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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:27 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jess
+ Épisode de la guerre du Transvaal
+
+Author: Henry Rider Haggard
+
+Translator: Marie Dronsart
+
+Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+H. RIDER HAGGARD
+
+
+JESS
+
+_ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL_
+
+
+--1881--
+
+ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
+
+PAR
+
+Mme MARIE DRONSART
+
+
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+
+1914
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+JOHN A UNE AVENTURE
+
+
+La journée avait été très chaude, même pour le Transvaal, où l'on sait
+ce que peut être la chaleur jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les
+orages ne reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. Les lis
+bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en forme de trompette, écrasés
+par le souffle brûlant qui, depuis bien des heures, paraissait
+s'échapper d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui s'étendait
+indécis et faiblement tracé, à travers la plaine, bifurquait en
+embranchements et revenait à la ligne principale, l'herbe était
+complètement recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.
+
+Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours au coucher du
+soleil; il ne se manifestait plus que par de petits tourbillons, qui
+s'élevaient subitement sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes
+et soulevaient une grande colonne de poussière, haute de cinquante pieds
+ou plus, et se maintenant longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant
+de se désagréger lentement, pour retomber enfin sur le sol.
+
+A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et inexplicables, un
+cavalier s'avançait sur le chemin. L'homme et le cheval étaient aussi
+poudreux et aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par ce
+siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés un instant. Tout à
+coup, le tourbillon qui s'était approché rapidement, s'arrêta, et la
+poussière, après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie expirante,
+s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta aussi et la regarda d'un air
+absorbé.
+
+«C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il à son cheval:
+venant on ne sait d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne de
+poussière sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant
+la poussière retomber sur le sol, pour être foulée aux pieds et
+oubliée.»
+
+Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid que beau, malgré
+d'agréables yeux bleus et une jolie barbe roussâtre, taillée en pointe,
+paraissait avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses réflexions
+sentencieuses, puis donna un léger coup de cravache à son cheval épuisé:
+«Avançons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux
+Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité que nous sommes au
+tournant», ajouta-t-il, en désignant de son fouet un petit sentier plein
+d'ornières, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la
+direction d'une colline étrangement isolée, terminée au sommet par un
+large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse, à une distance
+d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux Boer a dit: le second
+tournant, continua-t-il, se parlant à lui-même, mais peut-être
+mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à égarer un
+Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline au sommet plat, située à une
+demi-heure environ de la grande route; ceci répond au signalement; j'en
+cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il fit prendre à sa monture une
+sorte de petit trot à l'amble, qu'affectionnent particulièrement les
+chevaux de l'Afrique méridionale.
+
+«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine John Niel, en
+trottant doucement. Me voici à trente-quatre ans, sur le point de
+recommencer la mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du
+Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes ambitions et à quatorze
+années de service dans l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le
+mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»
+
+A ce moment ses méditations furent interrompues, car, au sommet d'une
+montée peu rapide, un spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa
+vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un poney monté par une
+femme s'avançait en galopant furieusement et, derrière lui, les ailes
+étendues, le cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait,
+couvrant douze ou quinze pieds de terrain à chaque enjambée de ses
+longues échasses. Le poney avait encore à peu près vingt mètres
+d'avance, mais, quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer
+la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... Le grand échassier
+rejoignait le cheval. Ah! John Niel sentit le coeur lui manquer et ferma
+les yeux, car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever très
+haut et retomber comme un gourdin plombé!
+
+Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé son cheval sur
+l'échine, derrière la selle; l'animal, momentanément paralysé, tomba
+comme une masse sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le
+montait, se releva et courut vers John, poursuivie par l'autruche. Le
+membre terrible se leva de nouveau, mais, avant qu'il pût frapper son
+épaule, la jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre.
+Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se roula et sembla
+vouloir l'écraser, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. John arrivait. Dès
+que l'échassier le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui,
+avec un mouvement de valse solennelle, que cet animal affecte souvent
+avant d'attaquer. Or le capitaine Niel ignorait les façons d'agir de
+l'autruche et son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait
+fort disposé à déguerpir; le maître, en toute autre circonstance,
+n'aurait pas mieux demandé, mais comment abandonner la beauté en
+détresse? Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa glisser à
+terre et, sa cravache en nerf de boeuf à la main, il fit vaillamment
+face à l'ennemi. Pendant quelques secondes, l'autruche resta immobile,
+clignant ses yeux brillants et balançant gracieusement son long cou.
+Puis, soudain, elle étendit ses ailes et fondit comme la foudre sur son
+adversaire. Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement des plumes
+et aperçut une grande patte qui frappait dans le vide, près de sa tête.
+Heureusement l'autruche le manqua et passa comme un éclair; mais, avant
+que l'étranger pût se retourner, l'ennemi revenait, lui lançait un de
+ses terribles coups dans le dos et l'envoyait rouler à terre. En une
+seconde, John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé et
+absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche revenait; il
+courut à elle et lui asséna son fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle
+s'arrêta. Profitant du répit, il saisit l'échassier par une aile et s'y
+cramponna désespérément des deux mains. Alors ils commencèrent à
+tourner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il
+semblât à John Niel que le temps, l'espace et la terre ne fussent plus
+qu'une vision tournoyante, fixée quelque part dans les ombres de la
+nuit. Au-dessus de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le long
+cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient les pattes semblables à
+de gigantesques totons et, devant lui, s'étalait une douce masse de
+plumes blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée d'étoiles! John
+était sur le dos et l'autruche, qui ne semblait pas sujette aux
+étourdissements, lui infligeait un châtiment terrible. Heureusement elle
+ne peut frapper très fort un homme étendu; autrement c'eût été la fin de
+John Niel et nous n'aurions pas à conter cette histoire.
+
+Pendant une demi-minute environ, l'échassier s'en donna à coeur joie,
+sur le corps de son antagoniste renversé, qui crut toucher au terme de
+sa carrière terrestre. Au moment où tout devenait indistinct à ses yeux,
+il aperçut tout à coup deux bras blancs qui se nouaient autour des
+pattes de l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le cou, sinon
+elle vous tuera!»
+
+Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva chancelant.
+Pendant ce temps, l'échassier et la jeune fille roulaient enlacés en une
+masse confuse, au-dessus de laquelle le cou élégant et le bec sifflant
+se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. John se précipita,
+saisit ce cou des deux mains et, de toute sa force (qui était
+considérable), il le tordit jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement,
+quelques bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, mort!
+
+Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa d'un regard la scène du
+combat. La jeune fille restait sans mouvement comme l'autruche;
+avait-elle succombé dans la lutte? Trop faible pour aller s'en assurer,
+John se mit à détailler son visage. Elle avait la tête appuyée sur le
+vaincu, dont les plumes légères lui faisaient un doux oreiller.
+Lentement il reconnut que ce visage était très beau, malgré son extrême
+pâleur: front bas et large, couronné de soyeux cheveux d'or, menton très
+rond et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu grande. On ne
+voyait pas les yeux, car ils étaient fermés; la jeune fille avait perdu
+connaissance. Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une
+vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu et, se traînant vers
+elle (car il était terriblement contusionné), il lui prit la main et
+essaya de la réchauffer dans les siennes. Elle était belle de forme,
+cette main, mais brunie, et laissait deviner qu'elle travaillait
+beaucoup. La jeune fille ouvrit les yeux et Niel remarqua, non sans
+plaisir, qu'ils étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un
+petit rire:
+
+«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je me suis évanouie.
+
+--Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, et il faisait le
+geste d'ôter son chapeau, quand il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la
+bagarre. «J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal sérieux?
+
+--Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en tout cas je suis bien
+aise que vous ayez tué cette méchante bête. Elle était sortie du _camp_,
+il y a trois jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué un jeune
+garçon l'année dernière et j'avais dit à mon oncle qu'il devrait lui
+tirer un coup de fusil, mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était
+trop belle.
+
+--Puis-je vous demander, reprit John Niel, si vous êtes miss Croft?
+
+--Oui, je suis une des demoiselles Croft, car nous sommes deux; quant à
+vous, je devine que vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon
+oncle pour l'aider dans son exploitation.
+
+--Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci», répliqua John, en
+désignant le grand échassier mort, «je crois que mes nouvelles
+occupations ne me plairont guère.»
+
+La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de montrer deux
+charmantes rangées de dents blanches.
+
+«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi nos autruches; mais,
+Capitaine, j'ai grand'peur que ce séjour ne vous paraisse horriblement
+ennuyeux. Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez pas un
+Anglais plus près que Wakkerstroom.
+
+--Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement, car, en vérité, cette
+fille du désert avait, dans toute sa personne, quelque chose de très
+charmant.
+
+«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous savez, et je n'ai
+aucune supériorité. Jess (c'est ma soeur), ah! Jess! c'est autre chose;
+elle a été en pension au Cap et elle a une intelligence supérieure. Moi
+aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y ai pas appris grand'chose.
+Mais, Capitaine, les deux chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la
+ferme et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir comment nous
+rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein). C'est le nom de notre
+résidence. Pouvez-vous marcher?
+
+--Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a étrangement secoué.»
+
+Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt avec un cri de douleur;
+une cheville était foulée et il se sentait si raide, si endolori par
+tout le corps, qu'il pouvait à peine bouger.
+
+«La maison est-elle loin? demanda-t-il.
+
+--A un mille environ, par là. Nous la verrons du haut de la montée.
+Regardez, moi, je n'ai rien du tout; je le répète, c'est ridicule
+d'avoir perdu connaissance, mais cette bête m'ôtait la respiration.»
+Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se rassurer! «Aïe!
+fit-elle; je souffre de partout. Il faut que vous preniez mon bras,
+voilà tout; si cependant cela ne vous est pas désagréable?
+
+--Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je vous assure»,
+répliqua-t-il en riant; et ils partirent bras dessus, bras dessous,
+comme de vieux amis.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT LES DEUX SOEURS VINRENT A BELLE-FONTAINE
+
+
+«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait Bessie), lorsqu'ils
+eurent fait péniblement et en boitant une centaine de mètres, «me
+trouverez-vous impertinente, si je vous adresse une question?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous enterrer ici?
+
+--Pourquoi me le demandez-vous?
+
+--Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. Je ne crois pas,
+poursuivit-elle lentement, que cet endroit convienne à un gentleman
+anglais et à un officier. Les Boers vous seront odieux et vous n'aurez
+pour compagnie que mon vieil oncle et nous deux.»
+
+John Niel se mit à rire.
+
+«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen anglais ne sont pas si
+difficiles par le temps qui court, surtout quand il leur faut gagner
+leur vie. Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire tout de
+suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée depuis quatorze ans et j'en
+ai trente-quatre. J'ai pu vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me
+faisait une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle mourut, me
+laissant le peu qu'elle possédait, car presque toute sa fortune était en
+viager. Après avoir payé tous les droits de succession, je me trouvai à
+la tête de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec cela dans
+l'armée. Après la mort de ma tante, je vins de l'île Maurice à Durban,
+avec mon régiment qui est rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je
+savais que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je demandai donc
+un congé d'un an et je résolus de m'informer et de voir si je ne
+pourrais pas m'habituer à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de
+Durban me parla de votre oncle, de son désir de céder pour 25 000 francs
+un tiers de ses intérêts dans son exploitation, parce qu'il devenait
+trop vieux pour y suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui
+et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; voilà pourquoi
+j'arrive juste à temps pour empêcher que vous ne soyez mise en morceaux
+par une autruche.
+
+--Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en riant, que vous avez
+été reçu chaudement. Enfin, j'espère que vous ne vous déplairez pas
+ici.»
+
+Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait au sommet de la
+montée d'où l'autruche avait poursuivi Bessie Croft, et nos deux
+personnages aperçurent un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une main
+le poney de Bessie et de l'autre le cheval du capitaine. A quelque
+distance derrière lui, marchait une dame.
+
+«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et voici Jess qui vient
+voir ce qui est arrivé.»
+
+La personne en question était maintenant assez proche pour produire sur
+John une première impression. Elle était petite et plutôt maigre; une
+épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son visage; certes, elle
+n'était pas charmante comme sa soeur, mais deux choses frappaient en
+elle: une pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus magnifiques
+yeux noirs que John Niel eût jamais vus. A tout prendre, et malgré sa
+petite taille, c'était une personne à remarquer et à ne pas oublier
+quand on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser plus loin ses
+observations, les deux nouveaux venus les avaient rejoints.
+
+«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria Jess, avec un regard
+rapide sur le compagnon de sa soeur, et un léger accent africain qui
+n'est pas sans charme chez une jolie femme. Bessie commença aussitôt le
+récit de l'aventure, faisant parfois appel à John pour corroborer son
+dire.
+
+Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse et le capitaine
+se disait qu'il n'avait jamais vu figure si impassible; elle ne changea
+pas une fois, même aux péripéties les plus émouvantes du drame.
+
+«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne doit pas avoir beaucoup
+de coeur!»
+
+Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John vit où se réfugiait
+cette physionomie: c'était dans ces yeux extraordinaires. Si impassible
+que fût le visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une émotion
+intérieure qui les faisaient resplendir. Le contraste entre cette figure
+immobile et ces yeux de feu avait quelque chose d'étrange et de presque
+surnaturel.
+
+«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle, mais je regrette la
+pauvre autruche.
+
+--Pourquoi? demanda John.
+
+--Parce que nous étions très bons amis; moi seule pouvais la dompter.
+
+--C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête la suivait comme un
+chien; c'était la chose la plus drôle du monde.--Mais partons; il faut
+rentrer, car il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en
+s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel à monter son
+cheval et ayez soin que la selle ne tourne pas; les sangles sont
+peut-être desserrées.»
+
+Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement en selle; la jeune
+fille fit promptement de même et l'on repartit dans l'obscurité
+croissante. Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une avenue
+carrossable, bordée de grands gommiers, et presque aussitôt l'aboiement
+d'un chien et l'apparition de fenêtres éclairées lui firent comprendre
+qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt en face de la
+porte, car elle était séparée du chemin par une véranda, les nouveaux
+venus s'arrêtèrent et descendirent de cheval. En même temps une
+exclamation de bienvenue partit de la maison et, dans l'encadrement de
+la porte, se détachant sur le fond lumineux, parut un personnage
+d'aspect aussi agréable que peu commun: c'était un homme très grand, ou
+qui du moins l'avait été, mais dont l'âge et les rhumatismes avaient
+courbé la haute taille. Sa longue chevelure blanche, rejetée en arrière
+d'un front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de la tête, chauve
+comme la tonsure d'un prêtre, brillait à la lumière des lampes et les
+mèches blanches formaient une couronne autour de cette calvitie. Le
+visage, ridé comme une pomme bien conservée, avait aussi la couleur
+rosée de ce fruit. Les traits étaient aquilins et bien modelés et, sous
+les sourcils encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, aussi
+perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il n'y avait rien de dur, ni de
+déplaisant dans cette physionomie accentuée, empreinte au contraire
+d'une grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de gros drap gris,
+chaussé de grandes bottes à l'écuyère, le personnage tenait à la main un
+chapeau de chasse à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft,
+l'un des hommes les plus remarquables du Transvaal, lorsque John Niel le
+vit pour la première fois.
+
+«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de stentor; les naturels du
+pays m'ont dit que vous arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de
+vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?» ajouta-t-il, en
+voyant le Zulu Mouti accourir pour aider John à descendre de cheval.
+
+«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche favorite nous a
+presque tués, votre nièce et moi, et que j'ai tué ladite favorite.»
+
+Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant ce temps on fit
+entrer le capitaine dans la maison.
+
+«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard. Quand j'y pense! quand
+j'y pense! Dieu soit loué, Bessie, ma chérie, de ce que vous avez
+échappé au danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons! Prenez la
+charrette écossaise et une paire de boeufs, pour aller chercher la bête.
+Autant vaut lui enlever ses plumes avant que les vautours la mettent en
+pièces.»
+
+Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué un mélange d'eau et
+d'arnica sur ses contusions, John réussit à gagner la pièce où le souper
+attendait. Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne;
+des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. Dans un coin se trouvait un
+piano et John devina que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs,
+devait être la propriété de miss Jess.
+
+Le souper se passa fort agréablement, puis les jeunes filles se mirent
+au piano, pendant que les hommes fumaient. Une nouvelle surprise
+attendait John Niel: après que Bessie, presque entièrement remise de sa
+secousse, eut joué très convenablement deux ou trois morceaux, Jess, qui
+jusque-là était restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce ne
+fut pas de bon coeur, car elle n'y consentit que sur la demande
+réitérée, faite par son oncle le patriarche, de sa voix retentissante et
+joyeuse. Pendant quelques instants elle laissa errer ses doigts sur les
+touches, frappant de vagues accords, puis tout à coup elle chanta comme
+jamais le capitaine n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était
+peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, de sorte que John
+ne comprenait pas les paroles, mais il n'était pas nécessaire de les
+comprendre pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant
+néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans fin et sans bornes
+trouvaient un écho dans chacune des notes splendides et les pénétraient.
+La voix divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, faisait
+vibrer les nerfs de l'auditeur comme les cordes d'une harpe éolienne,
+transportait son âme sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux
+portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme l'aigle retombe, et
+s'éteignit dans une dernière vibration.
+
+John respirait avec peine et son émotion était si forte, qu'il s'appuya
+au dossier de sa chaise, énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction
+qui se produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, il surprit
+Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. Jess, penchée sur le
+piano, caressait encore doucement les touches, la tête inclinée sous la
+couronne de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.
+
+«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant sa nièce du bout
+de sa pipe, «que pensez-vous de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il
+pas de quoi vous empoigner le coeur et vous pénétrer jusqu'aux moelles?
+
+--Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit John simplement, et
+j'ai entendu presque toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment
+beau! Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter ainsi dans le
+Transvaal.»
+
+Jess se retourna vivement et John remarqua que si ses yeux brillaient
+d'émotion, le reste de son visage était aussi impassible que jamais.
+
+«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous moquez de moi, capitaine
+Niel»; et aussitôt, avec un «bonsoir» bref, elle quitta la chambre.
+
+Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte par laquelle Jess
+était sortie et cligna des yeux d'une façon qui probablement en disait
+long, mais n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et muet.
+
+Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de sa voix sympathique,
+s'informa, avec la sollicitude d'une bonne ménagère, si sa chambre lui
+convenait, combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, lui dit
+que s'il était incommodé par le parfum des fleurs plantées près de la
+véranda, il ferait bien de fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle
+de gauche.
+
+Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, elle sortit et le
+capitaine, la suivant des yeux, se disait qu'il était impossible de
+rêver une jeune créature plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante
+en tout point.
+
+«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, en poussant le
+flacon carré vers son hôte; «vous devez en avoir besoin, après avoir été
+roué de coups par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez
+remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en remercie de tout mon
+coeur, croyez-le; je dois vous avouer que Bessie est ma nièce favorite.
+Jamais il n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les
+mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle taille! et ce qu'elle
+travaille! Comme trois, je vous l'affirme. Et pas la moindre prétention,
+pas d'airs de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.
+
+--Les deux soeurs paraissent très différentes, dit John.
+
+--Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne croirait jamais que le
+même sang coule dans leurs veines. Il y a trois ans de différence
+d'abord: Bessie est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess en
+a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà vingt-trois ans! Leur
+histoire est assez étrange, je vous assure.
+
+--Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.
+
+--Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la remplissant à nouveau
+du tabac boer, grossièrement coupé dans un grand pot de terre brune; «je
+vais vous la conter, si vous voulez; autant que vous la connaissiez,
+puisque vous allez vivre avec nous.
+
+«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez pour vous.
+
+«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien né même. Je suis du
+comté de Cambridge, du pays plantureux qui entoure Ely. Mon père était
+pasteur, peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa
+bénédiction, trente guinées dans ma poche et le montant de ma traversée
+jusqu'au Cap; je lui serrai la main, Dieu le bénisse! je partis et
+depuis cinquante ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu
+soixante-dix ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une autre
+fois; pour le moment, il s'agit des enfants. Environ vingt ans après mon
+départ, mon bon vieux père se remaria avec une femme encore jeune, assez
+riche et moins bien née que lui. De cette union il eut un fils, puis
+mourut. Le peu que j'appris sur le compte de mon demi-frère, fut qu'il
+avait fort mal tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, il y
+a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais assis dans cette même
+pièce, dans ce même fauteuil, car cette partie de la maison existait
+déjà (les ailes ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant
+la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, quand, tout à coup, un
+vieux chien _pointer_ que j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à
+aboyer.
+
+«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les Cafres.»
+
+«A ce moment il me sembla entendre un faible coup frappé sur la porte et
+Ben aboya de nouveau; je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux
+petites filles enveloppées de vieux châles. Je refermai la porte, après
+avoir regardé s'il y en avait d'autres dehors et je restai planté là,
+les yeux et la bouche grands ouverts, devant les deux petites créatures.
+Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; l'aînée paraissait
+avoir onze ans, la plus petite, huit environ. Elles se taisaient, mais
+l'aînée se détourna pour enlever le châle et le chapeau de sa petite
+soeur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit visage et ses
+cheveux d'or tout mouillés; elle mit un doigt dans sa bouche et me
+regarda de telle façon que je me crus le jouet d'un rêve.
+
+«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, est-ce ici la
+maison de M. Croft? M. Croft..., république de l'Afrique du Sud.
+
+«--Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république de l'Afrique du
+Sud, et je suis M. Croft. Et vous, mes chères petites, qui pouvez-vous
+bien être? répondis-je.
+
+«--S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos nièces, et nous sommes
+venues d'Angleterre pour vous chercher.
+
+«--Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en avais bien le droit.
+
+«--Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant ses menottes maigres
+et humbles, je vous en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si
+mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas en état d'aller
+plus loin.»
+
+«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit autant, par sympathie
+et aussi de peur et de froid.
+
+«Naturellement je les amenai près du feu, les pris sur mes genoux,
+appelai de toutes mes forces Hébé, la vieille Hottentote qui faisait ma
+cuisine, et à nous deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper
+dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un potage et du vin et une
+demi-heure après, elles étaient tout heureuses, leurs craintes
+absolument disparues.
+
+«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, embrassez-moi et
+contez-moi un peu comment vous êtes venues.»
+
+«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire complète que plus
+tard) et le récit fut étrange.
+
+«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une charmante jeune fille du
+Norfolk et l'avait traitée comme un chien. C'était un ivrogne et un
+gredin que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la négligeait
+honteusement et souvent même maltraitait les enfants, de sorte qu'enfin,
+la pauvre créature, affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, ne
+put y tenir plus longtemps et conçut l'idée insensée de s'échapper, pour
+venir ici se placer sous ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son
+désespoir. Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer trois places
+de secondes jusqu'à Natal et avoir encore quelques livres de surplus, et
+un jour que sa brute de mari était allé boire et jouer, elle parvint à
+se faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les docks de Londres, et
+elle était loin en mer avec ses filles, quand il s'aperçut de sa fuite.
+Mais ce fut son dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On
+n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle prit le lit et
+succomba, laissant les pauvres enfants seules au monde. Ce qu'elles
+durent souffrir, du moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu seul
+le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle ne s'est jamais
+complètement remise de ce coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais,
+qu'on dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille sur les
+faibles et cette Puissance prit sous son aile ces pauvres enfants
+errantes et sans abri. Le capitaine du navire fut bon pour elles et,
+lorsqu'on arriva enfin à Durban, les passagers firent une souscription
+et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de ce côté du Transvaal, de se
+charger d'elles. Le Boer et sa femme traitèrent les enfants
+convenablement, mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au
+tournant de la route de Wakkerstroom, que vous avez suivie aujourd'hui,
+ils firent descendre les enfants (elles n'avaient pas de bagages) et
+leur dirent qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient à la
+maison de Meinheer Croft.
+
+«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne fut qu'à huit heures
+du soir, qu'elles arrivèrent ici, les pauvres chéries, car le chemin
+n'était pas alors aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent
+dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la pluie glacée, si
+elles n'eussent aperçu, par hasard, les lumières de la maison. Et voilà
+comment mes nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours
+restées depuis, excepté pendant deux ans que je les envoyai en pension
+au Cap; et je me sentis bien seul, quand elles furent parties.
+
+--Et le père? demanda Niel, que ce récit avait profondément intéressé;
+avez-vous jamais entendu parler de lui?
+
+--Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le vieillard, bondissant de
+colère; oui, certes! Le croiriez-vous? Les deux mignonnes étaient chez
+moi depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour que j'eusse
+appris à les aimer de tout mon coeur, quand un beau matin, comme
+j'examinais le nouveau mur du _kraal_[1], j'aperçois un individu qui
+s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient vers moi et, comme
+il s'approche, je l'examine: «Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un
+gredin, c'est écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta
+figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant pas que je contemplais
+un fils de mon propre père; comment l'aurais-je pu?
+
+[Note 1: Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.]
+
+«Votre nom est-il Croft? dit-il.
+
+«--Oui, répondis-je.
+
+«--C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un mauvais regard d'ivrogne
+sournois; je suis votre frère.
+
+«--En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car je commençais à
+comprendre de quoi il s'agissait; et que pouvez-vous bien me vouloir? Je
+vous dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous êtes mon frère,
+vous êtes un misérable et que je ne veux ni vous connaître, ni rien
+avoir à démêler avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, je vous
+demande pardon de vous confondre avec un pareil drôle.
+
+«--Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en ricanant. Eh bien! mon
+cher frère Silas, je veux mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à
+la maison, car je me suis remarié, Silas, et il les attend avec
+impatience pour jouer avec lui; donc, si vous voulez avoir la bonté de
+me les remettre, je les emmènerai de suite.
+
+«--Vraiment! Vous les emmènerez si vite que ça? dis-je, tout tremblant
+de rage et de crainte.
+
+«--Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par la loi et je n'entends
+pas mettre des enfants au monde pour que vous jouissiez de leur société.
+J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau ricanement
+sardonique, et la loi est pour moi.»
+
+«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manière dont il
+avait traité ces pauvres enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna
+et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur à
+moitié bâti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'étais fort il y
+a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa
+tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle
+volée qu'homme ait jamais reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je
+fus las, je lui permis de se relever.
+
+«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les
+Cafres de vous reconduire à Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici
+dans la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu de la loi.»
+C'était vrai dans ce temps-là.
+
+«--Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces enfants et, pour
+l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. République
+d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.»
+
+«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa cravache après lui.
+Ce fut la première et la dernière fois que je vis mon frère.
+
+--Que devint-il donc?
+
+--Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une
+Puissance dont l'oeil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-là
+jusqu'à Newcastle, entra à la buvette, se mit à boire en me traitant de
+la belle façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses
+garçons pour le mettre dehors. Or, les garçons étaient rudes, comme le
+sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et,
+au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il
+tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes
+filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je
+vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir,
+Capitaine, bonsoir!»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+M. FRANK MULLER
+
+
+John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et
+endolori que s'il eût été bien battu d'abord, puis étroitement sanglé
+ensuite, à l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller,
+et sortit en boitant sous la véranda, par la porte-fenêtre de sa
+chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un
+endroit délicieux. Derrière la maison s'élevait la colline escarpée,
+plane au sommet et semée de roches rondes; elle s'étendait en
+demi-cercle, de chaque côté d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au
+milieu duquel se trouvait l'habitation.
+
+La maison proprement dite était construite en pierre brune et couverte
+d'un chaume épais, d'une belle couleur fauve et dorée. La toiture des
+remises, hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, qui
+étincelait aux rayons du soleil levant, de façon à faire cligner des
+yeux aux aigles eux-mêmes. Sur toute la façade régnait une véranda
+gracieusement envahie, dans ses parties treillagées, par des vignes et
+des plantes grimpantes aux fleurs variées; au delà, se trouvait une
+large allée carrossable, tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers
+touffus, chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les
+autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient les jardins
+entourés de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres
+fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou _kraals_ aux boeufs et aux
+autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au long cou.
+
+A la droite de la maison, s'élevaient des plantations florissantes de
+gommiers et autres arbres indigènes; à gauche, on voyait de vastes
+terres cultivées, irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la
+puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, à une grande
+hauteur au-dessus de la maison, et donnait à ce lieu le nom de
+Belle-Fontaine.
+
+John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son
+observatoire sous la véranda, mais, pour le moment du moins, tout se
+perdit dans la merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense qui se
+déroulait à ses pieds, sur la gauche, jusqu'à la grandiose chaîne des
+montagnes du Drakensberg, couronnée çà et là de neige; panorama borné,
+sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indécis des plaines
+onduleuses du Transvaal. C'était une vue superbe, une de ces vues qui
+font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre
+son coeur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, à
+perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un
+champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond,
+sans un seul nuage pour troubler son immensité et, entre les deux, le
+vif courant du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes
+imposantes, inspirant des pensées solennelles, élevaient leurs crêtes
+vers le ciel; couronnées de la neige des siècles, dont elles sont les
+monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les
+éphémères fourmilières humaines qui les foulent et se croient, pendant
+leur courte existence, les maîtresses de leur petit monde. Et au-dessus
+de tout: montagnes, plaines et cours d'eau étincelants, la glorieuse
+lumière du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme
+il passait autrefois, sur les eaux plongées dans la nuit.
+
+John, debout, regardait la beauté primitive de cette nature, la
+comparait dans sa pensée, avec beaucoup d'autres paysages cultivés, et
+en arrivait à cette conclusion: que si désirable que puisse être la
+présence de l'homme civilisé dans le monde, on ne saurait affirmer que
+ses oeuvres en augmentent réellement la beauté.
+
+Ses réflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas
+Croft, malgré son âge et sa taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers
+lui.
+
+«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà levé! C'est bon signe,
+si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli
+séjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à
+cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière la
+maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai avec le soleil, contemplai
+cette belle vue et la grande prairie alors peuplée de gibier, et je me
+dis: «Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contrée
+et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni
+plus sain; sois sage et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille
+arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis à
+l'oeuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'oeuvre de mes
+mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et
+vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il
+en soit, j'ai réussi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le
+domaine à moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais
+prendre un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. Vous
+savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut un _gentleman_; l'argent
+m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si
+je peux trouver un _gentleman_; pas de vos Boers, ou de vos blancs
+inférieurs.»
+
+«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le plus heureux jour de
+ma vie fut celui où le vieux général Shepstone hissa le drapeau anglais
+à Prétoria et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.
+
+«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui
+aspirent à être de nouveau les sujets d'une république! Fous! capitaine
+Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est
+fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet
+Wolseley, là-bas, sur la rivière Vaal: «Que ce pays resterait anglais
+jusqu'à ce que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière Vaal
+remontât vers sa source.» Cela me suffit; comme je le dis à ces
+frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons
+payé leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne
+dément sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris
+solennellement par ses représentants. Nous laissons ces sortes de choses
+aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de
+prendre un intérêt dans cette affaire, si je n'étais pas certain que ce
+pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous
+reparlerons de tout ceci une autre fois; allons déjeuner.»
+
+Après le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme,
+la belle Bessie lui proposa de venir l'aider à laver un lot de plumes
+d'autruche. Le lieu de l'opération était une petite pelouse située
+derrière un massif d'orangers. Là furent placés un baquet plein d'eau
+chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les
+plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord
+plongées dans le baquet d'eau chaude, où John les brossa avec du savon,
+puis les transféra dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait
+et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher au soleil.
+
+La matinée était délicieuse et John découvrit promptement, qu'il y a au
+monde beaucoup d'occupations plus désagréables que le lavage des plumes
+d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle était
+charmante, il n'y avait pas à en douter; un type de vraie femme heureuse
+et fraîche. Assise sur un tabouret bas, ses manches relevées presque
+jusqu'à l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas déparé
+une statue de Vénus, riait et babillait sans interrompre son travail.
+John n'était pas très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était
+brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; néanmoins il se
+demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en
+lui-même à un superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien de temps
+il serait possible de vivre avec elle, dans la même maison, sans tomber
+sous le charme de sa grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et
+le contraste que présentaient les deux soeurs.
+
+«Où est votre soeur? demanda-t-il tout à coup.
+
+--Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée aux Lions, pour lire
+ou dessiner. Voyez-vous, dans cet établissement, je représente le
+travail manuel et Jess l'_intellect_»; et, avec un joli signe de tête,
+elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la
+supériorité d'esprit!
+
+--En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixés sur elle, je ne
+pense pas que vous ayez à vous plaindre de la manière dont la nature
+vous a traitée.»
+
+Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé que de ce qu'il
+avait dit, et se hâta de reprendre:
+
+«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente des femmes,
+voilà mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul défaut: elle me gâte
+trop. Mon oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre arrivée ici,
+j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fûmes égarées dans la
+prairie ce soir-là, par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son
+châle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a
+toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le châle et tout
+doit me céder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une
+pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais
+peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup
+comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait
+s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et devenir célèbre;
+seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous
+les livres de Jess ne fussent tristes.»
+
+Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans
+l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait à la main. Suivant son regard,
+John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme très
+grand, coiffé d'un chapeau à très larges bords et monté sur un
+magnifique cheval noir, qui s'avançait au petit galop vers la maison.
+
+--Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.
+
+--C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant légèrement du
+pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais.
+Il est très riche, très habile et possède toutes les terres autour de
+nous, de sorte que mon oncle est forcé de se montrer poli envers lui,
+quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»
+
+Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans
+les voir, quand tout à coup la robe de Bessie attira son regard à
+travers les arbres et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il
+paraissait avoir environ quarante ans; ses traits étaient réguliers, ses
+yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dorée tombait bas sur sa
+poitrine. Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements d'étoffe
+et de coupe anglaises et de grandes bottes à l'écuyère.
+
+«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous voilà donc avec vos
+jolis bras découverts. J'ai de la chance d'arriver juste à temps pour
+les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider à laver les plumes? Vous
+n'avez qu'un mot à dire et....»
+
+A ce moment il aperçut John et s'arrêta.
+
+«Je suis venu à la recherche d'un boeuf noir, marqué d'un coeur et d'un
+W au milieu. Savez-vous si votre oncle l'a vu quelque part?
+
+--Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, mais mon oncle est
+là-bas (elle montrait un parc situé à un demi-mille environ), si vous
+désirez aller le lui demander.
+
+--_Monsieur_ Muller, miss Bessie, dit-il, le front curieusement
+contracté. _Meinheer_ est bon pour les Boers, mais nous sommes tous
+Anglais maintenant. Quant au boeuf, il peut attendre; avec votre
+permission je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» Sans plus
+de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, lui passa la bride sur la
+tête pour lui faire comprendre qu'il devait rester là, et s'avança vers
+Bessie, la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras dans l'eau
+jusqu'au coude et John resta persuadé qu'elle avait voulu, par ce moyen,
+éviter la poignée de main de son visiteur.
+
+«Je regrette que mes mains soient mouillées», lui dit-elle, en lui
+adressant un froid et léger salut de la tête. «Permettez-moi de vous
+présenter, _monsieur_ (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... le
+capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon oncle.»
+
+John tendit sa main, que Muller serra.
+
+«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine de navire? je
+suppose.
+
+--Non, répondit John; capitaine dans l'armée anglaise.
+
+--Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je ne m'étonne pas
+qu'après la guerre contre les Zulus, vous vous fassiez fermier.
+
+--Je ne vous comprends pas, répliqua John assez froidement.
+
+--Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous offenser! Je voulais
+seulement dire que vous autres, jaquettes rouges, vous n'étiez pas
+sortis très glorieusement de la dernière guerre. J'y étais avec Pict
+Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un Zulu n'avait qu'à se
+montrer la nuit, et vos régiments prenaient leur course, comme un
+troupeau de boeufs qui sentent le lion.
+
+«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe comment, mais
+surtout aux nuages, sans qu'on pût les arrêter. C'est pourquoi,
+voyez-vous, je pensais que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée
+en charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, sans vous
+offenser, croyez-moi.»
+
+Pendant ce discours, John Niel, qui était Anglais jusqu'à la moelle des
+os et chérissait la réputation de sa profession, presque autant que son
+propre honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant plus qu'il y
+avait un peu de vrai dans les insultes du Boer. Il eut néanmoins assez
+de bon sens pour rester calme, au moins en apparence.
+
+«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur Muller», dit-il
+froidement, et juste à ce moment le vieux Silas Croft arriva à cheval,
+ce qui mit fin à la conversation.
+
+M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez tard dans
+l'après-midi. Il semblait avoir complètement oublié le boeuf égaré.
+
+Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare, buvait du vin
+mélangé d'eau, bavardait en anglais, non sans y ajouter du
+hollandais-boer, que John Niel ne comprenait pas, et contemplait la
+jeune fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante.
+Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement intéressé dans
+la question, mais néanmoins le remarquable Hollandais lui parut très
+désagréable.
+
+Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant au jardin et
+Jess, de sa façon un peu brusque, lui offrit de le lui montrer.
+
+«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle, pendant qu'ils descendaient
+lentement le terrain en pente, situé devant la maison.
+
+«Non; et vous, miss Jess?
+
+--Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun de ses mots, que c'est
+l'être le plus odieux et le plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle
+retomba dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que pour faire
+quelque remarque sur les arbres et les fleurs.
+
+Une demi-heure après, comme ils revenaient à leur point de départ, M.
+Muller s'en retournait à cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la
+véranda était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait tenu le cheval du
+Hollandais. C'était un curieux petit homme, desséché, vêtu de haillons
+et dont les cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis de
+laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq et soixante ans;
+impossible de se prononcer à ce sujet. Pour le moment sa jaune face de
+singe exprimait la plus intense malignité; debout, en plein soleil, il
+lançait à voix basse des malédictions en hollandais et montrait le poing
+au Boer qui s'éloignait; on n'aurait pu imaginer personnification plus
+parfaite de la rage impuissante et sans frein.
+
+«Que fait-il?» demanda John.
+
+Jess se mit à rire.
+
+«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne l'aime, répondit-elle,
+mais je ne sais pas pourquoi. Il n'a jamais voulu me le dire.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE
+
+
+Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et autres maux infligés
+par l'autruche en fureur (par parenthèse, il est humiliant d'être la
+victime d'une bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de la
+ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, surtout sous les ordres
+d'un aussi joli moniteur que Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué
+d'un tempérament énergique et travailleur, il fit des progrès rapides
+dans ses nouvelles études et, au bout de six semaines, il commençait à
+parler en connaisseur, du bétail, des autruches, de l'herbe douce et de
+l'herbe acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer une sorte
+d'examen; de plus elle lui donnait des leçons de hollandais et de zulu,
+deux langues qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait
+pas, comme on peut le voir, d'occupations agréables et utiles. En outre,
+il s'attacha sérieusement au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son
+beau et honnête visage, son expérience considérable et variée, sa forte
+nature anglaise, l'impressionna profondément. Il n'avait jamais connu
+d'homme tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, car son
+hôte le prit en grande amitié. Il expliquait ainsi ses sentiments à sa
+nièce Bessie: «Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et s'il ne
+sait pas grand'chose du métier de fermier, c'est un parfait _gentleman_.
+Quand on a affaire à des Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut
+avoir un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront jamais
+rien des Cafres; c'est pourquoi les Boers les fouettent et les tuent;
+ils ne peuvent en rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il
+n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est ce qu'il me faut, ma
+chère; je le crois»; et Bessie était entièrement de son avis. Donc il
+advint, qu'après un essai de six semaines, le marché fut conclu. John
+paya ses 25 000 francs et devint associé pour un tiers, dans
+l'exploitation de la ferme.
+
+Il n'est guère possible, en général, qu'un homme encore jeune comme John
+Niel, vive sous le même toit qu'une jeune et charmante femme, telle que
+Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins grands; surtout si
+les deux personnes n'ont ni distraction, ni société au dehors, pour
+détourner leur attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le
+moindre symptôme d'amour entre eux; seulement ils se plaisaient beaucoup
+et trouvaient agréable d'être souvent ensemble.
+
+Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, qui conduit aux
+sentiers montagneux de l'amour. C'est une route large comme cette autre
+qui mène ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une large porte.
+Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. Quoi qu'il en soit, elle
+est charmante à suivre, la main dans la main, en compagnie aimable et
+sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; plus tard c'est
+différent. Quand les voyageurs gravissent les hauteurs de la passion,
+les précipices s'ouvrent, les torrents se précipitent, l'éclair aveugle
+et la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce pic lointain et
+sublime, que les hommes appellent le bonheur? Les uns disent qu'on ne
+l'atteint jamais et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière
+de la terre, mais une promesse et un fanal, une lueur reflétée nous ne
+savons d'où, et reposant sur la terre étrangère, comme la lumière du
+soleil repose sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent qu'ils
+ont gravi son sommet le plus élevé, respiré le souffle frais du ciel qui
+enveloppe ses hauteurs, et même entendu le frémissement des harpes
+immortelles et le murmure des ailes angéliques; puis tout à coup un
+brouillard est tombé sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il
+s'est dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne et le pic
+était au loin. Un très petit nombre d'êtres nous disent qu'ils vivent là
+toujours, écoutant la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par le
+voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux passions, aux ambitions,
+aux ardeurs brûlantes de l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle
+de leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx Éternité.
