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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:28 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 5, 2012 [EBook #38499] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL. + + Nº 28. Vol. II.-SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 + + + +SOMMAIRE. + +La Fête des Loges. 3 septembre. _Gravure._--De l'autre côté de l'Eau, +souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--Les Régates du Havre. 27 +août. _Courses des grandes embarcations; Course des +Baleiniers._--Inauguration de la Statue de Henri IV, à Pau. _Statue de +Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de +Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV +a été nourri._--De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris, _La +reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot +royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de +lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert._--Romanciers +contemporains. Charles Dickens. _Portrait_. Un chapitre de son dernier +roman.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une +Imprudence. _Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements +des sciences. _Gravure_. Voiture de mariage de l'empereur du Brésil, +_Gravure_.--Météorologie.--Rébus. + + + +[Illustration: Fête des Loges.] + +Fête des Loges + +Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine +terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de +danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante, +plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population +parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la +banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent +que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5 +inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs +supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au +Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais +encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à +l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons +aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou +rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le +ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été; +et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de +frais abris contre la chaleur du jour. + +Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de +cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de +Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une +succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les +rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils +abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine +Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins +déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu +du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer; +elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations +pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de +l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent +tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la +confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre +processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron. + +Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans, +à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut +des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il +en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs +religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour +prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et +fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire +vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat. +Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines, +filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination +n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le +premier dimanche après la Saint-Fiacre. + +Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une +colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées +dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans +contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et +saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial, +travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques, +salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3 +septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère +solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant +par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres +et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des +omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi +d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats +populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de +cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici +l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de _bras-de-fer_; là, un _neveu_ +de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté +qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de +crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous +voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un +phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un +côté est un manège desservi par la _troupe amériquaine_, de l'autre, un +tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux +d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos, +entre la _cervante de Palezau_ et le _grand jugement du roi Salomon_, +mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres +appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la +paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires, +les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin, +et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de +cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous +les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs. + +En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont +seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête +par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles +briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux +de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de +se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les +retenait captives dans leur sombre cloître! + +Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de +la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des +bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans +l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons, +Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un +monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux +deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide +de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes +sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte +à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit, +décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de +branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des +convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des +quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes +empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez +ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les +restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin +que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais; +on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des +chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de +souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières +souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si +vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez +en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV. + +A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons +de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans +un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité, +M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce +point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a +employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais +il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus +vaste théâtre. + + + +De l'autre côté de l'Eau. + +SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. + +(Suite.--V. t. II, p. 6.) + +EXCURSION CRITIQUE.. + +Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans +le _Roi Lear_: ces rochers crayeux--ces _chalky bourns_:-- + + Whose high and bending head + Looks fearfully in the confined deep. + +C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être +conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet +sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa +propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne +lorsqu'il s'écrie: + +«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle +terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos +pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre +paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au +bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou +le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent +sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre +est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à +celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui +brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève, +n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.» + +Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la +trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée +d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y +rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune _clown_, +figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent +germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son +fils méconnu? + +Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette +portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard +aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu +précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une +dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur +sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint +un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert +avec la volonté, dérobé le trésor de vie. + + And yet I know not how conceit may rob + The treasury of life, when life itself + Yields to the theft. + +Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus +insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand +philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de +son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours +conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être +dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence, +enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il +souffrira sans se plaindre. + + ..........Henceforth I'll bear + Affliction, till it do cry out itself, + _Enough, enough_, and _die_. + +DANS UN OMNIBUS. + +Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies +vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du +voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche +harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les +croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs +groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et +les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis +en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette, +tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au +dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares +épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes +habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais +que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en +relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs +des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres +étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il +n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au +bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du +respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins. + +Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne +du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je +contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée +avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle +ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même +chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe +d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée, +rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse +gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les +mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle +éraillée à cothurnes. + +Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon +ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux +étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières +trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses +renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les +honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne +passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom, +devant un parc ou un _gentleman's seat_ sans qu'elle ne nous en fit +connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts +jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut +apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au +_Star-Hotel_,--établissement, selon elle, très-respectable. + +MINE HOST RICHARDSON. + +Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry, +lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans +lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield, +sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à +une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux +rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous +deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de +leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la +porte du _Star-Hotel_, nous accueillir avec la déférence à demi +souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de +lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée +de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite +fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement +soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis +honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au +ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya +poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre +coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette +importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand +je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait +exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait +naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de +notre campagne. + +Je l'entendis très-distinctement demander du _roast-beef_, du +_stock-fisch_ et un _New College pudding_. A chacune de ces indications, +le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos +ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette +précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre +du voyage, nous courûmes à la cathédrale. + +SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY. + +Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du _Guide du +voyageur_ feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street. +Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte +(Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne _porta +Prioratas_,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après +coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère +originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent +encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et +enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand, +échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée +au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des +piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux +plans appellent _Aula-Nova_, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne +sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en +partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment. +L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances +de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains. + +Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous +vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la +cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui +ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street. + +Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée +entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques +vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses +trois tours carrées. + +Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet +axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à +savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques, +la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il +ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes; +l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un +montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux +rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins. +Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à +l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme +il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans +un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition +après coup ne peut en altérer l'unité puissante. + + [Note 1: _Horizontalism_, if the expression may be used, is the + characteristic of the Grecian.--_Verticalism_ of the + Gothic.--_Quarterly Review_, for December 1811.] + +La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de +terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil +qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la +protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent +autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de +tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse +séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de +constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son +calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements +recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les +fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre +toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou +plaqués en arêtes le long des flèches. + +Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la +commence est certaine de léguer inachevée aux générations à +venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement +des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il +élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas +donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des +détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse +et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté; +or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps +et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence +agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la +mode, aux caprices mêmes des individus. + +Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses +trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de +cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi +chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère +chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le +Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de +l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel +par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce +prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas +digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands +frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui +dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église. + +Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry. +On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des +vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef +et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui +donnait son nom. + + [Note 2: Par le moine Gervais.--_Decem scriptores_, vol. 1295.] + + A bright and glorious cherub is advanced + On this high tower like angel guardian, + That from the neighbouring sky swiftly descends, + Over this sacred place strict watch to keep. + +On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le +ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que +dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées. +Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur +incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea, +pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés +de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le +ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache, +s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des +colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient +unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement +sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les +transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les +transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans +obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte +était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le +ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc. + +Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles +cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art; +mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces +questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en +traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée +sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre +pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se +sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus, +solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande: +l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la +terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez +s'allonger peu à peu l'arceau _Romanesque_. La transition se fait +sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la +couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière +partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit +une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives +faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques, +l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports +circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la +couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes. +Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les +mêmes piliers où posait naguère l'arceau _Romanesque_. Vous en trouvez, +de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio +nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le +rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque +pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable _screen_ qui sépare +lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on +l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume +l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de +Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit +et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet +essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en +mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les +problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière. + +Le _screen_ avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous +Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les +transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on +quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze +pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut +finie sous Henri IV. O. N. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +Les Régates du Havre. + +27 AOÛT. + +[Illustration: Courses des grandes embarcations.] + +Ce n'est que depuis peu d'années que les régates, courses d'embarcations +à la voile ou à la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur +origine est vénitienne, car il est d'usage immémorial, dans la +cité-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites +_peote_ se disputent des prix de vitesse appelés _regates_. Les +gondoliers sont habiles à cette lutte décrite avec tant de poésie par +Fenimore Cooper dans son roman du _Bravo_. De Venise, les régates ont +passé en Angleterre, et récemment en France, à la vive satisfaction des +habitants du littoral. + +Les régates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus +suivies, grâce à la position de ce port. La proximité de la +Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilité des +communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis +Honfleur jusqu'à Paris. Une population flottante considérable, des +étrangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations, +impriment à ces régates un caractère cosmopolite qu'on rencontrerait +difficilement ailleurs, fût-ce à Venise on à Marseille. Nous doutons que +l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une +lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadrée. La +plage, qui forme un hémicycle depuis la jetée jusqu'au cap de la Hève, +peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer +sans limites; derrière eux, le Havre, flanqué au nord par les villas +d'Ingouville; à droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la +Hève; à gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui +s'étendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a +dans aucun port de France un site comparable à celui-ci, surtout quand +l'amphithéâtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des +navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des +flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en +panne, mouillés ça et là comme les sentinelles avancées d'un camp +maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs +mâtures anguleuses. + +Les régates du 27 août 1843 ont dû une solennité inaccoutumée au +patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A +sept heures, l'artillerie du port a salué l'entrée en rade des corvettes +à vapeur _le Pluton, l'Archimède_ et _le Napoléon_, dont la première +portait les membres de la famille royale; ils sont descendus à terre une +heure après, et ont été conduits par les autorités à l'église de +Notre-Dame-de-Grâce. Puis ils ont pris place sur le dôme de la galerie +des bains Frascati, près le pavillon aux signaux, déjà les bateaux à +voiles qui devaient concourir étaient mouillés à leur place, les voiles +appareillées; déjà les canots des juges commissaires couraient des +bordées le long de la côte pour établir l'ordre entre les jouteurs. +Aussitôt que les princes ont paru sur leur observatoire, _le Rôdeur_ a +tiré deux coups de canon, et six bateaux pontés à voile, chacun +d'environ douze mètres de longueur à la flottaison, se sont élancés dans +la liquide carrière; ils étaient montés par des pêcheurs du Havre et de +Honfleur, et quelques-uns avaient encore à bord leurs chaluts parés à +mouiller; ils avaient à décrire un orbe à peu près régulier autour des +bouées qui servaient de limites. Ils doublèrent facilement la première +bouée, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du +sud-est qui les avait favorisés vint à mollir subitement. En vain ils +poussèrent leur bordée au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les +laissa à la merci du courant, qu'il leur était imposable de refouler. +Pendant que les autres courses commençaient, ils demeurèrent immobiles, +et leurs voiles battirent inutilement les mâts; on ne songeait plus à +eux, et le calme régnait encore à terre, lorsqu'une fraîcheur, s'élevant +du nord-est, les ramena vers leur point de départ avec tant de vitesse +qu'on eut à peine le temps d'apprécier leur marche et leur évolution. +_La Victorine_, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle +avait eue constamment, arriva au but la première, suivie de près par +_les Deux-Cousins_, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'épreuve fut +considérée comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas, +disait-on, conformément aux règles prescrites, doublé la troisième bouée +au vent. + +[Illustration: Régates du Havre.--Courses des Baleiniers.] + +Durant cette contestation, les canots à la rame, à six avirons, +couraient parallèlement au rivage: cinq s'étaient inscrits, mais quatre +seulement se présentèrent, et l'un d'eux, _l'Émulation_, cassa son +gouvernail à la première bouée; la lutte s'engagea entre _l'Éclair, la +Riposte_ et _la Fine_, et, dès le début, les distances furent marquées. +_L'Eclair_, patron Riconard aîné, gagna le premier prix de 500 fr.; le +second, de 100 fr., fut adjugé à _la Riposte_, patron Léopold Mazerat. + +Les bateaux à voiles non pontés, courant d'abord vent arrière, +doublèrent aisément la nouée du nord; mais comme leurs devanciers, ils +furent longtemps retenus au large, et surpris inopinément par la brise +du nord-ouest; cette variation plaça les derniers, ceux qui avaient +obtenu l'avantage. _Le Vite_; qui avait dépassé les huit autres +concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; _le +Havre-et-Guadeloupe_ prit la tête et atteignit le premier le but; _le +Général-Vandamme_ marchait le second; tous deux s'attendaient à une +ovation, mais les juges-commissaires annulèrent la course, alléguant que +le changement du vent, en nécessitant des combinaisons imprévues, avait +jeté du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait +usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouillé pour se soutenir, +contrairement aux prohibitions établies. + +Les trois dernières courses ont eu de plus complets résultats; quatre +pirogues baleinières sont parties ensemble: _l'Hirondelle_, patron +Alexandre Mauconduit, a pris la tête; _la Vaillante, le Petit-Eugène_ et +_la Blonde_ suivaient à quelque distance. A une encablure du but, +_l'Hirondelle_, trop rapprochée, aborda _la Vaillante_, et pendant que +les nageurs s'efforçaient de dégager leurs avirons, le _Petit-Eugène_, +aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la +collision. _L'Hirondelle_ ne perdit point courage; débarrassée de +l'obstacle qui la retenait, laissant derrière elle _la Vaillante_ et _la +blonde_, elle, poursuivit son concurrent, et parvint à le dépasser à la +première bouée: elle a remporté le premier prix de 500 fr.; le prix de +10 francs n'a pas été disputé au _Petit-Eugène_, patron Morin. + +Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, _le Sphinx_ et +_le Grand-Turc_, ont lutté contre _la Belle-Poule; la Sylphide_ et +_Lustucru; le Sphinx_, monté par Robert Coombs et quatre mineurs +expérimentés, l'a emporté sur _la Belle-Poule_; l'autre gig anglais +n'est arrivé que le dernier; _la Sylphide_, embarcation de forme +nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'épreuve jusqu'au bout. + +La dernière course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des +membres de _la Société des Régates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le +Clown_, ont fait assaut d'adresse et d'agilité; le prix unique, qu'à +obtenu _Gipsy_, à M. Cor, était une paire de magnifiques vases en +porcelaine de Saxe. + +Ainsi se sont terminées les cinquièmes régates du Havre. Les princes +sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, où le maire a +successivement appelé les vainqueurs. Le prince de Joinville a +annoncé qu'il accordait à la ville une somme annuelle de 2,000 fr., +destinée à fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a été +tiré en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochés de terre, +c'était un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait +dans les eaux, les serpenteaux et les fusées qui tombaient en pluie sur +les vagues illuminées, et les flammes du Bengale, dont les reflets +multicolores faisaient resplendir la haute mer. + +Les deux courses déclarées nulles ont été recommencées conformément à la +décision des juges-commissaires. _Les Deux-Cousins_, patron Sabolle, ont +gagné le prix de 1,000 fr.; _le Bon-Père_, patron Berney, celui de 250 +fr.; _la Victorine_, triomphante la veille, s'est échouée en allant +prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux à voiles non pontés a +été décerné au _Vite_, appartenant à M. Barbe; le second à _La Lionne_, +appartenant à M. Cor. _La Louise, la Mosquita, le Général-Vandamme_ et +_l'Ariel_ ont renoncé. _Le Havre-et-Guadeloupe_ n'a pas couru. + + + +Inauguration de la statue de Henri IV. + +A PAU. + +L'arrivée de la reine d'Angleterre a trop détourné l'attention publique +de cette grande fête nationale, qui semblait justement destinée à avoir +un grand retentissement dans toute la France. + +Le 25 août, à onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon +a annoncé l'entrée de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le +Corps municipal s'est rendu au pont de Jurançon pour recevoir le prince, +qui, bientôt après, mettait pied à terre au château où naquit son aïeul, +le 15 décembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux +jours de fêtes préliminaires, ont précédé la grande solennité de +l'inauguration, célébrée avec une magnificence digne de son objet. Ce +jour-là, le département des Basses-Pyrénées était tout entier concentré +dans son chef-lieu, et la population quadruplée ondulait aux abords de +la place Royale. Le duc de Montpensier y est arrivé à dix heures, +accompagné du conseil-général du département, de l'état-major de la +division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc +de Cazes, grand-référendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de +Lusignan, pair de France, et du lieutenant-général Harispe. A l'approche +du cortège, un orchestre dirigé par M. Habeneck a exécuté la _Bataille +d'Ivry_; des choeurs ont chanté d'une voix retentissante une ballade de +circonstance dont M. Aube avait composé la musique, et M. Liadères les +paroles. Après le dernier couplet, la statue de Henri IV était +débarrassée des draperies blanches qui la dérobaient aux regards. +Vingt-un coups de canon ont annoncé au loin que le Béarn possédait enfin +ce monument tant désiré; les acclamations de vingt mille spectateurs se +sont mêlées au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre: +_Vive Henri IV_, et l'orchestre, après avoir accompagné le vieux refrain +français, a joué l'air béarnais _Là haut sur les montagnes_. Alors ont +commencé les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les +principaux fonctionnaires en ont signé le procès-verbal, que l'on a +déposé dans un caveau pratiqué sous le piédestal, en y joignant +l'histoire de Henri IV, par Pérétixe (édition elzévirienne), le recueil +du ses lettres, publié par la Société de l'Histoire de France (2 vol. +in-4º), _la Henriade_, des médailles, et diverses monnaies frappées au +seizième siècle. Le comte de Saint-Grieq, président du conseil-général +du département, le préfet, le duc de Montpensier, prenant tour à tour la +parole, ont rappelé à l'envi les qualités d' Henri le Grand. +L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de +Montpensier s'est approché du monument, a scellé la pierre du caveau, et +a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des +régiments répétaient: _Vive Henri IV!