÉ</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur
+l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice
+qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de
+Ronsard:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Portent un gentil cœur dedans un petit corps</span><br />
+</p>
+
+<p>et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie
+dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité
+opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre,
+si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se
+souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver.
+Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et
+des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné,
+outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par
+elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à-dire douze fois le
+poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque
+abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes
+de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus
+précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le
+miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle
+immédiatement assimilable et presque sans déchet.</p>
+
+<p>Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel,
+pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui.
+C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit
+et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que
+l'ombre, et là-haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais
+l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y
+arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui
+surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la
+ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la
+chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la
+multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La
+plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre
+précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois
+verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui
+l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures;
+celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite,
+jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à
+la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se
+renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous
+l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en
+un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact
+et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la
+base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la
+hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent
+appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant
+rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin,
+tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône
+renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait
+croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée
+du mystère de la cire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux
+rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté
+de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à-dire toutes celles qui
+sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend
+les travaux nécessaires.</p>
+
+<p>Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles,
+les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la
+propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au cœur de
+l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce
+qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de
+souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses
+maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement
+insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils
+fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse
+derrière eux.</p>
+
+<p>Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne
+se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter
+minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite,
+toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de
+propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage
+des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain
+nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar
+et de pollen.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se
+posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre
+compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple
+d'émigrées, de la justesse du coup d'œil, des calculs et de
+l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le
+vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices
+qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement
+possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses œufs sur
+le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses,
+encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas
+perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la
+solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à
+emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la
+distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est
+organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des
+passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer.</p>
+
+<p>Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini,
+depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique
+et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve
+au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous
+les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux
+véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où
+s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus
+en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre
+qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par
+la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur
+place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée.</p>
+
+<p>Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim
+docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite
+mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la
+force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet
+espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser
+la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de
+prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont
+l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable,
+ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle
+sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une
+longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un
+édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres.
+Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire,
+elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de
+paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une
+espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus
+vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres
+suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt
+perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui
+brouillent toutes les surfaces de sa demeure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la
+besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des
+circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas
+imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce
+cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de
+renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite
+inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.
+On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire
+exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les
+abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter,
+elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et
+hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une
+pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans
+une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la
+demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites
+intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour
+choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent
+inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus
+propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.</p>
+
+<p>Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont
+nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant
+qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui
+commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se
+soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si
+l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la
+planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout
+de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront
+soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
+prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,&mdash;et
+le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,&mdash;si tous
+les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut
+en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à
+construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais,
+trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir
+et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en
+rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la
+plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une
+semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles
+viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur
+aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de
+magasins et de maisons de cire blanche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les
+bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces
+distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir
+John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des
+observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être
+par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis,
+qu'il a plus spécialement observées,&mdash;car chaque observateur veut que
+l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les
+autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de
+l'amour-propre,&mdash;sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à
+l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle
+sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une
+expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une
+carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles,
+puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la
+fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures,
+jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une
+issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de
+deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir
+John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement
+limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à
+retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable.
+Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous
+voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et
+vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour
+faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais,
+c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles
+s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté
+de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent
+à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce
+mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère
+subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle
+et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant
+plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les
+mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la
+lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe
+et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se
+sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par
+trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque
+d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur
+américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit
+Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des
+substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose
+avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture
+liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette
+tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs sœurs
+n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour
+de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et
+sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut
+s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un
+confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu
+des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des
+milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les
+fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres
+volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni
+ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la
+maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions
+nouvelles d'arrivantes aussi insensées.»</p>
+
+<p>Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain
+qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages
+de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La
+situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce
+monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et
+inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse
+autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes
+grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence
+monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne
+serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de
+miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre
+bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas
+d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa
+proie.</p>
+
+<p>Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance
+insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien
+difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont
+l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que
+la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur
+aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui
+nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur
+notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne
+demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou
+misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il
+n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre
+part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient
+dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à
+nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme
+elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est
+certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des
+puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.</p>
+
+<p>Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers
+que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent,
+pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans
+ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire
+et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que
+l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si
+elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des
+abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de
+l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas
+l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir
+dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une
+circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein,
+retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter
+trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même
+désir qui accomplit tant d'œuvres admirables: le zèle à rapporter le
+plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs sœurs et de
+l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée,
+nous leur donnons souvent un autre nom.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur
+industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous
+surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur
+indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le
+caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la
+ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les
+bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se
+sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se
+connaissent plus. Mutilez, écrasez,&mdash;ou plutôt gardez-vous d'en rien
+faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,&mdash;mais
+enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à
+quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de
+la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la
+tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique
+comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la
+vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et
+aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon
+sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui
+s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et
+sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer
+à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du
+danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne
+les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié.
+Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et
+rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche
+elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de
+condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte
+d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait
+qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit
+à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette
+indulgence se cache paisiblement un cœur si sûr de soi qu'il ne songe
+pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle
+ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à
+cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe
+sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche
+sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère,
+acharnement stupide ou héroïsme.</p>
+
+<p>Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie
+dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces
+limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite
+flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion
+difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine
+qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres?
+On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a
+organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en
+commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison
+qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et
+nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour
+n'avoir plus d'amour à dépenser là-bas. Rien n'est plus variable que la
+direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous
+aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des
+abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher.
+D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous
+observerait comme nous les observons?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur
+intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est
+manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et
+dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne
+saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de
+milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs
+pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique,
+soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une
+intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des
+propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition
+dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui
+palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de
+Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles
+et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne
+s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que
+l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est
+la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou
+surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère,
+la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine
+étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un
+trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des
+abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur
+expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi
+de la foule.</p>
+
+<p>Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient
+de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre
+fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si
+avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la
+distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais
+cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans
+l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac
+personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on
+peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir
+est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et
+étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous
+la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient
+attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la
+face tournée vers l'appartement.</p>
+
+<p>Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du
+trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une
+des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après,
+reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle.
+De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il
+le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des
+voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit
+sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt
+que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles
+sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais
+pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée,
+quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après
+tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et
+puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à
+dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme
+en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute
+nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante
+que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à
+nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant
+qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers,
+et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et
+ennoblie, mais notre intelligence.</p>
+
+<p>J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il
+faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que
+chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres
+bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que
+c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à
+révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies
+la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de
+bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche,
+de la maison des mille sœurs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent
+aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée
+de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans
+l'appendice de son ouvrage, <i>Ants, Bees and Wasps</i>, dresse de longs et
+minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque
+jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce
+d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances
+étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes
+propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les
+précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement
+attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix
+une abeille en amenait d'autres.</p>
+
+<p>J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne,
+dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son
+second voyage elle arriva avec deux de ses sœurs. J'emprisonnai
+celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois
+associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de
+l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait
+communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles.</p>
+
+<p>Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que
+la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins
+fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles
+en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid.
+«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans
+l'<i>Intelligence des animaux,</i> t. I, p. 117) ils choisissent, pour
+commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie
+d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques
+abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les
+enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils
+les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de
+la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la
+patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui
+s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme
+avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent,
+en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers
+lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la
+position du nid.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui
+paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas
+toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs
+secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces
+communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour
+celles des fourmis.</p>
+
+<p>Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille,
+ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par
+celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la
+description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là, on le conçoit, au
+point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une
+différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué
+et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de
+ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis
+suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences
+étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par
+où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont
+ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un
+dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui,
+mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait,
+je pense, des certitudes satisfaisantes.</p>
+
+<p>Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage,
+au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que
+fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu
+coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant
+l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé
+(c'est-à-dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût
+attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche
+vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je
+l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai
+tandis qu'elle se régalait.</p>
+
+<p>Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je
+l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une
+cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai
+et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois
+de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à
+chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la
+suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la
+porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux
+compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais
+simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans
+mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu
+communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux
+abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la
+boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci
+d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux.
+Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été
+faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation,
+etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces
+abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir
+qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur
+hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me
+permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et
+bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à
+laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le
+chemin du trésor<a name="FNanchor_1_6" id="FNanchor_1_6"></a><a href="#Footnote_1_6" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_6" id="Footnote_1_6"></a><a href="#FNanchor_1_6"><span class="label">[1]</span></a> J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce
+printemps ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part,
+un apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à
+qui j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant
+du même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à
+être vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu
+que mon ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel,
+de voir réussir l'expérience.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits
+curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports
+spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces
+relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait
+citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la
+surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y
+trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que
+j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,&mdash;à moins que les
+fleurs ne fussent très abondantes,&mdash;à réchauffer ou à éventer le
+couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces
+mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les
+cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je
+voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient
+point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et
+réciproquement.</p>
+
+<p>On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce
+que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle <i>la
+répartition des abeilles sur les plantes mellifères.</i> Chaque jour, dès
+la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de
+l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la
+terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,&mdash;«le
+trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,&mdash;«le mélilot et la sauge des
+prés vont s'ouvrir»,&mdash;«les lys, les résédas ruissellent de pollen».
+Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne.
+Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des
+plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le
+nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les
+glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda,
+celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une
+abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce
+différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les
+nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes
+préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le
+génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et
+chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que
+les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur
+mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un
+certain rayon autour de la ruche.</p>
+
+<p>«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les
+butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur
+les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se
+distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des
+plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus:
+elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles
+peuvent récolter.</p>
+
+<p>«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment
+où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère
+pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir
+visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les
+violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza
+viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles
+abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en
+pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou
+de colza.</p>
+
+<p>«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de
+manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps
+possible.</p>
+
+<p>«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses
+travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une
+distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le
+principe de la division du travail.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins
+intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace
+de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont
+dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que
+l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de
+nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de
+l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la
+grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne
+croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de
+l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de
+notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette
+matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété
+magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser,
+d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière
+plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot
+inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience
+éternelle.</p>
+
+<p>Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière
+en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons
+l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés,
+de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais
+voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un
+but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait
+n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits
+qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là,
+d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus
+indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées
+que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous
+atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là, en
+raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais
+l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère
+démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu,
+l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort,
+accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons
+d'un coup d'œil; et l'on peut se demander si la puissance des corps
+et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant
+que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons
+de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques
+jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations
+débordent un long siècle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour
+écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au
+milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque
+aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car
+la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous:
+elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel,
+qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation
+immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans
+doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace
+cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la
+lumière odorante de nos derniers autels.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et
+de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se
+passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus
+dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est
+le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier
+avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux,
+consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages
+intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un
+ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a
+si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un
+essaim dans une ruche vitrée.</p>
+
+<p>Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se
+transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches
+suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre
+heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une
+flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et
+transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches
+situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille.</p>
+
+<p>Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le
+ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles,
+comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper
+rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de
+la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de
+tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les
+pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la
+rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse,
+l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un
+panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui
+paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique
+au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de
+voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui
+descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville
+humaine.</p>
+
+<p>Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide
+d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de
+corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier
+coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se
+retire et se perd dans la foule.</p>
+
+<p>Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où
+elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas
+conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une
+troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série
+d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'œuvre, toutes
+apportant leur part au labeur unanime.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte.
+Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une
+autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des
+fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude
+de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est
+une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la
+place que doit occuper la première cellule, dont dépendront
+mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille
+appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne
+produisent pas de cire et se contentent de mettre en œuvre les
+matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la
+première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les
+bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le
+fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne
+soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son
+œuvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour
+d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le
+reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait
+qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et
+que toute œuvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit
+plus fraternelle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les
+petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés,
+s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À
+ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue
+humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et
+adossées.</p>
+
+<p>Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent
+à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc
+de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés
+de telle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce
+qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours
+l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles.</p>
+
+<p>Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive
+de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en
+même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir
+environ onze millimètres de large, c'est-à-dire le double de la hauteur
+d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à
+dos.</p>
+
+<p>D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît
+pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent
+parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les
+rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent,
+soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant
+dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de
+se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui
+semblent prouver qu'elles jugent.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules.
+D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à
+un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage
+des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs
+surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux
+ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu
+près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour
+relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain
+nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de
+ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si
+bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal,
+lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point
+de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de
+l'abeille<a name="FNanchor_1_7" id="FNanchor_1_7"></a><a href="#Footnote_1_7" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base
+pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux
+opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou
+losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers
+forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du
+revers.</p>
+
+<p>C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter
+que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui
+arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme
+ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un
+angle de quatre ou cinq degrés.</p>
+
+<p>«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette
+merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la
+disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les
+abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en
+revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage.
+L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale,
+est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone
+d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans
+hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée
+par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils
+se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la
+cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à
+former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur
+cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors;
+c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que
+l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui
+sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont
+disposées les unes par rapport aux autres.»</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_7" id="Footnote_1_7"></a><a href="#FNanchor_1_7"><span class="label">[1]</span></a> On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des
+alvéoles est d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est
+produit par un organisme vivant, il n'est pas <i>mathématiquement</i>
+invariable dans la même ruche. En outre, comme le fait remarquer M.
+Maurice Girard, les diverses espèces d'abeilles ont un apothème
+d'alvéole distinct, de sorte que l'étalon serait différent d'une ruche à
+l'autre, suivant l'espèce d'abeilles qui s'y trouve.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de
+figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits
+espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans
+interstices.</p>
+
+<p>«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui,
+en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux
+autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or,
+c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si
+elles en connaissaient les avantages.</p>
+
+<p>«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se
+rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de
+construction permet de réaliser une économie considérable en fait de
+travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel
+angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande,
+problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants,
+entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu
+de la Société royale de Londres<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>. Or, l'angle ainsi déterminé par le
+calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.»</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien Kœnig le
+problème suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond
+pyramidal composé de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle
+qui peut être construite avec le moins de matière?»&mdash;Kœnig trouva
+qu'une telle cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque
+grand angle était de 109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés
+34 minutes. Or, un autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement
+que possible les angles des rhombes construits par les abeilles, fixa
+les grands à 109 degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes.
+Il n'y avait donc entre les deux solutions qu'une différence de 2
+minutes. Il est probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être
+imputée à Maraldi plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet
+de mesurer avec une précision infaillible les angles des cellules qui ne
+sont pas assez nettement définis.
+</p><p>
+Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même
+problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore
+davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie,
+pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits.
+Maclaurin, rectifiant Kœnig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés
+28 minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70
+degrés 81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée:
+Maclaurin, <i>Philos. Trans. of London 1743.</i> Brougham, <i>Rech. anal, et
+exper. sur les alv. des ab.</i> L. Lalanne, <i>Note sur l'Arch. des
+abeilles</i>, etc.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs
+compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule
+force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par
+exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules
+hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière
+bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et
+ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches
+opposées du gâteau de l'abeille. De là, moins de solidité, plus
+d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on
+peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires.
+Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables
+abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne
+construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs
+gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses
+colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de
+grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient
+s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et
+d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de
+cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des
+cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la
+cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade
+de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement
+régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique,
+du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le
+temps, l'espace et la matière.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les
+abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base
+pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des
+alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur
+l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes
+intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément
+une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les
+cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de
+savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que
+propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de
+quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y
+avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent
+en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres
+deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui
+est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique
+tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un
+espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par
+la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le
+plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire
+aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules
+soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les
+vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui
+est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses
+individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord
+objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres
+savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve
+rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit
+qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du
+fond prismatique des cellules.</p>
+
+<p>On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti
+des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les
+mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les
+circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort
+différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si
+les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige,
+des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en
+même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux
+couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres
+lois qui ne se trouvent pas dans la matière.</p>
+
+<p>On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon
+dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous
+semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de
+nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits,
+et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une
+autre expérience.</p>
+
+<p>Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement
+inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au
+centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et
+des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de
+cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de
+l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases
+pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux
+sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez
+résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire
+fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la
+rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque
+le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de
+grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui
+tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord
+déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme
+invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et
+délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais
+abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de
+cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable
+qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite
+recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile.</p>
+
+<p>Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur
+nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent
+par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de
+cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux
+arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les
+reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules,
+dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de
+transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour
+se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure
+dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà
+trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première
+moitié de la cellule suivante.</p>
+
+<p>Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au
+plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface
+de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient
+certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la
+reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en
+serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement
+hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un
+angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient
+changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon
+l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de
+Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de
+leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques
+attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une
+sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien
+certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques,
+mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans
+l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de
+leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles
+bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même.
+Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain
+suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de
+cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans
+deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus
+ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent
+d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture
+géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question
+intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui
+s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à
+toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible.</p>
+
+<p>Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes
+rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des
+ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux
+pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont
+habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un
+encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des
+cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à
+augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que
+la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles
+jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne
+nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et
+l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du
+petit au grand ou du grand au petit, de la symétrie parfaite à une
+asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une
+géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit
+perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier
+sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais
+déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt
+pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol
+d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous
+intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre
+précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude
+superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet
+que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe
+peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos
+origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le
+plus complaisamment étudiées.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct
+assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de
+leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et,
+cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce
+qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier
+dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des
+expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de
+construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement
+contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire
+correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules
+rétrécies des parties concaves du gâteau.</p>
+
+<p>Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une
+minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur
+travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps,
+et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par
+transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des
+ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux
+arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on
+les croirait estampées dans l'acier.</p>
+
+<p>Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se
+représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils
+se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est
+livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier;
+cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois
+dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de
+grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et
+épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces
+tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel
+se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le
+haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire
+qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore
+fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui
+travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui
+cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est
+impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux
+n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une
+abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un
+fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une
+cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y
+prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant
+et l'autre pas assez?</p>
+
+<p>Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si
+magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là?
+Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas:
+«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce
+mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs
+pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie
+sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de
+l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité,
+l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore
+que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus
+déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas
+dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive
+mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du
+premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que
+ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des
+hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et
+s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore
+faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les
+détruire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des
+cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables.
+Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à
+l'infiniment petit, et que notre œil, qui voit si peu de chose,
+regarde sans rien voir, l'œuvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni
+de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a
+déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans
+l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont
+achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de
+conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est
+conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle
+juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos,
+se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans
+l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes
+attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son
+escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes,
+lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes,
+comme pour l'encourager, la presser et la féliciter.</p>
+
+<p>On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de
+cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze
+centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos
+grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion
+de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à
+la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de
+façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et
+marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de
+sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins
+constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine.
+Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission
+de l'œuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre
+front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez
+indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne
+s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté
+amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle
+se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur
+elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la
+tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre,
+et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux
+ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans
+la cellule abandonnée, pour voir si l'œuvre est accomplie, et
+entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit œuf
+bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux
+premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant
+qu'on la nourrit et dormant&mdash;si tant est qu'elle dorme&mdash;en pondant. Elle
+représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous
+les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui
+s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On
+assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les
+péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre,
+plusieurs énigmes de la ruche.</p>
+
+<p>Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance.
+Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions
+des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules
+conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut
+que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les
+ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun.</p>
+
+<p>Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant
+plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que
+personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible
+une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction
+est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate,
+la reine y dépose à regret quelques œufs, la franchit, et vient sur
+ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses
+obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite
+recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré,
+soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début,
+abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient
+d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se
+répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et
+animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la
+génération qui déjà la remplace dans les berceaux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne;
+car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un
+enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette
+nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée
+à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des
+calices.&mdash;Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle
+plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors,
+d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se
+soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur
+elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.</p>
+
+<p>Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de
+verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue
+d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des
+rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur
+la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que
+forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité
+diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les
+allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des
+berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort
+éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui
+regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses
+yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé.</p>
+
+<p>Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous
+les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la
+cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie
+aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout
+ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes
+ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on
+puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux
+obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons
+bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que
+ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme
+pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi.</p>
+
+<p>Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature
+quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons
+pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle
+n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres
+devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre
+cœur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison
+se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de
+chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne
+faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les
+étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des
+joies.&mdash;Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la
+nature, nous achevions de l'interroger.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées
+de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des
+cellules à provisions dont la construction est plus économique et la
+capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère
+pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse.
+Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle
+se résigne à déposer ses œufs dans les larges cellules qu'elle trouve
+sur son passage.</p>
+
+<p>Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que
+les œufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières.
+Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en
+reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine
+ici le changement, car d'un œuf pondu dans une grande cellule et
+transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à
+opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause
+de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'œuf) un
+mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la
+reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe
+de l'œuf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel
+elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle?
+comment, parmi des myriades d'œufs que contiennent ses deux ovaires,
+sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son
+gré dans l'oviducte unique?</p>
+
+<p>Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une
+des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point
+stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des œufs de mâles. Ce n'est
+qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des
+ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est
+définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires
+arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur
+Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants
+dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de
+l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que
+l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la
+forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir
+exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle
+les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'œuf au passage.
+Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la
+spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont
+d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou
+ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont
+extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider
+laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on
+observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan
+jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est
+toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente,
+qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai
+cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un
+apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes
+cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre
+des œufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules
+d'ouvrières; et inversement elle pondra des œufs d'ouvrières dans
+des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa
+disposition.</p>
+
+<p>Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont
+des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides,
+prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe
+de l'œuf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère
+qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment
+fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je
+n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste
+français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop
+loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre
+expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la
+propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières.</p>
+
+<p>Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à
+plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande
+voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui
+s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût
+de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature,
+qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et
+diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin
+d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et
+ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la
+nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces
+gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et
+s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes
+nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme.</p>
+
+<p>Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille,
+s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation
+de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur
+l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous
+appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de
+circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette
+manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi
+intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à
+jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire
+d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre
+téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de
+l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un
+petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence
+particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette
+et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur
+révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il
+n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de
+produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans
+nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_IV" id="LIVRE_IV"></a>LIVRE IV</h3>
+
+<h3>LES JEUNES REINES</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement
+circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès
+qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons
+une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la
+sortie de l'essaim.</p>
+
+<p>Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant
+abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un
+corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte.
+Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées,
+mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux
+les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions
+mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir,
+conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur
+impose.</p>
+
+<p>Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'œil rencontre est
+peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes
+allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent
+les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la
+vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens dans les
+berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux
+alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait,
+qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent
+l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes,
+innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui
+méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et
+ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un
+géomètre inflexible.</p>
+
+<p>Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde
+qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq
+fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et
+dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire
+et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements
+extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but
+qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en
+compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se
+lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés
+d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que
+d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les
+nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la
+soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur
+langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre
+monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile
+d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse
+couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la
+naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait
+immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du
+peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère
+le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et
+se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son
+tour ses sœurs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante
+énigme de son destin et de sa race.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle
+ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir
+son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se
+gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette
+heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une
+semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses sœurs du même âge,
+sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que
+les apiculteurs appellent le <i>soleil d'artifice</i>. Il faudrait plutôt
+dire le <i>soleil d inquiétude</i>. On voit en effet qu'elles ont peur, elles
+qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont
+peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur
+joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil,
+elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se
+balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison
+natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain,
+retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux
+interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la
+fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des
+environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront
+au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux
+traits d'acier la marquaient dans l'éther.</p>
+
+<p>Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se
+tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents
+nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance
+consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment
+les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est
+impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et
+dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point
+imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que
+transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il
+est extrêmement rare qu'elles s'égarent?</p>
+
+<p>La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points
+de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens
+particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux
+hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle <i>le sens de la
+direction</i>? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles
+de M. Romanes (<i>Nature</i>,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne
+sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une
+fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la
+couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect
+coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de
+l'entrée et de la planchette d'abordage<a name="FNanchor_1_9" id="FNanchor_1_9"></a><a href="#Footnote_1_9" class="fnanchor">[1]</a>. Mais cela même est
+accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond
+en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins
+directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque
+hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur
+méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger,
+paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et
+précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou
+quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour.
+Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si
+profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage
+dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un
+peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à
+leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et
+rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne
+sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On
+croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace
+indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux
+est resté gravé dans le ciel.</p>
+
+<p>Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se
+perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout
+le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre
+kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait
+soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle
+quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose
+est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur
+point.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_9" id="Footnote_1_9"></a><a href="#FNanchor_1_9"><span class="label">[1]</span></a> <i>La planchette d'abordage</i>, qui n'est souvent que le
+prolongement du <i>tablier</i> ou <i>plateau</i> sur lequel est posée la ruche,
+forme une sorte de perron, de palier ou de repos, devant l'entrée
+principale ou <i>trou de vol.</i></p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des
+berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en
+mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords
+d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui
+font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux
+protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies
+de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de
+glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou
+quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un
+même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et
+attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige.
+C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant
+le départ de l'essaim, un œuf, en tout pareil à ceux dont sortent les
+travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus
+probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui
+l'y transportent de quelque berceau voisin.</p>
+
+<p>Trois jours après, se dégage de l'œuf une petite larve à laquelle on
+prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et
+voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces
+méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons,
+s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite
+larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses
+idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille
+qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement
+différente.</p>
+
+<p>Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son
+abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire,
+et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille
+facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit,
+mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe
+spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite.
+Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à
+sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen.
+Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons
+inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le
+besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera
+son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche
+infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule
+l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de
+lumière dans sa vie&mdash;car la sortie de l'essaim n'est pas
+inévitable,&mdash;peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes,
+mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de
+voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des
+habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas
+dans une semence&mdash;ce serait le miracle ordinaire de la plante, de
+l'animal et de l'homme,&mdash;mais dans une substance étrangère et inerte:
+dans une goutte de miel<a name="FNanchor_1_10" id="FNanchor_1_10"></a><a href="#Footnote_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_10" id="Footnote_1_10"></a><a href="#FNanchor_1_10"><span class="label">[1]</span></a> Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines,
+après l'éclosion de l'œuf, reçoivent la même nourriture, une sorte de
+lait très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est
+pourvue la tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves
+d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du
+pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet
+développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi
+qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine.
+Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes
+du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances
+royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un
+troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis
+quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule
+la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu
+même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée
+des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la
+caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme
+les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais
+au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète,
+sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume,
+que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les
+murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les
+décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de
+l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on
+suit de l'œil, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements,
+c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division.
+On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité
+préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des
+abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront.
+Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement
+parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou
+quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement
+différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la
+passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la
+conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se
+trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui
+épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour
+s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur
+climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire,
+succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on
+nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une
+sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but,
+ferme le cercle et retrouve la mort.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et
+l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle
+qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours
+raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en
+modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par
+exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel
+pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières.</p>
+
+<p>Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite
+un deuxième et un troisième essaim&mdash;il n'y aurait là, pourrait-on dire,
+qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations
+étourdies d'une heure favorable,&mdash;il s'agit qu'elles prennent dès
+l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un
+deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première
+reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à
+la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout
+un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps
+considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans
+leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne
+pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles.
+Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que
+nous avons vue éclore, de détruire ses sœurs ennemies, ou bien
+attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol
+nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles
+autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais
+on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un
+deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une
+fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y
+renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance
+prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute
+autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient
+jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol
+nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de
+la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en
+proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule
+qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la
+cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la
+demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà
+reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet,
+et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les
+coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort
+qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son
+aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si
+elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête
+qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent
+sans force sur les parois de cire.</p>
+
+<p>Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part,
+s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une
+cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et
+jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la
+nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale
+qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée
+abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des
+innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.</p>
+
+<p>C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable,
+l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la
+discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive
+souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent
+sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.</p>
+
+<p>Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions
+pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est
+au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le
+premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans
+leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans
+une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient
+réciproquement,&mdash;comme dans les combats de l'<i>Iliade</i> on dirait qu'un
+dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race,
+s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui
+s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu
+après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir
+de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa
+rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de
+l'espèce n'exige qu'un sacrifice.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa
+rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour
+régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à
+accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et
+lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son
+histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir
+d'essaimer une seconde fois.</p>
+
+<p>Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle
+s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes
+soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et
+hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe,
+elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les
+sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine,
+elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la
+maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que
+ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle
+l'autre loi qui l'anime doit céder.</p>
+
+<p>Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en
+rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante
+que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette
+argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse
+courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de
+distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close.</p>
+
+<p>Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge
+dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine
+le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et
+la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent,
+immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce
+au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans
+les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à
+l'attaquer.</p>
+
+<p>Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre
+ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant
+celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se
+mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre
+menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision
+en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites
+savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un
+instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles
+n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître
+parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà
+invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des
+emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les
+recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente
+s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle
+enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les
+provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir
+royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce
+que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison.
+Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très
+différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient
+vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que
+s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités
+merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la
+vierge qui erre et des vierges captives.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges,
+qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor.
+D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même
+d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou <i>essaim
+secondaire</i> quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des
+reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la
+ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives
+meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à
+son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de
+suite, en cas de <i>fièvre d'essaimage,</i> jusqu'à l'épuisement complet de
+la cité-mère.</p>
+
+<p>Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses
+essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison.</p>
+
+<p>Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers
+désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés
+secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce.
+Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées
+fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs
+même n'essaiment pas du tout.</p>
+
+<p>D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se
+diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif
+de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles
+permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la
+vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que
+presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est
+appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant
+l'hiver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du
+premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les
+abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte
+et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et
+légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout
+son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette
+deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que
+le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur
+tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur
+destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe,
+quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est
+sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré
+leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les
+travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur
+jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter
+des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées,
+ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche
+nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se
+disperse, dans toutes les mémoires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant
+ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims
+secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la
+cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses
+trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner
+dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que
+l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que
+nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui
+choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles
+qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou
+demeure,&mdash;par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;&mdash;autour de
+chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles
+butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour
+la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard,
+l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un
+instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force
+proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à
+évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des
+abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne
+permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu
+constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à-dire
+des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un
+véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses
+et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent;
+d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines
+prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la
+grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée
+de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne
+alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires.
+Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces
+essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la
+ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la
+meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles
+expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir,
+oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible
+sentier des fleurs qui les attendent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée
+l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses
+sœurs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y
+opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir
+l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent,
+car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que
+celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain
+qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou
+s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer,
+et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale.
+Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose,
+souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle
+est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il
+faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent
+sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est
+retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu,
+quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande
+anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on
+nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre
+d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les
+Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc
+capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les
+œufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne
+naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils
+vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour
+leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au
+bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières
+exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la
+vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera
+des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son
+organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille
+autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se
+penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le
+merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus
+abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées
+les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez
+vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler.
+D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise
+ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si
+nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à
+réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais
+indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée
+contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions
+trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent
+le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une
+catastrophe?&mdash;Dans la réalité&mdash;mais n'oublions pas que cette réalité
+n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la
+forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées
+qu'elles ne le sont aujourd'hui,&mdash;dans la réalité, quand une reine n'est
+pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours
+nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui
+la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses
+ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que
+demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir
+compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la
+multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en
+obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou
+trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que,
+malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient
+leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré,
+parviennent à déposer quelques œufs; mais de ces œufs, comme de
+ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté
+supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la
+volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez
+fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier.
+Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y
+saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu
+d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un
+grand désir général, qu'elle manifeste partout,&mdash;à savoir:
+l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude
+la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela
+importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre.
+Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de
+débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le
+sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne
+pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce
+rapport que l'histoire des triongulins du <i>Sitaris Colletis</i>. On verra
+du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi
+étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire.</p>
+
+<p>Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une
+abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui
+bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à
+l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et
+souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son
+dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il
+n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle.
+Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la
+nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le
+dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et
+approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.&mdash;Mais
+sitôt qu'un œuf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète
+referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter
+qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture.</p>
+
+<p>La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection
+naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'œuf
+unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de
+la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses
+mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la
+bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival,
+s'est emparé de l'œuf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier
+vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car
+le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément
+à son œuf, qu'il ne songe pas à se défendre.</p>
+
+<p>Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de
+l'œuf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans
+l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas
+qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils
+nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la
+nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le
+prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un œuf suffit
+tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M.
+Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures,
+de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier
+ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première
+mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'œuf, ou va
+augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans
+l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté
+consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et
+générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il
+fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait
+à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée
+supprime la vie même du meilleur, et le <i>Sitaris Colletis</i> aurait depuis
+longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux
+intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et
+prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts.</p>
+
+<p>Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente,
+mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle
+maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans
+l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons
+les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a,
+qui les redresse?</p>
+
+<p>Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la
+parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons
+dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort
+près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si
+vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la
+nature opérant en notre estomac, en notre cœur et dans la partie
+inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de
+la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les
+plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des
+interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent
+jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous
+occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille?
+Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente,
+comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à
+l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les
+multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce?
+Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit
+dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de
+ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses
+désirs? N'est-ce point là, peut-être, un des périls que court la race
+humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui
+veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il
+bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le
+tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces
+forces et y ajoute son poids inattendu?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la
+nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce
+qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres
+précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent
+aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais
+prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on,
+c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits
+décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est
+vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre
+conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement
+l'inscription <i>Inconnu</i> qui décourage et impose le silence, nous y
+gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie»,
+«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres,
+comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de
+«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on
+veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y
+avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous
+pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec
+une curiosité salutaire.</p>
+
+<p>Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un
+de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot:
+«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et
+qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie,
+énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire
+sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est
+capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se
+maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons
+en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard
+fortuné qui survit à un million de hasards malheureux?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons
+d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du
+hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur
+d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois
+aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants
+nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences
+du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet,
+qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des
+embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de
+ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que
+l'<i>Amœba</i> qui guette avec une sournoise patience les jeunes
+<i>Acinètes</i> à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce
+moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'<i>Amœba</i>
+ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse
+observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent
+soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes
+carnivores, aux <i>Droseras</i> par exemple, qui agissent réellement comme
+les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs
+les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne
+inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le
+jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence
+et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans
+l'<i>Orchis Morio</i>, l'humble orchidée de nos contrées<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>; démontons la
+double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent
+toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour
+il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons
+aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du
+<i>Pedicularis Sylvatica</i>; voyons à l'entrée de l'abeille tous les
+organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces
+mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et
+qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de
+la cible.</p>
+
+<p>Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin,
+dans ses <i>Ethics of the Dust</i>, les habitudes, le caractère et les ruses
+des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger
+vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre
+imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent
+l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par
+exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et
+sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt
+effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer,
+l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel
+bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la
+croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte
+et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les
+étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline
+dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop
+étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une
+vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux
+ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et
+particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous
+ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en
+elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude
+la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent,
+ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce
+qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de
+l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges
+à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient
+autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle
+aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de
+ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais
+que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée,
+les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence
+des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru
+moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Il est impossible de donner ici le détail de ce piège
+merveilleux décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen,
+dans l'<i>Orchis Morio</i>, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de
+petites massues appelées <i>Pollinies.</i> Chacune de ces massues (elles sont
+deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse
+(<i>le Rétinacle</i>) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le
+<i>Rostellum</i>) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se
+pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar,
+effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles
+visqueuses. Les <i>Pollinies,</i> grâce à la glu des rondelles, s'attachent à
+la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux
+cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient
+droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée
+voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac
+membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le
+<i>stigmate</i> ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé
+au-dessous du sac membraneux. Le génie de <i>l'Orchis Morio</i> a prévu la
+difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à-dire dans le peu de
+temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se
+transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche
+et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui
+contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de
+telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il
+se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre
+sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime
+du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: <i>De la
+fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du
+croisement</i>, 1862.)</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui
+ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et
+soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de
+la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au
+contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en
+attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce
+d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou
+la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part
+d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui
+finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à
+croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par
+moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où
+il se trouve.</p>
+
+<p>Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien
+que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois
+l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui
+passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que
+nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se
+tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là-bas son
+inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons,
+dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder
+elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous
+pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs
+voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le
+manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes.
+Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau
+reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en
+admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement
+dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous
+tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense
+nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses,
+les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous
+l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons
+peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il
+règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit
+aux deux sœurs irréconciliables les armes magnifiques ou familières
+qui bouleversent et qui ornent son sein.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite
+à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant
+que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie
+même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est
+impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins
+dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin
+grâce à eux seuls.</p>
+
+<p>Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et
+que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui
+nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont
+tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce
+qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes
+surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience,
+le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même
+temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées
+qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_V" id="LIVRE_V"></a>LIVRE V</h3>
+
+<h3>LE VOL NUPTIAL</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la
+reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires
+pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches
+différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice,
+ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les
+plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait
+employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à
+écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour
+de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires,
+l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins
+pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans
+ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser
+notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence.</p>
+
+<p>Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la
+ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de
+miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le
+contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent
+tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a
+jamais réussi à rendre féconde une reine captive<a name="FNanchor_1_12" id="FNanchor_1_12"></a><a href="#Footnote_1_12" class="fnanchor">[1]</a>. Les amants qui
+l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu
+d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient
+avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans
+leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les
+plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui
+coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et
+ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze
+heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et
+surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes
+bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se
+précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en
+aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus
+l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire
+un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un
+seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le
+mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les
+autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt
+sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_12" id="Footnote_1_12"></a><a href="#FNanchor_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder
+artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable
+opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité
+de ces reines fut restreinte, et éphémère.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature.
+Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents
+mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent
+quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle
+produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix
+colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix
+mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte
+unique pour lequel ils sont nés.</p>
+
+<p>En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail
+incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté
+vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable
+que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit
+des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les
+organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à
+tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni
+les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les
+moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous,
+multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,&mdash;quitte à
+ajouter à mi-voix:&mdash;«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me
+regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on
+retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore,
+dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé.
+De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans
+les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se
+dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux
+allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses
+yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme,
+au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et
+privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à
+peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur
+apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer
+le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont
+les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles
+sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi
+eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la
+présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans
+l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit.
+La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses
+trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces
+mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de
+la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs
+antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents
+cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille.
+Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout
+entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au
+travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie
+dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient
+patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de
+la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une
+figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit
+cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour
+entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre
+avec deux ou trois points d'une lumière incertaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille,
+qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel.
+Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et
+le retour meurtrier de l'épouse.</p>
+
+<p>Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à
+l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace
+nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un
+peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la
+dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec
+l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où
+le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer
+çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent
+de l'aurore.</p>
+
+<p>Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des
+butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières
+affolées, selon qu'elle laisse des sœurs dans la ruche ou qu'il
+n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons,
+revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a
+marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume
+qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de
+l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les
+autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin,
+autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu
+l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en
+proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et
+plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se
+déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de
+l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort
+l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et
+l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates
+abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles
+reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et
+se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle
+atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui
+pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe
+inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les
+vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou
+misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il
+ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe
+infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que
+l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et,
+qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé
+tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire,
+une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que
+l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on
+transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne
+tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité
+primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des
+hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre,
+l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se
+détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et
+tombe dans l'abîme.</p>
+
+<p>La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir
+de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle
+à l'avenir de la ruche.</p>
+
+<p>Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les
+certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de
+tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement
+étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et
+rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si
+vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain
+aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les
+lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la
+stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité
+des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un
+principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le
+principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de
+garder, à titre d'exception, un reste d'existence.</p>
+
+<p>C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les
+variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans
+l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la
+sélection, dans la succession géologique et dans la distribution
+géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme
+partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente,
+économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et
+inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et
+mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait
+devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple
+de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes
+difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles.
+Il est vrai que tout cela se passe dans notre œil qui ne reflète
+qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien
+ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses
+résultats égarés.</p>
+
+<p>En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de
+s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux
+forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent
+certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent
+rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos
+règles, et brise toutes nos mesures.&mdash;A notre droite, elle est bien
+au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine
+brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se
+trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans
+celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y
+sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du
+nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans
+hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement
+inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui
+s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant,
+est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir
+n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales
+aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles
+paraissent relativement si claires et si précises?</p>
+
+<p>Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par
+tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet
+idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à
+représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici
+qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui
+lui paraît être le chef-d'œuvre de cette nature même. Mais à présent
+qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore
+obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et
+une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se
+renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi
+impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières.
+Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il
+voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen
+plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.</p>
+
+<p>Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même
+qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne
+saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui
+n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne
+paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan
+qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon
+pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand
+il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se
+transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément
+dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus,
+les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie,
+car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent
+au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent
+pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le
+mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la
+vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus
+haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement
+dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces
+sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience
+décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon
+cette vérité, il attendra,&mdash;durant des siècles, s'il est
+nécessaire,&mdash;qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à
+des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les
+autres.</p>
+
+<p>En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet
+dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et
+s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop
+souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire
+et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est
+toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet
+d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute
+que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la
+mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait
+vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et
+naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il
+accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme;
+de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux
+autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès
+l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus
+méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve
+à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux
+premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les
+autres le sont dans tout ce qui l'entoure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous
+occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que
+l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible
+qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois
+les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres
+lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des
+premières.</p>
+
+<p>Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de
+courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes
+d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne
+des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il
+l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la
+suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse.</p>
+
+<p>Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que
+frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées
+de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de
+promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre
+autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces
+rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation
+insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la
+tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité
+récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont
+affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et
+bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi
+grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au
+moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé
+là, leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence.
+Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête,
+reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais
+encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination
+attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles
+attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre
+logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si
+différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui
+portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des
+résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de
+circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus
+parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns
+jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à
+nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit
+éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est
+pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer
+simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un
+régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des
+merveilles.</p>
+
+<p>Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine
+haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se
+forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes
+les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre
+et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la
+nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a
+point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine
+pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se
+débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui
+entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin
+les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter
+au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup
+plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que
+le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son
+dernier jour, viendront un à un, au passage des œufs, accomplir dans
+l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle
+dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui
+fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours
+après l'accouplement, elle dépose ses premiers œufs, et aussitôt le
+peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe,
+renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie,
+elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est
+pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches
+de la mort.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions
+rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de
+la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes,
+solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue
+dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette
+sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence
+auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière
+immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable
+le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses
+mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et
+d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux
+petites vies fragiles.</p>
+
+<p>La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que
+nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par
+comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces
+deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage
+resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous
+l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation
+croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si
+particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans
+l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement
+ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent
+d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent
+l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez
+vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de
+l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces
+magnifiques.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir
+au-dessus de la vérité?»</p>
+
+<p>Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous,
+non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous
+ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous
+entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion,
+quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se
+montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce
+motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche
+point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui
+où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que
+nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur
+réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les
+rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces
+générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait
+naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui
+viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est
+dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que
+l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient
+pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions
+sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cœur et la raison
+où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin
+d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est
+l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si
+haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en
+approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si
+haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni
+au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose
+comme de la beauté en suspens.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie
+volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons
+qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les
+yeux,&mdash;il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en
+représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres
+de vérités,&mdash;est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons
+l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion
+de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins
+l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup
+désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres
+vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne
+serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises
+aujourd'hui tous les esprits de bonne foi.</p>
+
+<p>Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut
+avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous
+l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous
+en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là, si nous en
+induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a
+nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail
+matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des
+incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication
+nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la
+fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans
+le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette
+explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu,
+j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus
+grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent
+aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces
+noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la
+nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la
+tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans
+son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace
+plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les
+yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire
+qu'elle se trouve.</p>
+
+<p>Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine
+toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour
+entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que
+nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous
+avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera
+grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous
+découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine,
+nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop,
+pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre
+raison et notre cœur possèdent de plus puissant et de plus audacieux.
+Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera
+pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou
+l'inanité du but de la nature.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des
+grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui
+dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout
+trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le
+subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et
+auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui
+pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en
+souriant, l'amour qui ouvre notre cœur, la mort ou la tristesse qui
+le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe
+et charmant, où l'on voit, comme dans la <i>Psyché</i> de Corneille, «des
+berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît
+et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre
+les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille
+avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix.
+Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant
+cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non
+pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui
+les dépasse un peu.</p>
+
+<p>«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en
+Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et
+sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se
+montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au
+nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la
+hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans
+édifiaient une meule.</p>
+
+<p>«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette
+chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument
+heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule
+de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte
+de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent
+sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des
+esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la
+lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et
+la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui
+les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et
+le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent
+harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts
+qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents.</p>
+
+<p>«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop
+caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en
+Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique,
+d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence
+humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les
+chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les
+femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas
+déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le
+paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas
+une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le
+résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment
+dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci
+que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée
+profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement
+peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté
+ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la
+vérité.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage
+des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le
+rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se
+moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
+boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.</p>
+
+<p>«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la
+terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de
+bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par
+conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes
+le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode
+encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous
+voyez là. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet
+hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices
+ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces,
+médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux
+interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les
+rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le vœu secret de
+tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le
+malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande
+infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises.
+Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont
+pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres
+une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets,
+ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté
+et l'avarice dont ils ont souffert.</p>
+
+<p>«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des
+tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné
+d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de
+la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule
+sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne
+croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais
+regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre
+craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de
+l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer.
+Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce
+grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été
+dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge.
+J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné
+longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se
+remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité
+pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma
+belle-sœur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne
+m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon
+sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le
+poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse.
+Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je
+le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et
+n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait
+de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses
+inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante.
+Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir
+tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un
+tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne.
+Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la
+vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits
+les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et
+éprouver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne
+rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite.
+Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le
+premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande
+force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle
+seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont
+plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme
+une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils
+vivaient de pain noir, d'eau et de racines....»</p>
+
+<p>«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible;
+l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit
+dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes
+nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la
+vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut
+trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas
+cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des
+pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La
+Bruyère.&mdash;«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse
+demi-bête, murmurai-je.&mdash;» «Vous parlez ainsi selon la première
+apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons
+pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont
+petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà
+meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et
+persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi
+dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que
+pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais,
+au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du
+reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où
+on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un
+peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un
+point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par
+l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance
+entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne
+aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres
+dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où
+se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de
+conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de
+l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que
+l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si
+fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus
+d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous
+savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous
+connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle
+grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde.
+C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu
+et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse
+déjà. Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes
+débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur
+à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à
+laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous
+n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement,
+qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être
+stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous
+n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous
+l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond
+de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la
+série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans
+un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence
+éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel.</p>
+
+<p>«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle
+nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a
+autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve
+partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce
+principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu
+qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations
+et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu,
+Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et
+tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est
+à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus
+docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui;
+et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux
+aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_VI" id="LIVRE_VI"></a>LIVRE VI</h3>
+
+<h3>LE MASSACRE DES MALES</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud,
+si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par
+une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance
+excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et
+ruineuse des mâles.&mdash;Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les
+prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant
+carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires,
+prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées,
+obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés,
+ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice,
+mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de
+l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils
+choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la
+demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules
+ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les
+rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et
+réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la
+campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible
+d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont
+un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un
+pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un
+quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible,
+écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les
+ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure
+affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui
+sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à
+un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont
+tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils
+s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille.
+Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et,
+toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux
+celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent
+comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à
+pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille
+jusqu'au prochain repas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un
+matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles
+ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le
+donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des
+travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt
+prononcé, il emplit tous les cœurs. Une partie du peuple renonce au
+butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'œuvre de justice. Les gros
+oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères
+sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges
+irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas
+leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur
+paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils
+s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux
+avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en
+leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y
+réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur
+des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du
+trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons
+réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire
+complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente
+broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la
+ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre
+odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des
+aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit
+rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans
+le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites
+effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à
+lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax,
+à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une
+fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes,
+mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se
+défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux
+coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement,
+au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point
+prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un
+tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont
+si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au
+fond de notre cœur, revient en toute hâte et demanderait grâce,&mdash;mais
+inutilement&mdash;aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde
+et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs
+tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux
+noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de
+l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance,
+ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns
+succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou
+trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins
+atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et
+où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de
+misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans
+l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés
+par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche
+implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le
+lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où
+s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la
+race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies
+du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal.
+Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les
+imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives,
+celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas
+abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent
+et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de
+l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère,
+parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement
+enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les
+premières neiges.</p>
+
+<p>Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le
+travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait
+déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le
+corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans
+sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux
+jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude,
+accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour
+compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les
+murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau
+de cire blanche incorruptible.&mdash;On cesse de bâtir, les naissances
+diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours
+s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin,
+les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de
+travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi
+avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la
+menace froide de l'hiver.</p>
+
+<p>L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a
+offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses
+en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de
+lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une,
+mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'œil aux
+colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors
+superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes,
+toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les
+demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre
+les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors
+au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui
+renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés,
+la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de
+sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules
+scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un
+troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe.
+Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner,
+elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle.
+La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent
+les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une
+manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle
+s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie
+hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Par le
+bruissement concerté de leurs ailes, petites sœurs survivantes des
+flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les
+fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur
+sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de
+printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon
+de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme
+première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles
+qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines,
+qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes,
+de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une
+pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de cœurs. Il
+tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le
+soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte
+entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes
+et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que
+l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui
+joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se
+ranimer.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos
+contrées dure environ six mois, c'est-à-dire d'octobre au commencement
+d'avril, consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="LIVRE_VII" id="LIVRE_VII"></a>LIVRE VII</h3>
+
+<h3>LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence
+engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement
+de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante
+des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais
+immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois
+remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les
+mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons
+étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit,
+dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre,
+de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement
+pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont
+représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul
+fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles
+aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire:
+nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en
+elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se
+rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle
+destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des
+entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument
+pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite
+vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais
+invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les
+circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par
+exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons
+qu'elles sont capables de raisonner.»</p>
+
+<p>Cet argument, que Romanes appelle «<i>The question begging argument</i>», et
+qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus
+dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien
+considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup
+de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne
+puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et
+descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de
+mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre
+esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui
+rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la
+routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont
+répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine
+formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une
+espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de
+certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à
+récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue,
+mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et
+en abondance aux environs de leur logis.</p>
+
+<p>Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de
+donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son
+intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de
+véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le
+pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à
+l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément,
+répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est
+évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des
+vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque
+tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre.
+Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant
+sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses
+qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères,
+retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs sœurs, et voilà
+que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et
+incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être
+inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol
+est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Voici cent ans à peine, c'est-à-dire depuis les travaux de Huber, qu'on
+a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les
+premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit.
+Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres
+mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle
+et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se
+passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la
+mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les
+perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont
+révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère
+et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que
+notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et
+nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait
+prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons
+ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y
+soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas
+que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de
+pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière
+universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur
+l'histoire d'un peuple?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de
+l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ
+éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des
+variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un
+observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à
+peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de
+notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui
+n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents
+des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations
+matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais
+comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale,
+sociale, religieuse, politique et économique?</p>
+
+<p>Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous
+permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des
+Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes
+les abeilles sauvages<a name="FNanchor_1_14" id="FNanchor_1_14"></a><a href="#Footnote_1_14" class="fnanchor">[1]</a>. Nous assisterons alors à des transformations
+physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales
+plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour
+l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement
+dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais
+au fond, qu'il s'agisse de l'<i>Apis Dorsata</i>, la plus grande, ou de
+l'<i>Apis Florea</i>, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le
+même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances
+auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas
+beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un
+Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous
+ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce
+moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable
+et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les
+faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des
+plus significatifs suffiront.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_14" id="Footnote_1_14"></a><a href="#FNanchor_1_14"><span class="label">[1]</span></a> Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la
+classification scientifique:
+</p>
+<div class="center">
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Classe</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Insectes.</td></tr>
+<tr><td align="left">Ordre</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Hyménoptères.</td></tr>
+<tr><td align="left">Famille</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Apides.</td></tr>
+<tr><td align="left">Genre</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Apis.</td></tr>
+<tr><td align="left">Espèce</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mellifica.</td></tr>
+</table></div>
+
+<p>
+Le terme <i>Mellifica</i> est celui de la classification linnéenne. Il n'est
+pas des plus heureux, toutes les <i>Apides</i>, sauf peut-être certaines
+espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: <i>cerifera</i>; Réaumur,
+<i>domestica</i>; Geoffroy, <i>gregaria</i>. L'<i>Apis ligustica</i>, l'abeille
+italienne, est une variété de l'<i>Apis Mellifica</i>.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui
+correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection
+extérieure de la communauté.</p>
+
+<p>Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et
+livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes
+tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et
+sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que
+le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air.
+Aux Indes, l'<i>Apis dorsata</i> ne recherche pas avidemment les arbres creux
+ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une
+branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions
+s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu
+quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux,
+revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à
+l'air libre au milieu d'un buisson<a name="FNanchor_1_15" id="FNanchor_1_15"></a><a href="#Footnote_1_15" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites
+fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement
+occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui
+travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'<i>Apis dorsata</i>
+suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon.</p>
+
+<p>Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et
+davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la
+colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et
+tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode
+primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné
+l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos
+hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui
+n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une
+habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord
+une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences
+et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle
+et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne.
+On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de
+l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_15" id="Footnote_1_15"></a><a href="#FNanchor_1_15"><span class="label">[1]</span></a> Le cas est même assez fréquent parmi les essaims
+secondaires et tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins
+prudents que l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et
+volage et sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en
+qui l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent
+encore la rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun
+de ces essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont
+rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences
+de la nature.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure
+néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment
+variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la
+ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de
+parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un
+ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté
+elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois
+déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle
+adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire
+gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un
+phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait
+extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot.
+Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas
+avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une
+substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de
+notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une
+cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance
+pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un
+rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et
+concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan
+ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est
+qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui
+l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui
+doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits
+renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de
+murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour
+et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes
+irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler
+et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes
+qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'œuvre est inespérée, mais
+fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine
+qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité
+même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de
+démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel
+donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des
+années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond
+en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait
+pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui
+surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une
+providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les
+abeilles dans nos ruches modernes<a name="FNanchor_1_16" id="FNanchor_1_16"></a><a href="#Footnote_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_16" id="Footnote_1_16"></a><a href="#FNanchor_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Puisque nous nous occupons une dernière fois des
+constructions de l'abeille, signalons en passant une particularité
+curieuse de l'<i>Apis florea</i>. Certaines parois de ses cellules à mâles
+sont cylindriques au lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait
+pas encore achevé de passer de l'une à l'autre forme et d'adopter
+définitivement la meilleure.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas
+immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à
+constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles
+traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et
+qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais
+à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est
+d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de
+l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation
+politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche
+peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par
+exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au
+lieu que notre <i>Apis mellifica</i>, en élève, au plus, dix ou douze.
+Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on
+découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines
+vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une
+évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à
+fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille
+chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore
+incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité
+multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et
+chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont
+probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une
+dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les
+mœurs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat
+d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et
+les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république
+sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti,
+comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en
+Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses
+habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que
+l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au
+jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à
+la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée,
+l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de
+provisions pour l'hiver<a name="FNanchor_1_17" id="FNanchor_1_17"></a><a href="#Footnote_1_17" class="fnanchor">[1]</a>. On ne parvient même à entretenir son
+activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_17" id="Footnote_1_17"></a><a href="#FNanchor_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation
+aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale,
+mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries
+où durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles
+cessent complètement de visiter les fleurs.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là
+quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se
+persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable,
+hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.</p>
+
+<p>Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le
+spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos
+propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe
+attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la
+nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état
+plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un
+fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite
+l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à
+faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il
+n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de
+nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité
+de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait
+qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile,
+mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous
+mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la
+confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté
+encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.</p>
+
+<p>Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme.
+Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui,
+à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer
+sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que
+dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de
+celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les œuvres
+des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui
+n'existe pas, et tant de pages du XVII<sup>e</sup> siècle qu'amoindrit la pensée du
+dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de
+vanités et de mensonges.</p>
+
+<p>Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon
+qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait
+naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier
+qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle
+ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction
+nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses,
+il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est
+qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était
+prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans
+une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous
+sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que
+les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le
+devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour
+la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient
+peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche.
+Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou
+très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses
+côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce
+qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas
+intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette
+hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode
+plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la
+terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue
+des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si
+nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît,
+mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus
+nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la
+fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que
+la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se
+débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée
+verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées
+de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai
+revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos
+désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de
+Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres
+multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon
+poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces,
+des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied
+d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en
+quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le
+long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris
+les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne
+regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes
+malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles
+porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des
+insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et
+souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos
+abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois
+minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes
+primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de
+cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les
+déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des
+corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de
+soie et de perles, d'une princesse byzantine.</p>
+
+<p>A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu
+de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la
+Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang
+de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui
+sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des
+graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle,
+volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les
+Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui
+transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les
+Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de
+pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières.
+L'une d'elles, l'<i>Osmia papaveris</i>, ne se contente pas de demander aux
+fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du
+pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser
+royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de
+toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la
+Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des
+demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les
+ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés
+à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une
+larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes
+et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous
+sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui
+attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages.
+Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un
+jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on
+n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme,
+éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de
+l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été
+méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle
+toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des
+histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous
+entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons
+de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un
+peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous
+marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension
+plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons
+déjà, celle des Apiens<a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a>, dont les traits essentiels sont si bien fixés
+et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres
+descendent d'un ancêtre unique.</p>
+
+<p>Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une
+petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée
+<i>Prosopis</i>, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont
+seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.</p>
+
+<p>L'infortunée <i>Prosopis</i> est à peu près à l'habitante de nos ruches ce
+que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes.
+Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez
+devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la
+plupart de nos fleurs et de nos fruits.&mdash;(On estime en effet que plus
+de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les
+visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout
+s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois
+dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des
+broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est
+élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un
+dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue
+alors que toutes ses sœurs sont vêtues de toisons chaudes et
+somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas
+de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur
+défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des
+Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses
+petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter
+dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses
+pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses
+mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois,
+ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle
+tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement
+agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants
+qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin
+qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle
+s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Il importe de ne pas confondre les trois termes: <i>apiens,
+apides</i> et <i>apites</i> que nous emploierons tour à tour et que nous
+empruntons à la classification de M. Émile Blanchard. La tribu <i>apienne</i>
+comprend toutes les familles d'abeilles. Les <i>apides</i> forment la
+première de ces familles et se subdivisent en trois groupes: Les
+<i>Méliponites</i>, les <i>Apittes</i> et les <i>Bombites</i> (Bourdons). Enfin les
+<i>Apites</i> renferment les diverses variétés de nos abeilles domestiques.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions
+voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un
+plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils,
+houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se
+développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions
+utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures
+chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une
+telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre,
+moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives
+hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance,
+l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.</p>
+
+<p>Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans
+ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire.
+Un certain nombre de ses sœurs, appartenant à des races déjà mieux
+outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la
+merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile
+centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par
+hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure,
+c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles
+est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a
+ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la
+victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a
+fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut
+plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race<a name="FNanchor_1_19" id="FNanchor_1_19"></a><a href="#Footnote_1_19" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop
+catégorique les <i>Apides solitaires</i>, pareil à une flamme écrasée sous
+l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct
+social. Çà et là, dans des directions inattendues, par éclats timides et
+parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le
+bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.</p>
+
+<p>Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus
+immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste,
+précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu
+plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est
+réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à
+l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se
+voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier
+coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct
+rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé?
+Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle
+tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur
+cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle.
+Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose
+qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands
+dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un
+sommeil équivoque qui est presque la mort.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_19" id="Footnote_1_19"></a><a href="#FNanchor_1_19"><span class="label">[1]</span></a> <i>Exemples</i>.&mdash;Les Bourdons, qui ont pour parasites les
+Psithyres, les Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est
+obligé d'admettre, dit fort justement J. Perez (<i>Les Abeilles</i>) à propos
+de l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé
+d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type,
+et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les
+naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté
+n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait
+qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de
+récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.»</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui
+taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires.
+Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques
+individus d'une espèce particulière, (<i>Xylocopa Cyanescens</i>), groupés
+frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun.
+Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais,
+chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà
+invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et
+jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première
+ligne obscure de l'amour.</p>
+
+<p>Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les
+Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes
+et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies
+nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire
+formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun,
+profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul,
+sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours
+d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même
+endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa
+rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche
+uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la
+simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même
+localité.»</p>
+
+<p>Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de
+lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau
+dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des
+précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine;
+mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers
+séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du
+travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule;
+mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du
+travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir
+chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce
+travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si
+plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de
+rôle.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui
+séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la
+mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie
+active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court,
+elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction.
+N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et
+voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une
+atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais
+pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès
+les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver
+commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un
+buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au
+monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le
+lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les
+garnit de miel et de pollen, pond, couve les œufs, soigne et nourrit
+les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de
+filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et
+dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être
+augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît.
+La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la
+tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille
+mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est
+toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le
+cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles,
+l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout,
+différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre
+éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne,
+ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur
+passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule
+femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude
+et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste
+pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.&mdash;Nous ne
+la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant,
+fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va
+s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe,
+toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe,
+l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre
+abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites,
+qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement
+unique<a name="FNanchor_1_20" id="FNanchor_1_20"></a><a href="#Footnote_1_20" class="fnanchor">[1]</a>, des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y
+sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement
+oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus
+soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme;
+dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.</p>
+
+<p>Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la
+prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on
+introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles.
+L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les
+deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé
+ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce
+point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie
+précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est
+manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au
+Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches
+de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à
+l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi
+longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne
+peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des
+jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci.</p>
+
+<p>C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la
+plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de
+cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans
+chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre
+imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal
+explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le
+voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il
+fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les
+plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore
+que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux.
+Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par
+exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs
+semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la
+solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et
+faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à
+leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils
+du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons,
+hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles
+à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on
+donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores
+artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les
+accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment
+adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite?
+Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant
+renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons
+répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur,
+voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les mœurs de
+certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes,
+nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers
+peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs
+ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux
+travaux de l'auteur des <i>Mémoires</i> n'ont rien changé à leurs habitudes,
+et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le
+délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins
+de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu,
+bourdonneront demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes.
+Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'œil du temps que nous
+examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une
+seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_20" id="Footnote_1_20"></a><a href="#FNanchor_1_20"><span class="label">[1]</span></a> Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la
+maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites.
+Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne
+pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les
+reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même
+ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande
+ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever
+les Mélipones sous notre climat.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez
+nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit
+irréprochable dans la ruche. Un chef-d'œuvre, la cellule hexagonale,
+y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait
+impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être
+vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que
+l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à
+notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la
+logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel.</p>
+
+<p>Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'œuvre. Déjà, nous avons noté à
+la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes,
+parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles,
+la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le
+manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la
+société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes
+masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir,
+et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier
+essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc.</p>
+
+<p>De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque
+toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous
+ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis
+des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps
+des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à
+contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les
+plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le
+commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel,
+assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des
+reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de
+bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de
+l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs
+rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque
+régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la
+règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races
+septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes,
+opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer
+de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique
+routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims
+secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou
+auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs
+misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement
+affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement
+développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos
+abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes
+nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette
+habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection
+artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les
+bœufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les
+pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une
+race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel
+et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement
+conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il
+y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu
+de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses
+erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici,
+chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux
+abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes
+circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient
+aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas
+amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des
+ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort,
+le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui
+s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée
+et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très
+ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi.
