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diff --git a/38493-h/38493-h.htm b/38493-h/38493-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b817a8e --- /dev/null +++ b/38493-h/38493-h.htm @@ -0,0 +1,13909 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<!-- $Id: header.txt 236 2009-12-07 18:57:00Z vlsimpson $ --> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Jess, by H. Rider Haggard. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + + + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Footnotes */ +.footnotes {border: dashed 1px;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +/* Poetry */ +.poem { + margin-left:10%; + margin-right:10%; + text-align: left; +} + +.poem br {display: none;} + +.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + +.poem span.i0 { + display: block; + margin-left: 0em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i2 { + display: block; + margin-left: 2em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i4 { + display: block; + margin-left: 4em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jess + Épisode de la guerre du Transvaal + +Author: Henry Rider Haggard + +Translator: Marie Dronsart + +Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>H. RIDER HAGGARD</h1> + + +<h1>JESS</h1> + +<h3><i>ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL</i></h3> + + +<h4>—1881—</h4> + +<h4>ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</h4> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>M<sup>me</sup> MARIE DRONSART</h3> + + + +<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h4><a name="PARIS" id="PARIS"></a>PARIS</h4> + +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4> + +<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5> + + +<h5>1914</h5> + +<h5>Tous droits réservés. +</h5> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2> + +<h2>JOHN A UNE AVENTURE</h2> + + +<p>La journée avait été très chaude, même pour le +Transvaal, où l'on sait ce que peut être la chaleur +jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les orages ne +reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. +Les lis bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en +forme de trompette, écrasés par le souffle brûlant +qui, depuis bien des heures, paraissait s'échapper +d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui +s'étendait indécis et faiblement tracé, à travers la +plaine, bifurquait en embranchements et revenait +à la ligne principale, l'herbe était complètement +recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.</p> + +<p>Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours +au coucher du soleil; il ne se manifestait plus que +par de petits tourbillons, qui s'élevaient subitement +sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes +et soulevaient une grande colonne de poussière, +haute de cinquante pieds ou plus, et se maintenant +longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant de +se désagréger lentement, pour retomber enfin sur +le sol.</p> + +<p>A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et +inexplicables, un cavalier s'avançait sur le chemin. +L'homme et le cheval étaient aussi poudreux et +aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par +ce siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés +un instant. Tout à coup, le tourbillon qui s'était +approché rapidement, s'arrêta, et la poussière, +après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie +expirante, s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta +aussi et la regarda d'un air absorbé.</p> + +<p>«C'est tout juste comme la vie d'un homme, +Blesbok, dit-il à son cheval: venant on ne sait +d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne +de poussière sur la grande route du monde, puis +disparaissant et laissant la poussière retomber sur +le sol, pour être foulée aux pieds et oubliée.»</p> + +<p>Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid +que beau, malgré d'agréables yeux bleus et une +jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, paraissait +avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses +réflexions sentencieuses, puis donna un léger coup +de cravache à son cheval épuisé: «Avançons, Blesbok, +reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le +vieux Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité +que nous sommes au tournant», ajouta-t-il, en désignant +de son fouet un petit sentier plein d'ornières, +qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, +dans la direction d'une colline étrangement isolée, +terminée au sommet par un large plateau et qui +surgissait de la plaine onduleuse, à une distance +d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux +Boer a dit: le second tournant, continua-t-il, se +parlant à lui-même, mais peut-être mentait-il? +On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à +égarer un Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline +au sommet plat, située à une demi-heure environ +de la grande route; ceci répond au signalement; +j'en cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il +fit prendre à sa monture une sorte de petit trot à +l'amble, qu'affectionnent particulièrement les chevaux +de l'Afrique méridionale.</p> + +<p>«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine +John Niel, en trottant doucement. Me voici +à trente-quatre ans, sur le point de recommencer la +mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du +Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes +ambitions et à quatorze années de service dans +l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le +mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»</p> + +<p>A ce moment ses méditations furent interrompues, +car, au sommet d'une montée peu rapide, un +spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa +vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un +poney monté par une femme s'avançait en galopant +furieusement et, derrière lui, les ailes étendues, le +cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait, +couvrant douze ou quinze pieds de terrain à +chaque enjambée de ses longues échasses. Le poney +avait encore à peu près vingt mètres d'avance, mais, +quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer +la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... +Le grand échassier rejoignait le cheval. Ah! John +Niel sentit le cœur lui manquer et ferma les yeux, +car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever +très haut et retomber comme un gourdin plombé!</p> + +<p>Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé +son cheval sur l'échine, derrière la selle; l'animal, +momentanément paralysé, tomba comme une masse +sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le +montait, se releva et courut vers John, poursuivie +par l'autruche. Le membre terrible se leva de nouveau, +mais, avant qu'il pût frapper son épaule, la +jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre. +Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se +roula et sembla vouloir l'écraser, jusqu'à ce que +mort s'ensuivît. John arrivait. Dès que l'échassier +le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui, +avec un mouvement de valse solennelle, que cet +animal affecte souvent avant d'attaquer. Or le capitaine +Niel ignorait les façons d'agir de l'autruche et +son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait +fort disposé à déguerpir; le maître, en toute +autre circonstance, n'aurait pas mieux demandé, +mais comment abandonner la beauté en détresse? +Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa +glisser à terre et, sa cravache en nerf de bœuf à la +main, il fit vaillamment face à l'ennemi. Pendant +quelques secondes, l'autruche resta immobile, clignant +ses yeux brillants et balançant gracieusement +son long cou. Puis, soudain, elle étendit ses +ailes et fondit comme la foudre sur son adversaire. +Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement +des plumes et aperçut une grande patte qui frappait +dans le vide, près de sa tête. Heureusement l'autruche +le manqua et passa comme un éclair; mais, +avant que l'étranger pût se retourner, l'ennemi +revenait, lui lançait un de ses terribles coups dans +le dos et l'envoyait rouler à terre. En une seconde, +John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé +et absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche +revenait; il courut à elle et lui asséna son +fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle s'arrêta. Profitant +du répit, il saisit l'échassier par une aile et +s'y cramponna désespérément des deux mains. Alors +ils commencèrent à tourner, lentement d'abord, +puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il semblât à +John Niel que le temps, l'espace et la terre ne +fussent plus qu'une vision tournoyante, fixée +quelque part dans les ombres de la nuit. Au-dessus +de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le +long cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient +les pattes semblables à de gigantesques totons et, +devant lui, s'étalait une douce masse de plumes +blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée +d'étoiles! John était sur le dos et l'autruche, qui ne +semblait pas sujette aux étourdissements, lui infligeait +un châtiment terrible. Heureusement elle ne +peut frapper très fort un homme étendu; autrement +c'eût été la fin de John Niel et nous n'aurions pas à +conter cette histoire.</p> + +<p>Pendant une demi-minute environ, l'échassier +s'en donna à cœur joie, sur le corps de son antagoniste +renversé, qui crut toucher au terme de sa +carrière terrestre. Au moment où tout devenait +indistinct à ses yeux, il aperçut tout à coup deux +bras blancs qui se nouaient autour des pattes de +l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le +cou, sinon elle vous tuera!»</p> + +<p>Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva +chancelant. Pendant ce temps, l'échassier et la jeune +fille roulaient enlacés en une masse confuse, au-dessus +de laquelle le cou élégant et le bec sifflant +se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. +John se précipita, saisit ce cou des deux mains et, +de toute sa force (qui était considérable), il le tordit +jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement, quelques +bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, +mort!</p> + +<p>Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa +d'un regard la scène du combat. La jeune fille +restait sans mouvement comme l'autruche; avait-elle +succombé dans la lutte? Trop faible pour aller +s'en assurer, John se mit à détailler son visage. +Elle avait la tête appuyée sur le vaincu, dont les +plumes légères lui faisaient un doux oreiller. Lentement +il reconnut que ce visage était très beau, +malgré son extrême pâleur: front bas et large, +couronné de soyeux cheveux d'or, menton très rond +et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu +grande. On ne voyait pas les yeux, car ils étaient +fermés; la jeune fille avait perdu connaissance. +Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une +vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu +et, se traînant vers elle (car il était terriblement +contusionné), il lui prit la main et essaya de la +réchauffer dans les siennes. Elle était belle de +forme, cette main, mais brunie, et laissait deviner +qu'elle travaillait beaucoup. La jeune fille ouvrit +les yeux et Niel remarqua, non sans plaisir, qu'ils +étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un +petit rire:</p> + +<p>«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je +me suis évanouie.</p> + +<p>—Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, +et il faisait le geste d'ôter son chapeau, quand +il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la bagarre. +«J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal +sérieux?</p> + +<p>—Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en +tout cas je suis bien aise que vous ayez tué cette +méchante bête. Elle était sortie du <i>camp</i>, il y a trois +jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué +un jeune garçon l'année dernière et j'avais dit à +mon oncle qu'il devrait lui tirer un coup de fusil, +mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était trop +belle.</p> + +<p>—Puis-je vous demander, reprit John Niel, si +vous êtes miss Croft?</p> + +<p>—Oui, je suis une des demoiselles Croft, car +nous sommes deux; quant à vous, je devine que +vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon +oncle pour l'aider dans son exploitation.</p> + +<p>—Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci», +répliqua John, en désignant le grand échassier +mort, «je crois que mes nouvelles occupations ne +me plairont guère.»</p> + +<p>La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de +montrer deux charmantes rangées de dents blanches.</p> + +<p>«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi +nos autruches; mais, Capitaine, j'ai grand'peur que +ce séjour ne vous paraisse horriblement ennuyeux. +Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez +pas un Anglais plus près que Wakkerstroom.</p> + +<p>—Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement, +car, en vérité, cette fille du désert avait, dans toute +sa personne, quelque chose de très charmant.</p> + +<p>«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous +savez, et je n'ai aucune supériorité. Jess (c'est ma +sœur), ah! Jess! c'est autre chose; elle a été en +pension au Cap et elle a une intelligence supérieure. +Moi aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y +ai pas appris grand'chose. Mais, Capitaine, les deux +chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la ferme +et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir +comment nous rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein). +C'est le nom de notre résidence. Pouvez-vous +marcher?</p> + +<p>—Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a +étrangement secoué.»</p> + +<p>Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt +avec un cri de douleur; une cheville était foulée et +il se sentait si raide, si endolori par tout le corps, +qu'il pouvait à peine bouger.</p> + +<p>«La maison est-elle loin? demanda-t-il.</p> + +<p>—A un mille environ, par là. Nous la verrons du +haut de la montée. Regardez, moi, je n'ai rien du +tout; je le répète, c'est ridicule d'avoir perdu connaissance, +mais cette bête m'ôtait la respiration.» +Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se +rassurer! «Aïe! fit-elle; je souffre de partout. Il faut +que vous preniez mon bras, voilà tout; si cependant +cela ne vous est pas désagréable?</p> + +<p>—Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je +vous assure», répliqua-t-il en riant; et ils partirent +bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>COMMENT LES DEUX SŒURS VINRENT +A BELLE-FONTAINE</h2> + + +<p>«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait +Bessie), lorsqu'ils eurent fait péniblement et en boitant +une centaine de mètres, «me trouverez-vous +impertinente, si je vous adresse une question?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous +enterrer ici?</p> + +<p>—Pourquoi me le demandez-vous?</p> + +<p>—Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. +Je ne crois pas, poursuivit-elle lentement, que +cet endroit convienne à un gentleman anglais et à +un officier. Les Boers vous seront odieux et vous +n'aurez pour compagnie que mon vieil oncle et nous +deux.»</p> + +<p>John Niel se mit à rire.</p> + +<p>«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen +anglais ne sont pas si difficiles par le temps qui +court, surtout quand il leur faut gagner leur vie. +Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire +tout de suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée +depuis quatorze ans et j'en ai trente-quatre. J'ai pu +vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me faisait +une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle +mourut, me laissant le peu qu'elle possédait, car presque +toute sa fortune était en viager. Après avoir payé +tous les droits de succession, je me trouvai à la tête +de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec +cela dans l'armée. Après la mort de ma tante, je vins +de l'île Maurice à Durban, avec mon régiment qui est +rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je savais +que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je +demandai donc un congé d'un an et je résolus de +m'informer et de voir si je ne pourrais pas m'habituer +à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de Durban +me parla de votre oncle, de son désir de céder +pour 25 000 francs un tiers de ses intérêts dans son +exploitation, parce qu'il devenait trop vieux pour y +suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui +et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; +voilà pourquoi j'arrive juste à temps pour empêcher +que vous ne soyez mise en morceaux par une +autruche.</p> + +<p>—Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en +riant, que vous avez été reçu chaudement. Enfin, +j'espère que vous ne vous déplairez pas ici.»</p> + +<p>Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait +au sommet de la montée d'où l'autruche avait +poursuivi Bessie Croft, et nos deux personnages aperçurent +un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une +main le poney de Bessie et de l'autre le cheval du +capitaine. A quelque distance derrière lui, marchait +une dame.</p> + +<p>«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et +voici Jess qui vient voir ce qui est arrivé.»</p> + +<p>La personne en question était maintenant assez +proche pour produire sur John une première impression. +Elle était petite et plutôt maigre; une +épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son +visage; certes, elle n'était pas charmante comme +sa sœur, mais deux choses frappaient en elle: une +pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus +magnifiques yeux noirs que John Niel eût jamais +vus. A tout prendre, et malgré sa petite taille, c'était +une personne à remarquer et à ne pas oublier quand +on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser +plus loin ses observations, les deux nouveaux venus +les avaient rejoints.</p> + +<p>«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria +Jess, avec un regard rapide sur le compagnon de sa +sœur, et un léger accent africain qui n'est pas sans +charme chez une jolie femme. Bessie commença +aussitôt le récit de l'aventure, faisant parfois appel +à John pour corroborer son dire.</p> + +<p>Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse +et le capitaine se disait qu'il n'avait jamais +vu figure si impassible; elle ne changea pas une +fois, même aux péripéties les plus émouvantes du +drame.</p> + +<p>«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne +doit pas avoir beaucoup de cœur!»</p> + +<p>Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John +vit où se réfugiait cette physionomie: c'était dans +ces yeux extraordinaires. Si impassible que fût le +visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une +émotion intérieure qui les faisaient resplendir. Le +contraste entre cette figure immobile et ces yeux de +feu avait quelque chose d'étrange et de presque surnaturel.</p> + +<p>«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle, +mais je regrette la pauvre autruche.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda John.</p> + +<p>—Parce que nous étions très bons amis; moi +seule pouvais la dompter.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête +la suivait comme un chien; c'était la chose la plus +drôle du monde.—Mais partons; il faut rentrer, car +il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en +s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel +à monter son cheval et ayez soin que la selle ne +tourne pas; les sangles sont peut-être desserrées.»</p> + +<p>Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement +en selle; la jeune fille fit promptement de +même et l'on repartit dans l'obscurité croissante. +Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une +avenue carrossable, bordée de grands gommiers, +et presque aussitôt l'aboiement d'un chien et l'apparition +de fenêtres éclairées lui firent comprendre +qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt +en face de la porte, car elle était séparée du chemin +par une véranda, les nouveaux venus s'arrêtèrent +et descendirent de cheval. En même temps une +exclamation de bienvenue partit de la maison et, +dans l'encadrement de la porte, se détachant sur le +fond lumineux, parut un personnage d'aspect aussi +agréable que peu commun: c'était un homme très +grand, ou qui du moins l'avait été, mais dont l'âge +et les rhumatismes avaient courbé la haute taille. Sa +longue chevelure blanche, rejetée en arrière d'un +front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de +la tête, chauve comme la tonsure d'un prêtre, brillait +à la lumière des lampes et les mèches blanches +formaient une couronne autour de cette calvitie. +Le visage, ridé comme une pomme bien conservée, +avait aussi la couleur rosée de ce fruit. Les traits +étaient aquilins et bien modelés et, sous les sourcils +encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, +aussi perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il +n'y avait rien de dur, ni de déplaisant dans cette physionomie +accentuée, empreinte au contraire d'une +grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de +gros drap gris, chaussé de grandes bottes à l'écuyère, +le personnage tenait à la main un chapeau de chasse +à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft, l'un +des hommes les plus remarquables du Transvaal, +lorsque John Niel le vit pour la première fois.</p> + +<p>«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de +stentor; les naturels du pays m'ont dit que vous +arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de +vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?» +ajouta-t-il, en voyant le Zulu Mouti accourir pour +aider John à descendre de cheval.</p> + +<p>«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche +favorite nous a presque tués, votre nièce et +moi, et que j'ai tué ladite favorite.»</p> + +<p>Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant +ce temps on fit entrer le capitaine dans la +maison.</p> + +<p>«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard. +Quand j'y pense! quand j'y pense! Dieu soit loué, +Bessie, ma chérie, de ce que vous avez échappé au +danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons! +Prenez la charrette écossaise et une paire de bœufs, +pour aller chercher la bête. Autant vaut lui enlever +ses plumes avant que les vautours la mettent en +pièces.»</p> + +<p>Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué +un mélange d'eau et d'arnica sur ses contusions, +John réussit à gagner la pièce où le souper attendait. +Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne; +des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. +Dans un coin se trouvait un piano et John devina +que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs, +devait être la propriété de miss Jess.</p> + +<p>Le souper se passa fort agréablement, puis les +jeunes filles se mirent au piano, pendant que les +hommes fumaient. Une nouvelle surprise attendait +John Niel: après que Bessie, presque entièrement +remise de sa secousse, eut joué très convenablement +deux ou trois morceaux, Jess, qui jusque-là était +restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce +ne fut pas de bon cœur, car elle n'y consentit que +sur la demande réitérée, faite par son oncle le +patriarche, de sa voix retentissante et joyeuse. Pendant +quelques instants elle laissa errer ses doigts +sur les touches, frappant de vagues accords, puis +tout à coup elle chanta comme jamais le capitaine +n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était +peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, +de sorte que John ne comprenait pas les paroles, +mais il n'était pas nécessaire de les comprendre +pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant +néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans +fin et sans bornes trouvaient un écho dans chacune +des notes splendides et les pénétraient. La voix +divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, +faisait vibrer les nerfs de l'auditeur comme les +cordes d'une harpe éolienne, transportait son âme +sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux +portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme +l'aigle retombe, et s'éteignit dans une dernière vibration.</p> + +<p>John respirait avec peine et son émotion était +si forte, qu'il s'appuya au dossier de sa chaise, +énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction qui se +produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, +il surprit Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. +Jess, penchée sur le piano, caressait encore +doucement les touches, la tête inclinée sous la couronne +de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.</p> + +<p>«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant +sa nièce du bout de sa pipe, «que pensez-vous +de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il pas de quoi +vous empoigner le cœur et vous pénétrer jusqu'aux +moelles?</p> + +<p>—Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit +John simplement, et j'ai entendu presque +toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment beau! +Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter +ainsi dans le Transvaal.»</p> + +<p>Jess se retourna vivement et John remarqua que +si ses yeux brillaient d'émotion, le reste de son +visage était aussi impassible que jamais.</p> + +<p>«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous +moquez de moi, capitaine Niel»; et aussitôt, avec un +«bonsoir» bref, elle quitta la chambre.</p> + +<p>Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte +par laquelle Jess était sortie et cligna des yeux +d'une façon qui probablement en disait long, mais +n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et +muet.</p> + +<p>Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de +sa voix sympathique, s'informa, avec la sollicitude +d'une bonne ménagère, si sa chambre lui convenait, +combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, +lui dit que s'il était incommodé par le parfum des +fleurs plantées près de la véranda, il ferait bien de +fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle de gauche.</p> + +<p>Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, +elle sortit et le capitaine, la suivant des yeux, se +disait qu'il était impossible de rêver une jeune créature +plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante en +tout point.</p> + +<p>«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, +en poussant le flacon carré vers son hôte; «vous +devez en avoir besoin, après avoir été roué de coups +par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez +remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en +remercie de tout mon cœur, croyez-le; je dois vous +avouer que Bessie est ma nièce favorite. Jamais il +n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les +mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle +taille! et ce qu'elle travaille! Comme trois, je vous +l'affirme. Et pas la moindre prétention, pas d'airs +de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.</p> + +<p>—Les deux sœurs paraissent très différentes, dit +John.</p> + +<p>—Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne +croirait jamais que le même sang coule dans leurs +veines. Il y a trois ans de différence d'abord: Bessie +est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess +en a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà +vingt-trois ans! Leur histoire est assez étrange, je +vous assure.</p> + +<p>—Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.</p> + +<p>—Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la +remplissant à nouveau du tabac boer, grossièrement +coupé dans un grand pot de terre brune; «je vais +vous la conter, si vous voulez; autant que vous la +connaissiez, puisque vous allez vivre avec nous.</p> + +<p>«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez +pour vous.</p> + +<p>«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien +né même. Je suis du comté de Cambridge, du pays +plantureux qui entoure Ely. Mon père était pasteur, +peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa +bénédiction, trente guinées dans ma poche et le +montant de ma traversée jusqu'au Cap; je lui serrai +la main, Dieu le bénisse! je partis et depuis cinquante +ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu soixante-dix +ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une +autre fois; pour le moment, il s'agit des enfants. +Environ vingt ans après mon départ, mon bon vieux +père se remaria avec une femme encore jeune, assez +riche et moins bien née que lui. De cette union il eut +un fils, puis mourut. Le peu que j'appris sur le +compte de mon demi-frère, fut qu'il avait fort mal +tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, +il y a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais +assis dans cette même pièce, dans ce même fauteuil, +car cette partie de la maison existait déjà (les ailes +ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant +la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, +quand, tout à coup, un vieux chien <i>pointer</i> que +j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à aboyer.</p> + +<p>«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les +Cafres.»</p> + +<p>«A ce moment il me sembla entendre un faible +coup frappé sur la porte et Ben aboya de nouveau; +je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux petites +filles enveloppées de vieux châles. Je refermai +la porte, après avoir regardé s'il y en avait d'autres +dehors et je restai planté là, les yeux et la bouche +grands ouverts, devant les deux petites créatures. +Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; +l'aînée paraissait avoir onze ans, la plus petite, huit +environ. Elles se taisaient, mais l'aînée se détourna +pour enlever le châle et le chapeau de sa petite +sœur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit +visage et ses cheveux d'or tout mouillés; elle mit un +doigt dans sa bouche et me regarda de telle façon +que je me crus le jouet d'un rêve.</p> + +<p>«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, +est-ce ici la maison de M. Croft? M. Croft..., république +de l'Afrique du Sud.</p> + +<p>«—Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république +de l'Afrique du Sud, et je suis M. Croft. Et +vous, mes chères petites, qui pouvez-vous bien +être? répondis-je.</p> + +<p>«—S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos +nièces, et nous sommes venues d'Angleterre pour +vous chercher.</p> + +<p>«—Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en +avais bien le droit.</p> + +<p>«—Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant +ses menottes maigres et humbles, je vous +en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si +mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas +en état d'aller plus loin.»</p> + +<p>«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit +autant, par sympathie et aussi de peur et de froid.</p> + +<p>«Naturellement je les amenai près du feu, les pris +sur mes genoux, appelai de toutes mes forces Hébé, +la vieille Hottentote qui faisait ma cuisine, et à nous +deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper +dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un +potage et du vin et une demi-heure après, elles étaient +tout heureuses, leurs craintes absolument disparues.</p> + +<p>«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, +embrassez-moi et contez-moi un peu comment +vous êtes venues.»</p> + +<p>«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire +complète que plus tard) et le récit fut étrange.</p> + +<p>«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une +charmante jeune fille du Norfolk et l'avait traitée +comme un chien. C'était un ivrogne et un gredin +que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la +négligeait honteusement et souvent même maltraitait +les enfants, de sorte qu'enfin, la pauvre créature, +affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, +ne put y tenir plus longtemps et conçut l'idée +insensée de s'échapper, pour venir ici se placer sous +ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son désespoir. +Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer +trois places de secondes jusqu'à Natal et avoir encore +quelques livres de surplus, et un jour que sa brute +de mari était allé boire et jouer, elle parvint à se +faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les +docks de Londres, et elle était loin en mer avec ses +filles, quand il s'aperçut de sa fuite. Mais ce fut son +dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On +n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle +prit le lit et succomba, laissant les pauvres enfants +seules au monde. Ce qu'elles durent souffrir, du +moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu +seul le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est +qu'elle ne s'est jamais complètement remise de ce +coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais, qu'on +dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille +sur les faibles et cette Puissance prit sous son aile +ces pauvres enfants errantes et sans abri. Le capitaine +du navire fut bon pour elles et, lorsqu'on arriva +enfin à Durban, les passagers firent une souscription +et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de +ce côté du Transvaal, de se charger d'elles. Le Boer +et sa femme traitèrent les enfants convenablement, +mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au +tournant de la route de Wakkerstroom, que vous +avez suivie aujourd'hui, ils firent descendre les enfants +(elles n'avaient pas de bagages) et leur dirent +qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient +à la maison de Meinheer Croft.</p> + +<p>«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne +fut qu'à huit heures du soir, qu'elles arrivèrent ici, +les pauvres chéries, car le chemin n'était pas alors +aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent +dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la +pluie glacée, si elles n'eussent aperçu, par hasard, +les lumières de la maison. Et voilà comment mes +nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours +restées depuis, excepté pendant deux ans que +je les envoyai en pension au Cap; et je me sentis bien +seul, quand elles furent parties.</p> + +<p>—Et le père? demanda Niel, que ce récit avait +profondément intéressé; avez-vous jamais entendu +parler de lui?</p> + +<p>—Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le +vieillard, bondissant de colère; oui, certes! Le croiriez-vous? +Les deux mignonnes étaient chez moi +depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour +que j'eusse appris à les aimer de tout mon cœur, +quand un beau matin, comme j'examinais le nouveau +mur du <i>kraal</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, j'aperçois un individu qui +s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient +vers moi et, comme il s'approche, je l'examine: +«Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un gredin, c'est +écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta +figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant +pas que je contemplais un fils de mon propre +père; comment l'aurais-je pu?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.</p></div> + +<p>«Votre nom est-il Croft? dit-il.</p> + +<p>«—Oui, répondis-je.</p> + +<p>«—C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un +mauvais regard d'ivrogne sournois; je suis votre +frère.</p> + +<p>«—En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car +je commençais à comprendre de quoi il s'agissait; +et que pouvez-vous bien me vouloir? Je vous +dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous +êtes mon frère, vous êtes un misérable et que je +ne veux ni vous connaître, ni rien avoir à démêler +avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, +je vous demande pardon de vous confondre avec +un pareil drôle.</p> + +<p>«—Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en +ricanant. Eh bien! mon cher frère Silas, je veux +mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à la +maison, car je me suis remarié, Silas, et il les +attend avec impatience pour jouer avec lui; donc, +si vous voulez avoir la bonté de me les remettre, +je les emmènerai de suite.</p> + +<p>«—Vraiment! Vous les emmènerez si vite que +ça? dis-je, tout tremblant de rage et de crainte.</p> + +<p>«—Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par +la loi et je n'entends pas mettre des enfants au +monde pour que vous jouissiez de leur société. +J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau +ricanement sardonique, et la loi est pour moi.»</p> + +<p>«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai +la manière dont il avait traité ces pauvres +enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna et +je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus +le mur à moitié bâti, j'attrapai ce vaurien +par une jambe, car j'étais fort il y a dix ans, et l'arrachai +de son cheval. En touchant terre, il laissa +tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui +donnai la plus belle volée qu'homme ait jamais +reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je fus las, +je lui permis de se relever.</p> + +<p>«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, +je chargerai les Cafres de vous reconduire à +Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici dans +la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu +de la loi.» C'était vrai dans ce temps-là.</p> + +<p>«—Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces +enfants et, pour l'amour de vous, je ferai de leur +vie un enfer, comptez-y. République d'Afrique ou +non, j'ai la loi pour moi.»</p> + +<p>«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa +cravache après lui. Ce fut la première et la dernière +fois que je vis mon frère.</p> + +<p>—Que devint-il donc?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver +qu'il est une Puissance dont l'œil surveille de tels +hommes. Il alla ce soir-là jusqu'à Newcastle, entra +à la buvette, se mit à boire en me traitant de la belle +façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier +appela ses garçons pour le mettre dehors. Or, les +garçons étaient rudes, comme le sont volontiers les +Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et, +au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans +sa poitrine, il tomba mort et tout fut dit. Telle est +l'histoire de mes deux jeunes filles, capitaine Niel, +et maintenant je vais me coucher. Demain, je vous +montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. +Bonsoir, Capitaine, bonsoir!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>M. FRANK MULLER</h2> + + +<p>John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain +matin, aussi raide et endolori que s'il eût été bien +battu d'abord, puis étroitement sanglé ensuite, à +l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller, +et sortit en boitant sous la véranda, par la +porte-fenêtre de sa chambre, afin de contempler la +vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un endroit délicieux. +Derrière la maison s'élevait la colline escarpée, +plane au sommet et semée de roches rondes; +elle s'étendait en demi-cercle, de chaque côté d'un +vaste terrain en pente et verdoyant, au milieu duquel +se trouvait l'habitation.</p> + +<p>La maison proprement dite était construite en +pierre brune et couverte d'un chaume épais, d'une +belle couleur fauve et dorée. La toiture des remises, +hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, +qui étincelait aux rayons du soleil levant, de +façon à faire cligner des yeux aux aigles eux-mêmes. +Sur toute la façade régnait une véranda gracieusement +envahie, dans ses parties treillagées, par des +vignes et des plantes grimpantes aux fleurs variées; +au delà, se trouvait une large allée carrossable, +tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers touffus, +chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, +les autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient +les jardins entourés de murs bas en pierre +brute, les vergers remplis d'arbres fruitiers, et, plus +loin encore, les parcs ou <i>kraals</i> aux bœufs et aux +autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au +long cou.</p> + +<p>A la droite de la maison, s'élevaient des plantations +florissantes de gommiers et autres arbres indigènes; +à gauche, on voyait de vastes terres cultivées, +irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la +puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, +à une grande hauteur au-dessus de la maison, +et donnait à ce lieu le nom de Belle-Fontaine.</p> + +<p>John Niel vit tout cela et bien d'autres choses +encore, de son observatoire sous la véranda, mais, +pour le moment du moins, tout se perdit dans la +merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense +qui se déroulait à ses pieds, sur la gauche, +jusqu'à la grandiose chaîne des montagnes du Drakensberg, +couronnée çà et là de neige; panorama +borné, sur la droite comme en face, par l'horizon +vaste et indécis des plaines onduleuses du Transvaal. +C'était une vue superbe, une de ces vues qui font +courir plus vite le sang dans les veines d'un homme +et font battre son cœur, joyeux de vivre pour la +contempler. La terre couverte, à perte de vue, d'une +riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un +champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel +d'un bleu profond, sans un seul nuage pour troubler +son immensité et, entre les deux, le vif courant +du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes +imposantes, inspirant des pensées solennelles, +élevaient leurs crêtes vers le ciel; couronnées +de la neige des siècles, dont elles sont les +monuments, elles contemplaient majestueusement +les larges plaines et les éphémères fourmilières +humaines qui les foulent et se croient, pendant +leur courte existence, les maîtresses de leur petit +monde. Et au-dessus de tout: montagnes, plaines +et cours d'eau étincelants, la glorieuse lumière du +soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, +comme il passait autrefois, sur les eaux plongées +dans la nuit.</p> + +<p>John, debout, regardait la beauté primitive de cette +nature, la comparait dans sa pensée, avec beaucoup +d'autres paysages cultivés, et en arrivait à cette +conclusion: que si désirable que puisse être la présence +de l'homme civilisé dans le monde, on ne +saurait affirmer que ses œuvres en augmentent réellement +la beauté.</p> + +<p>Ses réflexions furent interrompues par le pas +ferme encore de Silas Croft, malgré son âge et sa +taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers lui.</p> + +<p>«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà +levé! C'est bon signe, si vous voulez devenir fermier. +Oui, c'est une jolie vue et un joli séjour! C'est moi +qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à cheval +et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière +la maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai +avec le soleil, contemplai cette belle vue et la grande +prairie alors peuplée de gibier, et je me dis: «Silas, +il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste +contrée et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as +jamais vu un lieu plus beau, ni plus sain; sois sage +et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille arpents +pour 250 francs comptant et un tonnelet de +gin et me mis à l'œuvre pour faire ce que vous voyez. +Oui, c'est bien l'œuvre de mes mains; il n'est pas +une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et +vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. +Enfin! quoi qu'il en soit, j'ai réussi et maintenant je +suis trop vieux pour exploiter le domaine à moi seul; +c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais prendre +un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. +Vous savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut +un <i>gentleman</i>; l'argent m'importe peu; j'accepterai +25 000 francs pour une part d'un tiers, si je peux +trouver un <i>gentleman</i>; pas de vos Boers, ou de vos +blancs inférieurs.»</p> + +<p>«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le +plus heureux jour de ma vie fut celui où le vieux +général Shepstone hissa le drapeau anglais à Prétoria +et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.</p> + +<p>«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, +sujets de la Reine, qui aspirent à être de nouveau les +sujets d'une république! Fous! capitaine Niel! Ils +sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout +cela est fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la +Reine, sir Garnet Wolseley, là-bas, sur la rivière +Vaal: «Que ce pays resterait anglais jusqu'à ce +que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière +Vaal remontât vers sa source.» Cela me suffit; +comme je le dis à ces frondeurs qui voudraient +reprendre le pays, maintenant que nous avons payé +leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement +anglais ne dément sa parole, pas plus qu'il +ne manque aux engagements pris solennellement +par ses représentants. Nous laissons ces sortes de +choses aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne +vous demanderais pas de prendre un intérêt dans +cette affaire, si je n'étais pas certain que ce pays +restera sous la protection du drapeau anglais. Mais +nous reparlerons de tout ceci une autre fois; allons +déjeuner.»</p> + +<p>Après le repas, comme John boitait trop pour faire +le tour de la ferme, la belle Bessie lui proposa de +venir l'aider à laver un lot de plumes d'autruche. +Le lieu de l'opération était une petite pelouse située +derrière un massif d'orangers. Là furent placés un +baquet plein d'eau chaude et une bassine en fer +battu, contenant de l'eau froide. Les plumes, couvertes, +pour la plupart, d'une boue rouge, furent +d'abord plongées dans le baquet d'eau chaude, où +John les brossa avec du savon, puis les transféra +dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait +et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher +au soleil.</p> + +<p>La matinée était délicieuse et John découvrit +promptement, qu'il y a au monde beaucoup d'occupations +plus désagréables que le lavage des plumes +d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car +elle était charmante, il n'y avait pas à en douter; un +type de vraie femme heureuse et fraîche. Assise sur +un tabouret bas, ses manches relevées presque jusqu'à +l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent +pas déparé une statue de Vénus, riait et babillait +sans interrompre son travail. John n'était pas +très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était +brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; +néanmoins il se demandait, en face de cette +belle jeune fille, qu'il comparait en lui-même à un +superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien +de temps il serait possible de vivre avec elle, dans +la même maison, sans tomber sous le charme de sa +grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et le +contraste que présentaient les deux sœurs.</p> + +<p>«Où est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.</p> + +<p>—Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée +aux Lions, pour lire ou dessiner. Voyez-vous, dans +cet établissement, je représente le travail manuel +et Jess l'<i>intellect</i>»; et, avec un joli signe de tête, +elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a +pris toute la supériorité d'esprit!</p> + +<p>—En tout cas, dit John tranquillement, les yeux +fixés sur elle, je ne pense pas que vous ayez à vous +plaindre de la manière dont la nature vous a traitée.»</p> + +<p>Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé +que de ce qu'il avait dit, et se hâta de reprendre:</p> + +<p>«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente +des femmes, voilà mon opinion; elle n'a, je +crois, qu'un seul défaut: elle me gâte trop. Mon +oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre +arrivée ici, j'avais huit ans. Je me rappelle que +lorsque nous fûmes égarées dans la prairie ce soir-là, +par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son châle +et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il +en a toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois +avoir le châle et tout doit me céder. Telle est Jess; +quelquefois je la crois froide comme une pierre, mais +quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je +connais peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut +pas y en avoir beaucoup comme Jess de par le +monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait +s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et +devenir célèbre; seulement, ajouta-t-elle d'un petit +air profond, je craindrais que tous les livres de Jess +ne fussent tristes.»</p> + +<p>Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur +et laissa retomber dans l'eau, le paquet de plumes +qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, John +tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un +homme très grand, coiffé d'un chapeau à très larges +bords et monté sur un magnifique cheval noir, qui +s'avançait au petit galop vers la maison.</p> + +<p>—Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en +frappant légèrement du pied. Il s'appelle Frank +Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. Il est +très riche, très habile et possède toutes les terres +autour de nous, de sorte que mon oncle est forcé de +se montrer poli envers lui, quoiqu'il ne l'aime pas +non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»</p> + +<p>Le cheval approchait et John croyait que le cavalier +allait passer sans les voir, quand tout à coup la +robe de Bessie attira son regard à travers les arbres +et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il +paraissait avoir environ quarante ans; ses traits +étaient réguliers, ses yeux bleus et froids; sa barbe +magnifique et dorée tombait bas sur sa poitrine. +Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements +d'étoffe et de coupe anglaises et de grandes bottes +à l'écuyère.</p> + +<p>«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous +voilà donc avec vos jolis bras découverts. J'ai de la +chance d'arriver juste à temps pour les voir. Voulez-vous +que je vienne vous aider à laver les plumes? +Vous n'avez qu'un mot à dire et....»</p> + +<p>A ce moment il aperçut John et s'arrêta.</p> + +<p>«Je suis venu à la recherche d'un bœuf noir, +marqué d'un cœur et d'un W au milieu. Savez-vous +si votre oncle l'a vu quelque part?</p> + +<p>—Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, +mais mon oncle est là-bas (elle montrait un +parc situé à un demi-mille environ), si vous désirez +aller le lui demander.</p> + +<p>—<i>Monsieur</i> Muller, miss Bessie, dit-il, le front +curieusement contracté. <i>Meinheer</i> est bon pour les +Boers, mais nous sommes tous Anglais maintenant. +Quant au bœuf, il peut attendre; avec votre permission +je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» +Sans plus de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, +lui passa la bride sur la tête pour lui faire comprendre +qu'il devait rester là, et s'avança vers Bessie, +la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras +dans l'eau jusqu'au coude et John resta persuadé +qu'elle avait voulu, par ce moyen, éviter la poignée +de main de son visiteur.</p> + +<p>«Je regrette que mes mains soient mouillées», +lui dit-elle, en lui adressant un froid et léger +salut de la tête. «Permettez-moi de vous présenter, +<i>monsieur</i> (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... +le capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon +oncle.»</p> + +<p>John tendit sa main, que Muller serra.</p> + +<p>«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine +de navire? je suppose.</p> + +<p>—Non, répondit John; capitaine dans l'armée +anglaise.</p> + +<p>—Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je +ne m'étonne pas qu'après la guerre contre les Zulus, +vous vous fassiez fermier.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, répliqua John assez +froidement.</p> + +<p>—Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous +offenser! Je voulais seulement dire que vous autres, +jaquettes rouges, vous n'étiez pas sortis très glorieusement +de la dernière guerre. J'y étais avec Pict +Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un +Zulu n'avait qu'à se montrer la nuit, et vos régiments +prenaient leur course, comme un troupeau de +bœufs qui sentent le lion.</p> + +<p>«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe +comment, mais surtout aux nuages, sans qu'on pût +les arrêter. C'est pourquoi, voyez-vous, je pensais +que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée en +charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, +sans vous offenser, croyez-moi.»</p> + +<p>Pendant ce discours, John Niel, qui était Anglais +jusqu'à la moelle des os et chérissait la réputation +de sa profession, presque autant que son propre +honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant +plus qu'il y avait un peu de vrai dans les insultes +du Boer. Il eut néanmoins assez de bon sens pour +rester calme, au moins en apparence.</p> + +<p>«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur +Muller», dit-il froidement, et juste à ce moment le +vieux Silas Croft arriva à cheval, ce qui mit fin à la +conversation.</p> + +<p>M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez +tard dans l'après-midi. Il semblait avoir complètement +oublié le bœuf égaré.</p> + +<p>Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare, +buvait du vin mélangé d'eau, bavardait en anglais, +non sans y ajouter du hollandais-boer, que John +Niel ne comprenait pas, et contemplait la jeune +fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante. +Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement +intéressé dans la question, mais néanmoins +le remarquable Hollandais lui parut très désagréable.</p> + +<p>Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant +au jardin et Jess, de sa façon un peu brusque, +lui offrit de le lui montrer.</p> + +<p>«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle, +pendant qu'ils descendaient lentement le terrain +en pente, situé devant la maison.</p> + +<p>«Non; et vous, miss Jess?</p> + +<p>—Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun +de ses mots, que c'est l'être le plus odieux et le +plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle retomba +dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que +pour faire quelque remarque sur les arbres et les +fleurs.</p> + +<p>Une demi-heure après, comme ils revenaient à +leur point de départ, M. Muller s'en retournait à +cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la véranda +était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait +tenu le cheval du Hollandais. C'était un curieux +petit homme, desséché, vêtu de haillons et dont les +cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis +de laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq +et soixante ans; impossible de se prononcer à +ce sujet. Pour le moment sa jaune face de singe +exprimait la plus intense malignité; debout, en plein +soleil, il lançait à voix basse des malédictions en +hollandais et montrait le poing au Boer qui s'éloignait; +on n'aurait pu imaginer personnification plus +parfaite de la rage impuissante et sans frein.</p> + +<p>«Que fait-il?» demanda John.</p> + +<p>Jess se mit à rire.</p> + +<p>«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne +l'aime, répondit-elle, mais je ne sais pas pourquoi. +Il n'a jamais voulu me le dire.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h2>BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE</h2> + + +<p>Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et +autres maux infligés par l'autruche en fureur (par +parenthèse, il est humiliant d'être la victime d'une +bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de +la ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, +surtout sous les ordres d'un aussi joli moniteur que +Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué d'un tempérament +énergique et travailleur, il fit des progrès +rapides dans ses nouvelles études et, au bout de six +semaines, il commençait à parler en connaisseur, du +bétail, des autruches, de l'herbe douce et de l'herbe +acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer +une sorte d'examen; de plus elle lui donnait des +leçons de hollandais et de zulu, deux langues +qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait +pas, comme on peut le voir, d'occupations +agréables et utiles. En outre, il s'attacha sérieusement +au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son +beau et honnête visage, son expérience considérable +et variée, sa forte nature anglaise, l'impressionna +profondément. Il n'avait jamais connu d'homme +tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, +car son hôte le prit en grande amitié. Il +expliquait ainsi ses sentiments à sa nièce Bessie: +«Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et +s'il ne sait pas grand'chose du métier de fermier, +c'est un parfait <i>gentleman</i>. Quand on a affaire à des +Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut avoir +un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront +jamais rien des Cafres; c'est pourquoi les +Boers les fouettent et les tuent; ils ne peuvent en +rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il +n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est +ce qu'il me faut, ma chère; je le crois»; et Bessie +était entièrement de son avis. Donc il advint, +qu'après un essai de six semaines, le marché fut +conclu. John paya ses 25 000 francs et devint associé +pour un tiers, dans l'exploitation de la ferme.</p> + +<p>Il n'est guère possible, en général, qu'un homme +encore jeune comme John Niel, vive sous le même +toit qu'une jeune et charmante femme, telle que +Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins +grands; surtout si les deux personnes n'ont ni distraction, +ni société au dehors, pour détourner leur +attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le +moindre symptôme d'amour entre eux; seulement +ils se plaisaient beaucoup et trouvaient agréable +d'être souvent ensemble.</p> + +<p>Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, +qui conduit aux sentiers montagneux de l'amour. +C'est une route large comme cette autre qui mène +ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une +large porte. Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. +Quoi qu'il en soit, elle est charmante à suivre, +la main dans la main, en compagnie aimable et +sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; +plus tard c'est différent. Quand les voyageurs gravissent +les hauteurs de la passion, les précipices s'ouvrent, +les torrents se précipitent, l'éclair aveugle et +la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce +pic lointain et sublime, que les hommes appellent +le bonheur? Les uns disent qu'on ne l'atteint jamais +et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière +de la terre, mais une promesse et un fanal, une +lueur reflétée nous ne savons d'où, et reposant sur +la terre étrangère, comme la lumière du soleil repose +sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent +qu'ils ont gravi son sommet le plus élevé, +respiré le souffle frais du ciel qui enveloppe ses +hauteurs, et même entendu le frémissement des +harpes immortelles et le murmure des ailes angéliques; +puis tout à coup un brouillard est tombé +sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il s'est +dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne +et le pic était au loin. Un très petit nombre +d'êtres nous disent qu'ils vivent là toujours, écoutant +la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par +le voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux +passions, aux ambitions, aux ardeurs brûlantes de +l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle de +leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx +Éternité.</p> + +<p>Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre +du premier joli minois venu. Quelques années auparavant, +il avait subi une épreuve qui, pensait-il, +l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait +à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non +plus. Il n'était pas dans la maison depuis huit jours, +que déjà John décidait, à part lui, que Jess était la +plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, +dans son genre, l'une des plus attrayantes. Son +impassibilité même ajoutait à son charme, car est-il +en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un +mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. +Il s'aperçut vite, à ses rares observations, +qu'elle était intelligente et instruite; il savait qu'elle +chantait comme un ange; mais quel était le principal +ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? +A cela il ne pouvait répondre. Évidemment +ce n'était pas celui de la plupart des femmes +et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien +portante et simple Bessie. Il devint si curieux de +pénétrer ces mystères, qu'il rechercha toutes les +occasions de se trouver avec elle et s'offrit même, +quand il en avait le temps, à l'accompagner dans +ses excursions artistiques, lorsqu'elle allait esquisser +quelque site, ou peindre des fleurs sauvages. Dans +ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de +livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. +Jamais elle ne parlait d'elle-même.</p> + +<p>Cependant il fut bientôt évident pour John, que +sa société plaisait à Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il +ne pouvait l'accompagner. Il ne se rendit pas +compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille, +supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que +ses aspirations et ses capacités intellectuelles entraînaient +bien plus haut encore, devait trouver +dans la société d'un homme distingué, intelligent et +instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. +Il avait lu et pensé; il avait même écrit un peu et +Jess trouvait en lui un esprit qui, bien qu'inférieur +au sien, était cependant en sympathie avec lui.</p> + +<p>Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et +enfin (que ne le sut-il!) une lueur d'aurore éclaira +le crépuscule de sa pensée, la fit tressaillir et la +transforma, comme les premiers rayons du matin +font tressaillir et transforment l'obscurité de la +nuit. Qu'arriverait-il, si elle apprenait à aimer cet +homme et lui enseignait à l'aimer? Chez presque +toutes les femmes, cette pensée amène celle du +mariage et de ce changement de condition qu'elles +considèrent généralement comme si désirable. Mais +Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à +l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre +vie, de trouver quelqu'un qui la seconderait, qui +briserait les entraves imposées à son génie, afin +qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.</p> + +<p>Un homme venait enfin qui <i>comprenait</i>, qui était +plus qu'un animal, qui possédait ce don divin: une +intelligence; don maudit pour elle jusqu'alors, qui +l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et +séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui +l'entouraient. Ah! si l'amour parfait, dont les livres +lui avaient tant parlé, pouvait leur venir à tous +deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de +vivre!</p> + +<p>C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, +les hommes n'apprennent jamais la sagesse par +l'expérience.</p> + +<p>Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir +qu'il est toujours périlleux de jouer avec les matières +explosibles, et que les substances les plus +inoffensives en apparence sont souvent les plus +dangereuses; il aurait dû savoir que rechercher la +société d'une femme aux yeux aussi éloquents que +ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur +flamme et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir +qu'en faisant peser de tout son poids son esprit cultivé +sur celui de la jeune fille, en s'intéressant profondément +à ses études, en la suppliant de lui montrer +les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans +vouloir les laisser voir à personne; en exprimant +son ravissement lorsqu'elle chantait, il aurait dû +savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; +et cependant il le fit sans penser à mal.</p> + +<p>Quant à Bessie, elle était enchantée que sa sœur +eût trouvé quelqu'un avec qui elle pût causer et qui +la comprît. Il ne lui vint pas à l'esprit que Jess pût +s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne +qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage +à ce qui pouvait arriver à John. Jusque-là elle +n'avait pas intérêt à se préoccuper du capitaine Niel. +Oh, non!</p> + +<p>Les choses allèrent donc fort agréablement pendant +quelque temps, pour tous les personnages de +notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les nuées +d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, +comme d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme +jusqu'à l'heure du dîner; après le repas, il prit son +fusil et dit à Jantjé de seller son poney de chasse. Il +était debout sous la véranda, attendant le poney, +et près de lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais +dans sa robe blanche, lorsque soudain il aperçut le +grand cheval de Frank Muller et Frank Muller lui-même +dans l'avenue des gommiers.</p> + +<p>«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.</p> + +<p>—Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du +pied; puis avec un regard rapide: «Pourquoi l'appelez-vous +mon ami? dit-elle.</p> + +<p>—J'imagine qu'il se considère comme tel, à en +juger par le nombre de visites qu'il vous fait dans la +semaine. En tout cas, il n'est pas le mien et je m'en +vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.</p> + +<p>—Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en +lui tournant le dos.</p> + +<p>Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller +arrivait.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il +en mettant pied à terre, avec la rapidité d'un homme +habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc s'en va +la <i>Jaquette rouge</i>?</p> + +<p>—Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement.</p> + +<p>—Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous +pourrons causer agréablement. Où est ce singe noir, +Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon cheval, vilain diable, +et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!»</p> + +<p>Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse +de cette aimable plaisanterie, et partit avec la monture.</p> + +<p>«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer +Muller, dit Bessie, avec un malin plaisir, et je ne +m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours ainsi. +Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis +vingt ans. Est-ce vrai?»</p> + +<p>Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit +un effet remarquable sur le Boer; il pâlit sous +son hâle.</p> + +<p>«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai +une balle, s'il répète cela. Qu'est-ce que je peux +savoir de lui, et que peut-il savoir de moi? Puis-je +garder le souvenir de chaque misérable homme-singe +que je rencontre?»</p> + +<p>Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession +de jurons hollandais.</p> + +<p>«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.</p> + +<p>—Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer», +demanda-t-il, en se tournant vers elle d'un air si +courroucé, qu'elle tressaillit et recula d'un pas. «Je +suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus, +grâce à lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais +maintenant.</p> + +<p>—Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant +d'être pris pour un Boer, dit Bessie avec calme; vous +étiez autrefois un ardent patriote.</p> + +<p>—Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le +nord, quand le vent soufflait du sud, mais à présent +ils s'inclinent de l'autre côté, car le vent a tourné. +Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord. +Alors, nous verrons!»</p> + +<p>Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans +répondre, et de cueillir une feuille de la vigne qui +courait au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa +barbe avec embarras. Évidemment il réfléchissait à +une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux fois il +fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux +fois il les en détourna. La seconde fois elle s'effraya.</p> + +<p>«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut +vouloir entrer dans la maison.</p> + +<p>«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était +agité. Il saisit même, de sa grande main, la robe +blanche de la jeune fille.</p> + +<p>Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant +bien en face:</p> + +<p>«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien +d'encourageant, vous alliez me dire quelque chose.</p> + +<p>—Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta.</p> + +<p>Bessie conserva son regard poliment interrogateur +et attendit.</p> + +<p>«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous +épouser.</p> + +<p>—Ah! fit Bessie en tressaillant.</p> + +<p>—Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant +courage à mesure qu'il avançait, comme font les +gens peu cultivés, quand c'est leur cœur qui parle. +Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. +Chaque fois que je vous ai vue, je vous ai aimée +davantage. Ne me dites pas non! Vous ne savez pas +combien je vous aime. Je rêve de vous chaque nuit; +quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de +votre robe, que vous venez me donner un baiser et, +alors, il me semble que je suis dans le ciel.»</p> + +<p>Bessie fit un geste de dégoût.</p> + +<p>«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez +pas. Je suis très riche, Bessie; j'ai mes terres d'ici +et, de plus, quatre fermes près de Lydenburg, dix +mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de +grand bétail, sans compter les moutons, les chevaux +et de l'argent à la banque.» Voyant que l'inventaire +de ses biens ne la touchait pas, il continua: «Vous +ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera +arrangée à l'anglaise; je construirai un nouveau +salon et je ferai venir les meubles de Natal. Croyez-moi: +je vous aime, je vous le répète; ne me dites +pas non!» Et il saisit sa main.</p> + +<p>Elle la lui arracha, disant:</p> + +<p>«Je vous suis très obligée, monsieur Muller; +mais,... en deux mots, je ne peux pas vous épouser. +Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux pas. Je +vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon +oncle. Oubliez tout cela, monsieur Muller.»</p> + +<p>Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft +venait, mais il était loin et marchait lentement.</p> + +<p>«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les +dents serrées.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous +à le répéter?</p> + +<p>—C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il. +Vous n'étiez pas comme cela, autrefois. Qu'il soit +maudit, ce lâche Anglais! Il me payera cela, et +quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela +vous plaise ou non. Regardez-moi. Croyez-vous que +je sois un homme dont on puisse se jouer? Allez à +Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank +Muller. Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut +que je vous aie. Je ne pourrais pas vivre, si je pensais +que vous ne serez jamais à moi. Je vous dis +qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie +et celle de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, +quand je devrais susciter une révolte contre le gouvernement. +Je vous le jure par Dieu ou par le diable; +l'un ou l'autre, ça m'est égal!»</p> + +<p>Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses +paroles. Il se tenait devant elle, tremblant de rage, +les lèvres frémissantes, serrant et desserrant sa +grande main.</p> + +<p>Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et +la nécessité lui donna du courage.</p> + +<p>«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je +vais appeler mon oncle. Je vous répète que je ne veux +pas vous épouser, Frank Muller, et que rien ne m'y +forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais +je ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai +jamais,... jamais!»</p> + +<p>Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant +d'un rire sauvage, il reprit:</p> + +<p>«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen +de vous y forcer»; et, sans un mot de plus, il tourna +sur ses talons et partit.