+
+Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre du premier joli
+minois venu. Quelques années auparavant, il avait subi une épreuve qui,
+pensait-il, l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait
+à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non plus. Il n'était pas dans
+la maison depuis huit jours, que déjà John décidait, à part lui, que
+Jess était la plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, dans
+son genre, l'une des plus attrayantes. Son impassibilité même ajoutait à
+son charme, car est-il en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un
+mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. Il s'aperçut
+vite, à ses rares observations, qu'elle était intelligente et instruite;
+il savait qu'elle chantait comme un ange; mais quel était le principal
+ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? A cela il ne
+pouvait répondre. Évidemment ce n'était pas celui de la plupart des
+femmes et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien portante et
+simple Bessie. Il devint si curieux de pénétrer ces mystères, qu'il
+rechercha toutes les occasions de se trouver avec elle et s'offrit même,
+quand il en avait le temps, à l'accompagner dans ses excursions
+artistiques, lorsqu'elle allait esquisser quelque site, ou peindre des
+fleurs sauvages. Dans ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de
+livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. Jamais
+elle ne parlait d'elle-même.
+
+Cependant il fut bientôt évident pour John, que sa société plaisait à
+Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il ne pouvait l'accompagner. Il ne se
+rendit pas compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille,
+supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que ses aspirations
+et ses capacités intellectuelles entraînaient bien plus haut encore,
+devait trouver dans la société d'un homme distingué, intelligent et
+instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. Il avait lu et
+pensé; il avait même écrit un peu et Jess trouvait en lui un esprit qui,
+bien qu'inférieur au sien, était cependant en sympathie avec lui.
+
+Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et enfin (que ne le
+sut-il!) une lueur d'aurore éclaira le crépuscule de sa pensée, la fit
+tressaillir et la transforma, comme les premiers rayons du matin font
+tressaillir et transforment l'obscurité de la nuit. Qu'arriverait-il, si
+elle apprenait à aimer cet homme et lui enseignait à l'aimer? Chez
+presque toutes les femmes, cette pensée amène celle du mariage et de ce
+changement de condition qu'elles considèrent généralement comme si
+désirable. Mais Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à
+l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre vie, de trouver
+quelqu'un qui la seconderait, qui briserait les entraves imposées à son
+génie, afin qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.
+
+Un homme venait enfin qui _comprenait_, qui était plus qu'un animal, qui
+possédait ce don divin: une intelligence; don maudit pour elle
+jusqu'alors, qui l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et
+séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui l'entouraient. Ah! si
+l'amour parfait, dont les livres lui avaient tant parlé, pouvait leur
+venir à tous deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de vivre!
+
+C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, les hommes
+n'apprennent jamais la sagesse par l'expérience.
+
+Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir qu'il est toujours
+périlleux de jouer avec les matières explosibles, et que les substances
+les plus inoffensives en apparence sont souvent les plus dangereuses; il
+aurait dû savoir que rechercher la société d'une femme aux yeux aussi
+éloquents que ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur flamme
+et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir qu'en faisant peser de
+tout son poids son esprit cultivé sur celui de la jeune fille, en
+s'intéressant profondément à ses études, en la suppliant de lui montrer
+les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans vouloir les laisser
+voir à personne; en exprimant son ravissement lorsqu'elle chantait, il
+aurait dû savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; et
+cependant il le fit sans penser à mal.
+
+Quant à Bessie, elle était enchantée que sa soeur eût trouvé quelqu'un
+avec qui elle pût causer et qui la comprît. Il ne lui vint pas à
+l'esprit que Jess pût s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne
+qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage à ce qui pouvait
+arriver à John. Jusque-là elle n'avait pas intérêt à se préoccuper du
+capitaine Niel. Oh, non!
+
+Les choses allèrent donc fort agréablement pendant quelque temps, pour
+tous les personnages de notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les
+nuées d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, comme
+d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme jusqu'à l'heure du dîner;
+après le repas, il prit son fusil et dit à Jantjé de seller son poney de
+chasse. Il était debout sous la véranda, attendant le poney, et près de
+lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais dans sa robe blanche,
+lorsque soudain il aperçut le grand cheval de Frank Muller et Frank
+Muller lui-même dans l'avenue des gommiers.
+
+«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.
+
+--Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du pied; puis avec un regard
+rapide: «Pourquoi l'appelez-vous mon ami? dit-elle.
+
+--J'imagine qu'il se considère comme tel, à en juger par le nombre de
+visites qu'il vous fait dans la semaine. En tout cas, il n'est pas le
+mien et je m'en vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.
+
+--Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en lui tournant le dos.
+
+Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller arrivait.
+
+«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il en mettant pied à terre,
+avec la rapidité d'un homme habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc
+s'en va la _Jaquette rouge_?
+
+--Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement.
+
+--Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous pourrons causer
+agréablement. Où est ce singe noir, Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon
+cheval, vilain diable, et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!»
+
+Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse de cette aimable
+plaisanterie, et partit avec la monture.
+
+«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer Muller, dit Bessie, avec
+un malin plaisir, et je ne m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours
+ainsi. Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis vingt ans.
+Est-ce vrai?»
+
+Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit un effet
+remarquable sur le Boer; il pâlit sous son hâle.
+
+«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai une balle, s'il
+répète cela. Qu'est-ce que je peux savoir de lui, et que peut-il savoir
+de moi? Puis-je garder le souvenir de chaque misérable homme-singe que
+je rencontre?»
+
+Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession de jurons
+hollandais.
+
+«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.
+
+--Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer», demanda-t-il, en se
+tournant vers elle d'un air si courroucé, qu'elle tressaillit et recula
+d'un pas. «Je suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus, grâce à
+lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais maintenant.
+
+--Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant d'être pris pour un Boer,
+dit Bessie avec calme; vous étiez autrefois un ardent patriote.
+
+--Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le nord, quand le
+vent soufflait du sud, mais à présent ils s'inclinent de l'autre côté,
+car le vent a tourné. Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord.
+Alors, nous verrons!»
+
+Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans répondre, et de
+cueillir une feuille de la vigne qui courait au-dessus de sa tête.
+
+Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa barbe avec embarras.
+Évidemment il réfléchissait à une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux
+fois il fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux fois il les
+en détourna. La seconde fois elle s'effraya.
+
+«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut vouloir entrer dans la
+maison.
+
+«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était agité. Il saisit
+même, de sa grande main, la robe blanche de la jeune fille.
+
+Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant bien en face:
+
+«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien d'encourageant, vous
+alliez me dire quelque chose.
+
+--Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta.
+
+Bessie conserva son regard poliment interrogateur et attendit.
+
+«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous épouser.
+
+--Ah! fit Bessie en tressaillant.
+
+--Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant courage à mesure
+qu'il avançait, comme font les gens peu cultivés, quand c'est leur coeur
+qui parle. Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. Chaque
+fois que je vous ai vue, je vous ai aimée davantage. Ne me dites pas
+non! Vous ne savez pas combien je vous aime. Je rêve de vous chaque
+nuit; quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de votre robe, que
+vous venez me donner un baiser et, alors, il me semble que je suis dans
+le ciel.»
+
+Bessie fit un geste de dégoût.
+
+«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez pas. Je suis très riche,
+Bessie; j'ai mes terres d'ici et, de plus, quatre fermes près de
+Lydenburg, dix mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de grand
+bétail, sans compter les moutons, les chevaux et de l'argent à la
+banque.» Voyant que l'inventaire de ses biens ne la touchait pas, il
+continua: «Vous ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera arrangée
+à l'anglaise; je construirai un nouveau salon et je ferai venir les
+meubles de Natal. Croyez-moi: je vous aime, je vous le répète; ne me
+dites pas non!» Et il saisit sa main.
+
+Elle la lui arracha, disant:
+
+«Je vous suis très obligée, monsieur Muller; mais,... en deux mots, je
+ne peux pas vous épouser. Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux
+pas. Je vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon oncle. Oubliez
+tout cela, monsieur Muller.»
+
+Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft venait, mais il était
+loin et marchait lentement.
+
+«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les dents serrées.
+
+--Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous à le répéter?
+
+--C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il. Vous n'étiez pas
+comme cela, autrefois. Qu'il soit maudit, ce lâche Anglais! Il me payera
+cela, et quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela vous plaise ou
+non. Regardez-moi. Croyez-vous que je sois un homme dont on puisse se
+jouer? Allez à Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank Muller.
+Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut que je vous aie. Je ne
+pourrais pas vivre, si je pensais que vous ne serez jamais à moi. Je
+vous dis qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie et celle
+de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, quand je devrais susciter une
+révolte contre le gouvernement. Je vous le jure par Dieu ou par le
+diable; l'un ou l'autre, ça m'est égal!»
+
+Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses paroles. Il se tenait
+devant elle, tremblant de rage, les lèvres frémissantes, serrant et
+desserrant sa grande main.
+
+Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et la nécessité lui
+donna du courage.
+
+«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je vais appeler mon
+oncle. Je vous répète que je ne veux pas vous épouser, Frank Muller, et
+que rien ne m'y forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais je
+ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai jamais,... jamais!»
+
+Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant d'un rire
+sauvage, il reprit:
+
+«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen de vous y forcer»;
+et, sans un mot de plus, il tourna sur ses talons et partit.
+
+Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un cheval, leva les yeux
+et vit disparaître, dans la pénombre de l'avenue des gommiers, la
+gigantesque stature de son terrible soupirant.
+
+Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur derrière la maison et
+s'y dirigea pour se rendre compte. Près de la porte des écuries, elle
+trouva Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son côté, d'où
+le sang coulait.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
+
+--Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son fouet.
+
+--La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de colère.
+
+--Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le Hottentot, son vilain
+visage livide de fureur, _c'en est un de plus_, voilà tout. Je l'ai
+marqué sur ce bâton.» Il montrait un long et épais bâton sur lequel
+étaient plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes,
+creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'oeil au guet, qu'il cherche dans
+les herbes, qu'il se glisse autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes
+tant qu'il voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé le
+trouvera!»
+
+ * * * * *
+
+«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au galop? demanda le vieux
+Croft à Bessie, lorsqu'elle revint à la véranda.
+
+--Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne jugeant pas nécessaire
+de tout expliquer au vieillard.
+
+--Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère enfant. Il n'est pas bon de
+se quereller avec un homme comme Frank Muller. Je le connais depuis bien
+des années et je sais que son coeur est mauvais, quand on le contrarie.
+Voyez-vous, ma chérie, on peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais,
+mais les chiens de races croisées ne sont pas commodes à apprivoiser.
+Suivez mon conseil; réconciliez-vous avec Frank Muller.»
+
+Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le moral de Bessie,
+déjà suffisamment éprouvé.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+RÊVES ET FOLIES
+
+
+Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à l'approche de Frank Muller,
+Niel avait sifflé son chien, Pontac, et était parti sur son poney de
+chasse, à la recherche des perdreaux.
+
+Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes pentes des collines,
+autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits où se trouve ce qu'on
+appelle l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel que se
+jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions,
+à la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le coeur
+de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline
+située à l'arrière; son poney posait avec soin ses pieds parmi les
+pierres et Pontac fourrageait en avant, à une distance de deux ou trois
+cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire d'avoir des
+chiens qui battent volontiers le pays. Bientôt John le vit s'arrêter
+sous un mimosa épineux et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié;
+le maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis
+tourna lentement la tête comme si elle eût été mue par un ressort, pour
+voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; trois
+fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tête, puis, si le
+fusil n'était pas à portée, il courrait certainement au buisson et
+ferait lever les oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait
+jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'étaient pas
+franchies, lorsque John arriva et, sautant à bas du poney, arma son
+fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se
+rapprochait, l'oeil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête et la
+face empreintes d'une expression extraordinaire de férocité instinctive,
+tendues en avant autant qu'il était possible.
+
+Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe
+rouge et chaude; où pouvaient être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un
+obus emplumé venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! Douze
+couples au moins! et tous avaient été couchés bec à bec, dans un espace
+pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un peu
+plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second coup; même résultat!
+Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant
+après tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de
+dédain que de colère.
+
+«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que tu allais pénétrer
+dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite.
+
+--Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrêter
+pour vous? Il y a de quoi dégoûter un bon chien!»
+
+La compagnie, ou plutôt la collection de vieux perdreaux, car cette
+espèce se réunit ainsi, un peu avant la saison des couvées, s'était
+dispersée de toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver
+quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba
+en arrêt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un
+mètre!
+
+La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable
+à celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux,
+ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyère. Et
+c'est une joie qui dure, que rien n'altère, aussi longtemps que le
+chasseur peut épauler son fusil et poursuivre son gibier.
+
+Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses beaux perdreaux, avant de
+les transférer dans sa carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas
+s'arrêter là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ cinq
+cents arpents, qui formait le faîte de la colline, qu'il aperçut, à une
+distance de cent cinquante mètres, le long cou et la tête étrange d'une
+grande outarde.
+
+On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une outarde en droite
+ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité et fixer son attention,
+décrire autour d'elle un cercle de plus en plus étroit. Mettant son
+poney au petit galop, John se livra, le coeur battant, à cet exercice.
+L'outarde disparut sous la touffe d'herbe d'où elle avait émergé. Le
+dernier cercle décrit par John l'amena à soixante-dix mètres environ de
+l'oiseau; il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta de son cheval,
+courut le plus vite qu'il put vers sa proie et tira ses deux coups;
+l'oiseau tomba. Alors l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans
+recharger son fusil. Déjà il avançait la main pour saisir sa victime,
+lorsque tout à coup les grandes ailes s'étendirent et reprirent leur
+vol. John, d'abord désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il
+courut à son cheval et se mit à la poursuite du fugitif; enfin il le
+tint à portée de son fusil, tira et le roi des oiseaux tomba pour ne
+plus se relever. A ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au
+bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût jamais vu.
+
+On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois lions y avaient été un
+jour enfermés et tués par une compagnie de Boers. Cette gorge était
+longue d'un demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur
+variait de vingt à soixante mètres. Elle devait évidemment son origine à
+l'action des eaux, car au sommet, juste à la droite de John Niel, un
+petit ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de la colline,
+tombait de couche en couche, formant une série de petits lacs, clairs
+comme le cristal, et de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il
+atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à demi caché sous les
+ombelles du mimosa et autres buissons épineux, pour aboutir aux plaines
+voisines. Sans aucun doute ce petit ruisseau était le père du gouffre
+qu'il descendait, mais combien de siècles lui avait-il fallu, pensait
+John Niel, pour produire un résultat si formidable; pour saturer d'abord
+le sol amoncelé sur et entre les rochers; pour emporter ensuite, à
+l'aide des pluies et des neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour
+donner aux débris leur relief actuel et compléter l'oeuvre colossale?
+Que de siècles! que de siècles!
+
+La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout le long de ses parois
+et çà et là, au fond, se dressaient de puissantes colonnes de roches,
+non pas d'un seul bloc, mais formées de grosses roches arrondies,
+superposées comme une sorte de maçonnerie; on eût dit que les Titans
+d'un âge disparu les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de
+chacune d'elles pour maintenir les autres, lors même que l'ouragan
+mugissait le long de la gorge et venait essayer ses forces contre elles.
+A cent pas environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une
+hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus remarquable de ces
+piliers puissants; il était formé de sept énormes roches, la plus énorme
+à la base, grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, et la plus
+petite, au sommet, mesurant environ dix pieds de diamètre. La main de la
+nature avait posé ces roches arrondies par l'action des eaux, comme
+d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient réciproquement à
+leur place. Mais il n'en avait pas toujours été ainsi; près de ce pilier
+si parfait, un autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches
+de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur le sol,
+ressemblant à de monstrueux boulets de canon pétrifiés. L'une d'elles
+s'était brisée en deux morceaux et sur l'un de ces fragments John
+aperçut Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et paraissant
+toute petite au fond du vaste abîme. Il mit pied à terre, examina le
+terrain autour de lui et découvrit que l'on pouvait descendre en suivant
+le cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles qu'il avait
+peu à peu creusées dans le roc. Jetant les rênes sur la tête du poney et
+le laissant, en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, comme les
+poneys d'Afrique sont habitués à le faire, John déposa son fusil et son
+carnier et commença la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour
+admirer ce paysage grandiose et examiner les innombrables variétés de
+mousses et de fougères qui se suspendaient à toutes les roches, dans
+toutes les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades leur
+apportaient une nourriture suffisante. En approchant du fond de la
+gorge, il vit que sur les bords du ruisseau, partout où le sol était
+humide, croissaient des milliers de lis arum alors en pleine floraison;
+il les avait bien aperçus d'en haut, mais ils semblaient si petits,
+qu'il les avait pris pour des immortelles ou des anémones. En ce moment
+Jess était cachée par un buisson qui croît au bord des ruisseaux, dans
+l'Afrique australe, et se couvre, à certaines saisons, d'une profusion
+de fleurs du plus brillant écarlate, John marchait sans bruit sur
+l'herbe épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, il
+vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle dormait. Elle avait ôté
+son chapeau; sa tête reposait sur sa main. Un rayon de lumière, se
+jouant à travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes et jetait
+des ombres chaudes sur son visage pâle, son poignet délicat et sa main
+blanche. John, debout en face d'elle, la regarda et de nouveau il se
+sentit pris de curiosité et du désir de comprendre cette énigme vivante.
+Plus d'un avant lui a été victime d'un désir semblable et a vécu pour
+regretter d'y avoir succombé.
+
+Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de l'inconnu. Le savoir
+vient assez vite; combien diront qu'il leur est venu trop tôt et les a
+laissés désolés! Il n'est pas d'amertume semblable à celle de
+l'expérience! Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est souvent
+écrié le fils de l'homme qui a suivi la même voie! Ne cherche pas les
+mystères, ô fils de l'homme! Comprends celle qui se laisse pénétrer;
+quant aux autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui d'Ève et
+de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et là, tel coeur humain dont
+il n'est pas sage de soulever le voile, tel coeur dans lequel
+sommeillent bien des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés
+encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas le voile, ne murmure
+pas le mot de vie dans le silence où dorment toutes choses, de peur que
+par ce souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent des ombres
+indécises qui prennent forme et t'épouvantent. Une minute à peine
+s'était écoulée, quand subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands
+yeux encore chargés d'ombre et regarda John.
+
+«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce vous, ou mon rêve?
+
+--N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien moi, en chair et en
+os.»
+
+Elle se couvrit un instant le visage de la main et, lorsqu'elle la
+retira, il remarqua qu'en ce seul instant, ses yeux avaient changé d'une
+manière surprenante. Ils étaient grands et beaux comme toujours, mais
+ils avaient changé. Tout à l'heure on eût dit que, par eux, l'âme
+elle-même regardait. Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation
+des pupilles par le sommeil?
+
+«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.
+
+--Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange qui excita plus que
+jamais sa curiosité. Les rêves ne sont que folies!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ORAGE ÉCLATE
+
+
+«Savez-vous que vous êtes une très singulière personne, miss Jess,
+reprit bientôt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'âme
+heureuse.»
+
+Elle leva les yeux.
+
+«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent,
+assurément. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses
+petits intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on
+être heureux, en face de la misère humaine et de la grande marée de
+peine et de douleur qui s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur
+quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan d'équinoxe vous
+emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un coeur,
+rester impassible.
+
+--Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?
+
+--Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du reste est la même
+chose, l'indifférence étant la perfection de l'égoïsme.
+
+--Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme en ce monde,
+car il y a beaucoup de bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le
+bonheur venait plutôt d'un bon coeur et d'un bon estomac.»
+
+Jess secoua la tête et reprit:
+
+«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être
+heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort.
+J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa
+destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient.
+Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel
+spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et
+peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi
+n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle,
+en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de
+siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel
+bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes,
+s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé,
+le commencement et la fin des nuages et des larmes!
+
+--Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce
+monde?
+
+--Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité
+du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte
+que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il
+est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de
+vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en
+dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le
+reste n'est que doré.
+
+--Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais
+aimé?
+
+--Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans
+ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret
+du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait
+autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les
+anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par
+lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous
+élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par
+lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il
+survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit
+_vrai_; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!»
+
+John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se
+fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si
+impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau,
+d'une beauté toute personnelle.
+
+En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la
+profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et
+sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le
+garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il
+s'avança vers elle, avec curiosité.
+
+«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se
+parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess.
+
+Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John
+Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme
+magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le
+voulait, elle pourrait s'emparer du coeur de cet homme et le conserver
+envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle
+de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi
+sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce
+moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une
+révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout
+le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux.
+
+«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses
+absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.»
+
+John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il
+dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent
+était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête,
+et l'atmosphère était extraordinairement lourde.
+
+Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait
+lentement, le long du précipice, vers le plateau.
+
+L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il
+arrive souvent au printemps, dans ces contrées.
+
+Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste
+stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de
+fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess
+s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles
+étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages
+menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien
+haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et
+descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie.
