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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 5, 2012 [EBook #38499]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 28. Vol. II.-SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+La Fête des Loges. 3 septembre. _Gravure._--De l'autre côté de l'Eau,
+souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--Les Régates du Havre. 27
+août. _Courses des grandes embarcations; Course des
+Baleiniers._--Inauguration de la Statue de Henri IV, à Pau. _Statue de
+Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de
+Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV
+a été nourri._--De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris, _La
+reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot
+royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de
+lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert._--Romanciers
+contemporains. Charles Dickens. _Portrait_. Un chapitre de son dernier
+roman.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une
+Imprudence. _Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements
+des sciences. _Gravure_. Voiture de mariage de l'empereur du Brésil,
+_Gravure_.--Météorologie.--Rébus.
+
+
+
+[Illustration: Fête des Loges.]
+
+Fête des Loges
+
+Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine
+terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de
+danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante,
+plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population
+parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la
+banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent
+que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5
+inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs
+supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au
+Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais
+encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à
+l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons
+aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou
+rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le
+ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été;
+et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de
+frais abris contre la chaleur du jour.
+
+Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de
+cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de
+Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une
+succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les
+rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils
+abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine
+Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins
+déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu
+du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer;
+elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations
+pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de
+l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent
+tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la
+confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre
+processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron.
+
+Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans,
+à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut
+des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il
+en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs
+religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour
+prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et
+fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire
+vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat.
+Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines,
+filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination
+n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le
+premier dimanche après la Saint-Fiacre.
+
+Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une
+colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées
+dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans
+contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et
+saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial,
+travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques,
+salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3
+septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère
+solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant
+par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres
+et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des
+omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi
+d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats
+populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de
+cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici
+l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de _bras-de-fer_; là, un _neveu_
+de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté
+qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de
+crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous
+voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un
+phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un
+côté est un manège desservi par la _troupe amériquaine_, de l'autre, un
+tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux
+d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos,
+entre la _cervante de Palezau_ et le _grand jugement du roi Salomon_,
+mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres
+appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la
+paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires,
+les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin,
+et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de
+cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous
+les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.
+
+En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont
+seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête
+par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles
+briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux
+de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de
+se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les
+retenait captives dans leur sombre cloître!
+
+Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de
+la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des
+bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans
+l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons,
+Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un
+monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux
+deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide
+de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes
+sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte
+à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit,
+décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de
+branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des
+convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des
+quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes
+empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez
+ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les
+restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin
+que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais;
+on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des
+chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de
+souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières
+souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si
+vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez
+en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.
+
+A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons
+de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans
+un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité,
+M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce
+point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a
+employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais
+il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus
+vaste théâtre.
+
+
+
+De l'autre côté de l'Eau.
+
+SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.
+
+(Suite.--V. t. II, p. 6.)
+
+EXCURSION CRITIQUE..
+
+Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans
+le _Roi Lear_: ces rochers crayeux--ces _chalky bourns_:--
+
+ Whose high and bending head
+ Looks fearfully in the confined deep.
+
+C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être
+conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet
+sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa
+propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne
+lorsqu'il s'écrie:
+
+«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle
+terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos
+pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre
+paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au
+bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou
+le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent
+sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre
+est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à
+celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui
+brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève,
+n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»
+
+Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la
+trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée
+d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y
+rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune _clown_,
+figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent
+germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son
+fils méconnu?
+
+Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette
+portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard
+aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu
+précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une
+dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur
+sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint
+un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert
+avec la volonté, dérobé le trésor de vie.
+
+ And yet I know not how conceit may rob
+ The treasury of life, when life itself
+ Yields to the theft.
+
+Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus
+insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand
+philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de
+son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours
+conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être
+dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence,
+enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il
+souffrira sans se plaindre.
+
+ ..........Henceforth I'll bear
+ Affliction, till it do cry out itself,
+ _Enough, enough_, and _die_.
+
+DANS UN OMNIBUS.
+
+Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies
+vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du
+voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche
+harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les
+croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs
+groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et
+les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis
+en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette,
+tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au
+dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares
+épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes
+habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais
+que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en
+relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs
+des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres
+étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il
+n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au
+bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du
+respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.
+
+Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne
+du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je
+contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée
+avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle
+ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même
+chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe
+d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée,
+rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse
+gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les
+mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle
+éraillée à cothurnes.
+
+Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon
+ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux
+étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières
+trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses
+renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les
+honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne
+passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom,
+devant un parc ou un _gentleman's seat_ sans qu'elle ne nous en fit
+connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts
+jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut
+apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au
+_Star-Hotel_,--établissement, selon elle, très-respectable.
+
+MINE HOST RICHARDSON.
+
+Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry,
+lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans
+lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield,
+sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à
+une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux
+rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous
+deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de
+leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la
+porte du _Star-Hotel_, nous accueillir avec la déférence à demi
+souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de
+lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée
+de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite
+fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement
+soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis
+honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au
+ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya
+poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre
+coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette
+importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand
+je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait
+exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait
+naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de
+notre campagne.
+
+Je l'entendis très-distinctement demander du _roast-beef_, du
+_stock-fisch_ et un _New College pudding_. A chacune de ces indications,
+le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos
+ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette
+précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre
+du voyage, nous courûmes à la cathédrale.
+
+SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.
+
+Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du _Guide du
+voyageur_ feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street.
+Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte
+(Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne _porta
+Prioratas_,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après
+coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère
+originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent
+encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et
+enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand,
+échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée
+au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des
+piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux
+plans appellent _Aula-Nova_, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne
+sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en
+partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment.
+L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances
+de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.
+
+Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous
+vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la
+cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui
+ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.
+
+Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée
+entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques
+vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses
+trois tours carrées.
+
+Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet
+axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à
+savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques,
+la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il
+ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes;
+l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un
+montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux
+rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins.
+Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à
+l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme
+il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans
+un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition
+après coup ne peut en altérer l'unité puissante.
+
+ [Note 1: _Horizontalism_, if the expression may be used, is the
+ characteristic of the Grecian.--_Verticalism_ of the
+ Gothic.--_Quarterly Review_, for December 1811.]
+
+La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de
+terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil
+qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la
+protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent
+autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de
+tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse
+séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de
+constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son
+calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements
+recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les
+fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre
+toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou
+plaqués en arêtes le long des flèches.
+
+Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la
+commence est certaine de léguer inachevée aux générations à
+venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement
+des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il
+élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas
+donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des
+détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse
+et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté;
+or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps
+et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence
+agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la
+mode, aux caprices mêmes des individus.
+
+Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses
+trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de
+cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi
+chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère
+chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le
+Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de
+l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel
+par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce
+prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas
+digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands
+frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui
+dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.
+
+Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry.
+On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des
+vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef
+et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui
+donnait son nom.
+
+ [Note 2: Par le moine Gervais.--_Decem scriptores_, vol. 1295.]
+
+ A bright and glorious cherub is advanced
+ On this high tower like angel guardian,
+ That from the neighbouring sky swiftly descends,
+ Over this sacred place strict watch to keep.
+
+On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le
+ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que
+dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées.
+Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur
+incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea,
+pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés
+de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le
+ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache,
+s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des
+colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient
+unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement
+sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les
+transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les
+transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans
+obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte
+était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le
+ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc.
+
+Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles
+cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art;
+mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces
+questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en
+traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée
+sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre
+pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se
+sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus,
+solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande:
+l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la
+terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez
+s'allonger peu à peu l'arceau _Romanesque_. La transition se fait
+sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la
+couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière
+partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit
+une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives
+faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques,
+l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports
+circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la
+couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes.
+Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les
+mêmes piliers où posait naguère l'arceau _Romanesque_. Vous en trouvez,
+de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio
+nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le
+rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque
+pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable _screen_ qui sépare
+lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on
+l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume
+l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de
+Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit
+et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet
+essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en
+mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les
+problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière.
+
+Le _screen_ avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous
+Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les
+transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on
+quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze
+pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut
+finie sous Henri IV. O. N.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+Les Régates du Havre.
+
+27 AOÛT.
+
+[Illustration: Courses des grandes embarcations.]
+
+Ce n'est que depuis peu d'années que les régates, courses d'embarcations
+à la voile ou à la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur
+origine est vénitienne, car il est d'usage immémorial, dans la
+cité-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites
+_peote_ se disputent des prix de vitesse appelés _regates_. Les
+gondoliers sont habiles à cette lutte décrite avec tant de poésie par
+Fenimore Cooper dans son roman du _Bravo_. De Venise, les régates ont
+passé en Angleterre, et récemment en France, à la vive satisfaction des
+habitants du littoral.
+
+Les régates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus
+suivies, grâce à la position de ce port. La proximité de la
+Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilité des
+communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis
+Honfleur jusqu'à Paris. Une population flottante considérable, des
+étrangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations,
+impriment à ces régates un caractère cosmopolite qu'on rencontrerait
+difficilement ailleurs, fût-ce à Venise on à Marseille. Nous doutons que
+l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une
+lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadrée. La
+plage, qui forme un hémicycle depuis la jetée jusqu'au cap de la Hève,
+peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer
+sans limites; derrière eux, le Havre, flanqué au nord par les villas
+d'Ingouville; à droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la
+Hève; à gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui
+s'étendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a
+dans aucun port de France un site comparable à celui-ci, surtout quand
+l'amphithéâtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des
+navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des
+flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en
+panne, mouillés ça et là comme les sentinelles avancées d'un camp
+maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs
+mâtures anguleuses.
+
+Les régates du 27 août 1843 ont dû une solennité inaccoutumée au
+patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A
+sept heures, l'artillerie du port a salué l'entrée en rade des corvettes
+à vapeur _le Pluton, l'Archimède_ et _le Napoléon_, dont la première
+portait les membres de la famille royale; ils sont descendus à terre une
+heure après, et ont été conduits par les autorités à l'église de
+Notre-Dame-de-Grâce. Puis ils ont pris place sur le dôme de la galerie
+des bains Frascati, près le pavillon aux signaux, déjà les bateaux à
+voiles qui devaient concourir étaient mouillés à leur place, les voiles
+appareillées; déjà les canots des juges commissaires couraient des
+bordées le long de la côte pour établir l'ordre entre les jouteurs.
+Aussitôt que les princes ont paru sur leur observatoire, _le Rôdeur_ a
+tiré deux coups de canon, et six bateaux pontés à voile, chacun
+d'environ douze mètres de longueur à la flottaison, se sont élancés dans
+la liquide carrière; ils étaient montés par des pêcheurs du Havre et de
+Honfleur, et quelques-uns avaient encore à bord leurs chaluts parés à
+mouiller; ils avaient à décrire un orbe à peu près régulier autour des
+bouées qui servaient de limites. Ils doublèrent facilement la première
+bouée, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du
+sud-est qui les avait favorisés vint à mollir subitement. En vain ils
+poussèrent leur bordée au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les
+laissa à la merci du courant, qu'il leur était imposable de refouler.
+Pendant que les autres courses commençaient, ils demeurèrent immobiles,
+et leurs voiles battirent inutilement les mâts; on ne songeait plus à
+eux, et le calme régnait encore à terre, lorsqu'une fraîcheur, s'élevant
+du nord-est, les ramena vers leur point de départ avec tant de vitesse
+qu'on eut à peine le temps d'apprécier leur marche et leur évolution.
+_La Victorine_, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle
+avait eue constamment, arriva au but la première, suivie de près par
+_les Deux-Cousins_, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'épreuve fut
+considérée comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas,
+disait-on, conformément aux règles prescrites, doublé la troisième bouée
+au vent.
+
+[Illustration: Régates du Havre.--Courses des Baleiniers.]
+
+Durant cette contestation, les canots à la rame, à six avirons,
+couraient parallèlement au rivage: cinq s'étaient inscrits, mais quatre
+seulement se présentèrent, et l'un d'eux, _l'Émulation_, cassa son
+gouvernail à la première bouée; la lutte s'engagea entre _l'Éclair, la
+Riposte_ et _la Fine_, et, dès le début, les distances furent marquées.
+_L'Eclair_, patron Riconard aîné, gagna le premier prix de 500 fr.; le
+second, de 100 fr., fut adjugé à _la Riposte_, patron Léopold Mazerat.
+
+Les bateaux à voiles non pontés, courant d'abord vent arrière,
+doublèrent aisément la nouée du nord; mais comme leurs devanciers, ils
+furent longtemps retenus au large, et surpris inopinément par la brise
+du nord-ouest; cette variation plaça les derniers, ceux qui avaient
+obtenu l'avantage. _Le Vite_; qui avait dépassé les huit autres
+concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; _le
+Havre-et-Guadeloupe_ prit la tête et atteignit le premier le but; _le
+Général-Vandamme_ marchait le second; tous deux s'attendaient à une
+ovation, mais les juges-commissaires annulèrent la course, alléguant que
+le changement du vent, en nécessitant des combinaisons imprévues, avait
+jeté du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait
+usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouillé pour se soutenir,
+contrairement aux prohibitions établies.
+
+Les trois dernières courses ont eu de plus complets résultats; quatre
+pirogues baleinières sont parties ensemble: _l'Hirondelle_, patron
+Alexandre Mauconduit, a pris la tête; _la Vaillante, le Petit-Eugène_ et
+_la Blonde_ suivaient à quelque distance. A une encablure du but,
+_l'Hirondelle_, trop rapprochée, aborda _la Vaillante_, et pendant que
+les nageurs s'efforçaient de dégager leurs avirons, le _Petit-Eugène_,
+aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la
+collision. _L'Hirondelle_ ne perdit point courage; débarrassée de
+l'obstacle qui la retenait, laissant derrière elle _la Vaillante_ et _la
+blonde_, elle, poursuivit son concurrent, et parvint à le dépasser à la
+première bouée: elle a remporté le premier prix de 500 fr.; le prix de
+10 francs n'a pas été disputé au _Petit-Eugène_, patron Morin.
+
+Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, _le Sphinx_ et
+_le Grand-Turc_, ont lutté contre _la Belle-Poule; la Sylphide_ et
+_Lustucru; le Sphinx_, monté par Robert Coombs et quatre mineurs
+expérimentés, l'a emporté sur _la Belle-Poule_; l'autre gig anglais
+n'est arrivé que le dernier; _la Sylphide_, embarcation de forme
+nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'épreuve jusqu'au bout.
+
+La dernière course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des
+membres de _la Société des Régates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le
+Clown_, ont fait assaut d'adresse et d'agilité; le prix unique, qu'à
+obtenu _Gipsy_, à M. Cor, était une paire de magnifiques vases en
+porcelaine de Saxe.
+
+Ainsi se sont terminées les cinquièmes régates du Havre. Les princes
+sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, où le maire a
+successivement appelé les vainqueurs. Le prince de Joinville a
+annoncé qu'il accordait à la ville une somme annuelle de 2,000 fr.,
+destinée à fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a été
+tiré en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochés de terre,
+c'était un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait
+dans les eaux, les serpenteaux et les fusées qui tombaient en pluie sur
+les vagues illuminées, et les flammes du Bengale, dont les reflets
+multicolores faisaient resplendir la haute mer.
+
+Les deux courses déclarées nulles ont été recommencées conformément à la
+décision des juges-commissaires. _Les Deux-Cousins_, patron Sabolle, ont
+gagné le prix de 1,000 fr.; _le Bon-Père_, patron Berney, celui de 250
+fr.; _la Victorine_, triomphante la veille, s'est échouée en allant
+prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux à voiles non pontés a
+été décerné au _Vite_, appartenant à M. Barbe; le second à _La Lionne_,
+appartenant à M. Cor. _La Louise, la Mosquita, le Général-Vandamme_ et
+_l'Ariel_ ont renoncé. _Le Havre-et-Guadeloupe_ n'a pas couru.
+
+
+
+Inauguration de la statue de Henri IV.
+
+A PAU.
+
+L'arrivée de la reine d'Angleterre a trop détourné l'attention publique
+de cette grande fête nationale, qui semblait justement destinée à avoir
+un grand retentissement dans toute la France.