_ + +[Illustration: Statue de Henri IV, par M Raggi.] + +[Illustration: Inauguration de la statue de Henri IV, à Pau.] + +[Illustration: Berceau de Henri IV, au château de Pau.] + +Les journaux, en rendant compte du cette fête à la fois nationale et +locale, ont parlé d'enthousiasme indéfinissable, de cris d'allégresse, +de sentiments de bonheur débordant de toutes les âmes, si bien que le +lecteur de sang-froid est naturellement tenté de les taxer +d'exagération. Rien de plus réel cependant que les transports de joie +des habitants de Pau, à la vue du marbre qui reproduit les traits de +leur royal concitoyen. On a toujours aimé Henri IV dans toute la France; +mais on lui a voué, une espèce de culte dans l'ex-province du Béarn. Là +régna longtemps sa famille. Ce fut sa mère, Jeanne d'Albret, qui donna +le titre de ville à la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises +d'Henri d'Albret et de son épouse Marguerite sont encore visibles dans +les appartements du château qu'ils ont fait bâtir. L'enfance de leur +petit-fils Henri IV s'écoula sur les rives du Gave; il fit à Pau +l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destinées +l'eurent appelé au trône de France, il n'oublia point ses chers +compatriotes. Aussi écrivait-il, le 20 décembre 1593, en donnant à son +lieutenant commission de tenir les états de son royaume de Navarre et du +pays souverain de Béarn: «Vous avez déjà assez séjourné dans le pays +pour avoir reconnu et observé les moeurs de mes sujets, lesquels je +désire que vous mainteniez, en cette ferme créance, que, comme ils sont +les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, je veux continuer envers +eux ce soin et cette affection singulière que j'ai portés dès ma +naissance.» + +Les Béarnais ont répondu à ces protestations par un attachement +inviolable, qui s'est perpétué d'âge en âge. Les paysans des environs +montrent encore avec orgueil les lieux qu'il fréquentait de préférence, +les rochers qu'il gravissait, les fontaines où il se désaltérait durant +ses promenades. On voit, au château de Pau, pour les réparations duquel +on a dépensé récemment plus de 500,000 francs, la chambre à coucher où +Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: _Nouste-Dame +deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore_. On conserve +religieusement son lit de bois sculpté, et l'écaille de tortue qui lui +servit de berceau. Cette dernière relique, menacée par la Révolution, +fut sauvée par M. de Beauregard, qui lui substitua une écaille à peu +près semblable dont il était possesseur. L'écaille authentique est +placée sur une espèce d'estrade, et surmontée de trophées, qui ne +contribuent pas à l'embellir. + +Les souvenirs du _Béarn_ peuplent toute la contrée. Au village de +Billières situé à l'extrémité occidentale du parc du château, est la +maison de Lassensaa, père nourricier de Henri IV. Par un arrêt du Grand +Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de +Pont-Long, à la famille Lassensaa; le vieux bâtiment, qui tombait en +ruines, fut réparé sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le +visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui +présentèrent le bâton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses +excursions pédestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les +Basses-Pyrénées sans aller en pèlerinage à Billières, et c'est le +dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation +patrimoniale. + +[Illustration: Lit de Henri IV, au château de Pau.] + +Voilà déjà un siècle que les habitants de Pau avaient eu la pensée de +consacrer un monument à Henri IV. Les états-provinciaux en votèrent le +fonds, et demandèrent une autorisation au gouvernement, qui, pour +répondre à leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze +de Louis XIV. Les malins Béarnais s'en vengèrent en inscrivant sur le +piédestal des vers patois qui débutaient ainsi: «_A ciou qu'ey +l'arrahil den nouste gran Henri_ (à celui-ci qui est l'arrière-fils de +notre grand Henri).» En 1793, ou fondit des canons avec l'image de +_l'arrahil_, et comme on n'eût pas traité moins cavalièrement celle du +trisaïeul, les Béarnais durent se féliciter de ne l'avoir pas obtenue. +Le monument actuel a été érigé à la place du bronze détruit; il est +l'oeuvre de M. Raggi, et a été exposé au Salon de 1842. Le statuaire a +consigné sur le livret de cette année les intentions qui ont présidé à +sa composition: «Henri IV témoigne à ses nobles guerriers sa volonté de +marcher avec son armée au secours de Henri III, et les engage à +rassembler autour de lui tous ses vassaux armés pour accomplir ce +projet.» En accordant des éloges à l'exécution sévère de la statue, nous +croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses +complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure. + +[Illustration: Maison A Bilhèros, près de Pau, où Henri IV a été +nourri.] + +Il n'est pas sans intérêt de donner quelques détails biographiques sur +un sculpteur que _Lapérouse_ et _Henri IV_ achèvent de mettre en +évidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalisé Français +depuis longues années. Né à Carrare, en 1791, il y remporta le second +grand prix en 1809. Il étudia à Paris sous la direction de M. Bosio, et +se fit remarquer, en 1817, par un _jeune discobole prêt à lancer son +disque_: il obtint la médaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et +deux statues, que le livret indique en ces termes: «L'Amour, +s'approchant du lit de Psyché, entend soupirer cette, nymphe,» groupe en +marbre.--Montesquieu méditant sur _l'Esprit des Lois_,--Henri IV, statue +commandée par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince, +n'étant encore que roi de Navarre, manifeste à ses sujets le projet du +reconquérir le trône de ses ancêtres; il les engage à se réunir autour +de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clémence, et la main +gauche, portée sur son sabre, est l'emblème de sa puissance. + +_L'Amour s'approchant du lit de Psyché_ est au Luxembourg, le _Henri +IV_ à Nérac, et le _Montesquieu_ au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous +connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, répartis en +divers édifices: à Saint-Étienne-du-Mont, _la Vierge tenant +l'Enfant-Jésus_; à Grenoble, _Bayard mourant_, statue en bronze; dans la +salle d'exposition des sculptures, au Louvre, _Hercule retirant de la +mer le corps d'Icare_; à Versailles, _Hugues Capet_, statue en marbre; +_Jean Boucicault_ et _Jacques de Bourbon_, en plâtre; à la Madeleine, +_saint Vincent de Paule_ et _saint Michel_. + +La fête de Pau a été une ovation pour cet honorable statuaire, que le +préfet avait officiellement invité à y assister. Le duc de Montpensier +s'est fait présenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualité +d'architecte de la ville, a coopéré à l'érection du monument. + + + +De la Médecine chez les Arabes (3). + + [Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais _sur + les Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en + Afrique._] + +Malgré le fatalisme inhérent à leur religion, les Arabes accordent une +grande confiance à la médecine; et c'est à tort que, certains auteurs +ont avancé que les musulmans craignaient de tenter la divinité, en +croyant à l'art de guérir. + +Les bains sont la panacée universelle des indigènes de l'Algérie; ils +les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'âge et le +tempérament des malades. + +L'application du feu joue un grand rôle dans leur thérapeutique +chirurgicale; c'est à l'aide de ce moyen violent qu'ils prétendent +guérir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des +maladies d'estomac. + +Pour les blessures d'armes à feu, ils rougissent à blanc un anneau ou +bague de fer qu'on applique à l'orifice de la plaie, et s'établit ainsi +une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction +de l'air devient difficile, et la guérison est très-prompte. + +Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des +articulations, leur médecine n'est pas moins violente. + +M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait +suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le +général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs +d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier +tout _foulé, broyé_, et on le fit transporter sans connaissance dans une +tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé +mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas +peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit +qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident, +lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des +membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les +brûlures avec la teinture du _henné_, espèce de solution astringente du +_Lausonia inermis_ dont les indigènes se servent pour donner une teinte +jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes. +C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si +prompte et si merveilleuse. + +On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent +pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs +ancêtres. + +L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une +peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des +trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit +une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme +ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de +bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse, +quelquefois de terre glaise et de filasse. + +L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est +une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient +déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était +de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui, +en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un +morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière; +la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure +rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et +la guérison était plus on moins complète. + +Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise +dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier +se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique +à la potasse caustique. + +Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en +faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec +plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à +ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors. + +Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les +thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de +la médecine parmi les habitants des ville». + +Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures +aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec +la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme +nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère +brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre, +d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme +celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce +genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les +tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de +manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue, +ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour +faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les +incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce +d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache +un mouchoir. + +Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses +d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent +la fièvre. + +Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la +ruse nécessaires à un guerrier maraudeur. + +La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée +au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les +moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous +voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière +thérapeutique des indignes des douers. + +Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne, +l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette +multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature +de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte +de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à +ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours +de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants +qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à +vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de +quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la +coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il +semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec +une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des +indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un +état civil en règle. + +L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en +Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher, +s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une +corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone, +placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette +pliée en long. + +Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la +médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même +avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait +cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et +d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle, +d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui, +les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent +qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le +préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et +compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton +fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil +pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et +celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un +oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement, +en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les +compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est +fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu. + +Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins +être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire +une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie; +car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état +d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique +n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens, +d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de +l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en +outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la +maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement +usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux +encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de +l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des +conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent. + +Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui +ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des +indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après +avaient l'ordonnance _pendue au cou_ comme un scapulaire, on bien +religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage +des médicaments présents. + +Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de +l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de +leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité +complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette +de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des +personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les +employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen, +Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil +gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front, +autour de la corde en poil de chameau, _quatorze_ amulettes en peau de +la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés +magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes +cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table +pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs +croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les +miracles de la sorcellerie. + +Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette +traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut: + +On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit +propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.» + +Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est +supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du +nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une +révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu +avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à +quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la +plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs +cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever +la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière +derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient +pas.» + +Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne +pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée +à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu, +par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en +Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien +difficile d'offrir un sens complet. + +Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à +droite, sont ce qu'on appelle du nom de _carrés magiques_. Il en est +parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la +science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines +de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des +lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets +hébreu et grec, ont une valeur numérale. + +Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres [arabe] ou 492, +[arabe] ou 357 et [arabe] ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf +unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le +calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se +rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à +marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a [arabe] ou +8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche, +présente une progression arithmétique. Le groupe [arabe] 8642 est +précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété +quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages +de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume +de mon ouvrage intitulé: _Monuments arabes, persans et turcs du cabinet +de M. le duc de Blacas._» + +Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts, +coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux +est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas _l'ordonnance_ ne +vaut que six sous. + +A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont +les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès, +d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont +illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays? + +La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que +quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète, +ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne +désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces +pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient +beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas +transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez +des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société. +N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se +préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une +peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères +grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par +Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était +la peau d'un enfant égorgé. + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui +circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un.--Non, dit l'autre.--J'en +suis sûr.--J'en ai la certitude.--Je le tiens d'une source +authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle +sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son +yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra,--Elle +visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne +verrai rien du tout. + +Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs; +mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout +ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le +grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords +de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y +apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible. + +Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans +doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout +temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les +nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire; +cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa +porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui +se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage. +Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine +étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et +aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne +ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique +avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur +son compte. + +Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre +n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout +spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne +s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant +pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène +du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce +dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant +à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup, +c'était le moindre de ses soucis. + +Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique +galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de +chevalerie? est-ce rancune? + +Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise, +que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont +toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre +volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui +sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus +d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de +l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se +rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y +eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a +surnommé le _paradis des femmes_, ne se serait pas changé en enfer tout +exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur +ses _belles dents blanches_ et jusqu'à sa _robe puce_, son _chapeau de +paille_, ses _rubans jaunes_ et sa _plume d'autruche_. + +Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et +certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement. +Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer +vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage +suffisante et suffisamment agréable? + +Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du +mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère +et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus +sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans, +ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on +a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent +de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a +pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine +d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire +tenace. + +Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est +neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni +l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise, +même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au +coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un +douloureux saisissement? + +Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles +qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de +soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues +royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de +nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas +un mot: + +Le flot les apporta, et le flot les remporte! + +Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de +s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié +extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans +garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque +toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et +celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les +peuples se souviennent. + +Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux +frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien +petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe +d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde +civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine +Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le +théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une +part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire +moins d'étalage. + +Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute +de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont +proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté +Britannique. + +Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son +vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique +parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades +de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon +Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que +M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M. +Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie +royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se +plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson, +ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M. +Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou +l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée +sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants: +«Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.» + +M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et +la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit +déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville, +ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette +formule, _pour le service du roi_, n'est d'ordinaire employée que pour +les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se +faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le +tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos +d'Arnal et des _Cabinets particuliers_; c'est une déviation un peu forte +de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est +rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et +aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis +longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service. + +Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du +débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le +cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là +depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des +jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons +baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient +accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à +l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux, +apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit +sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau, +puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien +qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé +aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui +parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des _holà!_ partirent de +tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans +le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au +vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il +le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en +ces termes; + +LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur? + +LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà. + +LE GENDARME.--Dans ce costume? + +LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà. + +LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un +peu trop négligé, mon vieux! + +LE MATELOT.--Moà vôloir baigner. + +LE GENDARME.--M. le maire le défend. + +LE MATELOT.--Moà vôloir baigner. + +LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits +anges. + +LE MATELOT.--Moà vôloir baigner. + +LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre. + +LE MATELOT.--Moà vôloir... + +LE GENDARME.--Finirez-vous? + +LE MATELOT. _se débattant_.--Goddam! Moà pas Français, no French! + +LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes +encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se +mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon... + +--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour +baigner moà, never, never! + +Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire +d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau. + +--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont +l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont +tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police. +Ces misérables sont désignés sous le nom d'_endormeurs_; c'est aussi à +ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent +principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard +extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus +déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la +unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent +à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une +proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail +vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui +parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en +tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le +premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans +quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et +les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le +cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre +narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond. +Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a +volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent. +Puis, cours après, mon pauvre diable! + +[Illustration: La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre +dans le canot du brick Marie-Amélie.] + +[Illustration: Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.] + +[Illustration: Matelot du yacht _Victoria and Albert_.] + +La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons +bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec +M. le procureur du roi. + +Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est +excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs +farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup +même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins. +L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous +tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à +la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un +endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème +ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin +faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour. + +Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu +sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et +par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs +en toge et en bonnet carré! + +--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne +compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au +monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à +l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux +délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes +d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase, +n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté +de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la +déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue +l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes. + +On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en +ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont +tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un +prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux +sous: M. le duc de Brunswick! + +Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la +barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la +grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis +marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable +galette par un long circuit. + +Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette +merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois +ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur, +éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard +son représentant. + +Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même. +Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa +denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de +pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de +lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais +personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le +marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a +pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là, +et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers! + +--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle +Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais +point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques +filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle +Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin, +M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les +Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau. + +[Illustration: Lord Aberdeen.] + +Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don +Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute +cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant +sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche +sainte le trou du souffleur. + +--Nous avons fait dernièrement au _Don Pasquale_ de Donizetti un cadeau +que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant +ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne +sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait +ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à _Don Pasquale_, c'était aux +Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que +nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune; +Vienne s'était conduite pour _Don Pasquale_ en ville musicale qu'elle +est, et _Don Pasquale_ l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je +vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel +ouvrage. + +La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et, +depuis, _Don Pasquale_ a fait son tour de France escorté de bravos. + +Bon augure pour le _Don Sébastien_ que l'Opéra nous prépare à grands +frais, et pour la _Maria di Rohan_ qui charmera bientôt les dilettanti +de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du +succès; Vienne, en saluant dernièrement _Maria_ avec enthousiasme, a +regagné l'avance que nous avions prise pour _Don Pasquale_: Paris et +Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle! + +--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en +parler _de visu_, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne, +il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si +l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer +aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant +daguerréotype sera _l'Illustration_. Et ce n'est pas une vaine promesse +que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le +portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que _l'Illustration_ a +l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton +aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le +voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport. + +Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi, +pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la +fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une +reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon +et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre +en sont cause. + +Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des +simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en +jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près. + +La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré +la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non +pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce +qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose? + +[Illustration: La reine Victoria.] + +[Illustration: Le prince Albert.] + +A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du +prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous +garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes: +il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son +emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui +peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe. + +Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus +nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences +qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord +Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour +l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne +vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères. + +Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille +des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu +deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies, +sous la présidence de Wellington. + +Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième +comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un +conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société +des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc. + +Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première +fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille +de l'honorable J. Douglas. + +Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu +recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement _un lion_. Son +vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est +rarement neuf. + +Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le +dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme +calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine +sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les +affaires. + +Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à +l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce +le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter +là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le +gendarme n'a point à intervenir. + +_Item_ deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la +reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français. + +Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire +prendre, patience; _l'Illustration_ te réserve d'autres dessins pour la +semaine prochaine. Au revoir! + +[Illustration.] + + + +[Illustration.] + +Romanciers contemporains. + +CHARLES DICKENS. + +[Illustration.] + +C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de +répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le +lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière +page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le +plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il +aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le +défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de +l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces +vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous +l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain +vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque +passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère. + +Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la +souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, +les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les +monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent +tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami +sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, +stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre +complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la +misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, +l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des +métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans +l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant +et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent +tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. +Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui +ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, +comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des +fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat +étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous +rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu. + +Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles +demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant +microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une +blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, +la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et +du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un +fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et +égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses +du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir +dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et +Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans +l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou. + +Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans +un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, +habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs +fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se +fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, +entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, +de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, +de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses +amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois +_clubiste_ de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à +mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler +sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter +la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités +de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? +Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même +n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de +l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses +touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes +détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la +caricature l'intérêt de la vie du roman. + +A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve +plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui +s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là +nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme +de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le +lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une +catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions +exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, +et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. +Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites +l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, +conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à +considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force +nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la +littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi +variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire? + +Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une +disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son +dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les +critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. +Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant +Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les +moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué +d'une si perçante et si fine observation. + +TRAVERSÉE +DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR +MARK TAPLEY. +SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW. + +La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus +profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du +foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin +des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que +venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, +portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe +funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. +Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant +la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour +écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et +repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste. + +Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les +éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles +régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à +leurs terribles jeux? + +Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur +l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, +tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs +de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots +écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles +accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, +dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, +guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus +furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une +tourbillonnante rage. + +En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes +vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient +l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes +fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, +lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent +la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien +de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent +obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix +de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un +vaisseau!» vient dominer la tempête. + +La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs +tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots +recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour +se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, +chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: +«un vaisseau!» + +Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent +l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que +l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se +poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se +dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a +contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le +vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il +chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers +endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à +craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe +sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir! + +An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble +serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un +sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à +l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il +faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il +s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une +soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, +admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent +les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons +qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le +remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas. + +«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le +tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est +pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout +sur ma tête! + +--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard +des _amures_(4), grommela un homme du fond de sa cabane(5). + + [Note 4: _Amures_, cordages qui tiennent la voile en la rattachant + du côté d'où vient le vent.] + + [Note 5: _Cabanes_, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre + tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et + aux passagers de seconde classe.] + +--En regard de quoi?» demanda Mark. + +L'homme répéta son observation. + +«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la +carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne +risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez +m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête +sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un +vaisseau.» + +L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la +couverture sur sa tête. + +«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de +toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. +Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas +d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie +furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du +pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche +de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité! + +--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane. + +--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine +de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je +suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les +jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se +rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer +dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins. +Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de +par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin? + +--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la +pitoyable vie! + +--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa +tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a +plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y +maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur +idem.» + +Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne +humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw, +n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du +s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère +assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse, +étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes, +d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est +guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse, +comme il arrive dans l'avant du _Screw_, à chaque traversée de +l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent +sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute +propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus +seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un +encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait, +tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui, +et ses esprits s'exaltèrent en proportion. + +Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais, +tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants +effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait +la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille +dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de +maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une +longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et +pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de +plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que +nombre de salles de bal. + +L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure +éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur +l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine +moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une +pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis +qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper +autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un +troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés +à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils +eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être +jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants, +s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on +aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates +organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans +son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de +lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit +pleureur. + +«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses +trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement +les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi +vite une de mes jeunes pratiques. + +--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler +de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience. + +«Juste! reprit Mark; _elle_ va le faire. Voilà la vraie division du +travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare +notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde +sait laver le nez, à un marmot.» + +La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de +Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les +nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et +d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et +s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par +l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un +juron inarticulé. + +«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de +l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un +perruquier de profession. + +«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin. + +--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de +quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur: +c'est bien dur pour elle. + +--Dur! quoi? + +--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras +d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour +rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark +Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus +d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les +yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite! + +--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où? + +--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit +Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car +elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas +qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en +débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du _Chansonnier des +Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,_ +elle est capable de tomber roide morte. + +--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme +a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie +sauvage?» s'écria Martin. + +Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long +dans sa cabane, et reprit tranquillement: + +«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait +deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en +son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est +étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. +Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer +autrement.» + +Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer +davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui +avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, +apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce +dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le +service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de +fer-blanc et un pot à barbe de même métal. + +Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins +autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension +toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque +embardée(6)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se +montrer _fort_ en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de +la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour +s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se +trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où +il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours +ordinaire des choses. + + [Note 6: _Embardée_, secousse donnée aux navires à chaque + mouvement qu'on imprime au gouvernail.] + +A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa +gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose +eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus +frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à +toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était +mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel +obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait +traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine +d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, +n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se +trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait +tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou +point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à +s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver +quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les +tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de _grog_. C'était +lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la +provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles +surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, +entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, +chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait +des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; +lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de +l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, +ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une +main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité +commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et +que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les +nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et +l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait +Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes +de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus +fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant +chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé +d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit +popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et +excellent voilier, _le Screw_. L'admiration générale finit même par +monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à +s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer +vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils +encouragements. + +«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant +vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande +différence entre l'auberge du _Dragon_ et la cabine du _Screw_. Jamais, +à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; +c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait! + +--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui +ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps? + +--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le +vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce +qui n'est pas trop dire. + +--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume. + +--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous +en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire. + +--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se +promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant +emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la +tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en +trouverais mieux, en vérité! + +--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme +il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble +qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air +frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de +l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez +sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me +semblerait. + +--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort +mal, répliqua Martin. + +--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne +humeur. C'est ce qui m'arrive souvent. + +--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé +sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché +ici? + +--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley. + +--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter +sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici, +parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs +jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable +passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux +cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde +déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon +passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre; +je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant? + +--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous +prissiez la chose si fort à coeur. + +--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son +maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte +rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose +aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne +présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui +souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et +Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un +regard fixe et profond. + +Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha +sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut +son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos, +reprenant son livre et disant: + +«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens +de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la +comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible +et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre +voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses +enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière. +Dépêchez, et vous serez un bon diable.» + +Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec +zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus +d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite +à conserver sa gaieté à bord du _Screw_ qu'il ne l'avait supposé. Et, ce +qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à +terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer +partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à +propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient +allusion. + +Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions +sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York, +circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un +oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et +la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait +comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à +embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient +faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du +reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins +nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en +majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui +s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller +bien, et les bien portants allaient mieux. + +Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses +fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et +brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de +cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son +nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit +aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses +poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté, +«mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des +circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement +soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la +clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de +l'homme, fredonnait perpétuellement _la Marseillaise_; bref, une même +sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était +proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à +bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée +du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre. + +Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus +qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le +chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils +eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce +qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en +souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui +avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce +qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et +vieux manteau. + +Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se +mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait +assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque +vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des +collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate, +avec ses maisons éparses sur la rive. + +«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la +terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me +sera bonne après tant d'eau!» + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi. + +CHAPITRE VI. + +UNE IMPRUDENCE. + +QUAND ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. +Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après +une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les +avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres +traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner +dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les +interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, +il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en +machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité +naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se +grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque +périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une +conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la +chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit +qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des +espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement +appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels +sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent +suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je +saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, +en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.» + +Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à +ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient +montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et +avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les +pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des +nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir +Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a +toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand +que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve +de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: +«S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent +d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se +donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué +de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs +pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il +laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur +Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient +entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement +dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui +n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de +jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent +parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable +lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, +en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, +grossissait la nouvelle de quelque invention. + +[Illustration.] + +Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations +de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare +qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration +était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait +péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant +au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et +persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis +pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» +Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort +aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait +fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses +amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano +Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, +depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans +son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques +d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix +mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des +miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour +faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les +divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur +étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, +des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. +Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les +rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des +Éperonniers. + +Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, +se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des +boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La +cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante +respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le +frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu +de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les +chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille +d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune +fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans +et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en +trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces +épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à +lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, +de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres +du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare +contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour +employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, +traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les +étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à +l'immortalité. + +[Illustration.] + +Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le +prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de +fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait +rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces +achats pourrait venir bien vite. + +Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique +four au pain blanc, fameux sous le nom de _prestin della rosa_, on +voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le +père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande +fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son +père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces +qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux +améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son +métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la +mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: +«Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus +long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces +gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses +effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres +étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage +des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, +observateur entêté des antiques coutumes. + +Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le +soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un +morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son +travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir +déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait +bientôt prendre fin. + +«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas +l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou +sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps +où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! +quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; +ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois +contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils +auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et +de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui +la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là +n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la +paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour +les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer +boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille. + +--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo. + +--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir +une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à +qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est +là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, +on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour +tout le monde.» + +Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! +ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en +ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je +vous le promets. + +--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours +été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux +miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui +êtes de nos pratiques.» + +[Illustration:] + +Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son +béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les +mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses +espérances. + +Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de +semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo +comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu +public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient +autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient +autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait +bouleverser le gouvernement de fond en comble. + +On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient +dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour +successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est +à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en +pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et +Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, +alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... +quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle +universelle félicité! + +Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, +Alpinolo entra dans le _Roletto Nuovo_, que nous appelons aujourd'hui la +place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront +arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des +styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et +des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque +Alpinolo vint dans cet endroit de la cité. + +L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés +d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple +libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre +de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils +bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq +rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une +s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, +la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des +orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite +Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et +la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns +et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le +podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les +hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le +mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait +une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert +où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il +convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait +la cité. + +[Illustration.] + +Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous +reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la +Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement +décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse +de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une +mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les +loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents +ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des +Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, +commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de +carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries +superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet +supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six +principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le +milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une +truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la +ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom +d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement +nommée _Parlera_, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour +proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour +écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des +marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui +passe et repasse lentement devant et derrière les canons. + +[Illustration.] + +A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns +marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les +autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de +Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des +miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre +en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, +de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et +du _saurechetto_ attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant +autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse +histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes +sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en +prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un +charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il +décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient +les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient +rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, +se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite +d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on +découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna +au feu. + +Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein +d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a +sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a +creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y +mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les +musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez +juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée +sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent +les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont +ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les +avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se +promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au +fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des +miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur +le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, +pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, +avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci +sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors +éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un +instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais +plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de +Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il +l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans +les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, +d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame +Marguerite? + +--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre +avec une froide ironie. + +Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, +je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était +pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles. + +--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit +de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses +générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu +t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes +vanteries. + +--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont +point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en +vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le +seront pas longtemps.» + +Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le +diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent +bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient +leurs paroles.» + +On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses +expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il +caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un +coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient +point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la +bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances +ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, +quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un +effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui +ballent la pierre pour la faire jaillir. + +--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de +souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. +Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur +la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs +généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux +de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans +les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire +gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil +à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses +droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en +vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, +Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté +un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux +comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour +la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire +démanger plus vivement la peau. + +--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au +contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à +Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec +Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. +Cela te suffit-il? es-tu convaincu? + +--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es +bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura +donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te +faire chanter... + +--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu. +Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis +qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à +Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y +a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé. +L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...» +Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais +l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse: + +«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui +les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante... + +--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que +le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a +raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de +Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la +main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait +pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la +folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.» + +[Illustration.] + +Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt +par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient +Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène +des salles _parlantes_. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à +Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale +de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal +de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce +qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer +une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une +diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement +l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que +quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur +conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale +écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta. + +Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire, +était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre +deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles +étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait +ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et +réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne +pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui, +entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était +impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un +soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant +éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour +deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure +avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe +amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des +nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le +reconnaître? + +--Non, répondit Alpinolo. + +Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir +perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence +que toi. A qui as-tu parlé?» + +Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences +et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une +parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé? + +--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière +soirée. + +--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez +de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les +jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme +toi et moi? + +--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas +fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et +que le seigneur de Castelletto? + +--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! +pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir +avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la +province. + +--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de +Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...» + +Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour +des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi +d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, +et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se +dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à +qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la +plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos +lecteurs ce qu'était ce misérable. + +Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le +Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en +1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux +Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, +sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la +solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de +bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la +seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait +dans ses rêves ambitieux. + +[Illustration.] + +Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient +pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par +eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, +mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un +insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans +son coeur une effroyable haine. + +Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le +pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir +son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui +pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne +franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps +d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses +qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de +Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait +vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le +commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant +Ramengo. Cela se passait en 1322. + +Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une +de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été +punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause +des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette +famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de +ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils +unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et +venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne +restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune +Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore +plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia +avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin +d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui +s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco +Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du +même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux +sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour +les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des +discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait +partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la +traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance +pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si +empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une +générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia. + +[Illustration.] + +Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour, +qui enfante tant d'actions généreuses, que de l'appliquer aux sentiments +qu'éprouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des +moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voilà ce qu'il voyait +là où les jeunes gens de son âge ne voient que passion, fantômes +brillants et plaisirs. S'élever au-dessus de la bassesse de sa +naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans +les emplois et à la cour, c'était l'unique but de ses actions. Il avait +vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se décider tantôt +pour les Visconti, tantôt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des +premiers parût alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du +hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti +dans le temps même de leur puissance, c'était un rêve que l'imagination +pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle +espérance. Il était beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des +Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur +reconnaissance l'homme qui n'aurait pas dédaigné de s'unir à eux +lorsqu'ils étaient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point +changer, Rosalia était trop obscure et trop délaissée pour qu'un mariage +avec elle inspirât ni jalousie ni soupçon de la part d'un serviteur des +Visconti; et si ceux-ci venaient à être renversés, non-seulement elle +serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage, +mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des +Torriani triomphants. Il s'était en outre aperçu de l'affection de +Pusterla pour Rosalia, et il était de ceux qui ne croyaient point à +l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre +Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'idée de +supplanter son jeune capitaine auprès de sa maîtresse. Il demanda donc +la main de Rosalia à des parents éloignés à qui la garde de la jeune +fille était confiée. Pour se décharger d'un fardeau, pour trouver un +appui, et dans l'espoir de faire cesser les persécutions dont Giroldello +était l'objet, ils consentirent à ce mariage. Lorsqu'il se conclut, +Franciscolo pourvut généreusement à toutes les dépenses; mais les +soupçons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son +aversion s'en accrut. + +Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore à la plupart +des jeunes filles ne fut informée de ce projet que lorsqu'il fut arrêté. +Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa +bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie à lui par un lien que la +mort seule pouvait rompre, elle fis ses délices de son devoir, et, +heureuse de trouver un objet à cette flamme intérieure qui s'était +jusqu'alors alimentée d'elle-même, elle aima son mari avec toute +l'impétuosité d'une première passion. + +Ramengo lui-même, quelque grossière que fut son âme, ne put s'empêcher +d'abord d'aimer cette vierge ingénue dont il avait fait sa femme. Il +goûta un moment les douceurs d'une affection partagée, et pensa même un +moment à mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs. + +Mais ses vertueux élans ne furent pas de longue durée Bizarre, inégal, +capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mêlèrent bientôt de +brutalité et de colère. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir, +il s'en excitait à les aggraver. Loin de faire un mérite à Rosalia de la +divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience +lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers +soupçons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la +justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia +sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette âme ingénue et +passionnée, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'était avec ce chaleureux +accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo +ordonna sévèrement à sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa +maison sous aucun prétexte, et lui imposa en même temps de se garder de +laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'était la jeter dans cet +abîme de duplicité et de détours où les âmes loyales trouvent le plus +cruel supplice. Ses tortures n'échappaient point à Ramengo, qui en +sentait croître sa barbare défiance. + +[Illustration.] + +Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remportée par les Visconti, ruina +de fond en comble le espérances des Torriani et dispersa leurs +partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels persécuteurs. +Rosalia, qui avait cru que les prières auraient quelque pouvoir sur son +mari, osa intercéder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de +Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante +Rosalia. Comme elle était désormais inutile à sa fortune, il la prit en +dégoût et s'en serait volontiers défait par un crime, s'il eût pu +espérer de le cacher à tous les yeux, et vaincre le reste de pitié dont +les coeurs les plus barbares ne peuvent se défendre au moment d'immoler +un innocent. + + + +Modes. + +[Illustration.] + +A cette époque de morte-saison, constatons moins les derniers caprices +de la mode d'été qui déjà décline et dont le règne expirera dans +quelques semaines. Les vacances sont l'occasion de nouvelles toilettes; +on fait surtout provision de chapeaux; il faut avoir un chapeau de +paille arrangé simplement, qui puisse résister au vent et à la rosée; un +autre frais et gracieux comme le riant jardin dans lequel on se promène; +il en faut encore pour le soir, qui aient toute la légèreté et la +coquetterie des coiffures d'assemblées. Aussi madame A... envoie-t-elle +aux élégantes qui ont l'habitude de se fier à son bon goût des chapeaux +différents, depuis le plus simple jusqu'à la capote de gaze bouillonnée +où s'entrelacent de légères branches de fleurs.. + +Ainsi que nous l'avons dit, les robes de soie se garnissent le plus +souvent en tablier: le modèle que donne notre gravure a beaucoup de +succès; les biais qui ornent la jupe et le corsage sont festonnés en +soie de la couleur de la robe. + +On fait encore des robes en barège; les corsages sont demi-décolletés, +soit à revers avec un fichu plissé à jabot, soit froncés sur un poignet, +à la Lucrèce; alors les fichus es mettent en dessus; ils sont pour la +plupart brodés en semé à pois ou grains d'orge, et entourés d'une +garniture festonnée. Les mantelets à gros pois avec une garniture de +mousseline plissée à la vieille, sont très en faveur: on passe un ruban +dans les bouillons du milieu et quelquefois dans le petit ourlet qui +borde la garniture tuyautée. + +En fait de modes agréables et nouvelles à exécuter soi-même, nous +citerons les canezons de batiste brodée en soutache de fil d'Écosse; +fine et bien faite, son application produit l'effet d'une broderie en +relief; puis, les mitaines longues au crochet en soie noire ou de +couleur foncée, que sont terminées en haut par un dessin or et soie +nuancée faisant l'effet d'un bracelet; une frange en feston et des +glands complètent cet ornement, qui se retrouve autour du pouce et +autour de la main; ces mitaines faciles et promptes à exécuter, +s'appellent des mitaines algériennes. + +Mais l'ouvrage toujours en grande vogue, c'est la tapisserie, surtout +les bandes mêlées au velours pour composer fauteuils rideaux et +portières, ou entourer un tapis de table à fond de velours uni. + + + +AMUSEMENT DES SCIENCES + +SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER + +NUMÉRO. + +I. Prenez une boîte de forme à peu près cubique. Dans la figure, nous +supposons que l'une des faces latérales soit enlevée pour laisser voir +l'intérieur de la boîte A B C D. Placez dans l'intérieur et vers le bas +de cette boîte un plan légèrement incliné H G D C, sur la surface duquel +vous aurez tracé une rainure curviligne et en zigzag, assez large et +assesz profonde pour qu'une balle de plomb puisse rouler et descendre +tout au long. H G F I est un miroir incliné. Enfin M est une ouverture +pratiquée à la face opposée de telle manière qu'en y mettant l'oeil on +ne puisse pas voir le plan incliné H D, mais seulement le miroir. +D'après les positions respectives de l'oeil, du plan incliné et du +miroir, l'image de ce plan sera presque verticale, et un corps qui +roulera de G en C le long de la rainure, paraîtra monter en suivant une +route ondulée de G en L. L'illusion pourra être parfaite si le miroir +est bien net et si le jour est bien ménagé à l'intérieur de la boîte. + +[Illustration.] + +Il L'énoncé du problème est tiré de l'anthologie grecque, dont nous +avons déjà parlé, et a été traduit en vers latins par le savant Bachet +de Miziriac, qui a inséré ces vers dans une note de son édition de +Diophante: + + Aurea mala ferunt Charites, aequalia cuisque + Mala insunt calatho; Musarum his obvia turba + Mala petunt, Charites cunetis aequalia donant; + Tune aequalia haec contingit habere, novemque. + Hic quantum dederint, numerus sit ut omnibus idem? + +Le moindre nombre d'oranges qui satisfasse à la question est 12, car en +supposant que chaque Grâce en eût donné une à chaque muse, elles se +trouveront en avoir chacune trois, et il en restera trois à chaque +Grâce. + +Tous les multiples de 12, tels que 24, 36, 48, etc. satisferont +également à la question; et après la distribution faite, chacune des +Grâces et des Muses en eût eu 6, ou 9, ou 18, etc.; en un mot, le +multiple correspondant de 3. + +NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE. + +I. Un lion de bronze, placé sur le bassin d'une fontaine, peut jeter +l'eau par la gueule, par les yeux, par le pied droit. S'il jette l'eau +par la gueule, il remplira le bassin en six heures: s'il la jette par +l'oeil droit, il la remplira en deux jours; la jetant par l'oeil gauche, +il la remplirait en trois; enfin en la jetant par le pied, il la +remplira en quatre jours. En combien de temps le bassin sera-t-il +rempli, lorsque l'eau sortira à la fois par toutes ces ouverture? + +II. Sur le bord d'une rivière se trouvent un loup, une chèvre et un +choux: il n'y a qu'un bateau si petit, que le batelier seul et l'un +d'eux peuvent y tenir. Il est question de les passer de sorte que le +loup ne fasse aucun mal à la chèvre, ni la chèvre au chou. + + +III. Mesurer une hauteur verticale inaccessible, même par le pied, au +moyen de son ombre. + + + +La voiture de mariage de l'empereur du Brésil. + +[Illustration.] + +Cette voiture, commandée par l'empereur du Brésil à l'occasion de son +mariage, sort des ateliers de M. Palliser, de Londres. Elle est surtout +remarquable par son extrême légèreté unie à une grande solidité. Elle +est peinte en vert et en jaune, et orné de filets d'or et d'argent. Les +encadrement des glaces sont en acajou. Le mécanisme des stores, nouveau +et ingénieux obéit aux moindres mouvements, et laisse pénétrer dans la +proportion exacte que l'on désire, l'air et la lumière. L'intérieur est +garni en satin blanc, et tout y est disposé de manière à ce que toutes +les attitudes soient faciles, et que l'on y soit doucement et mollement +porté. Sur le devant on a sculpté deux plantes, le café et le tabac, +emblèmes de la richesse du Brésil; derrière sont des figures dorées de +serpents et de dragons. Quoique ce travail, dans son ensemble et ses +détails, fasse assurément honneur au carrossier anglais, et qu'il +puisse, sous le rapport surtout de la légèreté, servir de modèle aussi +bien à l'industrie du Brésil qu'à celle de tout autre pays, il n'est pas +douteux qu'une voiture impériale de mariage eut été exécutée en France +avec plus de goût encore. Il est probable que la commande est venue de +Naples. On peut espérer que la princesse Joinville fera un peu mieux +apprécier à son frère l'industrie française. + + + +Observations Météorologiques + +FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS + +1843--AOÛT + +[Tableau complexe.] + + + +RÉBUS. + +EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS + + La sensible beauté + Est prompte à s'enflammer. + +Bon vin de Beaune et de Nuits à six sous la bouteille. + + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 *** + +***** This file should be named 38499-8.txt or 38499-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38499/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38499-8.zip b/38499-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..77dead9 --- /dev/null +++ b/38499-8.zip diff --git a/38499-h.zip b/38499-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d2e0da2 --- /dev/null +++ b/38499-h.zip diff --git a/38499-h/38499-h.htm b/38499-h/38499-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a03aea1 --- /dev/null +++ b/38499-h/38499-h.htm @@ -0,0 +1,3316 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 5, 2012 [EBook #38499] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<pre> + Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 +</pre> + +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>La Fête des Loges</b>. 3 septembre. <i>Gravure.</i>--<b>De l'autre côté de l'Eau</b>, +souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--<b>Les Régates du Havre</b>. 27 +août. <i>Courses des grandes embarcations; Course des +Baleiniers.</i>--<b>Inauguration de la Statue de Henri IV</b>, à Pau. <i>Statue de +Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de +Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV +a été nourri.</i>--<b>De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris</b>, <i>La +reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot +royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de +lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert.</i>--<b>Romanciers +contemporains</b>. Charles Dickens. <i>Portrait</i>. Un chapitre de son dernier +roman.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une +Imprudence. <i>Dix Gravures</i>.--<b>Annonces.--Modes</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Amusements +des sciences</b>. <i>Gravure</i>. <b>Voiture de mariage de l'empereur du Brésil</b>, +<i>Gravure</i>.--<b>Météorologie.--Rébus</b>.</p> +<br><br> + +<h2>Fête des Loges</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Fête des Loges.</b></p> + + + +<p>Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine +terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de +danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante, +plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population +parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la +banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent +que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5 +inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs +supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au +Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais +encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à +l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons +aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou +rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le +ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été; +et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de +frais abris contre la chaleur du jour.