+L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les
+met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui
+portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent
+arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme
+nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles.
+Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre
+intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous
+la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et
+des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter
+remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement,
+presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la
+vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce
+qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre
+société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre
+étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste
+organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous
+sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la
+terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et
+insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population
+totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part
+des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes,
+condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts
+étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent
+servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des
+oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres
+appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à
+des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne
+poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles
+toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y
+font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une
+d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de
+stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de
+position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur,
+née des mornes fatigues du repos, la réveille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise,
+puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la
+direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre
+la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort,
+l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances
+favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à
+sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs
+l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On
+dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les
+individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein
+d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et
+l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité
+puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui
+habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers,
+toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans
+l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée
+de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais
+il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir
+l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît
+pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin
+avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui
+évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière.
+Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul
+qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales
+et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les
+espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son
+mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien,
+sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est
+assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement
+et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand
+les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse
+spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour
+ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et
+de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos
+grandes passions et de nos destins orgueilleux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi
+bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres.
+Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre
+monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à
+cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route
+comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une
+révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne
+et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions,
+les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de
+consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois
+et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à
+notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en
+nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est
+possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est
+impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est
+par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang
+pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait
+que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à
+l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette
+incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un
+anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
+plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les
+promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à
+nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
+humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de
+durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de
+quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se
+mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
+leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut
+vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus
+manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou
+modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent
+pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
+d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le
+mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève
+aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne
+croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le
+lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les
+autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
+dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
+inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
+les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps,
+que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses
+de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce
+globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous
+ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement,
+raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir;
+car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
+lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres,
+l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent
+la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus
+précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La
+flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil
+que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
+monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous
+ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
+Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de
+sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous
+demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
+épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant,
+le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
+autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
+nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
+ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
+tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule
+ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
+qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la
+puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
+vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à
+elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités
+chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme
+incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude
+du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
+passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
+propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des
+expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
+visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à
+bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir
+réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue
+sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
+désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa
+recherche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="BIBLIOGRAPHIE" id="BIBLIOGRAPHIE"></a>BIBLIOGRAPHIE</h3>
+
+<p>Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous
+nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages
+les plus intéressants:</p>
+
+<p>1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE</p>
+
+<p><i>a</i>) LES ANCIENS</p>
+
+<p>Aristote.&mdash;Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire)
+<i>passim.</i></p>
+
+<p>Varron (T.).&mdash;De Agricultura, l. III, xvi.</p>
+
+<p>Virgile.&mdash;Georg., l. IV.</p>
+
+<p>Pline.&mdash;Hist. nat., l. XI.</p>
+
+<p>Columelle.&mdash;De re rustica.</p>
+
+<p>Palladius.&mdash;De re rustica, l. I, xxxvii, etc.</p>
+
+<p><i>b</i>) LES MODERNES</p>
+
+<p>Swammerdam.&mdash;Biblia naturæ, 1737.</p>
+
+<p>Maraldi.&mdash;Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712.</p>
+
+<p>Réaumur.&mdash;Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740.</p>
+
+<p>Bonnet (Ch.).&mdash;Å’uvres d'histoire naturelle, 1779-1783.</p>
+
+<p>Schirach (A.G.).&mdash;Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber
+nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767.</p>
+
+<p>Janscha (A.).&mdash;Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773.</p>
+
+<p>Hanter (J.).&mdash;On bees, philosophical transactions, 1732.</p>
+
+<p>Huber (François).&mdash;Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc.</p>
+
+<p>2° APICULTURE PRATIQUE</p>
+
+<p>Dzierzon.&mdash;Théorie und praxis des neuen Bienen freundes.</p>
+
+<p>Langstroth.&mdash;The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant
+(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original).</p>
+
+<p>Layens (Georges de) et Bonnier.&mdash;Cours complet d'apiculture.</p>
+
+<p>Cheshire (Frank).&mdash;Bees and bee-keeping, vol. II, Practical.</p>
+
+<p>Bevan (Dr E.).&mdash;The honey bee.</p>
+
+<p>Cowan (T.W.).&mdash;British bee-keeper's guide book.</p>
+
+<p>Cook (A.J.).&mdash;Bee-keeper's guide book.</p>
+
+<p>Root (A.).&mdash;The A B C of Bee culture.</p>
+
+<p>Alley (Henry).&mdash;The Bee-keeper's Handy book.</p>
+
+<p>Collin (Abbé).&mdash;Guide du propriétaire d'abeilles.</p>
+
+<p>Dadant (Ch.).&mdash;Petit cours d'apiculture pratique.</p>
+
+<p>Bertrand (Ed.).&mdash;Conduite du rucher.</p>
+
+<p>Weber.&mdash;Manuel pratique d'apiculture.</p>
+
+<p>Hamet.&mdash;Cours complet d'apiculture.</p>
+
+<p>Bauvoys (de).&mdash;Guide de l'apiculteur.</p>
+
+<p>Pollmann.&mdash;Die Biene und ihre Zucht.</p>
+
+<p>Simmins (S.).&mdash;A modern bee farm.</p>
+
+<p>Vogel (F.W.).&mdash;Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker.</p>
+
+<p>Von Berlepsch (Baron A.).&mdash;Die Biene und ihre Zucht.</p>
+
+<p>Jeker, Kramer und Theiler.&mdash;Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc.</p>
+
+<p>3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES</p>
+
+<p>Cheshire (F.).&mdash;Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.</p>
+
+<p>Cowan (T.W.).&mdash;The Honey bee.</p>
+
+<p>Perez (J.).&mdash;Les abeilles.</p>
+
+<p>Girard.&mdash;Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions).</p>
+
+<p>Shuckard.&mdash;British bees.</p>
+
+<p>Kirby and Spence.&mdash;Introduction to Entomology.</p>
+
+<p>Girdwoyn.&mdash;Anatomie et physiologie de l'abeille.</p>
+
+<p>Cheshire (F.).&mdash;Diagrams on the anatomy of the Honey bee.</p>
+
+<p>Gundelach.&mdash;Die Naturgeschichte der Honigbiene.</p>
+
+<p>Büchner (L.).&mdash;Geistes Leben der Thiere.</p>
+
+<p>Bütschli (O.).&mdash;Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.</p>
+
+<p>Haviland (J.D.).&mdash;The social instincts of bees, their origin and natural
+selection.</p>
+
+<p>4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES</p>
+
+<p>ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.</p>
+
+<p>Ed. Brandt.&mdash;Recherches anatomiques et morphologiques sur le système
+nerveux des insectes hyménoptères. (<i>Comptes rendus de l'Académie des
+sciences</i>, 1876, t. LXVXIII, p. 613.)</p>
+
+<p>Dujardin (F.).&mdash;Mémoires sur le système nerveux des insectes.</p>
+
+<p>Dumas et Milne-Edwards.&mdash;Sur la production de la cire des abeilles.</p>
+
+<p>Blanchard (E.).&mdash;Recherches anatomiques sur le système nerveux des
+insectes.</p>
+
+<p>Brougham (L.R.D.).&mdash;Observations, demonstrations and experiences upon
+the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856).</p>
+
+<p>Cameron (P.).&mdash;On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc.
+of Glasgow, 1888).</p>
+
+<p>Erichson.&mdash;De fabrica et usu antennarum in insectis.</p>
+
+<p>Lowne (B.T.).&mdash;On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans.,
+1879).</p>
+
+<p>Waterhouse (G.K.).&mdash;On the formation of the cells of Bees and Wasps.</p>
+
+<p>Von Siebold (Dr C.T.E.).&mdash;On a true Parthenogenesis in Moths and Bees.</p>
+
+<p>Leydig (F.).&mdash;Das Auge der Gliederthiere.</p>
+
+<p>Schonfeld (Pastor).&mdash;Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890.</p>
+
+<p>Assmuss.&mdash;Die Parasiten der Honigbiene.</p>
+
+<p>5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES</p>
+
+<p>Blanchard (E.).&mdash;Métamorphoses, mœurs et instincts des insectes.
+&mdash;Histoire naturelle des insectes.</p>
+
+<p>Darwin.&mdash;Origin of species.</p>
+
+<p>Fabre.&mdash;Souvenirs entomologiqnes (3 séries).</p>
+
+<p>Romanes.&mdash;Mental evolution in animals.
+&mdash;Animal intelligence.</p>
+
+<p>Lepeletier Saint-Fargeau.&mdash;Histoire naturelle des Hyménoptères.</p>
+
+<p>Mayet (V.).&mdash;Mémoire sur les mœurs et les métamorphoses d'une
+nouvelle espèce de la famille des Vésicants (<i>Ann. Soc. entom. de
+France</i>,1875).</p>
+
+<p>Müller (H.).&mdash;Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes.</p>
+
+<p>Hoffer (E.).&mdash;Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln.</p>
+
+<p>Jesse.&mdash;Gleaning in natural history.</p>
+
+<p>Lubbock (Sir J.).&mdash;Ants, bees, and wasps.
+&mdash;The senses, instincts and intelligence of animals.</p>
+
+<p>Walkenaer.&mdash;Les Halictes.</p>
+
+<p>Westwood.&mdash;Introd. to the study of insects.</p>
+
+<p>Rendu (V.).&mdash;De l'intelligence des animaux.</p>
+
+<p>Espinas.&mdash;Animal communities.</p>
+
+<p>Girard (M.).&mdash;Traité élémentaire d'entomologie, etc.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="caption"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></p>
+
+<p>AU SEUIL DE LA RUCHE</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_II">LIVRE II</a></p>
+
+<p>L'ESSAIM</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_III">LIVRE III</a></p>
+
+<p>LA FONDATION DE LA CITÉ</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_IV">LIVRE IV</a></p>
+
+<p>LES JEUNES REINES</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_V">LIVRE V</a></p>
+
+<p>LE VOL NUPTIAL</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_VI">LIVRE VI</a></p>
+
+<p>LE MASSACRE DES MÂLES</p>
+
+<p><a href="#LIVRE_VII">LIVRE VII</a></p>
+
+<p>LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE</p>
+
+<p><a href="#BIBLIOGRAPHIE">BIBLIOGRAPHIE</a></p>
+
+<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+</div>
+
+<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
+<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
+Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
+you share it without charge with others.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
+on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
+phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+</div>
+
+<blockquote>
+ <div style='display:block; margin:1em 0'>
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+ at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+ are not located in the United States, you will have to check the laws
+ of the country where you are located before using this eBook.
+ </div>
+</blockquote>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg&#8482; License.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
+other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.&#8221;
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
+of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/38527-h/images/cover.jpg b/38527-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..bfad479
--- /dev/null
+++ b/38527-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..54e6f9f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38527 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38527)
diff --git a/old/38527-8.txt b/old/38527-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..58e87b0
--- /dev/null
+++ b/old/38527-8.txt
@@ -0,0 +1,6867 @@
+The Project Gutenberg EBook of La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie des abeilles
+
+Author: Maurice Maeterlinck
+
+Release Date: January 8, 2012 [EBook #38527]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***
+
+
+
+
+Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at
+http://www.freeliterature.org (From images generously made
+available by the Internet Archive)
+
+
+
+
+
+LA VIE DES ABEILLES
+
+par
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1901
+
+
+_A MON AMI_
+
+_ALFRED SUTRO_
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+AU SEUIL DE LA RUCHE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevage
+des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'il
+est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens
+et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbé
+Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook,
+Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van
+Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.
+
+Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'_apis
+mellifica, ligustica, fasciata,_ etc., ni d'un recueil d'observations ou
+d'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous
+ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir
+ce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain
+nombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt
+années d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et trop
+spécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard,
+comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on
+connaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer,
+selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont
+occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et
+imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la
+ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici
+longtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus
+intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort de
+l'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur
+de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines
+sont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune
+d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou qui
+ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute
+vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les
+faits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de
+quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'une
+façon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans
+un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce
+livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu
+près tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime
+sur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre.
+Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment
+encore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier.
+Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai à
+l'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous
+arrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de
+leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les
+fabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend à
+ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'est
+une façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente et
+satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est
+probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce
+monde.
+
+Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je
+croie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit sur elle, je ne connais
+guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de
+l'_Insecte_, et l'essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre
+auteur de _Force et Matière_, dans son _Geistes Leben der Thiere_[1].
+Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est
+assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits
+légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu'il rapporte, je le
+soupçonne de n'être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses
+héroïnes, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches
+bruissantes et comme enflammées d'ailes qu'il faut violer avant que
+notre instinct s'accorde à leur secret, avant d'être imprégné de
+l'atmosphère, du parfum, de l'esprit, du mystère des vierges
+laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le défaut
+de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent
+préconçues et dont l'appareil scientifique est formé d'une accumulation
+énorme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je
+le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de départ, nos
+points de vue et nos buts sont fort différents.
+
+
+[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence dans leur
+_Introduction to Entomology_, mais elle est presque exclusivement
+technique.
+
+
+
+
+II
+
+
+La bibliographie de l'abeille. (Commençons par les livres pour nous en
+débarrasser plus vite et aller à la source même de ces livres) est des
+plus étendues. Dès l'origine, ce petit être étrange, vivant en société,
+sous des lois compliquées, et exécutant dans l'ombre des ouvrages
+prodigieux, attira la curiosité de l'homme. Aristote, Caton, Varron,
+Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occupés, sans parler du
+philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant
+cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux
+déserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais
+c'est là plutôt la légende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer,
+c'est-à-dire presque rien, se trouve résumé dans le quatrième chant des
+_Géorgiques_ de Virgile.
+
+Son histoire ne commence qu'au XVIIe siècle avec les découvertes du
+grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce
+détail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand,
+Clutius, avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres que
+la reine est la mère unique de tout son peuple et qu'elle possède les
+attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouvées. Swammerdam
+inventa les véritables méthodes d'observation scientifique, créa le
+microscope, imagina les injections conservatrices, disséqua le premier
+les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des ovaires et
+de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et
+du coup, éclaira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en
+la fondant sur la maternité. Il traça enfin des coupes et dessina des
+planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui à illustrer
+plus d'un traité d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble
+Amsterdam d'alors, y regrettant «la douce vie de la campagne» et mourut
+à quarante-trois ans, épuisé de travail. En un style pieux et précis, où
+de beaux élans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout
+à la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans son grand
+ouvrage _Bybel der Natuure,_ que le docteur Boerhave, un siècle plus
+tard, fit traduire du néerlandais en latin, sous le titre de _Biblia
+naturæ_ (Leyde, 1737).
+
+Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit une foule
+d'expériences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton,
+et réserva aux abeilles un volume entier de ses _Mémoires pour servir à
+l'histoire des insectes_. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il
+est clair, direct, sincère, et non dénué d'un certain charme un peu
+bourru et un peu sec, il s'attacha surtout à détruire nombre d'erreurs
+anciennes, en répandit quelques nouvelles, démêla en partie la formation
+des essaims, le régime politique des reines, en un mot trouva plusieurs
+vérités difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il
+consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la
+ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas été mieux dit. On lui doit aussi
+l'idée des ruches vitrées, qui, perfectionnées depuis, ont mis à nu
+toute la vie privée de ces farouches ouvrières qui commencent leur
+oeuvre dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la couronnent
+que dans les ténèbres. Pour être complet, je devrais encore citer les
+recherches et les travaux, un peu postérieurs, de Charles Bonnet et de
+Schirach (qui résolut l'énigme de de l'[oe]uf royal); mais je me borne
+aux grandes lignes et j'arrive à François Huber, le maître et le
+classique de la science apicole d'aujourd'hui.
+
+Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa première jeunesse.
+Intéressé d'abord par les expériences de Réaumur, qu'il voulait
+contrôler, il se passionne bientôt pour ces recherches et, avec l'aide
+d'un domestique intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie
+entière à l'étude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des
+victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme
+l'histoire de cette patiente collaboration où l'un, qui ne percevait
+qu'une lueur immatérielle, guidait, par l'esprit, les mains et les
+regards de l'autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à
+ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel,
+à travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre
+voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les
+plus profonds du génie qui formait ce rayon de miel invisible, comme
+pour nous apprendre qu'il n'est point d'état où nous devions renoncer à
+espérer et à chercher la vérité. Je n'énumérerai pas ce que la science
+apicole doit à Huber, j'aurai plus tôt fait de dire ce qu'elle ne lui
+doit point. Ses _Nouvelles observations sur les abeilles_, dont le
+premier volume fut écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet,
+et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restées le
+trésor abondant et sûr où vont puiser tous les apidologues. Certes, on y
+trouve quelques erreurs, quelques vérités imparfaites; depuis son livre
+on a beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique des
+abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu démentir ou
+prendre en défaut une seule de ses observations principales qui
+demeurent intactes dans notre expérience actuelle, et à sa base.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après les révélations de Huber, il y a quelques années de silence; mais
+bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en Silésie), découvre la
+parthénogenèse, c'est-à-dire la parturition virginale des reines, et
+imagine la première ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle
+l'apiculteur pourra dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel,
+sans mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en un
+instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore très
+imparfaite, est magistralement perfectionnée par Langstroth, qui invente
+le cadre mobile proprement dit, propagé en Amérique avec un succès
+extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan,
+Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations
+précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles l'élaboration de la cire
+et la construction de magasins qui leur coûtent beaucoup de miel et le
+meilleur de leur temps, a l'idée de leur offrir des rayons de cire
+mécaniquement gaufrés, qu'elles acceptent aussitôt et approprient à
+leurs besoins. De Hruschka trouve le _Smélatore_, qui, par l'emploi de
+la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons,
+etc. En peu d'années, la routine de l'apiculture est rompue. La capacité
+et la fécondité des ruches sont triplées. De vastes et productifs
+ruchers se fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin
+l'inutile massacre des cités les plus laborieuses et l'odieuse sélection
+à rebours qui en était la conséquence. L'homme devient véritablement le
+maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner
+d'ordre, et obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des
+saisons. Il répare les injustices de l'année. Il réunit les républiques
+ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les
+naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la
+remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d'un
+peuple qui s'affole au soupçon d'une intervention inconcevable. Il viole
+pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et
+toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille
+cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les soeurs du bon
+couvent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les
+appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leurs
+demeures à la moisson de fleurs que le printemps répand, dans sa hâte
+inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre
+fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un
+mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu
+que sa demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à travers
+les volontés du dieu inattendu qui s'est emparé d'elles,--trop vaste
+pour être discerné et trop étranger pour être compris,--elles regardent
+plus loin que ne regarde ce dieu même, et ne songent qu'à accomplir,
+dans une abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à
+nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise
+par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une
+heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins
+précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.
+
+Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à
+aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de
+cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la
+Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des
+couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets,
+ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses
+horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés
+le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une
+cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux
+poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses
+écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses
+maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes
+d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent
+pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches,
+ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et
+méticuleusement vert, de pelouses fleuries.
+
+Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,
+
+ "Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
+ Et comme ces derniers satisfait et tranquille",
+
+aurait dit La Fontaine, s'était retiré là, où la vie semblerait plus
+étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie.
+Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,--car le sage ne connaît point
+les grands dégoûts,--mais un peu las d'interroger les hommes qui
+répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules
+questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois
+véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe,
+consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée
+et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille
+qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
+plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les
+expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des
+abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la
+maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches
+cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les
+étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un
+canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de
+peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et
+de prés.
+
+En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux
+fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une
+signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de
+l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où
+rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule,
+affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait
+entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le
+foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à
+l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante,
+les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la
+vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi
+bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient
+encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour
+ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices
+presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur
+elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un
+globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la
+ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au
+travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands
+épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de
+l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et
+le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du
+sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous
+les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les
+habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte
+qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne
+s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré
+tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de
+l'ouvrir et d'y jeter un coup d'oeil général, il suffit de savoir
+qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers
+d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de
+quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique
+et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le
+départ plus ou moins volontaire de la mère régnante.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La première fois qu'on ouvre une ruche, on éprouve un peu de l'émotion
+qu'on aurait à violer un objet inconnu et peut-être plein de surprises
+redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une
+légende de menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces
+piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu'on ne sait trop à quoi
+la comparer, une aridité fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du
+désert qui se répand dans le membre blessé; comme si nos filles du
+soleil avaient extrait des rayons irrités de leur père, un venin
+éclatant pour défendre plus efficacement les trésors de douceur qu'elles
+tirent de ses heures bienfaisantes.
+
+Il est vrai qu'ouverte sans précaution par quelqu'un qui ne connaît ni
+ne respecte le caractère et les moeurs de ses habitantes, la ruche se
+transforme à l'instant en un buisson ardent de colère et d'héroïsme.
+Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habileté nécessaire pour
+la manier impunément. Il suffit d'un peu de fumée projetée à propos, de
+beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières bien armées se
+laissent dépouiller sans penser à tirer l'aiguillon. Elles ne
+reconnaissent pas leur maître, comme on l'a soutenu, elles ne craignent
+pas l'homme, mais à l'odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent
+leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une
+attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se
+défendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle
+à laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et
+pleines d'une prévoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin,
+elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les réserves de
+miel pour y puiser et pour cacher en elles-mêmes de quoi fonder
+ailleurs, n'importe où et aussitôt, une cité nouvelle, si l'ancienne est
+détruite, ou qu'elles soient forcées de l'abandonner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation[1], est d'abord
+assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret de verre renfermait une
+activité sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme
+étonnante de génie, de mystères, d'expérience, de calculs, de sciences,
+d'industries diverses, de prévisions, de certitudes, d'habitudes
+intelligentes, de sentiments et de vertus étranges. Il n'y découvre
+qu'un amas confus de petites baies roussâtres, assez semblables à des
+grains de café torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les
+vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées de
+mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il ne reconnaît pas
+les admirables gouttes de lumière, qui tout à l'heure se déversaient et
+rejaillissaient sans relâche dans l'haleine animée, pleine de perles et
+d'or, de mille calices épanouis.
+
+Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule
+transie; on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui
+n'eurent qu'une seconde d'éclat parmi les fleurs illuminées du jardin,
+pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure
+encombrée.
+
+Il en est d'elles comme de toutes les réalités profondes. Il faut
+apprendre à les observer. Un habitant d'une autre planète, qui verrait
+les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser
+autour de certains édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait
+quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait
+aussi qu'ils sont inertes et misérables. Ce n'est qu'à la longue qu'on
+démêle l'activité multiple de cette inertie.
+
+En vérité, chacune de ces petites baies à peu près immobiles travaille
+sans répit et exerce un métier différent. Aucune ne connaît le repos, et
+celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre
+les vitres en grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la
+plus fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous
+rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime. Pour
+l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la
+nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce
+travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi,
+un être de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la
+ruche si encombrée qu'elle doit se frayer à coups de tête un passage à
+travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont
+élément propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs,
+comme le nageur plonge dans l'océan plein de perles, mais sous peine de
+mort il faut qu'à intervalles réguliers elle revienne respirer la
+multitude, de même que le nageur revient respirer l'air. Isolée, pourvue
+de vivres abondants et dans la température la plus favorable, elle
+expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de
+solitude. L'accumulation, la cité, dégage pour elle un aliment invisible
+aussi indispensable que le miel. C'est à ce besoin qu'il faut remonter
+pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu
+n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un
+moment indifférent, un organe ailé de l'espèce. Toute sa vie est un
+sacrifice total à l'être innombrable et perpétuel dont il fait partie.
+Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On
+retrouve encore aujourd'hui parmi les hyménoptères mellifères, tous les
+états de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas
+de l'échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne voit
+même pas sa descendance (les Prosopis, les Collètes, etc.), parfois elle
+vit au milieu de l'étroite famille annuelle qu'elle crée (les Bourdons).
+Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les
+Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés,
+à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos ruches, où
+l'individu est entièrement absorbé par la république, et où la
+république à son tour est régulièrement sacrifiée à la cité abstraite et
+immortelle de l'avenir.
+
+
+[1] On appelle _ruche d'observation_, une ruche vitrée munie de rideaux
+noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul rayon, ce
+qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et
+sans inconvénient, installer ces ruches, pourvues d'une issue
+extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les abeilles qui
+habitent celle qui se trouve à Paris, dans mon cabinet de travail,
+récoltent dans le désert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et
+prospérer.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables à
+l'homme. L'homme a la faculté de ne pas se soumettre aux lois de la
+nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette faculté,
+c'est le point le plus grave et le moins éclairci de sa morale. Mais il
+n'en est pas moins intéressant de surprendre la volonté de la nature
+dans un monde différent. Or, dans l'évolution des hyménoptères, qui sont
+immédiatement après l'homme les habitants de ce globe les plus favorisés
+sous le rapport de l'intelligence, cette volonté paraît très nette. Elle
+tend visiblement à l'amélioration de l'espèce, mais elle montre en même
+temps qu'elle ne la désire ou ne peut l'obtenir qu'au détriment de la
+liberté, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la
+société s'organise et s'élève, la vie particulière de chacun de ses
+membres voit décroître son cercle. Dès qu'il y a progrès quelque part,
+il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intérêt
+personnel, au général. Il faut d'abord que chacun renonce à des vices,
+qui sont des actes d'indépendance. Ainsi, à l'avant-dernier degré de la
+civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables
+à nos anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse autour des
+oeufs pour les dévorer, et la mère est obligée de les défendre avec
+acharnement, il faut ensuite que chacun, après s'être débarrassé des
+vices les plus dangereux, acquière un certain nombre de vertus de plus
+en plus pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne songent pas
+à renoncer à l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une
+chasteté perpétuelle. Bientôt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle
+abandonne en échange du bien-être, de la sécurité, de la perfection
+architecturale, économique et politique de la ruche, et nous reviendrons
+sur l'étonnante évolution des hyménoptères, dans le chapitre consacré au
+progrès de l'espèce.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+L'ESSAIM
+
+
+
+
+I
+
+
+Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secoué la
+torpeur de l'hiver. La reine s'est remise à pondre dès les premiers
+jours de février. Les ouvrières ont visité les anémones, les
+pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis
+le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves débordent de
+miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les
+mâles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les
+rayons, et l'encombrement de la cité trop prospère devient tel que, le
+soir, à leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardées
+ne trouvent plus à se loger et sont obligées de passer la nuit sur le
+seuil, où le froid les décime.
+
+Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle
+sent qu'un destin nouveau se prépare. Elle a fait religieusement son
+devoir de bonne créatrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la
+tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il
+va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette
+ville, c'est son oeuvre, et c'est elle tout entière.--Elle n'en est
+pas la reine au sens où nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y
+donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses
+sujets, à cette puissance masquée et souverainement sage que nous
+appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir où elle
+réside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mère et l'unique
+organe de l'amour. Elle l'a fondée dans l'incertitude et la pauvreté.
+Sans cesse elle l'a repeuplée de sa substance, et tous ceux qui
+l'animent, ouvrières, mâles, larves, nymphes, et les jeunes princesses
+dont la naissance prochaine va précipiter son départ et dont l'une lui
+succède déjà dans la pensée immortelle de l'Espèce,&&&& sont sortis de
+ses flancs.
+
+
+
+
+II
+
+
+"L'esprit de la ruche", où est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas
+semblable à l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait bâtir son nid
+avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'émigration
+reparaît. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de
+l'espèce, qui ne demande aveuglément qu'à vivre et se heurte à tous les
+angles du hasard sitôt qu'une circonstance imprévue dérange la série des
+phénomènes accoutumés. Au contraire, il suit pas à pas les circonstances
+toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait
+tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître.
+
+Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et comme soumis à
+quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la liberté, de la
+vie de tout un peuple ailé. Il règle jour par jour le nombre des
+naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui
+illuminent la campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la
+nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses rivales, élève
+royalement celles-ci, les protège contre la haine politique de leur
+mère, permet ou défend, selon la générosité des calices multicolores,
+l'âge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la
+première née d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau
+ses jeunes soeurs qui chantent le chant des reines. D'autres fois,
+quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues,
+pour clore l'ère des révolutions et hâter la reprise du travail, il
+ordonne aux ouvrières mêmes de mettre à mort toute la descendance
+impériale.
+
+Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il connaît,
+apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout
+ce qui touche à l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l'été,
+tolère-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va naître choisira son
+amant--la présence encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis,
+maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et
+scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres,
+insatiables, énormes. Mais la reine fécondée, les fleur s'ouvrant plus
+tard et se fermant plus tôt, un matin, froidement, il décrète leur
+massacre général et simultané.
+
+Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il
+distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les
+nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient à l'entretien de la reine et
+ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs
+ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent
+l'évaporation du miel trop chargé d'eau, aux architectes, aux maçons,
+aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les
+rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des
+fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves
+et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les
+édifices de la cité, l'eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la
+nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation
+du miel en y instillant à l'aide de leur dard une goutte d'acide
+formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est
+mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et
+des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres
+aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité
+du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les
+adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les
+rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les
+ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entrée.
+
+Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice
+annuel au génie de l'espèce,--je veux dire l'essaimage,--où un peuple
+entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne
+soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses
+demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin
+l'incertitude et le dénuement d'une patrie nouvelle. Voilà un acte qui,
+conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine
+parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville
+bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité.
+Où se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout à l'heure,
+est loin d'être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle
+assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune, siège-t-il,
+cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-même soumis à un
+devoir héroique et à une raison toujours tournée vers l'avenir?
+
+Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde;
+nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font
+ceci, travaillent de cette façon, leurs reines naissent ainsi, leurs
+ouvrières restent vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons
+les connaître et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se
+hâter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frémissant de
+la ruche; cette existence nous semble bien simple, et bornée comme les
+autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction.
+Mais que l'oeil s'approche et tâche de se rendre compte, et voilà la
+complexité effroyable des phénomènes les plus naturels, l'énigme de
+l'intelligence, de la volonté, des destinées, du but, des moyens et des
+causes, l'organisation incompréhensible du moindre acte de vie.
+
+
+
+
+III
+
+
+Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux
+exigeants de la race, se prépare. Obéissant à l'ordre de «l'esprit» qui
+nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement
+contraire à tous les instincts et à tous les sentiments de notre
+espèce, soixante à soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou
+quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner à
+l'heure prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un
+moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une résolution subite et
+effarée, une patrie dévastée par la famine, la guerre ou la maladie.
+Non, l'exil est longuement médité et l'heure favorable patiemment
+attendue. Si la ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la
+famille royale, les intempéries, le pillage, elles ne l'abandonnent
+point. Elles ne la quittent qu'à l'apogée de son bonheur, lorsque, après
+le travail forcené du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt
+mille cellules bien rangées regorge de miel nouveau et de cette farine
+d'arc-en-ciel qu'on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir
+les larves et les nymphes.
+
+Jamais la ruche n'est plus belle qu'à la veille de la renonciation
+héroïque. C'est pour elle l'heure sans égale, animée, un peu fébrile, et
+cependant sereine, de l'abondance et de l'allégresse plénières. Essayons
+de nous la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car
+nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique se reflètent les
+phénomènes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latéraux
+et dans le triple oeil cyclopéen de leur front, mais telle que nous la
+verrions si nous avions leur taille.
+
+Du haut d'un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome,
+descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallèles, de
+gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues
+dans les ténèbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions
+gardées, pour la précision, la hardiesse et l'énormité, comparer à
+aucune construction humaine.
+
+Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche,
+virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de
+cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier
+durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges,
+jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les
+fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles transparents. Tout
+autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et
+immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfumé, repose
+déjà dans ses vingt mille réservoirs fermés d'un sceau qu'on ne violera
+qu'aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de mai mûrit
+encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes
+vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin
+de la lumière dont les jets de diamants pénètrent par l'unique
+ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et
+s'éveille l'avenir. C'est le domaine royal du «couvain» réservé à la
+reine et à ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les
+oeufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les larves,
+quarante mille maisons habitées par des nymphes blanches que soignent
+des milliers de nourrices[1]. Enfin, au saint des saints de ces limbes,
+les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement très
+vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure,
+enveloppées d'une sorte de suaire, immobiles et pâles, étant nourries
+dans les ténèbres.