</p> + +<p>Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un +cheval, leva les yeux et vit disparaître, dans la +pénombre de l'avenue des gommiers, la gigantesque +stature de son terrible soupirant.</p> + +<p>Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur +derrière la maison et s'y dirigea pour se rendre +compte. Près de la porte des écuries, elle trouva +Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son +côté, d'où le sang coulait.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son +fouet.</p> + +<p>—La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de +colère.</p> + +<p>—Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le +Hottentot, son vilain visage livide de fureur, <i>c'en est +un de plus</i>, voilà tout. Je l'ai marqué sur ce bâton.» +Il montrait un long et épais bâton sur lequel étaient +plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes, +creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'œil au +guet, qu'il cherche dans les herbes, qu'il se glisse +autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes tant qu'il +voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé +le trouvera!»</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au +galop? demanda le vieux Croft à Bessie, lorsqu'elle +revint à la véranda.</p> + +<p>—Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne +jugeant pas nécessaire de tout expliquer au vieillard.</p> + +<p>—Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère +enfant. Il n'est pas bon de se quereller avec un +homme comme Frank Muller. Je le connais depuis +bien des années et je sais que son cœur est mauvais, +quand on le contrarie. Voyez-vous, ma chérie, on +peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais, mais +les chiens de races croisées ne sont pas commodes +à apprivoiser. Suivez mon conseil; réconciliez-vous +avec Frank Muller.»</p> + +<p>Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le +moral de Bessie, déjà suffisamment éprouvé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h2>RÊVES ET FOLIES</h2> + + +<p>Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à +l'approche de Frank Muller, Niel avait sifflé son +chien, Pontac, et était parti sur son poney de chasse, +à la recherche des perdreaux.</p> + +<p>Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes +pentes des collines, autour de Wakkerstroom, surtout +dans les endroits où se trouve ce qu'on appelle +l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel +que se jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, +dans toutes les directions, à la pointe du jour; il y a +vraiment de quoi mettre en liesse le cœur de tout +bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la +colline située à l'arrière; son poney posait avec +soin ses pieds parmi les pierres et Pontac fourrageait +en avant, à une distance de deux ou trois +cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire +d'avoir des chiens qui battent volontiers le pays. +Bientôt John le vit s'arrêter sous un mimosa épineux +et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; le +maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes +immobile, puis tourna lentement la tête comme si +elle eût été mue par un ressort, pour voir si John +s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; +trois fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi +la tête, puis, si le fusil n'était pas à portée, il courrait +certainement au buisson et ferait lever les +oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait +jamais, car sa patience avait des limites. Elles +n'étaient pas franchies, lorsque John arriva et, sautant +à bas du poney, arma son fusil et monta lentement, +rempli d'un doux espoir. Le chien se rapprochait, +l'œil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête +et la face empreintes d'une expression extraordinaire +de férocité instinctive, tendues en avant autant qu'il +était possible.</p> + +<p>Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au +ventre dans l'herbe rouge et chaude; où pouvaient +être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un obus emplumé +venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! +Douze couples au moins! et tous avaient été +couchés bec à bec, dans un espace pas plus grand +qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un +peu plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second +coup; même résultat! Jetons un voile sur les exclamations +profanes qui suivirent. Un instant après +tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec +autant de dédain que de colère.</p> + +<p>«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que +tu allais pénétrer dans le buisson et tu m'as fait +aller trop vite.</p> + +<p>—Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. +A quoi bon arrêter pour vous? Il y a de quoi dégoûter +un bon chien!»</p> + +<p>La compagnie, ou plutôt la collection de vieux +perdreaux, car cette espèce se réunit ainsi, un peu +avant la saison des couvées, s'était dispersée de +toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver +quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. +Quatre fois Pontac tomba en arrêt; chaque fois, un +oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un +mètre!</p> + +<p>La vie a des joies pour tous les hommes; mais en +a-t-elle de comparable à celle du chasseur qui vient +d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, ou quelques +faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de +bruyère. Et c'est une joie qui dure, que rien n'altère, +aussi longtemps que le chasseur peut épauler son +fusil et poursuivre son gibier.</p> + +<p>Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses +beaux perdreaux, avant de les transférer dans sa +carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas s'arrêter +là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ +cinq cents arpents, qui formait le faîte de la +colline, qu'il aperçut, à une distance de cent cinquante +mètres, le long cou et la tête étrange d'une +grande outarde.</p> + +<p>On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une +outarde en droite ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité +et fixer son attention, décrire autour d'elle +un cercle de plus en plus étroit. Mettant son poney +au petit galop, John se livra, le cœur battant, à cet +exercice. L'outarde disparut sous la touffe d'herbe +d'où elle avait émergé. Le dernier cercle décrit par +John l'amena à soixante-dix mètres environ de l'oiseau; +il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta +de son cheval, courut le plus vite qu'il put vers sa +proie et tira ses deux coups; l'oiseau tomba. Alors +l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans recharger +son fusil. Déjà il avançait la main pour +saisir sa victime, lorsque tout à coup les grandes +ailes s'étendirent et reprirent leur vol. John, d'abord +désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il +courut à son cheval et se mit à la poursuite du +fugitif; enfin il le tint à portée de son fusil, tira et +le roi des oiseaux tomba pour ne plus se relever. A +ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au +bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût +jamais vu.</p> + +<p>On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois +lions y avaient été un jour enfermés et tués par une +compagnie de Boers. Cette gorge était longue d'un +demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur +variait de vingt à soixante mètres. Elle devait +évidemment son origine à l'action des eaux, car +au sommet, juste à la droite de John Niel, un petit +ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de +la colline, tombait de couche en couche, formant +une série de petits lacs, clairs comme le cristal, et +de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il +atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à +demi caché sous les ombelles du mimosa et autres +buissons épineux, pour aboutir aux plaines voisines. +Sans aucun doute ce petit ruisseau était le +père du gouffre qu'il descendait, mais combien de +siècles lui avait-il fallu, pensait John Niel, pour +produire un résultat si formidable; pour saturer +d'abord le sol amoncelé sur et entre les rochers; +pour emporter ensuite, à l'aide des pluies et des +neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour donner +aux débris leur relief actuel et compléter l'œuvre +colossale? Que de siècles! que de siècles!</p> + +<p>La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout +le long de ses parois et çà et là, au fond, se dressaient +de puissantes colonnes de roches, non pas +d'un seul bloc, mais formées de grosses roches +arrondies, superposées comme une sorte de maçonnerie; +on eût dit que les Titans d'un âge disparu +les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de +chacune d'elles pour maintenir les autres, lors +même que l'ouragan mugissait le long de la gorge +et venait essayer ses forces contre elles. A cent pas +environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une +hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus +remarquable de ces piliers puissants; il était formé +de sept énormes roches, la plus énorme à la base, +grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, +et la plus petite, au sommet, mesurant environ dix +pieds de diamètre. La main de la nature avait posé +ces roches arrondies par l'action des eaux, comme +d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient +réciproquement à leur place. Mais il n'en avait pas +toujours été ainsi; près de ce pilier si parfait, un +autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches +de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur +le sol, ressemblant à de monstrueux boulets de +canon pétrifiés. L'une d'elles s'était brisée en deux +morceaux et sur l'un de ces fragments John aperçut +Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et +paraissant toute petite au fond du vaste abîme. Il +mit pied à terre, examina le terrain autour de lui et +découvrit que l'on pouvait descendre en suivant le +cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles +qu'il avait peu à peu creusées dans le roc. +Jetant les rênes sur la tête du poney et le laissant, +en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, +comme les poneys d'Afrique sont habitués à le faire, +John déposa son fusil et son carnier et commença +la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour +admirer ce paysage grandiose et examiner les +innombrables variétés de mousses et de fougères +qui se suspendaient à toutes les roches, dans toutes +les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades +leur apportaient une nourriture suffisante. En approchant +du fond de la gorge, il vit que sur les +bords du ruisseau, partout où le sol était humide, +croissaient des milliers de lis arum alors en pleine +floraison; il les avait bien aperçus d'en haut, mais +ils semblaient si petits, qu'il les avait pris pour des +immortelles ou des anémones. En ce moment Jess +était cachée par un buisson qui croît au bord des +ruisseaux, dans l'Afrique australe, et se couvre, à certaines +saisons, d'une profusion de fleurs du plus brillant +écarlate, John marchait sans bruit sur l'herbe +épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, +il vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle +dormait. Elle avait ôté son chapeau; sa tête reposait +sur sa main. Un rayon de lumière, se jouant à +travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes +et jetait des ombres chaudes sur son visage pâle, +son poignet délicat et sa main blanche. John, debout +en face d'elle, la regarda et de nouveau il se sentit +pris de curiosité et du désir de comprendre cette +énigme vivante. Plus d'un avant lui a été victime +d'un désir semblable et a vécu pour regretter d'y +avoir succombé.</p> + +<p>Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de +l'inconnu. Le savoir vient assez vite; combien diront +qu'il leur est venu trop tôt et les a laissés désolés! +Il n'est pas d'amertume semblable à celle de l'expérience! +Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est +souvent écrié le fils de l'homme qui a suivi la même +voie! Ne cherche pas les mystères, ô fils de l'homme! +Comprends celle qui se laisse pénétrer; quant aux +autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui +d'Ève et de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et +là, tel cœur humain dont il n'est pas sage de soulever +le voile, tel cœur dans lequel sommeillent bien +des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés +encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas +le voile, ne murmure pas le mot de vie dans le silence +où dorment toutes choses, de peur que par ce +souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent +des ombres indécises qui prennent forme et t'épouvantent. +Une minute à peine s'était écoulée, quand +subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands yeux +encore chargés d'ombre et regarda John.</p> + +<p>«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce +vous, ou mon rêve?</p> + +<p>—N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien +moi, en chair et en os.»</p> + +<p>Elle se couvrit un instant le visage de la main et, +lorsqu'elle la retira, il remarqua qu'en ce seul instant, +ses yeux avaient changé d'une manière surprenante. +Ils étaient grands et beaux comme toujours, +mais ils avaient changé. Tout à l'heure on +eût dit que, par eux, l'âme elle-même regardait. +Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation des +pupilles par le sommeil?</p> + +<p>«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.</p> + +<p>—Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange +qui excita plus que jamais sa curiosité. Les rêves ne +sont que folies!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h2>L'ORAGE ÉCLATE</h2> + + +<p>«Savez-vous que vous êtes une très singulière +personne, miss Jess, reprit bientôt John, en souriant; +je ne crois pas que vous ayez l'âme heureuse.»</p> + +<p>Elle leva les yeux.</p> + +<p>«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? +Pas ceux qui sentent, assurément. En supposant +que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses petits +intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment +peut-on être heureux, en face de la misère humaine +et de la grande marée de peine et de douleur qui +s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur +quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan +d'équinoxe vous emporte, ou vous laisse surnager, +mais on ne peut, si l'on a un cœur, rester +impassible.</p> + +<p>—Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?</p> + +<p>—Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du +reste est la même chose, l'indifférence étant la perfection +de l'égoïsme.</p> + +<p>—Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup +d'égoïsme en ce monde, car il y a beaucoup de +bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le +bonheur venait plutôt d'un bon cœur et d'un bon +estomac.»</p> + +<p>Jess secoua la tête et reprit:</p> + +<p>«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas +que l'on puisse être heureux dans un monde de +maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai +vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était +pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa +vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux +et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel +spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires +et peut-être coupables, et bien d'autres +les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention +de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en +riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes +cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les +mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les +uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, +s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et +tel est le résumé, le commencement et la fin des +nuages et des larmes!</p> + +<p>—Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on +puisse être heureux en ce monde?</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je +crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si +l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on +s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette +personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour +les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de +l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de +l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de +l'or; le reste n'est que doré.</p> + +<p>—Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; +vous n'avez jamais aimé?</p> + +<p>—Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le +bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes +affections. Je crois que l'amour est le secret du +monde; il est comme la pierre philosophale que +l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile +à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la +terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui, +nous pussions remonter vers eux. C'est la seule +chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans +lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme +se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, +il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut +que cet amour soit <i>vrai</i>; vous me comprenez?... Il +faut qu'il soit vrai!»</p> + +<p>John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa +froideur apparente se fondait à la chaleur de sa +parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait +la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, +d'une beauté toute personnelle.</p> + +<p>En la regardant parler, John commençait à comprendre +l'intensité et la profondeur de cette curieuse +nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle. +Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge +à lui le garantit contre les effets foudroyants des +regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec +curiosité.</p> + +<p>«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», +dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il +ne s'adressait à Jess.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se +poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle +mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé. +Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si +elle le voulait, elle pourrait s'emparer du cœur de +cet homme et le conserver envers et contre tous, +car sa nature morale était plus forte que celle de +Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, +mais aussi sûrement qu'elle voyait le +ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment, +le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, +une révélation, l'annonce de grandes joies ou de +grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à +coup, elle baissa les yeux.</p> + +<p>«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons +dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon +esquisse.»</p> + +<p>John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient +à la maison; il dit, au moment de s'éloigner, +qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement, +comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et +l'atmosphère était extraordinairement lourde.</p> + +<p>Quand Jess se retourna un instant après, elle le +vit qui remontait lentement, le long du précipice, +vers le plateau.</p> + +<p>L'après-midi était splendide dans sa tranquillité +extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps, +dans ces contrées.</p> + +<p>Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, +et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu +de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient +les diamants de la rosée. Jess s'étendit et +regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. +Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait +apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient +comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut, +un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la +guettait et descendait pour s'assurer si elle était +morte, ou seulement endormie.</p> + +<p>Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort +lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue +dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre +sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une +branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel +elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux +couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, +passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. +Son regard se porta ensuite sur la grande +colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle, +semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des +printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles +qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes +mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché +dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: +«Toutes mortes, toutes mortes!»</p> + +<p>Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps +dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums; +l'eau chantait en jaillissant et retombant; le +soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, +comme des promesses de jours heureux sur le fond +gris de la vie; les innombrables ramiers des roches +préparaient leurs nids et rompaient le silence par +leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. +Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une +pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait, +sachant que sa femelle avait déposé un œuf +dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait +et chantait le retour du printemps, de la saison +d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel, +et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le +soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.</p> + +<p>Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la +force magnétique de la nature, gonflait ses veines +comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et +agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique +chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature +qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à +être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit +toutes grandes les portes de son cœur, et quelque +chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant +avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque +chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui +désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus +mourir.</p> + +<p>Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une +femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle +porte, se retint au buisson et retomba, sentant que +l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée +et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut +révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était +femme!</p> + +<p>Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés +appellent la mort et l'amour était venu dans toute +sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle +avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant +et la grande joie, cette conscience de sa force et de +sa personnalité que la vraie passion donne à certaines +natures profondes, lui resta seule. Elle sentit +qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu +de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue, +les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue +et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut +pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était +allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte +du silence absolu, solennel, qui avait succédé à +toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête +prochaine.</p> + +<p>Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct +bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur +était venu la trouver, pour le revoir une fois encore, +mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus +la lumière, le rayonnement et la vie heureuse +qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à +leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes. +Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu +derrière la colline, laissant la nuit se faire dans +la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert +le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre +vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de +pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement +dans le sein d'un nuage qui s'avançait. +L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.</p> + +<p>Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue +à elle, savait ce qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles +de dessin et se réfugia promptement au fond +d'une petite grotte creusée par l'eau dans le rocher. +Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête +éclata. La pluie tomba comme un rideau; les éclairs +se succédèrent presque sans interruption, dans +l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements +du tonnerre se répercutèrent effroyables dans les +anfractuosités des rochers. Puis vint un instant de +silence, suivi d'un éclair aveuglant, et, en même +temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche +de Jess, oscilla comme un peuplier au vent et +s'écroula avec un fracas qui couvrit presque celui +de la foudre et les cris des babouins affolés de +terreur.</p> + +<p>Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le +brave vieux pilier qui avait résisté pendant tant de +siècles, faisant jaillir un nuage de poussière et de +débris et jetant l'effroi dans le cœur de la jeune +fille témoin de sa chute.</p> + +<p>L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était +venu, et une pluie fine et grise se mit à tomber.</p> + +<p>Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à +gravir les degrés naturels que l'obscurité et la +chute des eaux rendaient presque impraticables; +puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le +sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait +un étranger mort à Belle-Fontaine et atteignit +enfin l'habitation, au moment où la nuit l'enveloppait +comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une +lanterne à la main, à la porte de derrière.</p> + +<p>«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. +«Seigneur! dans quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle +surgit de l'obscurité, sa robe ruisselante, +collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées +par les roches, sa chevelure défaite lui couvrant +les épaules et une partie du visage.</p> + +<p>«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. +Mais, où avez-vous été, Jess? Le capitaine est allé +vous chercher avec les Cafres.</p> + +<p>—J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et +j'ai été surprise par l'orage. Laissez-moi passer, +mon oncle; j'ai hâte de changer de vêtements. La +nuit est froide.»</p> + +<p>Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant +sur le parquet une longue traînée d'eau. Le vieux +Croft rentra, ferma la porte et éteignit la lanterne.</p> + +<p>«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, +en tâtonnant dans le corridor, pour se rendre au +salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le soir où elle +est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment +a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit +connaître le climat depuis le temps qu'elle est ici. +Elle aura rêvé, rêvé! Quelle singulière femme que +Jess!»</p> + +<p>Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait +juste. Certes, Jess avait rêvé et, non moins certainement, +c'était une étrange femme.</p> + +<p>Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses +vêtements mouillés et de faire disparaître les traces +de sa lutte avec les éléments. Mais de l'autre lutte +qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les +effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient +autant que sa vie. C'était son ancien moi +qu'elle avait dépouillé et qui gisait là-bas, comme +les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien +étrange! Ainsi donc, <i>il</i> était parti à sa recherche et +ne l'avait pas trouvée? Elle était heureuse qu'il y +fût allé, heureuse de penser qu'il la cherchait et +l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure, +quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait +de ce qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, +couverte de boue. Cela aurait pu le détourner d'elle. +Les hommes aiment à voir les femmes propres, +parées et jolies.</p> + +<p>Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, +éleva la lumière au-dessus de sa tête et examina +attentivement son visage. Elle avait aussi peu de +vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là, +elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. +C'était peu important dans le district de +Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à coup, elle +changea d'avis; cela devenait très important; elle +contempla donc ses yeux merveilleux, la masse de +ses boucles brunes, encore humides et luisantes de +pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin net +et ferme.</p> + +<p>«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque +laide, se dit-elle tout haut. Si seulement j'étais belle +comme Bessie!» Alors, une autre idée surgit. «S'il +allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de +grandes attentions pour Bessie?»</p> + +<p>Un sentiment terrible de doute et de jalousie la +traversa comme une flèche, car les femmes telles +que Jess savent ce qu'est la jalousie, par la douleur +qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce +qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et +pour toujours, de telle sorte qu'elle ne pourrait plus +le reprendre, était donné à un homme aimant une +autre femme, et cette femme, sa sœur si chère? Elle +pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu +dans ses yeux, cet après-midi; mais pouvait-elle, +après avoir promis à sa mère mourante de chérir +et de protéger cette sœur, que jusqu'à ce jour elle +avait aimée plus que tout au monde, pouvait-elle, +s'il en était ainsi, lui dérober le cœur de celui qui +l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à elle! +Elle serait comme le grand pilier abattu tout à +l'heure par la foudre: un amas de débris. Elle le +sentait déjà, et voilà pourquoi elle restait assise sur +son petit lit blanc, pressant une main sur son cœur +oppressé d'effroi.</p> + +<p>Bientôt elle entendit la voix de John.</p> + +<p>«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.</p> + +<p>Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa +chambre. La lumière tomba en plein sur le visage +et les vêtements trempés de John. Il était pâle et +anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.</p> + +<p>«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en +saisissant la main de Jess. Je commençais à vous +croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de la Gorge +aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.</p> + +<p>—Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de +nouveau leurs regards se rencontrèrent; cette fois +encore il tressaillit sous celui de la jeune fille. Il y +avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de +Jess, ce soir-là!</p> + +<p>Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie +ne parut que vers la moitié du repas et resta silencieuse. +Jess raconta son aventure; tout le monde +écouta.</p> + +<p>Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou +peut-être chacun pensait-il à ses propres affaires. +Après le souper, le vieux Silas parla de la situation +politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il, +que les Boers méditaient une révolte contre le +gouvernement. Frank Muller le lui avait dit et il +savait toujours ce qui se passait. Cette nouvelle ne +contribua pas à relever le moral du petit cercle et +la soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. +Enfin Bessie se leva, étendit ses beaux bras, déclara +qu'elle était fatiguée et qu'elle se retirait.</p> + +<p>«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en +passant près de sa sœur; j'ai à vous parler.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<h2>JEUNE RÊVE D'AMOUR</h2> + + +<p>Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir +à son oncle et à John et alla droit à la chambre de +Bessie. Celle-ci était assise sur le bord de son lit, +enveloppée dans une robe de chambre bleue qui +seyait admirablement à son teint délicat; son beau +visage exprimait l'abattement. Elle était de celles +qui sont facilement abattues et se redressent non +moins aisément.</p> + +<p>Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul +n'aurait pu deviner l'anxiété cruelle qui la mordait +au cœur en ce moment.</p> + +<p>«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez +venue! J'ai tant besoin de vos conseils! Ou du +moins de savoir ce que vous pensez....» Elle s'arrêta.</p> + +<p>«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère +Bessie», répondit Jess, s'asseyant en face de sa +sœur, de telle manière que son propre visage restât +dans l'ombre.</p> + +<p>Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait +le parquet. Il était bien joli, ce pied!</p> + +<p>«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux +mots: Frank Muller m'a demandé de l'épouser!</p> + +<p>—Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un +soupir de soulagement. Il lui semblait qu'on venait +de lui enlever un poids énorme, qui lui écrasait le +cœur.</p> + +<p>«Il voulait mon consentement et, quand je le lui +ai refusé, il s'est conduit comme..., comme....</p> + +<p>—Comme un Boer? suggéra Jess.</p> + +<p>—Comme une brute! s'écria Bessie.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?</p> + +<p>—Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point +je le hais, avec son beau et mauvais visage et ses +yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais plus que +jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est +passé.»</p> + +<p>Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux +commentaires et parenthèses.</p> + +<p>Jess attendit immobile qu'elle eût fini.</p> + +<p>«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez +pas Frank Muller, donc tout est dit. Vous ne pouvez +pas le détester plus que moi. Je le surveille depuis +plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je +vous affirme que Frank Muller est un menteur et un +traître. Cet homme trahirait son propre père, s'il y +trouvait son intérêt. Il hait mon oncle, j'en suis certaine, +quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je suis +sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers +contre lui. Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut +Frank Muller qui fit réquisitionner les deux plus +beaux chariots de mon oncle, avec leurs attelages, +tandis que lui fournissait seulement deux sacs de +farine. C'est un mauvais homme et un homme dangereux, +Bessie, mais il a plus de cervelle et d'influence +qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous +n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera +sur nous tous.</p> + +<p>—Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua +Bessie, il ne peut pas faire grand chose.</p> + +<p>—Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout +certaine que le pays restera anglais. Vous vous moquez +de moi, parce que je lis les journaux d'Angleterre, +mais j'y vois bien des choses qui me font +douter. Le pouvoir n'est plus aux mains du même +parti et qui sait ce que feront les nouveaux ministres? +Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce +soir. On pourrait bien nous abandonner aux Boers. +N'oubliez pas que les colons, au loin, sont les pions +avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais +ne sont pas ainsi; quand ils disent une chose, +ils n'en démordent pas.</p> + +<p>—Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant +pour se retirer.</p> + +<p>Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.</p> + +<p>«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai +encore quelque chose à vous dire.»</p> + +<p>Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, +si pâle qu'elle fût, pâlit encore. Bessie, au contraire, +de rose qu'elle était, devint rouge.</p> + +<p>«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.</p> + +<p>—Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix +sonna étrange et froide à ses propres oreilles. «A-t-il +suivi l'exemple de Frank Muller? Vous a-t-il fait une +déclaration, lui aussi?</p> + +<p>—Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant +sur un tabouret aux pieds de sa sœur, posa +son front sur ses genoux. «Non, mais je l'aime, Jess, +et <i>je crois</i> qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a dit que +j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus +charmante, et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la +tête et souriant d'un sourire joyeux, «je crois qu'il +le pense.</p> + +<p>—Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?</p> + +<p>—Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte +de le dire. Je commençai à l'aimer quand il tua +l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il paraissait si +fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une +belle chose de voir un homme déployer toute sa +force. Et puis c'est un vrai gentleman, si différent +des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je l'ai aimé +de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il +ne veut pas m'épouser, mon cœur se brisera. Voilà +toute la vérité, chère Jess.» Et sa belle tête dorée +s'inclina de nouveau et ses larmes coulèrent doucement.</p> + +<p>Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main +pendant inerte à son côté, son visage pâle aussi +fermé, aussi impassible que celui d'un sphinx +d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers +les vitres contre lesquelles battait la pluie, au +loin, dans la nuit et la tempête. Elle pouvait entendre, +voir et sentir et cependant il lui semblait qu'elle +était <i>morte</i>. La foudre avait frappé son âme, comme +tantôt elle avait frappé le pilier de rochers dans la +Gorge aux Lions, et tel était le pilier, telle était son +âme! La foudre était tombée si vite! Son espoir et +son bonheur avaient duré si peu!</p> + +<p>Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, +tandis que Bessie pleurait devant elle, comme une +belle suppliante, et toutes deux formaient un tableau +et un contraste tels que celui qui étudie la nature +humaine, n'en rencontre pas souvent.</p> + +<p>Ce fut la sœur aînée qui parla la première.</p> + +<p>«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? +Vous aimez le capitaine Niel et vous croyez qu'il +vous aime. Il n'y a certainement pas là de quoi +pleurer.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais +je pensais combien ce serait affreux si je le perdais.</p> + +<p>—Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, +chérie. Et maintenant laissez-moi aller me reposer; +je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère enfant! Que +Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; +le capitaine Niel est un homme que toute femme +pourrait être fière d'aimer.»</p> + +<p>Un instant après elle était dans sa chambre et là +son calme l'abandonna, et il ne resta plus que la +femme aimante. Elle se jeta sur son lit, enfouit sa +tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, +bien différents des douces larmes de Bessie. Ce fut +une véritable convulsion de désespoir. Elle mordit +ses draps, dans la crainte que John Niel ne l'entendît, +car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des +choses la frappa, même au milieu de sa souffrance.</p> + +<p>Séparé d'elle par quelques pouces seulement de +lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se +trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi, +et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été +à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant +tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et +Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant +son pauvre cœur en sanglots dont il est la cause, ne +sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe +continuellement dans notre étrange monde.</p> + +<p>Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le +paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de +long en large, sans interruption, les pieds nus, sans +bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement +la première amertume de son chagrin. Oh! que +n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures +qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce +visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! +Elle se connaissait bien! Son cœur avait parlé une +fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les +femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une +nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette +pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une +part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter +aux changements des circonstances humaines. +Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute +leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent, +elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un +oiseau de passage.</p> + +<p>Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? +Nous l'ignorons; nous savons seulement +que seules les choses profondes peuvent être profondément +remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. +La vraie, la grande souffrance est une de ses +prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle +trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations. +Celui qui ressent le contre-coup des douleurs +de ce monde, comme il arrive aux hommes +vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie, +lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et +lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut +la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus +sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances +et le pêché du monde, lui donnait en même +temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de +même pour ceux de ses enfants qui prennent part, +si obscurément que ce soit, à sa divinité.</p> + +<p>Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et +noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans +son cœur, en même temps qu'apparaissaient les +premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour +sa sœur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et +froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans +le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout +d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi +renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses +droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait +que sa force morale lutterait victorieusement contre +la beauté de sa sœur, si loin que fussent allées les +choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup +plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. +Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le +meilleur de sa nature se révolta et dompta son cœur. +Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible +qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis +à sa mère mourante, de travailler au bonheur de +Bessie en toutes circonstances et de la protéger par +tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment +sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore +qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas +moins engagée. En outre elle aimait Bessie de +toutes les forces de son cœur, plus, bien plus +qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne +saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien! +elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil +blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle +guérît ou... mourût.</p> + +<p>Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux +au moment où la première lueur d'aurore s'étendait +sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina +pas son visage; peu lui importait désormais. +Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un +sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait +recommencer la lutte contre la vie et sa douleur +nouvelle.</p> + +<p>Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré +que trois heures!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas +Croft qui sortait du <i>kraal</i> où il venait de compter +ses moutons, «je vais vous demander une faveur.</p> + +<p>—Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! +Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi +s'agit-il?</p> + +<p>—Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui +part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et +y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane +Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais +tenu ma promesse.</p> + +<p>—Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière +Jess qui veut partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, +Jess?</p> + +<p>—J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, +je vous l'assure. J'espère que vous ne me refuserez +pas?</p> + +<p>—Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il +y a de certain. Mieux vaut ne pas être trop curieux, +quand il s'agit d'une jeune fille. Très bien, chère +enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.</p> + +<p>—Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et +elle le quitta.</p> + +<p>Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et +essuya son front chauve, avec un foulard rouge.</p> + +<p>«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, +paraissant s'adresser à un lézard qui s'avançait +prudemment entre les pierres, pour se chauffer au +soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et certainement +Jess a quelque chose. Elle est plus étrange +que jamais. C'est égal, je suis bien aise que ce ne +soit pas Bessie. Je ne pourrais pas, à mon âge, me +résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<h2>JESS PART POUR PRÉTORIA</h2> + + +<p>Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à +coup qu'elle irait le lendemain à Prétoria, pour +voir Jane Neville.</p> + +<p>«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en +ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais +le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous +n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop +vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, +l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant +au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est <i>un génie</i>! +C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut +vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de +frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas, +elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège. +Et maintenant vous voulez aller passer deux mois +avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et +de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous +quitter pour si longtemps.»</p> + +<p>A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant +sa décision. John aussi fut très surpris et, en +outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa +visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux +pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été +pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné +une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître +le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point +elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait +s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement +que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait +plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir +de son pas silencieux et résolu. Bessie était +certainement belle et charmante, mais elle n'avait +ni l'intelligence, ni l'originalité de sa sœur, et John +Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne +ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et +l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un +crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne +pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva +une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur, +à l'idée de son départ. Il lui adressa des +regards pleins de reproche, et, dans son irritation, +renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses +regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors, +sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla +voir les autruches, après avoir attendu quelques +instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit +rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit +qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne +peut emporter que vingt livres dudit bagage par la +malle, il ne fut pas très convaincu.</p> + +<p>Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus +impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui +demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle +renonçait au chant pour le moment et persista dans +son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les +oiseaux ne chantent que pendant la saison des +amours et c'est une chose curieuse, une chose qui +semble venir à l'appui de la théorie affirmant que +les mêmes grands principes régissent toute la nature, +que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de +l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait +plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute +qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.</p> + +<p>Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite +à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait +partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre +question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas +une affaire dans le Transvaal.</p> + +<p>En conséquence, à huit heures et demie, par une +belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une +tente, posé sur deux roues massives et attelé de +quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels +se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu +Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une <i>moocha</i>, +de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et +d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son +oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess +après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux, +reculant, se cabrant, se précipitant tour à +tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement +autour des orangers, partirent enfin au petit galop; +le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté +quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. +John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux +à une allure presque régulière, ce qui, joint +aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute +conversation impossible. Ils arrivèrent en deux +heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles +de Belle-Fontaine.</p> + +<p>Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla +retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint +ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où +elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, +tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, +et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus +énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur +de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il +ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.</p> + +<p>«Combien de temps pensez-vous être absente, +miss Jess? demanda John.</p> + +<p>—Environ deux mois, Capitaine.</p> + +<p>—Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, +d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.</p> + +<p>—Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le +visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder +avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la +cour. Puis tout à coup:</p> + +<p>«Capitaine, dit-elle.</p> + +<p>—Plaît-il?</p> + +<p>—Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; +je vais vous dire quelque chose. Vous connaissez +Frank Muller?</p> + +<p>—Oui, je le connais; c'est un individu bien +déplaisant.</p> + +<p>—Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il +est très capable de mettre sa menace à exécution. +Je ne peux vous en dire plus long, mais je désire +que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion +s'en présente. Voulez-vous me le promettre?</p> + +<p>—Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si +vous me le demandiez, Jess», ajouta-t-il tendrement, +car maintenant qu'elle partait, il se sentait étrangement +attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.</p> + +<p>«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un +petit mouvement d'impatience. «Bessie est assez +charmante pour être protégée pour elle-même, ce +me semble.»</p> + +<p>Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, +leur dit que le conducteur était prêt et tous trois +sortirent.</p> + +<p>«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess +à l'oreille de John, s'inclinant vers lui pendant qu'il +l'aidait à monter, si près que ses lèvres le touchaient +presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine +de la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.</p> + +<p>Un instant après, les deux sœurs s'étaient embrassées +tendrement, le conducteur avait fait de +nouveau retentir son affreux bugle et la malle partait +au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs +et les dépêches de Sa Majesté! John et Bessie +suivirent quelques moments des yeux les soubresauts +désordonnés du véhicule, dans la longue rue +qui conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent +à l'auberge pour se préparer à repartir. Comme +ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans Coetzee, +que John connaissait déjà un peu, les aborda et +leur souhaita le bonjour, en leur tendant une main +énorme. Hans Coetzee était un excellent spécimen +du Boer respectable et se rapprochait réellement +du type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple +simple et pastoral. Très grand et très fort, il avait +un beau visage ouvert et de bons yeux. John le mesura +du regard et estima son poids à plus de cent +kilos!</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il +en anglais, car il parlait bien cette langue, «et que +pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: république +de l'Afrique australe; c'est haute trahison +maintenant, ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.</p> + +<p>—J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.</p> + +<p>—Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas +d'épidémie sur les chevaux, ni sur les moutons; de +beaux pâturages pour le bétail. Vous devez vous +trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure +maison du pays, avec ses autruches et le +reste. Non que je tienne pour les autruches dans +ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne +colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant +qu'il faudrait. J'en ai essayé et je sais ce que je dis.</p> + +<p>—Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru +le monde presque entier et je n'en ai pas vu +de plus beau.</p> + +<p>—En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu +tout-puissant! Ce n'est pas que je désire voyager +moi-même. Je crois que le Seigneur préfère nous +voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. +Oui, je le répète, c'est un beau pays et (baissant la +voix) plus beau, selon moi, qu'autrefois.</p> + +<p>—Vous voulez dire que le pays a été cultivé, +Meinheer?</p> + +<p>—Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, +répondit-il mystérieusement, et quoique je +n'ose pas dire cela parmi mes compatriotes, j'espère +qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, j'étais +républicain, et elle avait du bon la république, mais +maintenant que je suis Anglais, je suis Anglais. Je +sais que le gouvernement anglais signifie: bon argent +et sécurité, et si nous n'avons plus d'assemblée, peu +importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici! +Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au +coucher du soleil! Et où menaient-ils la république, +Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un fossé de +tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone +(ah! quelle langue a cet homme et comme il aime +les petits enfants!) n'était venu l'en retirer. Mais +voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas +comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais +par-ci et le maudit gouvernement par-là, et des +meetings et des discours! Les imbéciles sautent les +uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous, +Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple +tirera sur les pauvres <i>jaquettes rouges</i> comme sur des +chevreuils, et reprendra le pays. J'en pleurerais +volontiers, quand j'y pense.»</p> + +<p>John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à +démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient +une assez pauvre figure devant quelques régiments +anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement +d'attitude de son compagnon. Posant son énorme +main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un +rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence +de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à +Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait +au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux +mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue +de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses +oreilles les paroles de Coetzee.</p> + +<p>«Ah! ah! <i>nef</i> (neveu), dit le vieux Coetzee à +John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous +aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui +soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous +la veillée avec la jolie nièce du vieux +Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue +rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je +l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune +homme, n'est-ce pas, <i>nef</i> Frank? (Ceci s'adressait +à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue +chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, +Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma +femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez +les yeux de ce côté?»</p> + +<p>Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller +avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que +John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un +soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude +était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux +Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que +Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et, +quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, +avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine +lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas, +et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant +le visage, avec un mouchoir de coton rouge, +«j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de +Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura +garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes +compatriotes, me fera passer pour un traître au +pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter +deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le +froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il +juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la +jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres +me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur +mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous +tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites +l'effet d'un chasseur.</p> + +<p>—Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté +à l'idée d'une bonne chasse.</p> + +<p>—Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous +êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture +légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, +venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et +vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»</p> + +<p>Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. +John le vit partir, monté sur un petit poney bien +nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que +lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles +au petit galop, comme s'il portait une plume.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<h2>L'HISTOIRE DE JANTJÉ</h2> + + +<p>Peu après le départ du Boer, John rentra dans +l'hôtellerie pour surveiller l'attelage du chariot, et +son attention fut aussitôt attirée par le bruit d'une +querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en +juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne +se trompait pas. Dans un coin de la cour, près de la +porte des écuries, se tenait Frank Muller entouré de +la foule, une lourde cravache en nerf de bœuf levée +au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. +Devant lui, ivre de rage, les lèvres relevées comme +celles d'un chien hargneux et découvrant deux rangées +de dents blanches, qui brillaient au soleil comme +de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et +tout son visage convulsé, se dressait le Hottentot +Jantjé. A travers sa figure, la cravache avait laissé +un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un grand +couteau qu'il portait toujours.</p> + +<p>«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un +passage dans la foule, à coups d'épaule.</p> + +<p>«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour +le donner aux vôtres!» cria Muller, hors de lui, et il +essaya de frapper Jantjé de nouveau. Celui-ci évita +le coup en sautant derrière John, de sorte que la +mèche du fouet frappa la jambe de l'Anglais.</p> + +<p>«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit +John, avec un grand effort pour rester calme. Comment +savez-vous que cet homme a volé le fourrage +de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si +vous aviez à vous plaindre, c'était à moi que vous +deviez le faire.</p> + +<p>—Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une +voie aiguë et tremblante. Il ment; il a toujours été +un menteur. Oui, oui, je peux vous en dire long sur +son compte. Le pays est anglais maintenant et les +Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon +plaisir. Cet homme, ce Boer, Muller, il a tué mon père +et ma mère ensuite, et d'un second coup, car elle ne +mourut pas du premier.</p> + +<p>—Démon jaune! diable à peau et à cœur noirs, +menteur, fils de Satan!» hurla le grand Boer, dont la +barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi que vous +parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer +comment nous traitons les menteurs de sa couleur.» +Et, sans plus attendre, il se précipita sur le Hottentot.</p> + +<p>Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, +se pencha en avant et repoussa Muller de toute sa +force. Sans être très grand, il était remarquablement +robuste et le Boer recula en trébuchant.</p> + +<p>«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide +de fureur. Hors d'ici! ou je laisserai ma marque sur +votre joli visage. Je vous dois déjà quelque chose et +je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»</p> + +<p>Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. +Cette fois, John, presque aussi furieux que son adversaire, +ne l'attendit pas, mais il bondit en avant, +passa son bras autour du cou de Muller et, avant +que celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse +terrible qui le fit se renverser en arrière, tandis +qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout grand qu'il +était, dans une mare contiguë à l'écurie.</p> + +<p>Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui +éclata de rire, comme font les foules en pareil cas, +et sa tête alla frapper avec force le chambranle de +la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, +ce qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement +blessé. Bientôt cependant il se releva, et sans +nouvelle démonstration hostile, sans un mot, il se +dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer +si bon lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, +détestait les bagarres, bien qu'en bon Anglo-Saxon +il ne reculât jamais, quand une fois il y était +mêlé.</p> + +<p>Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, +car il savait que l'histoire serait contée avec +amplifications, par tout le pays et que, de plus, il +s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il +le besoin de s'en prendre à quelqu'un.</p> + +<p>«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» +dit-il avec colère au Hottentot, qui, maintenant +calmé, pleurnichait, se lamentait et appelait le +capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.</p> + +<p>«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je +n'avais pas pris le fourrage. C'est un méchant homme +ce baas Muller.</p> + +<p>—Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à +moitié ivre», grommela John, et après avoir assisté à +l'opération presque entière, il alla retrouver Bessie +qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite +ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part +que lorsqu'ils étaient déjà loin; elle devint très grave +en l'écoutant, car elle se rappelait sa propre querelle +avec le Boer et les menaces qu'il lui avait +adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, +quand il apprit les faits dans la soirée, après le +retour des voyageurs.</p> + +<p>«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, +et un méchant ennemi. Certes, vous avez eu raison +de défendre le Hottentot; j'en aurais fait autant il y +a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à +oublier que vous l'avez jeté sur le dos, devant une +foule de Cafres et de blancs. Jantjé doit être dégrisé +maintenant; je vais l'appeler pour savoir la vérité +au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»</p> + +<p>Cette conversation avait lieu le lendemain matin, +sous la véranda, où les deux hommes s'étaient assis +après le déjeuner.</p> + +<p>Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot +sale et en guenilles; celui-ci ôta son chapeau, +s'accroupit sur l'allée, l'air honteux et désolé, exposé +aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il ne +paraissait même pas sentir.</p> + +<p>«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. +Hier vous vous êtes encore grisé, malgré ma défense; +je ne veux vous dire que ceci: la première fois que +cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.</p> + +<p>—Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, +c'est vrai, mais pas beaucoup; je n'avais bu qu'une +demi-bouteille de <i>fumée du Cap</i>!(Rhum.)</p> + +<p>—Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous +avez été cause d'une querelle entre baas Muller et +le Capitaine. Quand baas Muller vous a frappé, vous +avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. +Était-ce vrai, ou non?</p> + +<p>—Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit +Jantjé avec animation. Je l'ai dit et je le répète. +Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute l'histoire. +Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille +d'un Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire +mon père, ma mère, mon oncle, un homme très +vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous +étions <i>squatters</i> autorisés, sur des terres appartenant +à Jacob Muller, le père de baas Frank, là-bas, +près de Lydenburg. C'était une ferme dans la plaine +et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses +troupeaux, quand il n'y avait plus d'herbe pour son +bétail, sur les hautes terres; avec lui venaient sa +femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui +que nous avons vu hier.</p> + +<p>—Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.</p> + +<p>Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, +et l'ouvrit quatre fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt +ans, l'hiver dernier. Baas Frank était jeune alors; +il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année, +quand baas Jacob s'en alla, il laissa six bœufs qui +étaient trop maigres pour le suivre et dit à mon père +de les soigner comme ses propres enfants. Mais les +bœufs étaient ensorcelés. Trois moururent de pleurésie; +un lion en mangea un quatrième; un serpent +en tua un cinquième et le dernier s'empoisonna +en mangeant des tulipes sauvages. Quand le vieux +Jacob revint, il entra dans une grande colère contre +mon père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à +ce qu'il fut tout en sang, et quoiqu'on lui montrât +les os des bœufs, affirma que nous les avions volés +et vendus.</p> + +<p>«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize +bœufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils +venaient au joug quand il les appelait et présentaient +la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme +des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent +promptement et, au bout de deux mois, voulurent +courir le pays, comme font leurs pareils. A cette +époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était +blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se +mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu +était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le +soir même. Le lendemain matin, la porte du <i>kraal</i> +était renversée et les bœufs avaient disparu. Toute +la journée on les chercha en vain. Alors le vieux +Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank +lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir +entendu mon père vendre les bœufs au Basutu, +pour payer des moutons dont le prix serait dû au +printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank +haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le +lendemain matin, au petit jour, nous dormions +encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres +entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous +et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes +de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père +où étaient les bœufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. +Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une +prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il +eut fini, baas Frank approcha tout près avec un +fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur +ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas +Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin +tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et +coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira +de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses +pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais +pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un +chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il +chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et +dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, +et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était +désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur. +Et juste au moment où baas Frank levait son fusil, +il le laissa retomber, car doucement, doucement, +au sommet de la colline, parmi les buissons, se +montraient les seize bœufs! Ils étaient partis pendant +la nuit, pour aller chercher dans quelque +gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés +et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux +Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur +ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que +ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la +mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait +cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts +et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle +devint folle, car elle avait le cœur bon, quand elle +n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait +sur eux et qu'ils mourraient tous de mort +sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes +liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour +m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me +cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très +peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; +j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et +que baas Croft me louât pour conduire son chariot de +Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé +baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste +tout comme autrefois, excepté sa barbe.</p> + +<p>«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais +baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne +peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin; +car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours +celui qu'on a blessé avec sa lance.»