+
+Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort
+elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion
+de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du
+merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile,
+qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs,
+passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se
+porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus
+d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des
+printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où
+sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux
+babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain:
+«Toutes mortes, toutes mortes!»
+
+Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur;
+l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et
+retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme
+des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les
+innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le
+silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le
+vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher,
+lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait
+déposé un oeuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et
+chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver
+reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses
+vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être
+oubliées.
+
+Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la
+nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui
+bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique
+chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à
+briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son
+esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son coeur, et
+quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait
+sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et
+d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus
+mourir.
+
+Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier
+mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba,
+sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et
+qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de
+tout son être et qu'elle était femme!
+
+Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et
+l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et
+maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la
+grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la
+vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle
+sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme
+elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de
+cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne
+s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé
+chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu,
+solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait
+la tempête prochaine.
+
+Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se
+tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le
+revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient
+devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui
+l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité,
+le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le
+soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire
+dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et
+intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le
+défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla
+capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John
+redoutait était au-dessus de Jess.
+
+Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue à elle, savait ce
+qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se réfugia
+promptement au fond d'une petite grotte creusée par l'eau dans le
+rocher. Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête éclata. La
+pluie tomba comme un rideau; les éclairs se succédèrent presque sans
+interruption, dans l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements du
+tonnerre se répercutèrent effroyables dans les anfractuosités des
+rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un éclair aveuglant,
+et, en même temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche de Jess,
+oscilla comme un peuplier au vent et s'écroula avec un fracas qui
+couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affolés de
+terreur.
+
+Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le brave vieux pilier qui
+avait résisté pendant tant de siècles, faisant jaillir un nuage de
+poussière et de débris et jetant l'effroi dans le coeur de la jeune
+fille témoin de sa chute.
+
+L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu, et une pluie fine
+et grise se mit à tomber.
+
+Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à gravir les degrés
+naturels que l'obscurité et la chute des eaux rendaient presque
+impraticables; puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le
+sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait un étranger
+mort à Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment où la
+nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne
+à la main, à la porte de derrière.
+
+«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. «Seigneur! dans
+quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurité, sa robe
+ruisselante, collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées par les
+roches, sa chevelure défaite lui couvrant les épaules et une partie du
+visage.
+
+«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. Mais, où avez-vous été,
+Jess? Le capitaine est allé vous chercher avec les Cafres.
+
+--J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et j'ai été surprise par
+l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hâte de changer de
+vêtements. La nuit est froide.»
+
+Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une
+longue traînée d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et éteignit
+la lanterne.
+
+«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, en tâtonnant dans le
+corridor, pour se rendre au salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le
+soir où elle est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment
+a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connaître le
+climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rêvé, rêvé! Quelle
+singulière femme que Jess!»
+
+Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess
+avait rêvé et, non moins certainement, c'était une étrange femme.
+
+Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses vêtements mouillés et
+de faire disparaître les traces de sa lutte avec les éléments. Mais de
+l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les
+effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient autant que sa
+vie. C'était son ancien moi qu'elle avait dépouillé et qui gisait
+là-bas, comme les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien
+étrange! Ainsi donc, _il_ était parti à sa recherche et ne l'avait pas
+trouvée? Elle était heureuse qu'il y fût allé, heureuse de penser qu'il
+la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure,
+quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait de ce
+qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, couverte de boue. Cela
+aurait pu le détourner d'elle. Les hommes aiment à voir les femmes
+propres, parées et jolies.
+
+Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, éleva la lumière
+au-dessus de sa tête et examina attentivement son visage. Elle avait
+aussi peu de vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là,
+elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. C'était peu
+important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à
+coup, elle changea d'avis; cela devenait très important; elle contempla
+donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore
+humides et luisantes de pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin
+net et ferme.
+
+«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout
+haut. Si seulement j'étais belle comme Bessie!» Alors, une autre idée
+surgit. «S'il allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de
+grandes attentions pour Bessie?»
+
+Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une
+flèche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par
+la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce
+qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et pour toujours, de
+telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, était donné à un
+homme aimant une autre femme, et cette femme, sa soeur si chère? Elle
+pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet
+après-midi; mais pouvait-elle, après avoir promis à sa mère mourante de
+chérir et de protéger cette soeur, que jusqu'à ce jour elle avait aimée
+plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en était ainsi, lui dérober
+le coeur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à
+elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout à l'heure par la
+foudre: un amas de débris. Elle le sentait déjà, et voilà pourquoi elle
+restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son coeur
+oppressé d'effroi.
+
+Bientôt elle entendit la voix de John.
+
+«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.
+
+Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumière
+tomba en plein sur le visage et les vêtements trempés de John. Il était
+pâle et anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.
+
+«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en saisissant la main de
+Jess. Je commençais à vous croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de
+la Gorge aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.
+
+--Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de nouveau leurs regards
+se rencontrèrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la
+jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess,
+ce soir-là!
+
+Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la
+moitié du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le
+monde écouta.
+
+Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-être chacun
+pensait-il à ses propres affaires. Après le souper, le vieux Silas parla
+de la situation politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il,
+que les Boers méditaient une révolte contre le gouvernement. Frank
+Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette
+nouvelle ne contribua pas à relever le moral du petit cercle et la
+soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. Enfin Bessie se leva,
+étendit ses beaux bras, déclara qu'elle était fatiguée et qu'elle se
+retirait.
+
+«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant près de sa soeur;
+j'ai à vous parler.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+JEUNE RÊVE D'AMOUR
+
+
+Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir à son oncle et à John
+et alla droit à la chambre de Bessie. Celle-ci était assise sur le bord
+de son lit, enveloppée dans une robe de chambre bleue qui seyait
+admirablement à son teint délicat; son beau visage exprimait
+l'abattement. Elle était de celles qui sont facilement abattues et se
+redressent non moins aisément.
+
+Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.
+
+«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul n'aurait pu deviner
+l'anxiété cruelle qui la mordait au coeur en ce moment.
+
+«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin
+de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez....» Elle
+s'arrêta.
+
+«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère Bessie», répondit
+Jess, s'asseyant en face de sa soeur, de telle manière que son propre
+visage restât dans l'ombre.
+
+Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il
+était bien joli, ce pied!
+
+«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a
+demandé de l'épouser!
+
+--Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un soupir de soulagement.
+Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids énorme, qui lui
+écrasait le coeur.
+
+«Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refusé, il s'est
+conduit comme..., comme....
+
+--Comme un Boer? suggéra Jess.
+
+--Comme une brute! s'écria Bessie.
+
+--Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?
+
+--Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point je le hais, avec son
+beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais
+plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est passé.»
+
+Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et
+parenthèses.
+
+Jess attendit immobile qu'elle eût fini.
+
+«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez pas Frank Muller, donc
+tout est dit. Vous ne pouvez pas le détester plus que moi. Je le
+surveille depuis plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je
+vous affirme que Frank Muller est un menteur et un traître. Cet homme
+trahirait son propre père, s'il y trouvait son intérêt. Il hait mon
+oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je
+suis sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers contre lui.
+Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit
+réquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs
+attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine.
+C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de
+cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous
+n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera sur nous tous.
+
+--Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua Bessie, il ne peut
+pas faire grand chose.
+
+--Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays
+restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux
+d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le
+pouvoir n'est plus aux mains du même parti et qui sait ce que feront les
+nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On
+pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons,
+au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.
+
+--Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais ne sont pas ainsi;
+quand ils disent une chose, ils n'en démordent pas.
+
+--Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant pour se retirer.
+
+Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.
+
+«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose
+à vous dire.»
+
+Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, si pâle qu'elle fût,
+pâlit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle était, devint rouge.
+
+«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.
+
+--Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna étrange et
+froide à ses propres oreilles. «A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller?
+Vous a-t-il fait une déclaration, lui aussi?
+
+--Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant sur un
+tabouret aux pieds de sa soeur, posa son front sur ses genoux. «Non,
+mais je l'aime, Jess, et _je crois_ qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a
+dit que j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus charmante,
+et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la tête et souriant d'un
+sourire joyeux, «je crois qu'il le pense.
+
+--Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?
+
+--Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je
+commençai à l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il
+paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une
+belle chose de voir un homme déployer toute sa force. Et puis c'est un
+vrai gentleman, si différent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je
+l'ai aimé de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne
+veut pas m'épouser, mon coeur se brisera. Voilà toute la vérité, chère
+Jess.» Et sa belle tête dorée s'inclina de nouveau et ses larmes
+coulèrent doucement.
+
+Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main pendant inerte à
+son côté, son visage pâle aussi fermé, aussi impassible que celui d'un
+sphinx d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers les vitres
+contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempête.
+Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait
+qu'elle était _morte_. La foudre avait frappé son âme, comme tantôt elle
+avait frappé le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel était
+le pilier, telle était son âme! La foudre était tombée si vite! Son
+espoir et son bonheur avaient duré si peu!
+
+Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie
+pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux
+formaient un tableau et un contraste tels que celui qui étudie la nature
+humaine, n'en rencontre pas souvent.
+
+Ce fut la soeur aînée qui parla la première.
+
+«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le
+capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas
+là de quoi pleurer.
+
+--C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce
+serait affreux si je le perdais.
+
+--Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, chérie. Et maintenant
+laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère
+enfant! Que Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; le
+capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait être fière
+d'aimer.»
+
+Un instant après elle était dans sa chambre et là son calme l'abandonna,
+et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit,
+enfouit sa tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, bien
+différents des douces larmes de Bessie. Ce fut une véritable convulsion
+de désespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne
+l'entendît, car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des choses
+la frappa, même au milieu de sa souffrance.
+
+Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à
+quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se
+désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été
+à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au
+souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui,
+épanchant son pauvre coeur en sanglots dont il est la cause, ne sont,
+après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre
+étrange monde.
+
+Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur
+enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds
+nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la
+première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir
+d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi
+avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais!
+Elle se connaissait bien! Son coeur avait parlé une fois pour toutes! Il
+n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se
+trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre
+jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de
+l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances
+humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur
+destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur
+bonheur disparaît comme un oiseau de passage.
+
+Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons;
+nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être
+profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la
+grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette
+souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses
+compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce
+monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois
+rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui
+fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de
+l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait
+mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps
+le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses
+enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité.
+
+Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un
+rayon de consolation pénétra dans son coeur, en même temps
+qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait
+pour sa soeur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon
+de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent
+les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée.
+Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien
+ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait
+victorieusement contre la beauté de sa soeur, si loin que fussent allées
+les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus
+avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette
+marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son
+coeur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle,
+moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de
+travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la
+protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans
+limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa
+conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de
+toutes les forces de son coeur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie
+garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle!
+eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé,
+et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût.
+
+Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la
+première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette
+fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite
+elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à
+l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa
+douleur nouvelle.
+
+Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures!
+
+ * * * * *
+
+«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du
+_kraal_ où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une
+faveur.
+
+--Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous
+l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?
+
+--Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom
+demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de
+pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais
+tenu ma promesse.
+
+--Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière Jess qui veut
+partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess?
+
+--J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure.
+J'espère que vous ne me refuserez pas?
+
+--Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de certain. Mieux
+vaut ne pas être trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Très
+bien, chère enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.
+
+--Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta.
+
+Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et essuya son front
+chauve, avec un foulard rouge.
+
+«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, paraissant s'adresser
+à un lézard qui s'avançait prudemment entre les pierres, pour se
+chauffer au soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et
+certainement Jess a quelque chose. Elle est plus étrange que jamais.
+C'est égal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais
+pas, à mon âge, me résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+JESS PART POUR PRÉTORIA
+
+
+Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à coup qu'elle irait le
+lendemain à Prétoria, pour voir Jane Neville.
+
+«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses
+grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que
+vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous
+rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à
+Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est
+_un génie_! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous
+faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites
+que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du
+précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois
+avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est
+pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.»
+
+A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John
+aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille,
+depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess
+l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant
+il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de
+connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle
+l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour
+longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand
+on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir
+de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et
+charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa
+soeur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne
+ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme,
+au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour
+ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande
+contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui
+adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation,
+renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit
+pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il
+pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques
+instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne
+la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages,
+mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la
+malle, il ne fut pas très convaincu.
+
+Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au
+dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa,
+déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son
+refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que
+pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui
+semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands
+principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur,
+dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus
+faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence,
+mais elle était curieuse.
+
+Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom,
+d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une
+autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans
+le Transvaal.
+
+En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança
+le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé
+de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient
+le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une
+_moocha_, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une
+tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le
+premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et
+alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et
+cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent
+enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût
+épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait
+grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque
+régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait
+toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à
+Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine.
+
+Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess
+dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au
+magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous
+trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils
+entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur
+de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus
+là qu'un garçon métis.
+
+«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John.
+
+--Environ deux mois, Capitaine.
+
+--Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton
+convaincu. La ferme sera triste sans vous.
+
+--Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la
+fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la
+malle-poste dans la cour. Puis tout à coup:
+
+«Capitaine, dit-elle.
+
+--Plaît-il?
+
+--Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; je vais vous dire
+quelque chose. Vous connaissez Frank Muller?
+
+--Oui, je le connais; c'est un individu bien déplaisant.
+
+--Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il est très capable de
+mettre sa menace à exécution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je
+désire que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion s'en
+présente. Voulez-vous me le promettre?
+
+--Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez,
+Jess», ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se
+sentait étrangement attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.
+
+«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un petit mouvement
+d'impatience. «Bessie est assez charmante pour être protégée pour
+elle-même, ce me semble.»
+
+Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le
+conducteur était prêt et tous trois sortirent.
+
+«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess à l'oreille de John,
+s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait à monter, si près que ses
+lèvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de
+la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.
+
+Un instant après, les deux soeurs s'étaient embrassées tendrement, le
+conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle
+partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les
+dépêches de Sa Majesté! John et Bessie suivirent quelques moments des
+yeux les soubresauts désordonnés du véhicule, dans la longue rue qui
+conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent à l'auberge pour se
+préparer à repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans
+Coetzee, que John connaissait déjà un peu, les aborda et leur souhaita
+le bonjour, en leur tendant une main énorme. Hans Coetzee était un
+excellent spécimen du Boer respectable et se rapprochait réellement du
+type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple simple et pastoral.
+Très grand et très fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux.
+John le mesura du regard et estima son poids à plus de cent kilos!
+
+«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il en anglais, car il parlait
+bien cette langue, «et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas:
+république de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant,
+ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.
+
+--J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.
+
+--Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas d'épidémie sur les
+chevaux, ni sur les moutons; de beaux pâturages pour le bétail. Vous
+devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure
+maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour
+les autruches dans ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne
+colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait.
+J'en ai essayé et je sais ce que je dis.
+
+--Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque
+entier et je n'en ai pas vu de plus beau.
+
+--En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu tout-puissant! Ce n'est
+pas que je désire voyager moi-même. Je crois que le Seigneur préfère
+nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le
+répète, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi,
+qu'autrefois.
+
+--Vous voulez dire que le pays a été cultivé, Meinheer?
+
+--Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, répondit-il
+mystérieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes
+compatriotes, j'espère qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain,
+j'étais républicain, et elle avait du bon la république, mais maintenant
+que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement
+anglais signifie: bon argent et sécurité, et si nous n'avons plus
+d'assemblée, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici!
+Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et
+où menaient-ils la république, Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un
+fossé de tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle
+langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'était venu
+l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas
+comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit
+gouvernement par-là, et des meetings et des discours! Les imbéciles
+sautent les uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous,
+Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple tirera sur les pauvres
+_jaquettes rouges_ comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en
+pleurerais volontiers, quand j'y pense.»
+
+John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous
+les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques
+régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement
+d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du
+capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre
+que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à
+Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il
+semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait
+d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses
+oreilles les paroles de Coetzee.
+
+«Ah! ah! _nef_ (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est
+pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui
+soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée
+avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle.
+Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai
+vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas,
+_nef_ Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine
+brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein,
+Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a
+quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?»
+
+Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude,
+attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles,
+poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était
+singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait,
+il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre
+et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une
+exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée,
+quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.
+
+«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec
+un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat
+sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde
+de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera
+passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut
+monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un
+démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce
+à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me
+disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles
+de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me
+faites l'effet d'un chasseur.
+
+--Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne
+chasse.
+
+--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen.
+Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux,
+venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à
+tirer nos bêtes sauvages.»
+
+Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir,
+monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup
+plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au
+petit galop, comme s'il portait une plume.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'HISTOIRE DE JANTJÉ
+
+
+Peu après le départ du Boer, John rentra dans l'hôtellerie pour
+surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitôt attirée
+par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en
+juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas.
+Dans un coin de la cour, près de la porte des écuries, se tenait Frank
+Muller entouré de la foule, une lourde cravache en nerf de boeuf levée
+au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. Devant lui, ivre
+de rage, les lèvres relevées comme celles d'un chien hargneux et
+découvrant deux rangées de dents blanches, qui brillaient au soleil
+comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et tout son
+visage convulsé, se dressait le Hottentot Jantjé. A travers sa figure,
+la cravache avait laissé un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un
+grand couteau qu'il portait toujours.
+
+«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un passage dans la foule,
+à coups d'épaule.
+
+«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour le donner aux vôtres!»
+cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantjé de nouveau.
+Celui-ci évita le coup en sautant derrière John, de sorte que la mèche
+du fouet frappa la jambe de l'Anglais.
+
+«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand
+effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a volé le
+fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez
+à vous plaindre, c'était à moi que vous deviez le faire.
+
+--Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une voie aiguë et
+tremblante. Il ment; il a toujours été un menteur. Oui, oui, je peux
+vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les
+Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme,
+ce Boer, Muller, il a tué mon père et ma mère ensuite, et d'un second
+coup, car elle ne mourut pas du premier.
+
+--Démon jaune! diable à peau et à coeur noirs, menteur, fils de Satan!»
+hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi
+que vous parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer comment nous
+traitons les menteurs de sa couleur.» Et, sans plus attendre, il se
+précipita sur le Hottentot.
+
+Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, se pencha en avant
+et repoussa Muller de toute sa force. Sans être très grand, il était
+remarquablement robuste et le Boer recula en trébuchant.
+
+«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici!
+ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois déjà
+quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»
+
+Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John,
+presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il
+bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que
+celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se
+renverser en arrière, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout
+grand qu'il était, dans une mare contiguë à l'écurie.
+
+Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui éclata de rire, comme
+font les foules en pareil cas, et sa tête alla frapper avec force le
+chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce
+qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement blessé. Bientôt
+cependant il se releva, et sans nouvelle démonstration hostile, sans un
+mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon
+lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, détestait les bagarres,
+bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne reculât jamais, quand une fois il y
+était mêlé.
+
+Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, car il savait
+que l'histoire serait contée avec amplifications, par tout le pays et
+que, de plus, il s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il
+le besoin de s'en prendre à quelqu'un.
+
+«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» dit-il avec
+colère au Hottentot, qui, maintenant calmé, pleurnichait, se lamentait
+et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.
+
+«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je n'avais pas pris le
+fourrage. C'est un méchant homme ce baas Muller.
+
+--Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à moitié ivre», grommela
+John, et après avoir assisté à l'opération presque entière, il alla
+retrouver Bessie qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite
+ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils
+étaient déjà loin; elle devint très grave en l'écoutant, car elle se
+rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait
+adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, quand il apprit
+les faits dans la soirée, après le retour des voyageurs.
+
+«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un méchant ennemi.
+Certes, vous avez eu raison de défendre le Hottentot; j'en aurais fait
+autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à oublier que
+vous l'avez jeté sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs.
+Jantjé doit être dégrisé maintenant; je vais l'appeler pour savoir la
+vérité au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»
+
+Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la véranda, où
+les deux hommes s'étaient assis après le déjeuner.
+
+Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot sale et en
+guenilles; celui-ci ôta son chapeau, s'accroupit sur l'allée, l'air
+honteux et désolé, exposé aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il
+ne paraissait même pas sentir.
+
+«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous êtes
+encore grisé, malgré ma défense; je ne veux vous dire que ceci: la
+première fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.
+
+--Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, c'est vrai, mais pas
+beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de _fumée du Cap_!(Rhum.)
+
+--Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez été cause d'une
+querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a
+frappé, vous avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. Était-ce
+vrai, ou non?