+
+
+[1] Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts. Ce
+sont ceux d'une forte ruche en pleine prospérité.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Or, au jour prescrit par «l'esprit de la ruche» une partie du peuple,
+strictement déterminée suivant des lois immuables et sûres, cède la
+place à ces espérances qui sont encore sans forme. On laisse dans la
+ville endormie les mâles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de
+très jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers
+d'ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le trésor
+accumulé, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car
+chaque ruche a sa morale particulière. On en rencontre de très
+vertueuses et de très perverties, et l'apiculteur imprudent peut
+corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la propriété
+d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conquête et
+d'oisiveté qui le rendront redoutable à toutes les petites républiques
+d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'éprouver que le
+travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter
+des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le
+plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de
+s'introduire en fraude dans les villes mal gardées, ou de force dans
+celles qui sont trop faibles pour se défendre. Elle perd bientôt la
+notion du devoir éblouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave
+ailée des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est
+souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi dépravée.
+
+
+
+
+V
+
+
+Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui
+décide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les
+hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mêmes obéissent à des
+ordres plus impérieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent à
+qui leur est soumis.--Quand cet esprit a fixé le moment, il faut que dès
+l'aurore, peut-être dès la veille ou l'avant-veille, il ait fait
+connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il bu les premières
+gouttes de rosée, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante
+une agitation inaccoutumée, à laquelle l'apiculteur se trompe rarement.
+Parfois même on dirait qu'il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en
+effet que plusieurs jours de suite l'émoi doré et transparent s'élève et
+s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se
+forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un
+regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la
+nécessité du départ? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons
+de quelle façon l'esprit de la ruche apprend sa résolution à la foule.
+S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si
+elles le font à la manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de miel,
+ce frémissement enivré des belles journées d'été, qui est un des plus
+doux plaisirs de l'éleveur d'abeilles, ce chant de fête du travail qui
+monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure,
+et qui semble le murmure d'allégresse des fleurs épanouies, l'hymne de
+leur bonheur, l'écho de leurs odeurs suaves, la voix des oeillets
+blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles
+l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mêmes
+discernons et qui va de la félicité profonde à la menace, à la colère, à
+la détresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance,
+les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris
+de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres
+qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui
+n'effleure pas leur silence intérieur? Toujours est-il qu'elles ne
+s'émeuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais
+elles jugent peut-être que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont
+aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre côté, nous
+n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles
+émettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour
+percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent
+s'entendre et se concerter avec une rapidité parfois prodigieuse, et
+quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'énorme Sphinx Atropos,
+le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort, pénètre dans
+la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrésistible qui lui est
+propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de
+l'entrée aux dernières ouvrières qui travaillent, là-bas, sur les
+derniers rayons, tout le peuple tressaille.
+
+
+
+
+VI
+
+
+On a cru longtemps qu'en abandonnant les trésors de leur royaume, pour
+s'élancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches à miel, si
+économes, si sobres, si prévoyantes d'habitude, obéissaient à une sorte
+de folie fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l'espèce, à un
+décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres est cachée
+dans le temps qui s'écoule.
+
+S'agit-il de l'abeille ou de nous-mêmes, nous appelons fatal tout ce que
+nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livré deux
+ou trois de ses secrets matériels, et on a constaté que cet exode n'est
+ni instinctif, ni inévitable. Ce n'est pas une émigration aveugle, mais
+un sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la
+génération future. Il suffit que l'apiculteur détruise en leurs cellules
+les jeunes reines encore inertes, et qu'en même temps, si les larves et
+les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepôts et les dortoirs
+de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les
+gouttes d'or d'une pluie obéissante, le travail habituel se répand sur
+les fleurs, et, devenue indispensable, n'espérant ou ne redoutant plus
+de successeur, rassurée sur l'avenir de l'activité qui va naître, la
+vieille reine renonce à revoir cette année la lumière du soleil. Elle
+reprend paisiblement, dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui
+consiste à pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en
+cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrêter jamais, deux ou trois
+mille oeufs chaque jour.
+
+Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui
+pour la race de demain? Cette fatalité existe aussi dans l'espèce
+humaine, mais sa puissance et son étendue y sont moindres. Elle n'y
+produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle
+fatalité prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous
+l'ignorons et ne connaissons point l'être qui nous regarde comme nous
+regardons les abeilles.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons
+choisie, et l'ardeur encore toute mouillée d'une belle journée qui
+s'avance à pas tranquilles et déjà rayonnants sous les arbres, hâte
+l'heure du départ. Du haut en bas des corridors dorés qui séparent les
+murailles parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du voyage.
+Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel
+suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles
+tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement expliquée, la
+cire nécessaire pour commencer immédiatement la construction des
+édifices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantité de
+propolis, qui est une sorte de résine destinée à mastiquer les fentes de
+la nouvelle demeure, à y fixer tout ce qui branle, à en vernir toutes
+les parois, à en exclure toute lumière, car elles aiment à travailler
+dans une obscurité presque complète, où elles se dirigent à l'aide de
+leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu'on suppose le
+siège d'un sens inconnu qui palpe et mesure les ténèbres.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la plus dangereuse
+de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entières aux soucis et
+aux hasards peut-être prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le
+temps de visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il
+est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et
+que les fleurs ne s'ouvrent point. A défaut de cette prévoyance, ce
+serait la famine et la mort. Nul ne viendrait à leur secours et elles
+n'imploreraient le secours de personne. De cité à cité elles ne se
+connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive même que l'apiculteur
+installe la ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe
+d'abeilles qui l'entoure tout à côté de la demeure qu'elles viennent de
+quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait qu'elles en
+ont irrévocablement oublié la paix, la félicité laborieuse, les énormes
+richesses et la sécurité, et toutes, une à une, et jusqu'à la dernière,
+mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine,
+plutôt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur
+d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail passé, pénètre
+jusqu'à leur détresse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Voilà, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui
+prouvent que, malgré les merveilles de cette organisation, il il n'y a
+là ni intelligence ni conscience véritables. Qu'en savons-nous? Outre
+qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres êtres une intelligence
+d'une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets très
+différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de
+notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il
+suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter
+derrière une fenêtre, sans entendre ce qu'elles disent, et déjà il nous
+est bien difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous qu'un
+habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller
+et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits
+points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de
+nos mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos machines, une
+idée exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manière
+d'aimer, de penser, d'espérer, en un mot, de l'être intime et réel que
+nous sommes? Il se bornerait à constater quelques faits assez
+surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait
+probablement des conclusions aussi incertaines, aussi erronées que les
+nôtres.
+
+En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos petits points
+noirs» la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui
+éclate dans la ruche, «Où vont-ils? se demanderait-il, après nous avoir
+observés durant des années ou des siècles; que font-ils? quel est le
+lieu central et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne
+vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier et
+amasser de petites choses, et le lendemain les détruisent et les
+éparpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se
+dispersent, mais on ne sait ce qu'ils désirent. Ils offrent une foule de
+spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour
+ainsi dire aucun mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré;
+souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des
+demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingénieusement ordonnées et
+plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des
+repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la
+nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des
+porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent même du fond
+de la campagne pour leur faire des présents. Il faut croire qu'ils sont
+indispensables et rendent à l'espèce des services essentiels, bien que
+nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de
+reconnaître avec exactitude la nature de ces services. On en voit
+d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombrées de roues
+qui tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports et sur de
+petits carrés de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du
+soleil, ne cessent de s'agiter péniblement. Tout nous fait supposer que
+cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'étroites
+huttes, malpropres et délabrées. Ils sont couverts d'une substance
+incolore. Telle paraît être leur ardeur à leur oeuvre nuisible, ou
+tout au moins inutile, qu'ils prennent à peine le temps de dormir et de
+manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est à un. Il est
+remarquable que l'espèce ait pu se maintenir jusqu'à nos jours dans des
+conditions aussi défavorables à son développement. Du reste, il convient
+d'ajouter que, hormis cette obstination caractéristique à leurs
+agitations pénibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent
+des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et peut-être les
+sauveurs de la race.»
+
+
+
+
+X
+
+
+N'est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusément, du
+haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons,
+une réponse sûre et profonde? N'est-il pas admirable que ses édifices
+pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation économique
+et politique, ses vertus et ses cruautés mêmes, nous montrent
+immédiatement la pensée ou le dieu que les abeilles servent, et qui
+n'est pas le dieu le moins légitime ni le moins raisonnable qu'on puisse
+concevoir, bien que le seul peut-être que nous n'ayons pas encore
+sérieusement adoré, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans
+notre histoire humaine, à évaluer la force et la grandeur morale d'un
+peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la
+persistance et l'ampleur de l'idéal qu'ils poursuivent et l'abnégation
+avec laquelle ils s'y dévouent. Avons-nous rencontré fréquemment un
+idéal plus conforme aux désirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste,
+plus désintéressé, plus manifeste, et une abnégation plus totale et
+plus héroïque?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Étrange petite république si logique et si grave, si positive, si
+minutieuse, si économe et cependant victime d'un rêve si vaste et si
+précaire! Petit peuple si décidé et si profond, nourri de chaleur et de
+lumière et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'âme des fleurs,
+c'est-à-dire le sourire le plus évident de la matière et son effort le
+plus touchant vers le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes
+que vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les certitudes que
+vous avez acquises et qui nous restent à acquérir? Et s'il est vrai que
+vous ayez résolu ces problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l'aide
+de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et
+aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous
+point? Petite cité pleine de foi, d'espérances, de mystères, pourquoi
+vos cent mille vierges acceptent-elles une tâche qu'aucun esclave humain
+n'a jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu moins oublieuses
+d'elles-mêmes, un peu moins ardentes à la peine, elles reverraient un
+autre printemps et un second été; mais dans le moment magnifique où
+toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappées de l'ivresse
+mortelle du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et
+couvert de blessures, elles périssent presque toutes en moins de cinq
+semaines.
+
+ _Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,_
+
+s'écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre des
+_Géorgiques_, consacré aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens,
+qui observaient la nature d'un oeil encore tout ébloui de la présence
+de dieux imaginaires.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel, à l'amour, aux
+loisirs adorables que connaît, par exemple, leur frère ailé, le
+papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim
+qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en
+visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trésor dont
+elles ne goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal,
+d'où vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la génération
+pour laquelle vous mourez mérite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle
+et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait?
+Nous voyons votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez
+vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-même; mais
+quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence
+éternellement renouvelée?
+
+Mais n'est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans l'hésitation et
+l'erreur, qui sommes des rêveurs puérils et qui vous posons des
+questions inutiles? Vous seriez, d'évolutions en évolutions, devenues
+toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières
+hauteurs d'où vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin
+des déesses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous
+demanderions ce que vous espérez, où vous voulez aller, où vous comptez
+vous arrêter et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que
+rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans
+de soi, que rien ne nous paraît exister simplement, sans
+arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu'à ce jour imaginer un seul de nos
+dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire
+immédiatement s'agiter, sans l'obliger de créer une foule d'êtres et de
+choses, de chercher mille fins par delà lui-même, et nous
+résignerons-nous jamais à représenter tranquillement et durant quelques
+heures une forme intéressante de l'activité de la matière, pour
+reprendre bientôt, sans regrets et sans étonnement, l'autre forme qui
+est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'éternelle?
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais n'oublions pas notre ruche où l'essaim perd patience, notre ruche
+qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et vibrants, tels qu'un
+vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait
+qu'autour de la chaleur qui règne, les arbres assemblés retiennent
+toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en présence d'une
+chose très douce, mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la
+cire odorante à l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-être
+mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention
+sur l'allégresse de juin, c'est qu'elles lui font goûter l'harmonie des
+beaux mois, c'est que tous les événements où elles se mêlent sont liés
+aux ciels purs, à la fête des fleurs, aux heures les plus heureuses de
+l'année. Elles sont l'âme de l'été, l'horloge des minutes d'abondance,
+l'aile diligente des parfums qui s'élancent, l'intelligence des rayons
+qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent, le chant de
+l'atmosphère qui s'étire et se repose, et leur vol est le signe visible,
+la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui
+naissent de la chaleur et vivent dans la lumière. Elles font comprendre
+la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a
+connues, à qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi
+malheureux et aussi imparfait que s'il était sans oiseaux et sans
+fleurs.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode assourdissant et
+désordonné qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuplée est assez
+déconcerté et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnaît plus les
+sérieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait
+vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la
+campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises que rien ne saurait
+distraire des affaires du ménage. Elles entraient presque inaperçues,
+épuisées, essoufflées, empressées, agitées, mais discrètes, saluées au
+passage d'un léger signe des antennes par les jeunes amazones du
+portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre mots,
+probablement indispensables, en remettant en hâte leur récolte de miel à
+l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour
+intérieure de l'usine;--ou bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans
+les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes
+corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour repartir
+immédiatement après, sans s'inquiéter de ce qui se passait dans les
+ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mêler,
+ne fût-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'étend
+devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les
+bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des
+apiculteurs, «font la barbe».
+
+
+
+
+XV
+
+
+Aujourd'hui, tout est changé. Il est vrai qu'un certain nombre
+d'ouvrières, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux
+champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du
+couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse générale. Ce sont celles
+qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure
+pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille oeufs,
+les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou
+huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir
+austère, sans qu'on sache en vertu quelles règles, ni par qui, ni
+comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien
+que j'aie renouvelé maintes fois l'expérience, en poudrant d'une matière
+colorante quelques-unes de ces «cendrillons» résignées, qu'on reconnaît
+assez facilement à leur allure sérieuse et un peu lourde parmi le peuple
+en fête, il est bien rare que j'en aie retrouvé une dans la foule
+enivrée de l'essaim.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Et cependant, l'attrait paraît irrésistible. C'est le délire du
+sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c'est la fête du
+miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie,
+d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi,
+croirait-on, le seul jour où elles mangent à leur faim et connaissent
+pleinement la douceur du trésor qu'elles amassent. Elles ont l'air de
+prisonnières délivrées et subitement transportées dans un pays
+d'exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se possèdent plus.
+Elles qui ne font jamais un mouvement imprécis ou inutile, elles vont,
+elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs
+soeurs, voir si la reine est prête, étourdir leur attente. Elles
+volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du
+rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni
+soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, soupçonneuses,
+irritables, agressives, indomptables. L'homme, le maître ignoré qu'elles
+ne reconnaissent jamais et qui ne parvient à les asservir qu'en se
+pliant à toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs
+lois, en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur
+intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que rien ne
+déconcerte ni ne détourne de son but, l'homme peut les approcher,
+déchirer le rideau blond et tiède que forment autour de lui leurs
+tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme
+une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une
+nuée de libellules ou de phalènes et, ce jour-là, heureuses, ne
+possédant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les sépare
+pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent à
+tout et ne blessent personne.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Mais le véritable signal n'est pas encore donné. Dans la ruche, c'est
+une agitation inconcevable et un désordre dont on ne peut découvrir la
+pensée. En temps ordinaire, rentrées chez elles, les abeilles oublient
+qu'elles ont des ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais
+non pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée par
+son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se meuvent en cercles
+compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pâte vibrante
+remuée par une main invisible. La température intérieure s'élève
+rapidement, à tel point, parfois, que la cire des édifices s'amollit et
+se déforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du
+centre, parcourt éperdue, haletante, la surface de la foule véhémente
+qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hâter le départ ou pour le
+retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle
+l'émotion prodigieuse ou si elle la subit? Il paraît assez évident,
+d'après ce que nous savons de la psychologie générale de l'abeille, que
+l'essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille souveraine. Au
+fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses
+filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacré, mais un peu
+inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en
+tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans
+bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et
+presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de
+licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour,
+facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre,
+la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses
+excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de
+proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlève
+à la ruche, et que les abeilles ne puissent espérer de la remplacer,
+soit qu'elle n'ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu'il n'y
+ait pas de larves d'ouvrières âgées de moins de trois jours (car toute
+larve d'ouvrière qui a moins de trois jours peut, grâce à une nourriture
+particulière, être transformée en nymphe royale, c'est le grand principe
+démocratique de la ruche qui compense les prérogatives de la
+prédestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on
+l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte
+constatée,--il s'écoule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit
+connue de tout le monde, tant la cité est vaste,--le travail cesse à peu
+près partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre
+çà et là en quête de sa mère, une autre sort à sa recherche, les
+guirlandes d'ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se
+désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de
+l'entrée désertent leur poste, et les pillardes étrangères, tous les
+parasites du miel, perpétuellement à l'affût d'une aubaine, entrent et
+sortent librement sans que personne songe à défendre le trésor âprement
+amassé. Peu à peu, la cité s'appauvrit et se dépeuple, et ses
+habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de tristesse et de
+misère, bien que toutes les fleurs de l'été éclatent devant elles.
+
+Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passée
+en force de chose accomplie et irrémédiable, avant que la démoralisation
+soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un
+désespoir prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère),
+qu'on la leur restitue quelques heures après, et l'accueil qu'elles lui
+font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle,
+s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au
+passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore
+inexpliqués, lui présentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux
+chambres royales. Aussitôt l'ordre se rétablit, le travail reprend, des
+rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes où
+s'entasse le surplus de la récolte, les butineuses sortent en files
+noires et rentrent parfois moins de trois minutes après déjà chargées de
+nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulsés ou
+massacrés, les rues sont balayées, et la ruche retentit doucement et
+monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant
+intime de la présence royale.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+On a mille exemples de cet attachement, de ce dévouement absolu des
+ouvrières à leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite
+république, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalité ou
+l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie même, si le
+peuple périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la
+retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles. C'est que
+toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un
+rempart et un abri, lui réservent la nourriture la plus saine et les
+dernières gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le
+désastre, le découragement n'entre pas dans la cité des «chastes
+buveuses de rosée». Brisez vingt fois de suite leurs rayons,
+enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez
+pas à les faire douter de l'avenir; et décimées, affamées, réduites à
+une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux yeux de
+l'ennemi, elles réorganiseront les règlements de la colonie, pourvoiront
+au plus pressé, se partageront à nouveau la besogne selon les nécessités
+anormales du moment malheureux, et reprendront immédiatement le travail
+avec une patience, une ardeur, une intelligence, une ténacité qu'on ne
+retrouve pas souvent à ce degré dans la nature, bien que la plupart des
+êtres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme.
+
+Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il ne faut même
+pas que la reine soit présente, il suffit qu'elle ait laissé à l'heure
+de sa mort ou de son départ le plus fragile espoir de descendance. «Nous
+avons vu, dit le vénérable Langstroth, l'un des pères de l'apiculture
+moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour
+couvrir un rayon de dix centimètres carrés essayer d'élever une reine.
+Pendant deux semaines entières elles en conservèrent l'espoir; à la fin,
+lorsque leur nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses
+ailes étaient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle fût
+impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins de respect. Une
+semaine plus tard, il ne restait guère plus d'une douzaine d'abeilles;
+enfin, quelques jours après, la reine avait disparu, laissant sur les
+rayons quelques malheureuses inconsolables.»
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves inouïes que
+notre intervention récente et tyrannique fait subir aux infortunées mais
+inébranlables héroïnes, où l'on saisit au vif le dernier geste de
+l'amour filial et de l'abnégation. J'ai plus d'une fois, comme tout
+amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fécondées, car la
+race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active
+et plus douce que la nôtre. Ces envois se font dans de petites boîtes
+percées de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine
+accompagnée d'un certain nombre d'ouvrières, choisies autant que
+possible parmi les plus âgées (l'âge des abeilles se reconnaît assez
+facilement à leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout à
+leurs ailes usées et déchirées par le travail), pour la nourrir, la
+soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent, à l'arrivée,
+la plupart des ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient
+mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine était
+intacte et vigoureuse, et la dernière de ses compagnes avait
+probablement péri en offrant à sa souveraine, symbole d'une vie plus
+précieuse et plus vaste que la sienne, la dernière goutte de miel
+qu'elle tenait en réserve au fond de son jabot.
+
+
+
+
+XX
+
+
+L'homme ayant observé cette affection si constante a su tourner à son
+avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la
+persévérance, la magnanimité, la passion de l'avenir qui en découlent ou
+s'y trouvent renfermés. C'est grâce à elle que depuis quelques années il
+est parvenu à domestiquer jusqu'à un certain point, et à leur insu, les
+farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force étrangère, et
+dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs
+propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient
+dans sa main l'âme et les destinées de la ruche. Selon la manière dont
+il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple,
+et multiplie, il empêche ou restreint l'essaimage, il réunit ou divise
+les colonies, il dirige l'émigration des royaumes. Il n'en est pas moins
+vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui,
+comme tous les symboles, représente un principe moins visible et plus
+vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas
+s'exposer à plus d'une déconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y
+trompent point et ne perdent pas de vue, à travers leur reine visible et
+éphémère, leur véritable souveraine immatérielle et permanente, qui est
+leur idée fixe. Que cette idée soit consciente ou non, cela n'importe
+que si nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui l'ont ou
+la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve,
+dans ces petits corps si frêles, ou dans le grand corps inconnaissable,
+elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous
+prenions garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de
+circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent
+l'occasion d'ouvrir nos yeux avec étonnement, et rien n'est plus
+salutaire que de les ouvrir ainsi.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+On se dira que ce sont là des conjectures bien hasardeuses et trop
+humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune idée de ce genre,
+et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres
+que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent
+pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance et de la
+mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut,
+n'est qu'une manière de parler, aussi n'y attaché-je pas grande
+importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose
+certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans
+telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur
+reine de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour duquel on
+ne peut faire que des conjectures plus ou moins agréables, plus ou moins
+ingénieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-être
+sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup
+davantage? Nous aussi nous n'obéissons qu'aux nécessités, à l'attrait du
+plaisir ou à l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre
+intelligence a la même origine et la même mission que ce que nous
+appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes,
+dont nous croyons connaître les effets, nous en subissons, dont nous
+nous flattons de pénétrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre
+que cette supposition ne repose sur rien d'inébranlable, ces actes sont
+minimes et rares, comparés à la foule énorme des autres, et tous, les
+mieux connus et les plus ignorés, les plus petits et les plus
+grandioses, les plus proches et les plus éloignés, s'accomplissent dans
+une nuit profonde où il est probable que nous sommes à peu près aussi
+aveugles que nous supposons que le sont les abeilles.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une
+rancune assez plaisante, on conviendra qu'à prendre ces mouches une à
+une, elles ont moins de génie que le chien, le singe et la plupart des
+animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilité, moins
+d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualités
+relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que leur intelligence
+apparente ne vient que de leur multitude réunie; cependant cette réunion
+même ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues
+morales qu'elles se réunissent, c'est sans leur consentement qu'elles se
+trouvent ensemble. Cette société n'est donc qu'un assemblage physique,
+ordonné par la nature, et indépendant de toute connaissance, de tout
+raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la
+fois, et dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore
+mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour
+continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque façon; comme
+ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces égales,
+eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront
+bientôt à se nuire le moins possible, c'est-à-dire à s'aider; ils auront
+donc l'air de s'entendre et de concourir au même but; l'observateur leur
+prêtera bientôt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra
+rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif,
+et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans
+nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits à la fois,
+qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près dans
+le même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour
+peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de
+s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure,
+d'y revenir après s'en être éloignés, etc., et de là l'architecture, la
+géométrie, l'ordre, la prévoyance, l'amour de la patrie, la république
+en un mot, le tout fondé, comme l'on voit, sur l'admiration de
+l'observateur.»
+
+Voilà une manière toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut
+sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la
+raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les
+erreurs matérielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se
+nuisant le moins possible, des nécessités de la vie commune, cela ne
+suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra d'autant plus
+remarquable qu'on examinera de plus près de quelle façon ces «dix mille
+individus» évitent de se nuire et arrivent à s'aider? Aussi bien
+n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste
+irrité qui ne s'applique exactement à toutes nos sociétés humaines?
+Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité
+que notre imagination a dorés, n'ont d'autre but que d'utiliser notre
+égoïsme et de tourner au bien commun l'activité naturellement nuisible
+de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les
+abeilles n'aient aucune des idées, aucun des sentiments que nous leur
+attribuons, que nous importe le lieu de notre étonnement? Si l'on croit
+qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature,
+il arrivera toujours un moment où l'on ne pourra plus nous arracher
+notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et attendu.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du
+moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont
+évidemment liés dans la réalité, c'est beaucoup plus l'avenir infini de
+leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine
+elle-même. Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une des
+leurs revient du travail si grièvement blessée qu'elles estiment qu'elle
+ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement.
+Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout à fait incapables
+d'une sorte d'attachement personnel pour leur mère. Elles la
+reconnaissent entre toutes. Alors même qu'elle est vieille, misérable,
+estropiée, les gardes de la porte ne permettront jamais à une reine
+inconnue, si jeune, si belle, si féconde qu'elle paraisse, de pénétrer
+dans la ruche. Il est vrai que c'est là un des principes fondamentaux de
+leur police, auquel on ne déroge parfois aux époques de grande miellée,
+qu'en faveur de quelque ouvrière étrangère bien chargée de vivres.
+Lorsque la reine est devenue complètement stérile elles la remplacent en
+élevant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de
+la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arrivé
+parfois aux éleveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche
+une reine magnifique et dans la fleur de l'âge, et, tout au fond, en un
+réduit obscur, l'ancienne «maîtresse», comme on l'appelle en Normandie,
+amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient dû prendre
+soin de la protéger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse
+rivale qui ne rêve que sa mort, car les reines ont entre elles une
+horreur invincible qui les fait se précipiter l'une sur l'autre dès
+qu'il s'en trouve deux sous le même toit. On croirait volontiers
+qu'elles assurent ainsi à la plus vieille une sorte de retraite humble
+et paisible pour y finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici
+encore nous touchons à l'une des mille énigmes du royaume de cire, et
+nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique
+et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et étroites, et
+qu'elles obéissent à bien des mobiles plus compliqués que ceux que nous
+croyons connaître.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature qui doivent
+leur sembler le plus inébranlables. Nous les mettons tous les jours dans
+la situation où nous nous trouverions nous-mêmes si quelqu'un supprimait
+brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la
+lumière ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou
+frauduleusement une seconde reine dans la cité? À l'état de nature, ce
+cas, grâce aux sentinelles de l'entrée, ne s'est peut-être jamais
+présenté depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et
+savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi
+prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins.
+Le premier est celui de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors
+le cas (et tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de
+la reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut
+être outrepassé, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire
+judaïquement Ce principe est celui qui revêt d'une sorte
+d'inviolabilité la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il
+serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards
+empoisonnés; elle périrait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'à
+traîner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient
+l'aiguillon toujours prêt, qu'elles s'en servent à tout moment pour se
+combattre entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou les
+parasites, _elles ne le tirent jamais contre une reine,_ de même qu'une
+reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni
+contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'être
+droite comme celle des ouvrières est recourbée en forme de cimeterre,
+elle ne la dégaine que lorsqu'elle combat une égale, c'est-à-dire une
+autre reine.
+
+Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un
+régicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances où il importe
+au bon ordre et à la prospérité de la république qu'une reine périsse,
+elles s'efforcent de donner à sa mort l'apparence de la mort naturelle;
+elles subdivisent le crime à l'infini, de manière qu'il devienne
+anonyme.
+
+«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me servir de
+l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles
+l'enveloppent tout entière de leurs corps innombrables et entrelacés.
+Elles forment ainsi une espèce de prison vivante où la captive ne peut
+plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant
+vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu'à ce qu elle y meure de faim ou
+étouffée.
+
+Si la reine légitime s'approche à ce moment et que, flairant une rivale,
+elle paraisse disposée à l'attaquer, les parois mouvantes de la prison
+s'ouvriront aussitôt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des
+deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales,
+elles assisteront au combat singulier, car seule une mère peut tirer
+l'aiguillon contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près
+d'un million de vies, paraît avoir le droit de donner d'un seul coup
+près d'un million de morts.
+
+Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux aiguillons
+recourbés glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la
+reine qui fait mine de fuir, la légitime aussi bien que l'étrangère,
+sera saisie, arrêtée et recouverte de la prison frémissante, jusqu'à ce
+qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient
+d'ajouter que dans les nombreuses expériences qu'on a faites à ce sujet,
+on a vu presque invariablement la reine régnante remporter la victoire,
+soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus
+d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont
+impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manière dont
+elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît guère
+souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'étrangère en sort presque
+toujours visiblement froissée et alanguie.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Une expérience facile montre mieux que toute autre que les abeilles
+reconnaissent leur reine et ont pour elle un véritable attachement.
+Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientôt se produire tous les
+phénomènes d'angoisse et de détresse que j'ai décrits dans un chapitre
+précédent. Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes ses
+filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront
+la haie sur son passage; les autres, se mettant la tète en bas et
+l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles
+immobiles mais sonores, où elles chantent sans doute l'hymne du bon
+retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect
+solennel ou le bonheur suprême.
+
+Mais n'espérez pas de les tromper en substituant à la reine légitime une
+mère étrangère. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que
+les ouvrières indignées accourront de toutes parts. Elle sera
+immédiatement saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison
+tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l'on peut dire,
+jusqu'à sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque
+jamais qu'elle en sorte vivante.
+
+Aussi est-ce une des grandes difficultés de l'apiculture, que
+l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir à
+quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées, l'homme doit avoir
+recours pour imposer son désir et donner le change à ces petits insectes
+si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un
+courage touchant les événements les plus inattendus, et n'y voient,
+apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme,
+dans toute cette diplomatie et dans le désarroi désespérant qu'amènent
+assez souvent ces ruses hasardées, c'est toujours sur l'admirable sens
+pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le
+trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses,
+sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur
+fidélité à l'avenir, sur la fermeté si habile et le désintéressement si
+sérieux de leur caractère, et surtout sur une constance à remplir leurs
+devoirs que rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés
+appartient aux traités d'apiculture proprement dits et nous entraînerait
+trop loin[1].
+
+
+[1] On introduit d'ordinaire la reine étrangère en l'enfermant dans une
+petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. La cage
+est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrières
+lorsque leur colère est passée, délivrant ainsi la prisonnière, qu'elles
+accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. Simmins, directeur du
+grand rucher de Rottingdean, a trouvé récemment un autre mode
+d'introduction, extrêmement simple, qui réussit presque toujours et qui
+se généralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art. Ce qui rend
+d'habitude l'introduction si difficile, c'est l'attitude de la reine.
+Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme une intruse, éveille des
+soupçons que l'examen des ouvrières ne tarde pas à confirmer. M. Simmins
+isole d'abord complètement et fait jeûner pendant une demi-heure la
+reine a introduire. Il soulève ensuite un coin de la couverture
+intérieure de la ruche orpheline et dépose la reine étrangère au sommet
+de l'un des rayons. Désespérée par son isolement antérieur, elle est
+heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, affamée, elle accepte
+avidement les aliments qu'on lui offre. Les ouvrières, trompées par
+cette assurance, ne font pas d'enquête, s'imaginent probablement que
+leur ancienne reine est revenue, et l'accueillent avec joie. Il semble
+résulter de cette expérience que, contrairement à l'opinion de Huber et
+de tous les observateurs, elles ne soient pas capables de reconnaître
+leur reine. Quoi qu'il en puisse être, les deux explications également
+plausibles--bien que la vérité se trouve peut-être dans une troisième
+qui ne nous est pas encore connue--montrent une fois de plus combien la
+psychologie de l'abeille est complexe et obscure. Et de ceci, comme de
+toutes les questions de la vie, il n'y a qu'une conclusion à tirer,
+c'est qu'il faut, en attendant mieux, que la curiosité règne dans notre
+coeur.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Quant à l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir
+avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa
+mémoire est courte, et si vous prétendez rétablir dans son royaume une
+mère exilée quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses
+filles outrées qu'il faudra vous hâter de l'arracher à l'incarcération
+mortelle qui est le châtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont
+eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations
+d'ouvrières et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur
+attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine représente
+cet avenir. Ainsi on voit fréquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit
+la cérémonie périlleuse du «vol nuptial», ses sujettes à tel point
+inquiètes de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et
+lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout à l'heure, ce
+qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment
+de rayon contenant des cellules de jeune couvain, où elles trouvent
+l'espoir d'élever d'autres mères. L'attachement peut même se tourner en
+fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs
+envers la divinité abstraite que nous appellerions la société future et
+qu'elles conçoivent plus vivement que nous. Il est arrivé, par exemple,
+que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empêché la reine de se
+joindre à l'essaim en la retenant dans la ruche à l'aide d'un treillis
+au travers duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s'en
+douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde
+et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas à franchir. A la
+première sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas
+suivies, revenaient à la ruche et gourmandaient, bousculaient et
+malmenaient très manifestement la malheureuse prisonnière, qu'elles
+accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit.