</p> + +<p>Ayant terminé son récit, le misérable petit homme +ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux +plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses +oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, +avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. +Une histoire si atroce n'admettait pas de +commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle +ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, +était convaincante. Du reste, de tels faits ne +sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique +australe, bien qu'on exagère parfois.</p> + +<p>«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise +leur prédit une malédiction et une mort sanglante. +Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux +Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une +bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. +Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il +n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la +chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des +troupeaux de son père et vint vivre ici.</p> + +<p>—Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, +sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette +de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu +que la femme anglaise était possédée d'un démon +et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand +les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours +la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire +autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur +le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin +les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle +du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités +se sont touchées et ils sont morts. Un vieux +docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la +vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant +je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre +m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent +pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis +les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il +en sera de même pour baas Frank. Quelque jour +une pierre surgira, mais les extrémités finiront par +se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le +démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne +peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et +maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied +et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront +morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront +tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront +inconnues.»</p> + +<p>Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, +Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:</p> + +<p>«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise +une ou deux bottes de verdure?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<h2>JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!</h2> + + +<p>Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, +partit dans une charrette écossaise attelée +des deux meilleurs chevaux de Belle-Fontaine, afin +d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.</p> + +<p>Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au +nombre des véhicules et des chevaux, qu'il n'était +pas le seul invité. La première personne qu'il aperçut +en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.</p> + +<p>«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank +qui parle à un Basutu.»</p> + +<p>John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé +de la rencontre. Il avait toujours détesté cet homme, +et depuis l'affaire du vendredi précédent et surtout +depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le voir +sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire +le tour de la maison, afin de l'éviter, quand soudain +Muller parut s'apercevoir de sa présence et s'approcha +de lui avec la plus grande cordialité.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, +en lui tendant sa main que John effleura. «Vous êtes +donc venu chasser le daim chez l'oncle Coetzee? Vous +allez nous donner une leçon, à nous autres gens du +Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi +raide que le canon de votre carabine. Je sais à quoi +vous pensez: à cette petite affaire de l'autre jour, à +Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais +tort et je ne rougis pas d'en convenir d'homme à +homme. J'avais bu un verre de trop, voilà le fait, et +je ne savais plus guère ce que je faisais. Il nous faut +vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons +bons amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. +Le Seigneur le défend. Oubliez donc tout cela. Sans +ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant du doigt +Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne +serait jamais arrivé, et il ne convient pas que deux +chrétiens se querellent pour un être de son espèce.»</p> + +<p>Muller débita ce long discours en phrases hachées, +à la façon d'un écolier qui répète une leçon apprise +avec peine, agitant ses pieds et jetant ses regards +indécis deçà et delà, en parlant.</p> + +<p>Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un +silence glacial, que ce discours, loin d'être improvisé, +avait été soigneusement préparé.</p> + +<p>«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer +Muller, dit-il enfin; je ne le fais jamais, à moins d'y +être contraint et alors, ajouta-t-il, d'un ton significatif, +je m'applique à rendre la chose désagréable +pour mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué +mon serviteur d'abord et moi ensuite. Je suis +bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour +ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur +ce, il se détourna pour entrer dans la maison.</p> + +<p>Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait +Jantjé; là il s'arrêta, mit sa main dans sa poche, en +tira une pièce de deux shillings et la jeta au Hottentot, +en lui criant de l'attraper.</p> + +<p>Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans +l'autre il portait le long bâton dont il ne se séparait +jamais, celui-là même qu'il avait montré à Bessie. +Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, +et le regard vif de Muller aperçut les entailles faites +au-dessous de la pomme; il le ramassa aussitôt +pour l'examiner.</p> + +<p>«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, +en montrant les entailles petites et +grandes, dont quelques-unes devaient évidemment +avoir été creusées depuis plusieurs années.</p> + +<p>Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», +comme les naturels de ce pays appellent une +pièce de deux shillings<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et la mit dans sa poche +avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le +donateur, ne rendait pas à ses yeux le don moins +acceptable, le sens moral des Hottentots n'étant pas +des plus élevés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande impression +sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant +passer, chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings +ou 2 fr. 50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).</p></div> + +<p>«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, +c'est comme cela que je compte. Si quelqu'un +bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le bâton et +chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se +dit: «Un jour tu frapperas deux fois l'homme qui +t'a frappé une fois, et ainsi de suite.» Voyez combien +il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela, +Baas Frank.»</p> + +<p>Muller laissa brusquement tomber le bâton et +suivit John vers la maison.</p> + +<p>C'était une habitation très supérieure à celles +dont les Boers se contentent habituellement; la +pièce de réunion, quoique sans autre parquet qu'un +mélange d'argile et de bouse de vache, était presque +entièrement tapissée de peaux de gazelle; au +milieu se trouvait une table faite d'un joli bois du +pays et entourée de chaises et de divans recouverts +de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil +placé au fond de la pièce, très occupée à ne +rien faire, se prélassait Tanta Coetzee, la femme +du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû +être assez belle; sur les divans étaient assis une +demi-douzaine de Boers, leur fusil de chasse à la +main, ou entre les jambes.</p> + +<p>John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns +ne paraissaient pas charmés de sa présence, et +entendre un jeune homme, à l'air ironique et sournois, +murmurer quelque chose sur «ces damnés +Anglais», à l'oreille de son voisin, d'une voix plus +haute qu'il n'était nécessaire. Quant au vieux +Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et +dit à ses deux filles, belles jeunes personnes, très +élégantes pour des Hollandaises du Transvaal, de +donner une tasse de café au capitaine. John fit, +selon l'usage, le tour de la chambre pour saluer +tout le monde, en commençant par la grosse dame, +et reçut de chacun une poignée de main plus ou +moins moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; +ce n'est pas leur habitude; ils se contentèrent +d'étendre leur large patte, en mâchonnant leur +mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est +une cérémonie assez pénible, tant qu'on n'y est pas +habitué, et John s'arrêta haletant, pour boire une +tasse de café brûlant dont il n'avait pas envie, mais +que la politesse le forçait d'accepter.</p> + +<p>«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille +dame, tante Coetzee, d'un ton interrogateur et cependant +avec la certitude de quelqu'un qui énonce un fait.</p> + +<p>John répondit affirmativement.</p> + +<p>«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? +Est-ce comme espion?»</p> + +<p>Toute l'assemblée écouta très attentivement la +question de l'hôtesse, puis tourna la tête pour écouter +la réponse.</p> + +<p>«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas +Croft à exploiter sa ferme.»</p> + +<p>Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce +qu'un Rooibaatje pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement +non.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +déclara la grosse dame, d'un ton doctoral et avec un +regard sévère au loup déguisé en brebis, à l'homme +de sang qui prétendait être un fermier.</p> + +<p>De nouveau tout le monde regarda John et attendit +sa réplique dans un silence glacial.</p> + +<p>«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, +autant dans l'armée des Indes et deux fois autant de +volontaires», dit-il, d'une voix un peu irritée.</p> + +<p>Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité +la plus décourageante.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +répéta la vieille dame, d'un ton si positif qu'il en +était écrasant.</p> + +<p>«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus +jeunes Boers.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, +recommença la triomphante vieille femme. Si le +Capitaine dit qu'il y en a plus, il ment. Il est naturel +qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère de +mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur +Smith, et il y vit l'armée anglaise tout entière. +Il compta les hommes; il y en avait juste trois +mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée +anglaise.</p> + +<p>—Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis +que John regardait cette femme terrible, avec une +exaspération impuissante.</p> + +<p>«Combien d'hommes commandez-vous dans +l'armée? reprit-elle, après une pause solennelle.</p> + +<p>—Cent! répliqua John sèchement.</p> + +<p>—Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des +jeunes personnes, vous avez été à l'école et vous +savez compter. Combien de fois cent dans trois +mille!»</p> + +<p>La jeune personne ricana, devint confuse et demanda +du secours au jeune Boer à l'air sardonique, +qu'elle allait épouser; il secoua tristement la tête, +voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il +n'était pas sage de pénétrer de pareils mystères. +Réduite à ses propres ressources, la demoiselle se +plongea dans des calculs profonds, auxquels ses +doigts prirent une part animée, et annonça enfin, +qu'en trois mille, il y avait vingt-six fois cent, très +exactement.</p> + +<p>«Yah! yah! s'écria le chœur; vingt-six fois exactement.</p> + +<p>—Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait +rapidement John à la folie furieuse, «le Capitaine +commande la vingt-sixième partie de l'armée anglaise +et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec +l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec +un dédain écrasant, donc il est évident qu'il ment. +Il est naturel qu'il mente; tous les Anglais mentent, +surtout les <i>Rooibaatjes</i> anglais, mais il ne devrait pas +mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur +d'entendre mentir si mal, même par un Anglais +et un <i>Rooibaatje</i>.»</p> + +<p>John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison +et se mit à jurer furieusement, aussitôt qu'il fut +dehors. Et vraiment il faut espérer que son péché lui +fut pardonné, car la provocation était par trop forte. +Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, +ce n'est pas agréable.</p> + +<p>Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui +caressa amicalement l'épaule, d'une façon qui semblait +dire: «Si les autres prétendent que vous ne +savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de +vous en bien tirer». Puis, sans transition, il annonça +qu'il était temps de partir. Tout le monde monta, +soit dans son véhicule, soit sur son cheval. John +remarqua que Frank Muller montait son beau cheval +noir.</p> + +<p>Après avoir suivi pendant une demi-heure une +route charretière à peine tracée, la première voiture, +dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, un cocher +malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la +gauche, en pleine prairie, et les autres suivirent.</p> + +<p>Quand on eut atteint le sommet d'une montée, +d'où l'on apercevait un plaine immense, Hans +s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons +de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit +pourquoi l'on faisait halte: à un demi-mille environ +paissait un troupeau de chevreuils; il y en avait +bien trois cents et, un peu plus loin, étaient une +soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air +plus sauvage, ornés d'une queue blanche et désignés, +dans le pays, sous le nom de «Vilderbeestes». +Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq +ou trente gracieuses gazelles d'Afrique.</p> + +<p>On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers +(Frank Muller était du nombre) envelopperaient les +animaux et les pousseraient du côté des voitures, +placées aux différents endroits vers lesquels ils se +dirigeraient probablement.</p> + +<p>Après une attente de douze à quinze minutes, du +sommet de la montée qui lui faisait face, John vit +flotter dans l'air deux bouffées de fumée blanche et +l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué +par des convulsions désespérées. Aussitôt tout le +troupeau se détourna et, formant une longue ligne +en travers de la plaine, poussa droit aux chasseurs +avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, +puis les chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière +de tenir leur longue tête baissée en courant, +ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue +barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», +qui tournaient sur eux-mêmes et sautaient en l'air, +comme s'ils avaient perdu la tête. Cette manière +d'avancer rend très difficile de distinguer la partie +de l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce +sont les cornes, tantôt les pieds, ou bien la queue, +puis ils s'enchevêtrent les uns dans les autres, de +telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau +faisait trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; +de temps à autre, l'un d'eux sautait de +son cheval, tirait un coup, un pauvre animal tombait, +le chasseur remontait et poursuivait sa route.</p> + +<p>Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures +et une véritable fusillade commença. Une +vingtaine de chevreuils firent bande à part et passèrent +non loin de John. Sautant à terre, il tira ses +deux coups, hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant +bien vite, il tira de nouveau, à une distance +de deux cents mètres, et au second coup un animal +tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; +il avait visé une bête et en avait tué une autre. Le +fait est que cette espèce de tir est très difficile, quand +on n'y est pas habitué et, en ce jour de début, il ne +put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de +sorte que ses bons amis, les Hollandais, restèrent +convaincus que le <i>Rooibaatje</i> anglais tirait aussi +médiocrement qu'il mentait!</p> + +<p>Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la +plaine, pour le moment, ce qui n'est pas très sûr +dans un pays où il y a tant de vautours; Jantjé +mit les chevaux au galop et l'on repartit grand +train. C'était une façon d'aller bien faite pour secouer +le sang que cette course furieuse, fusil en main, à +travers une plaine où les fourmilières sont grosses +comme des fauteuils et innombrables.</p> + +<p>Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, +aux trous dans les fourmilières, aux petits +marais dans les creux; mais la surexcitation est +trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, +on vole, se retenant de son mieux aux parois du +véhicule et s'en remettant, pour le reste, aux soins +de la Providence. Grâce à l'habileté du Hottentot, +les dangers furent conjurés. De temps à autre, on +stoppait, quand le gibier était à portée. John sautait +de la voiture, la laissait continuer sa route, +tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura presque +une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept +cartouches, tua trois bêtes et en blessa une quatrième +qu'il poursuivit. Mais elle était atteinte à la +croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps +et très vite; si bien que plusieurs milles avaient été +parcourus, lorsqu'elle s'arrêta un instant, pour +repartir encore, quand ses ennemis s'approchèrent. +Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut +voir son animal mort. Un second regard lui prouva +que ce n'était pas le sien, car, celui-ci, debout et +tête basse, se reposait à environ cent vingt mètres +plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé +fit observer à John qu'il ferait bien de descendre de +voiture, de se traîner à genoux jusqu'à l'animal +mort et, caché derrière lui, de viser à son aise son +propre gibier, avant de tirer.</p> + +<p>En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa +voiture et ses chevaux, grâce à un mouvement de +terrain; John prit la posture qu'il lui avait conseillée +et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce +qu'il fût tout près de l'animal mort, et il se félicitait +déjà du coup qu'il allait pouvoir tirer à son aise, +lorsque tout à coup quelque chose frappa violemment +la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit +nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait +et aussitôt entendit un coup de feu sur sa droite. +Évidemment quelqu'un tirait sur lui; il se releva +promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin +qu'on ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. +Une minute après, il vit un homme s'avancer +vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank +Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une +balle, et, furieux, il se rapprocha de Muller.</p> + +<p>«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous +sur moi?</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il +répondu avec le plus grand sang-froid, «je vous ai +pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi la femelle +et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et +quand j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de +temps parce qu'une des cartouches adhérait, je +levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris donc +mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand +vous fûtes debout, les bras en l'air et criant, et que +je vis que j'avais tiré sur un homme, je fus près de +m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous ai +pas touché!»</p> + +<p>John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me +faut vous croire, Meinheer Muller; mais on m'a +dit que vous aviez la vue la plus merveilleuse +qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à +trois cent mètres, vous preniez un homme à genoux +pour un jeune chevreuil.</p> + +<p>—Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu +l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, +regardant Muller bien en face; tout ce que je sais, +c'est que votre étrange erreur a été tout près de me +coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux +bruns, qui tenait encore à son chapeau troué +et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt +et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec +vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»</p> + +<p>Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur +son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit +John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait +à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu +depuis longtemps.</p> + +<p>«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? +Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout +haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank +Muller était suffisamment imbu des idées modernes, +pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, +autrement, comment se fait-il que la première +balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré +sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec +soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois +sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est +le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, +comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les +dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui +traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font +servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, +le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis +le montent paisiblement, le long du chemin qui mène +au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces +hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je +tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, +et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne +savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé +à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à +ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les +tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai +Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose +que plus délicieuse. Elle aime ce <i>Rooibaatje</i>; je le +sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! +voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est +parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs. +Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec +leurs beaux discours sur la <i>patrie</i> et le <i>maudit gouvernement +anglais</i>! Ils ne savent pas ce qui leur est +bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le +berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour +président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, +c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise +d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois +ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! +Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»</p> + +<p>«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient +chez eux, baas Frank a tiré sur vous.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne +cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il +allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna +et vous vit; alors il mit un genou en terre et +vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous +ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment +il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur; +il ne manque jamais son coup.</p> + +<p>—Je ferai juger cet homme pour tentative de +meurtre», dit John, frappant de la crosse de son +fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne +doit pas échapper à la loi.»</p> + +<p>Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, +car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas +croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait +jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, +Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par +où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je +ferais, moi, si je l'osais!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<h2>SUR LE BORD</h2> + + +<p>Pendant les quelques semaines qui suivirent +l'aventure de John Niel à la chasse, aucun événement +important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les +jours se succédaient dans une monotonie charmante, +car, malgré ce que peuvent dire les gais mondains, +la monotonie est aussi pleine de charme qu'un jour +d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays +qui n'a pas d'histoire!» dit la voix de la sagesse; +la même remarque peut s'appliquer, avec plus de +vérité encore, à l'individu. Se lever le matin, plein +de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche +habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour +dormir du sommeil du juste, voilà le secret du +bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas le <i>statu +quo</i> et veut que la lutte soit la condition de l'existence.</p> + +<p>En somme, le genre de vie que John menait dans +l'Afrique australe, répondait à ses espérances. Il +avait beaucoup d'occupations; il en avait même trop +parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand +bétail, aux moutons et aux moissons. Le manque de +société civilisée le troublait peu, car il lisait beaucoup +et pouvait avoir autant de livres qu'il en désirait, +de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire +apportait une abondante provision de +journaux. Le dimanche, il lisait tout haut les articles +politiques de la <i>Revue du Samedi</i>, au vieux +Silas Croft, dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait +fort cette attention.</p> + +<p>Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue +vie dans un pays à demi civilisé, il était toujours +resté très au courant de ce qui se produisait d'intéressant +dans le monde. Autrefois cette tâche de lire +la <i>Revue</i> à haute voix, incombait à Bessie, mais son +oncle fut très content du changement de lecteur. +L'esprit de Bessie n'était pas au diapason de la profonde +revue, et son attention s'égarait parfois aux +passages les plus marquants. Bientôt une tendre +et profonde affection unit le vieillard et son jeune +associé. On s'attachait facilement à John, la vieillesse +surtout, à laquelle il rendait volontiers mille +petits services.</p> + +<p>En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de +gaieté calme et de franche honnêteté qui séduisait +jeunes et vieux. Mais ce qui le recommandait surtout +à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, expérimenté, +et homme comme il faut, dans un pays où tout cela +était rare. De semaine en semaine, le propriétaire +du domaine lui témoignait de plus en plus de confiance +et lui donnait une plus grande part d'autorité.</p> + +<p>«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; +«la sauterelle me devient un fardeau»; et +voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en posant affectueusement +sa main sur l'épaule de John, «il faudra +que vous soyez mon fils, comme Bessie a été ma +fille.» John leva les yeux sur le bon et beau vieux +visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra +le regard de ces autres yeux intelligents et perçants, +très enfoncés sous les sourcils épais, et cette vue lui +rappela son vieux père à lui! mort depuis longtemps; +l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes. +Prenant la main de M. Croft, il lui dit:</p> + +<p>«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.</p> + +<p>—Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup +à parler de ces choses, mais comme je vous le +disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut m'appeler +un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela +arrive, je m'en repose sur vous, pour protéger ces +deux jeunes filles. Elles en auront besoin; c'est un +pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais bien +certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être +encore ici. Mais allons nous coucher. Je commence +à croire que ma tâche en ce monde est à peu près +achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions +à se faire.»</p> + +<p>A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son +nom de baptême.</p> + +<p>On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. +Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et +rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria, +mais elle était de ces gens dont les lettres ne +disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui +absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur +donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme +Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois +feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess. +«Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas +plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est +vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle +est présente, ajouta-t-elle par réflexion.</p> + +<p>—C'est une femme singulière», répondit John +pensif.</p> + +<p>Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, +si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui +une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience +qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement +vibré pendant quelque temps; mais les vibrations +s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une +harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était +restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait +probablement été plus durable.</p> + +<p>Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle +s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de +ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de +combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait +dans l'habitation, comme un rayon de lumière +dans un jardin, car elle était vraiment ravissante +et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John +ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. +S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or +Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve +impose à une jeune fille, ne prenait pas la +moindre peine pour cacher sa préférence. Non +qu'elle fût animée, comme sa sœur, du souffle brûlant +et quasi divin de la passion; don bien rare et +(tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions +ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse, +qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la +manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête +à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel, +si celui-ci voulait bien l'y inviter.</p> + +<p>Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à +envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien +de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon +pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, +et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant +de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui +et celle qui en était douée, des liens plus étroits.</p> + +<p>S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il +aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il +n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant, +comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les +doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière +l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis +il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas +le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les +responsabilités de la famille prennent un aspect tout +différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La +tentation peut être grande, mais en posant le pour +et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John +Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent +la peine de lire son histoire, la vérité nous +oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela +même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si +aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment +épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition +nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage. +Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est +toujours exposé à ce que la tentation devienne assez +forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses +plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour +notre ami John Niel.</p> + +<p>Une huitaine de jours environ après sa conversation +avec Silas Croft, John se dit tout à coup que +l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange +depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait +évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du +moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle +avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce +qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et +douce.</p> + +<p>Un tel changement, dans une personne de qui +dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien +pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à +l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir +de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment +peut-être, de son indifférence apparente. +C'était pourtant là l'explication du changement en +question. Bessie, étant droite et simple, et un peu +fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même), +traduisait par son attitude ce qui se passait dans son +esprit.</p> + +<p>«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de +l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant), +je vais à la jeune plantation, voir comment +elle se comporte; si vous avez fini vos opérations +culinaires (car Bessie était occupée, comme bien +d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner +un gâteau), vous devriez mettre un chapeau +et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes +pas sortie aujourd'hui.</p> + +<p>—Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à +faire. Si je sors, cette fille stupide laissera brûler le +gâteau.» Elle désignait du doigt une jeune fille cafre, +vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa +laine, très occupée à regarder, en souriant doucement +et suçant ses doigts noirs, les mouches du plafond. +«En vérité», poursuivit Bessie, avec un petit +coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la +patience d'un ange pour supporter la stupidité de +cette fille. Hier encore, après avoir brisé le plus +grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en +souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de +le remettre en un seul morceau. Les blancs étaient +si habiles! Cela ne me donnerait pas grand'peine. +S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite +y faire pousser des fleurs, il devait leur être facile +de le remettre en son état primitif. Je ne savais quel +parti prendre, rire, pleurer, ou lui jeter les débris à +la figure.</p> + +<p>—Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la +coupable par le bras et la conduisant solennellement +au four tout ouvert pour recevoir le gâteau, «si +vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'<i>inkosikaas</i> +(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, +je vous fourrerai là dedans, pour y brûler avec le +gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal comme ça, +l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute +blanche.»</p> + +<p>Bessie traduisit cette menace diabolique et la +jeune fille, riant de plus belle, murmura: <i>Koos</i> (chef) +d'une voix fort gaie. Une fille cafre ne s'effraye pas, +par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée +le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de +John Niel, et les naturels de Belle-Fontaine le connaissaient +bien alors. Ses menaces étaient épouvantables, +mais il n'en résultait pas grand'chose. Une +seule fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec +un grand garçon qui avait cru pouvoir abuser de sa +taille; mais Niel lui avait administré une telle correction, +que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.</p> + +<p>«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; +donc vous allez venir.</p> + +<p>—Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant +d'une petite manière ensorcelante, qu'elle savait +très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas envie de +marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent: +«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler +avec vous!</p> + +<p>—Très bien, répondit John; il faut donc que je +sorte seul!» Et il prit son chapeau de l'air d'un +martyr.</p> + +<p>Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda +les rayons et les ombres qui se jouaient sur le flanc +rebondi de la colline, derrière la maison.</p> + +<p>«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous +loin?</p> + +<p>—Non; seulement autour de la plantation.</p> + +<p>—Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les +serpents», reprit Bessie, s'obstinant à trouver un +prétexte pour ne pas sortir.</p> + +<p>«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.</p> + +<p>—Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses +manches, qu'elle avait relevées jusqu'aux épaules +pour faire son gâteau, et cachant ses beaux bras +blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais +parce que vous m'y forcez. Je ne sais pas comment +cela se fait», ajouta-t-elle, avec un petit coup impatient +de son pied, tandis que ses yeux bleus se +remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne +me reste plus de volonté du tout. Quand je veux +faire une chose et que vous voulez que j'en fasse +une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me +plaît pas du tout, Capitaine, et je serai très maussade +pendant la promenade, je vous en préviens.»</p> + +<p>Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher +son chapeau, de cette façon particulièrement gracieuse +qu'ont parfois certaines femmes en colère, et +John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, +il n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!</p> + +<p>Il avait envie de tout risquer et de lui proposer +de l'épouser; mais si elle refusait? Cette idée ne lui +souriait nullement. La première jeunesse passée, +peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation +qui les livre pieds et poings liés, à la malice +d'une femme. Car malheureusement, jusqu'à ce que +le contraire soit bien démontré, beaucoup d'hommes +croiront que bien des femmes sont, par nature, +capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, +grâce peut-être à la petite expérience dont nous +avons parlé, partageait ces erreurs insignes!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<h2>LE SAUT</h2> + + +<p>En quittant la maison, Bessie et John s'engageront +dans l'avenue des Gommiers. Silas était très fier de +cette avenue, car, plantés depuis vingt ans seulement, +ces arbres, qui poussent avec une rapidité +extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche +du Transvaal, étaient presque tous très élevés et +aussi gros que des chênes de cent cinquante ans. +L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés +fort près les uns des autres, s'élançaient comme de +grandes colonnes, dépourvus de toute branche, jusqu'à +une hauteur considérable, tandis qu'au faîte +leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un +tunnel touffu, au bout duquel on voyait le paysage +comme au bout d'un télescope.</p> + +<p>Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, +John et Bessie tournèrent à droite, pour suivre un +petit sentier capricieusement tracé à travers les +roches qui soutenaient le plateau de la colline sur +le flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier +aboutissait à une partie stérile de la plaine, lieu +fort dangereux pendant un orage, mais sauvegarde +de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai +de fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation +l'on pouvait voir les éclairs frapper cette surface +et même y courir en zigzags. Sur la gauche +s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles +était la plantation que John désirait examiner.</p> + +<p>Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation +était entourée d'un fossé et d'un mur en terre, +assez bas, sur lequel Bessie vint s'asseoir. Il fut convenu +qu'elle attendrait là le retour du capitaine, +parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont +une nombreuse famille s'abritait sous bois.</p> + +<p>John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une +colonie de porcs pour détruire ces vilaines bêtes +qu'il peuvent manger avec impunité. Entré sous +bois, il se fraya adroitement un passage à travers +les jeunes branches légères comme des plumes, et +revint bientôt, sans avoir vu le moindre reptile.</p> + +<p>En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta +pour regarder Bessie assise sur le petit mur et +encadrée dans la splendide lumière du soleil couchant.</p> + +<p>Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était +grande, et la main qui le tenait, pendait inerte à son +côté, tandis que ses yeux admiraient les splendeurs +de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec +délice ce doux visage et cette gracieuse silhouette, +qui lui rappelaient certaine poésie, lue autrefois, +quand elle se retourna et le vit.</p> + +<p>«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher +du soleil?</p> + +<p>—Non; c'est vous que je regardais.</p> + +<p>—Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le +soleil, répondit-elle, en détournant vivement la tête. +Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son pareil? +Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à +cette époque de l'année, quand les orages sont dans +l'air.»</p> + +<p>Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages +lourds, qui, deux heures auparavant, couraient tout +noirs sous la voûte d'azur, étaient maintenant en +flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses +forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne +de la bouille qui brûle. A l'est, le ciel était une plaine +d'or bruni qui lentement devenait rouge, puis orange +et enfin rose très pâle. A gauche, les rayons semblaient +se poser avec amour, avant de disparaître, +sur les arêtes des monts Quathlamba, embrasant +jusqu'aux neiges éternelles du pic le plus élevé, +comme pour inscrire sur leur blancheur le passage +d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient +de petits nuages, flocons de flamme tombés des +masses supérieures, et sur la terre s'étendaient de +grandes ombres profondes, que traversaient des traînées +de lumière.</p> + +<p>John admirait immobile, et toute cette splendeur +semblait enflammer son imagination, comme elle +enflammait le ciel et la terre, de telle sorte que +l'amour descendit dans son cœur, aussi brûlant que +les rayons du soleil sur la crête des montagnes.</p> + +<p>Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car +il y a toujours un grain de mélancolie dans les +choses les plus belles; était-ce une autre cause? toujours +est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un +voile de tristesse que John ne lui avait jamais vu, et +qui ajoutait à son charme, comme l'ombre ajoute au +charme de la lumière.</p> + +<p>«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.</p> + +<p>Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient +un peu.</p> + +<p>«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais +pourquoi: je pensais à ma mère. C'est à peine si je +me rappelle son doux visage émacié. Je me souviens +qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, +au coucher du soleil, comme en ce moment, et +je jouais près d'elle, quand tout à coup elle m'appela, +m'embrassa et, me montrant les nuages rouges +amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, +chérie, quand j'aurai franchi ces portes d'or?» Je +ne compris pas alors ce qu'elle voulait dire, mais je +me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle soit +morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»</p> + +<p>Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur +ses joues.</p> + +<p>Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une +jolie femme en pleurs, et ce petit incident vint mettre +en déroute toute la prudence de John.</p> + +<p>«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je +ne peux pas vous voir pleurer.»</p> + +<p>Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les +baissa de nouveau sans rien dire.</p> + +<p>«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: +j'ai quelque chose à vous dire. Je veux vous +demander si..., si..., bref, si vous consentiriez à +m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous +me connaissez assez bien maintenant. Je ne suis +plus un enfant, chère Bessie, j'ai vu le monde et +j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux petites +affaires de cœur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de +femme aussi charmante et, si vous me permettez +de vous le dire, aussi délicieusement belle que vous; +et, si vous m'acceptez, il me semble que je serai +l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Quand elle eut compris où il voulait en venir, +Bessie avait rougi jusqu'aux yeux, puis était devenue +blanche comme un lis. Elle aimait cet homme; ses +paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique +d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais +Bessie n'était pas exigeante.</p> + +<p>Enfin elle parla.</p> + +<p>«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce +que vous me dites là? Parfois on parle sous l'impulsion +d'un premier mouvement et ensuite on regrette +ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous +aurais répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria +John, avec indignation.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant +des cercles sur le sol, avec la baguette qu'elle +tenait, «vous vous exagérez peut-être mes mérites. +Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que +des Hottentotes ou des Boers; et il en est de même +pour tout le reste. Je ne suis pas digne d'épouser +un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je +ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une +jeune fille ignorante, élevée dans une ferme, +sans fortune et n'ayant pour elle qu'un peu de +beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme +du monde et si jamais nous retournions en Angleterre, +je serais une chaîne pour vous. Vous auriez +honte de moi et de mes manières coloniales. Si +c'était Jess, ce serait tout autre chose, car elle a +plus d'intelligence dans son petit doigt que moi +dans toute ma personne.»</p> + +<p>Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les +nerfs de John. Ce fut comme une bouffée d'air froid +au milieu d'une journée brûlante. Il désirait oublier +Jess, pour le moment.</p> + +<p>«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de +telles choses? Je vous assure que si vous paraissiez +dans un salon de Londres, vous y éclipseriez la plupart +des femmes. Du reste, il est fort peu probable +que je fréquente les salons de Londres désormais, +ajouta-t-il.</p> + +<p>—Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le +contraire, reprit Bessie; mais comprenez-moi bien: +je ne veux pas que vous m'épousiez seulement pour +cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si +vous m'épousez, je veux que ce soit parce que vous +m'aimez, <i>moi</i>, mon vrai <i>moi</i>, et non pas seulement +mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que vous +répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se +mit à pleurer doucement.</p> + +<p>«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne +savait plus trop où il en était, dites-moi franchement, +loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux peut-être +pas grand'chose, mais peu importe, si vous +m'aimez.» Il lui prit la main, la fit glisser du mur +et elle se trouva debout devant lui, presque aussi +grande que lui, car elle était d'une taille élancée.</p> + +<p>Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui +répondre, deux fois le courage lui manqua et enfin +son secret lui échappa; ce fut presque un cri:</p> + +<p>«Oh! John je vous aime de tout mon cœur!»</p> + +<p>Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit +jeter un voile, et le premier aveu d'une femme pure +comme Bessie est au nombre de ces choses.</p> + +<p>Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce +mur du terre, aussi heureux qu'ils pouvaient et +devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur de +l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et +pâle; jusqu'à ce que le crépuscule cachât les montagnes +et que les étoiles fussent seules à regarder, +avec eux, l'immensité sombre du désert.</p> + +<p>Pendant ce temps, une scène très différente se +jouait à l'habitation.</p> + +<p>Dix minutes après que John et sa belle compagne +furent partis pour cette promenade mémorable à +la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté +sur son coursier noir, s'avancer lentement vers +l'avenue des Gommiers.</p> + +<p>Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la +manière serpentine des Hottentots, manière qu'ils +ont sans doute acquise à la suite des siècles pendant +lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés +à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, +comme s'il s'attendait toujours à se trouver inopinément +en face d'une zagaie embusquée, ou d'une bête +sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour +qu'il agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct +naturel, dans un moment où il savait ne pas être +aperçu. La vie à Belle-Fontaine était décidément +trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il +avait besoin de s'offrir parfois des récréations de ce +genre.</p> + +<p>Tout à coup et malgré la distance, il perçut le +bruit des sabots d'un cheval; il se redressa, écouta, +puis se coucha sur le sol, y appuya son oreille et +laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.</p> + +<p>«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; +il a un talon fendu et pose un pied plus légèrement +que l'autre. Pourquoi Baas Frank vient-il ici? +Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il +savait que Missie est allée à la plantation avec Baas +Niel. On va aux plantations pour s'embrasser (Jantjé +n'était pas loin de la vérité!) et Baas Frank serait +fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui +disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»</p> + +<p>Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se +glissa aussi naturellement qu'un serpent, sous une +touffe de hautes herbes, et attendit. Personne ne se +serait douté que cette touffe cachât un corps humain, +pas même un Boer, à moins qu'il n'eût marché droit +à l'espion, et encore celui-ci eût-il probablement +réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le +répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le +bon plaisir du sauvage.</p> + +<p>Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un +peu la tête et regarda de ses yeux ronds comme des +perles noires, à travers les brins d'herbes gros +comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, +évidemment plongé dans des réflexions qui excitaient +sa colère. Profondément absorbé, il laissa son +cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un +fourmilier s'était amusé à creuser la nuit précédente, +au beau milieu de l'allée.</p> + +<p>«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, +comme l'homme et la cheval passaient à quatre pas +de lui. Puis il se leva, traversa l'avenue, se glissa +par un sentier détourné et se trouvait debout à la +porte des écuries, le visage dénué de toute expression, +quelques secondes avant l'arrivée de Frank +Muller sur sa monture.</p> + +<p>«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de +se sauver, pensait le Boer, ou plutôt le métis, car +nous savons que sa mère était Anglaise et, s'ils le +rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain +je vais à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter +avec Paul Krüger, Prétorius et les autres +«Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si +j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura +pas; sinon, elle sera, et si l'oncle Silas ne veut pas +me donner Bessie, si Bessie ne veut pas m'épouser, +j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le +plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le +Cap jusqu'à Waterberg. Patriotisme! Indépendance! +Taxes! Ils crient tout cela depuis si longtemps, +qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça +que je ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la +vengeance, ah! ça, c'est autre chose. Je les tuerais +tous, s'ils me barraient le chemin, tous, excepté +Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main +pour défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient +tous peur. Ce n'est pas ma faute. Puis-je m'empêcher +d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me dessèche +à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, +si je pleure, oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les +cadavres de mon père et de ma mère assassinés, +sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me +repousse?</p> + +<p>«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, +de bien d'autres choses encore, comme étant les +moteurs de nos actions, mais peut-on les comparer +à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce +jouet si facile à briser et qui cependant peut ébranler +le monde et faire couler le sang à flots. Me voici près +de la roche; elle tremble sur sa base; que je la +touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. +Peu m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.</p> + +<p>«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour +avoir Bessie, se disait-il, et tous les Boers aussi et +les naturels par-dessus le marché.</p> + +<p>«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai +chassé tous ces Anglais du pays, au bout de peu +d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh bien! +ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais +dans le Natal et dans l'ancienne colonie du Cap; +nous pousserons les Anglais dans la mer, nous +nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons +que ce qu'il faudra pour nous servir, et nous +aurons les États-Unis de l'Afrique Australe. Qu'on +me donne seulement quarante ans de vie et de force, +et nous verrons!»</p> + +<p>A ce moment, il arrivait devant la véranda et, +faisant trêve à ses visions ambitieuses, il mit pied +à terre et entra. Dans le salon, il trouva Silas Croft +qui lisait un journal.</p> + +<p>«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.</p> + +<p>—Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le +vieillard assez froidement, car Niel lui avait raconté +l'incident de la chasse, qui avait failli se terminer +tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit alors, il +n'en avait pas moins tiré ses conclusions.</p> + +<p>«Que lisez-vous dans le <i>National</i>, Om Silas? +L'affaire de Bezuidenhout?</p> + +<p>—Non! qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Il y a que les Boers se soulèvent contre vous +autres Anglais, voilà tout. Le shériff saisit l'autre +jour le chariot de Bezuidenhout pour arriéré d'impôts, +et le mit en vente à Potchefstroom; mais +les habitants chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur +du chariot et le poursuivirent tout +autour de la ville. Et maintenant le gouverneur +Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables +et faire respecter la loi. Il pourrait aussi +bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en y +jetant des pierres. Le grand meeting qui devait +avoir lieu le 18 décembre, à Paarde Kraal, aura +lieu le 8, et nous saurons alors si c'est la paix ou la +guerre.</p> + +<p>—La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec +humeur; il y a des années qu'on crie cela. Combien +y a-t-il eu de grands meetings depuis que Shepstone +a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté? +Rien que des mots. Et après tout, supposez que +les Boers se battent, quel sera le dénouement? +Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront tués +et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que +l'Angleterre céderait à une poignée de Boers? Qu'a +dit le général Wolseley l'autre jour, au banquet de +Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais abandonné, +parce qu'aucun gouvernement, conservateur, +libéral ou radical ne l'oserait. La nouvelle administration +Gladstone a télégraphié la même chose; il est +donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»</p> + +<p>Muller répondit en riant:</p> + +<p>«Vous êtes vraiment simples, vous autres +Anglais. Ne savez-vous pas qu'un gouvernement +est comme une femme qui dit non, non, non! et se +laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de +bruit, votre gouvernement oubliera ses grands mots +et récusera Wolseley, Shepstone, Bartle Frère, +Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse +que vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces +meetings et ces discours sont choses préparées à +l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que les +Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a +des taxes à payer. Ils se disent que maintenant que +vous avez payé leurs dettes et chassé Sikukuni et +Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays. +Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, +les Boers se borneraient à parler, car beaucoup +d'entre eux sont enchantés que le pays appartienne +aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils +des marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser +tous les Anglais de l'Afrique australe. Quand Shepstone +annexa le Transvaal, il fit pencher la balance +du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant +le projet de créer, dans le pays tout entier, une +grande république anti-anglaise. Si le Transvaal +reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État +Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi +ils sont en colère et pourquoi leurs instruments +soulèvent les Boers. Ils <i>veulent</i> qu'ils se battent +et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers +sont vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; +sinon les Boers payeront les frais de la guerre +et les autres se tairont. Ils sont très habiles les +<i>patriotes</i> du Cap, et savent très bien se tirer +d'affaire.»</p> + +<p>Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank +Muller se leva et alla regarder par la fenêtre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2> + +<h2>FRANK MULLER JETTE LE MASQUE</h2> + + +<p>Quelques instants après, Muller se retourna et +dit:</p> + +<p>«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, +Om Silas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Parce que je veux vous faire comprendre que +vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une +situation très dangereuse. La guerre est imminente +et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous +autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. +Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre +et vous défendez toujours les noirs que les Boers +haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la +guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos +maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont, +devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera +pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.</p> + +<p>—Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, +qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir? +Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»</p> + +<p>Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! +si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi +j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si +les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, +vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence +dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même +pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si +j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais +éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix, +Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent +comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.</p> + +<p>—Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, +répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme +droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez, +je vous répondrai.</p> + +<p>—Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je +veux <i>Bessie</i>. J'aime votre nièce et je désire l'épouser; +oui, je veux l'épouser et pour cela tous les +moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.</p> + +<p>—Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. +Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le +voudrais, comme d'un poulain ou d'un bœuf. +Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.</p> + +<p>—J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, +reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous +pas qu'elle ne veut pas entendre parler de +moi? Elle aime ce damné <i>Rooibaatje</i> Niel, que vous +avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas +un regard pour moi.</p> + +<p>—Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. +S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût, +car John Niel est un honnête homme, Frank Muller, +ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, +avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je +vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un +coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père, +la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous +étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous +avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte +que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et +maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la +Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à +haute voix votre loyalisme, vous venez me dire +que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection +et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix +de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je +vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux +flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant +la porte: «Sortez immédiatement par cette +porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en +remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, +non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux +voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée +à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. +Sortez!»</p> + +<p>Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya +de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand +il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur, +étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère +en face de la contradiction étaient le côté faible de +son caractère. Plus maître de lui, il eût été un +coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux +et ténébreux projets, médités pendant des +années, étaient souvent exposés à se voir déjoués +par ces emportements soudains et irrépressibles.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir +John et l'avait mis en garde contre lui.</p> + +<p>«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, +mais je reviendrai, n'en doutez pas, et quand je +reviendrai, ce sera avec des hommes armés de fusils. +Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si +fier, je vous tuerai, vous et votre ami l'Anglais. +J'emmènerai Bessie et elle sera trop heureuse +d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais +il ne le voudra plus, quand même elle le lui demanderait +à genoux, je vous en réponds. Nous verrons +alors ce que Dieu et la nation anglaise feront pour +vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux +chevaux, aux rochers et aux arbres; ils vous +répondront mieux que votre Dieu et votre nation +anglaise!</p> + +<p>—Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, +ou par le Dieu que vous blasphémez, je vous envoie +une balle (il saisit une carabine placée au-dessus +de la cheminée), à moins que je ne vous fasse +chasser à coups de fouet par mes Cafres.»</p> + +<p>Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. +L'obscurité était venue, mais il y avait encore de la +lumière dans le ciel, au bout de l'avenue des Gommiers, +et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette +de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. +John l'avait quittée, pour aller voir quelque +chose à la ferme et elle rentrait lentement, tout +entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le +charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses +occupations.</p> + +<p>Elle apparaissait là comme le type et le symbole +de ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux en +ce monde grossier, le cœur plein de reconnaissance +pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les +yeux brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse +et charmante, incarnation de pureté, de joie +et de grâce.</p> + +<p>Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et +leva la tête; la faible lumière frappa en plein son +visage, dont elle idéalisa la beauté émue par la +passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. +Il y avait en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, +une splendeur dont l'amour seul empreint +l'humanité, et le cœur même de l'homme sauvage +et mauvais, qui l'adorait avec toute la violence +d'une nature terrible, en fut pénétré.</p> + +<p>Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et +le regret.</p> + +<p>Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous +ceux qu'elle aimait? Ne ferait-il pas mieux de la +fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce bien une +femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? +Les natures puissantes, mais indisciplinées, +telles que celle de Frank Muller, sont généralement +superstitieuses, sans religion, et en ce moment cet +instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque +part, un juge pour punir celui qui jetterait cette +fleur dans la boue mêlée peut-être au sang des siens?</p> + +<p>Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait +à tout cela? s'il abandonnait la rébellion à elle-même? +s'il épousait une des filles de Hans Coetzee +et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride +comme pour faire tourner son cheval à gauche et, +par ce moyen, éviter Bessie; mais tout à coup le +souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit +avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? +Jamais! Il la tuerait plutôt de sa propre main! En +un clin d'œil, il mit pied à terre et se trouva face +à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.</p> + +<p>«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», +se dit Jantjé, qui rôdait autour de la maison, +en se cachant dans les hautes herbes. «Que va dire +Missie maintenant?»</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, +d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.</p> + +<p>En le regardant, la jeune fille comprit que la voix +mentait. Toutes ses passions se reflétaient sur son +visage, dont la beauté réelle ne servait qu'à rendre +cette expression plus frappante.</p> + +<p>«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», +répondit-elle, en essayant de continuer sa route, car +elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. Elle connaissait +assez son admirateur pour redouter de se trouver +seule avec lui, si loin de tout secours; personne aux +environs et la maison à trois cents mètres au moins!</p> + +<p>Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne +pouvait passer sans le repousser.</p> + +<p>«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; +vous étiez immobile tout à l'heure.</p> + +<p>—Il est temps que je rentre et que je m'occupe +du souper.</p> + +<p>—Le souper peut attendre un instant, Bessie, et +moi, je ne le puis. Je pars demain matin pour +Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de +son attitude contrainte.</p> + +<p>Il prît sa main et la garda.</p> + +<p>«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur +Muller.</p> + +<p>—Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai +à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie. +Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer; +mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai +vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je +comprends bien des choses, et si vous consentez à +m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez +une des plus grandes dames de l'Afrique australe, +quoique je sois tout simplement Frank Muller, +aujourd'hui. De grands événements se préparent +en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement +politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je +vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à +quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me +croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je +<i>veux</i> un baiser!» Et dans un paroxysme de passion, +que la résistance enflammait davantage, il jeta ses +bras robustes autour de la jeune fille et l'attira +malgré ses efforts, sur sa poitrine.</p> + +<p>Mais, à ce moment, se produisit une diversion +inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que +les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur +que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un +autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il +possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes. +Subitement le silence fut troublé par un +long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus +de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait, +puis bientôt on put distinguer le mot <i>Frank</i>. +L'effet produit sur Muller fut magique.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les +yeux; c'est la voix de ma mère!</p> + +<p>—<i>Frank</i>», gémit de nouveau la voix.</p> + +<p>Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha +Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où +venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.</p> + +<p>«<i>Frank</i>, <i>Frank</i>, <i>Frank</i>!» reprit la voix, gémissant +et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers, +jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât +vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de +tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir +sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un +cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait +cela, et l'état de sa monture fut pour lui la +preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un +bond il sauta en selle et au même instant la voix de +femme gémit: «<i>Frank</i>, tu mourras dans le sang, +comme moi, Frank!»</p> + +<p>Muller devint blême et une sueur froide inonda son +visage. C'était cependant un homme brave et hardi, +mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.</p> + +<p>«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres +paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons +dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un +éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez +lui, à dix milles de là.</p> + +<p>Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque +éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta +de tout son long au milieu du chemin poudreux, et +se roula avec délices, en proie aux transports d'une +joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui +permettait pas d'exhaler à haute voix.</p> + +<p>«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! +se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se +rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles +prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! +hi!»</p> + +<p>Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau +de bœuf qu'il avait coupé sur un infortuné animal, +mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était +heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!