</p> + +<p>Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de +cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de +Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une +succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les +rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils +abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine +Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins +déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu +du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer; +elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations +pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de +l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent +tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la +confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre +processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron.</p> + +<p>Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans, +à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut +des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il +en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs +religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour +prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et +fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire +vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat. +Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines, +filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination +n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le +premier dimanche après la Saint-Fiacre.</p> + +<p>Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une +colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées +dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans +contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et +saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial, +travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques, +salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3 +septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère +solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant +par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres +et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des +omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi +d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats +populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de +cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici +l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de <i>bras-de-fer</i>; là, un <i>neveu</i> +de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté +qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de +crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous +voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un +phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un +côté est un manège desservi par la <i>troupe amériquaine</i>, de l'autre, un +tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux +d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos, +entre la <i>cervante de Palezau</i> et le <i>grand jugement du roi Salomon</i>, +mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres +appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la +paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires, +les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin, +et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de +cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous +les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.</p> + +<p>En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont +seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête +par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles +briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux +de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de +se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les +retenait captives dans leur sombre cloître!</p> + +<p>Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de +la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des +bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans +l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons, +Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un +monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux +deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide +de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes +sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte +à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit, +décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de +branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des +convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des +quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes +empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez +ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les +restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin +que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais; +on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des +chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de +souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières +souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si +vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez +en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.</p> + +<p>A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons +de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans +un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité, +M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce +point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a +employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais +il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus +vaste théâtre.</p> +<br><br> +<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2> + +<h3>SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.</h3> + +<p class="mid">(Suite.--V. t. II, p. 6.)</p> + +<h4>EXCURSION CRITIQUE.</h4> + +<p>Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans +le <i>Roi Lear</i>: ces rochers crayeux--ces <i>chalky bourns</i>:--</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Whose high and bending head</p> +<p class="i14"> Looks fearfully in the confined deep.</p> +</div></div> + +<p>C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être +conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet +sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa +propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne +lorsqu'il s'écrie:</p> + +<p>«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle +terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos +pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre +paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au +bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou +le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent +sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre +est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à +celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui +brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève, +n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»</p> + +<p>Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la +trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée +d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y +rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune <i>clown</i>, +figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent +germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son +fils méconnu?</p> + +<p>Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette +portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard +aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu +précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une +dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur +sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint +un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert +avec la volonté, dérobé le trésor de vie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> And yet I know not how conceit may rob</p> +<p class="i14"> The treasury of life, when life itself</p> +<p class="i14"> Yields to the theft.</p> +</div></div> + +<p>Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus +insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand +philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de +son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours +conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être +dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence, +enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il +souffrira sans se plaindre.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ..........Henceforth I'll bear</p> +<p class="i14"> Affliction, till it do cry out itself,</p> +<p class="i14"> <i>Enough, enough</i>, and <i>die</i>.</p> +</div></div> + +<h4>DANS UN OMNIBUS.</h4> + +<p>Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies +vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du +voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche +harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les +croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs +groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et +les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis +en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette, +tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au +dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares +épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes +habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais +que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en +relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs +des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres +étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il +n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au +bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du +respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.</p> + +<p>Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne +du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je +contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée +avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle +ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même +chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe +d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée, +rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse +gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les +mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle +éraillée à cothurnes.</p> + +<p>Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon +ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux +étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières +trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses +renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les +honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne +passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom, +devant un parc ou un <i>gentleman's seat</i> sans qu'elle ne nous en fit +connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts +jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut +apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au +<i>Star-Hotel</i>,--établissement, selon elle, très-respectable.</p> + +<h4>MINE HOST RICHARDSON.</h4> + +<p>Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry, +lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans +lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield, +sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à +une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux +rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous +deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de +leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la +porte du <i>Star-Hotel</i>, nous accueillir avec la déférence à demi +souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de +lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée +de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite +fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement +soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis +honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au +ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya +poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre +coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette +importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand +je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait +exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait +naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de +notre campagne.</p> + +<p>Je l'entendis très-distinctement demander du <i>roast-beef</i>, du +<i>stock-fisch</i> et un <i>New College pudding</i>. A chacune de ces indications, +le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos +ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette +précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre +du voyage, nous courûmes à la cathédrale.</p> + +<h4>SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.</h4> + +<p>Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du <i>Guide du +voyageur</i> feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street. +Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte +(Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne <i>porta +Prioratas</i>,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après +coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère +originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent +encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et +enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand, +échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée +au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des +piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux +plans appellent <i>Aula-Nova</i>, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne +sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en +partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment. +L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances +de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.</p> + +<p>Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous +vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la +cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui +ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.</p> + +<p>Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée +entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques +vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses +trois tours carrées.</p> + +<p>Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet +axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à +savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques, +la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il +ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes; +l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un +montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux +rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins. +Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à +l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme +il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans +un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition +après coup ne peut en altérer l'unité puissante.</p> + +<blockquote>Note 1: <i>Horizontalism</i>, if the expression may be used, is the +characteristic of the Grecian.--<i>Verticalism</i> of the Gothic.--<i>Quarterly +Review</i>, for December 1811.</blockquote> + +<p>La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de +terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil +qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la +protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent +autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de +tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse +séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de +constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son +calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements +recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les +fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre +toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou +plaqués en arêtes le long des flèches.</p> + +<p>Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la +commence est certaine de léguer inachevée aux générations à +venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement +des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il +élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas +donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des +détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse +et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté; +or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps +et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence +agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la +mode, aux caprices mêmes des individus.</p> + +<p>Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses +trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de +cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi +chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère +chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le +Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de +l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel +par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce +prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas +digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands +frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui +dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.</p> + +<p>Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry. +On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des +vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef +et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui +donnait son nom.</p> + +<blockquote>Note 2: Par le moine Gervais.--<i>Decem scriptores</i>, vol. 1295. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> A bright and glorious cherub is advanced</p> +<p class="i14"> On this high tower like angel guardian,</p> +<p class="i14"> That from the neighbouring sky swiftly descends,</p> +<p class="i14"> Over this sacred place strict watch to keep.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le +ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que +dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées. +Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur +incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea, +pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés +de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le +ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache, +s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des +colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient +unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement +sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les +transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les +transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans +obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte +était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le +ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc.</p> + +<p>Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles +cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art; +mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces +questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en +traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée +sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre +pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se +sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus, +solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande: +l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la +terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez +s'allonger peu à peu l'arceau <i>Romanesque</i>. La transition se fait +sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la +couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière +partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit +une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives +faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques, +l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports +circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la +couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes. +Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les +mêmes piliers où posait naguère l'arceau <i>Romanesque</i>. Vous en trouvez, +de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio +nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le +rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque +pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable <i>screen</i> qui sépare +lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on +l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume +l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de +Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit +et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet +essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en +mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les +problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière.</p> + +<p>Le <i>screen</i> avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous +Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les +transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on +quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze +pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut +finie sous Henri IV.<span class="rig"> O. N.</span></p> + +<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p> +<br><br> + +<h2>Les Régates du Havre.</h2> + +<p class="mid">27 AOÛT.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Courses des grandes embarcations.</b></p> + +<p>Ce n'est que depuis peu d'années que les régates, courses d'embarcations +à la voile ou à la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur +origine est vénitienne, car il est d'usage immémorial, dans la +cité-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites +<i>peote</i> se disputent des prix de vitesse appelés <i>regates</i>. Les +gondoliers sont habiles à cette lutte décrite avec tant de poésie par +Fenimore Cooper dans son roman du <i>Bravo</i>. De Venise, les régates ont +passé en Angleterre, et récemment en France, à la vive satisfaction des +habitants du littoral.</p> + +<p>Les régates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus +suivies, grâce à la position de ce port. La proximité de la +Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilité des +communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis +Honfleur jusqu'à Paris. Une population flottante considérable, des +étrangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations, +impriment à ces régates un caractère cosmopolite qu'on rencontrerait +difficilement ailleurs, fût-ce à Venise on à Marseille. Nous doutons que +l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une +lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadrée. La +plage, qui forme un hémicycle depuis la jetée jusqu'au cap de la Hève, +peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer +sans limites; derrière eux, le Havre, flanqué au nord par les villas +d'Ingouville; à droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la +Hève; à gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui +s'étendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a +dans aucun port de France un site comparable à celui-ci, surtout quand +l'amphithéâtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des +navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des +flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en +panne, mouillés ça et là comme les sentinelles avancées d'un camp +maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs +mâtures anguleuses.</p> + +<p>Les régates du 27 août 1843 ont dû une solennité inaccoutumée au +patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A +sept heures, l'artillerie du port a salué l'entrée en rade des corvettes +à vapeur <i>le Pluton, l'Archimède</i> et <i>le Napoléon</i>, dont la première +portait les membres de la famille royale; ils sont descendus à terre une +heure après, et ont été conduits par les autorités à l'église de +Notre-Dame-de-Grâce. Puis ils ont pris place sur le dôme de la galerie +des bains Frascati, près le pavillon aux signaux, déjà les bateaux à +voiles qui devaient concourir étaient mouillés à leur place, les voiles +appareillées; déjà les canots des juges commissaires couraient des +bordées le long de la côte pour établir l'ordre entre les jouteurs. +Aussitôt que les princes ont paru sur leur observatoire, <i>le Rôdeur</i> a +tiré deux coups de canon, et six bateaux pontés à voile, chacun +d'environ douze mètres de longueur à la flottaison, se sont élancés dans +la liquide carrière; ils étaient montés par des pêcheurs du Havre et de +Honfleur, et quelques-uns avaient encore à bord leurs chaluts parés à +mouiller; ils avaient à décrire un orbe à peu près régulier autour des +bouées qui servaient de limites. Ils doublèrent facilement la première +bouée, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du +sud-est qui les avait favorisés vint à mollir subitement. En vain ils +poussèrent leur bordée au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les +laissa à la merci du courant, qu'il leur était imposable de refouler. +Pendant que les autres courses commençaient, ils demeurèrent immobiles, +et leurs voiles battirent inutilement les mâts; on ne songeait plus à +eux, et le calme régnait encore à terre, lorsqu'une fraîcheur, s'élevant +du nord-est, les ramena vers leur point de départ avec tant de vitesse +qu'on eut à peine le temps d'apprécier leur marche et leur évolution. +<i>La Victorine</i>, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle +avait eue constamment, arriva au but la première, suivie de près par +<i>les Deux-Cousins</i>, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'épreuve fut +considérée comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas, +disait-on, conformément aux règles prescrites, doublé la troisième bouée +au vent.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Régates du Havre.--Courses des Baleiniers.</b></p> + +<p>Durant cette contestation, les canots à la rame, à six avirons, +couraient parallèlement au rivage: cinq s'étaient inscrits, mais quatre +seulement se présentèrent, et l'un d'eux, <i>l'Émulation</i>, cassa son +gouvernail à la première bouée; la lutte s'engagea entre <i>l'Éclair, la +Riposte</i> et <i>la Fine</i>, et, dès le début, les distances furent marquées. +<i>L'Eclair</i>, patron Riconard aîné, gagna le premier prix de 500 fr.; le +second, de 100 fr., fut adjugé à <i>la Riposte</i>, patron Léopold Mazerat.</p> + +<p>Les bateaux à voiles non pontés, courant d'abord vent arrière, +doublèrent aisément la nouée du nord; mais comme leurs devanciers, ils +furent longtemps retenus au large, et surpris inopinément par la brise +du nord-ouest; cette variation plaça les derniers, ceux qui avaient +obtenu l'avantage. <i>Le Vite</i>; qui avait dépassé les huit autres +concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; <i>le +Havre-et-Guadeloupe</i> prit la tête et atteignit le premier le but; <i>le +Général-Vandamme</i> marchait le second; tous deux s'attendaient à une +ovation, mais les juges-commissaires annulèrent la course, alléguant que +le changement du vent, en nécessitant des combinaisons imprévues, avait +jeté du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait +usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouillé pour se soutenir, +contrairement aux prohibitions établies.</p> + +<p>Les trois dernières courses ont eu de plus complets résultats; quatre +pirogues baleinières sont parties ensemble: <i>l'Hirondelle</i>, patron +Alexandre Mauconduit, a pris la tête; <i>la Vaillante, le Petit-Eugène</i> et +<i>la Blonde</i> suivaient à quelque distance. A une encablure du but, +<i>l'Hirondelle</i>, trop rapprochée, aborda <i>la Vaillante</i>, et pendant que +les nageurs s'efforçaient de dégager leurs avirons, le <i>Petit-Eugène</i>, +aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la +collision. <i>L'Hirondelle</i> ne perdit point courage; débarrassée de +l'obstacle qui la retenait, laissant derrière elle <i>la Vaillante</i> et <i>la +blonde</i>, elle, poursuivit son concurrent, et parvint à le dépasser à la +première bouée: elle a remporté le premier prix de 500 fr.; le prix de +10 francs n'a pas été disputé au <i>Petit-Eugène</i>, patron Morin.</p> + +<p>Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, <i>le Sphinx</i> et +<i>le Grand-Turc</i>, ont lutté contre <i>la Belle-Poule; la Sylphide</i> et +<i>Lustucru; le Sphinx</i>, monté par Robert Coombs et quatre mineurs +expérimentés, l'a emporté sur <i>la Belle-Poule</i>; l'autre gig anglais +n'est arrivé que le dernier; <i>la Sylphide</i>, embarcation de forme +nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'épreuve jusqu'au bout.</p> + +<p>La dernière course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des +membres de <i>la Société des Régates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le +Clown</i>, ont fait assaut d'adresse et d'agilité; le prix unique, qu'à +obtenu <i>Gipsy</i>, à M. Cor, était une paire de magnifiques vases en +porcelaine de Saxe.</p> + +<p>Ainsi se sont terminées les cinquièmes régates du Havre. Les princes +sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, où le maire a +successivement appelé les vainqueurs. Le prince de Joinville a +annoncé qu'il accordait à la ville une somme annuelle de 2,000 fr., +destinée à fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a été +tiré en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochés de terre, +c'était un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait +dans les eaux, les serpenteaux et les fusées qui tombaient en pluie sur +les vagues illuminées, et les flammes du Bengale, dont les reflets +multicolores faisaient resplendir la haute mer.</p> + +<p>Les deux courses déclarées nulles ont été recommencées conformément à la +décision des juges-commissaires. <i>Les Deux-Cousins</i>, patron Sabolle, ont +gagné le prix de 1,000 fr.; <i>le Bon-Père</i>, patron Berney, celui de 250 +fr.; <i>la Victorine</i>, triomphante la veille, s'est échouée en allant +prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux à voiles non pontés a +été décerné au <i>Vite</i>, appartenant à M. Barbe; le second à <i>La Lionne</i>, +appartenant à M. Cor. <i>La Louise, la Mosquita, le Général-Vandamme</i> et +<i>l'Ariel</i> ont renoncé. <i>Le Havre-et-Guadeloupe</i> n'a pas couru.</p> +<br><br> + +<h2>Inauguration de la statue de Henri IV.</h2> + +<h4>A PAU.</h4> + +<p>L'arrivée de la reine d'Angleterre a trop détourné l'attention publique +de cette grande fête nationale, qui semblait justement destinée à avoir +un grand retentissement dans toute la France.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b> + Statue de Henri IV, par M Raggi.</b></p> + +<p>Le 25 août, à onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon +a annoncé l'entrée de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le +Corps municipal s'est rendu au pont de Jurançon pour recevoir le prince, +qui, bientôt après, mettait pied à terre au château où naquit son aïeul, +le 15 décembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux +jours de fêtes préliminaires, ont précédé la grande solennité de +l'inauguration, célébrée avec une magnificence digne de son objet. Ce +jour-là, le département des Basses-Pyrénées était tout entier concentré +dans son chef-lieu, et la population quadruplée ondulait aux abords de +la place Royale. Le duc de Montpensier y est arrivé à dix heures, +accompagné du conseil-général du département, de l'état-major de la +division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc +de Cazes, grand-référendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de +Lusignan, pair de France, et du lieutenant-général Harispe. A l'approche +du cortège, un orchestre dirigé par M. Habeneck a exécuté la <i>Bataille +d'Ivry</i>; des choeurs ont chanté d'une voix retentissante une ballade de +circonstance dont M. Aube avait composé la musique, et M. Liadères les +paroles. Après le dernier couplet, la statue de Henri IV était +débarrassée des draperies blanches qui la dérobaient aux regards. +Vingt-un coups de canon ont annoncé au loin que le Béarn possédait enfin +ce monument tant désiré; les acclamations de vingt mille spectateurs se +sont mêlées au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre: +<i>Vive Henri IV</i>, et l'orchestre, après avoir accompagné le vieux refrain +français, a joué l'air béarnais <i>Là haut sur les montagnes</i>. Alors ont +commencé les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les +principaux fonctionnaires en ont signé le procès-verbal, que l'on a +déposé dans un caveau pratiqué sous le piédestal, en y joignant +l'histoire de Henri IV, par Pérétixe (édition elzévirienne), le recueil +du ses lettres, publié par la Société de l'Histoire de France (2 vol. +in-4º), <i>la Henriade</i>, des médailles, et diverses monnaies frappées au +seizième siècle. Le comte de Saint-Grieq, président du conseil-général +du département, le préfet, le duc de Montpensier, prenant tour à tour la +parole, ont rappelé à l'envi les qualités d' Henri le Grand. +L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de +Montpensier s'est approché du monument, a scellé la pierre du caveau, et +a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des +régiments répétaient: <i>Vive Henri IV!</i></p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Inauguration de la statue de Henri IV, à Pau.</b></p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b> Berceau de Henri IV, au château de Pau.</b></p> + +<p>Les journaux, en rendant compte du cette fête à la fois nationale et +locale, ont parlé d'enthousiasme indéfinissable, de cris d'allégresse, +de sentiments de bonheur débordant de toutes les âmes, si bien que le +lecteur de sang-froid est naturellement tenté de les taxer +d'exagération. Rien de plus réel cependant que les transports de joie +des habitants de Pau, à la vue du marbre qui reproduit les traits de +leur royal concitoyen. On a toujours aimé Henri IV dans toute la France; +mais on lui a voué, une espèce de culte dans l'ex-province du Béarn. Là +régna longtemps sa famille. Ce fut sa mère, Jeanne d'Albret, qui donna +le titre de ville à la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises +d'Henri d'Albret et de son épouse Marguerite sont encore visibles dans +les appartements du château qu'ils ont fait bâtir. L'enfance de leur +petit-fils Henri IV s'écoula sur les rives du Gave; il fit à Pau +l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destinées +l'eurent appelé au trône de France, il n'oublia point ses chers +compatriotes. Aussi écrivait-il, le 20 décembre 1593, en donnant à son +lieutenant commission de tenir les états de son royaume de Navarre et du +pays souverain de Béarn: «Vous avez déjà assez séjourné dans le pays +pour avoir reconnu et observé les moeurs de mes sujets, lesquels je +désire que vous mainteniez, en cette ferme créance, que, comme ils sont +les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, je veux continuer envers +eux ce soin et cette affection singulière que j'ai portés dès ma +naissance.»