+A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté paraissant évidente, la colère
+augmentait et les sévices devenaient plus sérieux. Enfin, à la
+troisième, la jugeant irrémédiablement infidèle à sa destinée et à
+l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la
+mettaient à mort dans la prison royale.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec une prévoyance,
+un concert, une inflexibilité, une habileté à interpréter les
+circonstances, à en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on
+tient compte de tout l'imprévu, de tout le surnaturel que notre
+intervention récente répand sans cesse dans leurs demeures. On dira
+peut-être que, dans le dernier cas, elles interprètent bien mal
+l'impuissance de la reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus
+perspicaces, si une intelligence d'un ordre différent et servie par un
+corps si colossal que ses mouvements sont à peu près aussi
+insaisissables que ceux d'un phénomène naturel, s'amusait à nous tendre
+des pièges du même genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers
+d'années à inventer une interprétation de la foudre suffisamment
+plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand elle sort de
+sa sphère qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en présence
+d'événements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au
+surplus, si l'épreuve du treillis se généralisait et se prolongeait, que
+les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier à ses
+inconvénients. Elles ont déjà compris bien d'autres épreuves et en ont
+tiré le parti le plus ingénieux. L'épreuve des «rayons mobiles» ou celle
+des «sections», par exemple, où on les oblige d'emmagasiner leur miel de
+réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées, ou bien encore
+l'épreuve extraordinaire de la «cire gaufrée», où les alvéoles ne sont
+esquissés que par un mince contour de cire, dont elles saisissent
+immédiatement l'utilité et qu'elles étirent avec soin, de manière à
+former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites.
+Ne découvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se
+présentent pas sous la forme d'un piège tendu par une sorte de dieu
+malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer
+une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait anormales, qu'une
+limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises à mort,
+que feront-elles pour se débarrasser du cadavre qui bientôt
+empoisonnerait l'atmosphère? S'il leur est impossible de l'expulser ou
+de le dépecer, elles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans
+un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement
+parmi les monuments ordinaires la cité. J'ai rencontré, l'an dernier,
+dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes,
+séparées comme les alvéoles des rayons par des parois mitoyennes, de
+façon à économiser le plus de cire possible. Les prudentes
+ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits
+escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère.
+D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de
+recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles
+ayant été plus ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus
+simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-et-vient de
+l'entrée, elles avaient ménagé dans cette masse encombrante un certain
+nombre de galeries exactement proportionnées, non pas à leur taille,
+mais à celle des mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles.
+Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles
+arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne peut les
+suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr des proportions
+et de l'espace nécessaire à un corps pour se mouvoir. Dans les régions
+où pullule le hideux sphinx tête-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles
+construisent à l'entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre
+lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme abdomen.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+En voilà assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait épuiser
+tous les exemples. Pour résumer le rôle et la situation de la reine, on
+peut dire qu'elle est le coeur-esclave de la cité dont l'intelligence
+l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante
+royale, la dépositaire captive et la déléguée responsable de l'amour.
+Son peuple la sert et la vénère, tout en n'oubliant point que ce n'est
+pas à sa personne qu'il se soumet, mais à la mission qu'elle remplit et
+aux destinées qu'elle représente. On aurait bien du mal à trouver une
+république humaine dont le plan embrasse une portion aussi considérable
+des désirs de notre planète; une démocratie où l'indépendance soit en
+même temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus
+total et mieux raisonné. Mais on n'en trouverait pas non plus où les
+sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que
+j'admire ces sacrifices autant que leurs résultats. Il serait évidemment
+souhaitable que ces résultats pussent s'obtenir avec moins de
+souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accepté,--et
+peut-être est-il nécessaire dans la pensée de notre globe,--son
+organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vérité
+humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisagée comme une série
+d'heures plus ou moins agréables dont il est sage de n'assombrir et de
+n'aigrir que les minutes indispensables à son maintien, mais comme un
+grand devoir commun et sévèrement divisé envers un avenir qui recule
+sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce à plus de
+la moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à la
+lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les ouvrières à
+l'amour, à quatre ou cinq années de vie et à la douceur d'être mères. La
+reine voit son cerveau réduit à rien au profit des organes de la
+reproduction, et les travailleuses, ces mêmes organes s'atrophier au
+bénéfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la
+volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est vrai que
+l'ouvrière ne peut changer sa propre destinée, mais elle dispose de
+celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles
+indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrière, si elle était
+nourrie et logée selon le régime royal, pourrait devenir reine; et
+pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et
+qu'on réduisit sa cellule, serait transformée en ouvrière. Ces
+prodigieuses élections s'opèrent tous les jours dans l'ombre dorée de la
+ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont
+l'homme seul peut abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse
+toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de tout ce
+qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a lieu dans ses murs.
+Si des fleurs imprévues abondent tout à coup, si la colline ou les bords
+de la rivière resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est
+vieille ou moins féconde, si la population s'accumule et se sent à
+l'étroit, vous verrez s'élever des cellules royales. Ces mêmes cellules
+pourront être détruites si la récolte vient à manquer ou si la ruche est
+agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura
+pas accompli ou réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu'elle
+rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un trophée, le
+signe irrécusable de sa fécondation. Où est-elle, cette sagesse qui pèse
+ainsi le présent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore
+visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? Où siège-t-elle,
+cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et rabaisse,
+qui de tant d'ouvrières pourrait faire tant de reines et qui de tant de
+mères fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se
+trouve dans «l'Esprit de la ruche»; mais «l'Esprit de la ruche» où le
+chercher enfin, sinon dans l'assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se
+convaincre que c'est là qu'il réside, n'était-il pas nécessaire
+d'observer si attentivement les habitudes de la république royale. Il
+suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres
+entomologistes, de placer sous le microscope, à côté du crâne un peu
+vide de la reine et du cher magnifique des mâles où resplendissent
+vingt-six mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge
+ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se déroulent les
+circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingénieux de la
+ruche. Il est même le plus beau, le plus compliqué, le plus délicat, le
+plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation différente,
+qui soit dans la nature après celui de l'homme[1]. Ici encore, comme
+partout dans le régime du monde que nous connaissons, là où se trouve le
+cerveau, se trouve l'autorité, la force véritable, la sagesse et la
+victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette
+substance mystérieuse qui asservit et organise la matière, et qui sait
+se créer une petite place triomphante et durable au milieu des
+puissances énormes et inertes du néant et de la mort.
+
+
+[1] Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, forme la
+174e partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la 296e. En
+revanche, les _corps pédonculés_ qui paraissent se développer à
+proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct,
+sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci
+compensant cela, il semble résulter de ces estimations, en y respectant
+la part de l'hypothèse, et en tenant compte de l'obscurité de la
+matière, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive
+être à peu près égale.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas
+attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A
+l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la
+ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la
+foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des
+ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant
+et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau
+sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant
+quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un
+prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts
+électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il
+hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles
+soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le
+déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou
+un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève,
+les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se
+rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour
+accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se
+dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée
+de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient
+de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes
+musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout
+illuminée d'ailes.
+
+Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable
+qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et
+cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait
+sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute
+d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une
+branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais
+immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la
+recherche d'un abri.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'est la première étape de l'essaim qu'on appelle «l'essaim primaire», à
+la tête duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose
+d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la
+reine, alourdie de ses oeufs et n'ayant pas revu la lumière depuis son
+vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'année précédente, hésite encore à
+se lancer dans l'espace et parait avoir oublié l'usage de ses ailes.
+
+L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée, puis, la tête
+couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive
+tire inévitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'égare dans les cheveux, où
+elle se croit prise au piège), mais sans masque et sans voile, s'il a de
+l'expérience, et après avoir plongé dans l'eau froide ses bras nus
+jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement
+au-dessus d'une ruche renversée la branche qui le porte. La grappe y
+tombe lourdement comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop
+forte, il puise à même le tas, à l'aide d'une cuiller et répand ensuite
+où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n'a pas
+à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en
+foule ses mains et son visage. Il écoute leur chant d'ivresse qui ne
+ressemble pas à leur chant de colère. Il n'a pas à craindre que l'essaim
+se divise, s'irrite, se dissipe ou s'échappe. Je l'ai dit: ce jour-là,
+les mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de confiance que
+rien ne saurait altérer. Elles se sont détachées des biens qu'elles
+avaient à défendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont
+inoffensives à force d'être heureuses, et elles sont heureuses sans
+qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres ont
+ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur ménage lorsqu'elle
+veut arriver à ses fins. Ne nous étonnons point que les abeilles en
+soient dupes; nous-mêmes, depuis tant de siècles que nous l'observons
+avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes
+aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indifférente ou
+bassement cruelle.
+
+L'essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle tombée seule dans
+la ruche, sa présence signalée toutes les abeilles, en longues files
+noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que
+la plupart y pénètrent en hâte, une multitude d'autres, s'arrêtant un
+instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles
+d'allégresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les événements
+heureux. Elles «battent le rappel», disent les paysans. A l'instant
+même, l'abri inespéré est accepté et exploré dans ses moindres recoins;
+sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et
+inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et fidèles. Les
+points de repère des alentours sont soigneusement relevés, la cité
+nouvelle existe déjà tout entière au fond de leurs imaginations
+courageuses, et sa place est marquée dans l'esprit et le coeur de tous
+ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la
+présence royale, et le travail commence.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas
+ici. Il reste suspendu à la branche jusqu'au retour des ouvrières qui
+font l'office d'éclaireurs ou de fourriers ailés et qui, dès les
+premières minutes de l'essaimage, se sont dispersées dans toutes les
+directions pour aller à la recherche d'un logis. Une à une elles
+reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est
+impossible de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous
+interprétions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est
+donc probable qu'on écoute attentivement leurs rapports. L'une préconise
+apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente
+dans un vieux mur, d'une cavité dans une grotte ou d'un terrier
+abandonné. Il arrive souvent que l'assemblée hésite et délibère jusqu'au
+lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'établit. A un
+moment donné, toute la grappe s'agite, fourmille, se désagrège,
+s'éparpille et, d'un vol impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît
+plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les champs de
+lin, les meules, les étangs, les villages et les fleuves, le nuage
+vibrant se dirige en droite ligne vers un but déterminé et toujours très
+lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde
+étape. Il retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa
+destinée.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA FONDATION DE LA CITÉ
+
+
+
+
+I
+
+
+Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur
+l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice
+qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de
+Ronsard:
+
+ Portent un gentil coeur dedans un petit corps
+
+et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie
+dans le désert où les voilà tombées. Elles ont donc oublié la cité
+opulente et magnifique où elles sont nées, où l'existence était si sûre,
+si admirablement organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se
+souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver.
+Elles y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et
+des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonné,
+outre l'énorme trésor de cire, de propolis et de pollen accumulé par
+elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est-à-dire douze fois le
+poids du peuple entier, près de six cent mille fois le poids de chaque
+abeille, ce qui représenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes
+de vivres, toute une flottille de gros navires chargés d'aliments plus
+précieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le
+miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espèce de chyle
+immédiatement assimilable et presque sans déchet.
+
+Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel,
+pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas un point d'appui.
+C'est la nudité désolée d'un monument immense qui n'aurait que le toit
+et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que
+l'ombre, et là-haut la voûte monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais
+l'abeille ne connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y
+arrête point. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui
+surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la
+ruche est-elle redressée et mise en place, à peine le désarroi de la
+chute tumultueuse commence-t-il à s'apaiser, qu'on voit s'opérer dans la
+multitude emmêlée une division très nette et tout à fait inattendue. La
+plus grande partie des abeilles, comme une armée qui obéirait à un ordre
+précis, se met à grimper en colonnes épaisses le long des parois
+verticales du monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui
+l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antérieures;
+celles qui viennent après s'accrochent aux premières et ainsi de suite,
+jusqu'à ce que soient formées de longues chaînes qui servent de pont à
+la foule qui s'élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se
+renforçant et s'enlaçant à l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous
+l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment à leur tour en
+un rideau épais et triangulaire, ou plutôt en une sorte de cône compact
+et renversé dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la
+base descend en s'évasant jusque la moitié ou les deux tiers de la
+hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui se sent
+appelée par une voix intérieure à faire partie de ce groupe, ayant
+rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres, l'ascension prend fin,
+tout mouvement s'éteint peu à peu dans le dôme, et l'étrange cône
+renversé attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait
+croire religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante, l'arrivée
+du mystère de la cire.
+
+Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du merveilleux
+rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paraître tenté
+de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est-à-dire toutes celles qui
+sont demeurées dans le bas de la ruche, examine l'édifice et entreprend
+les travaux nécessaires.
+
+Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les brindilles,
+les grains de sable sont portés au loin, un à un, une à une, car la
+propreté des abeilles va jusqu'à la manie, et, lorsqu'au coeur de
+l'hiver les grands froids les empêchent trop longtemps d'effectuer ce
+qu'on appelle en apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de
+souiller la ruche elles périssent en masse, victimes d'affreuses
+maladies d'entrailles. Seuls, les mâles sont incorrigiblement
+insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils
+fréquentent et que les ouvrières sont obligées de nettoyer sans cesse
+derrière eux.
+
+Après le balayage, les abeilles du même groupe profane, du groupe qui ne
+se mêle pas au cône suspendu dans une sorte d'extase, se mettent à luter
+minutieusement le pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite,
+toutes les lézardes sont passées en revue, remplies et recouvertes de
+propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'édifice, le vernissage
+des parois. La garde de l'entrée est réorganisée, et bientôt un certain
+nombre d'ouvrières vont aux champs et en reviennent chargées de nectar
+et de pollen.
+
+
+
+
+II
+
+
+Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l'abri duquel se
+posent les fondements de la véritable demeure, essayons de nous rendre
+compte de l'intelligence que devra déployer notre petit peuple
+d'émigrées, de la justesse du coup d'oeil, des calculs et de
+l'industrie nécessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le
+vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place des édifices
+qu'il s'agit d'élever le plus économiquement et le plus rapidement
+possible, car la reine, pressée de pondre, répand déjà ses oeufs sur
+le sol. Il faut, en outre, dans ce dédale de constructions diverses,
+encore imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas
+perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la
+solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des vivres à
+emmagasiner, l'aisance des accès, les habitudes de la souveraine, la
+distribution en quelque sorte préétablie, parce qu'elle est
+organiquement la meilleure, des entrepôts, des maisons, des rues et des
+passages, et bien d'autres problèmes qu'il serait trop long d'énumérer.
+
+Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie à l'infini,
+depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique
+et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve
+au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous
+les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux
+véritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, où
+s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus
+en trois ou quatre étages de rayons superposés et entourés d'un cadre
+qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la récolte par
+la force centrifuge à l'aide d'une turbine, et de les remettre à leur
+place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothèque bien rangée.
+
+Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim
+docile dans l'une ou l'autre de ces habitations déroutantes. A la petite
+mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la
+force des choses veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet
+espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dépasser
+la zone de chaleur dégagée la peuplade à demi engourdie; à elle enfin de
+prévoir le point où se concentreront les rayons du couvain, dont
+l'emplacement, sous peine de désastre, doit être à peu près invariable,
+ni trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte. Elle
+sort, par exemple, du tronc d'un arbre renversé qui ne formait qu'une
+longue galerie horizontale, étroite et écrasée, et la voilà dans un
+édifice élevé comme une tour et dont le toit se perd dans les ténèbres.
+Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire,
+elle s'était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le dôme de
+paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une
+espèce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus
+vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevêtrement de cadres
+suspendus les uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt
+perpendiculaires à l'entrée, et formant un réseau d'échafaudage qui
+brouillent toutes les surfaces de sa demeure.
+
+
+
+
+III
+
+
+N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la
+besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des
+circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas
+imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce
+cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de
+renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite
+inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.
+On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire
+exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les
+abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter,
+elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et
+hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une
+pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans
+une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la
+demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites
+intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour
+choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent
+inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus
+propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.
+
+Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont
+nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant
+qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui
+commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se
+soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si
+l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la
+planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout
+de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront
+soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
+prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et
+le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous
+les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut
+en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à
+construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais,
+trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir
+et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en
+rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la
+plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une
+semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles
+viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur
+aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de
+magasins et de maisons de cire blanche.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les
+bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces
+distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir
+John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des
+observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être
+par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis,
+qu'il a plus spécialement observées,--car chaque observateur veut que
+l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les
+autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de
+l'amour-propre,--sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à
+l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle
+sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une
+expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une
+carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles,
+puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la
+fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures,
+jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une
+issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de
+deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir
+John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement
+limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à
+retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable.
+Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous
+voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et
+vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour
+faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais,
+c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles
+s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté
+de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent
+à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce
+mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère
+subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle
+et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant
+plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les
+mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la
+lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe
+et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se
+sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par
+trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque
+d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur
+américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit
+Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des
+substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose
+avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture
+liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette
+tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs soeurs
+n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour
+de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et
+sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut
+s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un
+confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu
+des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des
+milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les
+fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres
+volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni
+ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la
+maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions
+nouvelles d'arrivantes aussi insensées.»
+
+Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain
+qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages
+de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La
+situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce
+monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et
+inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse
+autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes
+grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence
+monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne
+serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de
+miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre
+bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas
+d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa
+proie.
+
+Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance
+insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien
+difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont
+l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que
+la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur
+aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui
+nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur
+notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne
+demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou
+misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il
+n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre
+part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient
+dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à
+nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme
+elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est
+certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des
+puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.
+
+Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu dans le travers
+que je reprochais à sir John Lubbock, ne faut-il pas être intelligent,
+pour être capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans
+ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'état le plus précaire
+et le plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que
+l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si
+elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la passion des
+abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de
+l'intelligence. Ce qui les pousse à cette imprudence, ce n'est pas
+l'ardeur animale à se gorger de miel. Elles le pourraient faire à loisir
+dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une
+circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot plein,
+retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter
+trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le même
+désir qui accomplit tant d'oeuvres admirables: le zèle à rapporter le
+plus de biens qu'elles peuvent à la maison de leurs soeurs et de
+l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi désintéressée,
+nous leur donnons souvent un autre nom.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges de leur
+industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous
+surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur
+indifférence à la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le
+caractère de l'abeille un dédoublement bien étrange. Au sein de la
+ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les
+bonnes pensées d'une même âme. Si vous en blessez une, mille se
+sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se
+connaissent plus. Mutilez, écrasez,--ou plutôt gardez-vous d'en rien
+faire, ce serait une cruauté inutile, car le fait est constant,--mais
+enfin supposons que vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à
+quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de
+la même ruche, celles que vous n'aurez pas touchées ne tourneront pas la
+tète et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique
+comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la
+vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent et
+aux cris de détresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon
+sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui
+s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et
+sur les blessées, sans s'émouvoir de la présence des unes et sans songer
+à secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du
+danger qu'elles courent, puisque la mort qui se répand autour d'elles ne
+les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarité ou de pitié.
+Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connaît pas la crainte, et
+rien au monde ne l'épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la ruche
+elle aspire en même temps que l'azur, la longanimité et de
+condescendance. Elle s'écarte devant qui la dérange, elle affecte
+d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop près. On dirait
+qu'elle se sait dans un univers qui appartient à tous, où chacun a droit
+à sa place, où il convient d'être discret et pacifique. Mais sous cette
+indulgence se cache paisiblement un coeur si sûr de soi qu'il ne songe
+pas à s'affirmer. Elle fait un détour si quelqu'un la menace, mais elle
+ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas à
+cette passive ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe
+sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche
+sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colère,
+acharnement stupide ou héroïsme.
+
+Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et même de sympathie
+dans la ruche, il n'y a rien à dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces
+limites imprévues dans toute espèce d'intelligence et que la petite
+flamme qui émane à grand'peine d'un cerveau, à travers la combustion
+difficile de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine
+qu'elle n'éclaire mieux un point qu'au détriment de beaucoup d'autres?
+On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a
+organisé d'une manière plus parfaite que nulle autre part, le travail en
+commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison
+qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et
+nous aimons surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d'aimer ici pour
+n'avoir plus d'amour à dépenser là-bas. Rien n'est plus variable que la
+direction de la charité ou de la pitié. Nous-mêmes, autrefois, nous
+aurions été moins choqués qu'aujourd'hui de cette insensibilité des
+abeilles, et bien des anciens n'eussent guère songé à la leur reprocher.
+D'ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d'un être qui nous
+observerait comme nous les observons?
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette de leur
+intelligence, de quelle façon elles communiquent entre elles. Il est
+manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une république si nombreuse et
+dont les travaux sont si variés et si merveilleusement concertés, ne
+saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de
+milliers d'êtres. Elles doivent donc avoir la faculté d'exprimer leurs
+pensées ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phonétique,
+soit plus probablement à l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une
+intuition magnétique, qui répond peut-être à des sens ou à des
+propriétés de la matière qui nous sont totalement inconnus, intuition
+dont le siège pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui
+palpent et comprennent les ténèbres et qui, d'après les calculs de
+Cheshire, sont formés chez les ouvrières de douze mille poils tactiles
+et de cinq mille cavités olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne
+s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que
+l'extraordinaire a également un nom et une place dans leur langue, c'est
+la manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière ou
+surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le retour de la mère,
+la chute d'un rayon, l'entrée d'un ennemi, l'intrusion d'une reine
+étrangère, l'approche d'une troupe de pillardes, la découverte d'un
+trésor, etc. A chacun de ces événements, l'attitude et le murmure des
+abeilles sont si différents, si caractéristiques, que l'apiculteur
+expérimenté devine assez aisément ce qui se passe dans l'ombre en émoi
+de la foule.
+
+Si vous voulez une preuve plus précise, observez une abeille qui vient
+de trouver quelques gouttes de miel répandues sur le seuil de votre
+fenêtre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si
+avidement que vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la
+distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais
+cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans
+l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac
+personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on
+peut ainsi parler, l'estomac de la communauté. Sitôt que ce réservoir
+est rempli, l'abeille s'éloignera, mais non pas directement et
+étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous
+la verrez voler quelques instants à reculons, en un va-et-vient
+attentif, dans l'embrasure de la fenêtre ou autour de vôtre table, la
+face tournée vers l'appartement.
+
+Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position exacte du
+trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge son butin dans l'une
+des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes après,
+reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fenêtre providentielle.
+De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il
+le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des
+voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la ruche à la fenêtre.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l'ont fait, qui ont écrit
+sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intérêt
+que si elles sont absolument sincères. J'aurais reconnu que les abeilles
+sont incapables de se faire part d'un événement extérieur, que j'aurais
+pu trouver, ce me semble, en regard de la petite déception éprouvée,
+quelque plaisir à constater une fois de plus que l'homme est, après
+tout, le seul être réellement intelligent qui habite notre globe. Et
+puis, arrivé à un certain point de la vie, on ressent plus de joie à
+dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme
+en toute circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité toute
+nue paraît sur le moment moins grande, moins noble ou moins intéressante
+que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est à
+nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours étonnant
+qu'elle doit avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l'univers,
+et dans ce cas, ce n'est pas la vérité qui a besoin d'être agrandie et
+ennoblie, mais notre intelligence.
+
+J'avouerai donc que souvent les abeilles marquées reviennent seules. Il
+faut croire qu'il y a chez elles les mêmes différences de caractère que
+chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres
+bavardes. Quelqu'un qui assistait à mes expériences, soutenait que
+c'était évidemment par égoïsme ou par vanité que beaucoup n'aiment pas à
+révéler la source de leur richesse ou à partager avec une de leurs amies
+la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de
+bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche,
+de la maison des mille soeurs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent
+aussi que l'abeille favorisée par le sort revienne au miel accompagnée
+de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans
+l'appendice de son ouvrage, _Ants, Bees and Wasps_, dresse de longs et
+minutieux tableaux d'observations, d'où l'on peut conclure que presque
+jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore à quelle espèce
+d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances
+étaient particulièrement défavorables. Pour moi, en consultant mes
+propres tables, faites avec soin, et après avoir pris toutes les
+précautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement
+attirées par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix
+une abeille en amenait d'autres.
+
+J'ai même rencontré un jour une extraordinaire petite abeille italienne,
+dont j'avais marqué le corselet d'une tache de couleur bleue. Dès son
+second voyage elle arriva avec deux de ses soeurs. J'emprisonnai
+celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois
+associées que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin de
+l'après-midi, où, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait
+communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles.
+
+Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous reconnaîtrez que
+la communication, si elle n'est pas régulière, est à tout la moins
+fréquente. Cette faculté est tellement connue des chasseurs d'abeilles
+en Amérique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de découvrir un nid.
+«Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans
+l'_Intelligence des animaux,_ t. I, p. 117) ils choisissent, pour
+commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de toute colonie
+d'abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain, ils avisent quelques
+abeilles qui sont à butiner sur les fleurs, les attrapent et les
+enferment dans une boîte à miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils
+les lâchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dépend de
+la distance à laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la
+patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui
+s'en reviennent escortées de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme
+avant, leur fournit un régal et les lâche chacune en un point différent,
+en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers
+lequel elles paraissent converger lui désigne approximativement la
+position du nid.»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Vous observerez aussi dans vos expériences, que les amies, qui
+paraissent obéir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas
+toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs
+secondes entre les diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces
+communications, se poser la question que sir John Lubbock a résolue pour
+celles des fourmis.
+
+Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la première abeille,
+ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles être envoyées par
+celle-ci et le trouver par elles-mêmes en suivant ses indications et la
+description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a là, on le conçoit, au
+point de vue de l'étendue et du travail de l'intelligence, une
+différence énorme. Le savant anglais, à l'aide d'un appareil compliqué
+et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de fossés pleins d'eau et de
+ponts volants, est parvenu à établir que dans ces cas, les fourmis
+suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expériences
+étaient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par
+où l'on veut, mais à l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont
+ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expédient. En voici un
+dont j'ai usé, qui ne m'a pas donné de résultats décisifs, mais qui,
+mieux organisé et dans des circonstances plus favorables, entraînerait,
+je pense, des certitudes satisfaisantes.
+
+Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage,
+au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que
+fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu
+coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant
+l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé
+(c'est-à-dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût
+attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche
+vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je
+l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai
+tandis qu'elle se régalait.
+
+Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je
+l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une
+cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai
+et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois
+de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à
+chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la
+suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la
+porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux
+compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais
+simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans
+mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu
+communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux
+abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la
+boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci
+d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux.
+Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été
+faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation,
+etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces
+abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir
+qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur
+hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me
+permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et
+bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à
+laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le
+chemin du trésor[1].
+
+
+[1] J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce printemps
+ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, un
+apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à qui
+j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant du
+même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à être
+vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu que mon
+ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir
+réussir l'expérience.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits
+curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports
+spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces
+relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait
+citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la
+surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y
+trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que
+j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,--à moins que les
+fleurs ne fussent très abondantes,--à réchauffer ou à éventer le
+couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces
+mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les
+cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je
+voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient
+point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et
+réciproquement.
+
+On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce
+que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle _la
+répartition des abeilles sur les plantes mellifères._ Chaque jour, dès
+la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de
+l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la
+terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,--«le
+trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,--«le mélilot et la sauge des
+prés vont s'ouvrir»,--«les lys, les résédas ruissellent de pollen».
+Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne.
+Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des
+plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le
+nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les
+glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda,
+celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une
+abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce
+différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les
+nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes
+préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le
+génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et
+chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que
+les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur
+mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un
+certain rayon autour de la ruche.
+
+«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les
+butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur
+les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se
+distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des
+plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus:
+elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles
+peuvent récolter.
+
+«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment
+où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère
+pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir
+visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les
+violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza
+viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles
+abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en
+pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou
+de colza.
+
+«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de
+manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps
+possible.
+
+«On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses
+travaux de récolte que dans l'intérieur de la ruche, sait établir une
+distribution rationnelle du nombre d'ouvrières, tout en appliquant le
+principe de la division du travail.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins
+intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace
+de matière presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont
+dépendissent les destinées de l'homme? Sans rien exagérer, je crois que
+l'intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A trouver, hors de
+nous une marque réelle d'intelligence, nous éprouvons un peu de
+l'émotion de Robinson découvrant l'empreinte d'un pied humain sur la
+grève de son île. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne
+croyions l'être. Quand nous essayons de nous rendre compte de
+l'intelligence des abeilles, c'est en définitive le plus précieux de
+notre substance que nous étudions en elles, c'est un atome de cette
+matière extraordinaire qui, partout où elle s'attache, a la propriété
+magnifique de transfigurer les nécessités aveugles, d'organiser,
+d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manière
+plus frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot
+inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience
+éternelle.
+
+Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle de matière
+en cet état particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons
+l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilégiés,
+de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais
+voilà toute une catégorie d'êtres, les hyménoptères, où elle atteint un
+but à peu près identique. Cela ne décide rien si l'on veut, mais le fait
+n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits
+qui contribuent à éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là,
+d'un certain point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus
+indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de destinées
+que nous dominons d'un lieu plus élevé qu'aucun de ceux que nous
+atteindrons pour contempler les destinées de l'homme. Il y a là, en
+raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais
+l'occasion de démêler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphère
+démesurée. Il y a là l'esprit et la matière, l'espèce et l'individu,
+l'évolution et la permanence, le passé et l'avenir, la vie et la mort,
+accumulés dans un réduit que notre main soulève et que nous embrassons
+d'un coup d'oeil; et l'on peut se demander si la puissance des corps
+et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant
+que nous le croyons l'idée secrète de la nature, que nous nous efforçons
+de saisir dans la petite histoire de la ruche, séculaire en quelques
+jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois générations
+débordent un long siècle.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Reprenons donc, où nous l'avions laissée l'histoire de notre ruche, pour
+écarter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au
+milieu duquel l'essaim commence à éprouver cette étrange sueur presque
+aussi blanche que la neige et plus légère que le duvet d'une aile. Car
+la cire qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons tous:
+elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment l'âme du miel,
+qui est lui-même l'esprit des fleurs, évoquée dans une incantation
+immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans
+doute, de son origine où il y a tant d'azur, de parfums, d'espace
+cristallisé, de rayons sublimés, de pureté et de magnificence, la
+lumière odorante de nos derniers autels.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la sécrétion et
+de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence à bâtir. Tout se
+passe au profond de la foule, dont l'agglomération de plus en plus
+dense, doit produire la température favorable à cette exsudation qu est
+le privilège des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier
+avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois sérieux,
+consacre à ces phénomènes plus de deux cent cinquante pages
+intéressantes, mais forcément confuses. Pour moi, qui ne fais pas un
+ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a
+si bien observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un
+essaim dans une ruche vitrée.
+
+Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se
+transforme en cire dans le corps plein d'énigmes de nos mouches
+suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit à vingt-quatre
+heures d'attente, dans une température si élevée qu'on croirait qu'une
+flamme couve au creux de la ruche, des écailles blanches et
+transparentes apparaissent à l'ouverture de quatre petites poches
+situées de chaque côté de l'abdomen de l'abeille.
+
+Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont ainsi le
+ventre galonné de lamelles d'ivoire, on voit tout à coup l'une d'elles,
+comme prise d'une inspiration subite, se détacher de la foule, grimper
+rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au faîte intérieur de
+la coupole, où elle s'attache solidement tout en écartant à coups de
+tête les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors avec les
+pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la
+rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse,
+l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un
+panneau malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte lui
+paraît avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique
+au sommet du dôme, posant ainsi la première pierre ou plutôt la clef de
+voûte de la cité nouvelle, car il s'agit ici d'une ville à l'envers qui
+descend du ciel et ne s'élève pas du sein de la terre comme une ville
+humaine.
+
+Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans le vide
+d'autres fragments de cire qu'elle prend à mesure sous ses anneaux de
+corne; elle donne à l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier
+coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se
+retire et se perd dans la foule.
+
+Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point où
+elle l'avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui ne paraît pas
+conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à son tour, tandis qu'une
+troisième, une quatrième, une cinquième lui succèdent, en une série
+d'apparitions inspirées et subites, aucune n'achevant l'oeuvre, toutes
+apportant leur part au labeur unanime.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la voûte.
+Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une
+autre abeille dont l'aspect diffère sensiblement de celle des
+fondatrices qui l'ont précédée. On pourrait croire, à voir la certitude
+de sa détermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est
+une sorte d'ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la
+place que doit occuper la première cellule, dont dépendront
+mathématiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille
+appartient à la classe des ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne
+produisent pas de cire et se contentent de mettre en oeuvre les
+matériaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la
+première cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les
+bords qui s'élèvent autour de la cavité, la cire qu'elle ôte dans le
+fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne
+soudain son ébauche, une ouvrière impatiente la remplace et reprend son
+oeuvre qu'une troisième achèvera, pendant que d'autres entament autour
+d'elles, selon la même méthode de travail interrompu et successif, le
+reste de la surface et le côté opposé de la paroi de cire. On dirait
+qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et
+que toute oeuvre y doive être commune et anonyme pour qu'elle soit
+plus fraternelle.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les
+petits tubes prismatiques qui le composent, inégalement prolongés,
+s'accourcissent en une dégradation régulière du centre aux extrémités. À
+ce moment, il a à peu près l'apparence et l'épaisseur d'une langue
+humaine formée sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposées et
+adossées.