</p> + +<p>Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers +plantés devant la véranda; là, rassurée par les +lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut +réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux +gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y +songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était +de décider si elle parlerait de sa rencontre avec +Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la +colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John? +Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce +baiser si violemment demandé. Bessie, en personne +pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et +d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât +sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait, +comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une +branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, +s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans +sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, +se calma complètement et rentra dans la maison, +comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne +qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de +l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en +riant de son bouquet symbolique et se préparait +à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque +l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et +se trouva en face de ce charmant et sentimental +tableau.</p> + +<p>«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» +demanda le vieillard.</p> + +<p>Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter +exactement les choses? Ce fut le parti que prit John, +avec une gaucherie fort divertissante, tandis que +Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait +près de lui, la main sur son épaule.</p> + +<p>Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un +sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux +plein d'indulgence.</p> + +<p>«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, +c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh? +Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans +la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne +vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, +à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là +viennent toujours par séries. Une autre personne +m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce +coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant +ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la +belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce +que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. +C'est un mauvais homme et un homme dangereux; +ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la +corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, +vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie +reçue depuis bien des années. Il est temps de vous +marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni +pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait +et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après +cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon +consentement et en outre ma bénédiction, et vous +aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps. +Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie +assez rude que j'ai menée, je connais un peu les +femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas +une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus +charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft; +en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens +et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers +enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser +votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que +vous ne permettrez pas à John de me chasser de +votre cœur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas +d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis +douze ans.»</p> + +<p>Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de +tout son cœur.</p> + +<p>«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, +ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait +de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle +sentait comme elle parlait. Bessie avait le cœur +trop large pour que personne, en effet, pût prendre +la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2> + +<h2>JOHN, A LA RESCOUSSE!</h2> + + +<p>Les importants événements domestiques, rapportés +dans le chapitre précédent, se passaient le +7 décembre 1880, et pendant une douzaine de jours +tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque +jour, Silas Croft se montrait plus ravi du dénouement +auquel étaient arrivés nos jeunes gens, et, chaque +jour aussi, John se félicitait davantage du parti qu'il +avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait +avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes +et grâces de nature et de caractère, qu'il n'avait +pas soupçonnés jusque-là. Bessie était comme une +fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et +répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur +pénétrante était restée jusqu'alors inconnue.</p> + +<p>Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout +des femmes faites comme elle, pour aimer et être +aimées, jeunes filles, épouses et mères. Sa beauté +avait sa part de ce développement soudain; son teint +admirable prenait une nuance plus riche; ses yeux +devenaient plus expressifs et plus profonds. Elle +était en toutes choses, excepté une seule, tout ce +qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et +encore cette exception eût-elle plaidé en sa faveur, +auprès de bien des hommes; elle n'était pas douée +d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât +une dose très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, +John avait, lui, une intelligence au-dessus de la +moyenne et le goût très vif des choses intellectuelles. +En outre il appréciait fort cette supériorité chez les +femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer +à une belle jeune fille, ce n'est pas son <i>intellect</i> qui +préoccupe le plus. Ces réflexions-là ne viennent que +plus tard.</p> + +<p>Ils étaient donc très heureux et flânaient avec +joie autour de Belle-Fontaine, sans laisser troubler +leur sérénité par le grand meeting des Boers qui +devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si +souvent des bruits de rébellion, que l'on commençait +à les considérer comme faisant partie de l'état +normal des affaires.</p> + +<p>«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement +sa tête aux cheveux d'or, un matin qu'ils +étaient assis sous la véranda, «j'en ai par-dessus la +tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais +ce que tout cela signifie. C'est tout bonnement un +prétexte pour quitter leurs femmes et leurs enfants, +perdre leur temps et faire de beaux discours en +buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit +dans sa dernière lettre. Les gens de Prétoria sont +persuadés que tout cela ne signifie rien du tout et je +crois qu'ils ont parfaitement raison.</p> + +<p>—A propos, Bessie, demanda John, avez-vous +écrit à Jess pour lui annoncer nos fiançailles?</p> + +<p>—Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, +mais la lettre n'est partie qu'hier. Elle en sera contente. +Chère Jess! quand donc reviendra-t-elle? Il y +a bien assez longtemps qu'elle est partie.»</p> + +<p>John continua de fumer son cigare, sans répondre, +se demandant si Jess serait vraiment aussi contente +que cela d'apprendre la nouvelle.</p> + +<p>Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se +faufilait parmi les orangers, comme s'il désirait appeler +l'attention sur lui.</p> + +<p>«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez +de vous glisser d'arbre en arbre comme un serpent. +Qu'est-ce que vous voulez? Vos gages?»</p> + +<p>Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son +habitude, au beau milieu de l'allée, en plein soleil.</p> + +<p>«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore +dus.</p> + +<p>—Eh bien! quoi alors?</p> + +<p>—Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au +gouvernement anglais et ils ont dévoré les Rooibaatjes +près de Middelburg, à Bronker's Spruit. Joubert +les a fusillés tous avant-hier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si +stupéfait qu'il laissa tomber son cigare. «Ce doit être +un mensonge. Près de Middelburg,... avant-hier,... +c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous appris cela?</p> + +<p>—Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un +Basutu qui me l'a dit.</p> + +<p>—Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu +arriver jusqu'ici en trente-huit heures. A quoi pensez-vous +de venir me raconter pareille histoire?»</p> + +<p>Le Hottentot sourit.</p> + +<p>«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles +volent comme les oiseaux.»</p> + +<p>Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. +Malgré l'impossibilité apparente de la chose, John +était inquiet; il savait avec quelle rapidité les nouvelles +voyagent chez les Cafres; le cavalier le mieux +monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était +un peu alarmée, il se mit à la recherche de Silas +Croft, le trouva dans le jardin et lui rapporta ce +que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne savait que +croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir +des menaces de Frank Muller.</p> + +<p>«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y +est pour quelque chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; +donnez-moi votre bras, John.»</p> + +<p>Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, +ils aperçurent le gros Hans Coetzee cheminant à +l'amble, sur son petit, mais robuste poney.</p> + +<p>«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous +dira ce qu'il en est»; et il cria de sa voix de stentor: +«Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles nouvelles +apportez-vous?»</p> + +<p>Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, +lui jeta la bride sur la tête, et s'approcha d'eux.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont +mauvaises. Vous avez entendu parler du meeting à +Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y emmener; +j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au +gouvernement britannique et envoyé une proclamation +à Lanyon. On se battra, Om Silas; le sang coulera +comme de l'eau et l'on tuera les pauvres Rooibaatjes +comme des chevreuils.</p> + +<p>—Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, +qui n'entendait pas que l'on parlât de l'armée de sa +Majesté avec cette pitié dédaigneuse.</p> + +<p>Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce +qu'il dit, puis écouta très attentivement le récit de +Silas Croft, d'après la version de Jantjé.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous +disais-je? Les pauvres <i>Rooibaatjes</i> tués comme des +chevreuils et la terre couverte de sang! Et maintenant +Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer +sur ces pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai +pas! Tels efforts que je fasse, je ne pourrai pas les +manquer. Et quand nous les aurons tués, le vieux +Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, +Lanyon ne vaut guère, mais Bürgers est encore +pire.»</p> + +<p>Ce disant, le gros homme poussa un profond +gémissement, à la pensée des difficultés dans lesquelles +il allait être plongé, puis il s'éloigna par un +sentier qui conduisait au sommet de la colline, après +avoir déclaré que, vu la tournure des événements, +il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa visite à un Anglais.</p> + +<p>«<i>Ils</i> pourraient croire que je ne suis pas fidèle +<i>au pays</i>, ajouta-t-il, en manière d'explication; <i>le +pays</i> que nous avons payé de notre sang, nous +autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang, +quoique fassent ces pauvres troupeaux de <i>Rooibaatjes</i>! +Ah! ces pauvres, pauvres <i>Rooibaatjes</i>!</p> + +<p>«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, +si toutefois ils peuvent courir avec leurs grands +havresacs et la batterie de cuisine qui leur bat les +flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! +Que dit le livre saint? Mille fuiront devant la menace +d'un seul, et devant la menace de cinq, vous fuirez! +Du moins je crois que c'est là le texte. Le cher Seigneur +savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le +Livre! Il pensait aux Boers et aux pauvres <i>Rooibaatjes</i>!»</p> + +<p>Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.</p> + +<p>«Il était temps! s'écria John, car, encore un +peu, il aurait fui devant la menace d'un seul «pauvre +Rooibaatje», je vous en réponds!</p> + +<p>—John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que +vous alliez à Prétoria chercher Jess. Croyez-moi, les +Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne la faisons +pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.</p> + +<p>—Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux +pas laisser partir John.</p> + +<p>—Je regrette de vous entendre parler de la sorte, +quand votre sœur est en danger, répondit l'oncle +sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où est +Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre +chevaux gris.</p> + +<p>—Vous avez raison, cher oncle; John partira; +j'ai parlé sans réfléchir; cela m'a paru un peu dur +tout d'abord.</p> + +<p>—Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous +inquiétez pas, chère aimée; je serai de retour dans +cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent faire vingt +lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont +trop gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la +route. En outre, le chariot sera presque vide, de +sorte que je pourrai emporter un muids de grain et +cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune +Zulu Mouti; il ne s'entend guère à soigner les chevaux, +mais c'est un garçon courageux, qui ne +m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut +pas compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant +et se griserait juste au moment où l'on aurait besoin +de lui.</p> + +<p>—Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle +Silas; je vais m'occuper des chevaux et faire graisser +les roues.</p> + +<p>«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit +chez Luke; vous pourriez aller plus loin, mais la +place est bonne pour y coucher; vous y serez bien +soigné; vous pourrez repartir à trois heures du +matin, être à Heidelberg demain soir à dix heures, +et à Prétoria dans l'après-midi du jour suivant.» +Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.</p> + +<p>«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de +vous voir aller parmi ces sauvages Boers. Vous êtes +officier anglais et, s'ils le découvrent, ils vous fusilleront. +Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent +être, quand ils n'y voient pas de danger. O John! +John! je ne peux me résigner à vous laisser +partir.</p> + +<p>—Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, +pour l'amour du ciel, ne pleurez pas, car cela me +bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle ne me +pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je +ne me pardonnerais pas davantage. Personne ne +peut y aller que moi et comment laisser Jess enfermée +dans Prétoria, pendant des mois peut-être? +Quant au danger, dame! il y en a un peu, mais +c'est un risque à courir; je ne le crains pas, ou du +moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me +rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, +ma chérie, et venez m'aider à emballer ce qu'il me +faut. Dieu aidant! je reviendrai sain et sauf, avec +Jess, dans une semaine au plus.»</p> + +<p>Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très +pratique, sécha ses yeux, prit un air souriant, +malgré l'angoisse de son cœur, et se mit à préparer +avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile +au voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.</p> + +<p>Ensuite on servit un repas que John expédia en +toute hâte et à peine finissait-il, que le chariot était +à la porte; Jantjé, comme d'habitude, se tenait à la +tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le +seul bagage semblait consister en un faisceau de +zagaies et de bâtons enveloppés dans une natte +d'herbe, allait et venait d'un air placide, vêtu, malgré +la chaleur, d'une immense capote militaire.</p> + +<p>«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant +de refouler ses larmes; adieu, mon bien-aimé!</p> + +<p>—Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il +simplement, en l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère +vous revoir d'ici à huit jours.»</p> + +<p>Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues +rênes; Jantjé quitta la tête des chevaux; Mouti +cessa de bayer aux étoiles et sauta dans la voiture +avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent +le petit galop, et bientôt tout disparut dans un +nuage de poussière.</p> + +<p>Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et +maintenant que ses larmes ne pouvaient plus troubler +John, elle s'enferma chez elle, pour leur donner un +libre cours.</p> + +<p>John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait +ingénieusement les attributions de l'hôtellerie, +du magasin et de la ferme. On en rencontre +fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. +Comme ce n'était pas par le fait une véritable +hôtellerie, il fallait l'aborder avec une certaine prudence, +si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et +gens; autrement on courait le risque d'être prié de +continuer sa route. Il faut, en pareil cas, s'avancer +chapeau bas et demander l'hospitalité comme une +faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions +obséquieuses de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses +dépens. Il n'y a pas d'autocrate qui égale l'aubergiste +amphibie de l'Afrique australe. Il est tellement +maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, +allez au diable! Voilà sa réponse au voyageur +furieux.</p> + +<p>En cette circonstance, John fut assez heureux; +d'abord il connaissait les gens de l'endroit, très +polis si l'on s'approchait avec humilité; ensuite ils +étaient tous plongés dans un état de surexcitation +si peu agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver +un autre Anglais avec qui discuter les évènements. +Le bruit courait du désastre de Bronker's Spruit, de +l'investissement probable de Prétoria, de l'approche +d'un corps nombreux de Boers qui venaient prendre +possession du défilé de Laing, au delà du Drakensberg, +mais on ne savait rien de positif.</p> + +<p>«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier +de la triste figure; ce n'est pas la peine d'essayer. +Les Boers vous attraperont et vous tueront, voilà +tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille +à son sort et de retourner à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>John ne l'entendait pas ainsi.</p> + +<p>«J'essayerai toujours», répondit-il.</p> + +<p>Il avait une sorte de ténacité <i>bouledogue</i>, qui le +disposait à croire que, s'il voulait <i>bien</i> faire une +chose, il en viendrait à bout, à moins de circonstances +échappant tout à fait à son contrôle. Un sentiment +pareil mène un homme bien loin. C'est lui +qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par +exagération de législation et les effets commencent +à s'en faire sentir par une diminution de puissance. +On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! qu'on +lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités +d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? +Qu'elle s'en débarrasse! Et ainsi de suite! Mais les +Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas ainsi.</p> + +<p>L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, +mais, pour la plus grande partie, en dépit +d'eux, par les efforts indépendants d'un certain +nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber +l'individu dans le gouvernement, de limiter, +votre de détruire l'initiative et la responsabilité +individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute +chose. Le système n'est encore qu'à son début. +Quand il se sera développé, l'empire deviendra une +vaste machine sans âme, qui, un jour, se désorganisera, +puis se brisera. Le pays doit plus aux +hommes résolus, obstinés, si l'on veut, de la trempe +de John Niel, qu'il n'est disposé à le reconnaître, en +ces jours de lumière.</p> + +<p>John reprit son dangereux voyage le lendemain +matin, une heure avant le jour. Personne ne se +montrait et comme il eût été impossible de découvrir +les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, +Mouti et son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, +tâche assez difficile dans l'obscurité. La +note avait été payée la veille au soir; ils purent +donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils +n'avaient pas fait quarante pas, qu'une voix les +somma d'arrêter, John obéit et aperçut une seconde +après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait +même pas dans l'air humide et immobile, le +prophète de malheur de la veille, entièrement drapé +dans une couverture sale.</p> + +<p>Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il +convenait à un prophète, et fit une telle peur aux +chevaux, qu'ils faillirent s'emporter.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise +humeur, car il n'était pas disposé à se laisser retarder.</p> + +<p>«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le +fantôme, que je suis sûr d'avoir raison et que les +Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que vous +pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir +averti.» Puis, élevant sa lumière de manière à +ce qu'elle frappât John en plein visage, il lui adressa +du regard un tendre adieu.</p> + +<p>«Allez au diable! cria John furieux; si vous +n'aviez que cela à me dire, vous auriez mieux fait de +rester couché.» Et fouettant les chevaux de volée, +il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du +prophète s'éteignit et que le prophète lui-même +faillit rouler dans le ruisseau!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2> + +<h2>UN VOYAGE DIFFICILE</h2> + + +<p>Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants +et traînaient un poids léger, de sorte que, +malgré le mauvais état des voies qu'on appelle +routes en Afrique, John avança rapidement.</p> + +<p>Vers onze heures du matin, il arriva à la petite +ville de Standerton, sur le bord du Vaal, près de +laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en doutât, des +émotions terribles.</p> + +<p>Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de +Bronker's Spruit; il écouta les dents serrées, les yeux +en flamme, ce récit d'une trahison et d'un massacre +sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres civilisées. +On lui répéta qu'il lui serait impossible de +passer à travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée +de Prétoria de vingt lieues environ, où le +triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait +proclamé la république. De nouveau il répondit +qu'il irait jusqu'à ce qu'on l'arrêtât et repartit un +peu réconforté en apprenant que l'évêque de Prétoria, +pressé de rejoindre sa famille, avait passé +quelques heures auparavant; peut-être, en se hâtant, +pourrait-il le rattraper.</p> + +<p>Il repartit donc; les heures passaient sur la grande +plaine déserte et il ne rejoignait pas l'évêque. A +quarante milles de Standerton, il vit un chariot +arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques +renseignements de son conducteur; mais en +s'approchant, il se rendit compte, après examen, +que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce qu'il +contenait et les bœufs emmenés. Il y avait des traces +plus évidentes et plus terribles de violence. En travers +du limon, les mains encore crispées sur le manche +d'un fouet en bambou, comme s'il avait voulu +en faire usage pour se défendre, était étendu le +cadavre du conducteur, un naturel du pays. John +remarqua le calme de son visage; on eût pu croire +qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un +petit trou rond et net au milieu du front.</p> + +<p>Au coucher du soleil, John détela ses chevaux +fatigués et leur donna, à chacun, deux des bottelées +de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti veiller +sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un +petit monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait +était sauvage et triste. Partout la plaine +immense, ondulant comme une mer figée; et au +loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées +Rooi Koopies. Le ciel présentait le spectacle d'un +de ces couchers de soleil éblouissants et brûlants, +comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du +Sud. De tous côtés se pressaient, menaçants, des +nuages d'un rouge de sang. L'herbe reflétait cette +lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit que +le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang +et l'on ne peut s'étonner que John en fût impressionné, +surtout après avoir vu le cadavre du pauvre +charretier et entendu raconter le massacre de Bronker's +Spruit.</p> + +<p>Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, +il ne put s'empêcher de se demander s'il faisait son +dernier voyage et si une balle boer n'allait pas lui +révéler le mystère de la vie et de la mort.</p> + +<p>Quand les chevaux eurent terminé leur repas et +repris le mors bien malgré eux, la splendeur lugubre +du ciel s'était éteinte et la nuit s'étendait, comme +un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure embrasée. +Il y avait heureusement un brillante demi-lune, +qui bientôt éclaira la route, pendant le long +trajet qui lui restait à faire. Enfin vers onze heures +Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait +apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul +parti à prendre était de pousser droit devant lui et +d'essayer de passer.</p> + +<p>Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua +au loin un chariot, autour duquel se mouvaient des +hommes et deux lanternes. C'était sans doute l'évêque +arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, +il le vit repartir et, une seconde après, il entendit +la voix d'une sentinelle et vit luire le canon d'un +fusil.</p> + +<p>«Qui va là? demanda la voix.</p> + +<p>—Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne +fût rien moins que gai.</p> + +<p>Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un +homme qui s'approcha en bâillant et dit quelque +chose en hollandais. L'oreille tendue, John saisit +ces mots: «de la suite de l'évêque».</p> + +<p>Ceci lui suggéra une idée.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel +arrivant, d'une voix rude. Et il leva sa lanterne +pour bien voir Niel.</p> + +<p>«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit +celui-ci, s'efforçant d'assumer l'aspect pacifique d'un +membre du clergé», et je désire le suivre à Prétoria.»</p> + +<p>L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement +Niel portait un vêtement sombre et un +chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical, celui-là +même que Frank Muller avait troué d'une balle.</p> + +<p>«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; +regardez; il est habillé comme un vieux corbeau. +Que disait le laissez-passer de Om Krüger? Est-ce +un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? +C'était un seul, je crois?</p> + +<p>—Non; deux, il me semble.»</p> + +<p>Le brave homme ne voulait pas avouer à son +compagnon qu'il ne savait pas lire. «Oui, maintenant +que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»</p> + +<p>L'autre se gratta la tête.</p> + +<p>«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om +Krüger et de le lui demander?</p> + +<p>—Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic +quand on le réveille.</p> + +<p>—Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à +demain.</p> + +<p>—Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, +dit John, de sa voix la plus douce. On a besoin de +moi à Prétoria, pour prêcher la parole du Seigneur +et veiller près des blessés et des mourants.</p> + +<p>—Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. +Ce sera comme pour les «Rooibaatjes» à +Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!</p> + +<p>—Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? +demanda la sentinelle.</p> + +<p>—Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre +au quartier général et j'ai envie de dormir, répliqua +l'autre en bâillant.</p> + +<p>—Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez +raison et que le laissez-passer disait deux chariots. +En route, damné Anglais!»</p> + +<p>John n'en demanda pas davantage; il donna un +vigoureux coup de fouet aux chevaux.</p> + +<p>«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme +à la lanterne, tandis que le chariot s'éloignait. Je +ne suis pas bien sûr que ce fût un révérend, après +tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»</p> + +<p>Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, +n'encouragea pas cette idée à laquelle l'autre renonça.</p> + +<p>Quand, le lendemain matin, le commandant Frank +Muller, averti du départ du capitaine Niel avec le +chariot du Cap et les quatre chevaux gris, apprit +qu'un véhicule répondant à cette description avait +passé librement au milieu de la nuit, il fut d'une +humeur plus facile à imaginer qu'à dépeindre.</p> + +<p>Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale +et les envoya travailler aux fortifications pour +<i>le reste de la guerre</i>.</p> + +<p>Heureusement pour John, malgré cette halte de +quelques minutes, il put rejoindre l'évêque. Par un +hasard providentiel, <i>Sa Grandeur</i> avait été arrêtée +sur la route, par la rupture d'un trait; autrement +son soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé +les rues montueuses de Heidelberg, cette nuit-là. +Toute la ville était encombrée de chariots boers, où +dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas +de véhicules et de tentes, John distingua la drapeau +du Transvaal flottant à la brise de nuit, blasonné +aux armes symboliques du pays: un chariot attelé +de bœufs et gardé par un Boer armé; c'était sans +doute le quartier général du Triumvirat. Une fois, +le chariot qui précédait celui de Niel, fut arrêté +par une sentinelle et repartit après l'échange de +quelques paroles, comme celui de notre héros.</p> + +<p>Ce fut une tâche ardue que cette traversée de +Heidelberg et pleine de terreurs pour Niel, qui s'attendait +sans cesse à être pris et envoyé ignominieusement +en prison. En outre les chevaux épuisés +faisaient des efforts désespérés pour s'arrêter à +chaque maison. Ils avaient enfin traversé la petite +ville, quand une fois encore ils furent retenus; de +nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais +cette fois John fut moins heureux.</p> + +<p>«Le laissez-passer disait <i>un</i> chariot, dit une +voix.</p> + +<p>—Oui, oui; <i>un</i> chariot», appuya une autre voix.</p> + +<p>John reprit son air clérical pour conter ingénument +sa petite histoire, mais ni l'une ni l'autre des +deux sentinelles ne parlait un mot d'anglais; elles +se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante +mètres environ, afin de chercher un interprète.</p> + +<p>«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu +Mouti.</p> + +<p>John suivit le conseil et fouetta les chevaux, +tandis que Mouti, penché sur le tablier, frappait les +deux premiers avec une lourde cravache. L'attelage, +lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, +quand les sentinelles se rendirent compte de ce qui +se passait. Alors elles se mirent à courir en criant, +mais le chariot se perdit bientôt dans l'ombre.</p> + +<p>Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les +chevaux, ils ne purent rejoindre le premier chariot, +dont l'attelage était plus frais. A minuit la lune disparut +et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti +fut même obligé de descendre plusieurs fois et de +conduire par la bride les pauvres bêtes, dont l'une +tombait de temps en temps et qu'il fallait battre +cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le +chariot faillit verser; une autre fois, rouler dans un +précipice.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, John reconnut que +les chevaux étaient absolument à bout de forces. +Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze milles +de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et +leur donna autant de fourrage qu'ils en purent +manger. L'un d'eux se coucha et refusa la nourriture, +signe certain d'épuisement; un second mangea +couché, les deux autres prirent leur repas comme +à l'ordinaire. Alors il fallut attendre l'aurore. Mouti +dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout ce qu'il put +faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé, +de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie +et de s'asseoir ensuite, son fusil entre les jambes.</p> + +<p>Enfin le jour parut et de nouveau il donna la +provende aux chevaux. Une autre difficulté se produisit. +Le cheval qui avait refusé de manger, était +évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer +le mode d'attelage, mettre un cheval en arbalète et +attacher le malade à l'arrière du chariot. Puis on se +remit en route.</p> + +<p>A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge +située à vingt milles de Prétoria; il n'y restait +que deux chats et un chien errant. Les habitants +avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux +à l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui +restait, avant de repartir pour la dernière étape. Le +chemin était affreux et Niel savait que le pays +devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse +chance de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut +quatre heures pour faire ces vingt milles et, au +sommet d'une montée d'où l'on descendait dans +Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la +crête d'une colline rocheuse, à six cents mètres +environ de l'endroit où il se trouvait. Il crut d'abord +qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis +et mirent pied à terre.</p> + +<p>Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, +il vit un petit nuage de fumée blanche, puis un +second et, un instant après, deux balles sifflèrent +successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre +sous le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient +sur lui.</p> + +<p>Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux +au galop et se déroba derrière un accident de +terrain, avant que l'ennemi pût recharger. Après cela +il ne vit plus rien.</p> + +<p>John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la +plus jolie ville de l'Afrique australe, avec ses maisons +blanches et rouges, ses grands bouquets d'arbres, +ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes +plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait +encore tout cela, et John rendit grâces à Dieu. +Il se savait en sûreté désormais; aussi permit-il à +ses chevaux fatigués de descendre lentement et de +traverser au pas, la petite plaine qui le séparait +encore de la ville. A sa gauche étaient la prison et +la caserne, autour desquelles se trouvaient rassemblés +des centaines de chariots et de tentes. Il se +dirigea de ce côté. Évidemment les habitants avaient +abandonné la ville et campaient. Lorsqu'il ne fut +plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers +suivi d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, +s'avança au-devant de lui.</p> + +<p>«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais +ne laissait aucun doute.</p> + +<p>«Un ami, bien content de vous voir», répondit +John, avec la satisfaction d'un homme à qui l'on +vient d'enlever un poids écrasant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2> + +<h2>PRÉTORIA</h2> + + +<p>Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien +gaiement à Prétoria, même avant la déclaration de +guerre. Tous ceux qui ont fait un grand effort moral +et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, +ont ressenti la réaction qui se produit aussi certainement +que la nuit succède au jour. On est fort +pour renoncer à la passion et chanter son chant +d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on +se trouve seul dans les ténèbres. Tout d'abord le +souvenir vous soutient, puis il s'affaiblit; «on ne +voit que la nuit, n'entend que le silence», et l'épreuve +est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi +sa prison, et qu'on s'y est enfermé.</p> + +<p>Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle +le savait. Ce qu'elle avait fait n'était pas absolument +inéluctable; elle avait agi d'après sa propre +volonté et assez naturellement elle le regrettait +quelquefois. L'abnégation est un ange au visage +austère, avec lequel il faut lutter longtemps, pour +qu'il consente à murmurer doucement des paroles +de consolation. C'est là une de ces choses que le +temps nous révèle plus tard, quand il lui plaît; le +moment n'était pas encore venu pour Jess. Extérieurement +elle ne laissait rien voir de la souffrance qui +lui rongeait le cœur; elle était pâle et silencieuse, +il est vrai, mais ne l'avait-elle pas toujours été? +Seulement elle avait renoncé à la musique et au +chant.</p> + +<p>Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement +pour la pauvre fille qui, en apparence, vivait comme +tout le monde à Prétoria. Le jour vint où elle pensa +qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage +son séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. +Elle redoutait ce retour; elle priait ardemment +pour être «délivrée de la tentation». Elle ignorait +presque complètement ce qui se passait chez elle. +Bessie et son oncle lui écrivaient, sans lui dire ce +qu'elle désirait le plus savoir. Les lettres de Bessie +étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que faisait +le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. +Néanmoins sa réticence en disait plus à l'esprit +observateur de sa sœur, que ses paroles mêmes. +Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien +n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que +tout cela signifiait pour elle et, de temps à autre, +elle se laissait entraîner à une explosion de jalousie +dont un témoin eût été péniblement affecté.</p> + +<p>Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester +pour les fêtes, qu'elle avait consenti à ne rentrer à +Belle-Fontaine que pour le jour de l'an. Bien qu'on +parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop +préoccupée de ses propres affaires, pour prêter +grande attention à ces propos. Du reste l'opinion publique +demeurait assez calme; on était habitué depuis +longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, +s'en étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le +18 décembre, se répandit la nouvelle que la république +venait d'être proclamée!</p> + +<p>La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de +camper et Jess, malgré son vif désir de retourner à la +ferme, n'en vit plus la possibilité. Deux jours après, +un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94<sup>e</sup> régiment +caché sous ses habits, entra en boitant dans +Prétoria. Il avait vu le massacre de Bronker's Spruit; +le récit qu'il en faisait, glaçait le sang dans les veines.</p> + +<p>La confusion devint indescriptible; la loi martiale +fut proclamée; la ville fut abandonnée; les habitants +reçurent l'ordre d'aller camper sur la colline qui +la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, +malades, tous se réfugièrent sous la protection de +la forteresse, n'ayant que des tentes, des chariots et +des hangars pour abris. Jess fut obligée de partager +un chariot avec son amie, la mère et la sœur de celle-ci, +et n'y trouva que bien juste une place pour se +coucher. Quant à dormir au milieu des bruits du +camp, il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, +qu'elle reçut par la malle (la dernière qui +devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle +Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna +du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où +elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un +bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet. +Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait +suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au +bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse +la brûlassent comme un fer rouge.</p> + +<p>Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! +elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle +n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire, +elle devait s'en réjouir et, pendant quelques +instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa +sœur; elle aimait tant Bessie!</p> + +<p>Et pourtant elle en voulait à John, comme on en +veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi +était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi! +Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec +Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers +prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait +une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que +ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever +une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement +impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait +dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait +de se faire une place parmi ses contemporains. +Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant +qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant +plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles. +Elle ne resterait pas à la ferme après le +mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue +et même, si c'était possible, elle ne retournerait +pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne <i>le</i> +verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait +elle rencontré?</p> + +<p>Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti +bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais +elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle +désirait être seule le plus longtemps possible. Elle +marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle +aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier, +et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître +aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché +derrière le chariot. Des hommes marchaient à +côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait +pour laisser passer la petite troupe, quand tout +à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et +le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle +venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa +une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se +laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition +quelque chose de surnaturel, qui semblait se +produire pour lui prouver son impuissance en face +du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée +l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était +simplement un instrument aux mains d'une puissance +supérieure, dont sa passion accomplissait la +volonté et pour laquelle sa destinée individuelle +importait fort peu. C'était un raisonnement insensé, +une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que +les circonstances leur donnaient une apparence de +vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme +du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne, +pas même par saint Paul. Comment décider +que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle +fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher +la question.</p> + +<p>La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en +levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres +qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme +de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient, +puis à Mouti, qui continua sa route avec la +voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers +la jeune fille.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin +je vous retrouve et en sûreté!</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque +avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon +oncle?</p> + +<p>—Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi +parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener +avant que Prétoria fût assiégée.</p> + +<p>—Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu +croire que nous retournerions à Belle-Fontaine? +Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.</p> + +<p>—C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce +n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.</p> + +<p>—C'en est un très grand au contraire», répliqua +Jess, en frappant du pied; et tout à coup elle fondit +en larmes.</p> + +<p>John était trop simple et trop droit, pour attribuer +ce chagrin à autre chose que l'inquiétude causée +par les circonstances et la perspective d'une longue +captivité dans une ville qui pouvait être prise <i>vi et +armis</i>. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception +après son long et périlleux voyage, et vraiment +il en avait bien le droit.</p> + +<p>«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce +me semble, me parler un peu plus amicalement, eu +égard à..., à bien des choses. Voyons, ne pleurez +plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où +nous retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce +n'est pas sans peine que je suis arrivé ici, je vous +en réponds.»</p> + +<p>Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie +d'orage était passée.</p> + +<p>«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi +tout cela.»</p> + +<p>Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait +les principaux incidents de son voyage et, quand il +eut fini, elle lui dit d'un ton tout différent:</p> + +<p>«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie +pour moi! Seulement je ne conçois pas qu'à vous +tous, vous n'ayez pas vu que ce serait complètement +inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien +triste pour vous et pour Bessie.</p> + +<p>—Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? +dit-il.</p> + +<p>—Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ +deux heures; le vous félicite tous deux. Vous aurez +la plus charmante et la plus jolie femme de la +contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont +toute femme pourrait être fière.»</p> + +<p>Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, +d'un petit air de dignité gracieuse, tout à +fait séduisant.</p> + +<p>«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis +un heureux homme.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du +chariot et lui trouver une place dans ce misérable +camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la +voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux, +avait placée près de celle de Mme Neville, et la première +personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même. +C'était une bonne et maternelle personne, +habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un +incident comme celui qui se produisait en ce moment.</p> + +<p>«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt +que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un +homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de +ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins +étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé +avec un nerf de bœuf. Ce n'est pas que votre venue +serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici +avant que l'armée de secours du général Colley +arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess +pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça! +Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la +placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement +convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on +n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur. +Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je +l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. +Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»</p> + +<p>Quand John revint une demi-heure après, il vit +avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et +surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak, +qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du +chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas +improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville +bavardait à son aise.</p> + +<p>«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous +étiez fiancé à sa sœur. Je vous félicite. Un homme a +besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci. +Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur +six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de +se marier. C'est une économie ici et les enfants sont +une bénédiction, selon le vœu de la nature, au lieu +d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les +pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne +la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence +de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez +être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin +d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»</p> + +<p>Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller +demander aux religieuses du couvent de lui donner +asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre +parler.</p> + +<p>«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du +moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous +envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc! +Les religieuses auront bien assez à faire pour leur +propre compte.»</p> + +<p>Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne +disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait +tout à fait convenable.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h2> + +<h2>LE 12 FÉVRIER</h2> + + +<p>John s'habitua vite à l'existence du camp, moins +désagréable en somme qu'on aurait pu le croire, +car les ennuis en étaient un peu compensés par le +charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans +l'armée anglaise, il préféra, voyant que ses services +en cette qualité n'étaient pas indispensables, s'engager +comme volontaire dans la compagnie des carabiniers +de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, +que lui octroya le commandant des troupes. Il était +actif et ses devoirs militaires lui donnaient une occupation +très suffisante. Le soir, quand il revenait au +chariot près duquel il couchait, afin de protéger +Jess en cas de danger, il la trouvait toujours prête +à le bien recevoir et à lui donner tout le confort que +permettaient les circonstances. Peu à peu, ils trouvèrent +plus commode de faire leur petit ménage en +dehors de celui de leurs amis, et de prendre leurs +repas sur une petite table confectionnée au moyen +d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un jeune +ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune +de miel! Tout cela n'était pas parfaitement commode +et pourtant ne manquait pas d'un certain +charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien +connaître, était, pour un homme tel que John Niel, +la plus délicieuse compagnie qu'il pût imaginer. +Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné +toute la richesse et l'originalité de son intelligence, +et encore moins à quel point elle pouvait être spirituelle, +quand elle le voulait. Il y avait en elle une +véritable veine humoristique et le plaisir qu'éprouvait +John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il +s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. +Personne, parmi les parents et les amis de +Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce côté +d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de +quelque temps. Jess devenait belle! Maigre et plus +pâle que jamais, à l'arrivée du capitaine, elle était, +un mois après, positivement rondelette et elle y +gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée +se jouait capricieusement sur son visage pâle, et +ses beaux yeux devenaient encore plus beaux et +plus profonds.</p> + +<p>«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria +Mme Neville, un jour qu'elle regardait Jess gravement +occupée à faire griller une côtelette; «la pauvre +petite créature chétive est aujourd'hui réellement +belle. Et cela, au milieu d'une existence qui me réduit +à l'état d'ombre et qui a déjà tué à moitié ma +pauvre chère fille.</p> + +<p>—C'est peut-être l'effet du grand air», répondit +John, qui, dans sa simplicité, ne songeait pas un instant +que le remède merveilleux agissant sur Jess, +pouvait être le bonheur.</p> + +<p>Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout +d'abord il y avait eu lutte, puis apaisement et enfin +une idée lui était venue.</p> + +<p>Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de +John, pendant qu'elle le pouvait? Il avait été jeté +sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle n'avait +aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui, +parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune +personne qui se trouvait être la sœur de celle qu'il +allait épouser; pas autre chose. Pourquoi ne cueillerait-elle +pas les roses qui s'offraient à elle? Elle +oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui +peut troubler les sens et faire tourner la tête. Elle +se donna donc libre carrière et fut, pendant quelques +semaines, plus près de connaître le vrai bonheur, +qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse +que l'amour d'une femme, dans sa force et sa +simplicité! Comme il idéalise les choses les plus +banales de la vie et met de la joie dans les services +les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle +se réjouit de s'abaisser devant son idole. Peu de +femmes savent aimer comme Jess, et, quand elles +aiment, elles commettent généralement quelque +fatale erreur, grâce à laquelle leur trésor d'affection +gaspillé devient une cause de honte ou de douleur, +pour elles-mêmes et pour d'autres.</p> + +<p>Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, +lorsque John eut, à son tour, une idée magnifique. +A un quart de mille environ du camp, s'élevait une +petite maisonnette, appelée par plaisanterie: <i>le Palais</i>. +Elle était abandonnée comme les autres et le +maître en était même absent. Un jour, en se promenant, +John et Jess traversèrent le petit pont jeté +sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. +Par une allée bordée des deux côtés de +jeunes gommiers, ils arrivèrent au cottage couvert +en zinc; il n'y avait que deux pièces: une +chambre à coucher et un salon assez grand, où se +trouvaient encore une table et quelques chaises; +derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie. Ils +entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.</p> + +<p>Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée +verdoyante, bornée en face et sur la droite par des +collines boisées. Ce jardin, planté de vignes chargées +pour le moment de raisins mûrissants, était +entouré d'une belle haie de rosiers du Bengale en +pleine floraison; près de l'habitation était une corbeille +de roses doubles, d'une beauté et d'une richesse +inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux +petit endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation +du camp; ils y restèrent longtemps, causant +beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft et un +peu de Bessie.</p> + +<p>«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement +appuyée, les deux mains derrière la tête, et embrassant +d'un regard le paisible paysage.</p> + +<p>«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si +nous établissions notre quartier général ici, pendant +le jour, bien entendu? Nous pourrions nous y installer +pour nos repas; nous y serions parfaitement +en sûreté, car ces braves Boers n'essayeront jamais +de prendre la ville d'assaut, j'en réponds.»</p> + +<p>Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un +arrangement charmant, de sorte que, dès le lendemain, +elle mit le petit cottage en aussi bon état que +le permettaient les circonstances et se transforma +en maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi +plus que jamais rapprochés l'un de l'autre. Le siège +traînait en longueur; aucune nouvelle n'arrivait du +dehors, mais les habitants, persuadés que Colley +venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu +et s'amusaient à faire des paris au sujet de l'arrivée +des troupes. De temps en temps, une sortie avait +lieu; généralement sans résultat. John sortait naturellement +avec les autres et alors Jess endurait des +tourments d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les +cacher! Toutefois rien de fâcheux n'arriva et les +choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12 février. +Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la +Maison-Rouge, occupé par les Boers.</p> + +<p>Le détachement, formé de troupes régulières et +de volontaires, quitta Prétoria avant le point du jour. +John en faisait partie. Il fut très surpris en s'approchant +du chariot où couchait Jess, pour chercher un +objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, +assise sur une malle, malgré la rosée de la nuit, +tenant en main une tasse de café brûlant, qu'elle +avait préparée pour lui.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. +Je vous défends de vous lever au milieu de la +nuit pour me faire du café.</p> + +<p>—Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec +calme; je ne me suis pas couchée.</p> + +<p>—C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant +son café avec satisfaction, tandis qu'assise sur +sa malle, elle le regardait.</p> + +<p>«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la +tête; vous serez traversée par la rosée de la nuit. +Tenez, vos cheveux sont tout mouillés.»</p> + +<p>Alors elle parla.</p> + +<p>«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John +maintenant, je voudrais que vous fissiez quelque +chose pour moi: voulez-vous me le promettre?</p> + +<p>—Que c'est bien d'une femme, de demander une +promesse avant de dire de quoi il s'agit!</p> + +<p>—C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.</p> + +<p>—Eh bien! que demandez-vous, Jess?</p> + +<p>—Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez +que vous pouvez facilement en être dispensé, si cela +vous convient.»</p> + +<p>Il se mit à rire et répondit:</p> + +<p>«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de +moi, si j'ai peur que quelque chose ne vous arrive.</p> + +<p>—Dame! répliqua John par manière de consolation, +toute balle a son billet de logement et je n'y +peux rien.» Jess insista.</p> + +<p>«Pensez à Bessie, dit-elle.</p> + +<p>—Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, +à quoi bon essayer de m'ôter tout mon courage? +Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je ne +tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de +Bessie; donc calmez-vous et laissez-moi partir.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle +tranquillement, et je n'aurais pas aimé vous +entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu me +taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui +tendit une main qu'il serra; puis il partit.</p> + +<p>«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en +marchant avec la troupe, dans le brouillard blanc +de l'aube. Elle pense probablement que je vais à la +mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle +la chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, +mais j'imagine qu'elle se consolerait. Quant à Jess, +si elle venait un jour à perdre son fiancé, je ne crois +pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément +la différence entre les deux sœurs: l'une est +tout fleur, et l'autre est tout racine.»</p> + +<p>Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, +ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui, puis sa pensée +revint à Jess; quelle charmante compagnie que la +sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et +dans le secret de son cœur, il espéra qu'elle resterait +près d'eux, quand ils seraient mariés. Sans s'en +rendre compte et très innocemment, ils en étaient +arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se +deviennent réciproquement tout à fait nécessaires +dans leur vie quotidienne. Il ne savait pas encore +quelle place tenait, dans ses pensées habituelles, +cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point +son individualité absorbait la sienne propre. Il savait +seulement qu'elle avait le don de le rendre parfaitement +heureux en sa société. Quand il lui parlait, +ou même quand il restait silencieux auprès +d'elle, il se sentait envahi par une sensation de +repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée +auprès d'une autre femme.</p> + +<p>C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu +par la nature la plus faible à la nature la plus forte, +mais il y avait quelque chose de plus; il y avait l'influence +de cette entière sympathie, de cet accord +parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection +la plus élevée. Quand ils s'unissent à la passion +proprement dite, ce qui est assez rare, car ils +se rencontrent plutôt dans les relations d'individus +du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque +chose de plus qu'humain, et l'amour fondé sur cette +sympathie, qu'il existe entre une mère et son fils, +entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré +leur désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt +jamais.</p> + +<p>Les réflexions de John furent assez promptement +interrompues par la nécessité de revenir aux détails +pratiques et désagréables de la situation.</p> + +<p>Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté +de lui, et lui-même fut atteint par une balle qui passa +entre sa selle et sa cuisse. Nous n'avons pas à entrer +ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu +glorieuse pour les armes anglaises, que presque +tous les combats de cette malheureuse guerre, pendant +laquelle la défense de quelques villes fut seule +de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue +du combat fut désastreuse et quelques heures +après son départ du camp, John revenait, ayant pris +en croupe un homme grièvement blessé (car l'ambulance +était tombée aux mains des Boers). Pendant +ce temps, des rapports exagérés circulaient parmi +la population et, entre autres choses, on racontait +que le capitaine Niel avait été tué. Un homme affirma +l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.</p> + +<p>Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée +pour en faire part à Jess.</p> + +<p>Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, +s'était rendue à la petite maison qu'elle habitait pendant +la journée. D'abord elle voulut travailler et ne +put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait +apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses +yeux ne suivaient pas les lignes, et ses oreilles entendaient +anxieusement le bruit sourd du canon répercuté +par les collines. Elle ne pouvait échapper au +pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. +La plupart des gens doués d'imagination ont souffert +de ce mal et en ont reconnu la folie, mais cette +fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut +que d'une ligne que John fût tué.</p> + +<p>Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit +la route du «Palais» sans pouvoir retenir ses larmes, +car la bonne dame s'était fort attachée au +capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière +de l'ouïe qui accompagne souvent la surexcitation +nerveuse, entendit le léger bruit de la petite grille +qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt +à l'angle de la maison pour voir qui entrait.</p> + +<p>Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes +de son amie, lui suffit. Elle comprit ce qu'on allait +lui dire et saisit un des jeunes gommiers qui bordaient +l'allée, afin de ne pas tomber.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il +mort?</p> + +<p>—Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», +dit-on.</p> + +<p>Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune +arbre; il lui semblait qu'elle allait mourir aussi et +elle l'espérait. Ses yeux égarés se portèrent du +visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. +Devant la grille «du Palais» passait un chemin qui +se trouvait être le plus court pour revenir du lieu du +combat, et par ce chemin, s'avançaient quatre Cafres +portant quelque chose sur une civière que suivaient +quatre carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le +visage du corps étendu sur la civière, mais on voyait +les jambes bottées, éperonnées et dont les pieds +tombaient écartés, de cette manière flasque dont +la signification n'est que trop claire.</p> + +<p>«Regardez, dit Jess, en étendant la main.</p> + +<p>—Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! +s'écria Mme Neville; on l'apporte ici pour l'ensevelir.»</p> + +<p>Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et +l'arbre cédant sous son poids, elle s'inclina avec +lui; puis il se brisa et, avec un petit cri, elle tomba +sans connaissance, au moment où le cadavre passait +devant elle.</p> + +<p>Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait +courir le bruit de sa mort, et craignant qu'il ne +parvînt aux oreilles de Jess, arriva au galop, mit +pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit +et s'avança en boitant dans l'allée.</p> + +<p>«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa +vue; nous vous croyions mort!</p> + +<p>—Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», +répondit-il sévèrement, les yeux fixés sur le visage +mortellement pâle de Jess; «vous auriez pu attendre +d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné un +coup!»</p> + +<p>John se baissa, passa ses bras sous le corps de la +jeune fille, la souleva, non sans peine, la porta, toujours +boitant, dans la maison, où il la déposa sur +un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son +mieux pour la ranimer; mais son évanouissement +était si profond, que leurs efforts restèrent infructueux; +alors Mme Neville, effrayée, courut au camp +chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de +lui frictionner les mains et de lui asperger le visage +d'eau froide.</p> + +<p>La bonne dame n'était partie que depuis trois ou +quatre minutes, lorsque tout à coup Jess ouvrit les +yeux et crut, en apercevant John, qu'elle allait s'évanouir +de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes +blêmes et elle fut saisie d'un tremblement convulsif +qui la secoua des pieds à la tête.</p> + +<p>«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du +ciel! Vous me faites peur!</p> + +<p>—Je croyais que vous étiez..., je croyais que +vous....» Elle ne put achever, éclata en sanglots et +tomba sur la poitrine de John, qui sentit sur son +visage, la caresse de ses boucles brunes.</p> + +<p>Comment ne pas être ému? John n'était qu'un +homme, et la vue de cette femme étrange, à laquelle +il s'attachait davantage chaque jour, plongée dans +une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas +douter, lui remuer le cœur profondément. Une corde +vibra en lui, dont il ne se rendit pas compte tout +d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même +temps. Que signifiait-elle?</p> + +<p>«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; +cela me fait trop de mal.»</p> + +<p>Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée +d'une main sur la table. Elle le regardait. +Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un lis +couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait +une flamme que jamais John n'avait vue dans des +yeux de femme. Elle ne dit rien, mais sa physionomie +était plus éloquente que toutes les paroles du +monde, car les traits peuvent parfois traduire une +pensée dans un langage à eux, plus subtil que tous +ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la poitrine +soulevée par l'émotion, comme les flots par la +tempête, incarnation vivante de l'amour le plus +profond qu'une femme pût ressentir. Soudain quelque +chose sembla passer devant ses yeux et l'aveugler; +une puissance supérieure s'empara d'elle, +absorbant tous ses doutes et toutes ses craintes; +elle céda à une force qui, tout en faisant partie +d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, +son amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa +force. Elle savait, elle avait toujours su qu'elle pourrait +dompter Niel, si elle le voulait. Comment le +savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et, maintenant, +cédant à une impulsion irrésistible, <i>elle voulut</i>.</p> + +<p>Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur +John. Il balbutia:</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»</p> + +<p>Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme +qu'une puissance invincible le dominait. Tout disparut +devant l'intensité surhumaine de ce regard +qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, +tout fut oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme +et il comprit qu'il aimait cette femme, comme jamais +il n'avait aimé créature vivante. Si fort qu'il fût, il +trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix +étranglée, il murmura:</p> + +<p>«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»</p> + +<p>Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. +Elle levait son visage vers lui, quand, tout à coup, +elle s'arrêta et, posant une main sur la poitrine de +John:</p> + +<p>«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser +Bessie.»</p> + +<p>Accablé de honte et de douleur, le capitaine se +détourna et sortit en trébuchant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h2> + +<h2>ET APRÈS?</h2> + + +<p>Devant la porte du <i>Palais</i> et près d'une corbeille +de fleurs quelque peu envahie par les mauvaises +herbes, se trouvait une chaise en bois, dépourvue +de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil +de la petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir +comme Jess. C'était l'effet de la fatigue, de la +perte de son sang et des fortes émotions qu'il venait +de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt +aperçut Mme Neville qui revenait, une bouteille +d'eau-de-vie à la main.</p> + +<p>«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je +ne bois pas un verre de cette eau-de-vie, je vais +rouler à bas de mon siège, c'est certain.»</p> + +<p>«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.</p> + +<p>—Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»</p> + +<p>Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu +pour nous deux qu'elle ne revînt pas du tout.»</p> + +<p>«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» +s'écria Mme Neville, en s'éventant avec son chapeau. +«Si vous saviez dans quel état on est au camp! Les +volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires +qui les ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, +quand je leur ai dit que vous n'étiez pas mort. Mais, +bonté du ciel! votre botte est pleine de sang! vous +êtes blessé après tout.</p> + +<p>—Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu +d'eau-de-vie?» dit John, d'une voix faible.</p> + +<p>Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long +du chemin, remplit à moitié le verre qu'elle tenait et +ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. John but et se +sentit mieux.</p> + +<p>«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! +reprit Mme Neville. Si vous aviez vu cette petite +s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit qu'on vous +croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; +si cette jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en +est pas loin. Une jeune fille ne tombe pas comme +ça pour le premier venu. Pardonnez à une vieille +femme de vous parler franchement. C'est une fille +étrange que Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de +l'intelligence, et si vous n'y prenez pas garde, vous +vous trouverez dans une situation fort embarrassante, +vu que vous allez épouser sa sœur. Jess n'est +pas capable d'avoir une petite «flirtation» pour +passer le temps, vous pouvez m'en croire.» Elle secoua +la tête d'un air solennel, comme si elle soupçonnait +le capitaine de jouer avec le jeune cœur de +sa future belle-sœur et, sans attendre un mot de +réponse, rentra dans la maison.</p> + +<p>Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; +que pouvait-il faire de plus? La situation +ne lui laissait aucun doute et si jamais homme +eut honte de lui-même, ce fut John Niel en ce +moment.</p> + +<p>Profondément honorable, il souffrait cruellement +de penser qu'il avait agi contrairement à l'honneur.</p> + +<p>Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait +et d'autant plus coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! +Il s'était senti comme submergé par une vague +immense, pendant qu'elle était debout devant lui, +les yeux fixés sur les siens, réduisant à néant son +affection pour Bessie, à qui l'unissaient les liens +sacrés de l'honneur.</p> + +<p>Quelle chose étrange et merveilleuse que cette +passion sortie tout armée de son âme, pour en +chasser tout ce qui n'était pas elle! Et malheureusement +il le sentait; c'était une passion aussi durable +que puissante.