+
+--Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit Jantjé avec animation. Je
+l'ai dit et je le répète. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute
+l'histoire. Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille d'un
+Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire mon père, ma mère, mon
+oncle, un homme très vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous
+étions _squatters_ autorisés, sur des terres appartenant à Jacob Muller,
+le père de baas Frank, là-bas, près de Lydenburg. C'était une ferme dans
+la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux,
+quand il n'y avait plus d'herbe pour son bétail, sur les hautes terres;
+avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui
+que nous avons vu hier.
+
+--Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.
+
+Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre
+fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank
+était jeune alors; il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année,
+quand baas Jacob s'en alla, il laissa six boeufs qui étaient trop
+maigres pour le suivre et dit à mon père de les soigner comme ses
+propres enfants. Mais les boeufs étaient ensorcelés. Trois moururent de
+pleurésie; un lion en mangea un quatrième; un serpent en tua un
+cinquième et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages.
+Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colère contre mon
+père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à ce qu'il fut tout en
+sang, et quoiqu'on lui montrât les os des boeufs, affirma que nous les
+avions volés et vendus.
+
+«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize boeufs noirs, qu'il
+aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et
+présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens.
+Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux
+mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette
+époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied.
+Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte
+que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir
+le soir même. Le lendemain matin, la porte du _kraal_ était renversée et
+les boeufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain.
+Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui
+affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père
+vendre les boeufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait
+dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père,
+à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous
+dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent
+dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des
+mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon
+père où étaient les boeufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le
+Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et,
+quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et
+tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses
+pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin
+tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle
+s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il
+revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas
+qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de
+m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que
+rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le
+vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il
+exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank
+levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au
+sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize
+boeufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans
+quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés
+d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se
+gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce
+que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas
+Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand
+elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant,
+elle devint folle, car elle avait le coeur bon, quand elle n'avait pas
+bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils
+mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa
+mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de
+parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car
+j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y
+travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me
+louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur,
+j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout
+comme autrefois, excepté sa barbe.
+
+«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas
+Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été
+le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui
+qu'on a blessé avec sa lance.»
+
+Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux
+feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça
+sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses
+longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si
+atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant
+qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était
+convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties
+sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois.
+
+«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une
+malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a
+douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une
+bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand
+bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était
+absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des
+troupeaux de son père et vint vivre ici.
+
+--Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le
+moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir.
+J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et
+qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés
+d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas
+faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon
+pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là,
+c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités
+se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a
+enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il
+faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre
+m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille
+avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se
+rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre
+surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi,
+mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons
+ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant
+voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela
+signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et
+qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.»
+
+Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda
+avec le plus parfait sang-froid:
+
+«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de
+verdure?»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!
+
+
+Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, partit dans une
+charrette écossaise attelée des deux meilleurs chevaux de
+Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.
+
+Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des véhicules
+et des chevaux, qu'il n'était pas le seul invité. La première personne
+qu'il aperçut en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.
+
+«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank qui parle à un Basutu.»
+
+John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé de la rencontre. Il
+avait toujours détesté cet homme, et depuis l'affaire du vendredi
+précédent et surtout depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le
+voir sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de
+la maison, afin de l'éviter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de
+sa présence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialité.
+
+«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, en lui tendant sa main
+que John effleura. «Vous êtes donc venu chasser le daim chez l'oncle
+Coetzee? Vous allez nous donner une leçon, à nous autres gens du
+Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon
+de votre carabine. Je sais à quoi vous pensez: à cette petite affaire de
+l'autre jour, à Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais tort et
+je ne rougis pas d'en convenir d'homme à homme. J'avais bu un verre de
+trop, voilà le fait, et je ne savais plus guère ce que je faisais. Il
+nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons
+amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le défend.
+Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant
+du doigt Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne serait
+jamais arrivé, et il ne convient pas que deux chrétiens se querellent
+pour un être de son espèce.»
+
+Muller débita ce long discours en phrases hachées, à la façon d'un
+écolier qui répète une leçon apprise avec peine, agitant ses pieds et
+jetant ses regards indécis deçà et delà, en parlant.
+
+Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un silence glacial, que ce
+discours, loin d'être improvisé, avait été soigneusement préparé.
+
+«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin;
+je ne le fais jamais, à moins d'y être contraint et alors, ajouta-t-il,
+d'un ton significatif, je m'applique à rendre la chose désagréable pour
+mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué mon serviteur d'abord et
+moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour
+ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur ce, il se détourna
+pour entrer dans la maison.
+
+Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait Jantjé; là il s'arrêta,
+mit sa main dans sa poche, en tira une pièce de deux shillings et la
+jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper.
+
+Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long
+bâton dont il ne se séparait jamais, celui-là même qu'il avait montré à
+Bessie. Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, et le
+regard vif de Muller aperçut les entailles faites au-dessous de la
+pomme; il le ramassa aussitôt pour l'examiner.
+
+«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, en montrant les
+entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient évidemment
+avoir été creusées depuis plusieurs années.
+
+Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», comme les naturels
+de ce pays appellent une pièce de deux shillings[2], et la mit dans sa
+poche avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne
+rendait pas à ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des
+Hottentots n'étant pas des plus élevés.
+
+[Note 2: Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande
+impression sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant passer,
+chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings ou 2 fr.
+50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).]
+
+«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, c'est comme cela
+que je compte. Si quelqu'un bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le
+bâton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: «Un
+jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frappé une fois, et ainsi de
+suite.» Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela,
+Baas Frank.»
+
+Muller laissa brusquement tomber le bâton et suivit John vers la maison.
+
+C'était une habitation très supérieure à celles dont les Boers se
+contentent habituellement; la pièce de réunion, quoique sans autre
+parquet qu'un mélange d'argile et de bouse de vache, était presque
+entièrement tapissée de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une
+table faite d'un joli bois du pays et entourée de chaises et de divans
+recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil placé au
+fond de la pièce, très occupée à ne rien faire, se prélassait Tanta
+Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû
+être assez belle; sur les divans étaient assis une demi-douzaine de
+Boers, leur fusil de chasse à la main, ou entre les jambes.
+
+John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas
+charmés de sa présence, et entendre un jeune homme, à l'air ironique et
+sournois, murmurer quelque chose sur «ces damnés Anglais», à l'oreille
+de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'était nécessaire. Quant au
+vieux Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et dit à ses deux
+filles, belles jeunes personnes, très élégantes pour des Hollandaises du
+Transvaal, de donner une tasse de café au capitaine. John fit, selon
+l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commençant
+par la grosse dame, et reçut de chacun une poignée de main plus ou moins
+moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; ce n'est pas leur
+habitude; ils se contentèrent d'étendre leur large patte, en mâchonnant
+leur mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est une cérémonie
+assez pénible, tant qu'on n'y est pas habitué, et John s'arrêta
+haletant, pour boire une tasse de café brûlant dont il n'avait pas
+envie, mais que la politesse le forçait d'accepter.
+
+«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille dame, tante Coetzee,
+d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui
+énonce un fait.
+
+John répondit affirmativement.
+
+«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?»
+
+Toute l'assemblée écouta très attentivement la question de l'hôtesse,
+puis tourna la tête pour écouter la réponse.
+
+«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft à exploiter sa
+ferme.»
+
+Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce qu'un Rooibaatje
+pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non.
+
+«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», déclara la grosse
+dame, d'un ton doctoral et avec un regard sévère au loup déguisé en
+brebis, à l'homme de sang qui prétendait être un fermier.
+
+De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa réplique dans un
+silence glacial.
+
+«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, autant dans l'armée
+des Indes et deux fois autant de volontaires», dit-il, d'une voix un peu
+irritée.
+
+Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité la plus
+décourageante.
+
+«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta la vieille
+dame, d'un ton si positif qu'il en était écrasant.
+
+«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus jeunes Boers.
+
+«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, recommença la
+triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il
+ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère
+de mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y
+vit l'armée anglaise tout entière. Il compta les hommes; il y en avait
+juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée anglaise.
+
+--Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis que John regardait cette
+femme terrible, avec une exaspération impuissante.
+
+«Combien d'hommes commandez-vous dans l'armée? reprit-elle, après une
+pause solennelle.
+
+--Cent! répliqua John sèchement.
+
+--Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des jeunes personnes,
+vous avez été à l'école et vous savez compter. Combien de fois cent dans
+trois mille!»
+
+La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune
+Boer à l'air sardonique, qu'elle allait épouser; il secoua tristement la
+tête, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'était pas
+sage de pénétrer de pareils mystères. Réduite à ses propres ressources,
+la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts
+prirent une part animée, et annonça enfin, qu'en trois mille, il y avait
+vingt-six fois cent, très exactement.
+
+«Yah! yah! s'écria le choeur; vingt-six fois exactement.
+
+--Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait rapidement John à la
+folie furieuse, «le Capitaine commande la vingt-sixième partie de
+l'armée anglaise et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec
+l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un dédain
+écrasant, donc il est évident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente;
+tous les Anglais mentent, surtout les _Rooibaatjes_ anglais, mais il ne
+devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur
+d'entendre mentir si mal, même par un Anglais et un _Rooibaatje_.»
+
+John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison et se mit à jurer
+furieusement, aussitôt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut espérer que
+son péché lui fut pardonné, car la provocation était par trop forte.
+Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est
+pas agréable.
+
+Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement
+l'épaule, d'une façon qui semblait dire: «Si les autres prétendent que
+vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de vous en
+bien tirer». Puis, sans transition, il annonça qu'il était temps de
+partir. Tout le monde monta, soit dans son véhicule, soit sur son
+cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir.
+
+Après avoir suivi pendant une demi-heure une route charretière à peine
+tracée, la première voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans,
+un cocher malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la gauche, en
+pleine prairie, et les autres suivirent.
+
+Quand on eut atteint le sommet d'une montée, d'où l'on apercevait un
+plaine immense, Hans s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons
+de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on
+faisait halte: à un demi-mille environ paissait un troupeau de
+chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, étaient
+une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air plus sauvage,
+ornés d'une queue blanche et désignés, dans le pays, sous le nom de
+«Vilderbeestes». Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq ou
+trente gracieuses gazelles d'Afrique.
+
+On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers (Frank Muller était du
+nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du côté des
+voitures, placées aux différents endroits vers lesquels ils se
+dirigeraient probablement.
+
+Après une attente de douze à quinze minutes, du sommet de la montée qui
+lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffées de fumée
+blanche et l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué par des
+convulsions désespérées. Aussitôt tout le troupeau se détourna et,
+formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux
+chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les
+chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière de tenir leur longue tête
+baissée en courant, ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue
+barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», qui tournaient sur
+eux-mêmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tête.
+Cette manière d'avancer rend très difficile de distinguer la partie de
+l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce sont les cornes, tantôt
+les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevêtrent les uns dans les
+autres, de telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau faisait
+trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; de temps à autre,
+l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal
+tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route.
+
+Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures et une véritable
+fusillade commença. Une vingtaine de chevreuils firent bande à part et
+passèrent non loin de John. Sautant à terre, il tira ses deux coups,
+hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de
+nouveau, à une distance de deux cents mètres, et au second coup un
+animal tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; il avait
+visé une bête et en avait tué une autre. Le fait est que cette espèce de
+tir est très difficile, quand on n'y est pas habitué et, en ce jour de
+début, il ne put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de sorte
+que ses bons amis, les Hollandais, restèrent convaincus que le
+_Rooibaatje_ anglais tirait aussi médiocrement qu'il mentait!
+
+Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le
+moment, ce qui n'est pas très sûr dans un pays où il y a tant de
+vautours; Jantjé mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train.
+C'était une façon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette
+course furieuse, fusil en main, à travers une plaine où les fourmilières
+sont grosses comme des fauteuils et innombrables.
+
+Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, aux trous
+dans les fourmilières, aux petits marais dans les creux; mais la
+surexcitation est trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, on
+vole, se retenant de son mieux aux parois du véhicule et s'en remettant,
+pour le reste, aux soins de la Providence. Grâce à l'habileté du
+Hottentot, les dangers furent conjurés. De temps à autre, on stoppait,
+quand le gibier était à portée. John sautait de la voiture, la laissait
+continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura
+presque une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept cartouches, tua
+trois bêtes et en blessa une quatrième qu'il poursuivit. Mais elle était
+atteinte à la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et très
+vite; si bien que plusieurs milles avaient été parcourus, lorsqu'elle
+s'arrêta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis
+s'approchèrent. Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut voir son
+animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'était pas le sien,
+car, celui-ci, debout et tête basse, se reposait à environ cent vingt
+mètres plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé fit
+observer à John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traîner
+à genoux jusqu'à l'animal mort et, caché derrière lui, de viser à son
+aise son propre gibier, avant de tirer.
+
+En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux,
+grâce à un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait
+conseillée et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce qu'il fût
+tout près de l'animal mort, et il se félicitait déjà du coup qu'il
+allait pouvoir tirer à son aise, lorsque tout à coup quelque chose
+frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit
+nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait et aussitôt
+entendit un coup de feu sur sa droite. Évidemment quelqu'un tirait sur
+lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on
+ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. Une minute après, il
+vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank
+Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une balle, et, furieux, il
+se rapprocha de Muller.
+
+«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi?
+
+--Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il répondu avec le plus
+grand sang-froid, «je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi
+la femelle et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et quand
+j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des
+cartouches adhérait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris
+donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous fûtes
+debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tiré sur
+un homme, je fus près de m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous
+ai pas touché!»
+
+John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me faut vous croire,
+Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus
+merveilleuse qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à trois
+cent mètres, vous preniez un homme à genoux pour un jeune chevreuil.
+
+--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui
+avoir serré la main ce matin?
+
+--Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien
+en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout
+près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns,
+qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère,
+dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que
+cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»
+
+Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant
+sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il
+retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu
+depuis longtemps.
+
+«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y
+aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa
+route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour
+être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se
+fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait
+effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je
+ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons
+donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là,
+comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu
+dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune
+poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le
+laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent
+paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller,
+je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je
+tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot
+par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je
+le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma
+volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je
+prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en
+rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce _Rooibaatje_; je le
+sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures.
+Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour
+calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec
+leurs beaux discours sur la _patrie_ et le _maudit gouvernement
+anglais_! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont
+Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour
+président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais
+je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à
+cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles!
+Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»
+
+«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas
+Frank a tiré sur vous.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout
+un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé,
+quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous
+visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira
+de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un
+merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.
+
+--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John,
+frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil
+mécréant ne doit pas échapper à la loi.»
+
+Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le
+seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de
+plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non,
+Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et
+tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+SUR LE BORD
+
+
+Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel à la
+chasse, aucun événement important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les jours
+se succédaient dans une monotonie charmante, car, malgré ce que peuvent
+dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un
+jour d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays qui n'a pas
+d'histoire!» dit la voix de la sagesse; la même remarque peut
+s'appliquer, avec plus de vérité encore, à l'individu. Se lever le
+matin, plein de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche
+habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour dormir du sommeil
+du juste, voilà le secret du bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas
+le _statu quo_ et veut que la lutte soit la condition de l'existence.
+
+En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe,
+répondait à ses espérances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait
+même trop parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand bétail,
+aux moutons et aux moissons. Le manque de société civilisée le troublait
+peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en
+désirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait
+une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut
+les articles politiques de la _Revue du Samedi_, au vieux Silas Croft,
+dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait fort cette attention.
+
+Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue vie dans un pays
+à demi civilisé, il était toujours resté très au courant de ce qui se
+produisait d'intéressant dans le monde. Autrefois cette tâche de lire la
+_Revue_ à haute voix, incombait à Bessie, mais son oncle fut très
+content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'était pas au
+diapason de la profonde revue, et son attention s'égarait parfois aux
+passages les plus marquants. Bientôt une tendre et profonde affection
+unit le vieillard et son jeune associé. On s'attachait facilement à
+John, la vieillesse surtout, à laquelle il rendait volontiers mille
+petits services.
+
+En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de gaieté calme et de
+franche honnêteté qui séduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le
+recommandait surtout à Silas Croft, c'est qu'il était instruit,
+expérimenté, et homme comme il faut, dans un pays où tout cela était
+rare. De semaine en semaine, le propriétaire du domaine lui témoignait
+de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part
+d'autorité.
+
+«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; «la sauterelle
+me devient un fardeau»; et voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en
+posant affectueusement sa main sur l'épaule de John, «il faudra que vous
+soyez mon fils, comme Bessie a été ma fille.» John leva les yeux sur le
+bon et beau vieux visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra le
+regard de ces autres yeux intelligents et perçants, très enfoncés sous
+les sourcils épais, et cette vue lui rappela son vieux père à lui! mort
+depuis longtemps; l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes.
+Prenant la main de M. Croft, il lui dit:
+
+«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.
+
+--Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup à parler de ces
+choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut
+m'appeler un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela arrive, je
+m'en repose sur vous, pour protéger ces deux jeunes filles. Elles en
+auront besoin; c'est un pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais
+bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être encore ici.
+Mais allons nous coucher. Je commence à croire que ma tâche en ce monde
+est à peu près achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions à
+se faire.»
+
+A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptême.
+
+On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque
+semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à
+Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent
+absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait
+aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme
+Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la
+droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de
+vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il
+est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente,
+ajouta-t-elle par réflexion.
+
+--C'est une femme singulière», répondit John pensif.
+
+Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle
+fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait
+eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré
+pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu,
+comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était
+restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été
+plus durable.
+
+Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même
+fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut
+s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans
+l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était
+vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John
+ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement
+vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites
+que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine
+pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa soeur, du
+souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout
+bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie
+prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement
+éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire
+une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien
+l'y inviter.
+
+Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de
+savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est
+pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui
+était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans
+songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus
+étroits.
+
+S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus
+vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix
+ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts
+assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors
+rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne
+tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les
+responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui
+qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en
+posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John
+Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire
+son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et
+par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable
+que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à
+trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux
+périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est
+toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre
+sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être
+ainsi pour notre ami John Niel.
+
+Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft,
+John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez
+étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa
+société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle
+lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque
+irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et
+douce.
+
+Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie
+quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint
+pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que
+Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son
+indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement
+en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre
+John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui
+se passait dans son esprit.
+
+«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il
+l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation,
+voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations
+culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles
+dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un
+chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie
+aujourd'hui.
+
+--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à faire. Si je sors, cette
+fille stupide laissera brûler le gâteau.» Elle désignait du doigt une
+jeune fille cafre, vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine,
+très occupée à regarder, en souriant doucement et suçant ses doigts
+noirs, les mouches du plafond. «En vérité», poursuivit Bessie, avec un
+petit coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la patience d'un
+ange pour supporter la stupidité de cette fille. Hier encore, après
+avoir brisé le plus grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en
+souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de le remettre en un
+seul morceau. Les blancs étaient si habiles! Cela ne me donnerait pas
+grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y
+faire pousser des fleurs, il devait leur être facile de le remettre en
+son état primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou
+lui jeter les débris à la figure.
+
+--Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la coupable par le bras et
+la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le
+gâteau, «si vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'_inkosikaas_
+(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai là
+dedans, pour y brûler avec le gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal
+comme ça, l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute
+blanche.»
+
+Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de
+plus belle, murmura: _Koos_ (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre
+ne s'effraye pas, par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée
+le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les
+naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces
+étaient épouvantables, mais il n'en résultait pas grand'chose. Une seule
+fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec un grand garçon qui
+avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administré
+une telle correction, que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.
+
+«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; donc vous
+allez venir.
+
+--Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant d'une petite manière
+ensorcelante, qu'elle savait très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas
+envie de marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent:
+«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler avec vous!
+
+--Très bien, répondit John; il faut donc que je sorte seul!» Et il prit
+son chapeau de l'air d'un martyr.
+
+Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les
+ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrière la
+maison.
+
+«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin?
+
+--Non; seulement autour de la plantation.
+
+--Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les serpents», reprit
+Bessie, s'obstinant à trouver un prétexte pour ne pas sortir.
+
+«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.
+
+--Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait
+relevées jusqu'aux épaules pour faire son gâteau, et cachant ses beaux
+bras blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous
+m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait», ajouta-t-elle, avec un
+petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se
+remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne me reste plus de
+volonté du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que
+j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me plaît pas
+du tout, Capitaine, et je serai très maussade pendant la promenade, je
+vous en préviens.»
+
+Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette
+façon particulièrement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en
+colère, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il
+n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!