+
+Dès que les premières cellules sont construites, les fondatrices fixent
+à la voûte un deuxième, puis à mesure, un troisième et un quatrième bloc
+de cire. Ces blocs s'échelonnent à intervalles réguliers et calculés
+dételle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce
+qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours
+l'espace nécessaire pour circuler entre les parois parallèles.
+
+Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l'épaisseur définitive
+de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimètres, et en
+même temps la largeur des rues qui les séparent et qui doivent avoir
+environ onze millimètres de large, c'est-à-dire le double de la hauteur
+d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à
+dos.
+
+D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne paraît
+pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent
+parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les
+rayons ou trop peu. Elles y remédient alors du mieux qu'elles peuvent,
+soit en faisant obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant
+dans la vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de
+se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c'est encore un des faits qui
+semblent prouver qu'elles jugent.»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+On sait que les abeilles construisent quatre espèces de cellules.
+D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent à
+un gland de chêne, ensuite les grandes cellules réservées à l'élevage
+des mâles et à l'emmagasinage des provisions quand les fleurs
+surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux
+ouvrières et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent à peu
+près les huit dixièmes de la surface bâtie de la ruche. Enfin, pour
+relier sans désordre les grandes aux petites, elles édifient un certain
+nombre de cellules de transition. A part l'inévitable irrégularité de
+ces dernières, les dimensions du deuxième et du troisième type sont si
+bien calculées, qu'au moment de l'établissement du système décimal,
+lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point
+de départ et d'étalon incontestable, Réaumur proposa l'alvéole de
+l'abeille[1].
+
+Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur une base
+pyramidale, et chaque rayon est formé de deux couches de ces tuyaux
+opposés par la base, de telle manière que chacun des trois rhombes ou
+losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers
+forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du
+revers.
+
+C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel. Pour éviter
+que ce miel s'en échappe pendant le temps de sa maturation, ce qui
+arriverait inévitablement s'ils étaient strictement horizontaux comme
+ils paraissent l'être, les abeilles les relèvent légèrement selon un
+angle de quatre ou cinq degrés.
+
+«Outre l'épargne de cire, dit Réaumur en considérant l'ensemble de cette
+merveilleuse construction, outre l'épargne de cire, qui résulte de la
+disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les
+abeilles remplissent le gâteau sans qu'il y reste aucun vide, il en
+revient encore des avantages par rapport à la solidité de l'ouvrage.
+L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavité pyramidale,
+est arc-bouté par l'arête que font ensemble deux pans de l'hexagone
+d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans
+hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée
+par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le côté où ils
+se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la
+cellule, soutient du côté de sa convexité une des lames employées à
+former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur
+cet angle, tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors;
+c'est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les avantages que
+l'on pouvait demander par rapport à la solidité de chaque cellule lui
+sont procurés par sa propre figure et par la manière dont elles sont
+disposées les unes par rapport aux autres.»
+
+
+[1] On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre des alvéoles est
+d'une régularité admirable, mais, comme tout ce qui est produit par un
+organisme vivant, il n'est pas _mathématiquement_ invariable dans la
+même ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice Girard, les
+diverses espèces d'abeilles ont un apothème d'alvéole distinct, de sorte
+que l'étalon serait différent d'une ruche à l'autre, suivant l'espèce
+d'abeilles qui s'y trouve.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de
+figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits
+espaces semblables, de forme régulière et de même grandeur sans
+interstices.
+
+«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l'hexagone régulier qui,
+en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux
+autres figures, au point de vue de la commodité et de la résistance. Or,
+c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si
+elles en connaissaient les avantages.
+
+«De même, le fond des cellules se compose de trois plans qui se
+rencontrent en un point, et il a été démontré que ce système de
+construction permet de réaliser une économie considérable en fait de
+travail et de matériaux. Encore la question était-elle de savoir quel
+angle d'inclinaison des plans correspond à l'économie la plus grande,
+problème de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques savants,
+entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu
+de la Société royale de Londres[1]. Or, l'angle ainsi déterminé par le
+calcul correspond à celui que l'on mesure au fond des cellules.»
+
+
+[1] Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien Koenig le problème
+suivant: «Entre toutes les cellules hexagonales à fond pyramidal composé
+de trois rhombes semblables et égaux, déterminer celle qui peut être
+construite avec le moins de matière?»--Koenig trouva qu'une telle
+cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle
+était de 109 degrés 26 minutes et chaque petit de 70 degrés 34 minutes.
+Or, un autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi exactement que possible
+les angles des rhombes construits par les abeilles, fixa les grands à
+109 degrés 28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. Il n'y avait
+donc entre les deux solutions qu'une différence de 2 minutes. Il est
+probable que l'erreur, s'il y en a une, doit être imputée à Maraldi
+plutôt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet de mesurer avec
+une précision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez
+nettement définis.
+
+Un autre mathématicien, Cramer, à qui l'on avait soumis le même
+problème, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore
+davantage de celle des abeilles, soit 109 degrés 28 minutes et demie,
+pour les grands, et 70 degrés 31 minutes et demie pour les petits.
+Maclaurin, rectifiant Koenig, donne 70 degrés 32 minutes et 109 degrés
+28 minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28 minutes 16 secondes et 70
+degrés 81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discutée:
+Maclaurin, _Philos. Trans. of London 1743._ Brougham, _Rech. anal, et
+exper. sur les alv. des ab._ L. Lalanne, _Note sur l'Arch. des
+abeilles_, etc.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces calculs
+compliqués, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule
+force des choses produise ces résultats étonnants. Pour les guêpes, par
+exemple, qui construisent comme les abeilles des gâteaux à cellules
+hexagones, le problème était le même et elles l'ont résolu d'une manière
+bien moins ingénieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et
+ne possèdent pas le fond commun qui sert à la fois aux deux couches
+opposées du gâteau de l'abeille. De là, moins de solidité, plus
+d'irrégularité et une perte de temps, de matière et d'espace que l'on
+peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace nécessaires.
+Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de véritables
+abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avancée, ne
+construisent leurs cellules d'élevage que sur un rang, et appuyent leurs
+gâteaux horizontaux et superposés sur d'informes et dispendieuses
+colonnes de cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de
+grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles pourraient
+s'intersecter, par conséquent réaliser l'économie de substance et
+d'espace dont profitent les abeilles, les Mélipones, sans s'aviser de
+cette économie possible, insèrent maladroitement entre les sphères des
+cellules à parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à la
+cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait voir une bourgade
+de huttes primitives à côté d'une de ces villes implacablement
+régulières, qui sont le résultat peut-être sans charmes, mais logique,
+du génie de l'homme qui lutte plus âprement qu'autrefois contre le
+temps, l'espace et la matière.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La théorie courante, d'ailleurs renouvelée de Buffon, soutient que les
+abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones à base
+pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des
+alvéoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur
+l'autre face du gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes
+intentions, les points où les alvéoles se rencontrent prennent forcément
+une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les
+cristaux, pour les écailles de certains poissons, pour les bulles de
+savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'expérience suivante que
+propose Buffon. «Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de
+quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement après y
+avoir versé autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent
+en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres
+deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui
+est purement mécanique: chaque graine dont la figure est cylindrique
+tend, par son renflement, à occuper le plus d'espace possible dans un
+espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par
+la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le
+plus d'espace possible dans un espace donné; il est donc nécessaire
+aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules
+soient hexagones par la même raison des obstacles réciproques.»
+
+
+
+
+XX
+
+
+Voilà des obstacles réciproques qui produisent une merveille, comme les
+vices des hommes, par la même raison, produisent une vertu générale, qui
+est suffisante pour que l'espèce humaine, souvent odieuse dans ses
+individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord
+objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres
+savants, que l'expérience des bulles de savon et des pois ne prouve
+rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit
+qu'à des formes très irrégulières et n'explique pas la raison d'être du
+fond prismatique des cellules.
+
+On pourrait surtout répondre qu'il y a plus d'une manière de tirer parti
+des nécessités aveugles, que la guêpe cartonnière, le bourdon velu, les
+mélipones et les trigones du Mexique et du Brésil, bien que les
+circonstances et le but soient pareils, arrivent à des résultats fort
+différents et manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si
+les cellules de l'abeille obéissent à la loi des cristaux, de la neige,
+des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obéissent en
+même temps, par leur symétrie générale, par leur disposition sur deux
+couches opposées, par leur inclinaison calculée, etc., à bien d'autres
+lois qui ne se trouvent pas dans la matière.
+
+On pourrait ajouter que tout le génie de l'homme est aussi dans la façon
+dont il tire parti de nécessités analogues, et que si cette façon nous
+semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de
+nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits,
+et pour écarter une objection tirée d'une expériences rien ne vaut une
+autre expérience.
+
+Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale était réellement
+inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai découpé et enlevé un jour, au
+centre d'un rayon, à un endroit où il y avait à la fois du couvain et
+des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pièce de
+cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de
+l'épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient les bases
+pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux
+sections ainsi obtenues, une rondelle d'étain de même dimension et assez
+résistante pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire
+fléchir. Puis je remis où je l'avais prise la section munie de la
+rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque
+le dommage était ainsi réparé, mais sur l'autre se voyait une sorte de
+grand trou dont le fond était formé par la rondelle d'étain et qui
+tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord
+déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier l'abîme
+invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitèrent tout autour et
+délibérèrent sans prendre de décision. Mais comme je les nourrissais
+abondamment chaque soir, il vint un moment où elles n'eurent plus de
+cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable
+qu'alors les grands ingénieurs, les sculpteurs et les cirières d'élite
+recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile.
+
+Une lourde guirlande de cirières l'enveloppa pour entretenir la chaleur
+nécessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencèrent
+par fixer solidement la rondelle de métal à l'aide de petites griffes de
+cire régulièrement échelonnées sur son pourtour et qui s'attachaient aux
+arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les
+reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules,
+dans le demi-cercle supérieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de
+transition ou de réparation avait son dessus plus ou moins déformé pour
+se souder à l'alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure
+dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d'où sortaient déjà
+trois petites lignes droites qui ébauchaient régulièrement la première
+moitié de la cellule suivante.
+
+Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au
+plus pussent travailler en même temps dans l'ouverture, toute la surface
+de l'étain était couverte d'alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient
+certes moins réguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la
+reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en
+serait sorti qu'une génération atrophiée. Mais tous étaient parfaitement
+hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un
+angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient
+changées, les cellules n'étaient pas creusées dans un bloc selon
+l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de
+Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonisées par la pression de
+leurs voisines. Il ne pouvait être question d'obstacles réciproques
+attendu qu'elles naissaient une à une et projetaient librement sur une
+sorte de table rase les petites lignes d'amorçage. Il parait donc bien
+certain que l'hexagone n'est pas le résultat de nécessités mécaniques,
+mais qu'il se trouve véritablement dans le plan, dans l'expérience, dans
+l'intelligence et la volonté de l'abeille. Un autre trait curieux de
+leur sagacité que je note à la rencontre, c'est que les godets qu'elles
+bâtirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le métal même.
+Les ingénieurs de l'escouade présumaient évidemment que l'étain
+suffirait à retenir les liquides et avaient jugé inutile de l'enduire de
+cire. Mais, peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées dans
+deux de ces godets, ils remarquèrent probablement qu'il s'altérait plus
+ou moins au contact du métal. Ils se ravisèrent alors et recouvrirent
+d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'étain.
+
+
+
+
+XXI
+
+Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette architecture
+géométrique, nous aurions encore à examiner plus d'une question
+intéressante, par exemple la forme des premières cellules qui
+s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifiée de manière à
+toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible.
+
+Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes
+rues, déterminée par le parallélisme des rayons, que la disposition des
+ruelles et passages ménagés çà et là au travers ou autour des gâteaux
+pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont
+habilement distribués de manière à éviter de trop longs détours ou un
+encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la construction des
+cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles à
+augmenter, à un moment donné, les dimensions de leurs demeures, soit que
+la récolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles
+jugent la population assez forte ou que la naissance des mâles devienne
+nécessaire. Il faudrait admirer en même temps l'économie ingénieuse et
+l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du
+petit au grand pu du grand au petit, de la symétrie parfaite à une
+asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent les lois d'une
+géométrie animée, à la régularité idéale, sans qu'une cellule soit
+perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs édifices un quartier
+sacrifié, enfantin, hésitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais
+déjà je crains de m'être égaré dans bien des détails dénués d'intérêt
+pour un lecteur qui n'a peut-être jamais suivi des yeux un vol
+d'abeilles ou qui ne s'y est intéressé qu'en passant, comme nous nous
+intéressons tous en passant à une fleur, à un oiseau, à une pierre
+précieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude
+superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet
+que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe
+peut-être plus directement à l'énigme profonde de nos fins et de nos
+origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le
+plus complaisamment étudiées.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur l'instinct
+assez surprenant qui les fait parfois amincir et démolir l'extrémité de
+leurs rayons quand elles veulent prolonger ou élargir ceux-ci; et,
+cependant, on conviendra que démolir pour reconstruire, défaire ce
+qu'on a fait pour le refaire plus régulièrement, suppose un singulier
+dédoublement de l'aveugle instinct de bâtir. Je passe encore sur des
+expériences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de
+construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement
+contournés, et sur la manière ingénieuse dont elles parviennent à faire
+correspondre les cellules élargies des parties convexes aux cellules
+rétrécies des parties concaves du gâteau.
+
+Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce qu'une
+minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur
+travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en même temps,
+et sans se voir, les deux faces opposées d'un rayon. Regardez par
+transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des
+ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux
+arêtes si nettes, tout un système de concordances si infaillibles, qu'on
+les croirait estampées dans l'acier.
+
+Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se
+représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils
+se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est
+livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier;
+cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois
+dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de
+grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et
+épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces
+tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel
+se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le
+haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire
+qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore
+fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui
+travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui
+cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est
+impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux
+n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une
+abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un
+fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une
+cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y
+prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant
+et l'autre pas assez?
+
+Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si
+magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là?
+Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas:
+«C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce
+mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs
+pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie
+sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de
+l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité,
+l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore
+que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus
+déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas
+dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive
+mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du
+premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que
+ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des
+hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et
+s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore
+faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les
+détruire.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des
+cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables.
+Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à
+l'infiniment petit, et que notre oeil, qui voit si peu de chose,
+regarde sans rien voir, l'oeuvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni
+de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a
+déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans
+l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont
+achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de
+conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est
+conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle
+juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos,
+se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans
+l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes
+attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son
+escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes,
+lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes,
+comme pour l'encourager, la presser et la féliciter.
+
+On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de
+cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze
+centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos
+grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion
+de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à
+la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de
+façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et
+marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de
+sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins
+constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine.
+Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission
+de l'oeuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre
+front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez
+indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne
+s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté
+amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle
+se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur
+elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la
+tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre,
+et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux
+ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans
+la cellule abandonnée, pour voir si l'oeuvre est accomplie, et
+entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit oeuf
+bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux
+premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant
+qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant. Elle
+représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous
+les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui
+s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On
+assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les
+péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre,
+plusieurs énigmes de la ruche.
+
+Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance.
+Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions
+des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules
+conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut
+que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les
+ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun.
+
+Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant
+plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que
+personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible
+une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction
+est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate,
+la reine y dépose à regret quelques oeufs, la franchit, et vient sur
+ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses
+obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite
+recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré,
+soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début,
+abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient
+d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se
+répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et
+animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la
+génération qui déjà la remplace dans les berceaux.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne;
+car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un
+enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette
+nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée
+à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des
+calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle
+plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors,
+d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se
+soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur
+elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.
+
+Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de
+verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue
+d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des
+rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur
+la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que
+forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité
+diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les
+allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des
+berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort
+éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui
+regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses
+yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé.
+
+Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous
+les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la
+cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie
+aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout
+ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes
+ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on
+puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux
+obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons
+bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que
+ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme
+pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi.
+
+Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature
+quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons
+pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle
+n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres
+devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre
+coeur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison
+se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de
+chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne
+faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les
+étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des
+joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la
+nature, nous achevions de l'interroger.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Nous avons vu que les ouvrières, dès qu'elles ne se sentent plus serrées
+de près par la menaçante fécondité de la mère, se hâtent de bâtir des
+cellules à provisions dont la construction est plus économique et la
+capacité plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mère préfère
+pondre dans les petites cellules et qu'elle en réclame sans cesse.
+Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle
+se résigne à déposer ses oeufs dans les larges cellules qu'elle trouve
+sur son passage.
+
+Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou faux-bourdons, bien que
+les oeufs soient en tout pareils à ceux dont naissent les ouvrières.
+Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrière en
+reine, ce n'est pas la forme ou la capacité de l'alvéole qui détermine
+ici le changement, car d'un oeuf pondu dans une grande cellule et
+transporté ensuite dans une cellule d'ouvrière sortira (j'ai réussi à
+opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile à cause
+de la petitesse microscopique et de l'extrême fragilité de l'oeuf) un
+mâle plus ou moins atrophié, mais incontestable. Il faut donc que la
+reine en pondant ait la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe
+de l'oeuf qu'elle dépose, et de l'approprier à l'alvéole sur lequel
+elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle?
+comment, parmi des myriades d'oeufs que contiennent ses deux ovaires,
+sépare-t-elle les mâles des femelles, et comment descendent-ils à son
+gré dans l'oviducte unique?
+
+Nous voici encore en présence d'une des énigmes de la ruche, et d'une
+des plus impénétrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point
+stérile, mais qu'elle ne peut pondre que des oeufs de mâles. Ce n'est
+qu'après la fécondation du vol nuptial qu'elle produit à son choix des
+ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est
+définitivement en possession, jusqu'à sa mort, des spermatozoaires
+arrachés à son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur
+Leuckart estime le nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants
+dans une glande spéciale située sous les ovaires, à l'entrée de
+l'oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose donc que
+l'étroitesse de l'orifice des petites cellules et la manière dont la
+forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir
+exerce sur la spermathèque une certaine pression, à la suite de laquelle
+les spermatozoaires en jaillissent et fécondent l'oeuf au passage.
+Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la
+spermathèque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont
+d'avis que la reine commande réellement aux muscles qui ouvrent ou
+ferment la spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont
+extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans vouloir décider
+laquelle de ces deux hypothèses est la meilleure, car plus on va plus on
+observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufragé sur l'océan
+jusqu'ici très inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est
+toujours prêt à surgir du sein d'une vague subitement plus transparente,
+qui détruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai
+cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expériences d'un
+apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes
+cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre
+des oeufs de mâles, n'hésite pas à les déposer dans des cellules
+d'ouvrières; et inversement elle pondra des oeufs d'ouvrières dans
+des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé d'autres à sa
+disposition.
+
+Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont
+des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilégides,
+prouvent à l'évidence que non seulement l'Osmie connaît d'avance le sexe
+de l'oeuf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère
+qui le détermine suivant l'espace dont elle dispose, «espace fréquemment
+fortuit et non modifiable,» établissant ici un mâle, là une femelle. Je
+n'entrerai pas dans le détail des expériences du grand entomologiste
+français. Elles sont extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop
+loin. Mais quelle que soit l'hypothèse acceptée, l'une ou l'autre
+expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la
+propension de la reine à pondre dans des cellules d'ouvrières.
+
+Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à
+plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande
+voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui
+s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût
+de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature,
+qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et
+diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin
+d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et
+ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la
+nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces
+gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et
+s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes
+nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme.
+
+Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille,
+s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation
+de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur
+l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous
+appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de
+circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette
+manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi
+intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à
+jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire
+d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre
+téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de
+l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un
+petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence
+particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette
+et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur
+révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il
+n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de
+produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans
+nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES JEUNES REINES
+
+
+
+I
+
+
+Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement
+circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès
+qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons
+une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la
+sortie de l'essaim.
+
+Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant
+abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un
+corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte.
+Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées,
+mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux
+les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions
+mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir,
+conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur
+impose.
+
+Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'oeil rencontre est
+peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes
+allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent
+les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la
+vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens dans les
+berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux
+alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait,
+qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent
+l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes,
+innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui
+méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et
+ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un
+géomètre inflexible.
+
+Sur toute l'étendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde
+qui grandit, se transforme, tourne sur lui-même, change quatre ou cinq
+fois de vêtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et
+dansent des centaines d'ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire
+et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trémoussements
+extraordinaires et méthodiques qui doivent répondre à quelque but
+qu'aucun observateur n'a, je crois, démêlé.
+
+Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en
+compte, dans une forte ruche, de soixante à quatre-vingt mille), se
+lézardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmontés
+d'antennes qui palpent déjà l'existence autour d'elles, tandis que
+d'actives mâchoires achèvent d'élargir l'ouverture. Aussitôt, les
+nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa prison, la
+soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur
+langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre
+monde, est encore étourdie, un peu pâle, vacillante. Elle a l'air débile
+d'un petit vieillard échappé de la tombe. On dirait d'une voyageuse
+couverte de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui mènent à la
+naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds à la tète, sait
+immédiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille à ces enfants du
+peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront guère
+le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et
+se met à battre des ailes et à s'agiter en cadence pour réchauffer à son
+tour ses soeurs ensevelies, sans s'attarder à déchiffrer l'étonnante
+énigme de son destin et de sa race.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord épargnées. Elle
+ne sort de la ruche que huit jours après sa naissance, pour accomplir
+son premier «vol de propreté» et remplir d'air ses sacs trachéens qui se
+gonflent, épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette
+heure, l'épouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une
+semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses soeurs du même âge,
+sa première sortie de butineuse, au milieu d'un émoi très spécial que
+les apiculteurs appellent le _soleil d'artifice_. Il faudrait plutôt
+dire le _soleil d inquiétude_. On voit en effet qu'elles ont peur, elles
+qui sont filles de l'ombre étroite et de la foule, on voit qu'elles ont
+peur de l'abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière, et leur
+joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se promènent sur le seuil,
+elles hésitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se
+balancent dans les airs, la tête obstinément tournée vers la maison
+natale, elles décrivent de grands cercles qui s'élèvent et qui, soudain,
+retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux
+interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les arbres, la
+fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fenêtres des
+environs; jusqu'à ce que la route aérienne sur laquelle elles glisseront
+au retour soit aussi inflexiblement tracée dans leur mémoire que si deux
+traits d'acier la marquaient dans l'éther.
+
+Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se
+tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents
+nébuleux, mais ensemencés de bonne volonté, le champ de notre ignorance
+consciente, qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment
+les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est
+impossible qu'elles voient, qui souvent est cachée sous les arbres et
+dont l'entrée où elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point
+imperceptible dans l'étendue sans bornes? Comment se fait-il que
+transportées dans une boîte à deux ou trois kilomètres de la ruche, il
+est extrêmement rare qu'elles s'égarent?
+
+La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l'aide de points
+de repère qu'elles s'orientent, ou bien possèdent-elles ce sens
+particulier et mal connu que nous attribuons à certains animaux, aux
+hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle _le sens de la
+direction_? Les expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles
+de M. Romanes (_Nature_,29 octobre 1886) semblent établir qu'elles ne
+sont pas guidées par cet instinct étrange. D'autre part, j'ai plus d'une
+fois constaté qu'elles ne font guère attention à la forme ou à la
+couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage à l'aspect
+coutumier du plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de
+l'entrée et de la planchette d'abordage[1]. Mais cela même est
+accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond
+en comble la façade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins
+directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque
+hésitation qu'au moment de franchir le seuil méconnaissable. Leur
+méthode d'orientation, autant que nos expériences permettent d'en juger,
+paraît plutôt basée sur un repérage extraordinairement minutieux et
+précis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est, à trois ou
+quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets d'alentour.
+Et ce repérage est si merveilleux, si mathématiquement sûr et si
+profondément inscrit en leur mémoire, qu'après cinq mois d'hivernage
+dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un
+peu plus à droite ou à gauche qu'elle n'était, toutes les ouvrières, à
+leur retour des premières fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et
+rectiligne au point précis qu'elle occupait l'année précédente, et ce ne
+sera qu'en tâtonnant qu'elles retrouveront enfin la porte déplacée. On
+croirait que l'espace a précieusement conservé tout l'hiver la trace
+indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux
+est resté gravé dans le ciel.
+
+Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d'abeilles se
+perdent-elles, à moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout
+le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu'à trois ou quatre
+kilomètres à la ronde ne soit transformé, à moins encore qu'on n'ait
+soin de mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle
+quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que quelque chose
+est changé, et leur permette de s'orienter à nouveau et de refaire leur
+point.
+
+
+[1] _La planchette d'abordage_, qui n'est souvent que le prolongement du
+_tablier_ ou _plateau_ sur lequel est posée la ruche, forme une sorte de
+perron, de palier ou de repos, devant l'entrée principale ou _trou de
+vol._
+
+
+
+
+III
+
+
+Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la multitude des
+berceaux ne cesse de s'ouvrir, où la substance même des murs se met en
+mouvement. Toutefois cette cité n'a pas encore de reine. Sur les bords
+d'un des rayons du centre, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui
+font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux
+protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies
+de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire rugueuse ou de
+glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou
+quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habituellement groupés sur un
+même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et
+attentive, veille sur la région où flotte on ne sait quel prestige.
+C'est là que se forment les mères. Dans chacune de ces capsules, avant
+le départ de l'essaim, un oeuf, en tout pareil à ceux dont sortent les
+travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit plus
+probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui
+l'y transportent de quelque berceau voisin.
+
+Trois jours après, se dégage de l'oeuf une petite larve à laquelle on
+prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible; et
+voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces
+méthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons,
+s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalité. La petite
+larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses
+idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille
+qui en naît semble appartenir à une race d'insectes entièrement
+différente.
+
+Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son
+abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire,
+et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille
+facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit,
+mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe
+spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite.
+Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes à
+sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen.
+Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons
+inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le
+besoin de l'espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera
+son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche
+infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule
+l'inquiétude de l'amour. Elle n'est pas sûre d'avoir deux moments de
+lumière dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas
+inévitable,--peut-être ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes,
+mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de
+voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des
+habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas
+dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante, de
+l'animal et de l'homme,--mais dans une substance étrangère et inerte:
+dans une goutte de miel[1].
+
+
+[1] Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, après
+l'éclosion de l'oeuf, reçoivent la même nourriture, une sorte de lait
+très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est pourvue la
+tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves
+d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du
+pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet
+développement, du lait précieux qu'on a appelé «bouillie royale». Quoi
+qu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Environ une semaine s'est écoulée depuis le départ de la vieille reine.
+Les nymphes princières qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes
+du même âge, car il est de l'intérêt des abeilles que les naissances
+royales se succèdent à mesure qu'elles décideront qu'un deuxième, qu'un
+troisième ou même qu'un quatrième essaim sortira de la ruche. Depuis
+quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule
+la plus mûre, et bientôt la jeune reine, qui de l'intérieur rongeait eu
+même temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et, aidée
+des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la
+caressent, elle se dégage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme
+les ouvrières qui viennent de naître, elle est pâle et chancelante, mais
+au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquiète,
+sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conquérir son royaume,
+que des prétendantes sont cachées quelque part, elle parcourt les
+murailles de cire, à la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les
+décisions mystérieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de
+l'assemblée des ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on
+suit de l'oeil, dans une ruche vitrée, la marche de ces événements,
+c'est qu'on n'observe jamais la moindre hésitation, la moindre division.
+On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimité
+préétablie règne seule, c'est l'atmosphère de la ville, et chacune des
+abeilles paraît savoir d'avance ce que toutes les autres penseront.
+Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est, à proprement
+parler, la minute vitale de la cité. Elles ont à choisir entre trois ou
+quatre partis qui auront des conséquences lointaines, totalement
+différentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la
+passion ou le devoir inné de la multiplication de l'espèce avec la
+conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se
+trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui
+épuisent complètement la cité-mère et qui, trop faibles eux-mêmes pour
+s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur
+climat d'origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire,
+succombent à l'entrée de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on
+nomme, «la fièvre d'essaimage» qui est, comme la fièvre ordinaire, une
+sorte de réaction trop ardente de la vie, réaction qui dépasse le but,
+ferme le cercle et retrouve la mort.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aucune des décisions qu'elles vont prendre ne paraît s'imposer, et
+l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prévoir celle
+qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours
+raisonné, c'est qu'il peut l'influencer, le déterminer même, en
+modifiant certaines circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par
+exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel
+pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrières.
+
+Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite
+un deuxième et un troisième essaim--il n'y aurait là, pourrait-on dire,
+qu'une décision aveugle qui obéirait aux caprices ou aux sollicitations
+étourdies d'une heure favorable,--il s'agit qu'elles prennent dès
+l'instant et à l'unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un
+deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance de la première
+reine, et un troisième trois jours après la sortie de la jeune reine à
+la tête du deuxième essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout
+un système, toute une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps
+considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur vie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans
+leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne
+pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles.
+Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que
+nous avons vue éclore, de détruire ses soeurs ennemies, ou bien
+attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol
+nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles
+autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais
+on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un
+deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une
+fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y
+renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance
+prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute
+autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient
+jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol
+nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de
+la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en
+proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule
+qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la
+cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la
+demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà
+reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet,
+et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les
+coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort
+qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son
+aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si
+elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête
+qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent
+sans force sur les parois de cire.
+
+Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part,
+s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une
+cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et
+jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la
+nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale
+qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée
+abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des
+innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.
+
+C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable,
+l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la
+discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive
+souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent
+sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.
+
+Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions
+pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est
+au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le
+premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans
+leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans
+une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient
+réciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un
+dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race,
+s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui
+s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu
+après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir
+de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa
+rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de
+l'espèce n'exige qu'un sacrifice.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou tué sa
+rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui reste plus, pour
+régner véritablement et se voir traitée comme l'était sa mère, qu'à
+accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent guère et
+lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est inféconde. Mais souvent son
+histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent rarement au désir
+d'essaimer une seconde fois.
+
+Dans ce cas, comme dans l'autre, portée d'un même dessein, elle
+s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes
+soumises et des encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et
+hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée fixe,
+elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les
+sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine,
+elle revient à la charge, on la repousse de plus en plus âprement, on la
+maltraite même, jusqu'à ce qu'elle comprenne d'une manière informe que
+ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à laquelle
+l'autre loi qui l'anime doit céder.
+
+Elle s'éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de rayon en
+rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaçante
+que tout apiculteur connaît, qui ressemble au son d'une trompette
+argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse
+courroucée qu'on l'entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de
+distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux close.
+
+Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les plonge
+dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine
+le pousse sur les cellules défendues, les gardiennes qui l'entourent et
+la tiraillent s'arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent,
+immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grâce
+au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pénètre dans
+les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent à
+l'attaquer.
+
+Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement outragé erre
+ainsi et appelle au combat les prétendantes protégées. Cependant
+celles-ci se développent, veulent voir à leur tour la lumière et se
+mettent à ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand désordre
+menace la république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa décision
+en a prévu toutes les conséquences, et les gardiennes bien instruites
+savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un
+instinct contrarié et pour mener au but deux forces opposées. Elles
+n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent à naître
+parvenaient à s'échapper, elles tomberaient aux mains de leur aînée déjà
+invincible, qui les détruirait une à une. Aussi, à mesure qu'une des
+emmurées amincit intérieurement les portes de sa tour, elles les
+recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente
+s'acharne à son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle
+enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en même temps les
+provocations de sa rivale, et, connaissant sa destinée et son devoir
+royal avant même qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce
+que c'est qu'une ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison.
+Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est très
+différent, étouffa, caverneux, et l'éleveur d'abeilles qui s'en vient
+vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que
+s'élève le silence des étoiles, interroger l'entrée des cités
+merveilleuses, reconnaît et comprend ce qu'annonce le dialogue de la
+vierge qui erre et des vierges captives.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette réclusion prolongée est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges,
+qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et prêtes à prendre l'essor.