</p> + +<p>Il se maudissait avec honte et colère, tout en +essayant de reprendre son équilibre physique et en +nouant un mouchoir aussi serré que possible autour +de sa blessure.</p> + +<p>Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas +attendu plus longtemps, afin de se bien assurer de +sa préférence pour l'une des deux sœurs? Pourquoi +Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la +tentation, auprès de sa sœur si jolie? Il était sûr +maintenant que Jess l'avait aimé tout de suite.</p> + +<p>Quelle situation désolante! Une seule chose lui +paraissait certaine: il n'irait pas plus loin et ne +romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était plus +consolant ni pour lui, ni pour Jess!</p> + +<p>Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, +de sa blessure glissa et le sang se mit à couler en +telle abondance, qu'il fut bien forcé de rentrer en +boitant, pour demander du secours.</p> + +<p>Jess, en apparence remise de son agitation, parlait +à Mme Neville, qui s'efforçait de lui faire boire +un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle aperçut le +visage livide de John et la traînée de sang qu'il +laissait derrière lui, elle s'écria en saisissant son +chapeau:</p> + +<p>«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la +petite chambre; je cours chercher le docteur.»</p> + +<p>Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, +avec l'aide de Mme Neville, mais, longtemps avant +l'arrivée du médecin, il avait, à son tour, et à la +grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait +en vain d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement +connaissance. Le médecin, après avoir examiné +la plaie, déclara que la balle avait frôlé l'enveloppe +d'une des artères de la cuisse, sans la couper, +mais que, depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il +était maintenant nécessaire de la rattacher. Avec +l'aide du chloroforme, l'opération réussit. L'opérateur +fit observer cependant que beaucoup de sang +avait été perdu.</p> + +<p>Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on +pouvait transporter John à l'hôpital; le docteur s'y +opposa formellement, disant que Jess devait rester +pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme +d'un soldat pour la seconder.</p> + +<p>Aux objections de Mme Neville, il répondit que, +pendant le transport, le bandage de soie pourrait +glisser et le blessé avoir une hémorragie mortelle.</p> + +<p>Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt +à faire les préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait +de nouveau; elle acceptait avec joie une +situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.</p> + +<p>Une heure après, au moment où John se remettait +des effets pénibles du chloroforme, la femme du +soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle était, +non seulement d'une nature grossière, mais ignorante +et sans soin et qu'elle ne pourrait guère remplir +que la partie la plus infime de la tâche. Quand +John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée +vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, +il poussa un gémissement sourd et se rendormit, +mais Jess ne dormit pas. Elle resta assise là toute la +nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint +éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il +dormait toujours et, comme la nuit était très chaude, +elle n'avait laissé qu'un drap sur lui. Avant d'aller +prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui +jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le +drap se teindre de sang.</p> + +<p>L'artère s'était rouverte!...</p> + +<p>Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, +elle éveilla aussitôt son malade, qui aurait sans +doute passé paisiblement de son sommeil actuel à +un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur +mieux pour arrêter ce flux mortel; Jess noua son +mouchoir autour de la jambe et le serra au moyen +d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur +l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient +qu'à demi et Jess commençait à croire qu'il +allait mourir dans ses bras. Quelle torture de voir +ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler +avec le sang!</p> + +<p>«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, +Jess, dit John. Soyez bénie, ma chérie. Tout commence +à tourner autour de moi.»</p> + +<p>Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents +et attendre la fin!</p> + +<p>Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser +l'artère, et il s'évanouit; mais, par une coïncidence +étrange, le sang coula beaucoup moins fort.</p> + +<p>Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle +entendit le pas rapide du docteur sur le gravier.</p> + +<p>«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une +balle au poumon et cette stupide femme, au lieu de +venir me chercher, a attendu chez moi que je revinsse. +Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. +Par Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le +chloroforme!»</p> + +<p>Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand +le pauvre John rouvrit les yeux, trop faible pour +parler, il ne put que sourire. Pendant trois jours il +fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte +une troisième fois, il lui restait si peu de sang, +qu'il serait probablement mort, avant qu'on eût le +temps de le secourir. Parfois le délire causé par la +faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures +dangereuses, car il était alors presque impossible +de le faire tenir tranquille, et chaque mouvement +jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu, +elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle +n'avait qu'un moyen de le calmer: c'était de lui +abandonner sa petite main fraîche et blanche, ou +de la lui poser sur le front; cela seul produisait +l'effet désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des +heures elle restait ainsi, quoique son bras fût tout +endolori et que son dos semblât devoir se briser, et +enfin elle était récompensée par le calme qui revenait +aux yeux du malade, calme bientôt suivi d'un +sommeil paisible.</p> + +<p>En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la +plus heureuse de sa vie. Il était là, celui qu'elle +aimait avec l'intensité de sa nature profonde; elle le +servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et qu'il +avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa +mère. Dans son délire, il avait sans cesse le nom de +Jess sur les lèvres et presque toujours ce nom +était accompagné d'une expression de tendresse.</p> + +<p>Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, +elle sentait que leurs deux vies se confondaient +dans une identité divine, qu'elle ne pouvait ni analyser, +ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi, +et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette +union ne pourrait jamais être brisée; et elle était +heureuse, quoiqu'elle sût que la guérison de John, +c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que +Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son +empire sur elle-même, eût cédé à sa passion, elle +n'entendait pas y donner suite. Elle avait, hélas! fait +assez de mal à Bessie, en lui prenant le cœur de son +futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais +elle n'irait pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait +près de sa sœur.</p> + +<p>Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, +elle passait ainsi les longues heures de la nuit et elle +était heureuse. Là était sa joie! Bientôt il lui serait +enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais aussi +longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!</p> + +<p>Il y avait pour son cœur de femme, une douceur +infinie à le voir s'endormir, quand elle lui posait +une main sur le front, car ce désir de veiller sur le +sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et +des plus étranges manifestations de la passion! Un +poète, qui connaissait bien le cœur humain, a pu dire +en toute vérité, qu'il n'est pas de joie semblable à +la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle +aime.</p> + +<p>Le temps passait. Aucun accident ne survint et +enfin, un matin, John put interroger le pâle et +expressif visage penché sur lui. Évidemment il essayait +de se rappeler quelque chose.</p> + +<p>«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.</p> + +<p>—Oui, John.</p> + +<p>—Et vous m'avez soigné?</p> + +<p>—Oui, John.</p> + +<p>—Est-ce que je vais guérir?</p> + +<p>—Mais certainement.»</p> + +<p>De nouveau il ferma les yeux:</p> + +<p>«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?</p> + +<p>—Rien de nouveau; tout est dans le même +état.</p> + +<p>—Pas de nouvelles de Bessie?</p> + +<p>—Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»</p> + +<p>Il se tut. Peu après, Jess reprit:</p> + +<p>«John, je désire vous dire quelque chose. Quand +on a le délire, ou qu'on va l'avoir, on dit parfois +des choses dont on n'est pas responsable et qu'il +vaut mieux oublier.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, je comprends.</p> + +<p>—Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous +oublierons tout ce que vous pourrez imaginer avoir +dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment où vous +êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.</p> + +<p>—Parfaitement, je renie tout.</p> + +<p>—<i>Nous renions</i> tout», dit-elle, avec un petit signe +de tête solennel; puis elle soupira, et ainsi fut ratifié +cet audacieux pacte d'oubli!</p> + +<p>Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient +bien. Si l'amour avait existé auparavant, y avait-il +dans la faiblesse de l'un et dans le long et tendre +dévouement de l'autre, quelque chose qui pût +l'amoindrir! Hélas, non! Leur sympathie n'en était +que plus complète et leur entente plus parfaite.</p> + +<p>C'était un mensonge, comme on en voit chaque +jour dans la vie. Tout le monde peut jouer plus ou +moins la comédie, se peindre le visage, affecter de +sourire, mais, malheureusement ou heureusement, +on ne sait trop, on ne peut se tromper soi-même. Il +y a certainement en nous une étincelle de l'éternelle +vérité, car on ne peut mentir à son propre cœur.</p> + +<p>Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce +jour, ils affectèrent d'oublier cette heure, pendant +laquelle l'une avait fait ployer l'autre devant sa +force magnétique, comme le roseau devant la tempête.</p> + +<p>Il fallait attribuer cela au délire.</p> + +<p>Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient +d'un amour qui puisait sa force dans son +désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage de +John, des projets européens de Jess, comme si tout +cela n'était pas, pour eux, des questions de vie et de +mort spirituelles. Bref, s'ils s'étaient égarés un court +instant, désormais, disons-le à leur honneur, ils suivaient +le chemin du devoir d'un pied ferme et sans +crier quand les pierres les blessaient.</p> + +<p>Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et +ils le savaient; car entre eux s'élevait le souvenir +du passé irrévocable, qui les avait unis par des liens +indissolubles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h2> + +<h2>HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA</h2> + + +<p>Une fois commencée, la convalescence de John +fut rapide. Sa constitution vigoureuse répara promptement +la perte de sang qu'il avait subie et, un mois +après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.</p> + +<p>Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, +assis dans le jardin du <i>Palais</i>. Étendu dans un long +fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé +à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. +Près de lui s'étalaient de magnifiques +grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses +genoux était ouvert ce curieux journal, <i>les Nouvelles +du Camp</i>, remarquable surtout par l'absence +de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un +journal dans une ville assiégée.</p> + +<p>Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir +des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains +croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin, +sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les +collines boisées.</p> + +<p>C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du +camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit +cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux +et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide +et gris des gommiers.</p> + +<p>Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que +Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait +aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les +flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge +qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des +grenadiers semblaient vouloir humilier les roses, +l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre +brute, comme si des millions d'elfes eussent pris +leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, +l'épanouissement d'une nature merveilleuse.</p> + +<p>En contemplant cette richesse, cette splendeur +radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant, +entraînée par cet étrange courant de mélancolie +qui faisait partie de sa nature, elle se demandait +combien d'êtres avaient subi en ce même lieu, +les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli +du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à +son tour elle serait tombée dans le gouffre sans +écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient +aux siècles, le soleil continuerait à inonder +la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans +sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et +les femmes à rêver les mêmes rêves!</p> + +<p>Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, +souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un +mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle +une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce +qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? +Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas +autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus +de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment +nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, +tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un +avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle, +il y en aurait un aussi pour <i>lui</i> et le jour viendrait +où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme +une auréole au-dessus de la triste existence terrestre! +Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas +la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où +l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait +qu'elle n'a pas en vain ouvert son cœur pur à l'espoir +d'un bonheur dont, pendant quelques instants, +l'ombre s'est approchée d'elle?</p> + +<p>John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, +contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne +se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et +semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant +dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes +et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et +douce, tandis que toute sa physionomie exprimait +une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables +à ceux qu'il avait vus sur le visage de la +Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens +maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une +beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux +eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, +l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle +de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa +nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en +cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une +créature humaine, et John en fut presque effrayé.</p> + +<p>«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»</p> + +<p>Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression +habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.</p> + +<p>«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.</p> + +<p>—Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai +jamais vue ainsi.»</p> + +<p>Elle eut un petit rire.</p> + +<p>«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais +à quoi je pensais! Peu importe! Tout cela s'en est +allé où s'en vont les rêves. En compensation, je vais +vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il est +temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie +doivent être à moitié fous.</p> + +<p>—Il y a deux mois que le siège dure; la colonne +de secours ne peut tarder à se montrer», répondit +John. Car ces bonnes gens de Prétoria nourrissaient +le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le +plaisir de voir briller au soleil, une longue file de +baïonnettes anglaises, qui disperseraient les Boers +comme un vent d'orage.</p> + +<p>Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus +croire aux armées de secours qui n'arrivaient jamais.</p> + +<p>«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis +que nous serons réduits par la famine; du reste +nous n'en sommes pas loin. En attendant je vais +chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous +faut?</p> + +<p>—Oui, merci.</p> + +<p>—Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.</p> + +<p>—Mais, répondit John en riant, je suis fort comme +un cheval.</p> + +<p>—C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. +Au revoir.»</p> + +<p>Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas +fait cinquante pas, qu'elle aperçut tout à coup une +silhouette bien connue, montée sur un poney non +moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. +Le personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.</p> + +<p>Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans +à Prétoria! Qu'est-ce que cela signifiait?</p> + +<p>«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le +voyant s'avancer à l'amble, vers la route de Heidelberg.</p> + +<p>Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour +de lui, d'un air tout mystifié.</p> + +<p>«Par ici, Om Coetzee, par ici.</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire +demi-tour à son poney. Vous, missie Jess, vous! qui +aurait cru vous voir ici!</p> + +<p>—Et vous donc, Om Coetzee?</p> + +<p>—Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute +bien; mais je suis un messager de paix, comme la +colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le fait est», +continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir +si quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le +gouvernement, pour faire accepter un échange de +prisonniers.</p> + +<p>—Mais quel gouvernement?</p> + +<p>—Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, +que le Seigneur bénisse et fasse prospérer! +Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher Seigneur +donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse +qui lui permet de frapper son ennemi au bon endroit.</p> + +<p>—Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, +tout d'un coup, Om Coetzee, répliqua Jess, d'un ton +acerbe.</p> + +<p>—Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la +moelle des os. Je hais le gouvernement anglais. Qu'il +soit damné! Reprenons notre terre; ayons notre +Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille +de Laing, où était le bon droit. Ah! ces pauvres +rooibaatjes! J'en ai tué quatre de ma main; le dernier +roula la tête la première comme un chevreuil; +j'en pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout +d'aller me battre, mais Frank Muller m'envoya dire +que si je n'y allais pas, il me ferait fusiller. Ah! c'est +un démon que ce Frank Muller!</p> + +<p>«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur +avait mis dans la tête du général anglais d'être +encore plus absurde ce jour-là que les autres, et de +vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille +de ses pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le +disais, je vis où était le bon droit et je criai: Damné +soit le gouvernement anglais! Que fait-il ici? Et je +le répétai après la bataille d'Ingogo.</p> + +<p>—Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu +chanter sur un autre ton, et vous en changerez peut-être +encore. Dites-moi comment vont mon oncle et +ma sœur? Sont-ils toujours à la ferme?</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que +je sois allé les voir, je pense? Mais j'ai entendu dire +qu'ils sont à la ferme. C'est un joli domaine que +Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand +nous vous aurons chassés tous, vous autres Anglais. +Et maintenant il faut que je continue ma route, +sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra +savoir ce qui m'a retardé.</p> + +<p>—Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque +chose pour moi? Nous sommes de vieux amis +vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai mon +oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), +quand vos bœufs moururent d'épidémie.</p> + +<p>—Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, +quand nous aurons renvoyé tout les damnés Anglais.»</p> + +<p>Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais +Jess les saisit et répéta:</p> + +<p>«Voulez-vous me rendre un service?</p> + +<p>—Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme +m'attend avec les prisonniers, au Kraal de Rooihuis.</p> + +<p>—Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine +Niel et une escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un +laissez-passer! Quelle idée! Allons, allons, il faut +que je parte.</p> + +<p>—Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, +Om Coetzee. Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, +je parlerai à mon oncle, au sujet des cinq +cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout +rendre.</p> + +<p>—Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, +Missie, et je dis toujours: n'abandonnons jamais un +ami. Seigneur! je ferais cent milles à cheval, je +nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je +verrai, je verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank +Muller. Où vous trouverai-je? dans cette maison +blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra +avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, +elle vous l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez +pas les cinq cents livres. Si vous n'en parlez pas à +votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que +c'est que d'avoir un bon cœur et d'aimer à aider ses +amis! Bonjour, bonjour, Missie!» Et le vieux Boer +s'éloigna, son large visage rayonnant d'une bienveillance +inimaginable!</p> + +<p>Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, +Jess reprit sa route vers le camp.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint au <i>Palais</i>, elle dit à John ce +qui s'était passé, ajoutant qu'il serait bon de tout +préparer, dans le cas où la réponse serait favorable; +en conséquence, le chariot fut rangé près de +l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti +reçut l'ordre de tenir les chevaux à proximité; tous +étaient en bon état, quoiqu'un peu maigres, à cause +du manque de très bonne nourriture.</p> + +<p>Une heure environ après avoir quitté Jess, +Hans Coetzee arriva en vue d'une petite maison en +briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait, +émergea un cavalier monté sur un robuste cheval +noir. Le cavalier, grand et bel homme au visage +dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa main, +afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le +cheval de ses éperons et le bel animal se précipita +au galop, dans la direction de Hans Coetzee.</p> + +<p>«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank +Muller! «Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? J'ai +toujours froid dans le dos, quand il s'approche +de moi.»</p> + +<p>Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près +du poney et l'arrêt était si soudain, que le Boer +voyait, à sa grande terreur, les sabots du grand +cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa +tête.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant +volte-face; faites attention, neveu; faites attention; +je n'ai pas envie d'être écrasé comme un +hanneton.»</p> + +<p>Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; +il avait fait exprès d'effrayer le vieillard dont +il connaissait la lâcheté.</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous +fait des Anglais? demanda-t-il; vous devriez +être ici depuis une demi-heure.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été +retenu; bien sûr vous n'admettez pas que je m'attarderais +dans cette maudite place. Fi donc! Elle +empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. +«Je ne peux pas en perdre le goût dans la bouche.</p> + +<p>—Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement +Muller; Anglais avec les Anglais, Boer avec +les Boers. Prenez garde, ou nous vous démasquerons! +Je vous connais, vous et vos discours. Vous +rappelez-vous ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à +l'hôtellerie de Wakkerstroom, quand vous me vîtes +en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie +pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au +pays»?</p> + +<p>Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage +fleuri devint blême.</p> + +<p>«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais +seulement <i>en ami</i>. J'ai entendu raconter certaines +choses sur vous, par....» Il murmura un nom qui fit +pâlir encore davantage le pauvre Hans.</p> + +<p>«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut +bien joui de sa terreur, «eh bien! quelles conditions?</p> + +<p>«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, +trop heureux de changer de sujet; «j'ai trouvé les +Anglais souples comme des gants. Ils échangeront +leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. +Les hommes seront ici demain, à dix heures. J'ai +raconté au commandant les affaires de Laing et +d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait +que j'étais un menteur, comme lui. On commence +à avoir faim là-bas; j'ai vu un Hottentot de ma connaissance, +qui m'a dit que les os se montraient déjà.</p> + +<p>—Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. +Nous voici arrivés à la maison, le général y est; +il vient de Heidelberg; vous pouvez lui faire votre +rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il +vrai qu'il soit mort?</p> + +<p>—Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré +la nièce d'Om Croft, la brune. Elle est enfermée là-bas +avec le capitaine, et elle m'a prié d'obtenir un +laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez +eux. Naturellement je lui ai répondu que c'était +absurde et qu'il leur fallait subir la famine comme +les autres.»</p> + +<p>Muller, qui avait écouté cette dernière partie du +récit avec un intérêt profond, arrêta subitement son +cheval en s'écriant:</p> + +<p>«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes +un plus grand imbécile que je ne croyais. Qui vous +a autorisé à décider s'ils auraient ou n'auraient pas +un laissez-passer?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h2> + +<h2>LE GRAND HOMME</h2> + + +<p>Complètement abasourdi par la riposte de Muller, +Hans perdit contenance et se répéta au dedans de +lui-même, pour la centième fois, que Frank était en +vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils +arrivaient à la porte de l'habitation, descendaient de +cheval et Coetzee était introduit en présence de l'un +des chefs de l'insurrection.</p> + +<p>C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, +court, voûté, laid, au nez long, aux yeux petits, aux +cheveux plats. Le front toutefois était intelligent et +la physionomie générale laissait deviner une finesse +et des capacités au-dessus de la moyenne. Assis +devant une table en bois blanc, le grand homme +écrivait quelque chose, avec une peine évidente, sur +un papier sale, tout en fumant une très grande +pipe.</p> + +<p>«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux +compagnons entrèrent, et il leur indiqua, de la tige +de sa pipe, un banc de sapin. Ils s'assirent donc, +sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs +pipes de leurs poches et se mirent en devoir de les +allumer.</p> + +<p>«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? +demanda le général, un instant après; «je l'ai +écrit de quatre manières différentes et chacune me +paraît pire que les autres.»</p> + +<p>Frank Muller fournit le renseignement demandé. +En lui-même Hans se dit qu'il se trompait, mais il +n'osa pas exprimer son opinion.</p> + +<p>«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant +sa page d'écriture d'un air de satisfaction +presque enfantin. «Maudit soit celui qui inventa +l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi +ne ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il +est vrai, utile pour les traités avec les Cafres. Neveu, +je crois, après tout, que vous vous êtes trompé pour +le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand +un homme écrit une lettre comme celle-ci, à la reine +d'Angleterre, il n'a pas à se préoccuper beaucoup +de son orthographe!» Le général se renversa sur sa +chaise, en riant doucement.</p> + +<p>«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? +Ah! je sais: des prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous +fait?»</p> + +<p>Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, +lorsque le général l'arrêta tout court.</p> + +<p>«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront +douze hommes pour quatre? C'est une assez juste +proportion: ah! un instant; encore un mot. On m'a +parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne +pouvait pas se fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; +pour ma part je ne le crois pas. Seulement écoutez-moi; +si c'était vrai et si je m'en assurais, par Dieu! +je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, +fusiller ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau +aux Anglais.» A ces mots, il se pencha vers Coetzee, +donna sur la table un vigoureux coup de poing dont +le retentissement produisit un effet des plus désagréables +sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur +soudaine de férocité brilla dans les petits yeux du +général, de manière à décontenancer un homme +timide, fût-il parfaitement innocent.</p> + +<p>«Je jure..., commença Hans.</p> + +<p>—Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de +l'Église! En outre, c'est inutile; je vous ai dit que je +n'y croyais pas. Seulement il s'est produit dernièrement +deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. +Vous ne rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, +cousin, bonjour. N'oubliez pas de remercier le +Dieu tout-puissant, de nos victoires.»</p> + +<p>L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant +que les jours de celui qui essaye, si adroitement que +ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à la fois, sont +des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais +allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au +fond de son cœur), comment prouverait-il qu'il avait +nourri cette espérance? Pendant qu'il se dirigeait +vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié +malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en +broussaille.</p> + +<p>«Un cauteleux, un lâche, un homme sans cœur +pour le bien comme pour le mal, tel est Hans +Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. +Bah! laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, +mais je crois l'avoir suffisamment effrayé; au reste, +s'il le fallait, il s'apercevrait vite que je n'aboie +jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur +ce sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous +avez prise à la bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse +victoire! Les astres sont pour nous, Frank. +Combien étiez-vous en partant pour escalader la +montagne?</p> + +<p>—Quatre-vingts hommes.</p> + +<p>—Et combien en arrivant?</p> + +<p>—Cent soixante-dix à peu près.</p> + +<p>—Et combien de victimes?</p> + +<p>—Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.</p> + +<p>—Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été +fou ce général anglais. Qui l'a tué?</p> + +<p>—Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir +blanc à la main; Breytenbach tira; Colley +tomba comme une masse, et alors tous les autres +coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. +Oh! ç'a été merveilleux. Ils auraient pu nous faire +reculer de la main gauche. Voilà ce que c'est que de +combattre pour une bonne cause, mon oncle.»</p> + +<p>Le général eut un mauvais sourire et répliqua: +«Voilà ce que c'est que d'avoir des hommes qui savent +tirer, qui connaissent le pays et qui n'ont pas +peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont +pour nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. +Mais comment cela finira-t-il? Vous êtes +intelligent; dites-moi comment cela finira.»</p> + +<p>Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur +de la chambre avant de répondre.</p> + +<p>«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre +la réplique, il continua: «Nous reprendrons le +pays; voilà comment cela finira; voilà ce que signifie +l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé +de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent +l'occasion de céder, mon oncle; nous reprendrons +le pays et vous serez président de la république.»</p> + +<p>Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.</p> + +<p>«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne +l'avez pas perdue. Le gouvernement anglais va céder. +Les astres continuent à nous être favorables. Mais +cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais vous +le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber +son poing lourd sur la table) le triomphe des Boers +dans tout le sud de l'Afrique. Bürgers n'était pas si +absurde après tout, quand il parlait d'une grande +république hollandaise. Je suis allé deux fois en +Angleterre et maintenant je connais l'Anglais. Il ne +sait rien, rien. Il comprend sa boutique, il s'y enfonce +et ne peut penser à autre chose. Quelquefois +il s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, +parce qu'il comprend la boutique. Ils parlent beaucoup +là-bas les Anglais, mais au fond c'est toujours +une question de boutique. Ils parlent d'honneur et +de patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, +Frank, c'est la boutique qui a fait l'Angleterre; +c'est par la boutique qu'elle périra. <i>Amen!</i> Nous +aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le +Transvaal d'abord, puis le reste. Shepstone était un +habile homme; il voulait faire de tout le pays une +grande boutique anglaise avec les noirs pour commis; +mais nous avons changé tout cela. Cependant +nous devons de la reconnaissance à Shepstone. Les +Anglais ont payé nos dettes, battu les Zulus qui +nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre +et maintenant notre tour revient et, comme vous le +dites, je serai le premier président.</p> + +<p>—Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et +moi, je serai le second.»</p> + +<p>Le grand homme le regarda.</p> + +<p>«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait +les hommes et les pays. Vous serez peut-être bien +président; une bonne tête suffit pour mener beaucoup +d'imbéciles.</p> + +<p>—Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais +de l'Afrique Australe, avec l'aide des Zulus; +ensuite je détruirai les Zulus, excepté un certain +nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon +plan, mon oncle; il est bon.</p> + +<p>—Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait +le dire? Vous l'exécuterez peut-être, neveu. Un +homme qui possède une cervelle et l'argent, peut +tout faire, <i>s'il vit</i>. Mais il y a un Dieu. Je crois, Frank +Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action +de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! <i>Si +nous vivez</i>, Frank Muller, vous ferez ces choses, mais +peut-être Dieu vous frappera-t-il auparavant. Qui +sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous +voudrez!»</p> + +<p>Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement +maintenant. Muller sentit que ce n'était pas +là le verbiage que les gens en autorité, chez les +Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il +pensait et Muller ressentit un frisson, malgré son +prétendu scepticisme. Sa superstition endormie se +réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui +et ce brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait +un gouffre glacé. Si c'était la mort et que +l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il changea +de visage et le général le remarqua.</p> + +<p>«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant +vous avez rendu de grands services à l'État et vous +en serez récompensé, cousin, si je suis président....» +Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa +point à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, +je deviens président, je ne vous oublierai pas.</p> + +<p>«Maintenant il faut que je remonte à cheval et +que je sois au Défilé dans soixante heures, pour y +attendre la réponse du général Wood. Vous veillerez +à l'échange des prisonniers.»</p> + +<p>Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.</p> + +<p>«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout +à coup un ton respectueux, j'ai une faveur à vous +demander.</p> + +<p>—Qu'est-ce, neveu?</p> + +<p>—Je voudrais un laissez-passer pour deux amis +à moi, des Anglais qui désirent quitter Prétoria et +retourner près de leurs parents, dans le district de +Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par +Hans Coetzee.</p> + +<p>—Je n'aime pas à donner des laissez-passer, +répondit le général, avec irritation; vous savez ce +qui en résulte et je m'étonne que vous m'en demandiez.</p> + +<p>—C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois +sans importance. Prétoria ne sera pas assiégée bien +longtemps maintenant et j'ai des obligations envers +ces personnes.</p> + +<p>—Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes +responsable des résultats. Écrivez le laissez-passer; +je le signerai.»</p> + +<p>Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. +Les termes en étaient simples: Laissez passer les +porteurs sains et saufs.</p> + +<p>«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, +dit le général, en lisant.</p> + +<p>—Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment +Muller.</p> + +<p>—Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le +général; et il apposa une grossière signature au +bas du papier.</p> + +<p>«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter +le chariot avec deux hommes. Vous savez que je +pars demain, pour prendre le commandement du +district de Wakkerstroom.</p> + +<p>—Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de +questions, pourvu que vos amis ne nuisent pas à la +cause.» Et il sortit sans ajouter un mot.</p> + +<p>Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda +le laissez-passer et s'entretint avec lui-même, +car il était bien trop prudent pour s'entretenir avec +d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre +mes mains», se dit-il, avec un sourire et caressant +sa barbe d'or. «Je ne perdrai pas l'occasion qu'il +m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu celle +de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra +sans doute tuer le vieux aussi; je le regrette, mais +c'est inévitable. En outre s'il arrive quelque chose à +Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un beau +morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai +assez.... Oui, j'épouserai Bessie. Elle mériterait que +je n'en fisse rien; mais, après tout, le mariage est +plus respectable et l'on est plus maître de sa femme. +Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle +femme est une puissance, même parmi ces miens +concitoyens, si l'on sait se servir d'elle pour amorcer +ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La captivité! +Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; +d'ailleurs elles aiment cela! Et cela leur donne du +prix. Ce sera une cour sanglante. Les baisers n'en +seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera +pour ce que j'aurai osé pour elle. Allons, +Frank Muller, allons! Il y a dix ans, tu t'es dit: Il +y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse; +secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou +plutôt <i>une femme</i>, si on la désire au-dessus de toutes +les autres; troisièmement le pouvoir. Eh bien! tu as +déjà la richesse, car tu es l'homme le plus riche du +Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que +tu aimes et qui vaut plus, à tes yeux, que le monde +entier. Dans cinq ans, tu auras le pouvoir absolu +sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera président; +mais je suis plus habile que lui. Je prendrai +bientôt son siège comme celui-ci (il alla s'asseoir +sur la chaise du général); il descendra d'un cran +et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue +sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le +pays comme un ouragan. Je chasserai les Anglais, +avec l'aide des Cafres; ensuite j'exterminerai les +Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra la +peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, +les narines dilatées.</p> + +<p>«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer +cet Anglais, ce John Niel, mon rival, par exemple! +Aujourd'hui il est fort et plein de vie; dans trois +jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai +supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour +viendra où je n'aurai qu'à étendre la main pour +envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, alors +ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai +heureux!»</p> + +<p>Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce +qu'enfin sa raison se perdit dans une ivresse morale. +Les tableaux se succédaient devant ses yeux. Il se +voyait président et adressant la parole à l'Assemblée +nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait +général en chef d'une grande armée, battant les +forces de l'Angleterre et les contraignant, par le carnage, +à fuir devant lui; il choisissait même le champ +de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le +Natal. Il se voyait ensuite chassant les naturels de +l'Afrique méridionale et régnant sans conteste sur +un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui +brillait à ses pieds. C'était une couronne!</p> + +<p>Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction +survint. L'imagination qui l'avait entraîné, comme +le papillon brillant entraîne l'enfant, changea subitement +de couleur et le fit retomber à terre. Alors +il se rappela les paroles du général: <i>Dieu limite +l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!</i></p> + +<p>Le papillon s'était posé sur un cercueil!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h2> + +<h2>JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER</h2> + + +<p>Vers dix heures et demie du matin, le lendemain +de son entrevue avec Hans Coetzee, Jess était, selon +son habitude, au <i>Palais</i> et John achevait d'emballer +dans le chariot les quelques objets en leur possession. +Cela ne servirait probablement à rien, car ils +n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, +mais, disait-il gaiement, c'était une distraction comme +une autre.</p> + +<p>«Jess, venez ici.</p> + +<p>—Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise +sur le seuil de la porte et, sous prétexte de raccommoder +quelque chose, contemplait son paysage de +prédilection.</p> + +<p>«Parce que j'ai à vous parler.»</p> + +<p>Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y +a-t-il?</p> + +<p>—J'ai fini d'emballer, voilà tout.</p> + +<p>—Et vous allez me faire croire que vous m'avez +fait venir pour me dire cela?</p> + +<p>—Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»</p> + +<p>Il se mit à rire et elle fit de même.</p> + +<p>Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. +Certaine affection réciproque, même sans être exprimée, +a de ces façons de mettre du bonheur partout +et de trouver toujours à rire.</p> + +<p>A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme +à l'ordinaire, avec son chapeau.</p> + +<p>«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, +très agitée. Les prisonniers sont revenus et j'ai +entendu un Boer de l'escorte, dire qu'il avait un +laissez-passer signé par le général pour des Anglais, +et qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui +cela peut-il être?</p> + +<p>—C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons +chez nous. J'ai vu Hans Coetzee hier et je l'ai +prié d'essayer de nous procurer un laissez-passer; il +a sans doute réussi.</p> + +<p>—Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la +chance! Permettez-moi de m'asseoir et d'écrire une +lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la mettrez à +la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze +ans et il est un peu en enfance, mais c'est +égal, il sera content d'avoir de mes nouvelles.</p> + +<p>—John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir +Mouti d'atteler les chevaux; il nous faudra partir +tout à l'heure.</p> + +<p>—Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît +que nous allons partir»; et il ajouta: «Êtes-vous +contente de partir?</p> + +<p>—Non! dit-elle, avec une explosion de colère et +frappant du pied; puis elle rentra dans la maison.</p> + +<p>«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon +caractéristique de cette race intelligente, mais paresseuse, +«attelez les chevaux: nous retournons à Belle-Fontaine.</p> + +<p>—Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; +et il se mit à l'œuvre, comme si c'était la +chose la plus ordinaire du monde, de quitter une +ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une +des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; +ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire +de sagesse et de folie, dont se compose la race +blanche, est capable de tout.</p> + +<p>John, debout, regardait distraitement l'attelage +des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait +s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux +mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque +temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait +pas partie de ce rêve, était confus pour lui, +comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait +plus bien compte des proportions et de la situation +relative des choses; la seule réalité, c'était son +rêve; tout le reste était vague comme les gens et les +faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne +retrouvons que dans la vieillesse.</p> + +<p>Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard +se dissiperait et John serait contraint de regarder +les événements face à face. Jess, avec qui il avait +partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à +lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se +perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait; +c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il +n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, +dans le secret de son cœur.</p> + +<p>Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il +devait atteler.</p> + +<p>«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement +une mauvaise plaisanterie.»</p> + +<p>A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut +deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un +aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient +à cheval vers le <i>Palais</i>, escortés par quatre +carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et +l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.</p> + +<p>«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton +interrogateur.</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Alors voici une lettre pour vous»; et il lui +tendit un papier plié.</p> + +<p>John l'ouvrit et lut:</p> + +<p>«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit +que vous désirez, paraît-il, afin de retourner avec +miss Jess Croft, au district de Wakkerstroom. La +seule condition attachée au laissez-passer, qui est +signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, +est que vous n'emportiez aucune dépêche +de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre parole +d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»</p> + +<p>Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, +n'avait pas de signature.</p> + +<p>«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu +brièvement; voulez-vous donner votre parole?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture +était la même que celle de la lettre, mais il y avait +la signature du général boer.</p> + +<p>John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui +traduisit.</p> + +<p>«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs +sains et saufs; et la signature est bien celle du +général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.</p> + +<p>—Quand devrons-nous partir? demanda John.</p> + +<p>—Tout de suite, ou pas du tout.</p> + +<p>—Il faut que je passe par le quartier général +afin d'expliquer mon départ; on croirait que je me +suis sauvé.»</p> + +<p>Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille +consulter son compagnon, et tous deux déclarèrent +qu'ils allaient se rendre aussi au quartier général, +pour y attendre le chariot.</p> + +<p>On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut +prêt et John, après avoir examiné avec soin les +harnais et les bagages, alla chercher Jess. Il la +trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle +aimait tant, et où elle avait été si heureuse. Sa +main était posée sur son front, comme pour protéger +ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne +donnait pas sur elle et John devina pourquoi elle +cachait ses yeux. Elle pleurait de cette manière +calme et si émouvante, qu'ont certaines femmes; +quelques grosses larmes coulaient lentement sur +ses joues. John sentit sa gorge se serrer et tout +naturellement chercha un dérivatif dans la brusquerie.</p> + +<p>«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous +faire attendre les chevaux toute la journée?»</p> + +<p>Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment +Mme Neville accourut, achevant de cacheter sa lettre.</p> + +<p>«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas +fait attendre. Adieu, ma chère; que Dieu vous +garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez, +d'écrire au <i>Times</i>. Allons! Ne pleurez pas. Je vous +assure que je ne pleurerais guère si j'étais à votre +place.»</p> + +<p>Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la +chaude embrassade de Mme Neville, pour fondre en +larmes.</p> + +<p>Une minute après, ils étaient dans le chariot et +Mouti grimpait derrière eux.</p> + +<p>«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en +posant une main sur l'épaule de Jess; «il faut souffrir +ce qu'on ne peut empêcher.</p> + +<p>—C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.</p> + +<p>Au quartier général, le capitaine expliqua les +motifs de son départ. Tout d'abord l'officier qui +remplaçait momentanément le commandant blessé, +fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que +Niel avait donné sa parole de ne pas emporter de +dépêches; mais, en réfléchissant, il reconnut que ce +départ pouvait faire plus de bien que de mal, en +permettant au capitaine de faire savoir ce qui se +passait <i>dans ce trou</i>. On échangea une poignée de +main et John sortit pour se trouver en face d'une +grande foule.</p> + +<p>Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le +monde voulait s'en assurer; semblable événement +ne s'était pas produit depuis deux mois et plus et +causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.</p> + +<p>«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, +comme Jess, été surprise par le siége pendant une +visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer une +ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que +je me porte bien, à part les rhumatismes que j'ai +gagnés en couchant par terre, et qu'il embrasse les +jumeaux de ma part.</p> + +<p>—Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers +que nous leur donnerons une bonne volée quand +Colley nous aura secourus», dit à son tour un jeune +et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers +de Prétoria. Il ne se doutait guère que le +pauvre Colley dormait paisiblement à six pieds sous +terre, avec une balle boer dans le crâne.</p> + +<p>«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il +faut nous mettre en route.» Joignant le geste aux +paroles, l'un des Boers donna un tel coup de sa +lourde cravache au premier cheval, que l'animal +bondit presque en dehors des traits.</p> + +<p>Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent +la foule et nos voyageurs commencèrent leur +voyage au milieu d'une bordée d'adieux.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne +se produisit; John allait bon train et les deux Boers +suivaient à cheval. Au bout de ce temps, et à une +courte distance de la maison rouge où Frank Muller +avait obtenu, la veille, le laissez-passer du général, +l'un des Boers se rapprocha et dit assez rudement +qu'ils devaient dételer à la maison, où on leur servirait +un repas. Comme il était près d'une heure, +cette communication ne leur fut nullement désagréable; +donc, à cinquante mètres de l'habitation, +John arrêta les chevaux, les fit dételer et, après les +avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les +deux Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe +aux voyageurs d'entrer dans une petite pièce où ils +trouvèrent une femme hottentote, en train de placer +le repas sur la table.</p> + +<p>«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait +quand nous en aurons un autre.»</p> + +<p>Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; +l'un d'eux fit à l'autre une observation ironique, +accompagnée d'un regard insultant et tous deux se +mirent à rire.</p> + +<p>John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte +ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. L'un des +Boers, grand, gros, flasque, avait une expression +particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une +dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur +la lèvre inférieure. L'autre était un petit homme à +la physionomie sardonique, orné d'une profusion de +barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui +tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils +s'abaissaient, ses favoris se rapprochaient et ses +moustaches se relevaient de telle sorte, qu'on ne +voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait +plus à un grand singe barbu qu'à un homme. Il +avait le type boer le plus sauvage de la frontière la +plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais. +Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre +«l'Unicorne», à cause de sa dent. Celui-ci parlait +bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à Natal, +qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées +sur des Cafres.</p> + +<p>L'Unicorne était un homme extraordinairement +pieux, et surprit fort le capitaine, en lui saisissant +le bras, au moment où il allait découper la viande.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.</p> + +<p>Le Boer secoua tristement la tête.</p> + +<p>«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit +maudite et nous ait été livrée comme le grand roi +Agag fut livré aux Israélites. Vous vous asseyez pour +votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»</p> + +<p>Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier +du nez, un long <i>benedicite</i> en hollandais, +qu'il voulut ensuite traduire en anglais, ce qui prit +un temps considérable. «La Bête fauve» termina +par un <i>amen</i>, de son ton sardonique, et enfin les +voyageurs eurent la liberté de commencer leur désagréable +dîner; mais ne pouvant s'attendre à rien de +très agréable, ils se résignèrent et firent contre +fortune bon cœur; en somme il eût été plus fâcheux +encore de ne pas dîner du tout.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h2> + +<h2>EN ROUTE</h2> + + +<p>Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever +de table, quand la porte s'ouvrit et Frank Muller +parut, toujours le même, caressant sa barbe d'or et +conservant son expression sinistre.</p> + +<p>Quand son regard froid tomba sur John, un faible +sourire détendit sa bouche finement dessinée, mais +cruelle.</p> + +<p>Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un +se curait les dents avec une fourchette d'acier, +tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux pouces +de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une +expression de colère.</p> + +<p>«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que +vous ne deviez pas manger avec les <i>prisonniers</i> (ce +mot frappa désagréablement l'oreille de Jess). Je +vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le +respect possible et je vous trouve vautrés sur la table +et fumant en leur présence. Sortez!»</p> + +<p>L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec +un soupir, déposa sa fourchette et partit sans réflexion, +car il reconnaissait que Meinheer Muller +n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, +mais son compagnon se montra plus récalcitrant.</p> + +<p>«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, +ne suis-je pas assez bon pour m'asseoir à table avec +deux maudits Anglais, un soldat et une femme? Si +j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait +mon tabac.»</p> + +<p>Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur +insubordonné et, d'une poussée de sa puissante +épaule, l'envoya rouler à travers la porte ouverte, +dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et +de son plus beau trait—son nez.</p> + +<p>«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la +seule manière de traiter un individu de cette sorte; +et maintenant permettez-moi de vous souhaiter le +bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune +fille une main qu'elle prit assez froidement, il faut +l'avouer.</p> + +<p>Il ajouta poliment:</p> + +<p>«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce +bon office. Je n'ai pas obtenu le sauf-conduit sans +quelque peine; il m'a même fallu faire valoir mes +services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me +charge de vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui +était resté debout, lui parla ainsi:</p> + +<p>«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords +autrefois; j'espère vous prouver par le service +que je vous rends, que moi, du moins, je n'ai pas de +rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je +reconnais que les torts étaient de mon côté, dans +l'affaire de l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous +la main et oublions tout cela.» Et s'avançant +vers John, il lui tendit la main.</p> + +<p>Jess était au courant de la situation; tout d'abord +elle espéra que John ne prendrait pas cette main, +puis, se rappelant leur position respective, elle +espéra le contraire.</p> + +<p>John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il +mit sa main derrière son dos.</p> + +<p>«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, +même dans les circonstances actuelles, je ne peux +pas vous donner la main; vous savez pourquoi.»</p> + +<p>Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible +de Muller, se refléter sur son visage.</p> + +<p>«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous +expliquer.</p> + +<p>—Très bien, répondit John. Vous avez essayé de +m'assassiner.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix +tonnante.</p> + +<p>—Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, +sous prétexte de tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» +Il lui tendit son feutre mou, qu'il portait encore. +«Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me +doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je +refuse de vous tendre la main.»</p> + +<p>Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.</p> + +<p>«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, +en portant la main au couteau de chasse qui pendait +à sa ceinture.</p> + +<p>Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en +face. John ne bougea pas. Calme et fort comme le +tronc d'un chêne, son loyal visage présentait un +contraste étrange avec la beauté démoniaque du +grand Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:</p> + +<p>«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank +Muller et, si c'est nécessaire, je l'aurai encore, malgré +votre couteau. Mais en attendant je vous rappelle +que j'ai un sauf-conduit signé par votre général +et qui garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur +Muller, ajouta-t-il, avec un éclair de ses yeux +bleus, je suis prêt.»</p> + +<p>Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa +dans le fourreau. Il avait eu un instant la pensée +d'en finir tout de suite; mais, même dans sa rage, il +songea qu'il y aurait un témoin.</p> + +<p>Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, +pour qu'il s'écriât:</p> + +<p>«Un sauf-conduit du général! grand bien vous +fasse, Capitaine! Vous êtes en mon pouvoir; je peux +vous écraser, si bon me semble; mais (se maîtrisant +tout à coup) je dois peut-être prendre certaines +choses en considération; vous êtes un vaincu, vous +en souffrez et cela vous en fait dire plus long que +vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout devant +une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le +loisir de vider notre querelle, Capitaine; jusque-là, +avec votre permission, nous n'en parlerons plus.</p> + +<p>—Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; +seulement ne me demandez pas de vous donner la +main.</p> + +<p>—Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me +le permettez, je vais dire qu'on attelle vos chevaux; +il faut nous remettre en route, si nous voulons être +à Heidelberg ce soir.»</p> + +<p>Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence +avait encore une fois failli compromettre le +succès de son plan.</p> + +<p>«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les +Anglais appellent un <i>vrai gentleman</i>. Il a été courageux +de refuser ma main, quand il sait qu'il est +en mon pouvoir!»</p> + +<p>«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut +refermée, j'ai peur de cet homme. Si j'avais su qu'il +fût pour quelque chose dans l'affaire du sauf-conduit, +je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé +reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que +nous fussions encore à Prétoria!</p> + +<p>—Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, +répéta John, une seconde fois. Tâchons seulement +d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains rien +pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause +de Bessie, sans doute.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de +Bessie.</p> + +<p>—C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, +remarqua John, en allumant sa pipe. Quel étrange +mélange que la composition de la nature humaine! +Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi +m'a-t-il fait donner un laissez-passer? Quel a +pu être son but?</p> + +<p>—Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la +tête, mois tout cela ne me plaît guère.</p> + +<p>—Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de +m'assassiner? Il a essayé une fois déjà, pourtant.</p> + +<p>—Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec +angoisse.</p> + +<p>—Je ne sais trop, après tout, si cela importerait +beaucoup», répliqua John, avec une apparence de +gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien des ennuis +et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai +effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de +bonnes intentions pour le moment. Voilà Mouti qui +nous appelle. Ces brutes lui auront-ils donné à +manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste +de gigot; M. Frank Muller ne nous fera pas mourir +de faim.» Sur ce, John sortit en riant gaiement.</p> + +<p>Quelques minutes après, ils repartaient; au moment +où ils allaient se mettre en route, Frank Muller +s'approcha, ôta son chapeau et leur dit qu'il les +rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, +ou tout serait préparé pour qu'ils passassent +une bonne nuit. S'il ne les rejoignait pas, c'est +qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les deux +hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté +jusqu'à Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:</p> + +<p>«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles +impolitesses.»</p> + +<p>Un instant après, il partait au galop, sur son +grand cheval noir, laissant les deux voyageurs assez +intrigués, mais surtout très soulagés.</p> + +<p>«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous +jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant +qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»</p> + +<p>Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je +n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour +leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de +quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou +plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer +qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le +coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La +route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, +à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. +Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg. +La ville semblait presque déserte. Évidemment, le +plus grand nombre des Boers était parti en avant, +et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège +du gouvernement.</p> + +<p>«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», +qui trottait à moitié endormi, près du chariot.</p> + +<p>—A l'hôtel», répondit-il sèchement.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de +penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant, +que les lumières n'étaient pas éteintes dans +la maison.</p> + +<p>Malgré les secousses terribles du chariot, Jess +dormait depuis deux heures, le bras passé dans le +dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus +dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla +en tressaillant.</p> + +<p>«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve +affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais +à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta; +j'étais morte!</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; +aucune vie ne peut être plus dure que la route où +nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les +garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»</p> + +<p>Il descendit tout raide du chariot et aida, ou +plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.</p> + +<p>Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée +au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise +au visage agréable, qui leur souhaita cordialement +la bienvenue.</p> + +<p>«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, +et m'a donné l'ordre de vous attendre, dit-elle. +Je suis bien contente de revoir des visages anglais, +vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi +si mon mari est à Prétoria. Il y est allé avec +son chariot, juste au moment où le siège commençait, +et je n'ai plus entendu parler de lui.</p> + +<p>—Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il +a été légèrement blessé à l'épaule, le mois dernier, +mais il est tout à fait guéri.</p> + +<p>—Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en +pleurant; ces démons m'ont dit qu'il était mort, +pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; j'ai +préparé pour vous un souper chaud; les garçons +s'occuperont des chevaux.»</p> + +<p>Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon +souper, bon accueil et bons lits.</p> + +<p>Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs +estimables gardes du corps leur fit dire qu'on ne +partirait qu'à dix heures et demie, parce que les +chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque +a fait un voyage dans un chariot de poste +de l'Afrique australe, comprendra la satisfaction +avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires +de repos dans de bons lits. A neuf heures, +ils déjeunèrent et, comme dix heures et demie sonnaient, +Mouti amena le chariot devant la porte et +les deux Boers parurent.</p> + +<p>«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? +demanda John.</p> + +<p>—Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel +poids vous m'avez enlevé du cœur! En outre, nous +sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont pris les +chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la +semaine dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir +un sou; il importe donc peu que vous me payiez.</p> + +<p>—Du courage, madame Gooch, répliqua John, +gaiement. Le gouvernement vous donnera des dédommagements, +quand la guerre sera finie.»</p> + +<p>Mme Gooch secoua la tête.</p> + +<p>«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. +Si seulement mon mari me revient et que nous +puissions sortir vivants de ce maudit pays, je m'estimerai +heureuse.</p> + +<p>«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un +panier plein de provisions: pain, viande, œufs durs +et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous +être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous +arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez +ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton; +vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra +faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, +Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez +prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui +vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu +dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux +blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de +bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de +vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus; +l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient +débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela +signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte; +somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»</p> + +<p>John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. +Mais à ce moment l'un des Boers parut et il +fallut se remettre en route.</p> + +<p>Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, +la contre-partie de la première. Le chemin était +absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers, +ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent +que quelques troupeaux de chevreuils.</p> + +<p>Vers deux heures, comme on repartait après une +courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval +de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba +lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci +se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la +mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment +sur son visage barbu. Son compagnon rit +brutalement, car, pour certaines natures, la vue de +la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement +comique, mais le blessé jurait de toutes ses +forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son +vêtement.</p> + +<p>«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau +dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du +chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le +sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, +baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à +ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus +un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le +chariot, et banda le front du blessé avec son propre +mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché +de sa bonté.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon cœur +et la main douce; ma propre femme n'aurait pas +mieux fait; c'est dommage que vous soyez une +damnée Anglaise.»</p> + +<p>Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre +et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage +et moins humain que jamais, avec le mouchoir +maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie +par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine +de laver.</p> + +<p>Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, +une heure avant le coucher du soleil, on détela par +ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à +peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h2> + +<h2>LE GUÉ DU VAAL</h2> + + +<p>La journée avait été si accablante, que nos voyageurs +s'assirent littéralement haletants, à l'ombre du +chariot. La brise légère de l'après-midi était tombée, +et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.