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b> + Lit de Henri IV, au château de Pau.</b></p> + +<p>Les Béarnais ont répondu à ces protestations par un attachement +inviolable, qui s'est perpétué d'âge en âge. Les paysans des environs +montrent encore avec orgueil les lieux qu'il fréquentait de préférence, +les rochers qu'il gravissait, les fontaines où il se désaltérait durant +ses promenades. On voit, au château de Pau, pour les réparations duquel +on a dépensé récemment plus de 500,000 francs, la chambre à coucher où +Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: <i>Nouste-Dame +deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore</i>. On conserve +religieusement son lit de bois sculpté, et l'écaille de tortue qui lui +servit de berceau. Cette dernière relique, menacée par la Révolution, +fut sauvée par M. de Beauregard, qui lui substitua une écaille à peu +près semblable dont il était possesseur. L'écaille authentique est +placée sur une espèce d'estrade, et surmontée de trophées, qui ne +contribuent pas à l'embellir.</p> + +<p>Les souvenirs du <i>Béarn</i> peuplent toute la contrée. Au village de +Billières situé à l'extrémité occidentale du parc du château, est la +maison de Lassensaa, père nourricier de Henri IV. Par un arrêt du Grand +Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de +Pont-Long, à la famille Lassensaa; le vieux bâtiment, qui tombait en +ruines, fut réparé sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le +visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui +présentèrent le bâton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses +excursions pédestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les +Basses-Pyrénées sans aller en pèlerinage à Billières, et c'est le +dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation +patrimoniale.</p> + + + +<p>Voilà déjà un siècle que les habitants de Pau avaient eu la pensée de +consacrer un monument à Henri IV. Les états-provinciaux en votèrent le +fonds, et demandèrent une autorisation au gouvernement, qui, pour +répondre à leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze +de Louis XIV. Les malins Béarnais s'en vengèrent en inscrivant sur le +piédestal des vers patois qui débutaient ainsi: «<i>A ciou qu'ey +l'arrahil den nouste gran Henri</i> (à celui-ci qui est l'arrière-fils de +notre grand Henri).» En 1793, ou fondit des canons avec l'image de +<i>l'arrahil</i>, et comme on n'eût pas traité moins cavalièrement celle du +trisaïeul, les Béarnais durent se féliciter de ne l'avoir pas obtenue. +Le monument actuel a été érigé à la place du bronze détruit; il est +l'oeuvre de M. Raggi, et a été exposé au Salon de 1842. Le statuaire a +consigné sur le livret de cette année les intentions qui ont présidé à +sa composition: «Henri IV témoigne à ses nobles guerriers sa volonté de +marcher avec son armée au secours de Henri III, et les engage à +rassembler autour de lui tous ses vassaux armés pour accomplir ce +projet.» En accordant des éloges à l'exécution sévère de la statue, nous +croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses +complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b> +Maison A Bilhèros, près de Pau, où Henri IV a été nourri.</b></p> + +<p>Il n'est pas sans intérêt de donner quelques détails biographiques sur +un sculpteur que <i>Lapérouse</i> et <i>Henri IV</i> achèvent de mettre en +évidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalisé Français +depuis longues années. Né à Carrare, en 1791, il y remporta le second +grand prix en 1809. Il étudia à Paris sous la direction de M. Bosio, et +se fit remarquer, en 1817, par un <i>jeune discobole prêt à lancer son +disque</i>: il obtint la médaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et +deux statues, que le livret indique en ces termes: «L'Amour, +s'approchant du lit de Psyché, entend soupirer cette, nymphe,» groupe en +marbre.--Montesquieu méditant sur <i>l'Esprit des Lois</i>,--Henri IV, statue +commandée par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince, +n'étant encore que roi de Navarre, manifeste à ses sujets le projet du +reconquérir le trône de ses ancêtres; il les engage à se réunir autour +de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clémence, et la main +gauche, portée sur son sabre, est l'emblème de sa puissance.</p> + +<p><i>L'Amour s'approchant du lit de Psyché</i> est au Luxembourg, le <i>Henri +IV</i> à Nérac, et le <i>Montesquieu</i> au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous +connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, répartis en +divers édifices: à Saint-Étienne-du-Mont, <i>la Vierge tenant +l'Enfant-Jésus</i>; à Grenoble, <i>Bayard mourant</i>, statue en bronze; dans la +salle d'exposition des sculptures, au Louvre, <i>Hercule retirant de la +mer le corps d'Icare</i>; à Versailles, <i>Hugues Capet</i>, statue en marbre; +<i>Jean Boucicault</i> et <i>Jacques de Bourbon</i>, en plâtre; à la Madeleine, +<i>saint Vincent de Paule</i> et <i>saint Michel</i>.</p> + +<p>La fête de Pau a été une ovation pour cet honorable statuaire, que le +préfet avait officiellement invité à y assister. Le duc de Montpensier +s'est fait présenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualité +d'architecte de la ville, a coopéré à l'érection du monument.</p> +<br><br> + +<h2>De la Médecine chez les Arabes (3).</h2> + +<blockquote>Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais <i>sur les +Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en Afrique.</i></blockquote> + +<p>Malgré le fatalisme inhérent à leur religion, les Arabes accordent une +grande confiance à la médecine; et c'est à tort que, certains auteurs +ont avancé que les musulmans craignaient de tenter la divinité, en +croyant à l'art de guérir.</p> + +<p>Les bains sont la panacée universelle des indigènes de l'Algérie; ils +les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'âge et le +tempérament des malades.</p> + +<p>L'application du feu joue un grand rôle dans leur thérapeutique +chirurgicale; c'est à l'aide de ce moyen violent qu'ils prétendent +guérir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des +maladies d'estomac.</p> + +<p>Pour les blessures d'armes à feu, ils rougissent à blanc un anneau ou +bague de fer qu'on applique à l'orifice de la plaie, et s'établit ainsi +une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction +de l'air devient difficile, et la guérison est très-prompte.</p> + +<p>Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des +articulations, leur médecine n'est pas moins violente.</p> + +<p>M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait +suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le +général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs +d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier +tout <i>foulé, broyé</i>, et on le fit transporter sans connaissance dans une +tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé +mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas +peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit +qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident, +lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des +membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les +brûlures avec la teinture du <i>henné</i>, espèce de solution astringente du +<i>Lausonia inermis</i> dont les indigènes se servent pour donner une teinte +jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes. +C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si +prompte et si merveilleuse.</p> + +<p>On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent +pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs +ancêtres.</p> + +<p>L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une +peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des +trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit +une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme +ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de +bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse, +quelquefois de terre glaise et de filasse.</p> + +<p>L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est +une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient +déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était +de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui, +en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un +morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière; +la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure +rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et +la guérison était plus on moins complète.</p> + +<p>Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise +dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier +se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique +à la potasse caustique.</p> + +<p>Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en +faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec +plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à +ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors.</p> + +<p>Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les +thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de +la médecine parmi les habitants des ville».</p> + +<p>Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures +aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec +la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme +nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère +brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre, +d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme +celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce +genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les +tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de +manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue, +ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour +faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les +incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce +d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache +un mouchoir.</p> + +<p>Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses +d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent +la fièvre.</p> + +<p>Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la +ruse nécessaires à un guerrier maraudeur.</p> + +<p>La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée +au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les +moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous +voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière +thérapeutique des indignes des douers.</p> + +<p>Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne, +l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette +multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature +de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte +de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à +ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours +de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants +qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à +vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de +quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la +coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il +semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec +une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des +indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un +état civil en règle.</p> + +<p>L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en +Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher, +s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une +corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone, +placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette +pliée en long.</p> + +<p>Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la +médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même +avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait +cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et +d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle, +d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui, +les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent +qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le +préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et +compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton +fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil +pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et +celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un +oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement, +en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les +compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est +fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.</p> + +<p>Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins +être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire +une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie; +car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état +d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique +n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens, +d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de +l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en +outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la +maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement +usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux +encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de +l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des +conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.</p> + +<p>Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui +ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des +indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après +avaient l'ordonnance <i>pendue au cou</i> comme un scapulaire, on bien +religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage +des médicaments présents.</p> + +<p>Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de +l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de +leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité +complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette +de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des +personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les +employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen, +Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil +gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front, +autour de la corde en poil de chameau, <i>quatorze</i> amulettes en peau de +la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés +magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes +cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table +pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs +croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les +miracles de la sorcellerie.</p> + +<p>Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette +traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:</p> + +<p>On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit +propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»</p> + +<p>Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est +supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du +nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une +révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu +avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à +quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la +plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs +cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever +la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière +derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient +pas.»</p> + +<p>Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne +pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée +à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu, +par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en +Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien +difficile d'offrir un sens complet.</p> + +<p>Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à +droite, sont ce qu'on appelle du nom de <i>carrés magiques</i>. Il en est +parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la +science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines +de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des +lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets +hébreu et grec, ont une valeur numérale.</p> + +<p>Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres <img alt="" src="images/492.png"> ou 492, +<img alt="" src="images/357.png"> ou 357 et <img alt="" src="images/816.png"> ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf +unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le +calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se +rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à +marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a <img alt="" src="images/8642.png"> ou +8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche, +présente une progression arithmétique. Le groupe <img alt="" src="images/8642.png"> 8642 est +précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété +quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages +de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume +de mon ouvrage intitulé: <i>Monuments arabes, persans et turcs du cabinet +de M. le duc de Blacas.</i>»</p> + +<p>Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts, +coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux +est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas <i>l'ordonnance</i> ne +vaut que six sous.</p> + +<p>A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont +les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès, +d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont +illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays?</p> + +<p>La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que +quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète, +ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne +désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces +pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient +beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas +transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez +des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société. +N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se +préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une +peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères +grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par +Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était +la peau d'un enfant égorgé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"></p> + +<p>Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui +circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un. --Non, dit l'autre.--J'en +suis sûr.--J'en ai la certitude. --Je le tiens d'une source +authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle +sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son +yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra, --Elle +visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne +verrai rien du tout.</p> + +<p>Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs; +mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout +ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le +grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords +de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y +apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible.</p> + +<p>Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans +doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout +temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les +nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire; +cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa +porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui +se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage. +Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine +étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et +aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne +ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique +avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur +son compte.</p> + +<p>Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre +n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout +spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne +s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant +pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène +du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce +dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant +à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup, +c'était le moindre de ses soucis.</p> + +<p>Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique +galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de +chevalerie? est-ce rancune?</p> + +<p>Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise, +que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont +toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre +volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui +sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus +d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de +l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se +rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y +eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a +surnommé le <i>paradis des femmes</i>, ne se serait pas changé en enfer tout +exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur +ses <i>belles dents blanches</i> et jusqu'à sa <i>robe puce</i>, son <i>chapeau de +paille</i>, ses <i>rubans jaunes</i> et sa <i>plume d'autruche</i>.</p> + +<p>Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et +certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement. +Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer +vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage +suffisante et suffisamment agréable?</p> + +<p>Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du +mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère +et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus +sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans, +ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on +a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent +de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a +pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine +d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire +tenace.</p> + +<p>Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est +neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni +l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise, +même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au +coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un +douloureux saisissement?</p> + +<p>Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles +qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de +soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues +royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de +nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas +un mot:</p> + +<p>Le flot les apporta, et le flot les remporte!</p> + +<p>Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de +s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié +extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans +garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque +toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et +celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les +peuples se souviennent.</p> + +<p>Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux +frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien +petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe +d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde +civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine +Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le +théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une +part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire +moins d'étalage.</p> + +<p>Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute +de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont +proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté +Britannique.</p> + +<p>Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son +vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique +parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades +de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon +Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que +M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M. +Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie +royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se +plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson, +ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M. +Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou +l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée +sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants: +«Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»</p> + +<p>M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et +la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit +déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville, +ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette +formule, <i>pour le service du roi</i>, n'est d'ordinaire employée que pour +les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se +faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le +tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos +d'Arnal et des <i>Cabinets particuliers</i>; c'est une déviation un peu forte +de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est +rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et +aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis +longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.</p> + +<p>Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du +débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le +cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là +depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des +jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons +baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient +accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à +l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux, +apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit +sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau, +puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien +qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé +aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui +parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des <i>holà!</i> partirent de +tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans +le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au +vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il +le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en +ces termes;</p> + +<p>LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.</p> + +<p>LE GENDARME.--Dans ce costume?</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.</p> + +<p>LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un +peu trop négligé, mon vieux!</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p> + +<p>LE GENDARME.--M. le maire le défend.</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p> + +<p>LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits +anges.</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.</p> + +<p>LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.</p> + +<p>LE MATELOT.--Moà vôloir...</p> + +<p>LE GENDARME.--Finirez-vous?</p> + +<p>LE MATELOT, <i>se débattant</i>.--Goddam! Moà pas Français, no French!</p> + +<p>LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes +encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se +mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...</p> + +<p>--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour +baigner moà, never, never!</p> + +<p>Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire +d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.</p> + +<p>--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont +l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont +tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police. +Ces misérables sont désignés sous le nom d'<i>endormeurs</i>; c'est aussi à +ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent +principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard +extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus +déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la +unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent +à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une +proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail +vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui +parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en +tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le +premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans +quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et +les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le +cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre +narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond. +Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a +volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent. +Puis, cours après, mon pauvre diable!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre +dans le canot du brick<br> Marie-Amélie.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b> + Matelot du yacht <i>Victoria and<br> Albert</i>.</b></p> + +<p>La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons +bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec +M. le procureur du roi.</p> + +<p>Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est +excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs +farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup +même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins. +L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous +tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à +la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un +endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème +ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin +faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.</p> + +<p>Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu +sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et +par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs +en toge et en bonnet carré!</p> + +<p>--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne +compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au +monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à +l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux +délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes +d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase, +n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté +de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la +déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue +l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.</p> + +<p>On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en +ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont +tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un +prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux +sous: M. le duc de Brunswick!</p> + +<p>Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la +barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la +grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis +marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable +galette par un long circuit.</p> + +<p>Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette +merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois +ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur, +éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard +son représentant.</p> + +<p>Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même. +Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa +denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de +pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de +lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais +personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le +marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a +pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là, +et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!</p> + +<p>--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle +Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais +point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques +filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle +Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin, +M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les +Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br> <b>Lord Aberdeen.</b></p> + +<p>Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don +Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute +cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant +sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche +sainte le trou du souffleur.</p> + +<p>--Nous avons fait dernièrement au <i>Don Pasquale</i> de Donizetti un cadeau +que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant +ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne +sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait +ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à <i>Don Pasquale</i>, c'était aux +Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que +nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune; +Vienne s'était conduite pour <i>Don Pasquale</i> en ville musicale qu'elle +est, et <i>Don Pasquale</i> l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je +vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel +ouvrage.</p> + +<p>La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et, +depuis, <i>Don Pasquale</i> a fait son tour de France escorté de bravos.</p> + +<p>Bon augure pour le <i>Don Sébastien</i> que l'Opéra nous prépare à grands +frais, et pour la <i>Maria di Rohan</i> qui charmera bientôt les dilettanti +de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du +succès; Vienne, en saluant dernièrement <i>Maria</i> avec enthousiasme, a +regagné l'avance que nous avions prise pour <i>Don Pasquale</i>: Paris et +Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!