+
+Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'épouser; mais si
+elle refusait? Cette idée ne lui souriait nullement. La première
+jeunesse passée, peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation qui
+les livre pieds et poings liés, à la malice d'une femme. Car
+malheureusement, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré,
+beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature,
+capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, grâce peut-être à la
+petite expérience dont nous avons parlé, partageait ces erreurs
+insignes!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE SAUT
+
+
+En quittant la maison, Bessie et John s'engageront dans l'avenue des
+Gommiers. Silas était très fier de cette avenue, car, plantés depuis
+vingt ans seulement, ces arbres, qui poussent avec une rapidité
+extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche du Transvaal,
+étaient presque tous très élevés et aussi gros que des chênes de cent
+cinquante ans. L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés
+fort près les uns des autres, s'élançaient comme de grandes colonnes,
+dépourvus de toute branche, jusqu'à une hauteur considérable, tandis
+qu'au faîte leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un tunnel
+touffu, au bout duquel on voyait le paysage comme au bout d'un
+télescope.
+
+Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, John et Bessie
+tournèrent à droite, pour suivre un petit sentier capricieusement tracé
+à travers les roches qui soutenaient le plateau de la colline sur le
+flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier aboutissait à une
+partie stérile de la plaine, lieu fort dangereux pendant un orage, mais
+sauvegarde de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai de
+fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation l'on pouvait voir les
+éclairs frapper cette surface et même y courir en zigzags. Sur la gauche
+s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles était la
+plantation que John désirait examiner.
+
+Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation était entourée
+d'un fossé et d'un mur en terre, assez bas, sur lequel Bessie vint
+s'asseoir. Il fut convenu qu'elle attendrait là le retour du capitaine,
+parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont une nombreuse
+famille s'abritait sous bois.
+
+John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une colonie de porcs
+pour détruire ces vilaines bêtes qu'il peuvent manger avec impunité.
+Entré sous bois, il se fraya adroitement un passage à travers les jeunes
+branches légères comme des plumes, et revint bientôt, sans avoir vu le
+moindre reptile.
+
+En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta pour regarder
+Bessie assise sur le petit mur et encadrée dans la splendide lumière du
+soleil couchant.
+
+Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était grande, et la main qui
+le tenait, pendait inerte à son côté, tandis que ses yeux admiraient les
+splendeurs de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec délice
+ce doux visage et cette gracieuse silhouette, qui lui rappelaient
+certaine poésie, lue autrefois, quand elle se retourna et le vit.
+
+«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher du soleil?
+
+--Non; c'est vous que je regardais.
+
+--Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le soleil, répondit-elle,
+en détournant vivement la tête. Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son
+pareil? Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à cette époque
+de l'année, quand les orages sont dans l'air.»
+
+Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages lourds, qui, deux
+heures auparavant, couraient tout noirs sous la voûte d'azur, étaient
+maintenant en flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses
+forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne de la bouille qui
+brûle. A l'est, le ciel était une plaine d'or bruni qui lentement
+devenait rouge, puis orange et enfin rose très pâle. A gauche, les
+rayons semblaient se poser avec amour, avant de disparaître, sur les
+arêtes des monts Quathlamba, embrasant jusqu'aux neiges éternelles du
+pic le plus élevé, comme pour inscrire sur leur blancheur le passage
+d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient de petits nuages,
+flocons de flamme tombés des masses supérieures, et sur la terre
+s'étendaient de grandes ombres profondes, que traversaient des traînées
+de lumière.
+
+John admirait immobile, et toute cette splendeur semblait enflammer son
+imagination, comme elle enflammait le ciel et la terre, de telle sorte
+que l'amour descendit dans son coeur, aussi brûlant que les rayons du
+soleil sur la crête des montagnes.
+
+Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car il y a toujours un
+grain de mélancolie dans les choses les plus belles; était-ce une autre
+cause? toujours est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un voile de
+tristesse que John ne lui avait jamais vu, et qui ajoutait à son charme,
+comme l'ombre ajoute au charme de la lumière.
+
+«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.
+
+Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient un peu.
+
+«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais pourquoi: je pensais à ma
+mère. C'est à peine si je me rappelle son doux visage émacié. Je me
+souviens qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, au
+coucher du soleil, comme en ce moment, et je jouais près d'elle, quand
+tout à coup elle m'appela, m'embrassa et, me montrant les nuages rouges
+amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, chérie, quand
+j'aurai franchi ces portes d'or?» Je ne compris pas alors ce qu'elle
+voulait dire, mais je me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle
+soit morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»
+
+Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
+
+Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une jolie femme en pleurs, et ce
+petit incident vint mettre en déroute toute la prudence de John.
+
+«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je ne peux pas vous voir
+pleurer.»
+
+Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les baissa de nouveau sans
+rien dire.
+
+«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: j'ai quelque chose à
+vous dire. Je veux vous demander si..., si..., bref, si vous
+consentiriez à m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous me
+connaissez assez bien maintenant. Je ne suis plus un enfant, chère
+Bessie, j'ai vu le monde et j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux
+petites affaires de coeur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de femme
+aussi charmante et, si vous me permettez de vous le dire, aussi
+délicieusement belle que vous; et, si vous m'acceptez, il me semble que
+je serai l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»
+
+Il s'arrêta.
+
+Quand elle eut compris où il voulait en venir, Bessie avait rougi
+jusqu'aux yeux, puis était devenue blanche comme un lis. Elle aimait cet
+homme; ses paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique
+d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais Bessie n'était pas
+exigeante.
+
+Enfin elle parla.
+
+«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce que vous me dites là?
+Parfois on parle sous l'impulsion d'un premier mouvement et ensuite on
+regrette ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous aurais
+répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce pas?
+
+--Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria John, avec
+indignation.
+
+--C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant des cercles sur le
+sol, avec la baguette qu'elle tenait, «vous vous exagérez peut-être mes
+mérites. Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que des
+Hottentotes ou des Boers; et il en est de même pour tout le reste. Je ne
+suis pas digne d'épouser un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je
+ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une jeune fille
+ignorante, élevée dans une ferme, sans fortune et n'ayant pour elle
+qu'un peu de beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme du monde
+et si jamais nous retournions en Angleterre, je serais une chaîne pour
+vous. Vous auriez honte de moi et de mes manières coloniales. Si c'était
+Jess, ce serait tout autre chose, car elle a plus d'intelligence dans
+son petit doigt que moi dans toute ma personne.»
+
+Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les nerfs de John. Ce fut
+comme une bouffée d'air froid au milieu d'une journée brûlante. Il
+désirait oublier Jess, pour le moment.
+
+«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de telles choses? Je vous
+assure que si vous paraissiez dans un salon de Londres, vous y
+éclipseriez la plupart des femmes. Du reste, il est fort peu probable
+que je fréquente les salons de Londres désormais, ajouta-t-il.
+
+--Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le contraire, reprit
+Bessie; mais comprenez-moi bien: je ne veux pas que vous m'épousiez
+seulement pour cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si vous
+m'épousez, je veux que ce soit parce que vous m'aimez, _moi_, mon vrai
+_moi_, et non pas seulement mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que
+vous répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se mit à pleurer
+doucement.
+
+«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne savait plus trop où il en
+était, dites-moi franchement, loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux
+peut-être pas grand'chose, mais peu importe, si vous m'aimez.» Il lui
+prit la main, la fit glisser du mur et elle se trouva debout devant lui,
+presque aussi grande que lui, car elle était d'une taille élancée.
+
+Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui répondre, deux fois le
+courage lui manqua et enfin son secret lui échappa; ce fut presque un
+cri:
+
+«Oh! John je vous aime de tout mon coeur!»
+
+Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le
+premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses.
+
+Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi
+heureux qu'ils pouvaient et devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur
+de l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et pâle; jusqu'à ce
+que le crépuscule cachât les montagnes et que les étoiles fussent seules
+à regarder, avec eux, l'immensité sombre du désert.
+
+Pendant ce temps, une scène très différente se jouait à l'habitation.
+
+Dix minutes après que John et sa belle compagne furent partis pour cette
+promenade mémorable à la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté
+sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers.
+
+Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la manière serpentine
+des Hottentots, manière qu'ils ont sans doute acquise à la suite des
+siècles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés
+à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait
+toujours à se trouver inopinément en face d'une zagaie embusquée, ou
+d'une bête sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il
+agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un
+moment où il savait ne pas être aperçu. La vie à Belle-Fontaine était
+décidément trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il avait
+besoin de s'offrir parfois des récréations de ce genre.
+
+Tout à coup et malgré la distance, il perçut le bruit des sabots d'un
+cheval; il se redressa, écouta, puis se coucha sur le sol, y appuya son
+oreille et laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.
+
+«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu
+et pose un pied plus légèrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank
+vient-il ici? Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il savait
+que Missie est allée à la plantation avec Baas Niel. On va aux
+plantations pour s'embrasser (Jantjé n'était pas loin de la vérité!) et
+Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui
+disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»
+
+Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se glissa aussi naturellement
+qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne
+ne se serait douté que cette touffe cachât un corps humain, pas même un
+Boer, à moins qu'il n'eût marché droit à l'espion, et encore celui-ci
+eût-il probablement réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le
+répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le bon plaisir du
+sauvage.
+
+Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tête et regarda de
+ses yeux ronds comme des perles noires, à travers les brins d'herbes
+gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, évidemment plongé
+dans des réflexions qui excitaient sa colère. Profondément absorbé, il
+laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier
+s'était amusé à creuser la nuit précédente, au beau milieu de l'allée.
+
+«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, comme l'homme et la
+cheval passaient à quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa
+l'avenue, se glissa par un sentier détourné et se trouvait debout à la
+porte des écuries, le visage dénué de toute expression, quelques
+secondes avant l'arrivée de Frank Muller sur sa monture.
+
+«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le
+Boer, ou plutôt le métis, car nous savons que sa mère était Anglaise et,
+s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain je vais
+à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krüger,
+Prétorius et les autres «Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si
+j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera,
+et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas
+m'épouser, j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le
+plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu'à Waterberg.
+Patriotisme! Indépendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si
+longtemps, qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça que je
+ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! ça, c'est
+autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous,
+excepté Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main pour
+défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma
+faute. Puis-je m'empêcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me
+dessèche à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure,
+oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon père et de ma mère
+assassinés, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse?
+
+«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses
+encore, comme étant les moteurs de nos actions, mais peut-on les
+comparer à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si
+facile à briser et qui cependant peut ébranler le monde et faire couler
+le sang à flots. Me voici près de la roche; elle tremble sur sa base;
+que je la touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. Peu
+m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.
+
+«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se
+disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le marché.
+
+«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chassé tous ces Anglais
+du pays, au bout de peu d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh
+bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal
+et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la
+mer, nous nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons que ce
+qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les États-Unis de
+l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de
+force, et nous verrons!»
+
+A ce moment, il arrivait devant la véranda et, faisant trêve à ses
+visions ambitieuses, il mit pied à terre et entra. Dans le salon, il
+trouva Silas Croft qui lisait un journal.
+
+«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.
+
+--Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le vieillard assez
+froidement, car Niel lui avait raconté l'incident de la chasse, qui
+avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit
+alors, il n'en avait pas moins tiré ses conclusions.
+
+«Que lisez-vous dans le _National_, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout?
+
+--Non! qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Il y a que les Boers se soulèvent contre vous autres Anglais, voilà
+tout. Le shériff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour
+arriéré d'impôts, et le mit en vente à Potchefstroom; mais les habitants
+chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le
+poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur
+Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la
+loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en
+y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18
+décembre, à Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est
+la paix ou la guerre.
+
+--La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec humeur; il y a des
+années qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis
+que Shepstone a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté?
+Rien que des mots. Et après tout, supposez que les Boers se battent,
+quel sera le dénouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront
+tués et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre
+céderait à une poignée de Boers? Qu'a dit le général Wolseley l'autre
+jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais
+abandonné, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libéral ou radical
+ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a télégraphié la même
+chose; il est donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»
+
+Muller répondit en riant:
+
+«Vous êtes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas
+qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se
+laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre
+gouvernement oubliera ses grands mots et récusera Wolseley, Shepstone,
+Bartle Frère, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse que
+vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours
+sont choses préparées à l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que
+les Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a des taxes à
+payer. Ils se disent que maintenant que vous avez payé leurs dettes et
+chassé Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays.
+Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, les Boers se
+borneraient à parler, car beaucoup d'entre eux sont enchantés que le
+pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des
+marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de
+l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher
+la balance du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant le projet
+de créer, dans le pays tout entier, une grande république anti-anglaise.
+Si le Transvaal reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État
+Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi ils sont en
+colère et pourquoi leurs instruments soulèvent les Boers. Ils _veulent_
+qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont
+vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; sinon les Boers payeront
+les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont très habiles
+les _patriotes_ du Cap, et savent très bien se tirer d'affaire.»
+
+Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla
+regarder par la fenêtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+FRANK MULLER JETTE LE MASQUE
+
+
+Quelques instants après, Muller se retourna et dit:
+
+«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas?
+
+--Non.
+
+--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais,
+vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est
+imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres
+Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la
+moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers
+haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On
+tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux
+qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux
+du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.
+
+--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où
+voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»
+
+Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le
+savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que
+moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous,
+les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne
+le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le
+ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de
+vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le
+monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.
+
+--Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard,
+froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que
+vous voulez, je vous répondrai.
+
+--Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux _Bessie_. J'aime
+votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela
+tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.
+
+--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer
+d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf.
+Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.
+
+--J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec
+emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler
+de moi? Elle aime ce damné _Rooibaatje_ Niel, que vous avez amené ici.
+Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.
+
+--Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle
+prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank
+Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une
+explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un
+malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le
+père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore
+presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John
+Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et
+maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays,
+vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me
+dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre,
+et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi,
+Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux
+flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez
+immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en
+remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos
+pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que
+mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!»
+
+Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois
+il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par
+la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face
+de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître
+de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses
+audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient
+souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et
+irrépressibles.
+
+C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait
+mis en garde contre lui.
+
+«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en
+doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes armés de
+fusils. Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si fier, je vous
+tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmènerai Bessie et elle sera
+trop heureuse d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais il ne le
+voudra plus, quand même elle le lui demanderait à genoux, je vous en
+réponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront
+pour vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers
+et aux arbres; ils vous répondront mieux que votre Dieu et votre nation
+anglaise!
+
+--Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que
+vous blasphémez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine placée
+au-dessus de la cheminée), à moins que je ne vous fasse chasser à coups
+de fouet par mes Cafres.»
+
+Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurité était
+venue, mais il y avait encore de la lumière dans le ciel, au bout de
+l'avenue des Gommiers, et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette
+de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. John l'avait
+quittée, pour aller voir quelque chose à la ferme et elle rentrait
+lentement, tout entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le
+charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations.
+
+Elle apparaissait là comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus
+beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de
+reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux
+brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse et charmante,
+incarnation de pureté, de joie et de grâce.
+
+Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tête; la faible
+lumière frappa en plein son visage, dont elle idéalisa la beauté émue
+par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. Il y avait
+en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, une splendeur dont
+l'amour seul empreint l'humanité, et le coeur même de l'homme sauvage et
+mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en
+fut pénétré.
+
+Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et le regret.
+
+Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait?
+Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce
+bien une femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? Les
+natures puissantes, mais indisciplinées, telles que celle de Frank
+Muller, sont généralement superstitieuses, sans religion, et en ce
+moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part,
+un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mêlée
+peut-être au sang des siens?
+
+Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait à tout cela? s'il
+abandonnait la rébellion à elle-même? s'il épousait une des filles de
+Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme
+pour faire tourner son cheval à gauche et, par ce moyen, éviter Bessie;
+mais tout à coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit
+avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? Jamais! Il la
+tuerait plutôt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied à terre
+et se trouva face à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.
+
+«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», se dit Jantjé, qui
+rôdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. «Que
+va dire Missie maintenant?»
+
+«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, d'une voix qu'il
+s'efforçait de rendre calme.
+
+En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses
+passions se reflétaient sur son visage, dont la beauté réelle ne servait
+qu'à rendre cette expression plus frappante.
+
+«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», répondit-elle, en essayant
+de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isolée.
+Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule
+avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison à
+trois cents mètres au moins!
+
+Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans
+le repousser.
+
+«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; vous étiez immobile tout à
+l'heure.
+
+--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper.
+
+--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je
+pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»
+
+Elle lui tendit la main.
+
+«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de son attitude contrainte.
+
+Il prît sa main et la garda.
+
+«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller.
+
+--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime
+de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple
+Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde.
+J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si
+vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez
+une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout
+simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent
+en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non;
+n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne
+savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma
+bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je _veux_ un baiser!» Et dans un
+paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta
+ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses
+efforts, sur sa poitrine.
+
+Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à
+l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se
+montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre
+expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand
+nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un
+long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de
+Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le
+mot _Frank_. L'effet produit sur Muller fut magique.
+
+«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de
+ma mère!
+
+--_Frank_», gémit de nouveau la voix.
+
+Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna
+pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt
+pour s'enfuir.
+
+«_Frank_, _Frank_, _Frank_!» reprit la voix, gémissant et hurlant,
+tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte
+sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se
+précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses
+membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte
+superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais
+Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de
+la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même
+instant la voix de femme gémit: «_Frank_, tu mourras dans le sang, comme
+moi, Frank!»
+
+Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était
+cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour
+ses nerfs.
+
+«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il;
+alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit
+comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix
+milles de là.
+
+Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit
+d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin
+poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie
+intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à
+haute voix.
+
+«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment
+saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les
+paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!»
+
+Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait
+coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse.
+Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!
+
+Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la
+véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle
+voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements
+de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se
+demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec
+Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait?
+peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à
+prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique,
+résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son
+oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà
+fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de
+fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre
+ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se
+calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien
+arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait
+de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son
+bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par
+Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se
+trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.
+
+«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard.
+
+Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses?
+Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante,
+tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de
+lui, la main sur son épaule.
+
+Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres,
+et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.
+
+«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous
+avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus
+considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne
+vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient.
+Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre
+personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank
+Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je
+l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que
+je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme
+et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire
+la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez
+la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est
+temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la
+femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à
+laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous
+avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque
+chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la.
+Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et
+je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique
+australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie
+Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon
+goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie,
+venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous
+ne permettrez pas à John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous,
+ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement
+depuis douze ans.»
+
+Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur.
+
+«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne
+pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être
+persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop
+large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait
+son oncle et bienfaiteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+JOHN, A LA RESCOUSSE!
+
+
+Les importants événements domestiques, rapportés dans le chapitre
+précédent, se passaient le 7 décembre 1880, et pendant une douzaine de
+jours tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas
+Croft se montrait plus ravi du dénouement auquel étaient arrivés nos
+jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se félicitait davantage du
+parti qu'il avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait
+avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes et grâces de nature
+et de caractère, qu'il n'avait pas soupçonnés jusque-là. Bessie était
+comme une fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et
+répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pénétrante était
+restée jusqu'alors inconnue.
+
+Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites
+comme elle, pour aimer et être aimées, jeunes filles, épouses et mères.
+Sa beauté avait sa part de ce développement soudain; son teint admirable
+prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et
+plus profonds. Elle était en toutes choses, excepté une seule, tout ce
+qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et encore cette exception
+eût-elle plaidé en sa faveur, auprès de bien des hommes; elle n'était
+pas douée d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât une dose
+très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une
+intelligence au-dessus de la moyenne et le goût très vif des choses
+intellectuelles. En outre il appréciait fort cette supériorité chez les
+femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer à une belle jeune
+fille, ce n'est pas son _intellect_ qui préoccupe le plus. Ces
+réflexions-là ne viennent que plus tard.
+
+Ils étaient donc très heureux et flânaient avec joie autour de
+Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur sérénité par le grand meeting
+des Boers qui devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent
+des bruits de rébellion, que l'on commençait à les considérer comme
+faisant partie de l'état normal des affaires.
+
+«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement sa tête aux
+cheveux d'or, un matin qu'ils étaient assis sous la véranda, «j'en ai
+par-dessus la tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que
+tout cela signifie. C'est tout bonnement un prétexte pour quitter leurs
+femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en
+buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernière
+lettre. Les gens de Prétoria sont persuadés que tout cela ne signifie
+rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison.
+
+--A propos, Bessie, demanda John, avez-vous écrit à Jess pour lui
+annoncer nos fiançailles?
+
+--Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, mais la lettre n'est
+partie qu'hier. Elle en sera contente. Chère Jess! quand donc
+reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.»
+
+John continua de fumer son cigare, sans répondre, se demandant si Jess
+serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle.
+
+Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se faufilait parmi les
+orangers, comme s'il désirait appeler l'attention sur lui.
+
+«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser
+d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos
+gages?»