</p> + +<p>Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, +car ils s'étaient étendus sur l'herbe à quelques pas +sur la gauche et paraissaient dormir profondément. +Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient +même de manger et s'éloignaient d'un pas +lourd, à longueur de leur licou, mordillant délicatement +une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le Zulu +Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; +assis sur un petit monticule, exposé en plein +aux rayons du soleil couchant, il chantonnait tranquillement +un air de sa composition, car les Zulus +sont d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.</p> + +<p>«Encore un œuf, Jess, dit John, cela vous fera du +bien.</p> + +<p>—Non, merci; il m'est impossible de manger par +cette chaleur.</p> + +<p>—Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre +halte! Je ne peux rien apprendre de notre charmante +escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien +dire.</p> + +<p>—Impossible, John; un orage se prépare et je ne +peux jamais manger avant un orage, surtout quand +je suis fatiguée.»</p> + +<p>La conversation cessa.</p> + +<p>«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous +camperons cette nuit? Si nous suivons la grande +route, nous serons à Standerton dans une heure.</p> + +<p>—Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; +nous traverserons sans doute le Vaal à gué et il faudra +nous résigner à cheminer sur la prairie.»</p> + +<p>A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent +à discuter quelque chose avec animation.</p> + +<p>L'immense disque rouge du soleil descendait à +l'horizon et semblait teindre le ciel et la terre dans +le sang.</p> + +<p>A cent mètres environ, le petit sentier escaladait +le sommet d'une colline et John suivait du regard +le soleil qui, peu à peu, disparaissait derrière la +hauteur. Quelque chose détourna son attention et +quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette +de cavalier immobile se montrait au sommet, sous +la brillante lumière de l'astre à son déclin. C'était +Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le +cheval se présentait de profil, de sorte que, même à +cette distance, chaque ligne des traits et jusqu'à la +détente de la carabine se détachaient nettement sur +le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le cheval +semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire, +que John le fit remarquer à sa compagne. +Elle frissonna involontairement.</p> + +<p>«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; +le feu a l'air de courir le long de son corps.</p> + +<p>—Certes, c'est un démon, répliqua John, mais +malheureusement il n'est pas encore arrivé à destination. +Le voici qui vient comme un tourbillon.»</p> + +<p>En effet, quelques secondes après, le grand cheval +noir s'arrêtait subitement auprès du chariot et Muller, +souriant, soulevait son chapeau.</p> + +<p>«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je +vous assure que ce n'a pas été sans peine; j'ai cru +au dernier moment qu'il me faudrait y renoncer. +Enfin, me voici.</p> + +<p>—Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda +Jess; à Standerton?</p> + +<p>—Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, +je le crains. Mon plan est de traverser le Vaal à un +gué que je connais, à douze milles d'ici, et de passer +la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne +vous inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez +bien tous deux ce soir», ajouta-t-il, avec un sourire +qui terrifia Jess.</p> + +<p>«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il +sûr? J'aurais cru que le Vaal serait grossi par les +pluies récentes?</p> + +<p>—Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je +l'ai traversé moi-même, il y a deux heures. Je sais +que vous avez mauvaise opinion de moi, mais vous +n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais +à un gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu +d'atteler vos chevaux?»</p> + +<p>De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les +deux Boers.</p> + +<p>John leva les épaules, puis alla aider Mouti à +rassembler les quatre chevaux gris, très occupés, +pour le moment, à combattre les mouches qui piquent +toujours plus cruellement avant un orage. Les deux +chevaux de l'escorte se tenaient à une cinquantaine +de pas, connue s'ils eussent compris la situation et +refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux de +l'Anglais maudit.</p> + +<p>Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et +se rapprochèrent de leurs chevaux, lentement suivis +par le Hollandais.</p> + +<p>En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore +d'une trentaine de mètres; là, les trois hommes se +réunirent.</p> + +<p>«Écoutez», dit Muller sévèrement.</p> + +<p>Les deux Boers levèrent les yeux.</p> + +<p>«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»</p> + +<p>Ils obéirent.</p> + +<p>«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, +vous.»</p> + +<p>L'homme à la grande dent se mit à réciter sa +leçon, tout en ayant l'air de s'occuper des rênes.</p> + +<p>«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les +forcer à entrer dans l'eau, où il n'y a pas de gué, le +soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne se noient pas, tirer +sur eux.</p> + +<p>—Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» +avec un ricanement.</p> + +<p>—Vous les comprenez?</p> + +<p>—Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, +l'affaire est grave. Vous avez donné les ordres, +montrez-nous la preuve qui vous y autorise.</p> + +<p>—Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. +Ces gens sont assez inoffensifs; montrez-nous +l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi les gens, +même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand +il y a une jolie fille dont on ferait bien sa femme.»</p> + +<p>Frank Muller grinça des dents.</p> + +<p>«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je +suis votre officier; quelle autre autorité vous faut-il? +Mais j'ai pensé à cela. Voyez, dit-il, en tirant un +papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous +voie pas du chariot.»</p> + +<p>Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours +courbé vers les jambes de son cheval:</p> + +<p>«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un +Anglais, une jeune fille anglaise et un Cafre zulu) +comme ennemis de la république, d'après notre +décret et selon les ordres de votre commandant. +Pour cet acte, ceci sera votre garantie.»</p> + +<p>—Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? +dit Muller.</p> + +<p>—Nous la voyons et nous la reconnaissons.</p> + +<p>—Très bien; rendez-moi le mandat.»</p> + +<p>L'homme à la dent allait obéir; son compagnon +l'arrêta.</p> + +<p>«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette +commission ne me plaît pas. S'il ne s'agissait que +de l'Anglais et du Cafre..., mais la jeune fille? Si nous +vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer +pour nous justifier de l'œuvre de sang? Il faut que le +mandat nous reste.</p> + +<p>—Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez +le papier dans votre poche, Jan.</p> + +<p>—Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents +serrées.</p> + +<p>—Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; +si vous insistez pour avoir le papier, on vous +le rendra, mais alors nous monterons à cheval, nous +partirons et vous ferez votre besogne d'assassin +vous-même. Allons, choisissez! Nous ne serons pas +fâchés de retourner chez nous, car la tâche nous +répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou +des Cafres, mais pas sur des blancs.»</p> + +<p>Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.</p> + +<p>«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers +des champs; mais peut-être avez-vous raison. Après +tout, peu importe qui garde le mandat, pourvu que +la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là +l'important.</p> + +<p>—Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à +nous pour ça; ce ne seront pas les premiers que +nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai mon mandat, +je ne demande pas mieux que de tirer sur des +Anglais toute la nuit. Je ne connais pas de spectacle +plus charmant que de voir tomber des Anglais.</p> + +<p>—Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. +Vous autres imbéciles, vous ne comprenez jamais +la différence entre tuer quand c'est nécessaire, ou +tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir, +<i>parce qu'ils ont trahi la patrie</i>.»</p> + +<p>Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un +sourire particulièrement méchant se dessinait sur +son beau visage. «Ah! mon ami, pensa-t-il en hollandais, +ce mandat te faussera compagnie avant +longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire +pendre, dans ce bienheureux pays! Le vieux.... ne +pardonnerait pas, même à moi, d'avoir pris cette +petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à +se débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la +peine, mais, sans cette guerre, je ne serais jamais +arrivé à mon but. J'ai bien fait de la voler. Je suis +fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il +le faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un +témoin vivant. Ah! nous allons avoir un orage. Tant +mieux! il est bon que de tels actes s'accomplissent +pendant un orage.»</p> + +<p>Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait +rapidement, recouvrant les étoiles d'un voile +couleur d'encre. Il y a peu de crépuscule dans +le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque +sans transition. A peine le disque sanglant +du soleil avait-il disparu, que la nuit et des astres +sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant +l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces +beautés. L'air était d'une chaleur étouffante. Vers +l'est, les éclairs brillaient sans intermission. Vers +l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil couchant, +se montrait encore à l'horizon.</p> + +<p>Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité +croissante. Heureusement le chemin était assez +bon et Frank Muller marchait en avant, pour guider +les autres; sa belle silhouette virile se détachait nettement +sur la lueur du couchant. Un silence de mort +régnait sur la terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin +d'herbe ou bouffée d'air n'en animaient la surface. +Les seuls signes de vie venaient des langues de feu +qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient +aux milles sur la lande désolée. On ne devait +plus être loin de la rivière et l'on entendait au loin +le sourd grondement du tonnerre.</p> + +<p>C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur +de boue s'avançaient sur la prairie, poussés +par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, entourée +d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière +lugubre sur l'immensité obscure, qui sembla frissonner, +comme si elle avait le pressentiment des terreurs +si proches. Le chariot arrivait à la rivière, +dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait +une plaine semée de larges pierres blanches, semblables +à des pierres tombales, sur lesquelles se +jouaient les pâles rayons de la lune.</p> + +<p>«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un +rire nerveux; on croirait voir un vaste cimetière, et +les ombres qui les séparent, semblent être celles +des morts enterrés là.</p> + +<p>—Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. +A quoi pensez-vous donc?»</p> + +<p>Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre +moral et, comme il n'était pas loin de subir la même +impression, il lui en voulait d'autant plus et tenait +à se montrer positif et pratique.</p> + +<p>Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans +pouvoir dire pourquoi. Elle croyait faire un rêve +horrible; en outre, l'approche de l'orage ébranlait +ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués, +hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.</p> + +<p>Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on +venait de franchir le sommet d'une de ces ondulations +de terrain dont nous avons parlé.</p> + +<p>«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup +John à Muller, qui le précédait toujours de quinze +ou vingt pas.</p> + +<p>«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; +nous coupons par le plus court, pour arriver au gué.»</p> + +<p>Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs +du silence. A cent mètres, la faible lumière +qui brillait encore, se réfléchissait sur la large surface +de la rivière.</p> + +<p>En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité +augmentait et l'on ne distinguait pas l'autre +bord.</p> + +<p>«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à +quelques mètres en aval; l'eau est trop profonde +ici, pour les chevaux.»</p> + +<p>John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur +de trois cents mètres environ et l'on atteignit +un endroit où l'eau se précipitait et tourbillonnait +en grondant.</p> + +<p>«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la +maison est sur l'autre rive et vous ferez bien d'y +arriver avant que l'orage éclate.</p> + +<p>—Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je +ne vois pas à un pouce devant moi et je ne sais où +passer.</p> + +<p>—Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds +d'eau et pas une roche.</p> + +<p>—Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.</p> + +<p>—Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester +ici, et en tout cas nous ne le pouvons pas. Regardez!» +De la main, il montrait l'orient, qui maintenant +présentait un spectacle aussi effrayant que +magnifique.</p> + +<p>Droit devant eux, gonflé par le poids du vent +comme le centre d'une voile, se précipitait le grand +nuage, chargé de tempête, illuminé sur toute sa +surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient +comme d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y +avait peut-être de plus terrifiant, c'était le silence +absolu de la nature, en ce moment. Le grondement +lointain du tonnerre se taisait et la grande +tempête s'avançait majestueuse et muette, semblable +au passage d'une armée d'ombres, sans bruit de pas +ni de roues. Seul le vent ailé courait devant elle, +et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.</p> + +<p>Comme Muller parlait, un courant d'air glacé +s'abattit sur le chariot, le fit pencher et les éclairs +devinrent encore plus fréquents. L'orage éclatait au-dessus +des voyageurs.</p> + +<p>«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués +ici; la foudre frappe toujours près de l'eau.»</p> + +<p>Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux +de timon.</p> + +<p>«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi +pour m'aider à tenir les rênes», dit John au Zulu, +qui obéit aussitôt et se plaça entre lui et Jess.</p> + +<p>«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que +nous en avons besoin. Doucement, mes chevaux! +doucement!»</p> + +<p>Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller +d'un côté et le gros Boer de l'autre les frappaient si +cruellement, qu'enfin ils plongèrent dans la rivière.</p> + +<p>Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant +quelques instants, que le bruissement de l'eau +et le sifflement de la pluie qui s'avançait.</p> + +<p>Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt +mètres; puis, tout à coup, John découvrit qu'il entrait +dans l'eau profonde; les deux chevaux de +volée perdaient pied et résistaient avec peine au +courant de la rivière grossie.</p> + +<p>«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.</p> + +<p>—Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», +répondit la voix de Muller.</p> + +<p>John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré +pour détourner les chevaux. Jess, à ce moment, se +retourna sur son siège et un éclair lui montra Muller +et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon +de leurs carabines braqué droit sur le chariot.</p> + +<p>«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur +nous!»</p> + +<p>A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues +de flamme jaillirent des carabines et le Zulu +Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la tête +la première, au fond du chariot, tandis que l'un des +chevaux se cabrait droit dans les airs, avec un cri +d'agonie, et plongeait aussitôt dans l'eau jaillissante.</p> + +<p>Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute +description. Au-dessus, l'orage faisait explosion dans +toute sa fureur et la foudre frappait à tout instant la +rivière.</p> + +<p>Le tonnerre résonnait comme la trompette du +jugement dernier. Le vent tourbillonnait et faisait +écumer la surface des eaux. Tout à coup, il s'engouffra +sous la couverture du chariot, enleva celui-ci +de dessus les roues et le déposa sur l'eau, où il se mit +à flotter. Alors les deux chevaux de volée, affolés +par la furie de l'ouragan et par les convulsions du +pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle +force sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir +et disparurent entre l'obscurité du ciel et celle +des ondes bouillonnantes. Le chariot flottait toujours, +tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau +comme un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis +tournant lentement sur lui-même. Avec lui flottait +le cheval mort, qui attirait après lui l'autre timonier +dont les efforts pour se détacher étaient horribles +à voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça +et fut étouffé.</p> + +<p>Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de +la tempête, on entendait nettes et claires, les détonations +des trois carabines, chaque fois qu'un éclair +montrait le chariot aux meurtriers debout sur la +rive. Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, +une balle entre ses larges épaules, une autre dans +le crâne; mais John se sentait encore bien vivant, +quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé +sa joue. Instinctivement il étendit le bras, attira +Jess, la plaça en travers sur ses genoux et se pencha +sur elle, avec un faible espoir que son corps la +protégerait contre les balles.</p> + +<p>Quelque puissance miséricordieuse les protégeait +sans doute, car, bien qu'un projectile eût coupé +l'habit de John et que deux autres eussent traversé +la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir +s'égara et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa +d'un voile si épais, que les éclairs mêmes +furent impuissants à les révéler aux regards des +assassins.</p> + +<p>«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a +coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé +à notre feu et au Vaal débordé?»</p> + +<p>Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», +hochant doucement la tête, fit observer à son +compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient +guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes +sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit +pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque +semblant d'imagination. Il songeait aux douces +mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le +mouchoir, <i>son</i> mouchoir, <i>à elle</i>, entourait encore +son front <i>à lui</i>! Maintenant ces doigts se crispaient +sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les +pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent +déjà détendus par la mort. C'était une pensée +pénible, mais il se consolait, en se rappelant le +mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement +tué personne, car il avait eu soin de toujours +tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.</p> + +<p>Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le +reprît d'une manière quelconque, même si....</p> + +<p>«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près +d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où +elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous +ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle +cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. +Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de +cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au +moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre +enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au +ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête +fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher +des chevaux. Les patients animaux attendaient +leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.</p> + +<p>Muller, debout près du sien, vit les deux hommes +disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce +papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles +ne l'étaient déjà?</p> + +<p>La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A +ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt +d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout +le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du +jour; il n'est pas rare que la tempête se termine +ainsi au midi de l'Afrique. Au cœur de ce foyer lumineux, +blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices +et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, +aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit +les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout; +une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la +terre; puis tout rentra dans l'ombre.</p> + +<p>Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en +appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui +répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait +à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles +rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une +sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel, +et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux +chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes +en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables +étaient allés rendre leurs comptes à Dieu. +Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme +le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être +un effet tangible du jugement suprême, il se précipita +vers son cheval et s'enfuit comme un possédé +poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h2> + +<h2>L'OMBRE DE LA MORT</h2> + + +<p>Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait +sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, +comprit que, pour le moment du moins, il n'y +avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile +dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une +idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être +Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!</p> + +<p>«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la +tempête, «êtes-vous saine et sauve?»</p> + +<p>Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le +crois; que se passe-t-il?</p> + +<p>—Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»</p> + +<p>Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en +danger imminent d'être noyés. Ils descendaient, +dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans +doute le chariot verserait et alors....</p> + +<p>Un instant après, une roue frappa quelque chose; +le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en +grinçant sur le fond.</p> + +<p>«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait +le véhicule et le faisait pencher de côté.</p> + +<p>Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. +Ils avaient touché, par le travers, une roche +qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant +avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot +de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, +pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres +des chevaux faisant office d'ancres et les traits en +cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps +que les traits et le reste du harnachement tiendraient +bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils +ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien. +Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux +bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne +savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes +vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux +furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de +mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient +bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à +leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour +un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les +tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.</p> + +<p>Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, +la tête de l'un des pauvres chevaux qui, secoué +par le courant, semblait lutter contre la mort, et le +corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, le +bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant +filtrer l'eau entre les doigts, comme font souvent +(rapprochement ironique et sinistre) les passagers +d'une barque de plaisance.</p> + +<p>Tout cela disparut en un clin d'œil; mais peu à +peu l'orage s'éloigna et la lune se fit jour à travers +les nuages. La pluie cessa enfin, la tempête se tut +et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux +agitées.</p> + +<p>«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque +chose?</p> + +<p>—Rien, chère Jess.</p> + +<p>—Échapperons-nous au danger?»</p> + +<p>Il hésita.</p> + +<p>«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère +enfant. Si le chariot verse, nous serons noyés. +Savez-vous nager?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons +peut-être la rive, à moins que ces démons +ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous ayons +grand'chance de leur échapper.</p> + +<p>—Avez-vous peur de mourir, John?»</p> + +<p>De nouveau il hésita.</p> + +<p>«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir +en homme.</p> + +<p>—Dites-moi franchement ce que vous pensez. +Nous reste-t-il quelque espoir?»</p> + +<p>Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire +toute la vérité; après réflexion il s'y décida.</p> + +<p>«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas +noyés, nous serons certainement fusillés. Ils nous +attendront jusqu'au matin sur la rive et, pour leur +propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»</p> + +<p>Il ignorait que deux des assassins étaient morts +et que le troisième avait fui terrifié.</p> + +<p>«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre +fin peut venir à tout instant; il semble impossible +qu'elle ne vienne pas avant le lever du soleil.»</p> + +<p>C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et +le lecteur le comprendra, s'il peut se rendre compte +de la situation de nos deux personnages. Il est +affreux de se sentir, en pleine force, en pleine jeunesse, +face à face avec une mort violente, de savoir +que l'on peut, d'un instant à l'autre, entrer dans cet +inconnu, plus redoutable peut-être que la vie. John +sentait son cœur défaillir devant cette force de la +mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: +c'est l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la +mort elle-même ne peut pas prévaloir. Au regard +de John, répondait en ce moment le regard de Jess +rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait +pas la mort, si elle allait au-devant d'elle avec son +bien-aimé. La mort était son espoir et sa délivrance. +Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle pouvait +trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une +main toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa +mission remplie et elle était libre!... libre de mourir +avec son bien-aimé. Oui, son amour était plus profond +que la tombe et maintenant il se redressait +dans toute sa force, prêt à s'élancer vers les régions +de l'amour éternel.</p> + +<p>«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.</p> + +<p>—Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à +vous le répéter? Je ne vois aucun espoir.»</p> + +<p>Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de +John; il sentait sur ses joues la caresse de ses boucles +soyeuses et le souffle de son haleine.</p> + +<p>«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et +je ne peux vous le dire que si nous devons mourir. +Vous savez ce que c'est, mais je désire que vous +l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je +vous aime, John, je vous aime, je vous aime! et je +suis heureuse de mourir, parce que je peux mourir +et quitter ce monde avec vous.»</p> + +<p>Il entendit! Et si puisant était cet amour, que +le sien, oublié dans la terreur du moment, se réveilla +dans toute sa force et son ardeur; lui aussi oublia +la mort imminente, pour ne penser qu'à sa +passion refoulée jusque-là. Jess était dans ses bras, +telle qu'il l'avait prise pour la protéger contre les +balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. +La lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans +ses yeux, ce dont aucun homme ne peut se détourner, +quand il l'a vu. Une fois encore, même à +cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission +complète à la douce tyrannie de Jess s'empara +de lui, comme cet autre jour, dans la petite maison +de Prétoria. Mais maintenant toute considération +terrestre ayant disparu, il n'hésita plus à presser +de ses lèvres les lèvres de la jeune fille. Jamais, peut-être, +la lune n'avait éclairé scène d'amour aussi +saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient +la joie la plus entière, la plus intense que la +vie puisse offrir, tandis que sur eux planait l'ombre +de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par +les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot +se balançait dans le courant de la rivière torrentueuse; +les corps des chevaux morts plongeaient +et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur +laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus +des deux amants, le ciel étendait ses profondeurs +d'un bleu sombre et parsemées d'étoiles, que tout +à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à +droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se +perdre dans l'ombre; mais ils ne voyaient rien de +tout cela; ils ne se rappelaient rien, si ce n'est que +leurs cœurs s'étaient rencontrés; ils étaient heureux +d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. +Le passé n'existait plus; l'avenir allait commencer +et entre les deux planait leur passion sanctifiée +par la fin prochaine.</p> + +<p>Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à +leurs promesses et suivi, en se sacrifiant, le chemin +du devoir. Mais les engagements de la vie cessent +avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, +que la dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils +refusé ce bonheur, avant d'entrer dans +l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils +encore?</p> + +<p>Jess avait posé sa tête sur le cœur de son ami, +dans ce muet abandon d'adoration, si rare en ce +monde et si supérieur à la passion vulgaire. En +plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel +était heureux d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la +mort. Quant à elle, perdue dans l'immensité de son +amour, elle soulageait son cœur par des sanglots.</p> + +<p>Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent +garde, lorsqu'enfin un air plus froid vint leur +annoncer l'approche de l'aube. La mort qu'ils attendaient +n'était pas encore venue; elle ne devait +pas être loin désormais.</p> + +<p>«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous +tueront avec leurs carabines?</p> + +<p>—Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut +pour leur propre salut.</p> + +<p>—Je voudrais que ce fût fini.»</p> + +<p>Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un +petit cri, et le chariot oscilla violemment.</p> + +<p>«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi +ne gagneriez vous pas la rive et ne vous sauveriez-vous +pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y a pas plus +de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi +rapide.»</p> + +<p>L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas +venue à John, et lui parut si absurde, qu'il se mit +positivement à rire.</p> + +<p>«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.</p> + +<p>—Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe +que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez +et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh! +John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens, +je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et +maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me +désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh! +le chariot verse!</p> + +<p>—Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les +traits sont brisés!»</p> + +<p>Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé +par la friction continuelle sur le roc. Le chariot +tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte +que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut +dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids, +reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu +par les corps des chevaux et la force du vent, il +se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant +sur lui-même. John comprit que tout était perdu et +que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le +véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la +couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit +Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même +instant le chariot sombra.</p> + +<p>«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, +quand il revint sur l'eau.</p> + +<p>A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait +distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle +ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent. +Elle semblait être à une quarantaine de mètres, +mais la vitesse du courant était au moins de six +nœuds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait +impossible d'atteindre le bord. La seule chose à +faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement +elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux. +Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de +larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors, +saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. +L'eau écumait furieuse autour des roches. A +un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais +cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et +roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, +qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir +comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux +fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui +vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait +porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva +une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins +il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une +masse sur une large roche plate, où John perdit +connaissance.</p> + +<p>Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, +revenue à elle plus promptement, essayait de lui +réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement +avait dû être assez long, car le soleil était levé. +Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait +que des contusions.</p> + +<p>«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui +pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par +les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait +un spectacle vraiment digne de compassion.</p> + +<p>«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»</p> + +<p>Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein +soleil.</p> + +<p>«Que faire? dit John.</p> + +<p>—Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais +mourir; pourquoi m'en avez-vous empêchée? Il est +des situations dont on ne sort que par la mort; +la nôtre est du nombre.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite +satisfait; les assassins nous poursuivront sans +tarder.»</p> + +<p>De légères couches de brouillard couvraient le lit +et les bords de la rivière, mais elles s'élevaient à +mesure que le soleil montait dans le ciel. L'endroit +où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres +en aval de celui où la foudre avait frappé les deux +Boers et leurs chevaux. Voyant le brouillard s'élever, +John insista pour que Jess se blottît avec lui +derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive, +sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à +deux cents mètres, deux chevaux qui paissaient +tranquillement.</p> + +<p>«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont +mis pied à terre là-bas. Dieu merci! j'ai encore +mon revolver et les cartouches ne sont pas mouillées. +J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.</p> + +<p>—Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement +de son bras étendu vers la rive, «ce ne sont +pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux chevaux +de volée qui se sont détachés dans l'eau; +voyez, ils ont encore leur collier.</p> + +<p>—Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement +les attraper sans être pris nous-mêmes, nous +sortirons peut-être d'ici.</p> + +<p>—Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et +je ne vois pas apparence de Boers. Ils auront cru +nous avoir tués et seront partis.»</p> + +<p>John porta ses regards alentour et, pour la première +fois, un rayon d'espoir se glissa dans son cœur. +Ils survivraient peut-être, après tout!</p> + +<p>«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut +que nous cherchions à manger quelque part; je suis +d'une faiblesse indicible.»</p> + +<p>Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui +tendait et ils se mirent en marche le long de la +rive.</p> + +<p>Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque +John poussa un cri de joie et se précipita vers quelque +chose de blanc, qui s'était pris dans les roseaux. +C'était le panier de provisions que la femme de +l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait +été enlevé par l'eau et, comme le couvercle était +bien attaché, rien ne s'était perdu. John l'ouvrit et +retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les +œufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, +par exemple. Il se hâta de déboucher la bouteille, +remplit à moitié, avec de l'eau, un verre cassé au +fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie +et fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, +ressembla bientôt un peu moins à un cadavre. Il +répéta la même cérémonie pour son propre compte +et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en +lui. Après cela ils avancèrent prudemment.</p> + +<p>Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne +paraissant pas avoir souffert de l'aventure, quoique +l'un d'eux eût été égratigné par une balle.</p> + +<p>Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; +nous ferons bien d'y attacher les chevaux, de procéder +à notre toilette et de déjeuner, dit John presque +gaiement.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.</p> + +<p>Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula +en poussant un cri de frayeur et les chevaux devinrent +rétifs; devant eux, raidis par la mort et déjà +gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux +gens foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs +mains, leurs vêtements hachés et enlevés par l'explosion +des cartouches, étaient étendus les corps des +deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire +réfléchir les plus sceptiques!</p> + +<p>«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y +a ni Dieu, ni châtiment pour les coupables!» s'écria +John.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h2> + +<h2>ATTENTE</h2> + + +<p>On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine +pour Prétoria, vers la fin de décembre. Avec +lui avaient disparu la vie et la joie de la maison.</p> + +<p>«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui +suivit le départ, «comme cette maison est triste +sans John!»</p> + +<p>Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut +entièrement de cet avis.</p> + +<p>Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de +l'investissement de Prétoria, mais rien de John; +tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait traversé +Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans +rien apporter et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots +convulsifs.</p> + +<p>«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à +son oncle. Je savais bien que c'était absurde. Il ne +pouvait aider Jess en rien, ni la ramener; il était +certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant +il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont +tué; tout cela est de votre faute et, s'il est mort, je +ne vous parlerai plus jamais!»</p> + +<p>Le vieillard battit en retraite, assez confus et +effaré de cette explosion qui n'était pas du tout dans +les habitudes de Bessie.</p> + +<p>«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; +elles deviennent de vraies tigresses, quand il s'agit +de l'homme qu'elles aiment.»</p> + +<p>Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; +mais une tigresse n'est pas agréable, en qualité +d'animal domestique, et le pauvre vieux Silas eut le +loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui +suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait +qu'on eût éloigné son fiancé; elle oublia même +qu'elle avait consenti à cet éloignement; bref son +humeur changea complètement sous l'influence du +chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque +plus prononcer le nom de John.</p> + +<p>Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible +au dedans, comme au dehors. Le lendemain +du départ de John, deux ou trois Boers restés +fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la +province de la Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine +et supplièrent Silas Croft de se réfugier +à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui affirmèrent +que les Boers tueraient certainement les Anglais +sans défense. Il ne voulut rien entendre.</p> + +<p>«Je suis Anglais, <i>Civis Romanus sum</i>, répondit-il, +de son ton résolu, et je ne crois pas que les gens +parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt ans me toucheront. +En tout cas, je ne vais pas me sauver et +laisser mon bien à la merci d'une bande de voleurs. +S'ils me tuent, ils auront à en répondre devant le +gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me laisseront +tranquille. Bessie peut partir, si bon lui +semble, mais moi je reste; c'est mon dernier mot.»</p> + +<p>Celui de Bessie fut le même et les braves gens +repartirent sans délai, déplorant cette confiance +imprudente et cet orgueil insulaire. Cette petite +scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, +le vieux Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à +ses ennemis. Il se rendit dans sa chambre à coucher, +tira d'une armoire un très grand drapeau anglais +et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé +devant la maison, où un gommier jeune et très élevé +servait de mât au pavillon et se voyait de très loin, +quand, aux grands jours comme Noël, ou l'anniversaire +de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait +plaisir à l'arborer.</p> + +<p>«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; +et aussitôt que les larges plis flottèrent au +vent il se découvrit, agita son chapeau et, de sa voix +puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit +accourir Bessie pour savoir ce qui arrivait.</p> + +<p>«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé +mon pavillon, afin que tous ces gens sachent bien +qu'un Anglais demeure ici. «God save the Queen!»</p> + +<p>—Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle +n'était pas bien sûre que ce défi jeté aux rebelles +fût une sage mesure et faite pour calmer leurs passions +surexcitées.</p> + +<p>En effet, deux jours après, une patrouille composée +de trois Boers, ayant aperçu de très loin l'étendard +qui flottait au vent, arriva au galop et demanda des +explications. Silas vit les hommes venir et, prenant +sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour +lequel il éprouvait une vénération presque superstitieuse. +On n'oserait pas, pensait-il, y toucher ou +molester ceux qu'il abritait.</p> + +<p>«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef +des trois Boers, que le vieillard connaissait fort +bien.</p> + +<p>«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.</p> + +<p>—Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.</p> + +<p>—Je vous enverrai au diable d'abord.»</p> + +<p>A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança +vers le mât et là se trouva face à face avec le canon +du fusil de Silas Croft.</p> + +<p>«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.</p> + +<p>Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.</p> + +<p>Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft +était très aimé des Boers, qui, pour la plupart, le +connaissaient depuis leur enfance et l'avaient vu +siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut +à cette popularité qu'il dut de n'être pas sommé, +dès le début de la révolte, d'avoir à choisir entre la +prison, ou le service actif contre son gouvernement +et ses compatriotes.</p> + +<p>Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout +de ce temps, arriva la nouvelle de la défaite écrasante, +subie au défilé de Laing-Hill par les Anglais. +Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun +général n'aurait été assez fou pour livrer bataille en +cet endroit», disait-il. Bientôt, hélas! la nouvelle +fut confirmée par les indigènes.</p> + +<p>Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle +on apprit la défaite d'Ingogo. Un matin, pendant +le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la véranda. +Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut +d'une montagne; les Anglais, complètement bloqués, +se battaient admirablement, mais «leurs armes +étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la +nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais +ne pouvaient pas tirer droit!»</p> + +<p>La journée se traîna péniblement. A minuit, un +espion indigène, que M. Croft avait envoyé chercher +des nouvelles, revint dire que le général anglais +avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait +des pertes cruelles et abandonné ses blessés dont +un grand nombre étaient morts sous la pluie.</p> + +<p>Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit +ces événements; mille bruits couraient, sans apporter +de nouvelles positives. Silas reprit courage, +quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux +renforts aux Anglais.</p> + +<p>«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils +chanteront bientôt un autre air! Et il est grand +temps. Je ne peux pas comprendre du tout à quoi +l'armée a pensé.»</p> + +<p>Le temps continuait sa marche lente et pénible, +lorsqu'enfin arriva un jour terrible, jour que Bessie +n'oubliera de sa vie. C'était le 20 février, juste une +semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.</p> + +<p>Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement +ses regards le long de la sombre avenue des +Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que l'on +n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante +se livrait à quelques milles de là. Les Cafres semblaient +aller et venir comme d'habitude, pour leurs +travaux, mais un observateur attentif aurait remarqué +qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour +regarder du côté du Drakensberg et ensuite échanger +quelques mots entre eux. Ils se racontaient que des +choses extraordinaires se passaient, que les Boers +battaient la grande nation blanche, qui était venue +par les mers et avait fait trembler leur terre. On +profitait de ces confidences pour s'accroupir sur le +sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on +avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, +car lorsque les Boers sont appelés pour le service, +les Cafres ne couchent pas dans leurs huttes, de +crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se demandait +ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient +dévoré les Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait +généralement à déclarer que mieux vaudrait +émigrer au Natal.</p> + +<p>Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et +parfois quelques paroles en harmonie avec ses tristes +pensées parvenaient à son oreille. Impatientée, +elle se détourna et son attention se fixa sur son +vieux lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses +pieds, qui maintenant grognait sourdement et dont +les poils se hérissaient.</p> + +<p>«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit +Bessie. Stomp détestait les Cafres qu'il ne connaissait +pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était pas +trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, +à la physionomie scélérate et vêtu seulement d'un +pantalon déguenillé, retenu autour de la taille par +une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure, +plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent +les soi-disant médecins sorciers. De la main gauche, +il tenait un long bâton fendu à un bout. Dans la +fente était une lettre.</p> + +<p>«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir +brillait subitement dans son cœur. «Si la lettre +était de John!»</p> + +<p>Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce +Cafre lui déplaisait; aussi celui-ci ne s'approcha-t-il +que lorsque Stomp eut été rappelé; du reste il se +montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie +et se contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les +lèvres tremblantes.</p> + +<p>«Une lettre, répondit l'homme.</p> + +<p>—Donnez-la-moi.</p> + +<p>—Non, Missie, pas avant que je vous aie bien +regardée, pour voir si je ne me trompe pas: cheveux +d'or, <i>un</i>» (il comptait sur ses doigts); oui, c'est cela; +grands yeux bleus, <i>deux</i>; très bien; grande, blanche +et brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est +pour vous.» Sur ce, il lui poussa le bâton presque +dans la figure.</p> + +<p>«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et +saisie d'un soupçon soudain.</p> + +<p>«De Wakkerstroom, en dernier.</p> + +<p>—De qui est-elle?</p> + +<p>—Lisez-la et vous le saurez.»</p> + +<p>Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un +morceau de journal, et la retourna plusieurs fois. +Nous éprouvons tous une méfiance instinctive pour +les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était +particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne +portait pas d'adresse sur son enveloppe fort sale. +Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous lui avait +servi de cachet.</p> + +<p>«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.</p> + +<p>—Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec +un rire insolent. Il n'y a pas beaucoup de blanches +comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs je vous ai +détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.</p> + +<p>Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait +une feuille de papier ordinaire, couverte d'une écriture +hardie et ferme, quoique trahissant un certain +manque d'habitude.</p> + +<p>Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment +de malheur. C'était celle de Frank Muller.</p> + +<p>La jeune fille eut froid au cœur, mais il lui fallut +lire ce qui suit:</p> + +<blockquote><p>«Au camp, près de Prétoria, 15 février.</p></blockquote> + +<p>«Chère Miss Bessie,</p> + +<p>«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique +nous nous soyons querellés dernièrement, vous, +votre bon père et moi, je crois de mon devoir de +vous envoyer cette lettre par un messager choisi. +Hier, les malheureux habitants affamés de Prétoria +ont fait une sortie et nos armes ont été de nouveau +victorieuses; les habits rouges se sont enfuis, abandonnant +leurs ambulances et emportant beaucoup +de morts et de blessés. Parmi les premiers était le +capitaine Niel....»</p> + +<p>Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la +lettre et saisit des deux mains l'un des piliers de la +véranda.</p> + +<p>Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui +tendit. Elle la prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, +puis se remit à lire comme en un rêve affreux.</p> + +<p>«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan +Vanzil l'a tué et plusieurs l'ont vu emporter; ils +assurent qu'il était bien mort. Je crains que ceci +ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards +de la guerre et il est mort en combattant bravement.</p> + +<p>«Présentez mes compliments respectueux à votre +oncle. Nous nous sommes séparés avec colère, mais +j'espère, dans les circonstances nouvelles où se +trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je +n'ai pas de rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, +votre humble et dévoué serviteur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<span class="smcap">Frank Muller.</span>»<br /></span> +</div></div> + +<p>Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie +saisit de nouveau le pilier pour se soutenir. Il lui +semblait que la lumière du soleil faisait place à une +obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était mort! +Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie +disparaissait comme les rayons du soleil.</p> + +<p>Elle ne sut jamais combien de temps elle était +restée là, les yeux grands ouverts, sans rien voir. +Elle avait perdu le sentiment du temps; il n'y avait +plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!</p> + +<p>«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, +fixant son œil unique sur ce douloureux visage.</p> + +<p>Elle ne répondit pas; il répéta:</p> + +<p>«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je +parte; je veux voir les Boers prendre Prétoria.»</p> + +<p>Bessie le regarda vaguement.</p> + +<p>«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin +de réponse», dit-elle.</p> + +<p>La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas +porter une lettre au Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan +Vanzil le tuer. Il est tombé <i>comme ça</i>!» Et il s'abattit +tout d'une pièce sur le sol, comme un homme +frappé par une balle. Il continua: «Je ne peux pas +lui porter un message, Missie, mais ce que je voulais +dire, c'est que je pourrais porter une lettre de +votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut +mieux qu'un Anglais mort et Frank Muller fera un +beau mari.</p> + +<p>—Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, +en lui montrant l'avenue de son bras étendu.</p> + +<p>Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, +que l'homme bondit sur ses pieds, et au même +instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le temps avec +des grognements sourds, interprétant le geste de sa +maîtresse comme un ordre d'agir, sauta droit à la +gorge du messager. Le chien, grand et lourd, frappa +l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que tous +deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: +l'homme se débattait, criait, jurait; le chien le roulait, +le mordait de façon à lui laisser des marques +ineffaçables.</p> + +<p>Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait +pas voir ce qui se passait. Son oncle accourut +avec deux Cafres.</p> + +<p>«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il +donc?»</p> + +<p>Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire +lâcher prise au chien, et l'homme se releva en trébuchant, +saignant d'une demi-douzaine de morsures.</p> + +<p>Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. +Ensuite il tourna son visage couvert de sang, son œil +unique flamboyant de fureur, vers la pauvre Bessie, +la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla +d'injures.</p> + +<p>«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera +payer. Je suis son serviteur! Je....</p> + +<p>—Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de +Silas Croft, ou, par le ciel! je lance le chien sur +vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui luttait +furieux avec les deux Cafres.</p> + +<p>Le messager le regarda; puis, avec une dernière +menace de son poing, il s'enfuit en courant et ne se +retourna qu'une fois, pour s'assurer que le chien ne +le poursuivait pas.</p> + +<p>Bessie le suivit de son regard vague, avec autant +d'indifférence qu'elle en avait témoigné pendant la +lutte. Tout à coup, elle se redressa et rentra dans +le salon.</p> + +<p>«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son +oncle, qui la rejoignait. Que veut dire cet homme, +au sujet de Frank Muller?</p> + +<p>—Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, +d'une voix qui hésitait entre le sanglot et le rire +convulsif, «que je suis veuve avant d'avoir été mariée. +John est mort!</p> + +<p>—Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la +main à son front et tournant sur lui-même avec égarement. +«John est mort!</p> + +<p>—Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant +la lettre de Muller.</p> + +<p>Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très +long à la lire.</p> + +<p>«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma +pauvre Bessie!» Il la prit dans ses bras et la baisa +tendrement.</p> + +<p>Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est +peut-être un mensonge, comme Frank Muller en fait +souvent, dit-il; ou bien peut-être s'est-il trompé.»</p> + +<p>Bessie resta muette. Pour le moment du moins, +tout espoir l'avait abandonnée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h2> + +<h2>UN FAMILIER DE FRANK MULLER</h2> + + +<p>L'étude des éléments opposés, qui concourent à +former un caractère comme celui de Frank Muller, +si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de nature +à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en +son entier développement, est heureusement difficile +à rencontrer dans un pays très civilisé. La lourde +main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à ce qu'elle +l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui +l'entourerait. Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées +à demi sauvages, où une poignée d'hommes +appartenant à une race supérieure règne sur des +masses d'une race inférieure ont certainement rencontré +ses pareils. Les solitudes sont favorables à la +production de puissantes individualités. Au contraire, +la société des hommes très civilisés leur est adverse. +Il en est des hommes comme des arbres; ceux qui +croissent isolément dans la plaine développent, +d'après les lois de leur nature, toute leur force et +leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent +la lumière partout où elle se trouve; ils prennent +pour cela la forme et la direction que leur imposent +leurs voisins; avant tout, ils veulent vivre, +n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.</p> + +<p>Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré +seulement du rebut de l'humanité, il devient, extérieurement, +ce que l'esprit qui l'anime veut qu'il +soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, +enchaîné par l'usage, retenu par la force +de l'opinion publique, il devient aussi pareil aux +autres, que les arbres élevés en espalier par la +main du même jardinier sont pareils entre eux. Les +angles de sa nature disparaissent sous la friction +constante de la société; et il devient, superficiellement +du moins, identique à ceux qui l'entourent et +le pressent.</p> + +<p>La place d'un homme comme Frank Muller est sur +les confins de la civilisation et de la barbarie. Trop +civilisé pour posséder les vertus primitives, qui, +telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien +accordée à l'homme par la nature; trop barbare +pour accepter les restrictions adoucissantes d'une +société cultivée, il participe aux forces et aux faiblesses +des deux états. Animé de l'esprit de barbarie, +où domine la superstition, et entièrement +dépourvu de l'esprit de civilisation, qui se traduit +par la pitié, il se tient entre les deux, insultant à +l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le +plus terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, +préparé par l'éducation et la réflexion, à maîtriser +sa nature si bien armée pour le mal, habitué +à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage +de l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût +pu étonner le monde, comme un Napoléon.</p> + +<p>Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de +l'influence inconsciente, mais réelle, d'une race de +progrès, il eût pu écraser ses semblables et les +détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage +et de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté +entre deux forces, qu'il ne reconnaissait pas, il +devenait le jouet d'une puissance invisible qui transformait +en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des +faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances +différentes, les armes mortelles d'une force invincible +et se sentait dominé par des accès de terreur +superstitieuse.</p> + +<p>Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la +scène de meurtre que son cerveau n'a pas craint +de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne croit à +aucun dieu et cependant les craintes terribles qui +surgissent dans son cœur, semblent prendre corps +et lui crier: <i>Nous sommes les messagers d'un Dieu +vengeur.</i> Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond noir +de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix +du tonnerre le proclame. Il ferme ses yeux éblouis +et les pas cadencés de son cheval deviennent un +rythme qui répète: <i>Il y a un Dieu! il y a un +Dieu!</i></p> + +<p>Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est +pas au pouvoir de l'homme de laisser derrière +lui.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Il était près de minuit, lorsque Frank Muller +s'arrêta devant une misérable hutte en terre, perchée +dans la solitude, sur la berge du Vaal, et flanquée +d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux +comme la tombe; pas même un chien pour +aboyer.</p> + +<p>«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller +tout haut, je le ferai fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»</p> + +<p>A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes +et fit reculer le cheval si violemment, qu'il faillit +désarçonner son cavalier.</p> + +<p>«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank +Muller, dont les nerfs n'étaient plus en état de supporter +le moindre choc.</p> + +<p>«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant +de la couverture grise qui l'enveloppait et +montrant la vilaine figure du sorcier qui avait porté +la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années déjà, il +suivait Muller comme son ombre.</p> + +<p>«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous +cacher ainsi? C'est un de vos tours infernaux; prenez +garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes de ses +pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai +loin, vous et votre sorcellerie.</p> + +<p>—Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, +mais il y a une demi-heure je vous ai entendu venir; +je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air cette nuit; on +aurait dit que vingt personnes galopaient après +vous. Je les entendais distinctement: d'abord le +grand cheval noir, puis tous ceux qui couraient derrière +lui, comme s'ils vous eussent poursuivi; alors +je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut +que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent +un à un. C'étaient peut-être des démons!</p> + +<p>—Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» +cria Muller, dont les dents s'entre-choquaient de +crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval et ayez-en +grand soin; il a fourni une longue course et nous +partons à l'aube. Dites-moi où sont les lumières et +l'eau-de-vie! Si vous l'avez bue, je vous fouetterai.</p> + +<p>—Tout cela est sur la planche à gauche de la +porte, Baas, et il y a aussi de la viande et du pain.»</p> + +<p>Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la +hutte, dont il ouvrit la porte branlante d'un coup +de pied. Il trouva les allumettes, mais sa main tremblait +si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer +la grossière chandelle que font les Boers, avec +la graisse du mouton. Près de la chandelle étaient +une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet +d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le +gobelet d'un mélange de liqueur et d'eau et but; +puis il essaya de manger un peu, n'y réussit pas et +s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt, +il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit +à fumer.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui +dire que le cheval mangeait de bon appétit. Il allait +se retirer, quand son maître lui fit signe de rester. +L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait +guère sa société que lorsqu'il voulait le consulter, +ou lui faire exercer son art prétendu de divination; +le fait est que, pour le moment, Frank Muller eût été +content de parler à un chien. Les événements de +la nuit avaient abaissé cet homme terrible, plongé +dans l'iniquité, dès sa première jeunesse, au niveau +d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta +d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses +pieds. Puis les libations répétées produisirent leur +effet, et il oublia un peu l'extrême prudence dont il +ne se départait jamais, pas même avec son «confident +noir», Hendrik.</p> + +<p>«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui +demanda-t-il.</p> + +<p>—Depuis quatre jours, Baas.</p> + +<p>—Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?</p> + +<p>—Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle fait?</p> + +<p>—Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la +véranda, comme ça.» Il essaya d'imiter l'attitude +et la physionomie de la pauvre Bessie.</p> + +<p>«Ainsi, elle l'a cru?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! +regardez!»</p> + +<p>Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui +avaient faites les crocs de Stomp.</p> + +<p>Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir +imposteur, dit-il; cela prouve son courage. Vous +êtes sans doute furieux et vous rêvez de vous venger?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Qui sait! Nous irons là-bas demain.</p> + +<p>—Je le savais d'avance, Baas.</p> + +<p>—Nous allons prendre le domaine; nous ferons +juger Silas Croft par un conseil de guerre, pour +avoir hissé le pavillon anglais et, si le verdict est +contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.</p> + +<p>—Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant +joyeusement les mains; «mais sera-t-il condamné?</p> + +<p>—Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa +barbe d'or; cela dépendra de ce que Missie dira; et +du verdict de la cour, ajouta-t-il après réflexion.</p> + +<p>—Le verdict de la cour! le verdict de la cour! +ricana le méchant conseiller, et le Baas la présidera! +Ha! ha! pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner +le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se chargera +de le fusiller, Baas?</p> + +<p>—Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera +toujours quelqu'un pour exécuter la sentence.</p> + +<p>—Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas +été très payé. J'ai fait de vilaines choses. J'ai interprété +des présages, préparé des filtres et <i>filé</i> vos ennemis. +Voulez-vous m'accorder une faveur? Voulez-vous +me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? +Ce n'est pas une grande faveur, Baas, et je l'ai +méritée.</p> + +<p>—Pourquoi désirez-vous le fusiller?</p> + +<p>—Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des +années, pour ma sorcellerie, et parce que, l'autre +jour, il m'a chassé de chez lui. En outre, c'est +agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore +plus content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si +c'était la Missie qui a lancé le chien sur moi. Je....»</p> + +<p>En un clin d'œil, Muller saisit à la gorge le gredin +stupéfait et lui administra force coups de pied et +coups de fouet.</p> + +<p>Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait +remué tout ce qui restait de généreux en lui; en +outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il aimait trop +follement cette femme, pour permettre qu'un homme +insultât son nom, surtout un homme dont il pouvait +redouter la sorcellerie, mais qu'il mettait d'ailleurs +bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En ce +moment, il n'était pas moins dangereux de jouer +avec les nerfs surexcités de Muller qu'avec un taureau +furieux.</p> + +<p>«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous +osez prononcer ainsi son nom, je vous tuerai malgré +toute votre magie.» Et il le lança avec tant de force +contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée. +L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, +puis sortit en se traînant sur les mains et les genoux.</p> + +<p>Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le +Cafre eut disparu, il se leva, ferma la porte à double +tour et tout à coup fondit en larmes, brisé sans +doute par la fatigue physique et morale, par l'effet +de la liqueur et aussi par la passion inassouvie (on +ose à peine l'appeler amour), qui lui dévorait le +cœur.</p> + +<p>«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout +cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de +les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie! +si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! +mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se +jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit +en sanglotant.</p> + +<p>Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, +car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un +homme soit, non seulement sans conscience, mais +sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la +superstition qui peut, au besoin, remplacer la première, +et la seconde pesait littéralement sur sa vie +entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur +lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se +doutait pas.</p> + +<p>Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa +humblement dans la hutte pour éveiller son maître, +et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils +se dirigeaient vers Wakkerstroom.</p> + +<p>L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que +se répandait la lumière du jour; quand le soleil se +montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que +le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser. +Il se rendit compte de tout: les deux Boers +frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux, +car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même, +s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de +mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait +cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps, +sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient +sans doute déjà; si on les découvrait, le papier +aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou +serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que +Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik +établirait un alibi. C'était un homme utile que +ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? +Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la +rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur +les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, +renversaient le chariot et tout était fini.</p> + +<p>Muller se disait que tout était pour le mieux et +que personne ne pourrait le soupçonner.</p> + +<p>Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes +efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la +flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans +deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne +pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et +puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain, +s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient +faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il +aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé +de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait +et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à +craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les +armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui +croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, +et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, +surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.