+D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise à même
+d'affronter les périls du voyage. Le second essaim ou _essaim
+secondaire_ quitte alors la demeure, ayant à sa tête la première née des
+reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières restées dans la
+ruche délivrent une des prisonnières qui recommence les mêmes tentatives
+meurtrières, pousse les mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à
+son tour, trois jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de
+suite, en cas de _fièvre d'essaimage,_ jusqu'à l'épuisement complet de
+la cité-mère.
+
+Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses
+essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison.
+
+Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout après les hivers
+désastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volontés
+secrètes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espèce.
+Mais, en temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées
+fortes et bien gouvernées. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs
+même n'essaiment pus du tout.
+
+D'habitude, après le deuxième essaim, les abeilles renoncent à se
+diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif
+de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles
+permettent alors à la troisième reine de massacrer les captives, et la
+vie ordinaire reprend et se réorganise avec d'autant plus d'ardeur que
+presque toutes les ouvrières sont très jeunes, que la ruche est
+appauvrie et dépeuplée, et qu'il y a de grands vides à remplir avant
+l'hiver.
+
+
+
+
+IX
+
+
+La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à celle du
+premier, et toutes les circonstances sont pareilles, à cela près que les
+abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte
+et n'a pas d'éclaireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et
+légère, vole beaucoup plus loin et dès la première étape entraîne tout
+son monde à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette
+deuxième et cette troisième émigration sont bien plus téméraires et que
+le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont à leur
+tête, pour représenter l'avenir, qu'une reine inféconde. Tout leur
+destin dépend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe,
+quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le désastre est
+sans remède. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouvé, malgré
+leur attachement déjà solide à leur demeure d'un jour, malgré les
+travaux commencés, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur
+jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter
+des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dévouées,
+ou se perdre avec elle quand l'amour l'égaré si loin de la ruche
+nouvelle, que la route encore inaccoutumée du retour vacille et se
+disperse, dans toutes les mémoires.
+
+
+
+
+X
+
+
+Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hésite devant
+ces incertitudes et ces périls de mort. L'enthousiasme des essaims
+secondaires et tertiaires est égal à celui du premier. Lorsque la
+cité-mère a pris sa décision, chacune des jeunes reines dangereuses
+trouve une bande d'ouvrières pour suivre sa fortune et l'accompagner
+dans ce voyage, où beaucoup est à perdre et rien à gagner que
+l'espérance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette énergie, que
+nous n'avons jamais, à rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui
+choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles
+qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou
+demeure,--par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;--autour de
+chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de très vieilles
+butineuses, en même temps que de petites ouvrières qui affrontent pour
+la première fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard,
+l'occasion, l'élan ou l'affaissement passager d'une pensée, d'un
+instinct ou d'un sentiment qui augmente ou réduit la force
+proportionnelle de l'essaim. Je me suis, à maintes reprises, appliqué à
+évaluer le rapport du nombre des abeilles qui le composent à celui des
+abeilles qui demeurent; et bien que les difficultés de l'expérience ne
+permettent guère d'arriver à une précision mathématique, j'ai pu
+constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est-à-dire
+des naissances prochaines, était assez constant pour qu'il suppose un
+véritable et mystérieux calcul de la part du génie de la ruche.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses
+et souvent compliquées. Quelquefois, deux essaims se mêlent;
+d'autrefois, dans le branle-bas du départ, deux ou trois des reines
+prisonnières échappent à la surveillance des gardiennes et rejoignent la
+grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environnée
+de mâles, profite du vol d'essaimage pour se faire féconder, et entraîne
+alors tout son peuple à une hauteur et à une distance extraordinaires.
+Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours à la souche ces
+essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la
+ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la
+meilleure a triomphé, ennemies du désordre, avides de travail, elles
+expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir,
+oublient le passé, remontent aux cellules, et reprennent le paisible
+sentier des fleurs qui les attendent.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l'avions coupée
+l'histoire de la reine à qui les abeilles permirent de massacrer ses
+soeurs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y
+opposent souvent, alors même qu'elles ne semblent pas nourrir
+l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent,
+car l'esprit politique des ruches d'un même rucher est aussi divers que
+celui des nations humaines d'un même continent. Mais il est certain
+qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine périt ou
+s'égare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer,
+et les larves d'ouvrières ont passé l'âge de la transformation royale.
+Mais enfin, l'imprudence est faite, et voilà notre première éclose,
+souveraine unique et reconnue dans la pensée du peuple. Cependant elle
+est encore vierge. Pour devenir semblable à la mère qu'elle remplace, il
+faut qu'elle rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent
+sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est
+retardée, sa virginité devient irrévocable. Néanmoins, nous l'avons vu,
+quoique vierge elle n'est pas stérile. Nous rencontrons ici cette grande
+anomalie, cette précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu'on
+nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain nombre
+d'insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du genre Psyché, les
+Hyménoptères de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc
+capable de pondre comme si elle avait été fécondée, mais de tous les
+oeufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne
+naîtront que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais, qu'ils
+vivent aux dépens des femelles, qu'ils ne vont même pas butiner pour
+leur propre compte et ne peuvent pourvoir à leur subsistance, c'est au
+bout de quelques semaines, après la mort des dernières ouvrières
+exténuées, la ruine et l'anéantissement total de la colonie. De la
+vierge sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles possédera
+des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pénétrer dans son
+organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille
+autres phénomènes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se
+penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la génération où le
+merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus
+abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fées
+les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez
+vite la notion. Mais le fait n'en était pas moins curieux à signaler.
+D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise
+ainsi les mâles, si funestes, au détriment des ouvrières, si
+nécessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte à
+réduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais
+indispensables au maintien de l'espèce? Est-ce par une réaction exagérée
+contre le malheur de la reine inféconde? Est-ce une de ces précautions
+trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dépassent
+le remède, et pour prévenir un accident fâcheux amènent une
+catastrophe?--Dans la réalité--mais n'oublions pas que cette réalité
+n'est pas tout à fait la réalité naturelle et primitive, car dans la
+forêt originelle les colonies devaient être bien plus dispersées
+qu'elles ne le sont aujourd'hui,--dans la réalité, quand une reine n'est
+pas fécondée, ce n'est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours
+nombreux et viennent de fort loin. C'est plutôt le froid ou la pluie qui
+la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses
+ailes imparfaites qui l'empêchent d'accompagner le grand essor que
+demande l'organe du faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir
+compte de ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de la
+multiplication des mâles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en
+obtenir, et l'on trouve parfois dans les nichées orphelines deux ou
+trois ouvrières pressées d'un tel désir de maintenir l'espèce, que,
+malgré leurs ovaires atrophiés, elles s'efforcent de pondre, voient
+leurs organes s'épanouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspéré,
+parviennent à déposer quelques oeufs; mais de ces oeufs, comme de
+ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volonté
+supérieure, mais peut-être imprudente, qui contrarie irrésistiblement la
+volonté intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez
+fréquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y étudier.
+Ce monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres, souvent on y
+saisit mieux certains désirs de la nature, et on l'y surprend au milieu
+d'expériences qu'on pourrait croire inachevées. Elle a, par exemple, un
+grand désir général, qu'elle manifeste partout,--à savoir:
+l'amélioration de chaque espèce par le triomphe du plus fort. D'habitude
+la lutte est bien organisée. L'hécatombe des faibles est énorme, cela
+importe peu pourvu que la récompense du vainqueur soit efficace et sûre.
+Mais il est des cas où l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de
+débrouiller ses combinaisons, où la récompense est impossible, où le
+sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne
+pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce
+rapport que l'histoire des triongulins du _Sitaris Colletis_. On verra
+du reste que plusieurs détails de cette histoire ne sont pas aussi
+étrangers à celle de l'homme, qu'on serait tenté de le croire.
+
+Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre à une
+abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collète ou Collétès, qui
+bâtit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille à
+l'entrée de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et
+souvent davantage, s'accrochent à ses poils, et s'installent sur son
+dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il
+n'y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi universelle.
+Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par conséquent la
+nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le
+dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maçonne et
+approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.--Mais
+sitôt qu'un oeuf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collète
+referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter
+qu'elle y emprisonne en même temps la mort de sa progéniture.
+
+La cellule close, l'inévitable et salutaire combat de la sélection
+naturelle commence aussitôt entre les triongulins autour de l'oeuf
+unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au défaut de
+la cuirasse, releva au-dessus de sa tête et le maintient ainsi dans ses
+mandibules des heures entières, jusqu'à ce qu'il expire. Mais pendant la
+bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de son rival,
+s'est emparé de l'oeuf et l'a entamé. Il faut alors que le dernier
+vainqueur vienne à bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car
+le triongulin qui assouvit une faim prénatale, s'attache si obstinément
+à son oeuf, qu'il ne songe pas à se défendre.
+
+Enfin le voilà massacré et l'autre se trouve seul en présence de
+l'oeuf si précieux et si bien gagné. Il plonge avidement la tête dans
+l'ouverture pratiquée par son prédécesseur et entreprend le long repas
+qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils
+nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré. Mais la
+nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d'autre part, calculé le
+prix de son triomphe avec une précision si avare, qu'un oeuf suffit
+tout juste à la nourriture d'un seul triongulin. «De sorte, dit M.
+Mayet, à qui nous devons le récit de ces déconcertantes mésaventures,
+de sorte qu'à notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier
+ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir, la première
+mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'oeuf, ou va
+augmenter dans le liquide sucré le nombre des noyés.»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans
+l'histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la volonté
+consciente du triongulin qui entend vivre et la volonté obscure et
+générale de la nature, qui désire également qu'il vive et même qu'il
+fortifie et améliore sa vie plus que sa volonté propre ne le pousserait
+à le faire. Mais, par une inadvertance étrange, l'amélioration imposée
+supprime la vie même du meilleur, et le _Sitaris Colletis_ aurait depuis
+longtemps disparu, si des individus, isolés par un hasard contraire aux
+intentions de la nature, n'échappaient ainsi à l'excellente et
+prévoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts.
+
+Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente,
+mais nécessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle
+maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans
+l'erreur? Sa raison suprême, que nous invoquons quand nous atteignons
+les limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle en a,
+qui les redresse?
+
+Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la forme de la
+parthénogenèse. Ne l'oublions point, ces problèmes que nous rencontrons
+dans un monde qui paraît très éloigné du nôtre, nous touchent de fort
+près. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si
+vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou l'esprit de la
+nature opérant en notre estomac, en notre coeur et dans la partie
+inconsciente de notre cerveau, ne doit guère différer de l'esprit ou de
+la volonté qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les
+plantes et les minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des
+interventions plus secrètes mais non moins dangereuses ne se produisent
+jamais dans la sphère consciente de l'homme? Dans le cas qui nous
+occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille?
+Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente,
+comprenant trop parfaitement le désir de la nature, le suivait à
+l'extrême, et puisqu'elle demande impérieusement des mâles, les
+multipliait à l'infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son espèce?
+Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit
+dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de
+ses désirs souhaite qu'on ne pénètre et qu'on ne suive pas tous ses
+désirs? N'est-ce point là, peut-être, un des périls que court la race
+humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui
+veulent tout le contraire de ce que notre intelligence réclame. Est-il
+bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, après avoir fait le
+tour d'elle-même, ne sait plus où aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces
+forces et y ajoute son poids inattendu?
+
+
+
+
+XV
+
+
+Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthénogenèse que la
+nature ne sait pas toujours proportionner les moyens à la fin, que ce
+qu'elle entend maintenir se maintient parfois grâce à d'autres
+précautions qu'elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent
+aussi par des circonstances étrangères qu'elle n'a point prévues? Mais
+prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on,
+c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits
+décisifs autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est
+vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui meublent notre
+conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement
+l'inscription _Inconnu_ qui décourage et impose le silence, nous y
+gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: «Nature», «Vie»,
+«Mort», «Infini», «Sélection», «Génie de l'Espèce», et bien d'autres,
+comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de: «Dieu», de
+«Providence», de «Destin», de «Récompense», etc. C'est cela si l'on
+veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y
+avons-nous gagné que les inscriptions étant moins menaçantes nous
+pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec
+une curiosité salutaire.
+
+Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu'à tout le moins l'un
+de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot:
+«Nature», renferme une force très réelle, la plus réelle de toutes, et
+qui sait maintenir sur notre globe une quantité et une qualité de vie,
+énorme et merveilleuse, par des moyens si ingénieux que l'on peut dire
+sans exagération qu'ils passent tout ce que le génie de l'homme est
+capable d'organiser. Celte qualité et cette quantité se
+maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons
+en croyant voir des précautions là où il n'y a peut-être qu'un hasard
+fortuné qui survit à un million de hasards malheureux?
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour lors des leçons
+d'admiration, qui égalent celles que nous trouverions au-dessus du
+hasard. Ne regardons pas seulement les êtres qui ont une lueur
+d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois
+aveugles, ne nous penchons même pas sur les premiers représentants
+nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires. Les expériences
+du célèbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet,
+qu'une volonté, des désirs, des préférences se manifestent déjà dans des
+embryons aussi intimes que les myxomycètes, qu'il y a des mouvements de
+ruse dans des infusoires privés de tout organisme apparent, tels que
+l'_Amoeba_ qui guette avec une sournoise patience les jeunes
+_Acinètes_ à la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu'à ce
+moment elles n'ont pas encore de tentacules vénéneuses. Or, l'_Amoeba_
+ne possède ni système nerveux, ni organe d'aucune espèce que l'on puisse
+observer. Allons directement aux végétaux qui sont immobiles et semblent
+soumis à toutes les fatalités, et sans nous arrêter aux plantes
+carnivores, aux _Droseras_ par exemple, qui agissent réellement comme
+les animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos fleurs
+les plus simples pour que la visite d'une abeille entraîne
+inévitablement la fécondation croisée qui leur est nécessaire. Voyons le
+jeu miraculeusement combiné du rostellum, des rétinacles, de l'adhérence
+et de l'inclinaison mathématique et automatique des pollinies dans
+l'_Orchis Morio_, l'humble orchidée de nos contrées[1]; démontons la
+double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui viennent
+toucher à tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu'à son tour
+il touche à tel endroit précis le stigmate d'une fleur voisine; suivons
+aussi les déclenchements successifs et les calculs du stigmate du
+_Pedicularis Sylvatica_; voyons à l'entrée de l'abeille tous les
+organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de ces
+mécaniques compliquées que l'on trouve dans nos foires villageoises, et
+qui entrent en branle quand un tireur habile a touché le point noir de
+la cible.
+
+Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin,
+dans ses _Ethics of the Dust_, les habitudes, le caractère et les ruses
+des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps étranger
+vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre
+imagination peut concevoir, la manière dont ils admettent ou rejettent
+l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par
+exemple le Quartz tout-puissant qui cède courtoisement à l'humble et
+sournois Épidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantôt
+effroyable, tantôt magnifique du cristal de roche avec le fer,
+l'expansion régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel
+bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la
+croissance maladive, l'immoralité évidente de son frère, qui les accepte
+et se tord misérablement dans le vide; nous pourrions invoquer les
+étranges phénomènes de cicatrisation et de réintégration cristalline
+dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystère nous est trop
+étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières figures d'une
+vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il ne s'agit plus d'animaux
+ou d'insectes auxquels nous attribuons une volonté intelligente et
+particulière, grâce à laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous
+ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en
+elles la moindre trace de ces organes où naissent et siègent d'habitude
+la volonté, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par conséquent,
+ce qui agit en elles d'une manière si admirable, vient directement de ce
+qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de
+l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges
+à d'autres formes d'elle-même. En induirons-nous que ces pièges soient
+autre chose que de purs accidents fixés par une routine accidentelle
+aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au défaut de
+ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survécu, mais
+que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fécondation croisée,
+les eussent remplacées, sans que personne se fût aperçu de l'inexistence
+des premières, sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru
+moins incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante.
+
+
+[1] Il est impossible de donner ici le détail de ce piège merveilleux
+décrit par Darwin. En voici le schème grossier: le pollen, dans
+l'_Orchis Morio_, n'est pas pulvérulent, mais aggloméré en forme de
+petites massues appelées _Pollinies._ Chacune de ces massues (elles sont
+deux) se termine à son extrémité inférieure par une rondelle visqueuse
+(_le Rétinacle_) renfermée dans une sorte de sac membraneux (le
+_Rostellum_) que le moindre contact fait éclater. Quand une abeille se
+pose sur la fleur, sa tête, en s'avançant pour pomper le nectar,
+effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu les deux rondelles
+visqueuses. Les _Pollinies,_ grâce à la glu des rondelles, s'attachent à
+la tête de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux
+cornes bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen demeuraient
+droites et rigides, au moment où l'abeille pénètre dans une orchidée
+voisine, elles toucheraient et feraient simplement éclater le sac
+membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le
+_stigmate_ ou organe femelle qu'il s'agit de féconder, et qui est situé
+au-dessous du sac membraneux. Le génie de _l'Orchis Morio_ a prévu la
+difficulté, et, au bout de trente secondes, c'est-à-dire dans le peu de
+temps nécessaire à l'insecte pour achever de pomper le nectar et se
+transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessèche
+et se rétracte, toujours du même côté et dans le même sens; le bulbe qui
+contient le pollen s'incline, et son degré d'inclinaison est calculé de
+telle sorte qu'au moment où l'abeille entrera dans la fleur voisine il
+se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit répandre
+sa poussière fécondante (Voir, pour tous les détails de ce drame intime
+du monde inconscient des fleurs, l'admirable étude de Ch. Darwin: _De la
+fécondation des Orchidées par les insectes, et des bons effets du
+croisement_, 1862.)
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des actes qui
+ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et
+soutiennent les hasards fortunés. D'où émanent-ils? Du sujet même ou de
+la force où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au
+contraire: il nous importerait énormément de le savoir. Mais en
+attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce
+d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou
+la nature qui fasse effort pour entretenir et améliorer la part
+d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui
+finisse par régler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent à
+croire que quelque chose d'égal à nos pensées les plus hautes sort par
+moments d'un fonds commun que nous avons à admirer sans pouvoir dire où
+il se trouve.
+
+Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien
+que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois
+l'occasion de reconnaître que l'erreur est un acte de prudence qui
+passait la portée de nos premiers regards. Même dans le petit cercle que
+nos yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature paraît se
+tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser là-bas son
+inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons,
+dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se féconder
+elles-mêmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous
+pénétrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent féconder par leurs
+voisines; et le génie qu'elle n'a pas montré à notre droite, elle le
+manifeste à notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes.
+Les détours de ce génie nous demeurent inexplicables, mais son niveau
+reste toujours le même. Il parait descendre dans une erreur, en
+admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immédiatement
+dans l'organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous nous
+tournions, il domine nos têtes. Il est l'océan circulaire, l'immense
+nappe d'eau sans étiage sur laquelle nos pensées les plus audacieuses,
+les plus indépendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous
+l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons
+peut-être un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il
+règne à la fois et d'un esprit égal sur la vie et la mort, et fournit
+aux deux soeurs irréconciliables les armes magnifiques ou familières
+qui bouleversent et qui ornent son sein.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Quant à savoir s'il prend des précautions pour maintenir ce qui s'agite
+à sa surface, ou s'il faut fermer le plus étrange des cercles en disant
+que ce qui s'agite à sa surface prend des précautions contre le génie
+même qui le fait vivre, voilà des questions réservées. Il nous est
+impossible de connaître si une espèce a survécu malgré les soins
+dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de ceux-ci, ou enfin
+grâce à eux seuls.
+
+Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espèce subsiste, et
+que par conséquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui
+nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont
+tombées victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce
+qu'il nous est donné de constater encore, ce sont les formes
+surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt dans l'inconscience,
+le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en même
+temps que tout le reste, et qui est cela même qui produit nos pensées
+qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LE VOL NUPTIAL
+
+
+
+
+I
+
+
+Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation de la
+reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires
+pour favoriser l'union des mâles et des femelles issus de souches
+différentes; loi étrange, que rien ne l'obligeait de décréter, caprice,
+ou peut-être inadvertance initiale dont la réparation use les forces les
+plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si elle avait
+employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance, à adoucir la mort, à
+écarter les hasards affreux, la moitié du génie qu'elle prodigue autour
+de la fécondation croisée et de quelques autres désirs arbitraires,
+l'univers nous eût offert une énigme moins incompréhensible, moins
+pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce n'est pas dans
+ce qui aurait pu être, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser
+notre conscience, et l'intérêt que nous prenons à l'existence.
+
+Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la
+ruche, s'agitent des centaines de mâles exubérants, toujours ivres de
+miel, dont la seule raison d'être est un acte d'amour. Mais malgré le
+contact incessant de deux inquiétudes qui partout ailleurs renversent
+tous les obstacles, jamais l'union ne s'opère dans la ruche, et l'on n'a
+jamais réussi à rendre féconde une reine captive[1]. Les amants qui
+l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu
+d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient
+avec elle sur les mêmes rayons, qu'ils l'ont peut-être bousculée dans
+leur sortie impétueuse, ils vont la demander à l'espace, aux creux les
+plus cachés de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui
+coiffent toute leur tète d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et
+ne la désirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze
+heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et
+surtout lorsque midi déploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes
+bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se
+précipite à la recherche de l'épouse plus royale et plus inespérée qu'en
+aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus
+l'environnent, accourues de toutes les cités d'alentour, pour lui faire
+un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ces mille, un
+seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le
+mariera à la mort en même temps qu'au bonheur, tandis que tous les
+autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt
+sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale.
+
+
+[1] Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à féconder
+artificiellement quelques reines, mais à la suite d'une véritable
+opération chirurgicale, délicate et compliquée. Du reste, la fécondité
+de ces reines fut restreinte, et éphémère.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je n'exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la nature.
+Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents
+mâles. Dans les ruches dégénérées ou plus faibles, on en trouve souvent
+quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle
+produit de mâles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher composé de dix
+colonies, éparpille dans l'air, à un moment donné, un peuple de dix
+mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte
+unique pour lequel ils sont nés.
+
+En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le travail
+incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à nourrir l'oisiveté
+vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable
+que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit
+des fonctions et des privilèges de l'amour. Elle ne lésine que les
+organes et les instruments du travail. Elle est particulièrement âpre à
+tout ce que les hommes ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni
+les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la route des amants les
+moins intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous,
+multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour»,--quitte à
+ajouter à mi-voix:--«Et durez après si vous le pouvez, cela ne me
+regarde plus». On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on
+retrouve partout cette morale si différente de la nôtre. Voyez encore,
+dans les mêmes petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé.
+De sa naissance à sa mort, l'austère butineuse doit aller au loin, dans
+les fourrés les plus épais, à la recherche d'une foule de fleurs qui se
+dissimulent. Elle doit découvrir aux labyrinthes des nectaires, aux
+allées secrètes des anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses
+yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme,
+au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à peu près aveugles et
+privés d'odorat qu'ils n'en pâtiraient guère, qu'ils le sauraient à
+peine. Ils n'ont rien à faire, aucune proie à poursuivre. On leur
+apporte leurs aliments tout préparés et leur existence se passe à humer
+le miel à même les rayons, dans l'obscurité de la ruche. Mais ils sont
+les agents de l'amour, et les dons les plus énormes et les plus inutiles
+sont jetés à pleines mains dans l'abîme de l'avenir. Un sur mille, parmi
+eux, aura à découvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la
+présence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans
+l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit.
+La puissance partiale a ouvert à l'extrême et jusqu'au délire, ses
+trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés quelques jours après les noces
+mortelles du millième, elle a donné treize mille yeux de chaque côté de
+la tête, alors que l'ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs
+antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents
+cavités olfactives, alors que l'ouvrière n'en possède pas cinq mille.
+Voilà un exemple de la disproportion qu'on observe à peu près partout
+entre les dons qu'elle accordée à l'amour, et ceux quelle marchande au
+travail, entre la faveur qu'elle répand sur ce qui donne essor à la vie
+dans un plaisir, et l'indifférence où elle abandonne ce qui se maintient
+patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractère de
+la nature, d'après les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une
+figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit
+cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour
+entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu'une grande ombre
+avec deux ou trois points d'une lumière incertaine.
+
+
+
+
+III
+
+
+Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille,
+qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel.
+Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et
+le retour meurtrier de l'épouse.
+
+Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à
+l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace
+nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un
+peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la
+dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec
+l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où
+le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer
+çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent
+de l'aurore.
+
+Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des
+butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée d'ouvrières
+affolées, selon qu'elle laisse des soeurs dans la ruche ou qu'il
+n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons,
+revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a
+marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume
+qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de
+l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les
+autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin,
+autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu
+l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en
+proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et
+plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se
+déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de
+l'espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort
+l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et
+l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates
+abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles
+reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et
+se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle
+atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui
+pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe
+inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les
+vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou
+misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il
+ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe
+infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que
+l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et,
+qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé
+tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire,
+une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que
+l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on
+transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne
+tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité
+primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des
+hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre,
+l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se
+détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et
+tombe dans l'abîme.
+
+La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir
+de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle
+à l'avenir de la ruche.
+
+Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les
+certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de
+tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement
+étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et
+rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si
+vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain
+aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les
+lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la
+stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité
+des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un
+principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le
+principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de
+garder, à titre d'exception, un reste d'existence.
+
+C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les
+variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans
+l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la
+sélection, dans la succession géologique et dans la distribution
+géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme
+partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente,
+économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et
+inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et
+mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait
+devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple
+de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes
+difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles.
+Il est vrai que tout cela se passe dans notre oeil qui ne reflète
+qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien
+ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses
+résultats égarés.
+
+En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de
+s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux
+forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent
+certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent
+rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence.
+
+
+
+
+V
+
+
+Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos
+règles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien
+au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine
+brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se
+trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans
+celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y
+sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du
+nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans
+hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement
+inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui
+s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant,
+est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir
+n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales
+aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles
+paraissent relativement si claires et si précises?
+
+Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par
+tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet
+idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à
+représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici
+qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui
+lui paraît être le chef-d'oeuvre de cette nature même. Mais à présent
+qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore
+obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et
+une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se
+renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi
+impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières.
+Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il
+voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen
+plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.
+
+Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même
+qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne
+saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui
+n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne
+paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan
+qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon
+pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand
+il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se
+transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément
+dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus,
+les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie,
+car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent
+au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent
+pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le
+mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la
+vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus
+haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement
+dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces
+sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience
+décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon
+cette vérité, il attendra,--durant des siècles, s'il est
+nécessaire,--qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à
+des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les
+autres.
+
+En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet
+dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et
+s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop
+souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire
+et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est
+toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet
+d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute
+que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la
+mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait
+vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et
+naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il
+accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme;
+de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux
+autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès
+l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus
+méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve
+à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux
+premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les
+autres le sont dans tout ce qui l'entoure.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous
+occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que
+l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible
+qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois
+les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres
+lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des
+premières.
+
+Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vents froids, de
+courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes
+d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne
+des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il
+l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la
+suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse.
+
+Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que
+frémissent derrière elle, comme des oriflammes, les entrailles déroulées
+de l'amant. Quelques apidologues prétendent qu'à ce retour gros de
+promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre
+autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces
+rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation
+insolite, hors les cas où il s'agissait d'une jeune reine sortie à la
+tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité
+récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont
+affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et
+bien que le danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi
+grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au
+moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé
+là, leur instinct s'arrête; il y a comme un trou dans leur prudence.
+Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête,
+reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais
+encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination
+attendait. Positives et lentes à l'illusion, avant de se réjouir, elles
+attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre
+logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si
+différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui
+portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des
+résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop de
+circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus
+parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns
+jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à
+nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit
+éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est
+pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer
+simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un
+régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des
+merveilles.
+
+Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine
+haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se
+forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes
+les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ombre
+et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la
+nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a
+point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine
+pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se
+débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui
+entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin
+les organes inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter
+au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu'il possédait et beaucoup
+plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que
+le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son
+dernier jour, viendront un à un, au passage des oeufs, accomplir dans
+l'ombre de son corps l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle
+dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui
+fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle. Deux jours
+après l'accouplement, elle dépose ses premiers oeufs, et aussitôt le
+peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe,
+renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie,
+elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est
+pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne s'arrête qu'aux approches
+de la mort.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions
+rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessus de
+la vie, foudroyantes et impérissables, uniques et éblouissantes,
+solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, survenue
+dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette
+sphère: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence
+auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière
+immaculée ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable
+le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses
+mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et
+d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux
+petites vies fragiles.
+
+La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que
+nous sommes moins aptes à saisir; mais que nous finirons peut-être par
+comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces
+deux «raccourcis d'atôme», comme les appellerait Pascal, un mariage
+resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous
+l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation
+croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si
+particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans
+l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement
+ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgent
+d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent
+l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret physiologique, assez
+vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les autres, de
+l'essor admirable des amants, de l'éblouissante poursuite de ces noces
+magnifiques.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc toujours nous réjouir
+au-dessus de la vérité?»
+
+Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous,
+non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous
+ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous
+entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion,
+quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se
+montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce
+motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empêche
+point que le moment où l'objet nous paraît le plus admirable est celui
+où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que
+nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur
+réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se trouvent dans les
+rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces
+générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait
+naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui
+viendra tôt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est
+dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que
+l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient
+pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions
+sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le coeur et la raison
+où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin
+d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est
+l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si
+haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en
+approche, la vérité s'élève; dès qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si
+haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni
+au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose
+comme de la beauté en suspens.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à une poésie
+volontaire et irréelle, et que faute de mieux nous ne nous réjouirons
+qu'en eux? Est-ce à dire que dans l'exemple que nous avons sous les
+yeux,--il n'est rien en soi, mais nous nous y arrêtons parce qu'il en
+représente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres
+de vérités,--est-ce à dire que dans cet exemple nous négligerons
+l'explication physiologique pour ne retenir et ne goûter que l'émotion
+de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins
+l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout à coup
+désintéressée et irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres
+vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne
+serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes qu'ont prises
+aujourd'hui tous les esprits de bonne foi.
+
+Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mâle, qui ne peut
+avoir lieu qu'à la suite du gonflement des vésicules trachéennes, nous
+l'admettrons évidemment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous
+en contentions, si nous ne regardions plus rien par de là, si nous en
+induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop haut a
+nécessairement tort et que la vérité se trouve toujours dans le détail
+matériel, si nous ne cherchions pas, n'importe où, dans des
+incertitudes souvent plus étendues que celles que la petite explication
+nous a forcé d'abandonner, par exemple dans l'étrange mystère de la
+fécondation croisée, dans la perpétuité de l'espèce et de la vie, dans
+le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite à cette
+explication, un prolongement de beauté et de grandeur dans l'inconnu,
+j'ose presque assurer que nous passerions notre existence à une plus
+grande distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s'obstinent
+aveuglément dans l'interprétation poétique et tout imaginaire de ces
+noces merveilleuses. Ils se trompent évidemment sur la forme ou la
+nuance de la vérité, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la
+tenir tout entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans
+son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en eux un espace
+plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les
+yeux vers le lieu de beauté et de grandeur où il est salutaire de croire
+qu'elle se trouve.
+
+Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité qui domine
+toutes les autres. Mais, pour l'amour même de cette vérité, pour
+entretenir en notre âme l'ardeur de sa recherche, il est nécessaire que
+nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous
+avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohérente, ce sera
+grâce à l'animation que nous avait donnée sa grandeur présumée que nous
+découvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine,
+nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop,
+pour aller à sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre
+raison et notre coeur possèdent de plus puissant et de plus audacieux.
+Et quand le dernier mot de tout ceci serait misérable, ce ne sera
+pourtant pas une petite chose que d'avoir mis à nu la petitesse ou
+l'inanité du but de la nature.
+
+
+
+
+X
+
+
+"Il n'y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un des
+grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui
+dans la campagne, il n'y a pas encore de vérité, mais il y a partout
+trois bonnes apparences de vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le
+subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans réfléchir et
+auquel il se tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui
+pénètre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en
+souriant, l'amour qui ouvre notre coeur, la mort ou la tristesse qui
+le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe
+et charmant, où l'on voit, comme dans la _Psyché_ de Corneille, «des
+berceaux de verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui paît
+et le berger qui dort, les dernières maisons du village; l'océan entre
+les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dépouille
+avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix.
+Apprenons à choisir l'apparence. Au déclin d'une vie où j'ai tant
+cherché la menue vérité et la cause physique, je commence à chérir, non
+pas ce qui éloigne d'elles, mais ce qui les précède, et surtout ce qui
+les dépasse un peu.
+
+«Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en
+Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et
+sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se
+montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au
+nord, l'âpreté la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la
+hâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans
+édifiaient une meule.