+
+Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son habitude, au
+beau milieu de l'allée, en plein soleil.
+
+«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore dus.
+
+--Eh bien! quoi alors?
+
+--Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au gouvernement anglais
+et ils ont dévoré les Rooibaatjes près de Middelburg, à Bronker's
+Spruit. Joubert les a fusillés tous avant-hier.
+
+--Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si stupéfait qu'il
+laissa tomber son cigare. «Ce doit être un mensonge. Près de
+Middelburg,... avant-hier,... c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous
+appris cela?
+
+--Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un Basutu qui me l'a dit.
+
+--Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu arriver jusqu'ici en
+trente-huit heures. A quoi pensez-vous de venir me raconter pareille
+histoire?»
+
+Le Hottentot sourit.
+
+«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles volent comme les
+oiseaux.»
+
+Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. Malgré
+l'impossibilité apparente de la chose, John était inquiet; il savait
+avec quelle rapidité les nouvelles voyagent chez les Cafres; le cavalier
+le mieux monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était un peu
+alarmée, il se mit à la recherche de Silas Croft, le trouva dans le
+jardin et lui rapporta ce que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne
+savait que croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir des
+menaces de Frank Muller.
+
+«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y est pour quelque
+chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; donnez-moi votre bras, John.»
+
+Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, ils aperçurent le
+gros Hans Coetzee cheminant à l'amble, sur son petit, mais robuste
+poney.
+
+«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous dira ce qu'il en est»;
+et il cria de sa voix de stentor: «Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles
+nouvelles apportez-vous?»
+
+Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, lui jeta la bride sur
+la tête, et s'approcha d'eux.
+
+«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez
+entendu parler du meeting à Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y
+emmener; j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au
+gouvernement britannique et envoyé une proclamation à Lanyon. On se
+battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les
+pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils.
+
+--Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, qui n'entendait pas que
+l'on parlât de l'armée de sa Majesté avec cette pitié dédaigneuse.
+
+Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce qu'il dit, puis écouta
+très attentivement le récit de Silas Croft, d'après la version de
+Jantjé.
+
+«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous disais-je? Les pauvres
+_Rooibaatjes_ tués comme des chevreuils et la terre couverte de sang! Et
+maintenant Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer sur ces
+pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai pas! Tels efforts que je
+fasse, je ne pourrai pas les manquer. Et quand nous les aurons tués, le
+vieux Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, Lanyon ne
+vaut guère, mais Bürgers est encore pire.»
+
+Ce disant, le gros homme poussa un profond gémissement, à la pensée des
+difficultés dans lesquelles il allait être plongé, puis il s'éloigna par
+un sentier qui conduisait au sommet de la colline, après avoir déclaré
+que, vu la tournure des événements, il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa
+visite à un Anglais.
+
+«_Ils_ pourraient croire que je ne suis pas fidèle _au pays_,
+ajouta-t-il, en manière d'explication; _le pays_ que nous avons payé de
+notre sang, nous autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang,
+quoique fassent ces pauvres troupeaux de _Rooibaatjes_! Ah! ces pauvres,
+pauvres _Rooibaatjes_!
+
+«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, si toutefois ils
+peuvent courir avec leurs grands havresacs et la batterie de cuisine qui
+leur bat les flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! Que dit le
+livre saint? Mille fuiront devant la menace d'un seul, et devant la
+menace de cinq, vous fuirez! Du moins je crois que c'est là le texte. Le
+cher Seigneur savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le Livre! Il
+pensait aux Boers et aux pauvres _Rooibaatjes_!»
+
+Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.
+
+«Il était temps! s'écria John, car, encore un peu, il aurait fui devant
+la menace d'un seul «pauvre Rooibaatje», je vous en réponds!
+
+--John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que vous alliez à Prétoria
+chercher Jess. Croyez-moi, les Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne
+la faisons pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.
+
+--Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux pas laisser partir
+John.
+
+--Je regrette de vous entendre parler de la sorte, quand votre soeur est
+en danger, répondit l'oncle sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où
+est Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre chevaux gris.
+
+--Vous avez raison, cher oncle; John partira; j'ai parlé sans réfléchir;
+cela m'a paru un peu dur tout d'abord.
+
+--Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous inquiétez pas, chère
+aimée; je serai de retour dans cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent
+faire vingt lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont trop
+gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la route. En outre, le
+chariot sera presque vide, de sorte que je pourrai emporter un muids de
+grain et cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune Zulu Mouti;
+il ne s'entend guère à soigner les chevaux, mais c'est un garçon
+courageux, qui ne m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut pas
+compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant et se griserait juste
+au moment où l'on aurait besoin de lui.
+
+--Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle Silas; je vais m'occuper
+des chevaux et faire graisser les roues.
+
+«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit chez Luke; vous
+pourriez aller plus loin, mais la place est bonne pour y coucher; vous y
+serez bien soigné; vous pourrez repartir à trois heures du matin, être à
+Heidelberg demain soir à dix heures, et à Prétoria dans l'après-midi du
+jour suivant.» Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.
+
+«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces
+sauvages Boers. Vous êtes officier anglais et, s'ils le découvrent, ils
+vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent être,
+quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me résigner
+à vous laisser partir.
+
+--Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, pour l'amour du ciel, ne
+pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle
+ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me
+pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment
+laisser Jess enfermée dans Prétoria, pendant des mois peut-être? Quant
+au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque à courir; je ne
+le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me
+rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, ma chérie, et
+venez m'aider à emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai
+sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.»
+
+Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très pratique, sécha ses
+yeux, prit un air souriant, malgré l'angoisse de son coeur, et se mit à
+préparer avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile au
+voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.
+
+Ensuite on servit un repas que John expédia en toute hâte et à peine
+finissait-il, que le chariot était à la porte; Jantjé, comme d'habitude,
+se tenait à la tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul
+bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de bâtons
+enveloppés dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide,
+vêtu, malgré la chaleur, d'une immense capote militaire.
+
+«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant de refouler ses
+larmes; adieu, mon bien-aimé!
+
+--Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il simplement, en
+l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère vous revoir d'ici à huit jours.»
+
+Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues rênes; Jantjé
+quitta la tête des chevaux; Mouti cessa de bayer aux étoiles et sauta
+dans la voiture avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent le
+petit galop, et bientôt tout disparut dans un nuage de poussière.
+
+Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et maintenant que ses
+larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour
+leur donner un libre cours.
+
+John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait ingénieusement les
+attributions de l'hôtellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre
+fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. Comme ce n'était
+pas par le fait une véritable hôtellerie, il fallait l'aborder avec une
+certaine prudence, si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et
+gens; autrement on courait le risque d'être prié de continuer sa route.
+Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalité
+comme une faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions obséquieuses
+de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses dépens. Il n'y a pas
+d'autocrate qui égale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il
+est tellement maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, allez
+au diable! Voilà sa réponse au voyageur furieux.
+
+En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait
+les gens de l'endroit, très polis si l'on s'approchait avec humilité;
+ensuite ils étaient tous plongés dans un état de surexcitation si peu
+agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver un autre Anglais avec qui
+discuter les évènements. Le bruit courait du désastre de Bronker's
+Spruit, de l'investissement probable de Prétoria, de l'approche d'un
+corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du défilé de
+Laing, au delà du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif.
+
+«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier de la triste figure;
+ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous
+tueront, voilà tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille à son
+sort et de retourner à Belle-Fontaine.»
+
+John ne l'entendait pas ainsi.
+
+«J'essayerai toujours», répondit-il.
+
+Il avait une sorte de ténacité _bouledogue_, qui le disposait à croire
+que, s'il voulait _bien_ faire une chose, il en viendrait à bout, à
+moins de circonstances échappant tout à fait à son contrôle. Un
+sentiment pareil mène un homme bien loin. C'est lui qui a fait
+l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagération de
+législation et les effets commencent à s'en faire sentir par une
+diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien!
+qu'on lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités
+d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? Qu'elle s'en débarrasse! Et
+ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas
+ainsi.
+
+L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus
+grande partie, en dépit d'eux, par les efforts indépendants d'un certain
+nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans
+le gouvernement, de limiter, votre de détruire l'initiative et la
+responsabilité individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute
+chose. Le système n'est encore qu'à son début. Quand il se sera
+développé, l'empire deviendra une vaste machine sans âme, qui, un jour,
+se désorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes résolus,
+obstinés, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est disposé à
+le reconnaître, en ces jours de lumière.
+
+John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le
+jour. Personne ne se montrait et comme il eût été impossible de
+découvrir les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, Mouti et
+son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, tâche assez difficile
+dans l'obscurité. La note avait été payée la veille au soir; ils purent
+donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils n'avaient pas fait
+quarante pas, qu'une voix les somma d'arrêter, John obéit et aperçut une
+seconde après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait même pas
+dans l'air humide et immobile, le prophète de malheur de la veille,
+entièrement drapé dans une couverture sale.
+
+Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il convenait à un
+prophète, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent
+s'emporter.
+
+«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'était pas
+disposé à se laisser retarder.
+
+«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le fantôme, que je suis sûr
+d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que
+vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti.» Puis,
+élevant sa lumière de manière à ce qu'elle frappât John en plein visage,
+il lui adressa du regard un tendre adieu.
+
+«Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela à me dire,
+vous auriez mieux fait de rester couché.» Et fouettant les chevaux de
+volée, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophète
+s'éteignit et que le prophète lui-même faillit rouler dans le ruisseau!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+UN VOYAGE DIFFICILE
+
+
+Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants et traînaient un
+poids léger, de sorte que, malgré le mauvais état des voies qu'on
+appelle routes en Afrique, John avança rapidement.
+
+Vers onze heures du matin, il arriva à la petite ville de Standerton,
+sur le bord du Vaal, près de laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en
+doutât, des émotions terribles.
+
+Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de Bronker's Spruit; il
+écouta les dents serrées, les yeux en flamme, ce récit d'une trahison et
+d'un massacre sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres
+civilisées. On lui répéta qu'il lui serait impossible de passer à
+travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée de Prétoria de vingt
+lieues environ, où le triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait
+proclamé la république. De nouveau il répondit qu'il irait jusqu'à ce
+qu'on l'arrêtât et repartit un peu réconforté en apprenant que l'évêque
+de Prétoria, pressé de rejoindre sa famille, avait passé quelques heures
+auparavant; peut-être, en se hâtant, pourrait-il le rattraper.
+
+Il repartit donc; les heures passaient sur la grande plaine déserte et
+il ne rejoignait pas l'évêque. A quarante milles de Standerton, il vit
+un chariot arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques
+renseignements de son conducteur; mais en s'approchant, il se rendit
+compte, après examen, que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce
+qu'il contenait et les boeufs emmenés. Il y avait des traces plus
+évidentes et plus terribles de violence. En travers du limon, les mains
+encore crispées sur le manche d'un fouet en bambou, comme s'il avait
+voulu en faire usage pour se défendre, était étendu le cadavre du
+conducteur, un naturel du pays. John remarqua le calme de son visage; on
+eût pu croire qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un petit
+trou rond et net au milieu du front.
+
+Au coucher du soleil, John détela ses chevaux fatigués et leur donna, à
+chacun, deux des bottelées de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti
+veiller sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un petit
+monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait était sauvage et
+triste. Partout la plaine immense, ondulant comme une mer figée; et au
+loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées Rooi Koopies. Le
+ciel présentait le spectacle d'un de ces couchers de soleil éblouissants
+et brûlants, comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du Sud. De
+tous côtés se pressaient, menaçants, des nuages d'un rouge de sang.
+L'herbe reflétait cette lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit
+que le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang et l'on ne peut
+s'étonner que John en fût impressionné, surtout après avoir vu le
+cadavre du pauvre charretier et entendu raconter le massacre de
+Bronker's Spruit.
+
+Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, il ne put s'empêcher de
+se demander s'il faisait son dernier voyage et si une balle boer
+n'allait pas lui révéler le mystère de la vie et de la mort.
+
+Quand les chevaux eurent terminé leur repas et repris le mors bien
+malgré eux, la splendeur lugubre du ciel s'était éteinte et la nuit
+s'étendait, comme un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure
+embrasée. Il y avait heureusement un brillante demi-lune, qui bientôt
+éclaira la route, pendant le long trajet qui lui restait à faire. Enfin
+vers onze heures Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait
+apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul parti à prendre était
+de pousser droit devant lui et d'essayer de passer.
+
+Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua au loin un chariot,
+autour duquel se mouvaient des hommes et deux lanternes. C'était sans
+doute l'évêque arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, il le
+vit repartir et, une seconde après, il entendit la voix d'une sentinelle
+et vit luire le canon d'un fusil.
+
+«Qui va là? demanda la voix.
+
+--Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne fût rien moins que gai.
+
+Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un homme qui s'approcha
+en bâillant et dit quelque chose en hollandais. L'oreille tendue, John
+saisit ces mots: «de la suite de l'évêque».
+
+Ceci lui suggéra une idée.
+
+«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel arrivant, d'une voix
+rude. Et il leva sa lanterne pour bien voir Niel.
+
+«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit celui-ci, s'efforçant
+d'assumer l'aspect pacifique d'un membre du clergé», et je désire le
+suivre à Prétoria.»
+
+L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement Niel portait un
+vêtement sombre et un chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical,
+celui-là même que Frank Muller avait troué d'une balle.
+
+«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; regardez; il est habillé
+comme un vieux corbeau. Que disait le laissez-passer de Om Krüger?
+Est-ce un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? C'était un
+seul, je crois?
+
+--Non; deux, il me semble.»
+
+Le brave homme ne voulait pas avouer à son compagnon qu'il ne savait pas
+lire. «Oui, maintenant que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»
+
+L'autre se gratta la tête.
+
+«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om Krüger et de le lui
+demander?
+
+--Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic quand on le
+réveille.
+
+--Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à demain.
+
+--Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, dit John, de sa voix
+la plus douce. On a besoin de moi à Prétoria, pour prêcher la parole du
+Seigneur et veiller près des blessés et des mourants.
+
+--Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. Ce sera comme
+pour les «Rooibaatjes» à Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!
+
+--Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? demanda la sentinelle.
+
+--Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre au quartier général et
+j'ai envie de dormir, répliqua l'autre en bâillant.
+
+--Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez raison et que le
+laissez-passer disait deux chariots. En route, damné Anglais!»
+
+John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux
+chevaux.
+
+«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme à la lanterne, tandis
+que le chariot s'éloignait. Je ne suis pas bien sûr que ce fût un
+révérend, après tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»
+
+Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette idée
+à laquelle l'autre renonça.
+
+Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du départ
+du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris,
+apprit qu'un véhicule répondant à cette description avait passé
+librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile à
+imaginer qu'à dépeindre.
+
+Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya
+travailler aux fortifications pour _le reste de la guerre_.
+
+Heureusement pour John, malgré cette halte de quelques minutes, il put
+rejoindre l'évêque. Par un hasard providentiel, _Sa Grandeur_ avait été
+arrêtée sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son
+soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé les rues montueuses de
+Heidelberg, cette nuit-là. Toute la ville était encombrée de chariots
+boers, où dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas de
+véhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant
+à la brise de nuit, blasonné aux armes symboliques du pays: un chariot
+attelé de boeufs et gardé par un Boer armé; c'était sans doute le
+quartier général du Triumvirat. Une fois, le chariot qui précédait celui
+de Niel, fut arrêté par une sentinelle et repartit après l'échange de
+quelques paroles, comme celui de notre héros.
+
+Ce fut une tâche ardue que cette traversée de Heidelberg et pleine de
+terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse à être pris et envoyé
+ignominieusement en prison. En outre les chevaux épuisés faisaient des
+efforts désespérés pour s'arrêter à chaque maison. Ils avaient enfin
+traversé la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de
+nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut
+moins heureux.
+
+«Le laissez-passer disait _un_ chariot, dit une voix.
+
+--Oui, oui; _un_ chariot», appuya une autre voix.
+
+John reprit son air clérical pour conter ingénument sa petite histoire,
+mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot
+d'anglais; elles se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante
+mètres environ, afin de chercher un interprète.
+
+«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu Mouti.
+
+John suivit le conseil et fouetta les chevaux, tandis que Mouti, penché
+sur le tablier, frappait les deux premiers avec une lourde cravache.
+L'attelage, lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, quand
+les sentinelles se rendirent compte de ce qui se passait. Alors elles se
+mirent à courir en criant, mais le chariot se perdit bientôt dans
+l'ombre.
+
+Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les chevaux, ils ne purent
+rejoindre le premier chariot, dont l'attelage était plus frais. A minuit
+la lune disparut et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti fut même
+obligé de descendre plusieurs fois et de conduire par la bride les
+pauvres bêtes, dont l'une tombait de temps en temps et qu'il fallait
+battre cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le chariot
+faillit verser; une autre fois, rouler dans un précipice.
+
+Vers deux heures du matin, John reconnut que les chevaux étaient
+absolument à bout de forces. Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze
+milles de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et leur donna
+autant de fourrage qu'ils en purent manger. L'un d'eux se coucha et
+refusa la nourriture, signe certain d'épuisement; un second mangea
+couché, les deux autres prirent leur repas comme à l'ordinaire. Alors il
+fallut attendre l'aurore. Mouti dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout
+ce qu'il put faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé,
+de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie et de s'asseoir ensuite,
+son fusil entre les jambes.
+
+Enfin le jour parut et de nouveau il donna la provende aux chevaux. Une
+autre difficulté se produisit. Le cheval qui avait refusé de manger,
+était évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer le mode
+d'attelage, mettre un cheval en arbalète et attacher le malade à
+l'arrière du chariot. Puis on se remit en route.
+
+A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge située à vingt
+milles de Prétoria; il n'y restait que deux chats et un chien errant.
+Les habitants avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux à
+l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui restait, avant de
+repartir pour la dernière étape. Le chemin était affreux et Niel savait
+que le pays devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse chance
+de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut quatre heures pour faire
+ces vingt milles et, au sommet d'une montée d'où l'on descendait dans
+Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la crête d'une colline
+rocheuse, à six cents mètres environ de l'endroit où il se trouvait. Il
+crut d'abord qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis et
+mirent pied à terre.
+
+Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, il vit un petit nuage
+de fumée blanche, puis un second et, un instant après, deux balles
+sifflèrent successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre sous
+le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient sur lui.
+
+Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux au galop et se
+déroba derrière un accident de terrain, avant que l'ennemi pût
+recharger. Après cela il ne vit plus rien.
+
+John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la plus jolie ville de
+l'Afrique australe, avec ses maisons blanches et rouges, ses grands
+bouquets d'arbres, ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes
+plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait encore tout cela,
+et John rendit grâces à Dieu. Il se savait en sûreté désormais; aussi
+permit-il à ses chevaux fatigués de descendre lentement et de traverser
+au pas, la petite plaine qui le séparait encore de la ville. A sa gauche
+étaient la prison et la caserne, autour desquelles se trouvaient
+rassemblés des centaines de chariots et de tentes. Il se dirigea de ce
+côté. Évidemment les habitants avaient abandonné la ville et campaient.
+Lorsqu'il ne fut plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers suivi
+d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, s'avança au-devant de lui.
+
+«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais ne laissait aucun
+doute.
+
+«Un ami, bien content de vous voir», répondit John, avec la satisfaction
+d'un homme à qui l'on vient d'enlever un poids écrasant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+PRÉTORIA
+
+
+Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement à Prétoria,
+même avant la déclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand
+effort moral et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, ont
+ressenti la réaction qui se produit aussi certainement que la nuit
+succède au jour. On est fort pour renoncer à la passion et chanter son
+chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul
+dans les ténèbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il
+s'affaiblit; «on ne voit que la nuit, n'entend que le silence», et
+l'épreuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi sa prison,
+et qu'on s'y est enfermé.
+
+Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce
+qu'elle avait fait n'était pas absolument inéluctable; elle avait agi
+d'après sa propre volonté et assez naturellement elle le regrettait
+quelquefois. L'abnégation est un ange au visage austère, avec lequel il
+faut lutter longtemps, pour qu'il consente à murmurer doucement des
+paroles de consolation. C'est là une de ces choses que le temps nous
+révèle plus tard, quand il lui plaît; le moment n'était pas encore venu
+pour Jess. Extérieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance
+qui lui rongeait le coeur; elle était pâle et silencieuse, il est vrai,
+mais ne l'avait-elle pas toujours été? Seulement elle avait renoncé à la
+musique et au chant.
+
+Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement pour la pauvre fille
+qui, en apparence, vivait comme tout le monde à Prétoria. Le jour vint
+où elle pensa qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage son
+séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. Elle redoutait ce
+retour; elle priait ardemment pour être «délivrée de la tentation». Elle
+ignorait presque complètement ce qui se passait chez elle. Bessie et son
+oncle lui écrivaient, sans lui dire ce qu'elle désirait le plus savoir.