</p> + +<p>--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en +parler <i>de visu</i>, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne, +il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si +l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer +aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant +daguerréotype sera <i>l'Illustration</i>. Et ce n'est pas une vaine promesse +que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le +portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que <i>l'Illustration</i> a +l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton +aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le +voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.</p> + +<p>Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi, +pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la +fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une +reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon +et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre +en sont cause.</p> + +<p>Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des +simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en +jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.</p> + +<p>La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré +la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non +pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce +qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>La reine Victoria.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le prince Albert.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du +prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous +garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes: +il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son +emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui +peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.</p> + +<p>Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus +nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences +qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord +Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour +l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne +vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.</p> + +<p>Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille +des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu +deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies, +sous la présidence de Wellington.</p> + +<p>Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième +comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un +conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société +des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.</p> + +<p>Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première +fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille +de l'honorable J. Douglas.</p> + +<p>Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu +recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement <i>un lion</i>. Son +vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est +rarement neuf.</p> + +<p>Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le +dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme +calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine +sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les +affaires.</p> + +<p>Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à +l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce +le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter +là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le +gendarme n'a point à intervenir.</p> + +<p><i>Item</i> deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la +reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.</p> + +<p>Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire +prendre, patience; <i>l'Illustration</i> te réserve d'autres dessins pour la +semaine prochaine. Au revoir!</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"></p> + +<h2>Romanciers contemporains.</h2> + +<h4>CHARLES DICKENS.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br></p> + +<p>C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de +répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le +lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière +page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le +plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il +aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le +défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de +l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces +vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous +l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain +vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque +passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.</p> + +<p>Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la +souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, +les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les +monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent +tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami +sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, +stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre +complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la +misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, +l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des +métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans +l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant +et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent +tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. +Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui +ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, +comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des +fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat +étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous +rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.</p> + +<p>Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles +demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant +microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une +blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, +la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et +du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un +fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et +égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses +du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir +dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et +Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans +l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.</p> + +<p>Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans +un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, +habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs +fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se +fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, +entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, +de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, +de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses +amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois +<i>clubiste</i> de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à +mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler +sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter +la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités +de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? +Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même +n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de +l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses +touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes +détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la +caricature l'intérêt de la vie du roman.</p> + +<p>A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve +plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui +s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là +nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme +de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le +lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une +catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions +exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, +et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. +Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites +l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, +conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à +considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force +nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la +littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi +variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?</p> + +<p>Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une +disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son +dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les +critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. +Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant +Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les +moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué +d'une si perçante et si fine observation.</p> + +<h4>TRAVERSÉE<br> + +DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR<br> + +MARK TAPLEY.<br> + +SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.</h4> + +<p>La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus +profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du +foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin +des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que +venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, +portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe +funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. +Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant +la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour +écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et +repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.</p> + +<p>Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les +éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles +régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à +leurs terribles jeux?</p> + +<p>Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur +l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, +tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs +de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots +écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles +accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, +dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, +guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus +furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une +tourbillonnante rage.</p> + +<p>En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes +vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient +l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes +fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, +lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent +la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien +de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent +obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix +de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un +vaisseau!» vient dominer la tempête.</p> + +<p>La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs +tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots +recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour +se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, +chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: +«un vaisseau!»</p> + +<p>Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent +l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que +l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se +poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se +dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a +contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le +vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il +chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers +endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à +craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe +sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!</p> + +<p>An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble +serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un +sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à +l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il +faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il +s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une +soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, +admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent +les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons +qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le +remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.</p> + +<p>«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le +tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est +pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout +sur ma tête!</p> + +<p>--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard +des <i>amures</i>(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).</p> + +<blockquote>Note 3: <i>Amures</i>, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du +côté d'où vient le vent.</blockquote> + +<blockquote>Note 4: <i>Cabanes</i>, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout +autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers +de seconde classe.</blockquote> + +<p>--En regard de quoi?» demanda Mark.</p> + +<p>L'homme répéta son observation.</p> + +<p>«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la +carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne +risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez +m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête +sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un +vaisseau.»</p> + +<p>L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la +couverture sur sa tête.</p> + +<p>«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de +toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. +Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas +d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie +furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du +pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche +de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!</p> + +<p>--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.</p> + +<p>--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine +de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je +suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les +jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se +rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer +dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins. +Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de +par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?</p> + +<p>--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la +pitoyable vie!</p> + +<p>--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa +tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a +plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y +maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur +idem.»</p> + +<p>Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne +humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw, +n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du +s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère +assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse, +étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes, +d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est +guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse, +comme il arrive dans l'avant du <i>Screw</i>, à chaque traversée de +l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent +sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute +propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus +seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un +encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait, +tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui, +et ses esprits s'exaltèrent en proportion.</p> + +<p>Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais, +tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants +effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait +la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille +dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de +maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une +longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et +pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de +plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que +nombre de salles de bal.</p> + +<p>L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure +éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur +l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine +moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une +pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis +qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper +autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un +troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés +à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils +eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être +jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants, +s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on +aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates +organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans +son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de +lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit +pleureur.</p> + +<p>«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses +trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement +les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi +vite une de mes jeunes pratiques.</p> + +<p>--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler +de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.</p> + +<p>«Juste! reprit Mark; <i>elle</i> va le faire. Voilà la vraie division du +travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare +notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde +sait laver le nez, à un marmot.»</p> + +<p>La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de +Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les +nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et +d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et +s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par +l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un +juron inarticulé.</p> + +<p>«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de +l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un +perruquier de profession.</p> + +<p>«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.</p> + +<p>--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de +quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur: +c'est bien dur pour elle.</p> + +<p>--Dur! quoi?</p> + +<p>--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras +d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour +rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark +Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus +d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les +yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!</p> + +<p>--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?</p> + +<p>--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit +Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car +elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas +qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en +débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du <i>Chansonnier des +Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,</i> +elle est capable de tomber roide morte.</p> + +<p>--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme +a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie +sauvage?» s'écria Martin.</p> + +<p>Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long +dans sa cabane, et reprit tranquillement:</p> + +<p>«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait +deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en +son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est +étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. +Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer +autrement.»</p> + +<p>Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer +davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui +avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, +apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce +dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le +service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de +fer-blanc et un pot à barbe de même métal.</p> + +<p>Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins +autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension +toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque +embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se +montrer <i>fort</i> en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de +la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour +s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se +trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où +il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours +ordinaire des choses.</p> + +<blockquote>Note 5: <i>Embardée</i>, secousse donnée aux navires à chaque mouvement +qu'on imprime au gouvernail.</blockquote> + +<p>A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa +gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose +eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus +frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à +toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était +mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel +obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait +traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine +d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, +n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se +trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait +tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou +point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à +s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver +quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les +tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de <i>grog</i>. C'était +lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la +provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles +surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, +entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, +chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait +des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; +lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de +l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, +ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une +main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité +commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et +que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les +nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et +l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait +Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes +de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus +fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant +chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé +d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit +popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et +excellent voilier, <i>le Screw</i>. L'admiration générale finit même par +monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à +s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer +vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils +encouragements.</p> + +<p>«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant +vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande +différence entre l'auberge du <i>Dragon</i> et la cabine du <i>Screw</i>. Jamais, +à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; +c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!</p> + +<p>--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui +ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?</p> + +<p>--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le +vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce +qui n'est pas trop dire.</p> + +<p>--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.</p> + +<p>--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous +en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.</p> + +<p>--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se +promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant +emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la +tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en +trouverais mieux, en vérité!</p> + +<p>--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme +il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble +qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air +frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de +l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez +sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me +semblerait.</p> + +<p>--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort +mal, répliqua Martin.</p> + +<p>--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne +humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.</p> + +<p>--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé +sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché +ici?</p> + +<p>--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.</p> + +<p>--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter +sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici, +parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs +jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable +passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux +cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde +déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon +passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre; +je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?</p> + +<p>--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous +prissiez la chose si fort à coeur.</p> + +<p>--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son +maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte +rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose +aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne +présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui +souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et +Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un +regard fixe et profond.</p> + +<p>Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha +sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut +son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos, +reprenant son livre et disant:</p> + +<p>«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens +de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la +comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible +et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre +voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses +enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière. +Dépêchez, et vous serez un bon diable.»</p> + +<p>Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec +zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus +d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite +à conserver sa gaieté à bord du <i>Screw</i> qu'il ne l'avait supposé. Et, ce +qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à +terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer +partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à +propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient +allusion.</p> + +<p>Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions +sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York, +circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un +oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et +la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait +comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à +embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient +faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du +reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins +nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en +majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui +s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller +bien, et les bien portants allaient mieux.</p> + +<p>Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses +fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et +brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de +cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son +nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit +aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses +poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté, +«mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des +circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement +soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la +clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de +l'homme, fredonnait perpétuellement <i>la Marseillaise</i>; bref, une même +sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était +proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à +bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée +du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.</p> + +<p>Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus +qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le +chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils +eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce +qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en +souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui +avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce +qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et +vieux manteau.</p> + +<p>Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se +mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait +assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque +vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des +collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate, +avec ses maisons éparses sur la rive.</p> + +<p>«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la +terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me +sera bonne après tant d'eau!»</p> + +<br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br> +--Ce livre n'est pas pour loi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>UNE IMPRUDENCE.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/28-01.png"></span><span class="sc">uand</span> ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. +Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après +une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les +avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres +traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner +dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les +interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, +il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en +machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité +naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se +grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque +périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une +conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la +chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit +qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des +espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement +appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels +sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent +suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je +saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, +en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»</p> + +<p>Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à +ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient +montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et +avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les +pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des +nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir +Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a +toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand +que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve +de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: +«S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent +d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se +donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué +de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs +pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il +laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur +Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient +entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement +dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui +n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de +jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent +parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable +lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, +en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, +grossissait la nouvelle de quelque invention.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/28-02.png"></p> + +<p>Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations +de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare +qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration +était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait +péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant +au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et +persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis +pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» +Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort +aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait +fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses +amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano +Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, +depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans +son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques +d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix +mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des +miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour +faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les +divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur +étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, +des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. +Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les +rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des +Éperonniers.