+
+Le 25 août, à onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon
+a annoncé l'entrée de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le
+Corps municipal s'est rendu au pont de Jurançon pour recevoir le prince,
+qui, bientôt après, mettait pied à terre au château où naquit son aïeul,
+le 15 décembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux
+jours de fêtes préliminaires, ont précédé la grande solennité de
+l'inauguration, célébrée avec une magnificence digne de son objet. Ce
+jour-là, le département des Basses-Pyrénées était tout entier concentré
+dans son chef-lieu, et la population quadruplée ondulait aux abords de
+la place Royale. Le duc de Montpensier y est arrivé à dix heures,
+accompagné du conseil-général du département, de l'état-major de la
+division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc
+de Cazes, grand-référendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de
+Lusignan, pair de France, et du lieutenant-général Harispe. A l'approche
+du cortège, un orchestre dirigé par M. Habeneck a exécuté la _Bataille
+d'Ivry_; des choeurs ont chanté d'une voix retentissante une ballade de
+circonstance dont M. Aube avait composé la musique, et M. Liadères les
+paroles. Après le dernier couplet, la statue de Henri IV était
+débarrassée des draperies blanches qui la dérobaient aux regards.
+Vingt-un coups de canon ont annoncé au loin que le Béarn possédait enfin
+ce monument tant désiré; les acclamations de vingt mille spectateurs se
+sont mêlées au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre:
+_Vive Henri IV_, et l'orchestre, après avoir accompagné le vieux refrain
+français, a joué l'air béarnais _Là haut sur les montagnes_. Alors ont
+commencé les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les
+principaux fonctionnaires en ont signé le procès-verbal, que l'on a
+déposé dans un caveau pratiqué sous le piédestal, en y joignant
+l'histoire de Henri IV, par Pérétixe (édition elzévirienne), le recueil
+du ses lettres, publié par la Société de l'Histoire de France (2 vol.
+in-4º), _la Henriade_, des médailles, et diverses monnaies frappées au
+seizième siècle. Le comte de Saint-Grieq, président du conseil-général
+du département, le préfet, le duc de Montpensier, prenant tour à tour la
+parole, ont rappelé à l'envi les qualités d' Henri le Grand.
+L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de
+Montpensier s'est approché du monument, a scellé la pierre du caveau, et
+a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des
+régiments répétaient: _Vive Henri IV!_
+
+[Illustration: Statue de Henri IV, par M Raggi.]
+
+[Illustration: Inauguration de la statue de Henri IV, à Pau.]
+
+[Illustration: Berceau de Henri IV, au château de Pau.]
+
+Les journaux, en rendant compte du cette fête à la fois nationale et
+locale, ont parlé d'enthousiasme indéfinissable, de cris d'allégresse,
+de sentiments de bonheur débordant de toutes les âmes, si bien que le
+lecteur de sang-froid est naturellement tenté de les taxer
+d'exagération. Rien de plus réel cependant que les transports de joie
+des habitants de Pau, à la vue du marbre qui reproduit les traits de
+leur royal concitoyen. On a toujours aimé Henri IV dans toute la France;
+mais on lui a voué, une espèce de culte dans l'ex-province du Béarn. Là
+régna longtemps sa famille. Ce fut sa mère, Jeanne d'Albret, qui donna
+le titre de ville à la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises
+d'Henri d'Albret et de son épouse Marguerite sont encore visibles dans
+les appartements du château qu'ils ont fait bâtir. L'enfance de leur
+petit-fils Henri IV s'écoula sur les rives du Gave; il fit à Pau
+l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destinées
+l'eurent appelé au trône de France, il n'oublia point ses chers
+compatriotes. Aussi écrivait-il, le 20 décembre 1593, en donnant à son
+lieutenant commission de tenir les états de son royaume de Navarre et du
+pays souverain de Béarn: «Vous avez déjà assez séjourné dans le pays
+pour avoir reconnu et observé les moeurs de mes sujets, lesquels je
+désire que vous mainteniez, en cette ferme créance, que, comme ils sont
+les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, je veux continuer envers
+eux ce soin et cette affection singulière que j'ai portés dès ma
+naissance.»
+
+Les Béarnais ont répondu à ces protestations par un attachement
+inviolable, qui s'est perpétué d'âge en âge. Les paysans des environs
+montrent encore avec orgueil les lieux qu'il fréquentait de préférence,
+les rochers qu'il gravissait, les fontaines où il se désaltérait durant
+ses promenades. On voit, au château de Pau, pour les réparations duquel
+on a dépensé récemment plus de 500,000 francs, la chambre à coucher où
+Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: _Nouste-Dame
+deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore_. On conserve
+religieusement son lit de bois sculpté, et l'écaille de tortue qui lui
+servit de berceau. Cette dernière relique, menacée par la Révolution,
+fut sauvée par M. de Beauregard, qui lui substitua une écaille à peu
+près semblable dont il était possesseur. L'écaille authentique est
+placée sur une espèce d'estrade, et surmontée de trophées, qui ne
+contribuent pas à l'embellir.
+
+Les souvenirs du _Béarn_ peuplent toute la contrée. Au village de
+Billières situé à l'extrémité occidentale du parc du château, est la
+maison de Lassensaa, père nourricier de Henri IV. Par un arrêt du Grand
+Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de
+Pont-Long, à la famille Lassensaa; le vieux bâtiment, qui tombait en
+ruines, fut réparé sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le
+visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui
+présentèrent le bâton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses
+excursions pédestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les
+Basses-Pyrénées sans aller en pèlerinage à Billières, et c'est le
+dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation
+patrimoniale.
+
+[Illustration: Lit de Henri IV, au château de Pau.]
+
+Voilà déjà un siècle que les habitants de Pau avaient eu la pensée de
+consacrer un monument à Henri IV. Les états-provinciaux en votèrent le
+fonds, et demandèrent une autorisation au gouvernement, qui, pour
+répondre à leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze
+de Louis XIV. Les malins Béarnais s'en vengèrent en inscrivant sur le
+piédestal des vers patois qui débutaient ainsi: «_A ciou qu'ey
+l'arrahil den nouste gran Henri_ (à celui-ci qui est l'arrière-fils de
+notre grand Henri).» En 1793, ou fondit des canons avec l'image de
+_l'arrahil_, et comme on n'eût pas traité moins cavalièrement celle du
+trisaïeul, les Béarnais durent se féliciter de ne l'avoir pas obtenue.
+Le monument actuel a été érigé à la place du bronze détruit; il est
+l'oeuvre de M. Raggi, et a été exposé au Salon de 1842. Le statuaire a
+consigné sur le livret de cette année les intentions qui ont présidé à
+sa composition: «Henri IV témoigne à ses nobles guerriers sa volonté de
+marcher avec son armée au secours de Henri III, et les engage à
+rassembler autour de lui tous ses vassaux armés pour accomplir ce
+projet.» En accordant des éloges à l'exécution sévère de la statue, nous
+croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses
+complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure.
+
+[Illustration: Maison A Bilhèros, près de Pau, où Henri IV a été
+nourri.]
+
+Il n'est pas sans intérêt de donner quelques détails biographiques sur
+un sculpteur que _Lapérouse_ et _Henri IV_ achèvent de mettre en
+évidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalisé Français
+depuis longues années. Né à Carrare, en 1791, il y remporta le second
+grand prix en 1809. Il étudia à Paris sous la direction de M. Bosio, et
+se fit remarquer, en 1817, par un _jeune discobole prêt à lancer son
+disque_: il obtint la médaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et
+deux statues, que le livret indique en ces termes: «L'Amour,
+s'approchant du lit de Psyché, entend soupirer cette, nymphe,» groupe en
+marbre.--Montesquieu méditant sur _l'Esprit des Lois_,--Henri IV, statue
+commandée par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince,
+n'étant encore que roi de Navarre, manifeste à ses sujets le projet du
+reconquérir le trône de ses ancêtres; il les engage à se réunir autour
+de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clémence, et la main
+gauche, portée sur son sabre, est l'emblème de sa puissance.
+
+_L'Amour s'approchant du lit de Psyché_ est au Luxembourg, le _Henri
+IV_ à Nérac, et le _Montesquieu_ au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous
+connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, répartis en
+divers édifices: à Saint-Étienne-du-Mont, _la Vierge tenant
+l'Enfant-Jésus_; à Grenoble, _Bayard mourant_, statue en bronze; dans la
+salle d'exposition des sculptures, au Louvre, _Hercule retirant de la
+mer le corps d'Icare_; à Versailles, _Hugues Capet_, statue en marbre;
+_Jean Boucicault_ et _Jacques de Bourbon_, en plâtre; à la Madeleine,
+_saint Vincent de Paule_ et _saint Michel_.
+
+La fête de Pau a été une ovation pour cet honorable statuaire, que le
+préfet avait officiellement invité à y assister. Le duc de Montpensier
+s'est fait présenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualité
+d'architecte de la ville, a coopéré à l'érection du monument.
+
+
+
+De la Médecine chez les Arabes (3).
+
+ [Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais _sur
+ les Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en
+ Afrique._]
+
+Malgré le fatalisme inhérent à leur religion, les Arabes accordent une
+grande confiance à la médecine; et c'est à tort que, certains auteurs
+ont avancé que les musulmans craignaient de tenter la divinité, en
+croyant à l'art de guérir.
+
+Les bains sont la panacée universelle des indigènes de l'Algérie; ils
+les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'âge et le
+tempérament des malades.
+
+L'application du feu joue un grand rôle dans leur thérapeutique
+chirurgicale; c'est à l'aide de ce moyen violent qu'ils prétendent
+guérir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des
+maladies d'estomac.
+
+Pour les blessures d'armes à feu, ils rougissent à blanc un anneau ou
+bague de fer qu'on applique à l'orifice de la plaie, et s'établit ainsi
+une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction
+de l'air devient difficile, et la guérison est très-prompte.
+
+Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des
+articulations, leur médecine n'est pas moins violente.
+
+M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait
+suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le
+général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs
+d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier
+tout _foulé, broyé_, et on le fit transporter sans connaissance dans une
+tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé
+mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas
+peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit
+qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident,
+lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des
+membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les
+brûlures avec la teinture du _henné_, espèce de solution astringente du
+_Lausonia inermis_ dont les indigènes se servent pour donner une teinte
+jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes.
+C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si
+prompte et si merveilleuse.
+
+On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent
+pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs
+ancêtres.
+
+L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une
+peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des
+trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit
+une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme
+ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de
+bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse,
+quelquefois de terre glaise et de filasse.
+
+L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est
+une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient
+déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était
+de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui,
+en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un
+morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière;
+la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure
+rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et
+la guérison était plus on moins complète.
+
+Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise
+dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier
+se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique
+à la potasse caustique.
+
+Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en
+faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec
+plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à
+ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors.
+
+Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les
+thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de
+la médecine parmi les habitants des ville».
+
+Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures
+aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec
+la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme
+nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère
+brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre,
+d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme
+celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce
+genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les
+tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de
+manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue,
+ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour
+faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les
+incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce
+d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache
+un mouchoir.
+
+Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses
+d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent
+la fièvre.
+
+Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la
+ruse nécessaires à un guerrier maraudeur.
+
+La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée
+au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les
+moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous
+voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière
+thérapeutique des indignes des douers.
+
+Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne,
+l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette
+multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature
+de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte
+de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à
+ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours
+de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants
+qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à
+vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de
+quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la
+coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il
+semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec
+une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des
+indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un
+état civil en règle.
+
+L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en
+Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher,
+s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une
+corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone,
+placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette
+pliée en long.
+
+Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la
+médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même
+avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait
+cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et
+d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle,
+d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui,
+les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent
+qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le
+préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et
+compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton
+fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil
+pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et
+celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un
+oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement,
+en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les
+compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est
+fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.
+
+Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins
+être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire
+une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie;
+car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état
+d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique
+n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens,
+d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de
+l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en
+outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la
+maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement
+usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux
+encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de
+l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des
+conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.
+
+Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui
+ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des
+indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après
+avaient l'ordonnance _pendue au cou_ comme un scapulaire, on bien
+religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage
+des médicaments présents.
+
+Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de
+l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de
+leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité
+complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette
+de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des
+personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les
+employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen,
+Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil
+gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front,
+autour de la corde en poil de chameau, _quatorze_ amulettes en peau de
+la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés
+magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes
+cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table
+pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs
+croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les
+miracles de la sorcellerie.
+
+Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette
+traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:
+
+On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit
+propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»
+
+Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est
+supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du
+nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une
+révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu
+avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à
+quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la
+plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs
+cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever
+la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière
+derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient
+pas.»
+
+Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne
+pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée
+à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu,
+par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en
+Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien
+difficile d'offrir un sens complet.
+
+Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à
+droite, sont ce qu'on appelle du nom de _carrés magiques_. Il en est
+parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la
+science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines
+de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des
+lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets
+hébreu et grec, ont une valeur numérale.
+
+Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres [arabe] ou 492,
+[arabe] ou 357 et [arabe] ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf
+unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le
+calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se
+rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à
+marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a [arabe] ou
+8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche,
+présente une progression arithmétique. Le groupe [arabe] 8642 est
+précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété
+quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages
+de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume
+de mon ouvrage intitulé: _Monuments arabes, persans et turcs du cabinet
+de M. le duc de Blacas._»
+
+Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts,
+coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux
+est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas _l'ordonnance_ ne
+vaut que six sous.
+
+A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont
+les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès,
+d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont
+illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays?
+
+La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que
+quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète,
+ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne
+désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces
+pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient
+beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas
+transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez
+des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société.
+N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se
+préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une
+peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères
+grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par
+Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était
+la peau d'un enfant égorgé.
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui
+circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un.--Non, dit l'autre.--J'en
+suis sûr.--J'en ai la certitude.--Je le tiens d'une source
+authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle
+sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son
+yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra,--Elle
+visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne
+verrai rien du tout.
+
+Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs;
+mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout
+ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le
+grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords
+de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y
+apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible.
+
+Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans
+doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout
+temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les
+nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire;
+cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa
+porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui
+se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage.
+Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine
+étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et
+aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne
+ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique
+avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur
+son compte.
+
+Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre
+n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout
+spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne
+s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant
+pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène
+du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce
+dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant
+à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup,
+c'était le moindre de ses soucis.
+
+Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique
+galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de
+chevalerie? est-ce rancune?
+
+Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise,
+que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont
+toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre
+volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui
+sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus
+d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de
+l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se
+rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y
+eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a
+surnommé le _paradis des femmes_, ne se serait pas changé en enfer tout
+exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur
+ses _belles dents blanches_ et jusqu'à sa _robe puce_, son _chapeau de
+paille_, ses _rubans jaunes_ et sa _plume d'autruche_.
+
+Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et
+certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement.
+Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer
+vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage
+suffisante et suffisamment agréable?
+
+Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du
+mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère
+et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus
+sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans,
+ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on
+a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent
+de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a
+pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine
+d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire
+tenace.
+
+Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est
+neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni
+l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise,
+même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au
+coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un
+douloureux saisissement?
+
+Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles
+qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de
+soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues
+royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de
+nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas
+un mot:
+
+Le flot les apporta, et le flot les remporte!
+
+Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de
+s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié
+extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans
+garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque
+toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et
+celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les
+peuples se souviennent.
+
+Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux
+frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien
+petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe
+d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde
+civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine
+Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le
+théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une
+part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire
+moins d'étalage.
+
+Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute
+de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont
+proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté
+Britannique.
+
+Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son
+vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique
+parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades
+de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon
+Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que
+M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M.
+Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie
+royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se
+plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson,
+ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M.
+Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou
+l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée
+sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants:
+«Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»
+
+M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et
+la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit
+déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville,
+ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette
+formule, _pour le service du roi_, n'est d'ordinaire employée que pour
+les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se
+faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le
+tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos
+d'Arnal et des _Cabinets particuliers_; c'est une déviation un peu forte
+de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est
+rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et
+aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis
+longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.
+
+Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du
+débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le
+cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là
+depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des
+jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons
+baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient
+accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à
+l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux,
+apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit
+sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau,
+puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien
+qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé
+aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui
+parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des _holà!_ partirent de
+tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans
+le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au
+vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il
+le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en
+ces termes;
+
+LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.
+
+LE GENDARME.--Dans ce costume?
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.
+
+LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un
+peu trop négligé, mon vieux!
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
+
+LE GENDARME.--M. le maire le défend.
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
+
+LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits
+anges.
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
+
+LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.
+
+LE MATELOT.--Moà vôloir...
+
+LE GENDARME.--Finirez-vous?
+
+LE MATELOT. _se débattant_.--Goddam! Moà pas Français, no French!
+
+LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes
+encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se
+mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...
+
+--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour
+baigner moà, never, never!
+
+Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire
+d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.
+
+--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont
+l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont
+tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police.