+
+«Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette
+chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument
+heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule
+de blé. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte
+de chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles qui parlent
+sur nos têtes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des
+esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balayé toute la
+lumière du côté de la meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et
+la trace des palmes est restée dans l'azur. Voyez l'humble église qui
+les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls arrondis et
+le gazon du cimetière familier qui regarde l'océan natal. Ils élèvent
+harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts
+qui firent les mêmes gestes et ne sont pas absents.
+
+«Embrassez l'ensemble: aucun détail trop particulier, trop
+caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en
+Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour être symbolique,
+d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence
+humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les
+chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les
+femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas
+déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le
+paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas
+une fleur qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le
+résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment
+dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci
+que d'imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée
+profonde, n'ont rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement
+peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté
+ou du bonheur. Voilà la première apparence que quelques-uns appellent la
+vérité.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage
+des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le
+rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se
+moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
+boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.
+
+«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la
+terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de
+bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par
+conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes
+le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode
+encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous
+voyez là. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet
+hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices
+ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces,
+médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux
+interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les
+rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le voeu secret de
+tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le
+malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande
+infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises.
+Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont
+pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres
+une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets,
+ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté
+et l'avarice dont ils ont souffert.
+
+«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des
+tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné
+d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de
+la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule
+sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne
+croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais
+regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre
+craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de
+l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer.
+Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce
+grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été
+dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge.
+J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné
+longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se
+remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité
+pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma
+belle-soeur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne
+m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon
+sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le
+poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse.
+Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je
+le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et
+n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait
+de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses
+inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante.
+Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir
+tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un
+tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne.
+Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la
+vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits
+les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et
+éprouver.
+
+
+
+
+XII
+
+
+«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne
+rejetons aucun des petits faits qui forment la réalité que j'ai dite.
+Laissons-les s'éloigner d'eux-mêmes dans l'espace. Ils encombrent le
+premier plan, mais il faut reconnaître qu'il y a derrière eux une grande
+force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle
+seulement, ne l'élève-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont
+plus tout à fait les animaux farouches de La Bruyère «qui avaient comme
+une voix articulée, et se retiraient la nuit dans des tanières, où ils
+vivaient de pain noir, d'eau et de racines....»
+
+«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible;
+l'alcool et l'autre fléau sont des accidents que l'humanité doit
+dépasser, peut-être des épreuves dont tels de nos organes, les organes
+nerveux par exemple, tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la
+vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut
+trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas
+cela qui nous oblige à restreindre notre regard. Ces hommes ont des
+pensées, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La
+Bruyère.--«J'aime mieux la bête simple et toute nue, que l'odieuse
+demi-bête, murmurai-je.--» «Vous parlez ainsi selon la première
+apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mêlons
+pas à celle que nous examinons. Ces pensées et ces sentiments sont
+petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà
+meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent guère que pour se nuire et
+persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va souvent ainsi
+dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que
+pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir améliorer; mais,
+au bout du compte, de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du
+reste, je ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l'endroit d'où
+on le considère, c'est une chose très petite ou très grande. Rendre un
+peu moins servile, un peu moins pénible la condition humaine, c'est un
+point énorme, c'est peut-être l'idéal le plus sûr; mais, évaluée par
+l'esprit un instant détaché des conséquences matérielles, la distance
+entre l'homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se traîne
+aveuglément à sa suite, n'est pas considérable. Parmi ces jeunes rustres
+dont le cerveau n'est hanté que d'idées informes, il en est plusieurs où
+se trouve la possibilité d'atteindre en peu de temps le degré de
+conscience où nous vivons tous deux. On est souvent frappé de
+l'intervalle insignifiant qui sépare l'inconscience de ces gens, que
+l'on s'imagine complète, de la conscience que l'on croit le plus élevée.
+
+«D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si
+fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumière, de beaucoup plus
+d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous
+savons qu'il faut renoncer à les connaître que de choses que nous
+connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre plus réelle
+grandeur, et probablement le phénomène le plus surprenant de ce monde.
+C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu
+et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse
+déjà. Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n'est pour former de mes
+débris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez inférieur
+à ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espèce à
+laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez été jugé. Et si vous
+n'êtes même pas capable de vous soucier d'être jugé justement,
+qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer. Il doit être
+stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un être que vous
+n'aviez pas qualité pour produire. Il est heureux pour lui que vous
+l'ayez supprimé par un hasard contraire, avant qu'il ait mesuré le fond
+de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas à la
+série infinie de vos expériences affreuses. Il n'avait rien à faire dans
+un monde où son intelligence ne répondait à aucune intelligence
+éternelle, où son désir du mieux ne pouvait arriver à aucun bien réel.
+
+«Encore une fois, le progrès n'est pas nécessaire pour que le spectacle
+nous passionne. L'énigme suffit, et cette énigme est aussi grande, a
+autant d'éclat mystérieux en ces paysans qu'en nous-mêmes. On la trouve
+partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce
+principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète. Il en a eu
+qui étaient précises et consolantes. On a reconnu que ces consolations
+et cette précision étaient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu,
+Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et
+tout ce que nous ont enseigné des milliers d'années d'expérience, c'est
+à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus
+docile à l'attente et à l'imprévu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui;
+et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voilà l'un des nombreux
+aspects de la troisième apparence, et c'est la dernière vérité.»
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+LE MASSACRE DES MALES
+
+
+
+
+I
+
+
+Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud,
+si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par
+une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance
+excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et
+ruineuse des mâles.--Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les
+prétendants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. Il y mènent, en faisant
+carrousse et chère lie, une oisive existence d'amants honoraires,
+prodigues et indélicats: satisfaits, ventrus, encombrant les allées,
+obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés,
+ahuris, importants, tout gonflés d'un mépris étourdi et sans malice,
+mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de
+l'exaspération qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils
+choisissent pour y sommeiller à l'aise le coin le plus tiède de la
+demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules
+ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les
+rayons qu'ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l'avenir et
+réparent les dégâts, en silence. De midi à trois heures, quand la
+campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible
+d'un soleil de juillet ou d'août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont
+un casque fait d'énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un
+pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un
+quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible,
+écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les
+ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l'allure
+affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui
+sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à
+un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrésistibles, et vont
+tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils
+s'endorment jusqu'à ce que la fraîcheur de l'après-midi les réveille.
+Alors ils regagnent la ruche dans le même tourbillon impérieux, et,
+toujours débordant du même grand dessein intransigeant, ils courent aux
+celliers, plongent la tête jusqu'au cou dans les cuves à miel, s'enflent
+comme des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et regagnent à
+pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans soucis qui les recueille
+jusqu'au prochain repas.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mais la patience des abeilles n'est pas égale à celle des hommes. Un
+matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles
+ouvrières se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le
+donne; il émane tout à coup de l'indignation froide et raisonnée des
+travailleuses, et selon le génie de la république unanime, aussitôt
+prononcé, il emplit tous les coeurs. Une partie du peuple renonce au
+butinage pour se consacrer aujourd'hui à l'oeuvre de justice. Les gros
+oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifères
+sont brusquement tirés de leur sommeil par une armée de vierges
+irritées. Ils se réveillent, béats et incertains, ils n'en croient pas
+leurs yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers leur
+paresse comme un rayon de lune à travers l'eau d'un marécage. Ils
+s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux
+avec stupéfaction, et, l'idée-mère de leur vie se ranimant d'abord en
+leurs cerveaux épais, ils font un pas vers les cuves à miel pour s'y
+réconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur
+des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du
+trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux bons
+réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire
+complaisantes et sucrées, ils trouvent tout autour une ardente
+broussaille de dards empoisonnés qui se hérissent. L'atmosphère de la
+ville est changée. Le parfum amical du nectar a fait place à l'âcre
+odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des
+aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit
+rendu compte de l'effondrement inouï de tout son destin plantureux, dans
+le bouleversement des lois heureuses de la cité, chacun des parasites
+effarés est assailli par trois ou quatre justicières qui s'évertuent à
+lui couper les ailes, à scier le pétiole qui relie l'abdomen au thorax,
+à amputer les antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une
+fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. Énormes,
+mais sans armes, dépourvus d'aiguillon, ils ne songent pas à se
+défendre, cherchent à s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux
+coups qui les accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement,
+au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lâchent point
+prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils entraînent tout la groupe dans un
+tourbillon fou, mais bientôt épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont
+si pitoyables, que la pitié, qui n'est jamais bien loin de la justice au
+fond de notre coeur, revient en toute hâte et demanderait grâce,--mais
+inutilement--aux dures ouvrières qui ne connaissent que la loi profonde
+et sèche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacérées, leurs
+tarses arrachés, leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux
+noirs, miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l'azur et de
+l'innocente arrogance de l'été, maintenant adoucis par la souffrance,
+ne reflètent plus que la détresse et l'angoisse de la fin. Les uns
+succombent à leurs blessures et sont immédiatement emportés par deux ou
+trois de leurs bourreaux aux cimetières lointains. D'autres, moins
+atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils s'entassent et
+où une garde inexorable les bloque jusqu'à ce qu'ils y meurent de
+misère. Beaucoup réussissent à gagner la porte et à s'échapper dans
+l'espace en entraînant leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés
+par la faim et le froid, ils reviennent en foule à l'entrée de la ruche
+implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le
+lendemain, à leur première sortie, les ouvrières déblayent le seuil où
+s'annoncellent les cadavres des géants inutiles, et le souvenir de la
+race oisive s'éteint dans la cité jusqu'au printemps suivant.
+
+
+
+
+III
+
+
+Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand nombre de colonies
+du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernées, en donnent le signal.
+Quelques jours après, les petites républiques moins prospères les
+imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives,
+celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour ne pas
+abandonner l'espoir de voir féconder la reine vierge qu'elles attendent
+et qui peut naître encore, entretiennent leurs mâles jusqu'à l'entrée de
+l'hiver. Alors vient la misère inévitable, et toute la tribu, mère,
+parasites, ouvrières, se ramasse en un groupe affamé et étroitement
+enlacé qui périt en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les
+premières neiges.
+
+Après l'exécution des oisifs dans les cités populeuses et opulentes, le
+travail reprend, mais avec une ardeur décroissante car le nectar se fait
+déjà plus rare. Les grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le
+corps miraculeux enguirlandé de myriades d'âmes, le noble monstre sans
+sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la glorieuse ruche des beaux
+jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude,
+accablée de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour
+compléter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les
+murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont scellés du sceau
+de cire blanche incorruptible.--On cesse de bâtir, les naissances
+diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours
+s'accourcissent. La pluie et les vents incléments, les brumes du matin,
+les embûches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de
+travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi
+avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'étendre sur lui la
+menace froide de l'hiver.
+
+L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a
+offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses
+en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de
+lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une,
+mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'oeil aux
+colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors
+superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes,
+toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les
+demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre
+les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors
+au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui
+renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés,
+la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de
+sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules
+scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un
+troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe.
+Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner,
+elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle.
+La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent
+les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une
+manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle
+s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie
+hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée[1]. Par le
+bruissement concerté de leurs ailes, petites soeurs survivantes des
+flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les
+fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur
+sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de
+printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon
+de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme
+première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles
+qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines,
+qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes,
+de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une
+pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de coeurs. Il
+tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le
+soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte
+entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes
+et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que
+l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui
+joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se
+ranimer.
+
+
+[1] Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos contrées dure
+environ six mois, c'est-à-dire d'octobre au commencement d'avril,
+consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE
+
+
+
+
+I
+
+
+Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence
+engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement
+de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante
+des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais
+immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois
+remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les
+mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons
+étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit,
+dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre,
+de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement
+pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont
+représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul
+fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles
+aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire:
+nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en
+elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se
+rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle
+destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.
+
+Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des
+entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument
+pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite
+vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais
+invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les
+circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par
+exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons
+qu'elles sont capables de raisonner.»
+
+Cet argument, que Romanes appelle «_The question begging argument_», et
+qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus
+dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien
+considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup
+de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne
+puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et
+descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de
+mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre
+esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui
+rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la
+routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont
+répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine
+formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une
+espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de
+certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à
+récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue,
+mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et
+en abondance aux environs de leur logis.
+
+Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de
+donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son
+intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de
+véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le
+pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à
+l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément,
+répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est
+évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des
+vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque
+tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre.
+Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant
+sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses
+qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères,
+retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs soeurs, et voilà
+que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et
+incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être
+inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol
+est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.
+
+
+
+
+II
+
+
+Voici cent ans à peine, c'est-à-dire depuis les travaux de Huber, qu'on
+a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les
+premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit.
+Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres
+mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle
+et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se
+passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la
+mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les
+perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont
+révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère
+et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que
+notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et
+nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait
+prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons
+ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y
+soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas
+que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de
+pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière
+universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur
+l'histoire d'un peuple?
+
+
+
+
+III
+
+
+Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de
+l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ
+éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des
+variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un
+observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à
+peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de
+notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui
+n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents
+des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations
+matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais
+comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale,
+sociale, religieuse, politique et économique?
+
+Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous
+permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des
+Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes
+les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des transformations
+physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales
+plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour
+l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement
+dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais
+au fond, qu'il s'agisse de l'_Apis Dorsata_, la plus grande, ou de
+l'_Apis Florea_, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le
+même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances
+auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas
+beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un
+Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous
+ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce
+moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable
+et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les
+faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des
+plus significatifs suffiront.
+
+
+[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification
+scientifique:
+
+ Classe -- Insectes.
+ Ordre -- Hyménoptères.
+ Famille -- Apides.
+ Genre -- Apis.
+ Espèce -- Mellifica.
+
+Le terme _Mellifica_ est celui de la classification linnéenne. Il n'est
+pas des plus heureux, toutes les _Apides_, sauf peut-être certaines
+espèces parasites, étant mellifiques. Scopoli dit: _cerifera_; Réaumur,
+_domestica_; Geoffroy, _gregaria_. L'_Apis ligustica_, l'abeille
+italienne, est une variété de l'_Apis Mellifica_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Et d'abord, l'amélioration la plus importante et la plus radicale, qui
+correspondrait chez l'homme à d'immenses travaux; la protection
+extérieure de la communauté.
+
+Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes à ciel ouvert et
+livrées aux caprices du vent et de l'orage, mais des cités recouvertes
+tout entières d'une enveloppe protectrice. Or, à l'état de nature et
+sous un climat idéal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'écoutaient que
+le fond de leur instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air.
+Aux Indes, l'_Apis dorsata_ ne recherche pas avidemment les arbres creux
+ou les cavités des rochers. L'essaim se suspend à l'aisselle d'une
+branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions
+s'accumulent, sans autre abri que les corps mêmes des ouvrières. On a vu
+quelquefois notre abeille septentrionale, trompée par un été trop doux,
+revenir à cet instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à
+l'air libre au milieu d'un buisson[1].
+
+Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a des suites
+fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrières, uniquement
+occupées à maintenir la chaleur nécessaire autour de celles qui
+travaillent la cire et élèvent le couvain, que l'_Apis dorsata_
+suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon.
+
+Par contre, le moindre abri lui permet d'en édifier quatre ou cinq et
+davantage, et renforce d'autant la population et la prospérité de la
+colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des régions froides et
+tempérées, ont-elles presque complètement abandonné cette méthode
+primitive. Il est évident que la sélection naturelle a sanctionné
+l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre à nos
+hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées. Ce qui
+n'avait été qu'une idée contraire à l'instinct, est devenu peu à peu une
+habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord
+une idée audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expériences
+et de raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière naturelle
+et adorée pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne.
+On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destinées de
+l'abeille domestique, que l'invention du feu à celles du genre humain.
+
+
+[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims secondaires et
+tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins prudents que
+l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et
+sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en qui
+l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la
+rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces
+essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont
+rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences
+de la nature.
+
+
+
+
+V
+
+
+Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure
+néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment
+variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la
+ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de
+parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un
+ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté
+elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois
+déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle
+adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire
+gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un
+phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait
+extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot.
+Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas
+avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une
+substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de
+notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une
+cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance
+pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un
+rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et
+concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan
+ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est
+qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui
+l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui
+doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits
+renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de
+murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour
+et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes
+irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler
+et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes
+qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'oeuvre est inespérée, mais
+fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine
+qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité
+même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de
+démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel
+donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des
+années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond
+en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait
+pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui
+surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une
+providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les
+abeilles dans nos ruches modernes[1].
+
+
+[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des constructions de
+l'abeille, signalons en passant une particularité curieuse de l'_Apis
+florea_. Certaines parois de ses cellules à mâles sont cylindriques au
+lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achevé de
+passer de l'une à l'autre forme et d'adopter définitivement la
+meilleure.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas
+immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à
+constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles
+traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et
+qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais
+à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est
+d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de
+l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation
+politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche
+peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par
+exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au
+lieu que notre _Apis mellifica_, en élève, au plus, dix ou douze.
+Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on
+découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines
+vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une
+évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à
+fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille
+chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore
+incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité
+multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et
+chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont
+probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une
+dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les
+moeurs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat
+d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et
+les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république
+sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti,
+comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en
+Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses
+habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que
+l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au
+jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à
+la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée,
+l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de
+provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient même à entretenir son
+activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail.
+
+
+[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation aux
+circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais
+immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où
+durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent
+complètement de visiter les fleurs.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là
+quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se
+persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable,
+hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.
+
+Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le
+spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos
+propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe
+attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la
+nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état
+plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un
+fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite
+l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à
+faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il
+n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de
+nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité
+de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait
+qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile,
+mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous
+mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la
+confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté
+encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.
+
+Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme.
+Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui,
+à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer
+sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que
+dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de
+celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les oeuvres
+des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui
+n'existe pas, et tant de pages du XVIIe siècle qu'amoindrit la pensée du
+dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de
+vanités et de mensonges.
+
+Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon
+qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait
+naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier
+qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle
+ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction
+nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses,
+il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est
+qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était
+prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans
+une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous
+sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que
+les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le
+devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour
+la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient
+peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche.
+Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou
+très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses
+côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce
+qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas
+intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette
+hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode
+plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la
+terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue
+des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si
+nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît,
+mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus
+nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la
+fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que
+la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se
+débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée
+verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées
+de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai
+revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos
+désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de
+Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres
+multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon
+poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces,
+des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied
+d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en
+quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le
+long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris
+les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne
+regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes
+malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles
+porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des
+insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et
+souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos
+abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois
+minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes
+primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de
+cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les
+déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des
+corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de
+soie et de perles, d'une princesse byzantine.
+
+A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu
+de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la
+Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang
+de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui
+sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des
+graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle,
+volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les
+Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui
+transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les
+Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de
+pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières.
+L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux
+fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du
+pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser
+royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de
+toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la
+Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des
+demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les
+ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés
+à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une
+larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes
+et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous
+sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui
+attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent.
+
+
+
+
+IX
+
+
+On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages.
+Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un
+jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on
+n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme,
+éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de
+l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été
+méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle
+toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des
+histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous
+entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons
+de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un
+peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous
+marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension
+plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons
+déjà, celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixés
+et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres
+descendent d'un ancêtre unique.
+
+Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une
+petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée
+_Prosopis_, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont
+seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.
+
+L'infortunée _Prosopis_ est à peu près à l'habitante de nos ruches ce
+que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes.
+Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez
+devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la
+plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus
+de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les
+visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout
+s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois
+dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des
+broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est
+élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un
+dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue
+alors que toutes ses soeurs sont vêtues de toisons chaudes et
+somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas
+de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur
+défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des
+Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses
+petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter
+dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses
+pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses
+mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois,
+ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle
+tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement
+agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants
+qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin
+qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle
+s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu.
+
+
+[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et
+_apites_ que nous emploierons tour à tour et que nous empruntons à la
+classification de M. Émile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes
+les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la première de ces
+familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Méliponites_, les
+_Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment
+les diverses variétés de nos abeilles domestiques.
+
+
+
+
+X
+
+
+Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions
+voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un
+plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils,
+houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se
+développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions
+utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures
+chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une
+telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre,
+moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives
+hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance,
+l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.
+
+Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans
+ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire.
+Un certain nombre de ses soeurs, appartenant à des races déjà mieux
+outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la
+merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile
+centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par
+hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure,
+c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles
+est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a
+ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la
+victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a
+fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut
+plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race[1].
+
+Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop
+catégorique les _Apides solitaires_, pareil à une flamme écrasée sous
+l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct
+social. Çà et là, dans des directions inattendues, par éclats timides et
+parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le
+bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.
+
+Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus
+immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste,
+précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu
+plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est
+réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à
+l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se
+voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier
+coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct
+rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé?
+Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle
+tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur
+cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle.
+Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose
+qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands
+dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un
+sommeil équivoque qui est presque la mort.
+
+
+[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les
+Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est obligé
+d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_) à propos de
+l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé
+d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type,
+et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les
+naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté
+n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait
+qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de
+récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui
+taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires.
+Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques
+individus d'une espèce particulière, (_Xylocopa Cyanescens_), groupés
+frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun.
+Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais,
+chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà
+invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et
+jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première
+ligne obscure de l'amour.
+
+Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les
+Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes
+et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies
+nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire
+formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun,
+profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul,
+sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours
+d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même
+endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa
+rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche
+uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la
+simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même
+localité.»
+
+Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de
+lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau
+dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des
+précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine;
+mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers
+séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du
+travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule;
+mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du
+travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir
+chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce
+travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si
+plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de
+rôle.»
+
+Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui
+séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la
+mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie
+active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court,
+elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction.
+N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et
+voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une
+atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais
+pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès
+les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver
+commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un
+buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au
+monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le
+lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les
+garnit de miel et de pollen, pond, couve les oeufs, soigne et nourrit
+les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de
+filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et
+dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être
+augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît.
+La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la
+tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille
+mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est
+toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le
+cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles,
+l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout,
+différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre
+éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne,
+ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur
+passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule
+femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude
+et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste
+pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.--Nous ne
+la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant,
+fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va
+s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe,
+toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe,
+l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre
+abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites,
+qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement
+unique[1], des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y
+sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement
+oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus
+soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme;
+dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.
+
+Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la
+prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on
+introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles.
+L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les
+deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé
+ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce
+point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie
+précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est
+manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au
+Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches
+de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à
+l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi
+longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne
+peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des
+jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci.
+
+C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la
+plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de
+cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans
+chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre
+imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal
+explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le
+voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il
+fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les
+plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore
+que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux.
+Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par
+exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs
+semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la
+solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et
+faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à
+leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils
+du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons,
+hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles
+à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on
+donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores
+artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les
+accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment
+adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite?
+Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant
+renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons
+répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur,
+voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les moeurs de
+certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes,
+nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers
+peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs
+ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux
+travaux de l'auteur des _Mémoires_ n'ont rien changé à leurs habitudes,
+et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le
+délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins
+de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu,
+bourdonneront demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes.
+Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'oeil du temps que nous
+examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une
+seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature.
+
+
+[1] Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la
+maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites.
+Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne
+pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les
+reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même
+ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande
+ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever
+les Mélipones sous notre climat.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez
+nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit
+irréprochable dans la ruche. Un chef-d'oeuvre, la cellule hexagonale,
+y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait
+impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être
+vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que
+l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à
+notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la
+logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel.
+
+Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'oeuvre. Déjà, nous avons noté à
+la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes,
+parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles,
+la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le
+manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la
+société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes
+masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir,
+et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier
+essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc.
+
+De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque
+toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous
+ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis
+des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps
+des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à
+contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les
+plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le
+commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel,
+assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des
+reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de
+bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de
+l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs
+rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque
+régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la
+règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races
+septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes,
+opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer
+de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique
+routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims
+secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou
+auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs
+misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement
+affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement
+développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos
+abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes
+nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette
+habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection
+artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les
+boeufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les
+pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une
+race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel
+et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement
+conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il
+y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu
+de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses
+erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici,
+chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux
+abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes
+circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient
+aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas
+amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des
+ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort,
+le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui
+s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée
+et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très
+ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi.
+L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les
+moi à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui
+portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent
+arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme
+nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles.
+Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre
+intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous
+la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et
+des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter
+remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement,
+presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la
+vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce
+qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre
+société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre
+étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste
+organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous
+sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la
+terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et
+insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population
+totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part
+des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes,
+condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts
+étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent
+servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des
+oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres
+appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à
+des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne
+poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles
+toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y
+font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une
+d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de
+stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de
+position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur,
+née des mornes fatigues du repos, la réveille.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise,
+puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la
+direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre
+la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort,
+l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances
+favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à
+sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs
+l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On
+dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les
+individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein
+d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et
+l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité
+puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui
+habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers,
+toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans
+l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée
+de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais
+il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir
+l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît
+pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin
+avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui
+évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière.
+Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul
+qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales
+et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les
+espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son
+mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien,
+sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est
+assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement
+et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand
+les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse
+spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour
+ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et
+de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos
+grandes passions et de nos destins orgueilleux.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi
+bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres.
+Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre
+monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à
+cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route
+comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une
+révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne
+et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions,
+les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de
+consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois
+et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à
+notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en
+nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est
+possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est
+impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est
+par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang
+pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait
+que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à
+l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette
+incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un
+anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
+plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les
+promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à
+nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
+humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de
+durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de
+quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se
+mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
+leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut
+vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus
+manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou
+modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent
+pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
+d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le
+mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève
+aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne
+croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le
+lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les
+autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
+dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
+inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
+les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps,
+que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses
+de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce
+globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous
+ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement,
+raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir;
+car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
+lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres,
+l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent
+la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus
+précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La
+flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil
+que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
+monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous
+ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
+Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de
+sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous
+demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
+épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant,
+le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
+autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
+nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
+ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
+tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule
+ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
+qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la
+puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
+vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à
+elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités
+chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme
+incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude
+du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
+passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
+propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des
+expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
+visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à
+bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir
+réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue
+sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
+désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa
+recherche.
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous
+nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages
+les plus intéressants:
+
+1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE
+
+_a_) LES ANCIENS
+
+Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire)
+_passim._
+
+Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi.
+
+Virgile.--Georg., l. IV.
+
+Pline.--Hist. nat., l. XI.
+
+Columelle.--De re rustica.
+
+Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc.
+
+_b_) LES MODERNES
+
+Swammerdam.--Biblia naturæ, 1737.
+
+Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712.
+
+Réaumur.--Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, 1740.
+
+Bonnet (Ch.).--OEuvres d'histoire naturelle, 1779-1783.
+
+Schirach (A.G.).--Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber
+nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767.
+
+Janscha (A.).--Hinterlassene Vollständige Lehre von der Bienenzucht, 1773.
+
+Hanter (J.).--On bees, philosophical transactions, 1732.
+
+Huber (François).--Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc.
+
+2° APICULTURE PRATIQUE
+
+Dzierzon.--Théorie und praxis des neuen Bienen freundes.
+
+Langstroth.--The honey bee (traduit en français, par Ch. Dadant
+(L'abeille et la ruche), qui corrige et complète l'original).
+
+Layens (Georges de) et Bonnier.--Cours complet d'apiculture.
+
+Cheshire (Frank).--Bees and bee-keeping, vol. II, Practical.
+
+Bevan (Dr E.).--The honey bee.
+
+Cowan (T.W.).--British bee-keeper's guide book.
+
+Cook (A.J.).--Bee-keeper's guide book.
+
+Root (A.).--The A B C of Bee culture.
+
+Alley (Henry).--The Bee-keeper's Handy book.
+
+Collin (Abbé).--Guide du propriétaire d'abeilles.
+
+Dadant (Ch.).--Petit cours d'apiculture pratique.
+
+Bertrand (Ed.).--Conduite du rucher.
+
+Weber.--Manuel pratique d'apiculture.
+
+Hamet.--Cours complet d'apiculture.
+
+Bauvoys (de).--Guide de l'apiculteur.
+
+Pollmann.--Die Biene und ihre Zucht.
+
+Simmins (S.).--A modern bee farm.
+
+Vogel (F.W.).--Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvölker.
+
+Von Berlepsch (Baron A.).--Die Biene und ihre Zucht.
+
+Jeker, Kramer und Theiler.--Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc.
+
+3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES
+
+Cheshire (F.).--Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.
+
+Cowan (T.W.).--The Honey bee.
+
+Perez (J.).--Les abeilles.
+
+Girard.--Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions).
+
+Shuckard.--British bees.
+
+Kirby and Spence.--Introduction to Entomology.
+
+Girdwoyn.--Anatomie et physiologie de l'abeille.
+
+Cheshire (F.).--Diagrams on the anatomy of the Honey bee.
+
+Gundelach.--Die Naturgeschichte der Honigbiene.
+
+Büchner (L.).--Geistes Leben der Thiere.
+
+Bütschli (O.).--Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.
+
+Haviland (J.D.).--The social instincts of bees, their origin and natural
+selection.
+
+4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES
+
+ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.
+
+Ed. Brandt.--Recherches anatomiques et morphologiques sur le système
+nerveux des insectes hyménoptères. (_Comptes rendus de l'Académie des
+sciences_, 1876, t. LXVXIII, p. 613.)
+
+Dujardin (F.).--Mémoires sur le système nerveux des insectes.
+
+Dumas et Milne-Edwards.--Sur la production de la cire des abeilles.
+
+Blanchard (E.).--Recherches anatomiques sur le système nerveux des
+insectes.
+
+Brougham (L.R.D.).--Observations, demonstrations and experiences upon
+the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856).
+
+Cameron (P.).--On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc.
+of Glasgow, 1888).
+
+Erichson.--De fabrica et usu antennarum in insectis.
+
+Lowne (B.T.).--On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans.,
+1879).
+
+Waterhouse (G.K.).--On the formation of the cells of Bees and Wasps.
+
+Von Siebold (Dr C.T.E.).--On a true Parthenogenesis in Moths and Bees.
+
+Leydig (F.).--Das Auge der Gliederthiere.
+
+Schonfeld (Pastor).--Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890.
+
+Assmuss.--Die Parasiten der Honigbiene.
+
+5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES
+
+Blanchard (E.).--Métamorphoses, moeurs et instincts des insectes.
+--Histoire naturelle des insectes.
+
+Darwin.--Origin of species.
+
+Fabre.--Souvenirs entomologiqnes (3 séries).
+
+Romanes.--Mental evolution in animals.
+--Animal intelligence.
+
+Lepeletier Saint-Fargeau.--Histoire naturelle des Hyménoptères.
+
+Mayet (V.).--Mémoire sur les moeurs et les métamorphoses d'une
+nouvelle espèce de la famille des Vésicants (_Ann. Soc. entom. de
+France_,1875).
+
+Müller (H.).--Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes.
+
+Hoffer (E.).--Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln.
+
+Jesse.--Gleaning in natural history.
+
+Lubbock (Sir J.).--Ants, bees, and wasps.
+--The senses, instincts and intelligence of animals.
+
+Walkenaer.--Les Halictes.
+
+Westwood.--Introd. to the study of insects.
+
+Rendu (V.).--De l'intelligence des animaux.
+
+Espinas.--Animal communities.
+
+Girard (M.).--Traité élémentaire d'entomologie, etc.
+
+
+
+
+TABLE
+
+LIVRE PREMIER
+
+AU SEUIL DE LA RUCHE
+
+LIVRE II
+
+L'ESSAIM
+
+LIVRE III
+
+LA FONDATION DE LA CITÉ
+
+LIVRE IV
+
+LES JEUNES REINES
+
+LIVRE V
+
+LE VOL NUPTIAL
+
+LIVRE VI
+
+LE MASSACRE DES MÂLES
+
+LIVRE VII
+
+LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DES ABEILLES ***
+
+***** This file should be named 38527-8.txt or 38527-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/5/2/38527/
+
+Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at
+http://www.freeliterature.org (From images generously made
+available by the Internet Archive)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/38527-8.zip b/old/38527-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..29e1ddc
--- /dev/null
+++ b/old/38527-8.zip
Binary files differ