</p> + +<p>Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, +se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des +boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La +cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante +respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le +frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu +de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les +chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille +d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune +fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans +et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en +trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces +épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à +lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, +de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres +du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare +contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour +employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, +traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les +étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à +l'immortalité.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/28-03.png"></p> + +<p>Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le +prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de +fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait +rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces +achats pourrait venir bien vite.</p> + +<p>Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique +four au pain blanc, fameux sous le nom de <i>prestin della rosa</i>, on +voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le +père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande +fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son +père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces +qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux +améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son +métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la +mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: +«Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus +long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces +gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses +effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres +étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage +des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, +observateur entêté des antiques coutumes.</p> + +<p>Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le +soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un +morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son +travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir +déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait +bientôt prendre fin.</p> + +<p>«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas +l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou +sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps +où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! +quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; +ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois +contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils +auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et +de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui +la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là +n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la +paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour +les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer +boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.</p> + +<p>--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.</p> + +<p>--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir +une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à +qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est +là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, +on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour +tout le monde.»</p> + +<p>Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! +ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en +ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je +vous le promets.</p> + +<p>--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours +été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux +miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui +êtes de nos pratiques.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/28-04.png"></p> + +<p>Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son +béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les +mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses +espérances.</p> + +<p>Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de +semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo +comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu +public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient +autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient +autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait +bouleverser le gouvernement de fond en comble.</p> + +<p>On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient +dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour +successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est +à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en +pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et +Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, +alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... +quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle +universelle félicité!</p> + +<p>Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, +Alpinolo entra dans le <i>Roletto Nuovo</i>, que nous appelons aujourd'hui la +place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront +arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des +styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et +des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque +Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.</p> + +<p>L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés +d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple +libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre +de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils +bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq +rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une +s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, +la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des +orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite +Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et +la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns +et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le +podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les +hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le +mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait +une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert +où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il +convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait +la cité.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/28-05.png"></p> + +<p>Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous +reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la +Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement +décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse +de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une +mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les +loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents +ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des +Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, +commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de +carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries +superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet +supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six +principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le +milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une +truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la +ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom +d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement +nommée <i>Parlera</i>, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour +proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour +écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des +marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui +passe et repasse lentement devant et derrière les canons.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/28-06.png"></p> + +<p>A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns +marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les +autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de +Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des +miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre +en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, +de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et +du <i>saurechetto</i> attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant +autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse +histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes +sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en +prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un +charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il +décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient +les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient +rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, +se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite +d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on +découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna +au feu.</p> + +<p>Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein +d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a +sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a +creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y +mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les +musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez +juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée +sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent +les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont +ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les +avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se +promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au +fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des +miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur +le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, +pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, +avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci +sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors +éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un +instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais +plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de +Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il +l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans +les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, +d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame +Marguerite?</p> + +<p>--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre +avec une froide ironie.</p> + +<p>Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, +je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était +pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.</p> + +<p>--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit +de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses +générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu +t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes +vanteries.</p> + +<p>--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont +point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en +vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le +seront pas longtemps.»</p> + +<p>Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le +diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent +bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient +leurs paroles.»</p> + +<p>On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses +expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il +caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un +coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient +point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la +bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances +ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, +quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un +effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui +ballent la pierre pour la faire jaillir.</p> + +<p>--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de +souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. +Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur +la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs +généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux +de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans +les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire +gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil +à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses +droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en +vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, +Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté +un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux +comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour +la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire +démanger plus vivement la peau.</p> + +<p>--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au +contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à +Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec +Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. +Cela te suffit-il? es-tu convaincu?</p> + +<p>--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es +bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura +donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te +faire chanter...</p> + +<p>--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu. +Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis +qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à +Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y +a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé. +L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...» +Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais +l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:</p> + +<p>«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui +les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...</p> + +<p>--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que +le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a +raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de +Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la +main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait +pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la +folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/28-07.png"></p> + +<p>Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt +par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient +Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène +des salles <i>parlantes</i>. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à +Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale +de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal +de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce +qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer +une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une +diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement +l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que +quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur +conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale +écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.</p> + +<p>Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire, +était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre +deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles +étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait +ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et +réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne +pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui, +entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était +impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un +soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant +éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour +deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure +avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe +amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des +nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le +reconnaître?</p> + +<p>--Non, répondit Alpinolo.</p> + +<p>Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir +perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence +que toi. A qui as-tu parlé?»</p> + +<p>Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences +et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une +parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?</p> + +<p>--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière +soirée.</p> + +<p>--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez +de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les +jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme +toi et moi?</p> + +<p>--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas +fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et +que le seigneur de Castelletto?</p> + +<p>--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! +pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir +avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la +province.</p> + +<p>--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de +Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»</p> + +<p>Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour +des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi +d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, +et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se +dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à +qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la +plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos +lecteurs ce qu'était ce misérable.</p> + +<p>Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le +Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en +1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux +Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, +sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la +solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de +bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la +seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait +dans ses rêves ambitieux.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/28-08.png"></p> + +<p>Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient +pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par +eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, +mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un +insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans +son coeur une effroyable haine.</p> + +<p>Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le +pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir +son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui +pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne +franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps +d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses +qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de +Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait +vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le +commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant +Ramengo. Cela se passait en 1322.</p> + +<p>Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une +de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été +punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause +des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette +famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de +ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils +unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et +venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne +restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune +Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore +plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia +avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin +d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui +s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco +Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du +même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux +sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour +les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des +discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait +partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la +traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance +pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si +empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une +générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/28-09.png"></p> + +<p>Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour, +qui enfante tant d'actions généreuses, que de l'appliquer aux sentiments +qu'éprouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des +moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voilà ce qu'il voyait +là où les jeunes gens de son âge ne voient que passion, fantômes +brillants et plaisirs. S'élever au-dessus de la bassesse de sa +naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans +les emplois et à la cour, c'était l'unique but de ses actions. Il avait +vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se décider tantôt +pour les Visconti, tantôt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des +premiers parût alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du +hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti +dans le temps même de leur puissance, c'était un rêve que l'imagination +pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle +espérance. Il était beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des +Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur +reconnaissance l'homme qui n'aurait pas dédaigné de s'unir à eux +lorsqu'ils étaient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point +changer, Rosalia était trop obscure et trop délaissée pour qu'un mariage +avec elle inspirât ni jalousie ni soupçon de la part d'un serviteur des +Visconti; et si ceux-ci venaient à être renversés, non-seulement elle +serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage, +mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des +Torriani triomphants. Il s'était en outre aperçu de l'affection de +Pusterla pour Rosalia, et il était de ceux qui ne croyaient point à +l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre +Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'idée de +supplanter son jeune capitaine auprès de sa maîtresse. Il demanda donc +la main de Rosalia à des parents éloignés à qui la garde de la jeune +fille était confiée. Pour se décharger d'un fardeau, pour trouver un +appui, et dans l'espoir de faire cesser les persécutions dont Giroldello +était l'objet, ils consentirent à ce mariage. Lorsqu'il se conclut, +Franciscolo pourvut généreusement à toutes les dépenses; mais les +soupçons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son +aversion s'en accrut.</p> + +<p>Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore à la plupart +des jeunes filles ne fut informée de ce projet que lorsqu'il fut arrêté. +Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa +bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie à lui par un lien que la +mort seule pouvait rompre, elle fis ses délices de son devoir, et, +heureuse de trouver un objet à cette flamme intérieure qui s'était +jusqu'alors alimentée d'elle-même, elle aima son mari avec toute +l'impétuosité d'une première passion.</p> + +<p>Ramengo lui-même, quelque grossière que fut son âme, ne put s'empêcher +d'abord d'aimer cette vierge ingénue dont il avait fait sa femme. Il +goûta un moment les douceurs d'une affection partagée, et pensa même un +moment à mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/28-10.png"></p> + +<p>Mais ses vertueux élans ne furent pas de longue durée Bizarre, inégal, +capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mêlèrent bientôt de +brutalité et de colère. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir, +il s'en excitait à les aggraver. Loin de faire un mérite à Rosalia de la +divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience +lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers +soupçons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la +justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia +sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette âme ingénue et +passionnée, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'était avec ce chaleureux +accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo +ordonna sévèrement à sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa +maison sous aucun prétexte, et lui imposa en même temps de se garder de +laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'était la jeter dans cet +abîme de duplicité et de détours où les âmes loyales trouvent le plus +cruel supplice. Ses tortures n'échappaient point à Ramengo, qui en +sentait croître sa barbare défiance.</p> + + + +<p>Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remportée par les Visconti, ruina +de fond en comble le espérances des Torriani et dispersa leurs +partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels persécuteurs. +Rosalia, qui avait cru que les prières auraient quelque pouvoir sur son +mari, osa intercéder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de +Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante +Rosalia. Comme elle était désormais inutile à sa fortune, il la prit en +dégoût et s'en serait volontiers défait par un crime, s'il eût pu +espérer de le cacher à tous les yeux, et vaincre le reste de pitié dont +les coeurs les plus barbares ne peuvent se défendre au moment d'immoler +un innocent.</p> + +<br><br> + +<h2>Modes.</h2> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"></p> + +<p>A cette époque de morte-saison, constatons moins les derniers caprices +de la mode d'été qui déjà décline et dont le règne expirera dans +quelques semaines. Les vacances sont l'occasion de nouvelles toilettes; +on fait surtout provision de chapeaux; il faut avoir un chapeau de +paille arrangé simplement, qui puisse résister au vent et à la rosée; un +autre frais et gracieux comme le riant jardin dans lequel on se promène; +il en faut encore pour le soir, qui aient toute la légèreté et la +coquetterie des coiffures d'assemblées. Aussi madame A... envoie-t-elle +aux élégantes qui ont l'habitude de se fier à son bon goût des chapeaux +différents, depuis le plus simple jusqu'à la capote de gaze bouillonnée +où s'entrelacent de légères branches de fleurs..</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons dit, les robes de soie se garnissent le plus +souvent en tablier: le modèle que donne notre gravure a beaucoup de +succès; les biais qui ornent la jupe et le corsage sont festonnés en +soie de la couleur de la robe.</p> + +<p>On fait encore des robes en barège; les corsages sont demi-décolletés, +soit à revers avec un fichu plissé à jabot, soit froncés sur un poignet, +à la Lucrèce; alors les fichus es mettent en dessus; ils sont pour la +plupart brodés en semé à pois ou grains d'orge, et entourés d'une +garniture festonnée. Les mantelets à gros pois avec une garniture de +mousseline plissée à la vieille, sont très en faveur: on passe un ruban +dans les bouillons du milieu et quelquefois dans le petit ourlet qui +borde la garniture tuyautée.</p> + +<p>En fait de modes agréables et nouvelles à exécuter soi-même, nous +citerons les canezons de batiste brodée en soutache de fil d'Écosse; +fine et bien faite, son application produit l'effet d'une broderie en +relief; puis, les mitaines longues au crochet en soie noire ou de +couleur foncée, que sont terminées en haut par un dessin or et soie +nuancée faisant l'effet d'un bracelet; une frange en feston et des +glands complètent cet ornement, qui se retrouve autour du pouce et +autour de la main; ces mitaines faciles et promptes à exécuter, +s'appellent des mitaines algériennes.</p> + +<p>Mais l'ouvrage toujours en grande vogue, c'est la tapisserie, surtout +les bandes mêlées au velours pour composer fauteuils, rideaux et +portières, ou entourer un tapis de table à fond de velours uni.</p> + +<br><br> + +<h3>AMUSEMENT DES SCIENCES</h3> + +<h4>SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER + +NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Prenez une boîte de forme à peu près cubique. Dans la figure, nous +supposons que l'une des faces latérales soit enlevée pour laisser voir +l'intérieur de la boîte A B C D. Placez dans l'intérieur et vers le bas +de cette boîte un plan légèrement incliné H G D C, sur la surface duquel +vous aurez tracé une rainure curviligne et en zigzag, assez large et +assesz profonde pour qu'une balle de plomb puisse rouler et descendre +tout au long. H G F I est un miroir incliné. Enfin M est une ouverture +pratiquée à la face opposée de telle manière qu'en y mettant l'oeil on +ne puisse pas voir le plan incliné H D, mais seulement le miroir. +D'après les positions respectives de l'oeil, du plan incliné et du +miroir, l'image de ce plan sera presque verticale, et un corps qui +roulera de G en C le long de la rainure, paraîtra monter en suivant une +route ondulée de G en L. L'illusion pourra être parfaite si le miroir +est bien net et si le jour est bien ménagé à l'intérieur de la boîte.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br> + +<p>Il L'énoncé du problème est tiré de l'anthologie grecque, dont nous +avons déjà parlé, et a été traduit en vers latins par le savant Bachet +de Miziriac, qui a inséré ces vers dans une note de son édition de +Diophante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Aurea mala ferunt Charites, aequalia cuisque</p> +<p class="i14"> Mala insunt calatho; Musarum his obvia turba</p> +<p class="i14"> Mala petunt, Charites cunetis aequalia donant;</p> +<p class="i14"> Tune aequalia haec contingit habere, novemque.</p> +<p class="i14"> Hic quantum dederint, numerus sit ut omnibus idem?</p> +</div></div> + +<p>Le moindre nombre d'oranges qui satisfasse à la question est 12, car en +supposant que chaque Grâce en eût donné une à chaque muse, elles se +trouveront en avoir chacune trois, et il en restera trois à chaque +Grâce.</p> + +<p>Tous les multiples de 12, tels que 24, 36, 48, etc. satisferont +également à la question; et après la distribution faite, chacune des +Grâces et des Muses en eût eu 6, ou 9, ou 18, etc.; en un mot, le +multiple correspondant de 3.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Un lion de bronze, placé sur le bassin d'une fontaine, peut jeter +l'eau par la gueule, par les yeux, par le pied droit. S'il jette l'eau +par la gueule, il remplira le bassin en six heures: s'il la jette par +l'oeil droit, il la remplira en deux jours; la jetant par l'oeil gauche, +il la remplirait en trois; enfin en la jetant par le pied, il la +remplira en quatre jours. En combien de temps le bassin sera-t-il +rempli, lorsque l'eau sortira à la fois par toutes ces ouverture?</p> + +<p>II. Sur le bord d'une rivière se trouvent un loup, une chèvre et un +choux: il n'y a qu'un bateau si petit, que le batelier seul et l'un +d'eux peuvent y tenir. Il est question de les passer de sorte que le +loup ne fasse aucun mal à la chèvre, ni la chèvre au chou.</p> + +<p>III. Mesurer une hauteur verticale inaccessible, même par le pied, au +moyen de son ombre.</p> +<br><br> + +<h2>La voiture de mariage de l'empereur du Brésil.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p> + +<p>Cette voiture, commandée par l'empereur du Brésil à l'occasion de son +mariage, sort des ateliers de M. Palliser, de Londres. Elle est surtout +remarquable par son extrême légèreté unie à une grande solidité. Elle +est peinte en vert et en jaune, et orné de filets d'or et d'argent. Les +encadrement des glaces sont en acajou. Le mécanisme des stores, nouveau +et ingénieux obéit aux moindres mouvements, et laisse pénétrer dans la +proportion exacte que l'on désire, l'air et la lumière. L'intérieur est +garni en satin blanc, et tout y est disposé de manière à ce que toutes +les attitudes soient faciles, et que l'on y soit doucement et mollement +porté. Sur le devant on a sculpté deux plantes, le café et le tabac, +emblèmes de la richesse du Brésil; derrière sont des figures dorées de +serpents et de dragons. Quoique ce travail, dans son ensemble et ses +détails, fasse assurément honneur au carrossier anglais, et qu'il +puisse, sous le rapport surtout de la légèreté, servir de modèle aussi +bien à l'industrie du Brésil qu'à celle de tout autre pays, il n'est pas +douteux qu'une voiture impériale de mariage eut été exécutée en France +avec plus de goût encore. Il est probable que la commande est venue de +Naples. On peut espérer que la princesse Joinville fera un peu mieux +apprécier à son frère l'industrie française.</p> + +<h2>Observations Météorologiques</h2> + +<h4>FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS</h4> + +<p class="mid">1843--AOÛT</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p> + +<br><br> + +<h2>RÉBUS.</h2> + +<h4>EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> La sensible beauté</p> +<p class="i20"> Est prompte à s'enflammer.</p> +</div></div> + +<p class="mid">Bon vin de Beaune et de Nuits à six sous la bouteille.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010e.png"></p> + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0028, 9 *** + +***** This file should be named 38499-h.htm or 38499-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38499/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/38499-h/images/001.png b/38499-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..30de74a --- /dev/null +++ b/38499-h/images/001.png diff --git a/38499-h/images/001a.png b/38499-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35af55b --- /dev/null +++ b/38499-h/images/001a.png diff --git a/38499-h/images/002.png b/38499-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..de758ec --- /dev/null +++ b/38499-h/images/002.png 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