</p></div> + +<p>Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il +fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait +depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa +passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés +à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but +ressemblait fort à un trône.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h2> + +<h2>SILAS EST PERSUADÉ</h2> + + +<p>Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait +frappée; mais à mesure que les jours s'écoulaient, +elle se relevait peu à peu, car elle avait du ressort +et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent +la douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont +mortellement atteintes; sur d'autres, au contraire, +elle glisse comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer +au delà de la surface. Bessie appartenait à une catégorie +moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le +bonheur, pour s'épanouir au soleil, elle ne devait pas +languir à l'ombre d'un chagrin. Les femmes de sa +trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent +pas à un célibat éternel, ne s'immolent pas en +holocauste à une chère mémoire. Si leur premier +amour leur est enlevé, elles pleurent et souffrent +beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, +elles ne repoussent pas le second qui se présente.</p> + +<p>Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse +Bessie que l'on vit errer à Belle-Fontaine, après la +visite du Cafre borgne. Toute son irritabilité avait +disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir +envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même +pas de s'accuser lui-même.</p> + +<p>«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, +lui dit-elle un soir; vous en avez été l'instrument; +voilà tout.» Puis elle vint lui passer les bras autour +du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du +vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils +étaient seuls au monde, et il la consola de son mieux. +Chose étrange! ils ne pensaient guère à Jess, quand +ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une +énigme, quelque chose en dehors d'eux. Présente, +ils l'aimaient et la laissaient libre de vivre à sa +manière; absente, elle semblait s'effacer dans une +ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle +et les siens. Certes ils lui étaient attachés, mais les +natures simples s'éloignent involontairement de ce +qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient pas +exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa +sœur était bien peu de chose, comparée à la tendresse +profonde, à l'abnégation absolue que Jess +lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. +Bessie lui préférait de beaucoup son vieil +oncle. Aussi, dans ces jours d'épreuve, leurs deux +cœurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un de +l'autre.</p> + +<p>A mesure que le temps passait, tous deux se +mirent à espérer de nouveau. N'était-il pas possible, +après tout, que Muller eût menti? Ils savaient qu'il +n'était pas homme à reculer devant une imposture, +s'il y trouvait son compte, et son objectif, en +cette circonstance, n'était pas douteux pour eux.</p> + +<p>Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, +Bessie, assise sous la véranda, crut entendre +un grondement sourd, qui lui parut être celui du +canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se +leva et gravit la colline qui s'élevait derrière l'habitation. +Arrivée au sommet, elle embrassa du +regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. +Au loin, sur la droite, dominait un pic +abrupt, appelé Majuba et souvent enveloppé de +nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et +il sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté +par la brise, venait de là. Du reste elle ne vit rien. +Bientôt l'écho se tut et elle pensa que, peut-être, +elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.</p> + +<p>Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement +de la grosse artillerie, couvrant la retraite +des troupes anglaises sur les flancs du mont Majuba. +Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque +peu découragé; les revers se succédaient avec une +telle obstination, que même sa foi robuste en la +valeur britannique en était ébranlée.</p> + +<p>Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. +Des bruits incessants couraient dans le pays, apportés +soit par des indigènes, soit par des Boers +de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, +il devint certain qu'un armistice était conclu +entre les Anglais et les Boers, mais on en ignorait +les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les +Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises +considérables, se soumettaient sans plus lutter; +quant à Bessie, elle hocha la tête avec incrédulité.</p> + +<p>Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté +Prétoria, un Cafre apporta la nouvelle que l'armistice +était rompu, que les Anglais s'avançaient +en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer +Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau +et Silas rayonna de joie.</p> + +<p>«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux +mois, j'avais presque honte de mon titre d'Anglais. +Mais tout cela va finir; je savais bien qu'on ne nous +abandonnerait pas.»</p> + +<p>Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, +avait l'air brave et fier, comme s'il eût été +âgé de vingt-cinq ans, au lieu de soixante-dix.</p> + +<p>Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent +sans qu'on reçût d'autres nouvelles; mais le lundi +23 mars, l'orage éclata.</p> + +<p>Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses +occupations du matin, et son oncle, debout dans le +salon, s'essuyait le front avec son foulard rouge, car +il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.</p> + +<p>«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, +par la porte entre-bâillée.</p> + +<p>—Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux +yeux, et soupirant au souvenir de celui dont elle +n'espérait plus de nouvelles.</p> + +<p>«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent +du temps, surtout avec nos soldats qui sont +si lents! On aura dû attendre quelque chose, des +canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous +aurons des nouvelles aujourd'hui.»</p> + +<p>Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout +bouleversé.</p> + +<p>«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent +avec un chariot; ils sont vingt; Frank Muller +est à leur tête, sur son cheval noir; Hans Coetzee et +le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière +un arbre dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils +vont s'emparer du domaine.»</p> + +<p>Sans attendre pour donner d'autres explications, +Jantjé se glissa à travers la maison et se cacha +quelque part sur la colline, car il était, comme la +plupart des Hottentots, extrêmement lâche.</p> + +<p>Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui +se tenait debout, pâle et tremblante, près de la +porte. Ayant entendu des pas précipités sur l'avenue +qui passait devant la maison, il se dirigea vers +la porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés +à la ferme, avaient aperçu les Boers, jeté +leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme +ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier +d'entre eux, un jeune garçon de douze ans, roula +sur le sol, frappé d'une balle entre les deux +épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien +tiré!» puis le rire féroce qui suivit la chute +de l'enfant et le piétinement des chevaux dans +l'avenue.</p> + +<p>«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»</p> + +<p>Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil +au râtelier, s'assit dans un fauteuil de bois qui faisait +face à la porte-fenêtre et fit signe à sa nièce de +venir le rejoindre.</p> + +<p>«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que +nous n'avons pas peur d'eux. Ne craignez rien, ma +chérie; ils n'oseront pas nous toucher; ils craindront +les conséquences.»</p> + +<p>A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade +parut, conduite, ainsi que l'avait dit Jantjé, par +Frank Muller, sur son cheval noir; après lui venaient +Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier +Hendrik, monté sur un animal indéfinissable: +il portait un fusil et une zagaie à la main. Derrière +eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi +lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins +près de qui, depuis vingt ans, il vivait en paix et +amitié.</p> + +<p>Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder +autour d'eux. Ils ne voyaient pas encore bien à l'intérieur, +à cause du contraste entre la brillante +lumière du dehors et l'ombre au dedans.</p> + +<p>«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans +Coetzee; ils auront eu vent de notre petite visite.</p> + +<p>—Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je +les ai fait surveiller et je sais qu'ils n'ont pas quitté +ces lieux. Descendez de cheval, Om Coetzee, et vous +aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»</p> + +<p>Le Cafre obéit avec empressement et dégringola +aussitôt de sa monture, mais le Boer hésita.</p> + +<p>«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien +tirer, s'il voyait envahir sa maison.</p> + +<p>—Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce +que je vous ordonne.</p> + +<p>—Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné +Hans Coetzee, en se préparant à obéir.</p> + +<p>Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la +véranda et, de son œil unique, explorait l'intérieur.</p> + +<p>«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la +petite poulette.» D'un coup de pied il ouvrit violemment +la porte-fenêtre et l'on vit alors le vieillard +assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, +et tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied +à terre et s'avança, suivi d'une douzaine de Boers.</p> + +<p>«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous +chez moi avec tous ces hommes armés? demanda +Silas Croft, sans se lever.</p> + +<p>—Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour +être jugé comme traître et rebelle à la République. +Je regrette», ajouta Muller, en saluant Bessie, qu'il +n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, +«d'être obligé de vous arrêter devant une dame, +mais mon devoir ne me laisse pas de choix.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je +suis le sujet de la reine Victoria; je suis Anglais. +Comment donc puis-je être rebelle à aucune république? +Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si +forte, que chacun des Boers put l'entendre, «et je ne +reconnais l'autorité d'aucune république. Cette maison +est la mienne et je vous somme de la quitter, +au nom de mes droits de sujet anglais.</p> + +<p>—Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais +n'ont pas de droits, si ce n'est ceux que nous leur +accordons.</p> + +<p>—Fusillez-le, cria une voix.</p> + +<p>—Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda +Muller, de la même voix froide.</p> + +<p>—Non! répondit le vieillard avec force; je ne me +rends pas à des rebelles armés contre la Reine. Je tire +sur le premier qui ose me toucher.» Et se levant, il +arma sa carabine.</p> + +<p>«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le +sorcier borgne, jouant avec la détente de son vieux +fusil. Pour toute réponse, Muller lui frappa le visage +du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:</p> + +<p>«Arrêtez cet homme.»</p> + +<p>Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas +doué d'un grand courage et la vue de ce canon de +fusil le faisait défaillir. Il se mit à balbutier des +excuses.</p> + +<p>«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je +vous dénonce au général, comme ami des Anglais?» +lui dit le malicieux Muller, qui se faisait un jeu de +la lâcheté bien connue du personnage.</p> + +<p>« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... +une petite faiblesse,... la chaleur du soleil.... +Mais je vais saisir le rebelle.... Un de ces jeunes gens +aura peut-être l'obligeance de détourner son attention? +C'est un homme violent,... je le connais depuis +longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... +vous savez, cher cousin....</p> + +<p>—Y allez-vous? répéta le maître terrible.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous +en prie, déposez ce fusil; c'est si dangereux! Ne me +regardez pas comme un taureau furieux, mais acceptez +le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne +voudrions pas vous faire de mal. Allons, venez, +venez», poursuivit Hans, lui faisant signe de la main, +comme à un cheval ombrageux qu'on veut amadouer.</p> + +<p>«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, +lui cria le vieillard, si vous faites un pas, par le ciel! +je vous envoie une balle.</p> + +<p>—Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient +les insulteurs, de la fenêtre, très soigneux, du reste, +de s'écarter à droite et à gauche, afin de laisser un +passage libre à la balle attendue.</p> + +<p>Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, +le seul qui gardât son sang-froid, le saisit par le bras +et, de toute sa force, le lança contre Silas. Il avait +ses raisons pour désirer que celui-ci tuât quelqu'un +et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il +le choisissait pour victime.</p> + +<p>La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, +qui jusque-là était restée immobile, effarée, comprenant +que le sang versé compliquerait encore la situation, +se précipita sur l'arme qui partit; seulement +la balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta +de lui couper l'oreille et se perdit ensuite par la +fenêtre. En un clin d'œil, la pièce fut remplie de +fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de +douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre +hommes guidés par Hendrik, se précipitèrent dans +la chambre et sur Silas Croft appuyé au mur, son +fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.</p> + +<p>Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, +car, si vieux qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. +On eût dit un vieux lion acculé. Bientôt un +des hommes essaya de le frapper, le manqua et, +avant qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna +un coup de crosse qui l'envoya rouler par terre, +comme un bœuf assommé. Alors on l'entoura, mais +il continua son jeu de moulinet avec son fusil et +repoussa un second assaillant. A ce moment, le sorcier +Hendrik, qui guettait l'occasion, frappa sa tête +chauve du canon de son vieux fusil et le vieillard +tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté +avec beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. +Mais quand les Boers virent Silas à terre, ils +se jetèrent tous sur lui et l'auraient sans doute +achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un +grand cri, ne se fût précipitée sur son corps et ne +l'eût entouré de ses bras.</p> + +<p>Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée +et intervint. D'un seul bond il fut au milieu des combattants, +les jeta de tous côtés, grâce à sa grande +force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, +et réussit enfin à relever Silas.</p> + +<p>«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa +couronne de cheveux blancs tout ensanglantée, fut +saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné d'abord sous +la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace +découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé +deux mois auparavant, déployait fièrement ses plis +à la brise. Là il tomba sur le gazon, le dos appuyé +au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.</p> + +<p>Bessie qui sanglotait, le cœur déchiré d'angoisse +et d'indignation, fendit la foule pour courir à la maison +et rapporter le verre d'eau. Une de ces brutes +essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à +son oncle qui le but avidement.</p> + +<p>«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez +pas; je n'ai pas grand mal. Ah! si John eût été ici! +Avertis une heure seulement à l'avance, nous aurions +défendu la maison contre eux tous.»</p> + +<p>Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les +épaules des autres, avait réussi à détacher la corde +qui retenait le drapeau, et, après l'avoir renversé, +l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»</p> + +<p>«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous +sommes de nouveau en République? dit, d'un ton +moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.</p> + +<p>—De quelle république parlez-vous? répondit le +vieillard; le Transvaal est une colonie britannique.»</p> + +<p>Il y eut un éclat de rire.</p> + +<p>«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta +le même homme. Il renonce au pays et doit +l'évacuer dans les six mois.</p> + +<p>—C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur +ses pieds; un lâche mensonge. Quiconque prétend +que les Anglais ont abandonné le pays à quelques +milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux +sujets, est un menteur, vomi par l'enfer.»</p> + +<p>Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit +fin, Frank Muller s'avança.</p> + +<p>«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et +les lâches ne sont pas les Boers qui vous ont battus +bien des fois, mais vos soldats, qui se sont toujours +enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de +vos soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier +de sa poche, vous connaissez cette signature, je +pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez ce qu'il dit:</p> + +<p>«Très cher Herr Muller,</p> + +<p>«Les présentes sont pour vous informer que, par +la force des armes qui combattent pour le droit et +la liberté, et aussi par la lâcheté du gouvernement +britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous +avons, de par la volonté du Tout-Puissant, conclu +aujourd'hui une paix glorieuse avec l'ennemi. Le +gouvernement britannique cède sur presque tous les +points et ne sauve que les apparences. La République +sera rétablie et les dernières troupes quitteront le +pays dans six mois. Faites savoir ceci à tous et n'oubliez +pas de rendre grâces à Dieu pour nos victoires.»</p> + +<p>Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se +tordit les mains. Quant au vieillard, il s'appuya au +mât et sa tête ensanglantée se courba sur sa poitrine, +comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se +releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata +en un tel torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes +reculèrent un instant, muets devant l'explosion +de cette fureur qui puisait sa force dans un +excès d'humiliation.</p> + +<p>C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et +pieux vieillard, le visage meurtri, ses cheveux blancs +souillés de sang, ses vêtements en lambeaux, frapper +la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient, +blasphémer son créateur, maudire le jour où il était +né, couvrir d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre +d'Anglais, le gouvernement qui l'abandonnait et +tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son drapeau +déshonoré!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h2> + +<h2>BESSIE EST MISE A LA QUESTION</h2> + + +<p>Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière +la maison. Après que le sorcier Hendrik eut +renversé Silas Croft et aidé à le traîner jusqu'au mât +du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter +du désordre général, pour son propre compte. +En conséquence, au moment ou Frank Muller se +mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa +dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait +voler. Passant par le salon, il s'appropria la montre +et la chaîne d'or de Bessie, présents de son oncle +aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il passa +dans la cuisine, où il trouva une belle provision de +couverts d'argent. Il les engloutit dans les vastes +poches de la capote militaire fort délabrée, dont il +était vêtu, non sans être troublé par les aboiements +de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques +semaines auparavant et qui, pour le moment, était +enchaîné à sa niche, près de la cuisine. Ayant +reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne +pouvait se défendre, il se prépara, avec une joie +infernale, à se venger de lui. Il avait laissé son fusil +sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie. Il sortit +par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques +pas du chien qui le reconnut aussitôt et devint fou +de fureur, s'amusa pendant quelques instants à +l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le +vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à +coup la pauvre bête de sa zagaie, et s'accroupit +ensuite sur le sol, pour mieux jouir des convulsions +d'agonie de sa victime.</p> + +<p>Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot +Jantjé s'était faufilé à travers les hautes herbes et les +broussailles, de l'autre côté du mur, et son corps +presque noir se pressait contre les pierres de la +même couleur, de telle sorte qu'un œil inexpérimenté +n'aurait pu le distinguer à douze pas. De temps +à autre, il levait la tête au-dessus du mur, observait +le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et +pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.</p> + +<p>Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement +se rencontre chez les Hottentots et manque, +au contraire, absolument aux Cafres. En outre, il +affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait +toujours dans les occasions assez rares où +il lui convenait de marcher comme un homme, au +lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser +comme un serpent. Le supplice de Stomp lui inspira +donc un vif désir de vengeance, mais à la condition +cependant qu'il n'y eût pas de péril pour lui. Il en +cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup +de pied au chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris +subitement du désir de cacher son méfait, ôta le collier, +enleva l'animal dans ses bras, le porta, non sans +peine, dans la maison, et le dissimula sous la table +de la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit +de pierres sans ciment, en retira une, déposa la +montre et les couverts d'argent dans la cavité, et +replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se +rendre compte de ses intentions, il alluma une allumette, +regarda autour de lui pour s'assurer que +personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il put +et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait +de toit à l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie +depuis plusieurs jours et, grâce au soleil et au vent, +le chaume était parfaitement sec. Aussi le feu +embrasa le toit en une seconde.</p> + +<p>Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur +derrière lequel se trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement +les mains en admirant son ouvrage. La tentation +fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation +était trop directe et l'occasion trop belle.</p> + +<p>Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant +des deux mains, il frappa de toute sa force +avec le gros bout le crâne sans défense du coquin.</p> + +<p>Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba +comme mort. Jantjé se hissa par-dessus le mur, +souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras +dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie +du chien mort. Ensuite, rempli d'une horrible +joie, il se glissa dehors, ferma la porte à +double tour et rampa jusqu'à une petite plantation +située à quatre-vingts mètres environ, sur la droite +de la maison, d'où il pourrait voir les progrès du +feu et tout ce que feraient les Boers.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens +pour se voir environné de flammes dans lesquelles +il périt, sans qu'on pût entendre ses cris désespérés.</p> + +<p>Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait +dans les convulsions, malgré les soins de Bessie; au +milieu d'un cercle de Boers qui fumaient, riaient et +se donnaient des airs de triomphateurs.</p> + +<p>Frank Muller contemplait avec un infernal sourire +le beau visage de Bessie baigné de larmes.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant +le toit d'où s'échappaient des panaches de fumée +bleuâtre.</p> + +<p>«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai +fusiller.»</p> + +<p>Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, +le toit flamba comme de l'amadou, avec une rapidité +extraordinaire. C'était l'heure où souvent une +brise légère soufflait de la colline et bientôt elle +inclina les flammes en un arc immense, vers les +Boers qui ne tardèrent pas à sentir la chaleur et la +fumée leur brûler le visage.</p> + +<p>«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement +écrasée par ce nouveau malheur.</p> + +<p>«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut +sauver quelque chose. On étouffe ici; il faut en +sortir.»</p> + +<p>A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses +bras et, suivi de Bessie, le porta dans la plantation +où Jantjé s'était réfugié. Au centre se trouvait une +petite clairière entourée de jeunes orangers et gommiers. +Là, il déposa le vieillard sur une couche +d'herbe et de feuilles sèches, et s'éloigna sans un +mot, pour se rendre compte des progrès de l'incendie; +déjà l'on ne pouvait plus approcher de la +maison. En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus +qu'un bûcher incandescent; au bout d'une demi-heure, +il ne restait debout que les murs extérieurs, +épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait +un sombre voile de fumée. Belle-Fontaine n'était +plus qu'une ruine noircie; les communs et dépendances, +couverts en fer galvanisé, restaient seuls +intacts.</p> + +<p>Il y avait à peine cinq minutes que Muller était +parti, lorsque, à la grande joie de Bessie, son oncle +ouvrit les yeux et put s'asseoir.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. +Qu'est-ce que cette odeur de feu? Auraient-ils +incendié la maison?</p> + +<p>—Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en +pleurant amèrement.</p> + +<p>Le vieillard poussa un gémissement.</p> + +<p>«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau +par morceau, presque pierre par pierre, et +maintenant tout est détruit! Pourquoi pas? Que la +volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, +ma chérie; je voudrais de l'eau; je me sens bien +faible.»</p> + +<p>Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, +sur la limite de la plantation, coulait un petit +ruisseau; Silas but avidement et lava ensuite son +visage et sa blessure.</p> + +<p>«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand +mal; je me sens mieux. Je crains d'avoir été absurde. +Je n'ai pas assez appris à supporter le malheur et le +déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu +nous avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que +sa volonté soit faite! Que vont-ils faire maintenant? +Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre ami +Frank Muller.</p> + +<p>—Je suis bien aise de voir que vous avez repris +vos sens, oncle Croft, dit Frank poliment, et je regrette +d'avoir à vous dire que la maison est perdue. +Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le +ferais fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention +de détruire votre propriété.»</p> + +<p>Le vieillard inclina la tête sans répondre; son +ardeur semblait éteinte.</p> + +<p>«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda +Bessie. Peut-être, maintenant que nous sommes ruinés, +nous permettrez-vous d'aller au Natal; je suppose +que le pays est encore anglais?</p> + +<p>—Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le +moment; bientôt il sera hollandais, mais je regrette +de ne pouvoir vous y laisser aller. J'ai l'ordre de +vous faire prisonniers tous deux et de faire juger +votre oncle par un conseil de guerre. La remise, +poursuivit-il vivement, et les deux petites pièces y +attenant, n'ont pas été atteintes par le feu. Je les +ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur +sera supportable, on vous y conduira.»</p> + +<p>Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et +donna rapidement des ordres, que deux d'entre eux +allèrent exécuter.</p> + +<p>Silas Croft continuait à garder le silence; il ne +paraissait même ni surpris, ni indigné de tout cela; +mais la pauvre Bessie, absolument anéantie, ne +savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible +aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid +devant eux.</p> + +<p>Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant +sa barbe, puis s'adressa de nouveau à deux Boers +restés derrière lui.</p> + +<p>«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et +vous ne permettrez à personne de communiquer avec +lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche des écuries +sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il +soit pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il +parle à quelqu'un, ou s'il est maltraité, vous serez +responsables. Comprenez-vous?</p> + +<p>—Oui, Meinheer.</p> + +<p>—Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss +Bessie, je vous demande un moment d'entretien.</p> + +<p>—Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon +oncle.</p> + +<p>—Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il +avec un froid sourire. Je vous supplie de réfléchir. +Il y va de votre intérêt, à vous et à votre oncle; je +vous conseille de venir.»</p> + +<p>Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait +de bonnes raisons pour se méfier de lui et pour +craindre un tête-à-tête.</p> + +<p>Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller +avait chargés de surveiller son oncle, se placèrent +entre elle et lui. Muller fit quelques pas sur la droite; +en désespoir de cause, elle le suivit et le rejoignit +sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui +adressât la parole.</p> + +<p>«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, +une main pressée sur son cœur pour en calmer les +battements. Son instinct de femme lui faisait deviner +ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.</p> + +<p>«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des +années je vous aime et je désire vous épouser. +Une fois encore, je vous demande d'être ma +femme.</p> + +<p>—Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie +faisant tête à l'orage, je vous remercie de votre +proposition, et tout ce que je peux vous dire, c'est +que je la repousse une fois pour toutes.</p> + +<p>—Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme +les femmes ne sont pas souvent aimées. Vous êtes +dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que j'ai +fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: +C'est pour Bessie Croft que je veux épouser. Tout +est bien changé dans ce pays. La rébellion est victorieuse. +C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin +de vous conquérir. Je suis un homme important +maintenant, et je le serai davantage. Vous grandirez +avec moi. Réfléchissez.</p> + +<p>—J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. +Vous osez me le demander, sur les ruines de ma +maison en cendres, après m'en avoir arrachée avec +mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? +et je ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser +un Cafre plutôt que vous, Frank Muller, si grand +que vous puissiez être.»</p> + +<p>Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous +me parlez ainsi? Il est mort. A quoi bon rester fidèle +à un mort?</p> + +<p>—Mort ou vivant, je l'aime de tout mon cœur et, +s'il est mort, c'est par la main des vôtres, et son sang +s'élève entre nous.</p> + +<p>—Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une +fois encore, est-ce votre dernier mot?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien. Alors, moi je vous dis que vous +m'épouserez ou....</p> + +<p>—Ou quoi?</p> + +<p>—Ou que votre oncle, ce vieillard que vous +aimez tant, mourra!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une +voix étouffée.</p> + +<p>—Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous +que je laisserai la vie d'un vieillard s'interposer +entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne voulez +pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation +pour tentative de meurtre et haute trahison, dans +le délai d'une heure; dans une heure et demie il sera +condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra +par mon ordre. Je commande ici, avec droit de vie +et de mort, et je vous affirme qu'il mourra! Que son +sang retombe sur votre tête!»</p> + +<p>Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.</p> + +<p>«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez +pas assassiner un vieillard innocent.</p> + +<p>—Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez +bien peu, Bessie Croft, pour parler de ce que +je n'oserai pas faire, afin de vous conquérir. Pour +cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa belle +voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser +demain matin; je ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, +et votre oncle sera libre comme l'air, quoiqu'il +soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de +tuer un citoyen, après la conclusion de la paix. +Refusez et il mourra. Choisissez.</p> + +<p>—J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. +Frank Muller, parjure et traître, assassin que vous +êtes, je ne vous épouserai pas.</p> + +<p>—Très bien, très bien, Bessie; comme il vous +plaira. Un mot encore. Vous ne direz pas que je ne +vous ai pas prévenue. Si vous persistez, votre oncle +mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne +voulez pas m'épouser? Même en ce pays, où je peux +tant de choses, je ne peux pas vous y contraindre. +Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait, +sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle +sera couché dans sa tombe. Je vous donnerai le +choix une fois encore, mais une seule, après le jugement. +Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous +enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous +serez trop heureuse de m'épouser pour couvrir votre +honte.</p> + +<p>—Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon +maudit. Mais vous ne m'effrayerez pas jusqu'au +déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»</p> + +<p>Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit +en larmes.</p> + +<p>«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, +dit-il en riant; demain je sécherai vos larmes sous +mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» cria-t-il +à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie, +«venez ici.»</p> + +<p>Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de +Bessie, les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés +pour Silas Croft. Elle devait être enfermée dans la +petite chambre de l'autre côté des remises et ne +communiquer avec personne. Il ajouta:</p> + +<p>«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, +afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers +l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous, +pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»</p> + +<p>Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par +les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à +travers la petite plantation, et ensuite par le chemin +qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la +pièce qui allait lui servir de prison. C'était une +sorte de magasin rempli de sacs de pommes de +terre et de farine. Là, on l'enferma.</p> + +<p>Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait +un peu de jour que par les fentes de la porte et un +trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser +entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de +farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première +pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut +vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée; +une sentinelle montait la garde devant; +une autre était placée derrière le mur du fond. La +jeune fille examina celui qui la séparait de la remise. +Les briques dont il était construit s'étaient un peu +disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait +voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle +trouverait des hommes armés. Mais, en supposant +même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner +son vieil oncle à son sort?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h2> + +<h2>CONDAMNÉ A MORT</h2> + + +<p>Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé +que par les pas des sentinelles et la chute de quelques +pans de murs calcinés. L'odeur de poussière +et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, +rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie +presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu +d'air venait par une des fentes dans le mur de la +remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien +perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt +plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent +tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent +contre le mur opposé à celui contre lequel +s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs +et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient +tout pour le conseil de guerre. Frank Muller +n'avait pas menacé en vain.</p> + +<p>Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, +défilèrent dans la remise et se placèrent sur +deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient +gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée +avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et +tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait +pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle +aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries +cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à +toute organisation chez les Boers, est la difficulté +d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux; +mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour +Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.</p> + +<p>Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, +dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre +les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son +vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent +avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du +président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa +dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour +servir de banc des témoins et Muller tira de sa +poche un carnet et un crayon.</p> + +<p>«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en +conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft. +Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses +paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, +notamment en continuant d'arborer le drapeau +anglais, après que ce pays eût été rendu à la république. +En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen +de la République, en tirant sur lui, avec un fusil +chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera +la mort, d'après la loi martiale.</p> + +<p>«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces +accusations?»</p> + +<p>Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, +regarda son juge et répondit:</p> + +<p>«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre +ma maison, après que vous aviez tué l'un de mes +serviteurs. Je ne reconnais pas votre juridiction et +je refuse de me défendre.»</p> + +<p>Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques +notes:</p> + +<p>«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la +juridiction de la Cour. Quant aux accusations, nous +allons entendre les témoignages. Sur la première, +nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu +flotter le drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons +entendre le citoyen Hans Coetzee, qui a été attaqué.</p> + +<p>«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de +la République, de dire la vérité, toute la vérité, +rien que la vérité?</p> + +<p>—Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», +répondit Hans Coetzee, du véhicule où il s'était installé.</p> + +<p>«Parlez donc.</p> + +<p>—J'entrais dans la maison du prisonnier pour +l'arrêter, afin d'obéir à vos ordres respectés, quand +le prisonnier leva sa carabine et tira sur moi. La +balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance +et une abondante perte de sang. C'est là mon +témoignage.</p> + +<p>—Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns +des hommes assis dans le chariot.</p> + +<p>«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser +au témoin? demanda Muller.</p> + +<p>—Aucune; je n'admets pas votre juridiction, +répéta le vieillard, avec énergie.</p> + +<p>—Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, +de nouveau, je récuse son objection. Messieurs, +désirez-vous entendre d'autres témoignages?</p> + +<p>—Non, non.</p> + +<p>—Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont +on l'accuse?</p> + +<p>—Oui, oui.»</p> + +<p>Muller prit une note et poursuivit:</p> + +<p>«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable +de haute trahison et de tentative de meurtre, il ne +reste plus qu'à décider du châtiment que la loi doit +infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra +son verdict après avoir dûment considéré s'il peut +en aucune façon, d'après la voix sainte de sa conscience +et les inspirations de la miséricorde, étendre +sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant +et de président de la Cour, j'ai le droit de +voter le premier et je dois vous dire, Messieurs, que +je sais combien est lourde ma responsabilité devant +Dieu et devant mon pays; je dois aussi vous recommander +de ne pas vous laisser influencer ou entraîner +par ma décision, car je ne suis, comme vous tous, +qu'un homme sujet à l'erreur.</p> + +<p>—Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand +il s'arrêta pour juger de l'effet produit par son discours.</p> + +<p>«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle +est en faveur du pardon. Le prisonnier est un +vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous comme +un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique +Anglais, l'un des pères du pays. Pouvons-nous +condamner un tel homme à une mort sanglante, +surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une +jeune nièce?</p> + +<p>—Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit +appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine.</p> + +<p>—Messieurs, ces sentiments vous font honneur. +Mon propre cœur aussi a, tout d'abord, crié: Non, +non! Quelles que soient ses fautes, que le vieillard soit +pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute +le prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas +dû lui enseigner la sagesse? Ce qu'on pardonne à la +jeunesse, doit-il être pardonné à la mûre expérience +de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de +trahir, parce qu'il est vieux?</p> + +<p>—Non, certainement non, crièrent les mêmes +voix, sur le chariot.</p> + +<p>—Vient ensuite la seconde considération. Il était +un ancien, un des pères du pays. N'aurait-il pas dû, +en conséquence, refuser de le trahir au profit des +Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que +cette accusation ne soit pas portée contre lui, nous +devons nous rappeler, pour comprendre toute sa +conduite, que le prisonnier fut un de ces vils traîtres +qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas +contre nature qu'un père vende son propre enfant +pour en faire un esclave? N'est ce pas un de ces cas +où la justice s'oppose à la miséricorde?</p> + +<p>—Certainement, certainement», s'écrièrent ces +braves gens qui, presque tous, avaient voté l'annexion.</p> + +<p>«Et puis, autre chose encore: cet homme a une +nièce et tous les honnêtes gens doivent avoir soin +que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans ressources +et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse +dans la haine et au préjudice de l'État. Mais +en cette circonstance, ceci n'est pas à craindre, car +le domaine revient légalement à la jeune fille et ce +sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de +ce vieillard violent et sans conscience. Et maintenant, +vous ayant exposé mes arguments pour +et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre +conscience, je fais connaître mon vote. C'est...», +et, au milieu du plus profond silence, il se tourna +vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, +«c'est la mort!»</p> + +<p>Il y eut un petit frémissement.</p> + +<p>La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit +dans l'amertume de son cœur.</p> + +<p>Alors Hans Coetzee parla. Il avait le cœur déchiré +de devoir élever la voix contre celui qu'il avait considéré +comme un frère, pendant bien des années. +Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté +contre leur cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur +leur avait donné, que leurs pères et eux avaient +arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si +noire trahison? et comment maintenir les autres +damnés Anglais dans le devoir, sinon en punissant +celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir qu'une seule +réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec +bien des larmes, et cette réponse, c'était... <i>la mort</i>.</p> + +<p>Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun +vota selon son âge, sur l'appel du président. D'abord +il y eut un peu d'hésitation, car plus d'un avait de +l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas facilement +à le condamner.</p> + +<p>Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré +ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien +ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président. +Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments, +avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent +la sentence fatale.</p> + +<p>Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:</p> + +<p>«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler +vos crimes. Vous avez été jugé impartialement +par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous +quelque raison à donner pour que la sentence +ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»</p> + +<p>Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de +flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux +blancs, comme un vieux lion aux abois.</p> + +<p>«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un +assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je +pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur +tué, ma maison détruite après dix années de +labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon +citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays +pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à +beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; +mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon +vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur +vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me +vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre +m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets +donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge +toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. +Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur, +foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la +vie?»</p> + +<p>Frank Muller fixa son œil froid sur le visage vibrant +du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant +sourire.</p> + +<p>«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au +nom de Dieu et de la République, de vous prévenir +que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le +Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement +et avoir pitié de votre âme!</p> + +<p>«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende +de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est +sur le versant de la colline, à une heure de distance +de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre +de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au +condamné. Que deux hommes aillent creuser la +tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la +maison.»</p> + +<p>Les gardes posèrent la main sur les épaules de +Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole. +Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à +ce que la chère et vénérable tête eût disparu; +puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs +qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie +sur le sol.</p> + +<p>Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de +mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas +la place de sa signature en blanc, pour des raisons +à lui connues. Il voulait le faire contresigner par +tous les membres du prétendu tribunal, afin de les +tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable +de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils +soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à +jour une manœuvre de ce genre. Tous, sans exception, +avaient assez volontiers donné leur voix contre +Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique, +c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils +eurent compris les intentions de leur redoutable et +respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat +et simultané de disparaître. Ils découvrirent +tous, au même instant, que des affaires les appelaient +au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous +la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs +de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant +leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:</p> + +<p>«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé +l'arrêt.»</p> + +<p>Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.</p> + +<p>«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.</p> + +<p>Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce +qu'il put, murmurant en lui-même et très profondément +mille malédictions contre «ce démon» Frank +Muller. Il fit pourtant contre fortune bon cœur, et +apposa sa signature, en souriant faiblement. Puis +Muller en appela un autre qui essaya de se dérober, +sous prétexte que son éducation avait été fort négligée +et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très +tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui +fit mettre sa croix en regard. Après cela, aucun +obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le revers +entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou +moins lisibles de tous les membres du Conseil.</p> + +<p>Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, +l'arrêt dans une main, tandis que de l'autre il +caressait sa belle barbe, selon son habitude.</p> + +<p>Bientôt il cessa et demeura immobile comme une +statue de marbre. Le soleil déclinait derrière la colline; +la vaste remise s'emplissait d'ombre qui, peu +à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et +mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du <i>Mal</i>, car +le mal a ses princes comme le <i>Bien</i>, et il les marque +de son sceau, les couronne d'un diadème qui sont, +l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; or, +parmi eux, Frank Muller était certainement grand. +Un petit sourire de triomphe se jouait sur son beau +et cruel visage, une lueur brillait dans ses yeux +froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait +de son maître, le démon!</p> + +<p>Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la +tiens, se dit-il, je la tiens comme dans un étau. Elle +ne peut pas m'échapper; elle ne peut pas laisser +mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On +joue d'eux aussi aisément que d'un violon, et je suis +un artiste habile! Oui, nous voici bientôt à la fin du +morceau!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h2> + +<h2>IL FAUT NOUS SÉPARER</h2> + + +<p>Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon +regardaient les cadavres noircis des Boers. Il leur +fallut passer devant ces restes défigurés, pour aller +attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé +quelques pas plus loin. Jess prit ensuite quelques +aliments dans le panier, et s'éloigna en disant à +John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses vêtements +au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire +autant. Quand elle fut bien sûre que les rochers la +cachaient entièrement, elle entreprit d'enlever l'un +après l'autre ses vêtements trempés; y étant parvenue, +elle les tordit, les étendit sur de larges +pierres plates, chauffées aux rayons du soleil, puis +elle lava ses meurtrissures et ses cheveux plains +de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre +d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à +réfléchir à sa situation. Elle avait le cœur si gonflé +de douleur et d'amertume, qu'elle se prenait à regretter +de ne pas être étendue quelque part sous +ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, +et elle vivait! Et elle pouvait vivre longtemps, bien +des années, avec sa honte et sa souffrance. Tous +les sentiments héroïques, toute la grandeur plus +qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée +de sa fin prochaine, tout cela redescendait au +niveau d'un attachement défendu, dont il lui faudrait +porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle +avait trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé +de Bessie, l'avait fait manquer à son serment. La +mort aurait absous tout cela. Jamais Jess n'aurait +failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait +trompée et rejetée dans la lutte.</p> + +<p>Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils +fussent sauvés? Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle +n'irait pas plus loin; elle se le jurait, dût-elle briser +son cœur et celui de Niel. Tout était changé; le souvenir +de ces heures terribles et délicieuses, sur la +rivière en furie, pendant lesquelles ils s'étaient +donnés l'un à l'autre pour l'éternité, serait un souvenir +et rien de plus. Ils avaient fait là un rêve de +joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.</p> + +<p>Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du +moins que toute sa vie, que cette raison, cette +énigme dont elle cherchait en vain la solution. +Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de +ce passé immortel qui, ayant été, est toujours et ne +peut plus changer. Mais désormais il fallait que +cette réalité indestructible, impérissable, disparût; +il fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! +c'était amer, bien amer!</p> + +<p>Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour +toujours? de le savoir marié à sa propre sœur, de se +dire que le charme de Bessie se glissait peu à peu +dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que l'amour +doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le +souvenir de la passion ardente, comme le crépuscule +efface peu à peu les splendeurs du jour.</p> + +<p>Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! +que n'était-elle morte quand il lui donnait ce baiser +sur les lèvres? Et la pauvre enfant sanglotait dans sa +détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!</p> + +<p>Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le +comprit. Essuyant donc ses yeux, elle prit le parti +de rentrer dans ses vêtements à demi séchés; un +petit peigne de poche lui permit de remettre un +ordre relatif dans sa chevelure et lorsque, après des +efforts surhumains, elle eut réintégré ses chaussures, +elle retourna vers l'endroit où elle avait laissé +John, une heure auparavant.</p> + +<p>Elle le trouva occupé à transporter les selles et +les brides des chevaux morts, sur leurs deux chevaux +gris.</p> + +<p>«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; +avez-vous pu sécher vos vêtements? Les miens le +sont à peu près.</p> + +<p>—Oui», répondit-elle.</p> + +<p>Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma +chérie. Allons! du courage! notre ciel est sombre, +il est vrai, mais à quoi bon pleurer?</p> + +<p>—John, dit Jess, presque durement, laissons tout +cela. Nous étions morts cette nuit, nous vivons maintenant. +Qui sait, ajouta-t-elle avec l'ombre d'un sourire, +si vous ne verrez pas Bessie demain?»</p> + +<p>Le visage de John se contracta, au souvenir +brusquement réveillé de leur terrible et inextricable +situation.</p> + +<p>«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.</p> + +<p>Dans son angoisse elle frappa du pied.</p> + +<p>«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! +A quoi pensez-vous? A partir d'aujourd'hui nous +sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre faute. +Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! +John! John! dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous +fait vivre? Pourquoi ne sommes-nous pas morts +tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous séparer, +John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»</p> + +<p>Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas +lui répondre tout de suite. Enfin il dit:</p> + +<p>«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? +Je me mépriserais pour le reste de mes jours, mais en +vérité je suis presque tenté de le faire.</p> + +<p>—Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; +je vous le défends. Jurez-moi que jamais vous ne lui +direz un mot de tout ceci. Je ne veux pas que son +bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons +souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. +J'ai promis à ma chère mère de veiller sur Bessie, +de la protéger; je ne la trahirai jamais, jamais. Vous +l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas d'autre +parti à prendre.»</p> + +<p>John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir +aigu lui traversait le cœur, tandis qu'il contemplait +ce visage pâle et passionné, ces grands +yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la +force de se séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les +bras. Elle les repoussa, presque avec colère.</p> + +<p>«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. +Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous +me tentiez? Je vous dis que tout est fini. Achevez de +seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout +de suite, à moins cependant que les Boers ne nous +reprennent et ne nous fusillent, ce que, pour ma +part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous désormais +que je suis votre belle-sœur; rien de plus. +Sinon je vous quitte; je pars de mon côté, et je +vous laisse aller du vôtre.»</p> + +<p>John se tut. La détermination de Jess était aussi +écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et, +chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui +révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant +comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à +leurs souffrances,</p> + +<p>Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des +selles d'homme, mais heureusement Jess montait +comme une écuyère de profession et pouvait même +se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes +fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que +les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant +agilement sur le sien et se déclara prête à partir, +après avoir passé un pied dans l'étrier.</p> + +<p>«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; +je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.</p> + +<p>—Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. +Quand elle eut mis son cheval au petit galop, +John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite +et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle +de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps +très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine +prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même +instant Jess montra de la main, à son compagnon, +les longues files de vautours qui descendaient se +repaître du cadavre des assassins foudroyés.</p> + +<p>En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, +et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le +salut, puisque la ville était aux mains des Anglais. +Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par +les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient +bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, +après les événements de la veille, ils ne se +fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils +décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre +leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué +pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien +le pays et, de plus, John possédait une petite boussole +suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur +permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les +routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque +presque certain d'être découverts, tandis que sur la +plaine ils ne rencontreraient fort probablement que +des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils +pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles +seraient sans doute à l'armée.</p> + +<p>Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent +à un endroit où l'eau leur parut peu profonde. +Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot +avait dû passer là, pendant les jours précédents.</p> + +<p>«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans +hésiter.</p> + +<p>Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant +assez fort et les chevaux perdirent pied sur un +espace de quelques mètres; mais, sans se laisser +effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir +consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. +A midi, ils mirent pied à terre pendant +une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et +dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. +Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De +toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux +de daims et de chevreuils qui passèrent près +d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, +et quelques compagnies de vautours qui se disputaient +une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa +dans le désert.</p> + +<p>«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra +dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:</p> + +<p>«Dormir, si nous pouvons».</p> + +<p>Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre +à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de +sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation +deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.</p> + +<p>Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux +fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une +sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient +que le vent, dont le souffle faisait onduler les +hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun +abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux +fourmilières<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, sur lesquelles ils se réfugièrent pour +suivre des yeux le déclin du jour.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent +les proportions de véritables monticules.</p></div> + +<p>«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de +rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud, +suggéra John.</p> + +<p>—Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très +bien comme ça.»</p> + +<p>Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà +les dents de la pauvre enfant claquaient de froid. +Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation +du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, +marcher de long en large. Au bout d'une heure et +demie, la brise tomba et la température devint plus +clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la +faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune +se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, +rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent +les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui +enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils +passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre +l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient, +ils n'en seraient probablement pas sortis +vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits +commençaient à devenir froides sur les prairies des +hautes terres et surtout après l'orage qui avait +rafraîchi l'air.</p> + +<p>En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils +restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir, +et cependant ils ne se sentaient pas absolument +malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. +Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva, +secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et +alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les +chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque +dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient +sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever +Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.</p> + +<p>Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs +maigres provisions, et se remirent ensuite en route, +assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi +fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait +atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait +être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle +halte nécessitée par une lassitude extrême et, +environ deux heures plus tard, catastrophe dernière! +Ils descendaient une petite colline, au bas de +laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse, +pour remonter de l'autre côté une colline +semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se +trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe +de Boers à cheval et armés!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h2> + +<h2>JESS TROUVE UN AMI</h2> + + +<p>Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur +un moineau. John arrêta son cheval et tira son +revolver.</p> + +<p>«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule +chance de salut.»</p> + +<p>Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus +proche.</p> + +<p>«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.</p> + +<p>Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit +et se rendaient à Belle-Fontaine.</p> + +<p>«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant +le papier; vous trouverez sans doute une assemblée +funèbre.»</p> + +<p>Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina +soigneusement le sauf-conduit et voulut savoir +pourquoi il portait des traces d'humidité? Jess, +n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé +dans une flaque d'eau.</p> + +<p>Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses +regards tombèrent sur la selle de la jeune fille.</p> + +<p>«Comment se fait-il que vous ayez une selle +d'homme? Mais je connais celle-ci; laissez-moi voir +de l'autre côté: oui, il y a un trou de balle; c'est +celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?</p> + +<p>—Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter +un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»</p> + +<p>Le Boer hocha la tête.</p> + +<p>«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le +temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à +vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est +aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. +Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, +d'un ton froid; il devrait être contresigné par le +commandant local. Je dois vous arrêter.»</p> + +<p>Jess essaya de lui donner d'autres explications, +mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna +des ordres en conséquence.</p> + +<p>«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous +n'avons qu'à nous soumettre.</p> + +<p>—Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement +un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement; +je meurs littéralement de faim.</p> + +<p>—Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, +avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc +et que cela finisse!</p> + +<p>—Du courage, Jess; la chance va peut-être +tourner.»</p> + +<p>Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend +au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait +trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens. +Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle +acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui +n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement +John ne comprenait presque pas. Un de +ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des +paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de +faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait +si adroitement. Il poussa donc son propre cheval +si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser +le pauvre animal épuisé. Plus prompte que +lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière. +Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus, +revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa +victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois +John le vit et son sang bouillonna dans ses veines. +Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en +un clin d'œil près du misérable et, le prenant à la +gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe +de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée. +John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines +et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit +le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié +John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux +hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit +se trouva être assez brave homme au fond; il avait +observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait +complètement.</p> + +<p>«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. +C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de +faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce +n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de +bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles +choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de +vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade +qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»</p> + +<p>Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que +Jess voyait trembler de tous ses membres, avec une +satisfaction intime, ayant été remis en selle avec +quelque peine, acheva la route sans plus donner le +moindre signe de gaieté.</p> + +<p>Peu après cet incident, Jess montrant à John une +colline longue et basse, qui émergeait de la plaine à +une douzaine de milles, comme une grosse pierre +sur un désert de sable, lui dit tout bas:</p> + +<p>«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!</p> + +<p>—Nous n'y sommes pas encore», répondit-il +tristement.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien +longue, et comme ils venaient de franchir la crête +d'une petite montée, ils aperçurent tout à coup, au +bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était +là qu'on les conduisait. A une centaine de mètres de +la maison, les Boers firent halte pour se consulter; +enfin le chef de la bande vint à Jess et lui rendit le +sauf-conduit en disant:</p> + +<p>«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il +faut que l'Anglais reste avec nous, jusqu'à ce que +nous sachions à quoi nous en tenir sur son compte.</p> + +<p>—Il dit que je peux partir! que dois-je faire? +demanda Jess. Il m'est bien pénible de vous laisser +au milieu de ces hommes.</p> + +<p>—Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer +d'affaire tout seul, et quand même je n'y réussirais +pas, vous ne pourriez pas m'aider. Peut-être trouverez-vous +du secours à la ferme. En tout cas, partez, +il le faut.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le Boer.</p> + +<p>—Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>«Adieu, John», en le regardant bien en face et +avec fermeté, puis elle se détourna pour lui cacher +les larmes qui lui montaient aux yeux malgré elle.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.</p> + +<p>Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; +elle n'osait suivre la route, mais il y avait un +sentier qui descendait derrière l'habitation de Belle-Fontaine, +et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, vers +cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée +par la faim et le cœur plein d'angoisse.</p> + +<p>Mais Jess avait une grande force morale, une +volonté de fer, et elle persévéra, là où la plupart des +femmes seraient mortes. Elle <i>voulait</i> arriver à Belle-Fontaine +n'importe comment; elle savait donc qu'elle +y arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son +ami, elle mourrait ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.