+Ces misérables sont désignés sous le nom d'_endormeurs_; c'est aussi à
+ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent
+principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard
+extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus
+déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la
+unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent
+à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une
+proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail
+vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui
+parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en
+tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le
+premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans
+quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et
+les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le
+cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre
+narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond.
+Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a
+volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent.
+Puis, cours après, mon pauvre diable!
+
+[Illustration: La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre
+dans le canot du brick Marie-Amélie.]
+
+[Illustration: Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.]
+
+[Illustration: Matelot du yacht _Victoria and Albert_.]
+
+La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons
+bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec
+M. le procureur du roi.
+
+Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est
+excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs
+farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup
+même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins.
+L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous
+tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à
+la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un
+endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème
+ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin
+faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.
+
+Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu
+sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et
+par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs
+en toge et en bonnet carré!
+
+--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne
+compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au
+monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à
+l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux
+délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes
+d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase,
+n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté
+de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la
+déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue
+l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.
+
+On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en
+ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont
+tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un
+prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux
+sous: M. le duc de Brunswick!
+
+Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la
+barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la
+grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis
+marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable
+galette par un long circuit.
+
+Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette
+merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois
+ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur,
+éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard
+son représentant.
+
+Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même.
+Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa
+denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de
+pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de
+lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais
+personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le
+marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a
+pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là,
+et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!
+
+--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle
+Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais
+point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques
+filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle
+Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin,
+M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les
+Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.
+
+[Illustration: Lord Aberdeen.]
+
+Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don
+Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute
+cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant
+sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche
+sainte le trou du souffleur.
+
+--Nous avons fait dernièrement au _Don Pasquale_ de Donizetti un cadeau
+que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant
+ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne
+sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait
+ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à _Don Pasquale_, c'était aux
+Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que
+nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune;
+Vienne s'était conduite pour _Don Pasquale_ en ville musicale qu'elle
+est, et _Don Pasquale_ l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je
+vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel
+ouvrage.
+
+La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et,
+depuis, _Don Pasquale_ a fait son tour de France escorté de bravos.
+
+Bon augure pour le _Don Sébastien_ que l'Opéra nous prépare à grands
+frais, et pour la _Maria di Rohan_ qui charmera bientôt les dilettanti
+de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du
+succès; Vienne, en saluant dernièrement _Maria_ avec enthousiasme, a
+regagné l'avance que nous avions prise pour _Don Pasquale_: Paris et
+Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!
+
+--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en
+parler _de visu_, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne,
+il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si
+l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer
+aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant
+daguerréotype sera _l'Illustration_. Et ce n'est pas une vaine promesse
+que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le
+portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que _l'Illustration_ a
+l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton
+aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le
+voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.
+
+Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi,
+pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la
+fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une
+reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon
+et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre
+en sont cause.
+
+Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des
+simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en
+jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.
+
+La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré
+la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non
+pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce
+qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?
+
+[Illustration: La reine Victoria.]
+
+[Illustration: Le prince Albert.]
+
+A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du
+prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous
+garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes:
+il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son
+emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui
+peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.
+
+Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus
+nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences
+qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord
+Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour
+l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne
+vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.
+
+Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille
+des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu
+deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies,
+sous la présidence de Wellington.
+
+Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième
+comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un
+conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société
+des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.
+
+Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première
+fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille
+de l'honorable J. Douglas.
+
+Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu
+recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement _un lion_. Son
+vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est
+rarement neuf.
+
+Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le
+dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme
+calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine
+sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les
+affaires.
+
+Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à
+l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce
+le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter
+là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le
+gendarme n'a point à intervenir.
+
+_Item_ deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la
+reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.
+
+Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire
+prendre, patience; _l'Illustration_ te réserve d'autres dessins pour la
+semaine prochaine. Au revoir!
+
+[Illustration.]
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Romanciers contemporains.
+
+CHARLES DICKENS.
+
+[Illustration.]
+
+C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de
+répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le
+lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière
+page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le
+plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il
+aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le
+défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de
+l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces
+vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous
+l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain
+vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque
+passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.
+
+Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la
+souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant,
+les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les
+monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent
+tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami
+sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices,
+stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre
+complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la
+misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native,
+l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des
+métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans
+l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant
+et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent
+tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs.
+Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui
+ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur,
+comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des
+fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat
+étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous
+rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.
+
+Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles
+demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant
+microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une
+blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail,
+la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et
+du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un
+fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et
+égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses
+du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir
+dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et
+Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans
+l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.
+
+Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans
+un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant,
+habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs
+fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se
+fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez,
+entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur,
+de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste,
+de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses
+amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois
+_clubiste_ de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à
+mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler
+sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter
+la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités
+de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur?
+Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même
+n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de
+l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses
+touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes
+détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la
+caricature l'intérêt de la vie du roman.
+
+A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve
+plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui
+s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là
+nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme
+de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le
+lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une
+catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions
+exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but,
+et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver.
+Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites
+l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés,
+conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à
+considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force
+nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la
+littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi
+variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?
+
+Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une
+disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son
+dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les
+critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire.
+Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant
+Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les
+moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué
+d'une si perçante et si fine observation.
+
+TRAVERSÉE
+DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR
+MARK TAPLEY.
+SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.
+
+La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus
+profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du
+foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin
+des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que
+venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir,
+portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe
+funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes.
+Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant
+la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour
+écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et
+repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.
+
+Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les
+éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles
+régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à
+leurs terribles jeux?
+
+Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur
+l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent,
+tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs
+de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots
+écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles
+accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là,
+dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent,
+guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus
+furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une
+tourbillonnante rage.
+
+En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes
+vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient
+l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes
+fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague,
+lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent
+la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien
+de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent
+obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix
+de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un
+vaisseau!» vient dominer la tempête.
+
+La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs
+tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots
+recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour
+se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux,
+chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié:
+«un vaisseau!»
+
+Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent
+l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que
+l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se
+poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se
+dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a
+contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le
+vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il
+chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers
+endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à
+craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe
+sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!
+
+An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble
+serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un
+sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à
+l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il
+faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il
+s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une
+soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et,
+admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent
+les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons
+qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le
+remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.
+
+«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le
+tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est
+pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout
+sur ma tête!
+
+--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard
+des _amures_(4), grommela un homme du fond de sa cabane(5).
+
+ [Note 4: _Amures_, cordages qui tiennent la voile en la rattachant
+ du côté d'où vient le vent.]
+
+ [Note 5: _Cabanes_, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre
+ tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et
+ aux passagers de seconde classe.]
+
+--En regard de quoi?» demanda Mark.
+
+L'homme répéta son observation.
+
+«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la
+carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne
+risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez
+m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête
+sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un
+vaisseau.»
+
+L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la
+couverture sur sa tête.
+
+«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de
+toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer.
+Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas
+d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie
+furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du
+pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche
+de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!
+
+--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.
+
+--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine
+de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je
+suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les
+jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se
+rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer
+dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins.
+Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de
+par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?
+
+--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la
+pitoyable vie!
+
+--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa
+tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a
+plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y
+maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur
+idem.»
+
+Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne
+humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw,
+n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du
+s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère
+assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse,
+étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes,
+d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est
+guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse,
+comme il arrive dans l'avant du _Screw_, à chaque traversée de
+l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent
+sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute
+propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus
+seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un
+encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait,
+tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui,
+et ses esprits s'exaltèrent en proportion.
+
+Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais,
+tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants
+effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait
+la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille
+dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de
+maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une
+longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et
+pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de
+plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que
+nombre de salles de bal.
+
+L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure
+éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur
+l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine
+moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une
+pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis
+qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper
+autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un
+troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés
+à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils
+eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être
+jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants,
+s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on
+aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates
+organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans
+son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de
+lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit
+pleureur.
+
+«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses
+trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement
+les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi
+vite une de mes jeunes pratiques.
+
+--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler
+de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.
+
+«Juste! reprit Mark; _elle_ va le faire. Voilà la vraie division du
+travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare
+notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde
+sait laver le nez, à un marmot.»
+
+La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de
+Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les
+nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et
+d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et
+s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par
+l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un
+juron inarticulé.
+
+«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de
+l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un
+perruquier de profession.
+
+«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.
+
+--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de
+quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur:
+c'est bien dur pour elle.
+
+--Dur! quoi?
+
+--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras
+d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour
+rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark
+Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus
+d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les
+yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!
+
+--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?
+
+--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit
+Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car
+elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas
+qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en
+débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du _Chansonnier des
+Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,_
+elle est capable de tomber roide morte.
+
+--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme
+a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie
+sauvage?» s'écria Martin.
+
+Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long
+dans sa cabane, et reprit tranquillement:
+
+«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait
+deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en
+son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est
+étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait.
+Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer
+autrement.»
+
+Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer
+davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui
+avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation,
+apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce
+dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le
+service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de
+fer-blanc et un pot à barbe de même métal.
+
+Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins
+autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension
+toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque
+embardée(6)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se
+montrer _fort_ en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de
+la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour
+s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se
+trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où
+il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours
+ordinaire des choses.
+
+ [Note 6: _Embardée_, secousse donnée aux navires à chaque
+ mouvement qu'on imprime au gouvernail.]
+
+A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa
+gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose
+eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus
+frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à
+toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était
+mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel
+obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait
+traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine
+d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier,
+n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se
+trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait
+tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou
+point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à
+s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver
+quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les
+tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de _grog_. C'était
+lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la
+provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles
+surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore,
+entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille,
+chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait
+des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays;
+lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de
+l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer,
+ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une
+main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité
+commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et
+que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les
+nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et
+l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait
+Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes
+de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus
+fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant
+chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé
+d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit
+popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et
+excellent voilier, _le Screw_. L'admiration générale finit même par
+monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à
+s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer
+vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils
+encouragements.
+
+«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant
+vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande
+différence entre l'auberge du _Dragon_ et la cabine du _Screw_. Jamais,
+à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur;
+c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!
+
+--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui
+ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?
+
+--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le
+vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce
+qui n'est pas trop dire.
+
+--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.
+
+--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous
+en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.
+
+--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se
+promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant
+emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la
+tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en
+trouverais mieux, en vérité!
+
+--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme
+il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble
+qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air
+frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de
+l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez
+sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me
+semblerait.
+
+--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort
+mal, répliqua Martin.
+
+--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne
+humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.
+
+--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé
+sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché
+ici?
+
+--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.
+
+--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter
+sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici,
+parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs
+jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable
+passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux
+cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde
+déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon
+passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre;
+je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?
+
+--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous
+prissiez la chose si fort à coeur.
+
+--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son
+maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte
+rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose
+aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne
+présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui
+souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et
+Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un
+regard fixe et profond.
+
+Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha
+sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut
+son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos,
+reprenant son livre et disant:
+
+«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens
+de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la
+comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible
+et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre
+voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses
+enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière.
+Dépêchez, et vous serez un bon diable.»
+
+Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec
+zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus
+d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite
+à conserver sa gaieté à bord du _Screw_ qu'il ne l'avait supposé. Et, ce
+qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à
+terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer
+partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à
+propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient
+allusion.
+
+Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions
+sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York,
+circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un
+oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et
+la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait
+comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à
+embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient
+faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du
+reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins
+nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en
+majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui
+s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller
+bien, et les bien portants allaient mieux.
+
+Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses
+fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et
+brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de
+cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son
+nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit
+aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses
+poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté,
+«mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des
+circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement
+soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la
+clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de
+l'homme, fredonnait perpétuellement _la Marseillaise_; bref, une même
+sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était
+proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à
+bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée
+du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.
+
+Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus
+qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le
+chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils
+eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce
+qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en
+souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui
+avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce
+qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et
+vieux manteau.
+
+Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se
+mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait
+assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque
+vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des
+collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate,
+avec ses maisons éparses sur la rive.
+
+«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la
+terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me
+sera bonne après tant d'eau!»
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.
+
+CHAPITRE VI.
+
+UNE IMPRUDENCE.
+
+QUAND ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340.
+Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après
+une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les
+avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres
+traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner
+dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les
+interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles,
+il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en
+machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité
+naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se
+grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque
+périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une
+conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la
+chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit
+qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des
+espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement
+appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels
+sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent
+suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je
+saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance,
+en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»
+
+Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à
+ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient
+montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et
+avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les
+pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des
+nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir
+Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a
+toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand
+que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve
+de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant:
+«S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent
+d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se
+donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué
+de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs
+pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il
+laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur
+Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient
+entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement
+dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui
+n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de
+jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent
+parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable
+lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris,
+en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance,
+grossissait la nouvelle de quelque invention.
+
+[Illustration.]
+
+Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations
+de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare
+qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration
+était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait
+péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant
+au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et
+persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis
+pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.»
+Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort
+aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait
+fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses
+amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano
+Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge,
+depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans
+son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques
+d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix
+mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des
+miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour
+faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les
+divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur
+étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés,
+des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine.
+Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les
+rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des
+Éperonniers.
+
+Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement,
+se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des
+boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La
+cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante
+respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le
+frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu
+de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les
+chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille
+d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune
+fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans
+et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en
+trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces
+épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à
+lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés,
+de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres
+du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare
+contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour
+employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui,
+traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les
+étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à
+l'immortalité.
+
+[Illustration.]
+
+Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le
+prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de
+fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait
+rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces
+achats pourrait venir bien vite.
+
+Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique
+four au pain blanc, fameux sous le nom de _prestin della rosa_, on
+voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le
+père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande
+fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son
+père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces
+qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux
+améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son
+métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la
+mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition:
+«Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus
+long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces
+gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses
+effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres
+étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage
+des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche,
+observateur entêté des antiques coutumes.
+
+Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le
+soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un
+morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son
+travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir
+déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait
+bientôt prendre fin.
+
+«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas
+l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou
+sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps
+où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail!
+quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier;
+ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois
+contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils
+auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et
+de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui
+la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là
+n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la
+paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour
+les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer
+boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.
+
+--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.
+
+--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir
+une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à
+qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est
+là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit,
+on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour
+tout le monde.»
+
+Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien!
+ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en
+ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je
+vous le promets.
+
+--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours
+été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux
+miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui
+êtes de nos pratiques.»
+
+[Illustration:]
+
+Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son
+béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les
+mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses
+espérances.
+
+Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de
+semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo
+comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu
+public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient
+autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient
+autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait
+bouleverser le gouvernement de fond en comble.
+
+On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient
+dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour
+successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est
+à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en
+pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et
+Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues,
+alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors...
+quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle
+universelle félicité!
+
+Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité,
+Alpinolo entra dans le _Roletto Nuovo_, que nous appelons aujourd'hui la
+place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront
+arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des
+styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et
+des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque
+Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.
+
+L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés
+d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple
+libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre
+de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils
+bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq
+rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une
+s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme,
+la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des
+orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite
+Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et
+la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns
+et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le
+podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les
+hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le
+mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait
+une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert
+où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il
+convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait
+la cité.
+
+[Illustration.]
+
+Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous
+reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la
+Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement
+décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse
+de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une
+mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les
+loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents
+ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des
+Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii,
+commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de
+carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries
+superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet
+supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six
+principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le
+milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une
+truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la
+ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom
+d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement
+nommée _Parlera_, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour
+proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour
+écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des
+marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui
+passe et repasse lentement devant et derrière les canons.
+
+[Illustration.]
+
+A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns
+marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les
+autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de
+Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des
+miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre
+en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire,
+de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et
+du _saurechetto_ attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant
+autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse
+histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes
+sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en
+prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un
+charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il
+décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient
+les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient
+rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues,
+se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite
+d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on
+découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna
+au feu.
+
+Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein
+d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a
+sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a
+creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y
+mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les
+musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez
+juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée
+sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent
+les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont
+ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les
+avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se
+promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au
+fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des
+miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur
+le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient,
+pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite,
+avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci
+sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors
+éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un
+instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais
+plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de
+Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il
+l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans
+les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez,
+d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame
+Marguerite?
+
+--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre
+avec une froide ironie.