</p> + +<p>L'allure de son cheval devenait de plus en plus +lente; au lieu de l'amble, qui est la meilleure allure +dans ces pays, il prenait à chaque instant un petit +trot fort court, qui lui infligeait un véritable supplice, +montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus +qu'au pas et enfin, un peu après six heures, le pauvre +animal tomba, au pied de la colline qu'il fallait gravir +et redescendre pour atteindre Belle-Fontaine. Jess +se laissa glisser à terre et essaya vainement de le +relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et +détacha la sangle, afin que la selle glissât, si la +malheureuse bête se remettait sur pied. Quand elle +s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle +l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par +un effort désespéré et marcha derrière elle, pendant +une centaine de mètres, mais il retomba. Jess se +retourna et, malgré son épuisement, se mit littéralement +à <i>courir</i>, pour échapper au regard qu'elle vit +dans ces grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une +pluie froide qui acheva le pauvre animal.</p> + +<p>Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin +le sommet de la colline et regarda dans la vallée. +Elle savait que, de l'endroit où elle se trouvait, on +voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de Belle-Fontaine. +Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? +Une nouvelle angoisse lui saisit le cœur et elle +commença la descente. Elle était à mi-chemin, quand +une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du site où +devait être la maison; un pan de mur venait de +s'écrouler dans les cendres encore brûlantes. De nouveau, +Jess s'arrêta stupéfaite et terrifiée. Qu'était-il +arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, elle +s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle +fait vingt pas, qu'une main se posa sur son bras. +Elle se retourna vivement, trop paralysée par la +terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien +connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie +Jess, est-ce vous? je suis Jantjé!»</p> + +<p>Elle poussa un soupir de soulagement et son +cœur se remit à battre. Elle trouvait un ami, enfin! +Il poursuivit:</p> + +<p>«Je vous ai entendue descendre, quoique vous +marchiez bien doucement, mais je ne pouvais pas +distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de roc +en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je +me disais bien que c'était une femme chaussée de +bottines, mais impossible de rien voir; la lumière +s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les +étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur +votre gauche, parce que le vent souffle de droite, +j'ai attendu que vous fussiez passée et je vous ai +<i>flairée</i>; de la sorte je me suis assuré que c'était vous, +vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, +donc ce ne pouvait pas être elle.</p> + +<p>—Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess +était si bouleversée, qu'elle ne remarqua même pas +l'instinct étrange et animal qui avait guidé le Hottentot.</p> + +<p>«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»</p> + +<p>Il la conduisit à un amas fantastique de roches, +où il passait les nuits. Jess connaissait bien cet +endroit et plus d'une fois elle avait jeté un coup +d'œil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.</p> + +<p>«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une +bougie; j'en ai ici et l'on ne peut pas voir la lumière +du dehors.»</p> + +<p>Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit +Jess par la manche et la conduisit par un dédale +entre les roches, jusqu'à une étroite ouverture où +filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux +et les mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans +une petite chambre de six pieds carrés, haute de +huit pieds et formée par la disposition naturelle +de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. +Elle était fort sale, comme on devait s'y attendre de +la part d'un Hottentot, et renfermait une curieuse collection +de débris variés. Refusant un tabouret à trois +pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur +un amas de peaux et put se croire dans le repaire +d'un chiffonnier. Le long des parois, s'étalaient en +festons toute espèce de vêtements, depuis l'uniforme +blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux +culottes d'un rôdeur du désert; le tout en un état +plus ou moins avancé de décomposition et ramassé +avec persévérance, pendant bien des années.</p> + +<p>Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des +pierres et des os de formes singulières, des manches +de couteaux, des débris de fusils, les restes d'une +horloge américaine et bien d'autres objets, que cette +pie humaine avait volés et entassés là. En somme, +c'était un étrange réduit, et Jess se dit, en s'affaissant +sur les peaux de bêtes, qu'à part les vieux habits +et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux +un spécimen assez réussi de la demeure d'un homme +primitif.</p> + +<p>«Avant de commencer votre récit, dites-moi, +Jantjé, si vous avez quelque nourriture ici; je meurs +de besoin.»</p> + +<p>Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour +un sourire de satisfaction. Il tira de dessous un +amas de choses indescriptibles, une gourde recouverte +d'un morceau de tôle placé autrefois au fond +d'un poêle. Elle contenait du <i>maas</i>, sorte de petit-lait +caillé, qu'une femme du voisinage lui avait +apporté pour son souper. Si affamé qu'il fût (il +n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas +un instant à donner tout à Jess, plus une cuiller de +bois; accroupi devant elle, il laissait échapper, en +la regardant manger, des exclamations gutturales +de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le +souper d'un homme à jeun, Jess mangea tout, jusqu'à +la dernière cuillerée, reconnaissante et réconfortée +à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient +peu à peu.</p> + +<p>«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, +contez-moi tout.»</p> + +<p>Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux +tous les événements du jour. Lorsqu'il dit de quelle +manière brutale le vieillard avait été traité, les yeux +de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent; +quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant +qu'il était condamné à mort et devait être fusillé à +l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. Jantjé +ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est +qu'elle avait eu un entretien avec Frank Muller +dans le petit bois, et qu'à la suite de cet entretien +elle avait été enfermée dans le magasin aux provisions. +Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait +Muller mieux que personne peut-être, et n'ignorait +aucun de ses desseins en ce qui concernait Bessie. +Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi il +lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer +ainsi que John; elle vit pourquoi son vieil oncle +avait été condamné à mort: c'était pour se servir +de lui contre Bessie; cet homme était capable de +tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière +du jour et dans son cœur elle jura que, malgré sa +faiblesse, elle trouverait le moyen d'empêcher ces +infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement +John eût été là! Mais il était prisonnier et elle +serait forcée d'agir seule. Elle pensa d'abord à se +présenter hardiment devant Muller et à le dénoncer +comme assassin, en présence de ses hommes; bien +vite elle reconnut que c'était impraticable. Pour se +sauver lui-même, il lui imposerait silence par tous +les moyens. Si elle pouvait communiquer avec +Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle +sût ce qui se passait. Autant être à cent lieues, que +de rester à cent mètres de Belle-Fontaine.</p> + +<p>«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les +Boers.</p> + +<p>—Quelques-uns sont dans la remise, Missie; +d'autres sont placés en sentinelles; le reste est +autour du chariot qu'ils ont amené et dételé sous +les gommiers.</p> + +<p>—Où est Frank Muller?</p> + +<p>—Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une +tente circulaire, qui est plantée entre les deux +grands gommiers.</p> + +<p>—Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce +qui se passe, et que vous veniez avec moi.</p> + +<p>—Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle +derrière la remise et deux par devant. Cependant +nous pourrions peut-être nous rapprocher; je vais +voir quel temps il fait cette nuit.»</p> + +<p>Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie +fine et qu'il faisait très noir, parée que les nuages +couvraient les étoiles.</p> + +<p>«Partons tout de suite, dit Jess.</p> + +<p>—Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous +serez mouillée et les Boers vous prendront. Laissez-moi +aller seul. Je peux me glisser comme un serpent +et si les Boers m'attrapent, peu importe.</p> + +<p>—Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec +vous. Il le faut.»</p> + +<p>Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et +céda. Il éteignit les bougies et tous deux, silencieux +comme des fantômes, se glissèrent au dehors, dans +la nuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h2> + +<h2>IL MOURRA!</h2> + + +<p>La nuit était calme et très sombre. Une petite +pluie fine et douce, assez semblable à la brume +d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses +favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous +deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à +quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot +posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille +pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas +de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant +deux minutes, ils restèrent immobiles, ne +sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent +un homme qui tournait l'angle de la remise, +une lanterne à la main. A cette vue, la première +pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé +lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à +la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant +la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait +gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête +et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche +de la sentinelle.</p> + +<p>«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle +fut près de lui; revenez dans une demi-heure; +pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».</p> + +<p>L'homme grommela quelque chose contre la pluie +et s'en alla, suivi de Muller.</p> + +<p>«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a +une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à +missie Bessie.»</p> + +<p>En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle +chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait +bien, car souvent, dans leur enfance, les deux sœurs +l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et +elle allait appeler Bessie, quand subitement, la +porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller +entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir +la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était +nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur +ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la +lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa +barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser +que jamais elle n'avait vu plus splendide forme +humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère +Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer +lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié +plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le +tressaillement d'une personne éveillée en sursaut. +Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front +blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance +et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient +ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se +leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent +les sacs amoncelés.</p> + +<p>«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné +ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter +encore?»</p> + +<p>Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess +comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.</p> + +<p>«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix +pleine et sonore. «Je vous ai, ce matin, laissé le choix +entre un mariage immédiat avec moi et la mort de +votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que +si vous refusiez de m'épouser, votre oncle serait +fusillé et qu'ensuite vous seriez à moi, sans la cérémonie +du mariage. N'est-il pas vrai?»</p> + +<p>Bessie ne répondit rien.</p> + +<p>Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant +sa barbe d'une main:</p> + +<p>«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant +qu'un homme puisse être fusillé, il faut qu'il soit +jugé et condamné de par la loi. Votre oncle a été +jugé et condamné.</p> + +<p>—J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, +répondit Bessie, relevant la tête pour la première +fois.</p> + +<p>—Je pensais bien que vous verriez tout par cette +fente; c'est pourquoi je vous ai fait enfermer ici; +il n'eût pas été convenable de vous amener devant +la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. +«Ces communs sont mal bâtis; tenez, il y a une +ouverture dans le mur du fond.» Il s'en approcha +et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut +que le temps de fermer les yeux, pour n'être pas +trahie par la réflexion des rayons lumineux. Elle +retint sa respiration et resta immobile comme une +morte. Une seconde après, la lanterne était replacée +sur un sac.</p> + +<p>«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela +a dû vous prouver que j'avais parlé sérieusement. +Votre vieil oncle s'est bien conduit, n'est-ce pas? +C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que +pas un de ses muscles ne tressaillira au dernier +moment. Voilà le sang anglais; c'est le premier sang +du monde et je suis fier de l'avoir dans mes veines.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me +dire tout de suite ce que vous voulez! demanda +Bessie.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, +puisque vous le désirez, je viens au fait. Consentez-vous +à m'épouser demain, au lever du soleil, ou me +forcerez-vous à faire exécuter la sentence?</p> + +<p>—Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»</p> + +<p>Muller la regarda froidement, puis tira de sa +poche l'arrêt de mort et un crayon.</p> + +<p>«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre +oncle. Jusqu'à présent, il est sans valeur, car je ne +l'ai pas signé, mais j'ai eu soin de le faire signer +par tous les autres. Si une fois j'appose ma signature, +je ne peux plus me rétracter; il faut que la +sentence soit exécutée. Si vous persistez dans votre +refus, je signerai devant vous.»</p> + +<p>Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon +dans sa main.</p> + +<p>«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant +les mains, «ce serait monstrueux. Vous ne ferez +pas cela! Vous ne le ferez pas!</p> + +<p>—Je vous assure que vous vous trompez. Je le +peux et je le veux. Je suis allé trop loin pour retourner +en arrière, afin d'épargner un vieillard anglais. +Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous +le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous +mentez! Mais elle se contint.</p> + +<p>«Et de plus, ajouta Muller, votre sœur Jess est +morte aussi, depuis deux jours.</p> + +<p>—Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas +vrai. Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons +mariés. Donc, sans votre oncle, vous êtes seule au +monde. Si vous persistez, lui aussi sera mort bientôt +et son sang retombera sur votre tête, car vous +l'aurez tué.</p> + +<p>—Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? +s'écria-t-elle, avec égarement. Il est condamné par +votre cour martiale; vous me tromperiez et vous le +tueriez tout de même.</p> + +<p>—Non! sur mon honneur. Avant notre mariage +je remettrai ce papier au pasteur et il le brûlera aussitôt +la cérémonie terminée. Mais, Bessie, vous ne +voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la +cire molle dans mes mains? Ce que je ferai, ce que +je dirai, ils le feront et le diront. Ils ne désirent nullement +fusiller votre oncle et seraient enchantés de +ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour +Natal, ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera +rendu; on lui donnera des dommages et intérêts +pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»</p> + +<p>Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à +le croire.</p> + +<p>«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la +maison moi-même et, si je trouve l'incendiaire, je le +ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, soyez raisonnable. +Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que +vous aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; +ne suis-je pas digne d'être l'époux d'une jeune +fille, quoique je sois Boer en partie? Et j'ai mon +intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera +grands tous deux. Nous sommes faits l'un pour +l'autre; je le sais depuis des années et lentement, +lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, et +maintenant vous êtes à ma portée.»</p> + +<p>Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix +douce et comme en un rêve: «Ma bien-aimée, ma +bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, cédez +maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau +crime.</p> + +<p>«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. +Je voudrais cesser de répandre le sang. Quand vous +serez ma femme, je crois vraiment que le mauvais +esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura +eu un époux tel que moi; je vous ferai une vie belle +et douce. Vous aurez tout ce que la richesse et la +puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle, +cédez au nom de l'amour immense que je vous +offre.»</p> + +<p>Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, +peu à peu, semblait subir une sorte de fascination. +Quand elle le vit près d'elle, l'infortunée se redressa +et jeta ses mains en avant.</p> + +<p>«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux +pas <i>le</i> trahir, vivant ou mort. Je me tuerai, je me +tuerai!»</p> + +<p>Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce +qu'enfin ses bras robustes se refermassent sur elle +et l'attirassent vers lui, comme un enfant. Alors elle +parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, +elle se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, +ni moralement.</p> + +<p>«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous +m'épouser?» murmura-t-il, ses lèvres si près +des boucles d'or, que Jess entendit à peine ces +mots:</p> + +<p>«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens +que j'en mourrai!»</p> + +<p>Il la pressa sur son cœur et couvrit son beau front +de baisers. Puis un instant après, il ouvrit les bras. +On entendait les pas de la sentinelle qui revenait. +Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes +elle se retrouva sur le flanc de la colline, courant +vers le réduit du Hottentot.</p> + +<p>Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! +Donner une idée de son indignation, de sa fureur, +de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait +essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie +de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa sœur +chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la +fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait +folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que +Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, +à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si +Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage +de Bessie avec Muller rendrait possible le sien +avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. +Avant tout elle était droite, généreuse, prête au +sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une +situation semblable.</p> + +<p>Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.</p> + +<p>«Allumez une bougie», dit-elle.</p> + +<p>Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine +de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges +de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus +futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis +des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre, +où passaient les bouts de bougies de la maison; +le mystère était expliqué.</p> + +<p>«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin +de réfléchir.»</p> + +<p>Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de +peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont +les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse, +Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. +Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle +le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant. +Bessie serait le seul prix qu'il accepterait +en échange de la vie de son oncle. Il était impossible +de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était +trop horrible.</p> + +<p>Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter +devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence +de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.</p> + +<p>Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi +cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la +tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça +donc.</p> + +<p>Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, +c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle +part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant +que les Boers avaient vaincu les Anglais, +les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du +temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher +et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard. +Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. +Elle se dit tout haut:</p> + +<p>«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un +homme tel que Frank Muller?»</p> + +<p>Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, +comme une inspiration:</p> + +<p>«<i>La mort!</i>»</p> + +<p>Oui, la mort seule le vaincrait.</p> + +<p>Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa +avec cette idée, puis une autre la suivit rapidement. +Il fallait que Muller mourût avant l'aube. C'était le +seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était +l'unique solution du terrible problème,</p> + +<p>Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il +avait tué et méditait de tuer encore. Jamais homme +n'avait mieux mérité une mort prompte et sans +pitié.</p> + +<p>Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, +cette fugitive aux vêtements souillés et +déchirés, réfugiée dans le chenil d'un sauvage, citait +le puissant chef de parti devant le tribunal de sa +conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait +à mort!</p> + +<p>Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible +traversa son cerveau et arrêta las battements de son +cœur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en était +pas encore réduite <i>à cela</i>. Ses regards tombèrent sur +les bâtons et les zagaies de Jantjé et une nouvelle +inspiration lui vint. Jantjé exécuterait la sentence. +John lui avait conté un jour, au Palais, la lugubre +histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt +ans auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas +juste que ce monstre fût puni par le fils de ces infortunés? +Mais le voudrait-il? Elle savait que le petit +homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers +et surtout Frank Muller.</p> + +<p>«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête +hors du réduit.</p> + +<p>«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le +corps de singe se glissa à l'intérieur.</p> + +<p>«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je +voudrais causer.»</p> + +<p>Il obéit en grimaçant un sourire.</p> + +<p>«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous +que je vous conte une histoire du temps que les +bêtes parlaient, comme je faisais quand vous étiez +petite?</p> + +<p>—Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long +bâton qui a un gros bout et des entailles au-dessous. +Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour quelque +chose dans cette histoire?»</p> + +<p>Instantanément le visage du Hottentot devint +mauvais.</p> + +<p>«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de +ses doigts maigres et crochus. «Voyez-vous cette +large entaille? C'est pour mon père: baas Frank l'a +tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: +baas Frank l'a tuée de même; et cette troisième, +c'est pour mon oncle, un homme bien vieux, bien +vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques +plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus +de lui,... oui; et pour d'autres choses aussi. Et maintenant +je vais en faire d'autres: une pour la maison +qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon +baas à moi, qu'il va fusiller, et une pour missie +Bessie.»</p> + +<p>En effet, il tira de son côté un très grand couteau +de chasse à manche blanc et se mit à creuser ses +entailles.</p> + +<p>Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. +C'était le trésor préféré de Jantjé, la grande joie de +son pauvre cœur étroit. Il l'avait acheté d'un Zulu, +au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée +pour six mois de gages. Le Zulu le tenait d'un +homme qui venait de la baie Delagoa. Par le fait, +c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, qui +coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été +taillé dans une défense d'hippopotame. Il était long +d'un pied, traversé, dans la longueur de la lame, de +trois rainures, et très lourd.</p> + +<p>«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»</p> + +<p>Il le mit dans la main de Jess.</p> + +<p>«Il tuerait bien un homme, dit-elle.</p> + +<p>—Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.</p> + +<p>—Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» +ajouta-t-elle, se penchant tout à coup vers lui et +fixant ses grands yeux sombres sur ceux du Hottentot.</p> + +<p>«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. +«Il le tuerait net! Ah! que ce serait bon de le +tuer! poursuivit-il, avec un rire sauvage.</p> + +<p>—Il a tué votre père, Jantjé?</p> + +<p>—Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont +les yeux commençaient à rouler avec fureur dans +leur orbite.</p> + +<p>«Il a tué votre mère?</p> + +<p>—Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air +féroce.</p> + +<p>—Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?</p> + +<p>—Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le +poing et ses longs doigts de pied se tordirent, tandis +qu'avec une sorte de cri étouffé, il faisait écho aux +paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans +le sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit +quand elle était possédée du démon, et les démons +ne mentent jamais. Regardez: je dessine le cercle +de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; +écoutez: je dis les paroles, je dis les paroles (il +marmottait rapidement quelque chose); un vieux +sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les +paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait +une pierre qui m'en a empoché. Cette fois il n'y a +pas de pierre, tenez; les extrémités se touchent. Il +mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans +le cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait +des dents.</p> + +<p>«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le +tenant toujours sous l'influence magnétique de ses +yeux noirs, «il mourra dans le sang; il mourra cette +nuit, et c'est <i>vous</i> qui le tuerez, Jantjé.»</p> + +<p>Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint +jaune.</p> + +<p>«Comment? demanda t-il. Comment?</p> + +<p>—Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»</p> + +<p>Pendant quelques instants, elle murmura à son +oreille!</p> + +<p>«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que +c'est beau d'être habile comme les blancs! Je le +tuerai cette nuit, et après je pourrai effacer les +entailles du bâton, et les ombres de mon père, de +ma mère et de mon oncle ne gémiront plus dans la +nuit, comme elles font depuis si longtemps, quand +je dors!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h2> + +<h2>VENGEANCE!</h2> + + +<p>Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques +minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait +parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré +sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé +devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières +mesures à prendre.</p> + +<p>Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait +fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et +la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la +résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué +d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas +sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant +elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait +mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur +d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même +pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait +aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux; +mais <i>elle</i>, que deviendrait-elle? Privée de son amour +et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire, +quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? +Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur +et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter. +Alors tout son pauvre cœur torturé s'absorba +dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait +jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine +et cependant Bessie serait sa femme, tandis +qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à +prendre. Elle sauverait sa sœur, et ensuite, si elle +échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne +n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins +agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de +ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée +et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la +nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son +corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries, +mais jamais son esprit n'avait été plus +lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme +à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec +une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. +Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, +tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par +la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien! +puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait +quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans +cela.</p> + +<p>Dans sa poche était un crayon et dans son corsage +le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui +suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le +posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière +pour tracer les lignes suivantes:</p> + +<p>«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne +devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un +autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai, +sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, +car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne +ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde +ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez +pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si +vous m'oubliez.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle +le replaça sur ses genoux et se mit à écrire très vite, +en vers et presque sans correction.</p> + +<p>C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât +jamais ce qu'elle écrivait, et en ce moment l'inspiration +s'imposa irrésistiblement et presque inconsciemment:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span> +<span class="i0">Tu regarderais mon calme visage<br /></span> +<span class="i0">Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos,<br /></span> +<span class="i0">Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;<br /></span> +<span class="i0">Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,<br /></span> +<span class="i0">Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,<br /></span> +<span class="i0">Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.<br /></span> +<span class="i0">Pauvres mains si vides et si froides ce soir!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span> +<span class="i0">Tu évoquerais le souvenir aimant<br /></span> +<span class="i0">De quelque bonne action faite par ces mains glacées;<br /></span> +<span class="i0">De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes;<br /></span> +<span class="i0">De quelque tâche utile où ces pieds ont couru.<br /></span> +<span class="i0">Le souvenir de ma colère et de mon orgueil<br /></span> +<span class="i0">Et de toutes mes fautes serait effacé;<br /></span> +<span class="i0">Et tout me serait pardonné ce soir.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La mort veille sur moi ce soir.<br /></span> +<span class="i0">J'entends la voix qui de loin m'appelle.<br /></span> +<span class="i0">Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile.<br /></span> +<span class="i0">Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée;<br /></span> +<span class="i0">Les épines ont percé mes pieds chancelants;<br /></span> +<span class="i0">Le monde amer a fait saigner mon cœur affaibli.<br /></span> +<span class="i0">Quand le sommeil sans rêves sera mon partage,<br /></span> +<span class="i0">Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le +papier, que pour toute autre raison, replaça la sauf-conduit +dans sa poitrine et se perdit bientôt dans +une profonde rêverie.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds +comme un grand serpent à tête humaine, son visage +jaune tout luisant de pluie.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?</p> + +<p>—Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement +de rentrer sous sa tente. Il a causé avec le pasteur; +j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais il parlait +si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.</p> + +<p>—Les Boers dorment-ils?</p> + +<p>—Tous, Missie, excepté les sentinelles.</p> + +<p>—Y en a-t-il une devant la tente de baas +Frank?</p> + +<p>—Non, Missie; il n'y a personne près de là.</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Environ trois heures et demie après le coucher +du soleil (dix heures et demie).</p> + +<p>—Attendons encore une demi-heure et puis vous +retournerez là-bas.»</p> + +<p>Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés +dans le silence et dans leurs pensées.</p> + +<p>Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à +le repasser sur une lanière de cuir.</p> + +<p>A cette vue, Jess se sentit défaillir.</p> + +<p>«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»</p> + +<p>Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les +minutes passèrent lentement.</p> + +<p>Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant +contre son émotion poignante:</p> + +<p>«Il est temps, Jantjé.»</p> + +<p>Le Hottentot s'agita avant de répondre.</p> + +<p>«Il faut que Missie vienne avec moi.</p> + +<p>—Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.</p> + +<p>—Parce que l'ombre de la femme anglaise me +suivra, si j'y vais seul.</p> + +<p>—Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint +et répondit:</p> + +<p>«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre +père et à votre mère; soyez homme!</p> + +<p>—Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le +tuerai comme un homme, mais que peut un homme +contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais +du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait +du feu par les blessures.</p> + +<p>—Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.</p> + +<p>—Non, Missie, je n'irai pas seul.»</p> + +<p>Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise +humeur s'emparait de lui; or il n'est pas de +mule obstinée plus intraitable qu'un Hottentot de +mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle +pas également coupable, soit qu'elle restât, soit +qu'elle le suivît? Quant à être découverte, peu lui +importait. Elle ne se sentait plus la force de penser à +autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule +chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au +dernier moment: cela, c'était au-dessus de ses forces.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.</p> + +<p>—A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; +vous tiendrez l'ombre à distance, pendant que je +tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit endormi, +bien, bien endormi.»</p> + +<p>Une fois encore, lentement et avec les plus grandes +précautions, ils descendirent la colline. Il n'y +avait plus de lumière nulle part et l'on n'entendait +que le pas des sentinelles près de la remise. Mais +ce n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; +ils laissèrent les communs sur leur droite +et firent un détour vers l'avenue des Gommiers. +Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent +près d'un tas de grosses pierres et Jantjé +s'avança pour reconnaître les lieux. Bientôt il revint +dire que tous les Boers, restés près du chariot, dormaient, +mais que Muller était encore assis sous sa +tente, plongé dans ses réflexions. Très doucement +ils se glissèrent jusqu'au tronc du premier grand +gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais +brouillard.</p> + +<p>A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente +de Muller. Une lumière brûlait à l'intérieur et sur +la toile rendue luisante par la brume et la pluie, se +reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était +placé de telle sorte que la lumière jetait un reflet +agrandi, non seulement de tous ses traits, mais aussi +de leur expression. Il gardait son attitude habituelle +lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, +les yeux fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, +à tout ce qu'il avait fait pour le remporter, à tout ce +qu'il y gagnerait. Il avait maintenant tous les atouts +dans les mains. Et cependant, au milieu de son +triomphe, il éprouvait une crainte vague. De nouveau +les paroles du vieux général boer revenaient à +sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois +que Dieu met une limite aux actions de l'homme. +S'il va trop loin, Dieu le tue!»</p> + +<p>Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas +terrible s'il y avait un Dieu, et que ce Dieu plongeât +son âme, cette nuit même, dans un lieu de terreur +éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent +et il frissonna si violemment, que la grande +silhouette trembla sur la toile.</p> + +<p>Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement +son premier vêtement, baissa sans l'éteindre +la mèche de la lampe et se jeta sur le lit de camp, +qui gémit sous son poids.</p> + +<p>Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la +chute des gouttes de pluie sur les feuilles, et le +passage de la brise dans les branches. C'était une +nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour +énerver un homme robuste, éprouvé déjà par la +fatigue, la douleur et les privations. Que devait-ce +être pour la malheureuse jeune fille dont le cœur +se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la +fièvre, dont la raison s'égarait dans l'attente d'un +meurtre? Les minutes se traînaient et, à chaque +bruissement de fouilles, sa terreur augmentait. Mais +sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, +jusqu'au bout!</p> + +<p>Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent +jusqu'à la tente et approchèrent, prêtant l'oreille, +jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il dormait; sa +respiration était douce et régulière.</p> + +<p>Jess toucha le bras de son compagnon et sentit +qu'il tremblait.</p> + +<p>«Maintenant», murmura-t-elle.</p> + +<p>Il recula. Évidemment cette longue attente avait +affaibli son courage.</p> + +<p>«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit +à peine, quoiqu'il sentit son souffle sur ses +cheveux. «Allez, et frappez ferme.»</p> + +<p>Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau +de sa gaine et une seconde après, il n'était plus +à son côté; puis elle vit la ligne lumineuse, qui +tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente, +s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. +Alors elle se détourna et posa ses mains sur ses +oreilles; et comme elle voyait encore une longue +ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, +elle ferma les yeux et attendit immobile et le cœur +défaillant.</p> + +<p>Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du +temps, quelqu'un lui toucha le bras. C'était Jantjé.</p> + +<p><i>Est-ce fait?</i> murmura-t-elle.</p> + +<p>Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.</p> + +<p>«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un +enfant. Quand j'ai levé le couteau, il a souri dans son +sommeil, et mon bras a perdu toute sa force. Je n'ai +pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de +l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un +coup sur l'épaule, et je me suis sauvé.»</p> + +<p>Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé +sur l'heure. La lâcheté de cet homme affolait Jess; +elle étouffait de fureur. A ce moment, un chevreuil, +descendu de la montagne pour brouter les buissons +de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa +comme une lueur grise, dans l'obscurité. Jess tressaillit, +mais comprit aussitôt de quoi il s'agissait, +tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, +tomba sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de +la vieille femme anglaisa». Le couteau lui avait +échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait, +s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec +rage:</p> + +<p>«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»</p> + +<p>Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider +à rentrer sous la tente.</p> + +<p>Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, +elle enfouit son visage dans ses mains moites +et essaya de penser.</p> + +<p>Peu à peu une résolution terrible pénétra son +âme. Muller n'échapperait pas. Bessie ne lui serait +pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte <i>elle-même</i>!</p> + +<p>Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue +par l'excès même de sa souffrance et par l'énergie +de son désespoir, et se glissa vers la tente, le grand +couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur. +Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux +de s'habituer à la lumière. Elle vit d'abord le lit, +puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé avait dit qu'il +dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au +moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus +de même. Au contraire, son visage convulsé exprimait +une terreur extrême et de grosses gouttes de +sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se +rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. +Il était couché sur le dos. Le bras gauche +pendait du lit et la main touchait le sol; l'autre +bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, +en glissant, avaient découvert le cou et la large +poitrine.</p> + +<p>Jess s'arrêta et le regarda.</p> + +<p>«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», +murmura-t-elle, et, poussée par une force qui semblait +agir en dehors de sa volonté, elle avança lentement, +lentement vers le lit.</p> + +<p>A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts +se fixèrent en plein sur ceux de la jeune fille. Quel +qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors fut bien plus +terrible, car vers lui se penchait <i>le fantôme de la +femme qu'il avait assassinée dans le Vaal</i>! Elle était +là, sortie de sa tombe liquide, échevelée, déchirée, +l'eau coulant encore de ses mains et de ses cheveux! +Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne +pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'<i>esprit</i> +de Jess Croft, de la femme qu'il avait tuée, revenu +pour lui dire qu'il y avait une vengeance divine et +un <i>enfer</i>. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne +saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant +<i>la fin</i>. Elle vit son visage se décomposer, devenir +d'une pâleur grise comme la cendre, tandis qu'une +sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il était +éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait +ni remuer, ni parler....</p> + +<p>Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la +main. Elle jeta au loin l'objet maudit. Ce cri devait +avoir éveillé tout le voisinage à un mille à la ronde. +Déjà elle entendait vaguement les mouvements des +hommes qui gardaient le chariot et la course folle +de Jantjé, qui fuyait pour sauver sa vie.</p> + +<p>Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne +ne l'aperçut, ni ne la poursuivit. Ou courait sur la +gauche, après Jantjé. Elle sentait son cœur lourd +comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que +devant, derrière, alentour, hurlaient toutes les furies +engendrées par la conscience de celui qui vient +de tuer.</p> + +<p>Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans +la nuit noire, ne voyant qu'une chose, n'entendant +qu'un cri!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h2> + +<h2>TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE</h2> + + +<p>Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, +près de la maison de Hans Coetzee, John reçut +l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la selle de +son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, +et son cheval entravé fut laissé dans la prairie, au +pacage. On fit ensuite entrer le capitaine suivi de +deux Boers, dans la pièce même où il avait été introduit +le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui +coûter la vie. Il retrouva toutes choses dans un +état si semblable, y compris tante Coetzee assise +dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre, +près de la table sur laquelle était posé un bol de +café, plus que jamais occupée à ne rien faire, ses +filles aussi parées, leurs jeunes admirateurs armés +des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter +les yeux et de se demander si les événements des +derniers mois n'étaient pas un mauvais rêve. L'accueil +qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette +illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un +Boer aurait-il pu condescendre à serrer la main +d'un misérable «rooibaatje» anglais, ramassé sur +la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence +glacial régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. +La vieille dame ne daigna pas lever les yeux; les +autres se détournèrent avec un dégoût évident. Seul +Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.</p> + +<p>John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait +une chaise vacante, et resta debout à côté.</p> + +<p>«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il +à voix haute.</p> + +<p>—Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la +dame, au Boer placé près d'elle. «C'est une voix de +taureau! Que dit-il?»</p> + +<p>Le Boer le lui expliqua.</p> + +<p>«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, +répliqua-t-elle; mais, après tout, c'est un homme et il +est peut-être endolori, après sa longue course à cheval; +les Anglais le sont toujours quand ils essayent +de monter.»</p> + +<p>Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:</p> + +<p>«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje +qu'il n'est pas seul à posséder une voix», ajouta-t-elle +en guise d'explication.</p> + +<p>Un ricanement étouffé accueillit cette remarque +humoristique et John profita aussitôt de la permission, +avec toute la bonne grâce qu'il put y mettre, +ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.</p> + +<p>«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché +dans des trous de fourmilier, sans rien avoir à +manger. On me dit que là-bas, au Drakensberg, ces +trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir +de faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de +rencontrer un Boer.»</p> + +<p>Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes +filles intervint.</p> + +<p>«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à +John, en anglais.</p> + +<p>John écumait de rage, mais en même temps il +tombait d'inanition; il répondit: «Oui».</p> + +<p>«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons +s'il peut attraper dans la bouche comme un +chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.</p> + +<p>—Non, non! Faites-lui manger de la bouillie +avec une cuiller de bois, comme un Cafre. Je le ferai +manger, si vous avez une cuiller très longue.»</p> + +<p>Après discussion, il y eut un compromis. On lui +jeta du pain et du jambon, de l'autre bout de la pièce; +il fut assez adroit pour les saisir au vol et commença +son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim dévorante, +aux spectateurs assemblés autour de lui.</p> + +<p>«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au +sardonique fiancé de sa fille, «il y a trois mille Rooibaatjes +dans l'armée anglaise, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, ma tante.</p> + +<p>—Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +répéta-t-elle avec irritation, comme si quelqu'un +l'avait contredite.</p> + +<p>«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.</p> + +<p>—Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?</p> + +<p>—Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.</p> + +<p>—Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la +colère du Cher Seigneur, d'entendre un garçon qui +louche (Carolus était légèrement affligé de cette infirmité) +contredire sa future belle-mère. Dites-moi, +combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.</p> + +<p>—Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.</p> + +<p>—Et à Ingogo?</p> + +<p>—Six cent vingt.</p> + +<p>—Et à Majuba?</p> + +<p>—Mille.</p> + +<p>—Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on +a achevé le reste à Bronker's Spruit, mes neveux; +ce Rooibaatje que voici est l'un des derniers de +l'armée anglaise.»</p> + +<p>La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument +comme définitif; mais un mauvais esprit inspira au +malheureux Carolus la fâcheuse idée de contredire.</p> + +<p>«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup +de damnés Anglais qui se cachent dans le +défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.</p> + +<p>—C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant +la voix. Ce ne sont que des Cafres et autre populace. +Comment osez-vous contredire votre future belle-mère, +sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà +pour vous.»</p> + +<p>Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de +s'esquiver, elle lui jeta au visage tout le contenu +du bol de café. Le bol se brisa sur son nez et le café +se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long +de son cou et sur ses vêtements.</p> + +<p>C'était un spectacle indescriptible.</p> + +<p>«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et +radoucie par le succès de son coup, «vous ne direz +pas que je ne sais pas lancer un bol de café! Je ne +me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant +trente ans. Maintenant que je vous ai donné une +leçon, Carolus, allez vous laver et nous souperons +ensuite.»</p> + +<p>A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus +se laissa emmener par sa fiancée, dont la sœur +s'occupa de préparer le couvert. Quand le souper +fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les +servirent. Bien entendu, John ne fut pas invité, +mais l'une des jeunes filles lui apporta de quoi +apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au +moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme +les hommes buvaient sec, la situation se gâta bientôt +pour John. L'un des convives se souvint subitement +du jeune Boer que le capitaine avait châtié, lorsqu'il +avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, +dans la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? +Cette idée fut accueillie avec faveur. Heureusement +l'ex-protecteur de John était encore là, aussi gris +que les autres, il faut en convenir, mais il avait +l'ivresse aimable.</p> + +<p>«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons +demain au commandant qui saura disposer de lui.»</p> + +<p>John n'en douta pas, car le commandant, c'était +Frank Muller.</p> + +<p>Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; +alors les autres voulurent s'amuser un peu. Armés +de leurs carabines, ils visèrent John, en pariant +qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le +capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, +puis tira son revolver, qu'heureusement il possédait +encore.</p> + +<p>«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, +que l'on comprit à merveille, «je jure, de par Dieu! +que je le tue.» Sa résolution bien évidente de faire +ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne +fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus +pouvoir perdre ses adversaires de vue un seul instant, +de peur de traîtrise. Deux fois il en appela à la maîtresse +de la maison, mais elle resta immobile dans +son grand fauteuil, un sourire béat sur son large +visage.</p> + +<p>On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir +un «rooibaatje» anglais harcelé comme une bête +fauve.</p> + +<p>Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution +de se frayer un passage au milieu de ses ennemis, +en tirant au hasard de tous côtés, le sombre Carolus, +dont l'humeur ne s'était pas encore remise de l'aspersion +au café et qui, de plus, était parfaitement +ivre, se précipita en jurant sur John, pour lui asséner +un formidable coup de crosse. Le capitaine esquiva +le coup, qui tomba sur le dossier de sa chaise +et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus +serait assurément partie pour un monde meilleur, +si la vieille dame, voyant que les choses se gâtaient +sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec +une promptitude merveilleuse.</p> + +<p>«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», +cria-t-elle, en jouant à droite et à gauche, de ses +poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai assez +de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; +ils seront tous partis demain matin, si vous vous +fiez aux Cafres. Allez donc voir un peu, s'ils sont à +l'écurie.»</p> + +<p>Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, +et la bonne dame, poursuivant ses avantages, +les poussa tous dehors, à la grande surprise et +satisfaction de John.</p> + +<p>Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:</p> + +<p>«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes +un brave et que vous n'avez pas eu peur de cette +foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni désordre dans +ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent +ici, ils commenceront par se griser davantage +et puis ils vous tueront; donc allez-vous-en, pendant +que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.</p> + +<p>«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante +Coetzee», répondit John, abasourdi de découvrir que +cette femme possédait un cœur, et avait, plus ou +moins, joué un rôle, toute la soirée.</p> + +<p>«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice +flegmatique, «ce serait vraiment bien dommage +de tuer le dernier <i>rooibaatje</i> de l'armée anglaise; il +faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez +un bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit +est humide. Et parfois, quand vous serez hors du +Transvaal et que vous vous rappellerez tout ceci, +souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante +Coetzee. Mais je ne vous aurais pas sauvé, si vous +n'aviez pas été si courageux; non certes! J'aime +qu'un homme soit un homme et non un singe, comme +ce misérable Carolus. Allons, partez!»</p> + +<p>John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, +sortit et, un instant après, disparut dans la nuit. +L'obscurité était profonde, la pluie abondante; il +comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le +risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose +à faire; se diriger à pied, vers Belle Fontaine, +aussi vite que le lui permettrait sa fatigue. Il prit +donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que +dix milles le séparassent encore de son but, il se +résigna, grâce à son heureuse aptitude à souffrir ce +qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une heure tout +alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive +contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après +avoir perdu un grand quart d'heure à le chercher +sans le retrouver, il prit le parti de se diriger sans +plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait +devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était +bien elle en effet; seulement, au lieu de continuer +sur la gauche, ce qui l'aurait mené droit à la maison, +il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la colline, +avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en +serait même pas aperçu, si le hasard ne l'eût conduit +à l'entrée de la Gorge aux Lions, là même où, +quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une +conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait +avec peine, au milieu des roches, la pluie cessa et la +lune sortit des nuages; il était près de minuit. Les +premiers rayons permirent à John de reconnaître la +localité.</p> + +<p>Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une +semaine, il avait voyagé continuellement et, pendant +les deux dernières nuits, le sommeil avait été +remplacé par des dangers terribles et des émotions +sans cesse renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante +Coetzee, il n'aurait jamais pu faire cette marche de +quinze milles environ; mais maintenant il n'en pouvait +plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux +os et n'aspirait qu'à une chose: s'étendre +n'importe où et dormir, ou... mourir! A cet instant +il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess s'était +réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait +amené une fois, après leurs fiançailles, et lui avait +dit que c'était une des retraites favorites de sa sœur.</p> + +<p>S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins +un sol sec et un abri contre la pluie. Il ne devait +pas en être à plus de trois cents mètres. Appelant +donc tout son courage à son aide, pour un suprême +effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les +roches éparpillées, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au +pied de l'immense pilier que la foudre avait frappé +un jour, devant les yeux de Jess.</p> + +<p>Trente pas encore et il entra dans la grotte.</p> + +<p>Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta +sur le sol rocheux et, presque instantanément, tomba +dans un sommeil de plomb.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h2> + +<h2>CONCLUSION</h2> + + +<p>Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait +toujours éperdument, sur le plateau de la colline. +Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée absorbait +son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître +à jamais! Tout à coup elle se trouva au sommet +de la Gorge aux Lions, qu'elle reconnut malgré +le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à descendre. +Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans +crainte d'être troublée, car personne n'y venait +jamais, si ce n'est parfois quelque Cafre errant.</p> + +<p>Sautant de roche en roche, disparaissant dans +l'ombre, pour reparaître à la lumière blafarde de la +lune, elle semblait être une apparition fantastique, +tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.</p> + +<p>Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, +mais sans y prendre garde, malgré une blessure +assez profonde au poignet. Enfin elle arriva au +bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était +temps! Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna +le corps brisé, l'esprit égaré,... <i>mourante</i>.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi», +gémissait la malheureuse, en tombant +sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi, mais j'ai +effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que +j'ai fait <i>cela</i>. Je serais morte plutôt que de <i>le</i> tuer +pour moi. Tu épouseras John et tu ne sauras jamais, +jamais, ce que j'ai fait pour toi. Je vais mourir. Je +sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais revoir <i>son</i> +visage une seule fois, une seule, avant de mourir!»</p> + +<p>Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, +projetait ses rayons dans les profondeurs sombres +de la gorge; ils atteignirent l'ouverture de la grotte +et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.</p> + +<p>Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et +poussa un profond soupir; son dernier vœu était-il +donc exaucé? Son bien-aimé était-il mort? Était-ce +une vision? Elle se traîna sur les mains et les +genoux, pour venir écouter s'il respirait encore. Oui; +elle entendit son souffle lent et régulier; celui d'un +homme plongé dans le sommeil.</p> + +<p>L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle +avait tué? Pour qu'il la vît mourir, car elle sentait +sa fin venir vite, très vite. Non! cent fois non!</p> + +<p>Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel +elle avait écrit à John et le glissa entre ses doigts +engourdis. Il parlerait pour elle. Puis elle se pencha +vers lui, image vivante de la tendresse infinie et +désespérée, de l'amour plus profond que la tombe.</p> + +<p>Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, +ses pieds, ses jambes devenaient froids et bientôt +elle ne sentit plus rien au-dessous de la poitrine. +Le cœur seul vivait encore.</p> + +<p>Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le +niveau de la petite grotte et cessèrent d'éclairer le +visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au front +un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement +ce fut la fin! Une lueur aveuglante passa devant ses +yeux; un grondement, pareil à celui de la mer en +furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina doucement +sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle +s'endormit!... De quel sommeil? Pour quel réveil? +C'est le grand <i>Peut-être</i>!</p> + +<p>Pauvre Jess aux yeux et au cœur profonde! Telle +fut la dernière joie de son amour! Telle fut sa +couche nuptiale!</p> + +<p>Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice +et de son crime, et le vent de la nuit chantait son +<i>requiem</i>, au-dessus de cette retraite où elle avait +ouvert et fermé le livre de sa vie.</p> + +<p>Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait +pu même être heureuse, quoique les femmes comme +elle le soient rarement. Il n'est pas sage de risquer +toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui +indulgents et qu'elle dorme en paix!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, +d'un sommeil lourd et sans rêves, la tête de la +femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! Étrange +et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le +monde s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent +dans la grotte et se jouèrent indifféremment sur le +visage blême, sur les boucles en désordre de la +morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux +babouin jeta un regard à l'intérieur, par l'ouverture +de la grotte, et une vive indignation à la +vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le +monde s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper +de la mort de Jess; il est si habitué à ces +sortes de choses!</p> + +<p>Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux +et s'étirant les bras, il eut tout à coup conscience +du poids qu'il portait, abaissa son regard, vit d'abord +très confusément, puis enfin clairement et sans doute +possible!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Il est des choses que l'œil humain doit respecter. +Au nombre de ces choses, est la première explosion +du désespoir d'un homme fort! John Niel dut remercier +Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans +cet abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et +sauf en apparence, mais meurtri pour le reste de +ses jours.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, un homme hâve et +hagard descendait, en trébuchant, la colline de +Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. L'agitation +régnait partout. Du petits groupes de Boers, +qui parlaient haut et gesticulaient, se précipitèrent +vers le nouvel arrivant, pour voir ce qu'il portait. +Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le laisser +passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison +incendiée, puis se dirigea vers les remises et déposa +son fardeau sur le banc où Frank Muller s'était +assis la veille, pendant le soi-disant conseil de +guerre.</p> + +<p>Enfin il demanda d'une voix étouffée:</p> + +<p>«Où est M. Croft?»</p> + +<p>L'un des Boers montra du doigt la porte de la +petite pièce où était enfermé le vieillard.</p> + +<p>«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si +menaçant, qu'on lui obéit sans mot dire.</p> + +<p>«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! +Vous nous revenez du monde des mourants!</p> + +<p>Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme +dans ses bras; mais celui-ci l'arrêta.</p> + +<p>«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»</p> + +<p>Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre +Jess!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Pendant la journée, les Boers partirent sans plus +s'occuper des habitants de Belle-Fontaine. Depuis la +mort de Muller, personne ne songeait à exécuter la +sentence; du reste on n'en avait pas le droit, puisque +la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent +donc de dresser une sorte de procès-verbal +et d'enterrer leur chef dans le petit cimetière planté +de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir pas +la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent +dans celle qu'on avait préparée pour le vieux Croft!</p> + +<p>Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut +jamais éclairci. Les indigènes employés à la ferme +reconnurent le couteau comme ayant appartenu à +Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il +était l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, +mystérieusement disparu. Du reste, on ne prit +pas grand'peine pour les découvrir. Muller était un +personnage important, mais non populaire, et dans +des temps si troublés, dans un pays à demi sauvage, +la mort d'un homme n'est pas un événement dont +on se préoccupe longtemps.</p> + +<p>Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel +allèrent, à leur tour, au cimetière sur la colline. Ils y +déposèrent leur chère morte, à dix pas de celui pour +qui son bras avait été l'instrument de vengeance. +Ils ne la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent +même toujours qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, +pendant cette nuit terrible. Personne ne le +sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas +de ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités +par les blancs, loin, bien loin dans les déserts de +l'Afrique centrale.</p> + +<p>«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut +refermée, ce pays n'est pas fait pour des Anglais; +retournons dans le nôtre.» John courba la tête en +signe d'acquiescement.</p> + +<p>Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les +25 000 francs payés à Silas Croft par le capitaine, +pour sa part d'intérêt dans l'exploitation de Belle-Fontaine, +étaient restés, avec une autre somme de +6 000 francs, à la banque de Natal.</p> + +<p>Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. +Trois mois après leur arrivée en Angleterre, +John Niel trouva un emploi de régisseur, sur un important +domaine du comté de Rutland. Au bout d'un +certain temps il devint l'époux bien-aimé de la charmante +Bessie Croft et, à tout prendre, il peut passer +pour un homme heureux. Parfois pourtant, un chagrin +que sa femme ignore, s'empare de lui et le +maîtrise pendant quelque temps.</p> + +<p>Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, +mais il lui arrive de loin en loin, lorsque, sa tâche +du jour terminée, il s'arrête à l'entrée de son jardin +et contemple le paisible paysage anglais, ou le ciel +parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra +jamais où il reverra ces grands yeux sombres et +passionnés, où il entendra de nouveau cette douce +voix inoubliée!</p> + +<p>Car il se sent toujours aussi près de son amour +perdu et parfois semble savoir positivement que s'il +y a, comme nous l'espérons tous, un avenir pour +chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la +lutte, il trouvera Jess l'attendant sur le seuil!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FIN" id="FIN"></a>FIN</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<p> + +Chapitres <br /> + +<a href="#CHAPITRE_I"><b>I</b></a>. John a une aventure <br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>II</b></a>. Comment les deux sœurs vinrent à Belle-Fontaine <br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>III</b></a>. M. Frank Muller<br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV</b></a>. Bessie est demandée en mariage <br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>V</b></a>. Rêves et folies <br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI</b></a>. L'orage éclate <br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII</b></a>. Jeune rêve d'amour <br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII</b></a>. Jess part pour Prétoria <br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX</b></a>. L'histoire de Jantjé <br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>X</b></a>. John l'échappe belle! <br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI</b></a>. Sur le bord 90<br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII</b></a>. Le saut<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII</b></a>. Frank Muller jette le masque<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV</b></a>. John, à la rescousse! <br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV</b></a>. Un voyage difficile<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI</b></a>. Prétoria<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII</b></a>. Le 12 février<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII</b></a>. Et après?<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX</b></a>. Hans Coetzee vient à Prétoria <br /> +<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX</b></a>. Le grand homme<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI</b></a>. Jess obtient un laissez-passer<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII</b></a>. En route <br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII</b></a>. Le gué du vaal <br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV</b></a>. L'ombre de la mort<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>XXV</b></a>. Attente<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>XXVI</b></a>. Un familier de Frank Muller<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>XXVII</b></a>. Silas est persuadé<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>XXVIII</b></a>. Bessie est mise à la question<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>XXIX</b></a>. Condamné à mort<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>XXX</b></a>. Il faut nous séparer<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>XXXI</b></a>. Jess trouve un ami<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>XXXII</b></a>. Il mourra!<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>XXXIII</b></a>. Vengeance!<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIV"><b>XXXIV</b></a>. Tante Coetzee à la rescousse<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXV"><b>XXXV</b></a>. Conclusion<br /> +</p> + +<p>1160-13.—Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.—P9-13.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + +***** This file should be named 38493-h.htm or 38493-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38493/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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