+
+Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il,
+je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était
+pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.
+
+--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit
+de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses
+générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu
+t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes
+vanteries.
+
+--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont
+point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en
+vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le
+seront pas longtemps.»
+
+Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le
+diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent
+bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient
+leurs paroles.»
+
+On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses
+expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il
+caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un
+coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient
+point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la
+bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances
+ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent,
+quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un
+effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui
+ballent la pierre pour la faire jaillir.
+
+--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de
+souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple.
+Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur
+la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs
+généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux
+de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans
+les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire
+gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil
+à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses
+droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en
+vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien,
+Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté
+un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux
+comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour
+la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire
+démanger plus vivement la peau.
+
+--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au
+contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à
+Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec
+Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne.
+Cela te suffit-il? es-tu convaincu?
+
+--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es
+bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura
+donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te
+faire chanter...
+
+--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu.
+Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis
+qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à
+Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y
+a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé.
+L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...»
+Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais
+l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:
+
+«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui
+les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...
+
+--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que
+le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a
+raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de
+Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la
+main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait
+pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la
+folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»
+
+[Illustration.]
+
+Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt
+par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient
+Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène
+des salles _parlantes_. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à
+Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale
+de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal
+de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce
+qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer
+une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une
+diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement
+l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que
+quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur
+conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale
+écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.
+
+Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire,
+était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre
+deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles
+étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait
+ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et
+réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne
+pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui,
+entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était
+impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un
+soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant
+éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour
+deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure
+avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe
+amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des
+nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le
+reconnaître?
+
+--Non, répondit Alpinolo.
+
+Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir
+perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence
+que toi. A qui as-tu parlé?»
+
+Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences
+et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une
+parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?
+
+--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière
+soirée.
+
+--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez
+de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les
+jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme
+toi et moi?
+
+--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas
+fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et
+que le seigneur de Castelletto?
+
+--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race!
+pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir
+avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la
+province.
+
+--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de
+Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»
+
+Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour
+des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi
+d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité,
+et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se
+dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à
+qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la
+plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos
+lecteurs ce qu'était ce misérable.
+
+Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le
+Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en
+1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux
+Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune,
+sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la
+solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de
+bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la
+seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait
+dans ses rêves ambitieux.
+
+[Illustration.]
+
+Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient
+pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par
+eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice,
+mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un
+insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans
+son coeur une effroyable haine.
+
+Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le
+pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir
+son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui
+pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne
+franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps
+d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses
+qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de
+Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait
+vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le
+commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant
+Ramengo. Cela se passait en 1322.
+
+Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une
+de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été
+punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause
+des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette
+famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de
+ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils
+unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et
+venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne
+restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune
+Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore
+plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia
+avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin
+d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui
+s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco
+Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du
+même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux
+sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour
+les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des
+discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait
+partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la
+traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance
+pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si
+empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une
+générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.
+
+[Illustration.]
+
+Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour,
+qui enfante tant d'actions généreuses, que de l'appliquer aux sentiments
+qu'éprouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des
+moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voilà ce qu'il voyait
+là où les jeunes gens de son âge ne voient que passion, fantômes
+brillants et plaisirs. S'élever au-dessus de la bassesse de sa
+naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans
+les emplois et à la cour, c'était l'unique but de ses actions. Il avait
+vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se décider tantôt
+pour les Visconti, tantôt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des
+premiers parût alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du
+hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti
+dans le temps même de leur puissance, c'était un rêve que l'imagination
+pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle
+espérance. Il était beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des
+Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur
+reconnaissance l'homme qui n'aurait pas dédaigné de s'unir à eux
+lorsqu'ils étaient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point
+changer, Rosalia était trop obscure et trop délaissée pour qu'un mariage
+avec elle inspirât ni jalousie ni soupçon de la part d'un serviteur des
+Visconti; et si ceux-ci venaient à être renversés, non-seulement elle
+serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage,
+mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des
+Torriani triomphants. Il s'était en outre aperçu de l'affection de
+Pusterla pour Rosalia, et il était de ceux qui ne croyaient point à
+l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre
+Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'idée de
+supplanter son jeune capitaine auprès de sa maîtresse. Il demanda donc
+la main de Rosalia à des parents éloignés à qui la garde de la jeune
+fille était confiée. Pour se décharger d'un fardeau, pour trouver un
+appui, et dans l'espoir de faire cesser les persécutions dont Giroldello
+était l'objet, ils consentirent à ce mariage. Lorsqu'il se conclut,
+Franciscolo pourvut généreusement à toutes les dépenses; mais les
+soupçons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son
+aversion s'en accrut.
+
+Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore à la plupart
+des jeunes filles ne fut informée de ce projet que lorsqu'il fut arrêté.
+Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa
+bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie à lui par un lien que la
+mort seule pouvait rompre, elle fis ses délices de son devoir, et,
+heureuse de trouver un objet à cette flamme intérieure qui s'était
+jusqu'alors alimentée d'elle-même, elle aima son mari avec toute
+l'impétuosité d'une première passion.
+
+Ramengo lui-même, quelque grossière que fut son âme, ne put s'empêcher
+d'abord d'aimer cette vierge ingénue dont il avait fait sa femme. Il
+goûta un moment les douceurs d'une affection partagée, et pensa même un
+moment à mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.
+
+Mais ses vertueux élans ne furent pas de longue durée Bizarre, inégal,
+capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mêlèrent bientôt de
+brutalité et de colère. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir,
+il s'en excitait à les aggraver. Loin de faire un mérite à Rosalia de la
+divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience
+lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers
+soupçons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la
+justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia
+sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette âme ingénue et
+passionnée, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'était avec ce chaleureux
+accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo
+ordonna sévèrement à sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa
+maison sous aucun prétexte, et lui imposa en même temps de se garder de
+laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'était la jeter dans cet
+abîme de duplicité et de détours où les âmes loyales trouvent le plus
+cruel supplice. Ses tortures n'échappaient point à Ramengo, qui en
+sentait croître sa barbare défiance.
+
+[Illustration.]
+
+Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remportée par les Visconti, ruina
+de fond en comble le espérances des Torriani et dispersa leurs
+partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels persécuteurs.
+Rosalia, qui avait cru que les prières auraient quelque pouvoir sur son
+mari, osa intercéder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de
+Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante
+Rosalia. Comme elle était désormais inutile à sa fortune, il la prit en
+dégoût et s'en serait volontiers défait par un crime, s'il eût pu
+espérer de le cacher à tous les yeux, et vaincre le reste de pitié dont
+les coeurs les plus barbares ne peuvent se défendre au moment d'immoler
+un innocent.
+
+
+
+Modes.
+
+[Illustration.]
+
+A cette époque de morte-saison, constatons moins les derniers caprices
+de la mode d'été qui déjà décline et dont le règne expirera dans
+quelques semaines. Les vacances sont l'occasion de nouvelles toilettes;
+on fait surtout provision de chapeaux; il faut avoir un chapeau de
+paille arrangé simplement, qui puisse résister au vent et à la rosée; un
+autre frais et gracieux comme le riant jardin dans lequel on se promène;
+il en faut encore pour le soir, qui aient toute la légèreté et la
+coquetterie des coiffures d'assemblées. Aussi madame A... envoie-t-elle
+aux élégantes qui ont l'habitude de se fier à son bon goût des chapeaux
+différents, depuis le plus simple jusqu'à la capote de gaze bouillonnée
+où s'entrelacent de légères branches de fleurs..
+
+Ainsi que nous l'avons dit, les robes de soie se garnissent le plus
+souvent en tablier: le modèle que donne notre gravure a beaucoup de
+succès; les biais qui ornent la jupe et le corsage sont festonnés en
+soie de la couleur de la robe.
+
+On fait encore des robes en barège; les corsages sont demi-décolletés,
+soit à revers avec un fichu plissé à jabot, soit froncés sur un poignet,
+à la Lucrèce; alors les fichus es mettent en dessus; ils sont pour la
+plupart brodés en semé à pois ou grains d'orge, et entourés d'une
+garniture festonnée. Les mantelets à gros pois avec une garniture de
+mousseline plissée à la vieille, sont très en faveur: on passe un ruban
+dans les bouillons du milieu et quelquefois dans le petit ourlet qui
+borde la garniture tuyautée.
+
+En fait de modes agréables et nouvelles à exécuter soi-même, nous
+citerons les canezons de batiste brodée en soutache de fil d'Écosse;
+fine et bien faite, son application produit l'effet d'une broderie en
+relief; puis, les mitaines longues au crochet en soie noire ou de
+couleur foncée, que sont terminées en haut par un dessin or et soie
+nuancée faisant l'effet d'un bracelet; une frange en feston et des
+glands complètent cet ornement, qui se retrouve autour du pouce et
+autour de la main; ces mitaines faciles et promptes à exécuter,
+s'appellent des mitaines algériennes.
+
+Mais l'ouvrage toujours en grande vogue, c'est la tapisserie, surtout
+les bandes mêlées au velours pour composer fauteuils rideaux et
+portières, ou entourer un tapis de table à fond de velours uni.
+
+
+
+AMUSEMENT DES SCIENCES
+
+SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER
+
+NUMÉRO.
+
+I. Prenez une boîte de forme à peu près cubique. Dans la figure, nous
+supposons que l'une des faces latérales soit enlevée pour laisser voir
+l'intérieur de la boîte A B C D. Placez dans l'intérieur et vers le bas
+de cette boîte un plan légèrement incliné H G D C, sur la surface duquel
+vous aurez tracé une rainure curviligne et en zigzag, assez large et
+assesz profonde pour qu'une balle de plomb puisse rouler et descendre
+tout au long. H G F I est un miroir incliné. Enfin M est une ouverture
+pratiquée à la face opposée de telle manière qu'en y mettant l'oeil on
+ne puisse pas voir le plan incliné H D, mais seulement le miroir.
+D'après les positions respectives de l'oeil, du plan incliné et du
+miroir, l'image de ce plan sera presque verticale, et un corps qui
+roulera de G en C le long de la rainure, paraîtra monter en suivant une
+route ondulée de G en L. L'illusion pourra être parfaite si le miroir
+est bien net et si le jour est bien ménagé à l'intérieur de la boîte.
+
+[Illustration.]
+
+Il L'énoncé du problème est tiré de l'anthologie grecque, dont nous
+avons déjà parlé, et a été traduit en vers latins par le savant Bachet
+de Miziriac, qui a inséré ces vers dans une note de son édition de
+Diophante:
+
+ Aurea mala ferunt Charites, aequalia cuisque
+ Mala insunt calatho; Musarum his obvia turba
+ Mala petunt, Charites cunetis aequalia donant;
+ Tune aequalia haec contingit habere, novemque.
+ Hic quantum dederint, numerus sit ut omnibus idem?
+
+Le moindre nombre d'oranges qui satisfasse à la question est 12, car en
+supposant que chaque Grâce en eût donné une à chaque muse, elles se
+trouveront en avoir chacune trois, et il en restera trois à chaque
+Grâce.
+
+Tous les multiples de 12, tels que 24, 36, 48, etc. satisferont
+également à la question; et après la distribution faite, chacune des
+Grâces et des Muses en eût eu 6, ou 9, ou 18, etc.; en un mot, le
+multiple correspondant de 3.
+
+NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
+
+I. Un lion de bronze, placé sur le bassin d'une fontaine, peut jeter
+l'eau par la gueule, par les yeux, par le pied droit. S'il jette l'eau
+par la gueule, il remplira le bassin en six heures: s'il la jette par
+l'oeil droit, il la remplira en deux jours; la jetant par l'oeil gauche,
+il la remplirait en trois; enfin en la jetant par le pied, il la
+remplira en quatre jours. En combien de temps le bassin sera-t-il
+rempli, lorsque l'eau sortira à la fois par toutes ces ouverture?
+
+II. Sur le bord d'une rivière se trouvent un loup, une chèvre et un
+choux: il n'y a qu'un bateau si petit, que le batelier seul et l'un
+d'eux peuvent y tenir. Il est question de les passer de sorte que le
+loup ne fasse aucun mal à la chèvre, ni la chèvre au chou.
+
+
+III. Mesurer une hauteur verticale inaccessible, même par le pied, au
+moyen de son ombre.
+
+
+
+La voiture de mariage de l'empereur du Brésil.
+
+[Illustration.]
+
+Cette voiture, commandée par l'empereur du Brésil à l'occasion de son
+mariage, sort des ateliers de M. Palliser, de Londres. Elle est surtout
+remarquable par son extrême légèreté unie à une grande solidité. Elle
+est peinte en vert et en jaune, et orné de filets d'or et d'argent. Les
+encadrement des glaces sont en acajou. Le mécanisme des stores, nouveau
+et ingénieux obéit aux moindres mouvements, et laisse pénétrer dans la
+proportion exacte que l'on désire, l'air et la lumière. L'intérieur est
+garni en satin blanc, et tout y est disposé de manière à ce que toutes
+les attitudes soient faciles, et que l'on y soit doucement et mollement
+porté. Sur le devant on a sculpté deux plantes, le café et le tabac,
+emblèmes de la richesse du Brésil; derrière sont des figures dorées de
+serpents et de dragons. Quoique ce travail, dans son ensemble et ses
+détails, fasse assurément honneur au carrossier anglais, et qu'il
+puisse, sous le rapport surtout de la légèreté, servir de modèle aussi
+bien à l'industrie du Brésil qu'à celle de tout autre pays, il n'est pas
+douteux qu'une voiture impériale de mariage eut été exécutée en France
+avec plus de goût encore. Il est probable que la commande est venue de
+Naples. On peut espérer que la princesse Joinville fera un peu mieux
+apprécier à son frère l'industrie française.
+
+
+
+Observations Météorologiques
+
+FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS
+
+1843--AOÛT
+
+[Tableau complexe.]
+
+
+
+RÉBUS.
+
+EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS
+
+ La sensible beauté
+ Est prompte à s'enflammer.
+
+Bon vin de Beaune et de Nuits à six sous la bouteille.
+
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843, by Various
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+Title: L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
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+Author: Various
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+Release Date: January 5, 2012 [EBook #38499]
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<div class="cont">
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+<p>L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843</p>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
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+<pre>
+ Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
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+ Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
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+<h3>SOMMAIRE.</h3>
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+<p><b>La Fête des Loges</b>. 3 septembre. <i>Gravure.</i>--<b>De l'autre côté de l'Eau</b>,
+souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--<b>Les Régates du Havre</b>. 27
+août. <i>Courses des grandes embarcations; Course des
+Baleiniers.</i>--<b>Inauguration de la Statue de Henri IV</b>, à Pau. <i>Statue de
+Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de
+Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV
+a été nourri.</i>--<b>De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris</b>, <i>La
+reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot
+royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de
+lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert.</i>--<b>Romanciers
+contemporains</b>. Charles Dickens. <i>Portrait</i>. Un chapitre de son dernier
+roman.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une
+Imprudence. <i>Dix Gravures</i>.--<b>Annonces.--Modes</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Amusements
+des sciences</b>. <i>Gravure</i>. <b>Voiture de mariage de l'empereur du Brésil</b>,
+<i>Gravure</i>.--<b>Météorologie.--Rébus</b>.</p>
+<br><br>
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+<h2>Fête des Loges</h2>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Fête des Loges.</b></p>
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+<p>Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine
+terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de
+danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante,
+plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population
+parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la
+banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent
+que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5
+inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs
+supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au
+Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais
+encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à
+l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons
+aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou
+rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le
+ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été;
+et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de
+frais abris contre la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de
+cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de
+Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une
+succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les
+rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils
+abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine
+Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins
+déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu
+du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer;
+elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations
+pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de
+l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent
+tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la
+confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre
+processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron.</p>
+
+<p>Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans,
+à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut
+des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il
+en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs
+religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour
+prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et
+fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire
+vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat.
+Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines,
+filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination
+n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le
+premier dimanche après la Saint-Fiacre.</p>
+
+<p>Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une
+colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées
+dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans
+contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et
+saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial,
+travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques,
+salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3
+septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère
+solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant
+par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres
+et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des
+omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi
+d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats
+populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de
+cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici
+l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de <i>bras-de-fer</i>; là, un <i>neveu</i>
+de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté
+qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de
+crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous
+voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un
+phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un
+côté est un manège desservi par la <i>troupe amériquaine</i>, de l'autre, un
+tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux
+d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos,
+entre la <i>cervante de Palezau</i> et le <i>grand jugement du roi Salomon</i>,
+mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres
+appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la
+paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires,
+les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin,
+et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de
+cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous
+les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.</p>
+
+<p>En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont
+seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête
+par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles
+briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux
+de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de
+se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les
+retenait captives dans leur sombre cloître!</p>
+
+<p>Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de
+la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des
+bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans
+l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons,
+Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un
+monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux
+deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide
+de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes
+sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte
+à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit,
+décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de
+branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des
+convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des
+quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes
+empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez
+ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les
+restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin
+que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais;
+on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des
+chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de
+souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières
+souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si
+vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez
+en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.</p>
+
+<p>A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons
+de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans
+un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité,
+M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce
+point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a
+employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais
+il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus
+vaste théâtre.</p>
+<br><br>
+<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2>
+
+<h3>SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.</h3>
+
+<p class="mid">(Suite.--V. t. II, p. 6.)</p>
+
+<h4>EXCURSION CRITIQUE.</h4>
+
+<p>Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans
+le <i>Roi Lear</i>: ces rochers crayeux--ces <i>chalky bourns</i>:--</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Whose high and bending head</p>
+<p class="i14"> Looks fearfully in the confined deep.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être
+conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet
+sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa
+propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne
+lorsqu'il s'écrie:</p>
+
+<p>«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle
+terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos
+pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre
+paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au
+bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou
+le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent
+sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre
+est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à
+celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui
+brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève,
+n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»</p>
+
+<p>Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la
+trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée
+d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y
+rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune <i>clown</i>,
+figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent
+germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son
+fils méconnu?</p>
+
+<p>Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette
+portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard
+aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu
+précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une
+dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur
+sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint
+un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert
+avec la volonté, dérobé le trésor de vie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> And yet I know not how conceit may rob</p>
+<p class="i14"> The treasury of life, when life itself</p>
+<p class="i14"> Yields to the theft.</p>
+</div></div>
+
+<p>Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus
+insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand
+philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de
+son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours
+conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être
+dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence,
+enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il
+souffrira sans se plaindre.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> ..........Henceforth I'll bear</p>
+<p class="i14"> Affliction, till it do cry out itself,</p>
+<p class="i14"> <i>Enough, enough</i>, and <i>die</i>.</p>
+</div></div>
+
+<h4>DANS UN OMNIBUS.</h4>
+
+<p>Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies
+vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du
+voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche
+harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les
+croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs
+groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et
+les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis
+en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette,
+tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au
+dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares
+épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes
+habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais
+que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en
+relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs
+des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres
+étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il
+n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au
+bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du
+respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.</p>
+
+<p>Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne
+du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je
+contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée
+avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle
+ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même
+chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe
+d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée,
+rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse
+gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les
+mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle
+éraillée à cothurnes.</p>
+
+<p>Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon
+ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux
+étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières
+trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses
+renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les
+honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne
+passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom,
+devant un parc ou un <i>gentleman's seat</i> sans qu'elle ne nous en fit
+connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts
+jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut
+apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au
+<i>Star-Hotel</i>,--établissement, selon elle, très-respectable.</p>
+
+<h4>MINE HOST RICHARDSON.</h4>
+
+<p>Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry,
+lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans
+lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield,
+sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à
+une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux
+rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous
+deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de
+leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la
+porte du <i>Star-Hotel</i>, nous accueillir avec la déférence à demi
+souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de
+lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée
+de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite
+fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement
+soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis
+honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au
+ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya
+poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre
+coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette
+importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand
+je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait
+exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait
+naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de
+notre campagne.</p>
+
+<p>Je l'entendis très-distinctement demander du <i>roast-beef</i>, du
+<i>stock-fisch</i> et un <i>New College pudding</i>. A chacune de ces indications,
+le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos
+ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette
+précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre
+du voyage, nous courûmes à la cathédrale.</p>
+
+<h4>SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.</h4>
+
+<p>Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du <i>Guide du
+voyageur</i> feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street.
+Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte
+(Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne <i>porta
+Prioratas</i>,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après
+coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère
+originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent
+encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et
+enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand,
+échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée
+au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des
+piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux
+plans appellent <i>Aula-Nova</i>, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne
+sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en
+partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment.
+L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances
+de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.</p>
+
+<p>Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous
+vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la
+cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui
+ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.</p>
+
+<p>Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée
+entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques
+vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses
+trois tours carrées.</p>
+
+<p>Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet
+axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à
+savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques,
+la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il
+ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes;
+l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un
+montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux
+rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins.
+Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à
+l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme
+il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans
+un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition
+après coup ne peut en altérer l'unité puissante.</p>
+
+<blockquote>Note 1: <i>Horizontalism</i>, if the expression may be used, is the
+characteristic of the Grecian.--<i>Verticalism</i> of the Gothic.--<i>Quarterly
+Review</i>, for December 1811.</blockquote>
+
+<p>La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de
+terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil
+qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la
+protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent
+autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de
+tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse
+séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de
+constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son
+calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements
+recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les
+fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre
+toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou
+plaqués en arêtes le long des flèches.</p>
+
+<p>Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la
+commence est certaine de léguer inachevée aux générations à
+venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement
+des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il
+élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas
+donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des
+détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse
+et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté;
+or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps
+et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence
+agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la
+mode, aux caprices mêmes des individus.</p>
+
+<p>Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses
+trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de
+cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi
+chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère
+chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le
+Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de
+l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel
+par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce
+prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas
+digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands
+frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui
+dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.</p>
+
+<p>Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry.
+On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des
+vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef
+et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui
+donnait son nom.</p>
+
+<blockquote>Note 2: Par le moine Gervais.--<i>Decem scriptores</i>, vol. 1295.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> A bright and glorious cherub is advanced</p>
+<p class="i14"> On this high tower like angel guardian,</p>
+<p class="i14"> That from the neighbouring sky swiftly descends,</p>
+<p class="i14"> Over this sacred place strict watch to keep.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le
+ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que
+dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées.
+Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur
+incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea,
+pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés
+de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le
+ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache,
+s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des
+colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient
+unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement
+sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les
+transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les
+transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans
+obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte
+était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le
+ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc.</p>
+
+<p>Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles
+cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art;
+mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces
+questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en
+traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée
+sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre
+pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se
+sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus,
+solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande:
+l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la
+terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez
+s'allonger peu à peu l'arceau <i>Romanesque</i>. La transition se fait
+sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la
+couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière
+partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit
+une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives
+faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques,
+l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports
+circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la
+couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes.
+Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les
+mêmes piliers où posait naguère l'arceau <i>Romanesque</i>. Vous en trouvez,
+de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio
+nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le
+rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque
+pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable <i>screen</i> qui sépare
+lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on
+l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume
+l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de
+Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit
+et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet
+essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en
+mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les
+problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière.</p>
+
+<p>Le <i>screen</i> avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous
+Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les
+transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on
+quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze
+pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut
+finie sous Henri IV.<span class="rig"> O. N.</span></p>
+
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+<br><br>
+
+<h2>Les Régates du Havre.</h2>
+
+<p class="mid">27 AOÛT.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Courses des grandes embarcations.</b></p>
+
+<p>Ce n'est que depuis peu d'années que les régates, courses d'embarcations
+à la voile ou à la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur
+origine est vénitienne, car il est d'usage immémorial, dans la
+cité-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites
+<i>peote</i> se disputent des prix de vitesse appelés <i>regates</i>. Les
+gondoliers sont habiles à cette lutte décrite avec tant de poésie par
+Fenimore Cooper dans son roman du <i>Bravo</i>. De Venise, les régates ont
+passé en Angleterre, et récemment en France, à la vive satisfaction des
+habitants du littoral.</p>
+
+<p>Les régates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus
+suivies, grâce à la position de ce port. La proximité de la
+Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilité des
+communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis
+Honfleur jusqu'à Paris. Une population flottante considérable, des
+étrangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations,
+impriment à ces régates un caractère cosmopolite qu'on rencontrerait
+difficilement ailleurs, fût-ce à Venise on à Marseille. Nous doutons que
+l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une
+lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadrée. La
+plage, qui forme un hémicycle depuis la jetée jusqu'au cap de la Hève,
+peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer
+sans limites; derrière eux, le Havre, flanqué au nord par les villas
+d'Ingouville; à droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la
+Hève; à gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui
+s'étendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a
+dans aucun port de France un site comparable à celui-ci, surtout quand
+l'amphithéâtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des
+navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des
+flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en
+panne, mouillés ça et là comme les sentinelles avancées d'un camp
+maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs
+mâtures anguleuses.</p>
+
+<p>Les régates du 27 août 1843 ont dû une solennité inaccoutumée au
+patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A
+sept heures, l'artillerie du port a salué l'entrée en rade des corvettes
+à vapeur <i>le Pluton, l'Archimède</i> et <i>le Napoléon</i>, dont la première
+portait les membres de la famille royale; ils sont descendus à terre une
+heure après, et ont été conduits par les autorités à l'église de
+Notre-Dame-de-Grâce. Puis ils ont pris place sur le dôme de la galerie
+des bains Frascati, près le pavillon aux signaux, déjà les bateaux à
+voiles qui devaient concourir étaient mouillés à leur place, les voiles
+appareillées; déjà les canots des juges commissaires couraient des
+bordées le long de la côte pour établir l'ordre entre les jouteurs.
+Aussitôt que les princes ont paru sur leur observatoire, <i>le Rôdeur</i> a
+tiré deux coups de canon, et six bateaux pontés à voile, chacun
+d'environ douze mètres de longueur à la flottaison, se sont élancés dans
+la liquide carrière; ils étaient montés par des pêcheurs du Havre et de
+Honfleur, et quelques-uns avaient encore à bord leurs chaluts parés à
+mouiller; ils avaient à décrire un orbe à peu près régulier autour des
+bouées qui servaient de limites. Ils doublèrent facilement la première
+bouée, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du
+sud-est qui les avait favorisés vint à mollir subitement. En vain ils
+poussèrent leur bordée au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les
+laissa à la merci du courant, qu'il leur était imposable de refouler.
+Pendant que les autres courses commençaient, ils demeurèrent immobiles,
+et leurs voiles battirent inutilement les mâts; on ne songeait plus à
+eux, et le calme régnait encore à terre, lorsqu'une fraîcheur, s'élevant
+du nord-est, les ramena vers leur point de départ avec tant de vitesse
+qu'on eut à peine le temps d'apprécier leur marche et leur évolution.
+<i>La Victorine</i>, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle
+avait eue constamment, arriva au but la première, suivie de près par
+<i>les Deux-Cousins</i>, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'épreuve fut
+considérée comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas,
+disait-on, conformément aux règles prescrites, doublé la troisième bouée
+au vent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Régates du Havre.--Courses des Baleiniers.</b></p>
+
+<p>Durant cette contestation, les canots à la rame, à six avirons,
+couraient parallèlement au rivage: cinq s'étaient inscrits, mais quatre
+seulement se présentèrent, et l'un d'eux, <i>l'Émulation</i>, cassa son
+gouvernail à la première bouée; la lutte s'engagea entre <i>l'Éclair, la
+Riposte</i> et <i>la Fine</i>, et, dès le début, les distances furent marquées.
+<i>L'Eclair</i>, patron Riconard aîné, gagna le premier prix de 500 fr.; le
+second, de 100 fr., fut adjugé à <i>la Riposte</i>, patron Léopold Mazerat.</p>
+
+<p>Les bateaux à voiles non pontés, courant d'abord vent arrière,
+doublèrent aisément la nouée du nord; mais comme leurs devanciers, ils
+furent longtemps retenus au large, et surpris inopinément par la brise
+du nord-ouest; cette variation plaça les derniers, ceux qui avaient
+obtenu l'avantage. <i>Le Vite</i>; qui avait dépassé les huit autres
+concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; <i>le
+Havre-et-Guadeloupe</i> prit la tête et atteignit le premier le but; <i>le
+Général-Vandamme</i> marchait le second; tous deux s'attendaient à une
+ovation, mais les juges-commissaires annulèrent la course, alléguant que
+le changement du vent, en nécessitant des combinaisons imprévues, avait
+jeté du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait
+usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouillé pour se soutenir,
+contrairement aux prohibitions établies.</p>
+
+<p>Les trois dernières courses ont eu de plus complets résultats; quatre
+pirogues baleinières sont parties ensemble: <i>l'Hirondelle</i>, patron
+Alexandre Mauconduit, a pris la tête; <i>la Vaillante, le Petit-Eugène</i> et
+<i>la Blonde</i> suivaient à quelque distance. A une encablure du but,
+<i>l'Hirondelle</i>, trop rapprochée, aborda <i>la Vaillante</i>, et pendant que
+les nageurs s'efforçaient de dégager leurs avirons, le <i>Petit-Eugène</i>,
+aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la
+collision. <i>L'Hirondelle</i> ne perdit point courage; débarrassée de
+l'obstacle qui la retenait, laissant derrière elle <i>la Vaillante</i> et <i>la
+blonde</i>, elle, poursuivit son concurrent, et parvint à le dépasser à la
+première bouée: elle a remporté le premier prix de 500 fr.; le prix de
+10 francs n'a pas été disputé au <i>Petit-Eugène</i>, patron Morin.</p>
+
+<p>Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, <i>le Sphinx</i> et
+<i>le Grand-Turc</i>, ont lutté contre <i>la Belle-Poule; la Sylphide</i> et
+<i>Lustucru; le Sphinx</i>, monté par Robert Coombs et quatre mineurs
+expérimentés, l'a emporté sur <i>la Belle-Poule</i>; l'autre gig anglais
+n'est arrivé que le dernier; <i>la Sylphide</i>, embarcation de forme
+nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'épreuve jusqu'au bout.</p>
+
+<p>La dernière course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des
+membres de <i>la Société des Régates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le
+Clown</i>, ont fait assaut d'adresse et d'agilité; le prix unique, qu'à
+obtenu <i>Gipsy</i>, à M. Cor, était une paire de magnifiques vases en
+porcelaine de Saxe.</p>
+
+<p>Ainsi se sont terminées les cinquièmes régates du Havre. Les princes
+sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, où le maire a
+successivement appelé les vainqueurs. Le prince de Joinville a
+annoncé qu'il accordait à la ville une somme annuelle de 2,000 fr.,
+destinée à fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a été
+tiré en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochés de terre,
+c'était un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait
+dans les eaux, les serpenteaux et les fusées qui tombaient en pluie sur
+les vagues illuminées, et les flammes du Bengale, dont les reflets
+multicolores faisaient resplendir la haute mer.</p>
+
+<p>Les deux courses déclarées nulles ont été recommencées conformément à la
+décision des juges-commissaires. <i>Les Deux-Cousins</i>, patron Sabolle, ont
+gagné le prix de 1,000 fr.; <i>le Bon-Père</i>, patron Berney, celui de 250
+fr.; <i>la Victorine</i>, triomphante la veille, s'est échouée en allant
+prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux à voiles non pontés a
+été décerné au <i>Vite</i>, appartenant à M. Barbe; le second à <i>La Lionne</i>,
+appartenant à M. Cor. <i>La Louise, la Mosquita, le Général-Vandamme</i> et
+<i>l'Ariel</i> ont renoncé. <i>Le Havre-et-Guadeloupe</i> n'a pas couru.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Inauguration de la statue de Henri IV.</h2>
+
+<h4>A PAU.</h4>
+
+<p>L'arrivée de la reine d'Angleterre a trop détourné l'attention publique
+de cette grande fête nationale, qui semblait justement destinée à avoir
+un grand retentissement dans toute la France.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Statue de Henri IV, par M Raggi.</b></p>
+
+<p>Le 25 août, à onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon
+a annoncé l'entrée de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le
+Corps municipal s'est rendu au pont de Jurançon pour recevoir le prince,
+qui, bientôt après, mettait pied à terre au château où naquit son aïeul,
+le 15 décembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux
+jours de fêtes préliminaires, ont précédé la grande solennité de
+l'inauguration, célébrée avec une magnificence digne de son objet. Ce
+jour-là, le département des Basses-Pyrénées était tout entier concentré
+dans son chef-lieu, et la population quadruplée ondulait aux abords de
+la place Royale. Le duc de Montpensier y est arrivé à dix heures,
+accompagné du conseil-général du département, de l'état-major de la
+division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc
+de Cazes, grand-référendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de
+Lusignan, pair de France, et du lieutenant-général Harispe. A l'approche
+du cortège, un orchestre dirigé par M. Habeneck a exécuté la <i>Bataille
+d'Ivry</i>; des choeurs ont chanté d'une voix retentissante une ballade de
+circonstance dont M. Aube avait composé la musique, et M. Liadères les
+paroles. Après le dernier couplet, la statue de Henri IV était
+débarrassée des draperies blanches qui la dérobaient aux regards.
+Vingt-un coups de canon ont annoncé au loin que le Béarn possédait enfin
+ce monument tant désiré; les acclamations de vingt mille spectateurs se
+sont mêlées au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre:
+<i>Vive Henri IV</i>, et l'orchestre, après avoir accompagné le vieux refrain
+français, a joué l'air béarnais <i>Là haut sur les montagnes</i>. Alors ont
+commencé les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les
+principaux fonctionnaires en ont signé le procès-verbal, que l'on a
+déposé dans un caveau pratiqué sous le piédestal, en y joignant
+l'histoire de Henri IV, par Pérétixe (édition elzévirienne), le recueil
+du ses lettres, publié par la Société de l'Histoire de France (2 vol.
+in-4º), <i>la Henriade</i>, des médailles, et diverses monnaies frappées au
+seizième siècle. Le comte de Saint-Grieq, président du conseil-général
+du département, le préfet, le duc de Montpensier, prenant tour à tour la
+parole, ont rappelé à l'envi les qualités d' Henri le Grand.
+L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de
+Montpensier s'est approché du monument, a scellé la pierre du caveau, et
+a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des
+régiments répétaient: <i>Vive Henri IV!</i></p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Inauguration de la statue de Henri IV, à Pau.</b></p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Berceau de Henri IV, au château de Pau.</b></p>
+
+<p>Les journaux, en rendant compte du cette fête à la fois nationale et
+locale, ont parlé d'enthousiasme indéfinissable, de cris d'allégresse,
+de sentiments de bonheur débordant de toutes les âmes, si bien que le
+lecteur de sang-froid est naturellement tenté de les taxer
+d'exagération. Rien de plus réel cependant que les transports de joie
+des habitants de Pau, à la vue du marbre qui reproduit les traits de
+leur royal concitoyen. On a toujours aimé Henri IV dans toute la France;
+mais on lui a voué, une espèce de culte dans l'ex-province du Béarn. Là
+régna longtemps sa famille. Ce fut sa mère, Jeanne d'Albret, qui donna
+le titre de ville à la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises
+d'Henri d'Albret et de son épouse Marguerite sont encore visibles dans
+les appartements du château qu'ils ont fait bâtir. L'enfance de leur
+petit-fils Henri IV s'écoula sur les rives du Gave; il fit à Pau
+l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destinées
+l'eurent appelé au trône de France, il n'oublia point ses chers
+compatriotes. Aussi écrivait-il, le 20 décembre 1593, en donnant à son
+lieutenant commission de tenir les états de son royaume de Navarre et du
+pays souverain de Béarn: «Vous avez déjà assez séjourné dans le pays
+pour avoir reconnu et observé les moeurs de mes sujets, lesquels je
+désire que vous mainteniez, en cette ferme créance, que, comme ils sont
+les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, je veux continuer envers
+eux ce soin et cette affection singulière que j'ai portés dès ma
+naissance.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lit de Henri IV, au château de Pau.</b></p>
+
+<p>Les Béarnais ont répondu à ces protestations par un attachement
+inviolable, qui s'est perpétué d'âge en âge. Les paysans des environs
+montrent encore avec orgueil les lieux qu'il fréquentait de préférence,
+les rochers qu'il gravissait, les fontaines où il se désaltérait durant
+ses promenades. On voit, au château de Pau, pour les réparations duquel
+on a dépensé récemment plus de 500,000 francs, la chambre à coucher où
+Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: <i>Nouste-Dame
+deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore</i>. On conserve
+religieusement son lit de bois sculpté, et l'écaille de tortue qui lui
+servit de berceau. Cette dernière relique, menacée par la Révolution,
+fut sauvée par M. de Beauregard, qui lui substitua une écaille à peu
+près semblable dont il était possesseur. L'écaille authentique est
+placée sur une espèce d'estrade, et surmontée de trophées, qui ne
+contribuent pas à l'embellir.</p>
+
+<p>Les souvenirs du <i>Béarn</i> peuplent toute la contrée. Au village de
+Billières situé à l'extrémité occidentale du parc du château, est la
+maison de Lassensaa, père nourricier de Henri IV. Par un arrêt du Grand
+Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de
+Pont-Long, à la famille Lassensaa; le vieux bâtiment, qui tombait en
+ruines, fut réparé sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le
+visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui
+présentèrent le bâton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses
+excursions pédestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les
+Basses-Pyrénées sans aller en pèlerinage à Billières, et c'est le
+dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation
+patrimoniale.</p>
+
+
+
+<p>Voilà déjà un siècle que les habitants de Pau avaient eu la pensée de
+consacrer un monument à Henri IV. Les états-provinciaux en votèrent le
+fonds, et demandèrent une autorisation au gouvernement, qui, pour
+répondre à leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze
+de Louis XIV. Les malins Béarnais s'en vengèrent en inscrivant sur le
+piédestal des vers patois qui débutaient ainsi: «<i>A ciou qu'ey
+l'arrahil den nouste gran Henri</i> (à celui-ci qui est l'arrière-fils de
+notre grand Henri).» En 1793, ou fondit des canons avec l'image de
+<i>l'arrahil</i>, et comme on n'eût pas traité moins cavalièrement celle du
+trisaïeul, les Béarnais durent se féliciter de ne l'avoir pas obtenue.
+Le monument actuel a été érigé à la place du bronze détruit; il est
+l'oeuvre de M. Raggi, et a été exposé au Salon de 1842. Le statuaire a
+consigné sur le livret de cette année les intentions qui ont présidé à
+sa composition: «Henri IV témoigne à ses nobles guerriers sa volonté de
+marcher avec son armée au secours de Henri III, et les engage à
+rassembler autour de lui tous ses vassaux armés pour accomplir ce
+projet.» En accordant des éloges à l'exécution sévère de la statue, nous
+croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses
+complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>
+Maison A Bilhèros, près de Pau, où Henri IV a été nourri.</b></p>
+
+<p>Il n'est pas sans intérêt de donner quelques détails biographiques sur
+un sculpteur que <i>Lapérouse</i> et <i>Henri IV</i> achèvent de mettre en
+évidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalisé Français
+depuis longues années. Né à Carrare, en 1791, il y remporta le second
+grand prix en 1809. Il étudia à Paris sous la direction de M. Bosio, et
+se fit remarquer, en 1817, par un <i>jeune discobole prêt à lancer son
+disque</i>: il obtint la médaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et
+deux statues, que le livret indique en ces termes: «L'Amour,
+s'approchant du lit de Psyché, entend soupirer cette, nymphe,» groupe en
+marbre.--Montesquieu méditant sur <i>l'Esprit des Lois</i>,--Henri IV, statue
+commandée par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince,
+n'étant encore que roi de Navarre, manifeste à ses sujets le projet du
+reconquérir le trône de ses ancêtres; il les engage à se réunir autour
+de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clémence, et la main
+gauche, portée sur son sabre, est l'emblème de sa puissance.</p>
+
+<p><i>L'Amour s'approchant du lit de Psyché</i> est au Luxembourg, le <i>Henri
+IV</i> à Nérac, et le <i>Montesquieu</i> au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous
+connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, répartis en
+divers édifices: à Saint-Étienne-du-Mont, <i>la Vierge tenant
+l'Enfant-Jésus</i>; à Grenoble, <i>Bayard mourant</i>, statue en bronze; dans la
+salle d'exposition des sculptures, au Louvre, <i>Hercule retirant de la
+mer le corps d'Icare</i>; à Versailles, <i>Hugues Capet</i>, statue en marbre;
+<i>Jean Boucicault</i> et <i>Jacques de Bourbon</i>, en plâtre; à la Madeleine,
+<i>saint Vincent de Paule</i> et <i>saint Michel</i>.</p>
+
+<p>La fête de Pau a été une ovation pour cet honorable statuaire, que le
+préfet avait officiellement invité à y assister. Le duc de Montpensier
+s'est fait présenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualité
+d'architecte de la ville, a coopéré à l'érection du monument.</p>
+<br><br>
+
+<h2>De la Médecine chez les Arabes (3).</h2>
+
+<blockquote>Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais <i>sur les
+Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en Afrique.</i></blockquote>
+
+<p>Malgré le fatalisme inhérent à leur religion, les Arabes accordent une
+grande confiance à la médecine; et c'est à tort que, certains auteurs
+ont avancé que les musulmans craignaient de tenter la divinité, en
+croyant à l'art de guérir.</p>
+
+<p>Les bains sont la panacée universelle des indigènes de l'Algérie; ils
+les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'âge et le
+tempérament des malades.</p>
+
+<p>L'application du feu joue un grand rôle dans leur thérapeutique
+chirurgicale; c'est à l'aide de ce moyen violent qu'ils prétendent
+guérir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des
+maladies d'estomac.</p>
+
+<p>Pour les blessures d'armes à feu, ils rougissent à blanc un anneau ou
+bague de fer qu'on applique à l'orifice de la plaie, et s'établit ainsi
+une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction
+de l'air devient difficile, et la guérison est très-prompte.</p>
+
+<p>Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des
+articulations, leur médecine n'est pas moins violente.</p>
+
+<p>M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait
+suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le
+général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs
+d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier
+tout <i>foulé, broyé</i>, et on le fit transporter sans connaissance dans une
+tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé
+mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas
+peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit
+qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident,
+lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des
+membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les
+brûlures avec la teinture du <i>henné</i>, espèce de solution astringente du
+<i>Lausonia inermis</i> dont les indigènes se servent pour donner une teinte
+jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes.
+C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si
+prompte et si merveilleuse.</p>
+
+<p>On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent
+pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs
+ancêtres.</p>
+
+<p>L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une
+peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des
+trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit
+une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme
+ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de
+bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse,
+quelquefois de terre glaise et de filasse.</p>
+
+<p>L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est
+une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient
+déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était
+de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui,
+en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un
+morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière;
+la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure
+rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et
+la guérison était plus on moins complète.</p>
+
+<p>Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise
+dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier
+se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique
+à la potasse caustique.</p>
+
+<p>Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en
+faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec
+plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à
+ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors.</p>
+
+<p>Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les
+thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de
+la médecine parmi les habitants des ville».</p>
+
+<p>Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures
+aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec
+la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme
+nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère
+brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre,
+d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme
+celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce
+genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les
+tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de
+manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue,
+ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour
+faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les
+incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce
+d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache
+un mouchoir.</p>
+
+<p>Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses
+d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent
+la fièvre.</p>
+
+<p>Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la
+ruse nécessaires à un guerrier maraudeur.</p>
+
+<p>La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée
+au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les
+moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous
+voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière
+thérapeutique des indignes des douers.</p>
+
+<p>Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne,
+l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette
+multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature
+de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte
+de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à
+ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours
+de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants
+qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à
+vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de
+quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la
+coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il
+semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec
+une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des
+indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un
+état civil en règle.</p>
+
+<p>L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en
+Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher,
+s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une
+corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone,
+placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette
+pliée en long.</p>
+
+<p>Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la
+médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même
+avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait
+cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et
+d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle,
+d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui,
+les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent
+qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le
+préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et
+compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton
+fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil
+pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et
+celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un
+oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement,
+en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les
+compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est
+fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.</p>
+
+<p>Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins
+être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire
+une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie;
+car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état
+d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique
+n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens,
+d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de
+l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en
+outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la
+maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement
+usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux
+encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de
+l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des
+conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.</p>
+
+<p>Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui
+ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des
+indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après
+avaient l'ordonnance <i>pendue au cou</i> comme un scapulaire, on bien
+religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage
+des médicaments présents.</p>
+
+<p>Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de
+l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de
+leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité
+complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette
+de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des
+personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les
+employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen,
+Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil
+gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front,
+autour de la corde en poil de chameau, <i>quatorze</i> amulettes en peau de
+la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés
+magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes
+cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table
+pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs
+croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les
+miracles de la sorcellerie.</p>
+
+<p>Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette
+traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:</p>
+
+<p>On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit
+propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»</p>
+
+<p>Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est
+supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du
+nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une
+révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu
+avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à
+quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la
+plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs
+cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever
+la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière
+derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient
+pas.»</p>
+
+<p>Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne
+pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée
+à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu,
+par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en
+Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien
+difficile d'offrir un sens complet.</p>
+
+<p>Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à
+droite, sont ce qu'on appelle du nom de <i>carrés magiques</i>. Il en est
+parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la
+science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines
+de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des
+lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets
+hébreu et grec, ont une valeur numérale.</p>
+
+<p>Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres <img alt="" src="images/492.png"> ou 492,
+<img alt="" src="images/357.png"> ou 357 et <img alt="" src="images/816.png"> ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf
+unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le
+calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se
+rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à
+marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a <img alt="" src="images/8642.png"> ou
+8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche,
+présente une progression arithmétique. Le groupe <img alt="" src="images/8642.png"> 8642 est
+précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété
+quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages
+de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume
+de mon ouvrage intitulé: <i>Monuments arabes, persans et turcs du cabinet
+de M. le duc de Blacas.</i>»</p>
+
+<p>Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts,
+coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux
+est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas <i>l'ordonnance</i> ne
+vaut que six sous.</p>
+
+<p>A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont
+les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès,
+d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont
+illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays?</p>
+
+<p>La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que
+quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète,
+ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne
+désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces
+pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient
+beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas
+transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez
+des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société.
+N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se
+préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une
+peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères
+grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par
+Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était
+la peau d'un enfant égorgé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"></p>
+
+<p>Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui
+circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un. --Non, dit l'autre.--J'en
+suis sûr.--J'en ai la certitude. --Je le tiens d'une source
+authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle
+sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son
+yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra, --Elle
+visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne
+verrai rien du tout.</p>
+
+<p>Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs;
+mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout
+ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le
+grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords
+de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y
+apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible.</p>
+
+<p>Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans
+doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout
+temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les
+nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire;
+cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa
+porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui
+se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage.
+Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine
+étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et
+aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne
+ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique
+avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur
+son compte.</p>
+
+<p>Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre
+n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout
+spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne
+s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant
+pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène
+du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce
+dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant
+à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup,
+c'était le moindre de ses soucis.</p>
+
+<p>Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique
+galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de
+chevalerie? est-ce rancune?</p>
+
+<p>Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise,
+que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont
+toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre
+volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui
+sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus
+d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de
+l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se
+rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y
+eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a
+surnommé le <i>paradis des femmes</i>, ne se serait pas changé en enfer tout
+exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur
+ses <i>belles dents blanches</i> et jusqu'à sa <i>robe puce</i>, son <i>chapeau de
+paille</i>, ses <i>rubans jaunes</i> et sa <i>plume d'autruche</i>.</p>
+
+<p>Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et
+certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement.
+Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer
+vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage
+suffisante et suffisamment agréable?</p>
+
+<p>Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du
+mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère
+et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus
+sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans,
+ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on
+a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent
+de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a
+pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine
+d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire
+tenace.</p>
+
+<p>Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est
+neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni
+l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise,
+même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au
+coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un
+douloureux saisissement?</p>
+
+<p>Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles
+qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de
+soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues
+royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de
+nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas
+un mot:</p>
+
+<p>Le flot les apporta, et le flot les remporte!</p>
+
+<p>Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de
+s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié
+extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans
+garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque
+toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et
+celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les
+peuples se souviennent.</p>
+
+<p>Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux
+frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien
+petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe
+d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde
+civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine
+Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le
+théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une
+part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire
+moins d'étalage.</p>
+
+<p>Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute
+de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont
+proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté
+Britannique.</p>
+
+<p>Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son
+vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique
+parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades
+de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon
+Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que
+M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M.
+Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie
+royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se
+plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson,
+ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M.
+Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou
+l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée
+sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants:
+«Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»</p>
+
+<p>M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et
+la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit
+déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville,
+ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette
+formule, <i>pour le service du roi</i>, n'est d'ordinaire employée que pour
+les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se
+faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le
+tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos
+d'Arnal et des <i>Cabinets particuliers</i>; c'est une déviation un peu forte
+de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est
+rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et
+aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis
+longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.</p>
+
+<p>Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du
+débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le
+cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là
+depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des
+jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons
+baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient
+accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à
+l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux,
+apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit
+sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau,
+puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien
+qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé
+aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui
+parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des <i>holà!</i> partirent de
+tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans
+le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au
+vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il
+le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en
+ces termes;</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Dans ce costume?</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.</p>
+
+<p>LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un
+peu trop négligé, mon vieux!</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p>
+
+<p>LE GENDARME.--M. le maire le défend.</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits
+anges.</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.</p>
+
+<p>LE MATELOT.--Moà vôloir...</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Finirez-vous?</p>
+
+<p>LE MATELOT, <i>se débattant</i>.--Goddam! Moà pas Français, no French!</p>
+
+<p>LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes
+encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se
+mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...</p>
+
+<p>--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour
+baigner moà, never, never!</p>
+
+<p>Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire
+d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.</p>
+
+<p>--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont
+l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont
+tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police.
+Ces misérables sont désignés sous le nom d'<i>endormeurs</i>; c'est aussi à
+ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent
+principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard
+extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus
+déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la
+unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent
+à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une
+proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail
+vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui
+parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en
+tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le
+premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans
+quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et
+les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le
+cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre
+narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond.
+Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a
+volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent.
+Puis, cours après, mon pauvre diable!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre
+dans le canot du brick<br> Marie-Amélie.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Matelot du yacht <i>Victoria and<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Albert</i>.</b></p>
+
+<p>La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons
+bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec
+M. le procureur du roi.</p>
+
+<p>Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est
+excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs
+farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup
+même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins.
+L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous
+tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à
+la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un
+endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème
+ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin
+faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.</p>
+
+<p>Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu
+sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et
+par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs
+en toge et en bonnet carré!</p>
+
+<p>--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne
+compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au
+monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à
+l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux
+délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes
+d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase,
+n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté
+de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la
+déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue
+l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.</p>
+
+<p>On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en
+ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont
+tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un
+prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux
+sous: M. le duc de Brunswick!</p>
+
+<p>Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la
+barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la
+grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis
+marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable
+galette par un long circuit.</p>
+
+<p>Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette
+merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois
+ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur,
+éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard
+son représentant.</p>
+
+<p>Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même.
+Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa
+denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de
+pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de
+lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais
+personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le
+marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a
+pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là,
+et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!</p>
+
+<p>--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle
+Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais
+point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques
+filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle
+Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin,
+M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les
+Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Lord Aberdeen.</b></p>
+
+<p>Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don
+Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute
+cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant
+sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche
+sainte le trou du souffleur.</p>
+
+<p>--Nous avons fait dernièrement au <i>Don Pasquale</i> de Donizetti un cadeau
+que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant
+ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne
+sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait
+ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à <i>Don Pasquale</i>, c'était aux
+Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que
+nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune;
+Vienne s'était conduite pour <i>Don Pasquale</i> en ville musicale qu'elle
+est, et <i>Don Pasquale</i> l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je
+vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel
+ouvrage.</p>
+
+<p>La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et,
+depuis, <i>Don Pasquale</i> a fait son tour de France escorté de bravos.</p>
+
+<p>Bon augure pour le <i>Don Sébastien</i> que l'Opéra nous prépare à grands
+frais, et pour la <i>Maria di Rohan</i> qui charmera bientôt les dilettanti
+de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du
+succès; Vienne, en saluant dernièrement <i>Maria</i> avec enthousiasme, a
+regagné l'avance que nous avions prise pour <i>Don Pasquale</i>: Paris et
+Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!</p>
+
+<p>--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en
+parler <i>de visu</i>, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne,
+il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si
+l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer
+aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant
+daguerréotype sera <i>l'Illustration</i>. Et ce n'est pas une vaine promesse
+que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le
+portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que <i>l'Illustration</i> a
+l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton
+aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le
+voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.</p>
+
+<p>Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi,
+pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la
+fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une
+reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon
+et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre
+en sont cause.</p>
+
+<p>Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des
+simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en
+jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.</p>
+
+<p>La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré
+la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non
+pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce
+qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>La reine Victoria.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le prince Albert.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du
+prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous
+garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes:
+il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son
+emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui
+peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.</p>
+
+<p>Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus
+nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences
+qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord
+Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour
+l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne
+vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille
+des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu
+deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies,
+sous la présidence de Wellington.</p>
+
+<p>Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième
+comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un
+conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société
+des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.</p>
+
+<p>Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première
+fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille
+de l'honorable J. Douglas.</p>
+
+<p>Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu
+recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement <i>un lion</i>. Son
+vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est
+rarement neuf.</p>
+
+<p>Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le
+dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme
+calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine
+sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les
+affaires.</p>
+
+<p>Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à
+l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce
+le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter
+là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le
+gendarme n'a point à intervenir.</p>
+
+<p><i>Item</i> deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la
+reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.</p>
+
+<p>Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire
+prendre, patience; <i>l'Illustration</i> te réserve d'autres dessins pour la
+semaine prochaine. Au revoir!</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"></p>
+
+<h2>Romanciers contemporains.</h2>
+
+<h4>CHARLES DICKENS.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br></p>
+
+<p>C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de
+répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le
+lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière
+page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le
+plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il
+aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le
+défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de
+l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces
+vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous
+l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain
+vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque
+passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.</p>
+
+<p>Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la
+souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant,
+les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les
+monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent
+tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami
+sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices,
+stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre
+complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la
+misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native,
+l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des
+métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans
+l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant
+et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent
+tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs.
+Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui
+ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur,
+comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des
+fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat
+étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous
+rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.</p>
+
+<p>Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles
+demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant
+microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une
+blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail,
+la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et
+du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un
+fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et
+égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses
+du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir
+dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et
+Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans
+l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.</p>
+
+<p>Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans
+un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant,
+habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs
+fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se
+fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez,
+entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur,
+de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste,
+de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses
+amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois
+<i>clubiste</i> de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à
+mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler
+sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter
+la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités
+de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur?
+Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même
+n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de
+l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses
+touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes
+détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la
+caricature l'intérêt de la vie du roman.</p>
+
+<p>A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve
+plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui
+s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là
+nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme
+de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le
+lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une
+catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions
+exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but,
+et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver.
+Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites
+l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés,
+conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à
+considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force
+nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la
+littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi
+variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?</p>
+
+<p>Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une
+disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son
+dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les
+critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire.
+Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant
+Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les
+moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué
+d'une si perçante et si fine observation.</p>
+
+<h4>TRAVERSÉE<br>
+
+DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR<br>
+
+MARK TAPLEY.<br>
+
+SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.</h4>
+
+<p>La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus
+profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du
+foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin
+des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que
+venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir,
+portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe
+funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes.
+Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant
+la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour
+écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et
+repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.</p>
+
+<p>Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les
+éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles
+régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à
+leurs terribles jeux?</p>
+
+<p>Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur
+l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent,
+tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs
+de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots
+écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles
+accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là,
+dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent,
+guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus
+furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une
+tourbillonnante rage.</p>
+
+<p>En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes
+vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient
+l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes
+fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague,
+lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent
+la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien
+de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent
+obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix
+de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un
+vaisseau!» vient dominer la tempête.</p>
+
+<p>La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs
+tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots
+recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour
+se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux,
+chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié:
+«un vaisseau!»</p>
+
+<p>Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent
+l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que
+l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se
+poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se
+dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a
+contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le
+vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il
+chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers
+endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à
+craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe
+sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!</p>
+
+<p>An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble
+serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un
+sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à
+l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il
+faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il
+s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une
+soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et,
+admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent
+les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons
+qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le
+remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.</p>
+
+<p>«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le
+tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est
+pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout
+sur ma tête!</p>
+
+<p>--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard
+des <i>amures</i>(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).</p>
+
+<blockquote>Note 3: <i>Amures</i>, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du
+côté d'où vient le vent.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 4: <i>Cabanes</i>, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout
+autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers
+de seconde classe.</blockquote>
+
+<p>--En regard de quoi?» demanda Mark.</p>
+
+<p>L'homme répéta son observation.</p>
+
+<p>«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la
+carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne
+risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez
+m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête
+sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un
+vaisseau.»</p>
+
+<p>L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la
+couverture sur sa tête.</p>
+
+<p>«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de
+toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer.
+Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas
+d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie
+furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du
+pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche
+de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!</p>
+
+<p>--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.</p>
+
+<p>--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine
+de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je
+suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les
+jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se
+rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer
+dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins.
+Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de
+par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?</p>
+
+<p>--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la
+pitoyable vie!</p>
+
+<p>--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa
+tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a
+plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y
+maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur
+idem.»</p>
+
+<p>Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne
+humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw,
+n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du
+s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère
+assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse,
+étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes,
+d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est
+guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse,
+comme il arrive dans l'avant du <i>Screw</i>, à chaque traversée de
+l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent
+sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute
+propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus
+seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un
+encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait,
+tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui,
+et ses esprits s'exaltèrent en proportion.</p>
+
+<p>Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais,
+tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants
+effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait
+la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille
+dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de
+maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une
+longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et
+pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de
+plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que
+nombre de salles de bal.</p>
+
+<p>L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure
+éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur
+l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine
+moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une
+pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis
+qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper
+autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un
+troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés
+à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils
+eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être
+jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants,
+s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on
+aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates
+organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans
+son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de
+lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit
+pleureur.</p>
+
+<p>«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses
+trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement
+les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi
+vite une de mes jeunes pratiques.</p>
+
+<p>--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler
+de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.</p>
+
+<p>«Juste! reprit Mark; <i>elle</i> va le faire. Voilà la vraie division du
+travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare
+notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde
+sait laver le nez, à un marmot.»</p>
+
+<p>La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de
+Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les
+nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et
+d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et
+s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par
+l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un
+juron inarticulé.</p>
+
+<p>«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de
+l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un
+perruquier de profession.</p>
+
+<p>«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.</p>
+
+<p>--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de
+quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur:
+c'est bien dur pour elle.</p>
+
+<p>--Dur! quoi?</p>
+
+<p>--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras
+d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour
+rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark
+Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus
+d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les
+yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!</p>
+
+<p>--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?</p>
+
+<p>--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit
+Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car
+elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas
+qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en
+débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du <i>Chansonnier des
+Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,</i>
+elle est capable de tomber roide morte.</p>
+
+<p>--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme
+a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie
+sauvage?» s'écria Martin.</p>
+
+<p>Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long
+dans sa cabane, et reprit tranquillement:</p>
+
+<p>«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait
+deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en
+son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est
+étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait.
+Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer
+autrement.»</p>
+
+<p>Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer
+davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui
+avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation,
+apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce
+dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le
+service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de
+fer-blanc et un pot à barbe de même métal.</p>
+
+<p>Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins
+autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension
+toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque
+embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se
+montrer <i>fort</i> en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de
+la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour
+s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se
+trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où
+il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours
+ordinaire des choses.</p>
+
+<blockquote>Note 5: <i>Embardée</i>, secousse donnée aux navires à chaque mouvement
+qu'on imprime au gouvernail.</blockquote>
+
+<p>A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa
+gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose
+eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus
+frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à
+toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était
+mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel
+obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait
+traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine
+d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier,
+n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se
+trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait
+tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou
+point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à
+s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver
+quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les
+tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de <i>grog</i>. C'était
+lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la
+provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles
+surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore,
+entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille,
+chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait
+des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays;
+lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de
+l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer,
+ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une
+main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité
+commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et
+que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les
+nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et
+l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait
+Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes
+de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus
+fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant
+chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé
+d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit
+popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et
+excellent voilier, <i>le Screw</i>. L'admiration générale finit même par
+monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à
+s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer
+vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils
+encouragements.</p>
+
+<p>«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant
+vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande
+différence entre l'auberge du <i>Dragon</i> et la cabine du <i>Screw</i>. Jamais,
+à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur;
+c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!</p>
+
+<p>--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui
+ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?</p>
+
+<p>--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le
+vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce
+qui n'est pas trop dire.</p>
+
+<p>--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.</p>
+
+<p>--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous
+en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.</p>
+
+<p>--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se
+promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant
+emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la
+tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en
+trouverais mieux, en vérité!</p>
+
+<p>--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme
+il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble
+qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air
+frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de
+l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez
+sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me
+semblerait.</p>
+
+<p>--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort
+mal, répliqua Martin.</p>
+
+<p>--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne
+humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.</p>
+
+<p>--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé
+sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché
+ici?</p>
+
+<p>--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.</p>
+
+<p>--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter
+sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici,
+parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs
+jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable
+passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux
+cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde
+déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon
+passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre;
+je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?</p>
+
+<p>--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous
+prissiez la chose si fort à coeur.</p>
+
+<p>--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son
+maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte
+rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose
+aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne
+présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui
+souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et
+Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un
+regard fixe et profond.</p>
+
+<p>Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha
+sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut
+son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos,
+reprenant son livre et disant:</p>
+
+<p>«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens
+de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la
+comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible
+et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre
+voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses
+enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière.
+Dépêchez, et vous serez un bon diable.»</p>
+
+<p>Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec
+zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus
+d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite
+à conserver sa gaieté à bord du <i>Screw</i> qu'il ne l'avait supposé. Et, ce
+qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à
+terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer
+partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à
+propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient
+allusion.</p>
+
+<p>Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions
+sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York,
+circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un
+oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et
+la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait
+comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à
+embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient
+faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du
+reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins
+nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en
+majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui
+s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller
+bien, et les bien portants allaient mieux.</p>
+
+<p>Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses
+fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et
+brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de
+cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son
+nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit
+aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses
+poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté,
+«mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des
+circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement
+soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la
+clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de
+l'homme, fredonnait perpétuellement <i>la Marseillaise</i>; bref, une même
+sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était
+proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à
+bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée
+du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.</p>
+
+<p>Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus
+qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le
+chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils
+eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce
+qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en
+souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui
+avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce
+qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et
+vieux manteau.</p>
+
+<p>Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se
+mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait
+assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque
+vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des
+collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate,
+avec ses maisons éparses sur la rive.</p>
+
+<p>«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la
+terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me
+sera bonne après tant d'eau!»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>
+--Ce livre n'est pas pour loi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>UNE IMPRUDENCE.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/28-01.png"></span><span class="sc">uand</span> ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340.
+Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après
+une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les
+avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres
+traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner
+dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les
+interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles,
+il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en
+machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité
+naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se
+grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque
+périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une
+conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la
+chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit
+qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des
+espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement
+appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels
+sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent
+suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je
+saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance,
+en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»</p>
+
+<p>Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à
+ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient
+montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et
+avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les
+pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des
+nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir
+Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a
+toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand
+que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve
+de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant:
+«S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent
+d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se
+donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué
+de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs
+pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il
+laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur
+Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient
+entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement
+dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui
+n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de
+jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent
+parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable
+lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris,
+en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance,
+grossissait la nouvelle de quelque invention.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/28-02.png"></p>
+
+<p>Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations
+de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare
+qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration
+était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait
+péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant
+au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et
+persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis
+pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.»
+Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort
+aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait
+fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses
+amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano
+Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge,
+depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans
+son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques
+d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix
+mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des
+miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour
+faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les
+divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur
+étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés,
+des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine.
+Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les
+rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des
+Éperonniers.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement,
+se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des
+boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La
+cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante
+respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le
+frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu
+de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les
+chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille
+d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune
+fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans
+et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en
+trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces
+épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à
+lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés,
+de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres
+du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare
+contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour
+employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui,
+traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les
+étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à
+l'immortalité.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/28-03.png"></p>
+
+<p>Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le
+prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de
+fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait
+rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces
+achats pourrait venir bien vite.</p>
+
+<p>Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique
+four au pain blanc, fameux sous le nom de <i>prestin della rosa</i>, on
+voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le
+père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande
+fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son
+père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces
+qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux
+améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son
+métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la
+mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition:
+«Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus
+long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces
+gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses
+effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres
+étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage
+des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche,
+observateur entêté des antiques coutumes.</p>
+
+<p>Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le
+soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un
+morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son
+travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir
+déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait
+bientôt prendre fin.</p>
+
+<p>«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas
+l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou
+sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps
+où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail!
+quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier;
+ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois
+contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils
+auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et
+de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui
+la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là
+n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la
+paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour
+les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer
+boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.</p>
+
+<p>--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.</p>
+
+<p>--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir
+une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à
+qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est
+là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit,
+on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour
+tout le monde.»</p>
+
+<p>Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien!
+ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en
+ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je
+vous le promets.</p>
+
+<p>--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours
+été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux
+miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui
+êtes de nos pratiques.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/28-04.png"></p>
+
+<p>Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son
+béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les
+mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses
+espérances.</p>
+
+<p>Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de
+semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo
+comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu
+public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient
+autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient
+autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait
+bouleverser le gouvernement de fond en comble.</p>
+
+<p>On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient
+dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour
+successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est
+à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en
+pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et
+Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues,
+alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors...
+quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle
+universelle félicité!</p>
+
+<p>Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité,
+Alpinolo entra dans le <i>Roletto Nuovo</i>, que nous appelons aujourd'hui la
+place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront
+arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des
+styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et
+des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque
+Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.</p>
+
+<p>L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés
+d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple
+libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre
+de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils
+bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq
+rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une
+s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme,
+la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des
+orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite
+Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et
+la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns
+et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le
+podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les
+hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le
+mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait
+une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert
+où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il
+convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait
+la cité.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/28-05.png"></p>
+
+<p>Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous
+reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la
+Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement
+décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse
+de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une
+mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les
+loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents
+ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des
+Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii,
+commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de
+carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries
+superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet
+supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six
+principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le
+milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une
+truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la
+ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom
+d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement
+nommée <i>Parlera</i>, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour
+proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour
+écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des
+marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui
+passe et repasse lentement devant et derrière les canons.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/28-06.png"></p>
+
+<p>A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns
+marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les
+autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de
+Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des
+miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre
+en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire,
+de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et
+du <i>saurechetto</i> attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant
+autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse
+histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes
+sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en
+prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un
+charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il
+décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient
+les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient
+rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues,
+se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite
+d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on
+découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna
+au feu.</p>
+
+<p>Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein
+d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a
+sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a
+creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y
+mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les
+musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez
+juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée
+sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent
+les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont
+ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les
+avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se
+promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au
+fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des
+miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur
+le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient,
+pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite,
+avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci
+sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors
+éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un
+instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais
+plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de
+Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il
+l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans
+les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez,
+d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame
+Marguerite?</p>
+
+<p>--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre
+avec une froide ironie.</p>
+
+<p>Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il,
+je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était
+pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.</p>
+
+<p>--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit
+de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses
+générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu
+t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes
+vanteries.</p>
+
+<p>--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont
+point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en
+vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le
+seront pas longtemps.»</p>
+
+<p>Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le
+diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent
+bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient
+leurs paroles.»</p>
+
+<p>On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses
+expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il
+caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un
+coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient
+point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la
+bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances
+ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent,
+quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un
+effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui
+ballent la pierre pour la faire jaillir.</p>
+
+<p>--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de
+souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple.
+Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur
+la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs
+généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux
+de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans
+les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire
+gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil
+à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses
+droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en
+vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien,
+Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté
+un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux
+comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour
+la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire
+démanger plus vivement la peau.</p>
+
+<p>--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au
+contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à
+Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec
+Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne.
+Cela te suffit-il? es-tu convaincu?</p>
+
+<p>--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es
+bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura
+donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te
+faire chanter...</p>
+
+<p>--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu.
+Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis
+qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à
+Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y
+a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé.
+L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...»
+Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais
+l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:</p>
+
+<p>«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui
+les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...</p>
+
+<p>--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que
+le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a
+raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de
+Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la
+main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait
+pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la
+folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/28-07.png"></p>
+
+<p>Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt
+par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient
+Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène
+des salles <i>parlantes</i>. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à
+Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale
+de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal
+de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce
+qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer
+une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une
+diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement
+l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que
+quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur
+conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale
+écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.</p>
+
+<p>Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire,
+était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre
+deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles
+étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait
+ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et
+réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne
+pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui,
+entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était
+impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un
+soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant
+éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour
+deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure
+avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe
+amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des
+nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le
+reconnaître?</p>
+
+<p>--Non, répondit Alpinolo.</p>
+
+<p>Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir
+perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence
+que toi. A qui as-tu parlé?»</p>
+
+<p>Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences
+et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une
+parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?</p>
+
+<p>--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière
+soirée.</p>
+
+<p>--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez
+de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les
+jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme
+toi et moi?</p>
+
+<p>--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas
+fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et
+que le seigneur de Castelletto?</p>
+
+<p>--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race!
+pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir
+avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la
+province.</p>
+
+<p>--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de
+Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»</p>
+
+<p>Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour
+des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi
+d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité,
+et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se
+dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à
+qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la
+plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos
+lecteurs ce qu'était ce misérable.</p>
+
+<p>Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le
+Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en
+1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux
+Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune,
+sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la
+solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de
+bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la
+seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait
+dans ses rêves ambitieux.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/28-08.png"></p>
+
+<p>Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient
+pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par
+eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice,
+mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un
+insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans
+son coeur une effroyable haine.</p>
+
+<p>Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le
+pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir
+son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui
+pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne
+franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps
+d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses
+qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de
+Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait
+vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le
+commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant
+Ramengo. Cela se passait en 1322.</p>
+
+<p>Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une
+de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été
+punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause
+des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette
+famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de
+ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils
+unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et
+venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne
+restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune
+Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore
+plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia
+avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin
+d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui
+s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco
+Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du
+même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux
+sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour
+les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des
+discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait
+partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la
+traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance
+pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si
+empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une
+générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/28-09.png"></p>
+
+<p>Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour,
+qui enfante tant d'actions généreuses, que de l'appliquer aux sentiments
+qu'éprouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des
+moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voilà ce qu'il voyait
+là où les jeunes gens de son âge ne voient que passion, fantômes
+brillants et plaisirs. S'élever au-dessus de la bassesse de sa
+naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans
+les emplois et à la cour, c'était l'unique but de ses actions. Il avait
+vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se décider tantôt
+pour les Visconti, tantôt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des
+premiers parût alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du
+hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti
+dans le temps même de leur puissance, c'était un rêve que l'imagination
+pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle
+espérance. Il était beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des
+Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur
+reconnaissance l'homme qui n'aurait pas dédaigné de s'unir à eux
+lorsqu'ils étaient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point
+changer, Rosalia était trop obscure et trop délaissée pour qu'un mariage
+avec elle inspirât ni jalousie ni soupçon de la part d'un serviteur des
+Visconti; et si ceux-ci venaient à être renversés, non-seulement elle
+serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage,
+mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des
+Torriani triomphants. Il s'était en outre aperçu de l'affection de
+Pusterla pour Rosalia, et il était de ceux qui ne croyaient point à
+l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre
+Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'idée de
+supplanter son jeune capitaine auprès de sa maîtresse. Il demanda donc
+la main de Rosalia à des parents éloignés à qui la garde de la jeune
+fille était confiée. Pour se décharger d'un fardeau, pour trouver un
+appui, et dans l'espoir de faire cesser les persécutions dont Giroldello
+était l'objet, ils consentirent à ce mariage. Lorsqu'il se conclut,
+Franciscolo pourvut généreusement à toutes les dépenses; mais les
+soupçons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son
+aversion s'en accrut.</p>
+
+<p>Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore à la plupart
+des jeunes filles ne fut informée de ce projet que lorsqu'il fut arrêté.
+Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa
+bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie à lui par un lien que la
+mort seule pouvait rompre, elle fis ses délices de son devoir, et,
+heureuse de trouver un objet à cette flamme intérieure qui s'était
+jusqu'alors alimentée d'elle-même, elle aima son mari avec toute
+l'impétuosité d'une première passion.</p>
+
+<p>Ramengo lui-même, quelque grossière que fut son âme, ne put s'empêcher
+d'abord d'aimer cette vierge ingénue dont il avait fait sa femme. Il
+goûta un moment les douceurs d'une affection partagée, et pensa même un
+moment à mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/28-10.png"></p>
+
+<p>Mais ses vertueux élans ne furent pas de longue durée Bizarre, inégal,
+capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mêlèrent bientôt de
+brutalité et de colère. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir,
+il s'en excitait à les aggraver. Loin de faire un mérite à Rosalia de la
+divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience
+lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers
+soupçons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la
+justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia
+sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette âme ingénue et
+passionnée, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'était avec ce chaleureux
+accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo
+ordonna sévèrement à sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa
+maison sous aucun prétexte, et lui imposa en même temps de se garder de
+laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'était la jeter dans cet
+abîme de duplicité et de détours où les âmes loyales trouvent le plus
+cruel supplice. Ses tortures n'échappaient point à Ramengo, qui en
+sentait croître sa barbare défiance.</p>
+
+
+
+<p>Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remportée par les Visconti, ruina
+de fond en comble le espérances des Torriani et dispersa leurs
+partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels persécuteurs.
+Rosalia, qui avait cru que les prières auraient quelque pouvoir sur son
+mari, osa intercéder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de
+Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante
+Rosalia. Comme elle était désormais inutile à sa fortune, il la prit en
+dégoût et s'en serait volontiers défait par un crime, s'il eût pu
+espérer de le cacher à tous les yeux, et vaincre le reste de pitié dont
+les coeurs les plus barbares ne peuvent se défendre au moment d'immoler
+un innocent.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"></p>
+
+<p>A cette époque de morte-saison, constatons moins les derniers caprices
+de la mode d'été qui déjà décline et dont le règne expirera dans
+quelques semaines. Les vacances sont l'occasion de nouvelles toilettes;
+on fait surtout provision de chapeaux; il faut avoir un chapeau de
+paille arrangé simplement, qui puisse résister au vent et à la rosée; un
+autre frais et gracieux comme le riant jardin dans lequel on se promène;
+il en faut encore pour le soir, qui aient toute la légèreté et la
+coquetterie des coiffures d'assemblées. Aussi madame A... envoie-t-elle
+aux élégantes qui ont l'habitude de se fier à son bon goût des chapeaux
+différents, depuis le plus simple jusqu'à la capote de gaze bouillonnée
+où s'entrelacent de légères branches de fleurs..</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, les robes de soie se garnissent le plus
+souvent en tablier: le modèle que donne notre gravure a beaucoup de
+succès; les biais qui ornent la jupe et le corsage sont festonnés en
+soie de la couleur de la robe.</p>
+
+<p>On fait encore des robes en barège; les corsages sont demi-décolletés,
+soit à revers avec un fichu plissé à jabot, soit froncés sur un poignet,
+à la Lucrèce; alors les fichus es mettent en dessus; ils sont pour la
+plupart brodés en semé à pois ou grains d'orge, et entourés d'une
+garniture festonnée. Les mantelets à gros pois avec une garniture de
+mousseline plissée à la vieille, sont très en faveur: on passe un ruban
+dans les bouillons du milieu et quelquefois dans le petit ourlet qui
+borde la garniture tuyautée.</p>
+
+<p>En fait de modes agréables et nouvelles à exécuter soi-même, nous
+citerons les canezons de batiste brodée en soutache de fil d'Écosse;
+fine et bien faite, son application produit l'effet d'une broderie en
+relief; puis, les mitaines longues au crochet en soie noire ou de
+couleur foncée, que sont terminées en haut par un dessin or et soie
+nuancée faisant l'effet d'un bracelet; une frange en feston et des
+glands complètent cet ornement, qui se retrouve autour du pouce et
+autour de la main; ces mitaines faciles et promptes à exécuter,
+s'appellent des mitaines algériennes.</p>
+
+<p>Mais l'ouvrage toujours en grande vogue, c'est la tapisserie, surtout
+les bandes mêlées au velours pour composer fauteuils, rideaux et
+portières, ou entourer un tapis de table à fond de velours uni.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>AMUSEMENT DES SCIENCES</h3>
+
+<h4>SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER
+
+NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Prenez une boîte de forme à peu près cubique. Dans la figure, nous
+supposons que l'une des faces latérales soit enlevée pour laisser voir
+l'intérieur de la boîte A B C D. Placez dans l'intérieur et vers le bas
+de cette boîte un plan légèrement incliné H G D C, sur la surface duquel
+vous aurez tracé une rainure curviligne et en zigzag, assez large et
+assesz profonde pour qu'une balle de plomb puisse rouler et descendre
+tout au long. H G F I est un miroir incliné. Enfin M est une ouverture
+pratiquée à la face opposée de telle manière qu'en y mettant l'oeil on
+ne puisse pas voir le plan incliné H D, mais seulement le miroir.
+D'après les positions respectives de l'oeil, du plan incliné et du
+miroir, l'image de ce plan sera presque verticale, et un corps qui
+roulera de G en C le long de la rainure, paraîtra monter en suivant une
+route ondulée de G en L. L'illusion pourra être parfaite si le miroir
+est bien net et si le jour est bien ménagé à l'intérieur de la boîte.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br>
+
+<p>Il L'énoncé du problème est tiré de l'anthologie grecque, dont nous
+avons déjà parlé, et a été traduit en vers latins par le savant Bachet
+de Miziriac, qui a inséré ces vers dans une note de son édition de
+Diophante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Aurea mala ferunt Charites, aequalia cuisque</p>
+<p class="i14"> Mala insunt calatho; Musarum his obvia turba</p>
+<p class="i14"> Mala petunt, Charites cunetis aequalia donant;</p>
+<p class="i14"> Tune aequalia haec contingit habere, novemque.</p>
+<p class="i14"> Hic quantum dederint, numerus sit ut omnibus idem?</p>
+</div></div>
+
+<p>Le moindre nombre d'oranges qui satisfasse à la question est 12, car en
+supposant que chaque Grâce en eût donné une à chaque muse, elles se
+trouveront en avoir chacune trois, et il en restera trois à chaque
+Grâce.</p>
+
+<p>Tous les multiples de 12, tels que 24, 36, 48, etc. satisferont
+également à la question; et après la distribution faite, chacune des
+Grâces et des Muses en eût eu 6, ou 9, ou 18, etc.; en un mot, le
+multiple correspondant de 3.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Un lion de bronze, placé sur le bassin d'une fontaine, peut jeter
+l'eau par la gueule, par les yeux, par le pied droit. S'il jette l'eau
+par la gueule, il remplira le bassin en six heures: s'il la jette par
+l'oeil droit, il la remplira en deux jours; la jetant par l'oeil gauche,
+il la remplirait en trois; enfin en la jetant par le pied, il la
+remplira en quatre jours. En combien de temps le bassin sera-t-il
+rempli, lorsque l'eau sortira à la fois par toutes ces ouverture?</p>
+
+<p>II. Sur le bord d'une rivière se trouvent un loup, une chèvre et un
+choux: il n'y a qu'un bateau si petit, que le batelier seul et l'un
+d'eux peuvent y tenir. Il est question de les passer de sorte que le
+loup ne fasse aucun mal à la chèvre, ni la chèvre au chou.</p>
+
+<p>III. Mesurer une hauteur verticale inaccessible, même par le pied, au
+moyen de son ombre.</p>
+<br><br>
+
+<h2>La voiture de mariage de l'empereur du Brésil.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+<p>Cette voiture, commandée par l'empereur du Brésil à l'occasion de son
+mariage, sort des ateliers de M. Palliser, de Londres. Elle est surtout
+remarquable par son extrême légèreté unie à une grande solidité. Elle
+est peinte en vert et en jaune, et orné de filets d'or et d'argent. Les
+encadrement des glaces sont en acajou. Le mécanisme des stores, nouveau
+et ingénieux obéit aux moindres mouvements, et laisse pénétrer dans la
+proportion exacte que l'on désire, l'air et la lumière. L'intérieur est
+garni en satin blanc, et tout y est disposé de manière à ce que toutes
+les attitudes soient faciles, et que l'on y soit doucement et mollement
+porté. Sur le devant on a sculpté deux plantes, le café et le tabac,
+emblèmes de la richesse du Brésil; derrière sont des figures dorées de
+serpents et de dragons. Quoique ce travail, dans son ensemble et ses
+détails, fasse assurément honneur au carrossier anglais, et qu'il
+puisse, sous le rapport surtout de la légèreté, servir de modèle aussi
+bien à l'industrie du Brésil qu'à celle de tout autre pays, il n'est pas
+douteux qu'une voiture impériale de mariage eut été exécutée en France
+avec plus de goût encore. Il est probable que la commande est venue de
+Naples. On peut espérer que la princesse Joinville fera un peu mieux
+apprécier à son frère l'industrie française.</p>
+
+<h2>Observations Météorologiques</h2>
+
+<h4>FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS</h4>
+
+<p class="mid">1843--AOÛT</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>RÉBUS.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> La sensible beauté</p>
+<p class="i20"> Est prompte à s'enflammer.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">Bon vin de Beaune et de Nuits à six sous la bouteille.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010e.png"></p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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