+Les lettres de Bessie étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que
+faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Néanmoins
+sa réticence en disait plus à l'esprit observateur de sa soeur, que ses
+paroles mêmes. Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien
+n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que tout cela signifiait
+pour elle et, de temps à autre, elle se laissait entraîner à une
+explosion de jalousie dont un témoin eût été péniblement affecté.
+
+Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester pour les fêtes,
+qu'elle avait consenti à ne rentrer à Belle-Fontaine que pour le jour de
+l'an. Bien qu'on parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop
+préoccupée de ses propres affaires, pour prêter grande attention à ces
+propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on était
+habitué depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en
+étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le 18 décembre, se répandit
+la nouvelle que la république venait d'être proclamée!
+
+La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de camper et Jess, malgré
+son vif désir de retourner à la ferme, n'en vit plus la possibilité.
+Deux jours après, un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94e
+régiment caché sous ses habits, entra en boitant dans Prétoria. Il avait
+vu le massacre de Bronker's Spruit; le récit qu'il en faisait, glaçait
+le sang dans les veines.
+
+La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclamée; la
+ville fut abandonnée; les habitants reçurent l'ordre d'aller camper sur
+la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades,
+tous se réfugièrent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des
+tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut obligée de
+partager un chariot avec son amie, la mère et la soeur de celle-ci, et
+n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant à dormir au
+milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer.
+
+Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par
+la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans
+laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp,
+jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la
+dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit
+le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait
+suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans
+broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un
+fer rouge.
+
+Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et
+l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre.
+Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants,
+elle se réjouit en vérité du bonheur de sa soeur; elle aimait tant
+Bessie!
+
+Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont
+blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire
+souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie!
+Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et
+qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus
+vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une
+nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle
+s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie,
+lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains.
+Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait
+à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le
+succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le
+mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si
+c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le
+mariage. Elle ne _le_ verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi
+l'avait elle rencontré?
+
+Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se
+leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de
+Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible.
+Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un
+chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris,
+qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième
+suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du
+véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser
+passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi
+les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle
+venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle
+impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol.
+Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui
+semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin.
+Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait
+se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une
+puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour
+laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un
+raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que
+les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la
+limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée
+par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait
+tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que
+d'autres, trancher la question.
+
+La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John
+aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment
+refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui
+l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et
+s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille.
+
+«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en
+sûreté!
+
+--Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi
+avez-vous quitté Bessie et mon oncle?
+
+--Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré.
+Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée.
+
+--Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous
+retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les
+deux maintenant.
+
+--C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand
+malheur, ajouta-t-il gaiement.
+
+--C'en est un très grand au contraire», répliqua Jess, en frappant du
+pied; et tout à coup elle fondit en larmes.
+
+John était trop simple et trop droit, pour attribuer ce chagrin à autre
+chose que l'inquiétude causée par les circonstances et la perspective
+d'une longue captivité dans une ville qui pouvait être prise _vi et
+armis_. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception après son long
+et périlleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit.
+
+«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un
+peu plus amicalement, eu égard à..., à bien des choses. Voyons, ne
+pleurez plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où nous
+retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que
+je suis arrivé ici, je vous en réponds.»
+
+Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage était
+passée.
+
+«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.»
+
+Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait les principaux
+incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton
+tout différent:
+
+«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie pour moi! Seulement je
+ne conçois pas qu'à vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait
+complètement inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien
+triste pour vous et pour Bessie.
+
+--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? dit-il.
+
+--Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le
+vous félicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie
+femme de la contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute
+femme pourrait être fière.»
+
+Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, d'un petit
+air de dignité gracieuse, tout à fait séduisant.
+
+«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.
+
+--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui
+trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et
+de fatigue.»
+
+Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti,
+après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme
+Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame
+elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie
+rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se
+produisait en ce moment.
+
+«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut
+fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le
+blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins
+étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de
+boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne
+sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley
+arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher
+dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une
+tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement
+convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si
+près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous
+voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes.
+Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»
+
+Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme
+Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un
+beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du
+chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi
+par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise.
+
+«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa soeur.
+Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme
+celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il
+ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une
+économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le voeu de la
+nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays
+civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du
+reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense,
+puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin
+d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»
+
+Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux
+religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut
+pas en entendre parler.
+
+«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre
+beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde!
+Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre
+compte.»
+
+Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement
+proposé lui paraissait tout à fait convenable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE 12 FÉVRIER
+
+
+John s'habitua vite à l'existence du camp, moins désagréable en somme
+qu'on aurait pu le croire, car les ennuis en étaient un peu compensés
+par le charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans l'armée
+anglaise, il préféra, voyant que ses services en cette qualité n'étaient
+pas indispensables, s'engager comme volontaire dans la compagnie des
+carabiniers de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, que lui
+octroya le commandant des troupes. Il était actif et ses devoirs
+militaires lui donnaient une occupation très suffisante. Le soir, quand
+il revenait au chariot près duquel il couchait, afin de protéger Jess en
+cas de danger, il la trouvait toujours prête à le bien recevoir et à lui
+donner tout le confort que permettaient les circonstances. Peu à peu,
+ils trouvèrent plus commode de faire leur petit ménage en dehors de
+celui de leurs amis, et de prendre leurs repas sur une petite table
+confectionnée au moyen d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un
+jeune ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune de miel! Tout cela
+n'était pas parfaitement commode et pourtant ne manquait pas d'un
+certain charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien connaître,
+était, pour un homme tel que John Niel, la plus délicieuse compagnie
+qu'il pût imaginer. Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné
+toute la richesse et l'originalité de son intelligence, et encore moins
+à quel point elle pouvait être spirituelle, quand elle le voulait. Il y
+avait en elle une véritable veine humoristique et le plaisir
+qu'éprouvait John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il
+s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. Personne, parmi
+les parents et les amis de Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce
+côté d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de quelque temps. Jess
+devenait belle! Maigre et plus pâle que jamais, à l'arrivée du
+capitaine, elle était, un mois après, positivement rondelette et elle y
+gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée se jouait
+capricieusement sur son visage pâle, et ses beaux yeux devenaient encore
+plus beaux et plus profonds.
+
+«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria Mme Neville, un jour
+qu'elle regardait Jess gravement occupée à faire griller une côtelette;
+«la pauvre petite créature chétive est aujourd'hui réellement belle. Et
+cela, au milieu d'une existence qui me réduit à l'état d'ombre et qui a
+déjà tué à moitié ma pauvre chère fille.
+
+--C'est peut-être l'effet du grand air», répondit John, qui, dans sa
+simplicité, ne songeait pas un instant que le remède merveilleux
+agissant sur Jess, pouvait être le bonheur.
+
+Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout d'abord il y avait eu
+lutte, puis apaisement et enfin une idée lui était venue.
+
+Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de John, pendant qu'elle le
+pouvait? Il avait été jeté sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle
+n'avait aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui,
+parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune personne qui se
+trouvait être la soeur de celle qu'il allait épouser; pas autre chose.
+Pourquoi ne cueillerait-elle pas les roses qui s'offraient à elle? Elle
+oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui peut troubler les sens
+et faire tourner la tête. Elle se donna donc libre carrière et fut,
+pendant quelques semaines, plus près de connaître le vrai bonheur,
+qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse que l'amour
+d'une femme, dans sa force et sa simplicité! Comme il idéalise les
+choses les plus banales de la vie et met de la joie dans les services
+les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle se réjouit de
+s'abaisser devant son idole. Peu de femmes savent aimer comme Jess, et,
+quand elles aiment, elles commettent généralement quelque fatale erreur,
+grâce à laquelle leur trésor d'affection gaspillé devient une cause de
+honte ou de douleur, pour elles-mêmes et pour d'autres.
+
+Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, lorsque John eut, à son
+tour, une idée magnifique. A un quart de mille environ du camp,
+s'élevait une petite maisonnette, appelée par plaisanterie: _le Palais_.
+Elle était abandonnée comme les autres et le maître en était même
+absent. Un jour, en se promenant, John et Jess traversèrent le petit
+pont jeté sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. Par
+une allée bordée des deux côtés de jeunes gommiers, ils arrivèrent au
+cottage couvert en zinc; il n'y avait que deux pièces: une chambre à
+coucher et un salon assez grand, où se trouvaient encore une table et
+quelques chaises; derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie.
+Ils entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.
+
+Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée verdoyante, bornée en
+face et sur la droite par des collines boisées. Ce jardin, planté de
+vignes chargées pour le moment de raisins mûrissants, était entouré
+d'une belle haie de rosiers du Bengale en pleine floraison; près de
+l'habitation était une corbeille de roses doubles, d'une beauté et d'une
+richesse inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux petit
+endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation du camp; ils y
+restèrent longtemps, causant beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft
+et un peu de Bessie.
+
+«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement appuyée, les deux mains
+derrière la tête, et embrassant d'un regard le paisible paysage.
+
+«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si nous établissions notre
+quartier général ici, pendant le jour, bien entendu? Nous pourrions nous
+y installer pour nos repas; nous y serions parfaitement en sûreté, car
+ces braves Boers n'essayeront jamais de prendre la ville d'assaut, j'en
+réponds.»
+
+Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un arrangement
+charmant, de sorte que, dès le lendemain, elle mit le petit cottage en
+aussi bon état que le permettaient les circonstances et se transforma en
+maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi plus que jamais
+rapprochés l'un de l'autre. Le siège traînait en longueur; aucune
+nouvelle n'arrivait du dehors, mais les habitants, persuadés que Colley
+venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu et s'amusaient à
+faire des paris au sujet de l'arrivée des troupes. De temps en temps,
+une sortie avait lieu; généralement sans résultat. John sortait
+naturellement avec les autres et alors Jess endurait des tourments
+d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les cacher! Toutefois rien de
+fâcheux n'arriva et les choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12
+février. Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la Maison-Rouge,
+occupé par les Boers.
+
+Le détachement, formé de troupes régulières et de volontaires, quitta
+Prétoria avant le point du jour. John en faisait partie. Il fut très
+surpris en s'approchant du chariot où couchait Jess, pour chercher un
+objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, assise sur une
+malle, malgré la rosée de la nuit, tenant en main une tasse de café
+brûlant, qu'elle avait préparée pour lui.
+
+«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. Je vous défends
+de vous lever au milieu de la nuit pour me faire du café.
+
+--Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec calme; je ne me suis pas
+couchée.
+
+--C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant son café avec
+satisfaction, tandis qu'assise sur sa malle, elle le regardait.
+
+«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la tête; vous serez
+traversée par la rosée de la nuit. Tenez, vos cheveux sont tout
+mouillés.»
+
+Alors elle parla.
+
+«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John maintenant, je
+voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi: voulez-vous me le
+promettre?
+
+--Que c'est bien d'une femme, de demander une promesse avant de dire de
+quoi il s'agit!
+
+--C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.
+
+--Eh bien! que demandez-vous, Jess?
+
+--Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez que vous pouvez
+facilement en être dispensé, si cela vous convient.»
+
+Il se mit à rire et répondit:
+
+«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?
+
+--Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de moi, si j'ai peur que
+quelque chose ne vous arrive.
+
+--Dame! répliqua John par manière de consolation, toute balle a son
+billet de logement et je n'y peux rien.» Jess insista.
+
+«Pensez à Bessie, dit-elle.
+
+--Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, à quoi bon essayer de
+m'ôter tout mon courage? Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je
+ne tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de Bessie; donc
+calmez-vous et laissez-moi partir.
+
+--Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle tranquillement, et
+je n'aurais pas aimé vous entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu
+me taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui tendit une main
+qu'il serra; puis il partit.
+
+«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en marchant avec la
+troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que
+je vais à la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la
+chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se
+consolerait. Quant à Jess, si elle venait un jour à perdre son fiancé,
+je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément la
+différence entre les deux soeurs: l'une est tout fleur, et l'autre est
+tout racine.»
+
+Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si
+elle pensait à lui, puis sa pensée revint à Jess; quelle charmante
+compagnie que la sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et dans
+le secret de son coeur, il espéra qu'elle resterait près d'eux, quand
+ils seraient mariés. Sans s'en rendre compte et très innocemment, ils en
+étaient arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se deviennent
+réciproquement tout à fait nécessaires dans leur vie quotidienne. Il ne
+savait pas encore quelle place tenait, dans ses pensées habituelles,
+cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point son individualité
+absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de
+le rendre parfaitement heureux en sa société. Quand il lui parlait, ou
+même quand il restait silencieux auprès d'elle, il se sentait envahi par
+une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée
+auprès d'une autre femme.
+
+C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus
+faible à la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus;
+il y avait l'influence de cette entière sympathie, de cet accord
+parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus
+élevée. Quand ils s'unissent à la passion proprement dite, ce qui est
+assez rare, car ils se rencontrent plutôt dans les relations d'individus
+du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque chose de plus
+qu'humain, et l'amour fondé sur cette sympathie, qu'il existe entre une
+mère et son fils, entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré leur
+désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt jamais.
+
+Les réflexions de John furent assez promptement interrompues par la
+nécessité de revenir aux détails pratiques et désagréables de la
+situation.
+
+Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté de lui, et lui-même fut
+atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous
+n'avons pas à entrer ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu
+glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de
+cette malheureuse guerre, pendant laquelle la défense de quelques villes
+fut seule de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue du
+combat fut désastreuse et quelques heures après son départ du camp, John
+revenait, ayant pris en croupe un homme grièvement blessé (car
+l'ambulance était tombée aux mains des Boers). Pendant ce temps, des
+rapports exagérés circulaient parmi la population et, entre autres
+choses, on racontait que le capitaine Niel avait été tué. Un homme
+affirma l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.
+
+Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée pour en faire
+part à Jess.
+
+Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'était rendue à la
+petite maison qu'elle habitait pendant la journée. D'abord elle voulut
+travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait
+apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas
+les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du
+canon répercuté par les collines. Elle ne pouvait échapper au
+pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. La plupart des gens
+doués d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie,
+mais cette fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut que
+d'une ligne que John fût tué.
+
+Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du «Palais» sans
+pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'était fort attachée au
+capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière de l'ouïe qui
+accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le léger bruit de
+la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt
+à l'angle de la maison pour voir qui entrait.
+
+Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes de son amie, lui
+suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes
+gommiers qui bordaient l'allée, afin de ne pas tomber.
+
+«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort?
+
+--Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», dit-on.
+
+Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune arbre; il lui semblait
+qu'elle allait mourir aussi et elle l'espérait. Ses yeux égarés se
+portèrent du visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. Devant
+la grille «du Palais» passait un chemin qui se trouvait être le plus
+court pour revenir du lieu du combat, et par ce chemin, s'avançaient
+quatre Cafres portant quelque chose sur une civière que suivaient quatre
+carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le visage du corps étendu sur
+la civière, mais on voyait les jambes bottées, éperonnées et dont les
+pieds tombaient écartés, de cette manière flasque dont la signification
+n'est que trop claire.
+
+«Regardez, dit Jess, en étendant la main.
+
+--Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! s'écria Mme Neville; on
+l'apporte ici pour l'ensevelir.»
+
+Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et l'arbre cédant sous son
+poids, elle s'inclina avec lui; puis il se brisa et, avec un petit cri,
+elle tomba sans connaissance, au moment où le cadavre passait devant
+elle.
+
+Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait courir le bruit de
+sa mort, et craignant qu'il ne parvînt aux oreilles de Jess, arriva au
+galop, mit pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit et
+s'avança en boitant dans l'allée.
+
+«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa vue; nous vous
+croyions mort!
+
+--Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», répondit-il
+sévèrement, les yeux fixés sur le visage mortellement pâle de Jess;
+«vous auriez pu attendre d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné
+un coup!»
+
+John se baissa, passa ses bras sous le corps de la jeune fille, la
+souleva, non sans peine, la porta, toujours boitant, dans la maison, où
+il la déposa sur un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son
+mieux pour la ranimer; mais son évanouissement était si profond, que
+leurs efforts restèrent infructueux; alors Mme Neville, effrayée, courut
+au camp chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de lui
+frictionner les mains et de lui asperger le visage d'eau froide.
+
+La bonne dame n'était partie que depuis trois ou quatre minutes, lorsque
+tout à coup Jess ouvrit les yeux et crut, en apercevant John, qu'elle
+allait s'évanouir de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes blêmes et
+elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui la secoua des pieds à la
+tête.
+
+«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du ciel! Vous me faites
+peur!
+
+--Je croyais que vous étiez..., je croyais que vous....» Elle ne put
+achever, éclata en sanglots et tomba sur la poitrine de John, qui sentit
+sur son visage, la caresse de ses boucles brunes.
+
+Comment ne pas être ému? John n'était qu'un homme, et la vue de cette
+femme étrange, à laquelle il s'attachait davantage chaque jour, plongée
+dans une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas douter, lui
+remuer le coeur profondément. Une corde vibra en lui, dont il ne se
+rendit pas compte tout d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même
+temps. Que signifiait-elle?
+
+«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; cela me fait trop
+de mal.»
+
+Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée d'une main sur la
+table. Elle le regardait. Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un
+lis couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait une flamme que
+jamais John n'avait vue dans des yeux de femme. Elle ne dit rien, mais
+sa physionomie était plus éloquente que toutes les paroles du monde, car
+les traits peuvent parfois traduire une pensée dans un langage à eux,
+plus subtil que tous ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la
+poitrine soulevée par l'émotion, comme les flots par la tempête,
+incarnation vivante de l'amour le plus profond qu'une femme pût
+ressentir. Soudain quelque chose sembla passer devant ses yeux et
+l'aveugler; une puissance supérieure s'empara d'elle, absorbant tous ses
+doutes et toutes ses craintes; elle céda à une force qui, tout en
+faisant partie d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, son
+amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa force. Elle savait, elle
+avait toujours su qu'elle pourrait dompter Niel, si elle le voulait.
+Comment le savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et,
+maintenant, cédant à une impulsion irrésistible, _elle voulut_.
+
+Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur John. Il balbutia:
+
+«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»
+
+Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme qu'une puissance
+invincible le dominait. Tout disparut devant l'intensité surhumaine de
+ce regard qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, tout fut
+oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme et il comprit qu'il aimait
+cette femme, comme jamais il n'avait aimé créature vivante. Si fort
+qu'il fût, il trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix
+étranglée, il murmura:
+
+«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»
+
+Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. Elle levait son
+visage vers lui, quand, tout à coup, elle s'arrêta et, posant une main
+sur la poitrine de John:
+
+«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser Bessie.»
+
+Accablé de honte et de douleur, le capitaine se détourna et sortit en
+trébuchant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ET APRÈS?
+
+
+Devant la porte du _Palais_ et près d'une corbeille de fleurs quelque
+peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois,
+dépourvue de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil de la
+petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir comme Jess. C'était
+l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes émotions
+qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt aperçut
+Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie à la main.
+
+«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un
+verre de cette eau-de-vie, je vais rouler à bas de mon siège, c'est
+certain.»
+
+«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.
+
+--Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»
+
+Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle
+ne revînt pas du tout.»
+
+«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» s'écria Mme Neville, en
+s'éventant avec son chapeau. «Si vous saviez dans quel état on est au
+camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les
+ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, quand je leur ai dit que
+vous n'étiez pas mort. Mais, bonté du ciel! votre botte est pleine de
+sang! vous êtes blessé après tout.
+
+--Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu d'eau-de-vie?» dit John,
+d'une voix faible.
+
+Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit à
+moitié le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moitié d'eau-de-vie.
+John but et se sentit mieux.
+
+«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! reprit Mme Neville.
+Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit
+qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette
+jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune
+fille ne tombe pas comme ça pour le premier venu. Pardonnez à une
+vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille étrange que
+Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y
+prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort
+embarrassante, vu que vous allez épouser sa soeur. Jess n'est pas
+capable d'avoir une petite «flirtation» pour passer le temps, vous
+pouvez m'en croire.» Elle secoua la tête d'un air solennel, comme si
+elle soupçonnait le capitaine de jouer avec le jeune coeur de sa future
+belle-soeur et, sans attendre un mot de réponse, rentra dans la maison.
+
+Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; que pouvait-il faire
+de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut
+honte de lui-même, ce fut John Niel en ce moment.
+
+Profondément honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait
+agi contrairement à l'honneur.
+
+Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait et d'autant plus
+coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! Il s'était senti comme submergé
+par une vague immense, pendant qu'elle était debout devant lui, les yeux
+fixés sur les siens, réduisant à néant son affection pour Bessie, à qui
+l'unissaient les liens sacrés de l'honneur.
+
+Quelle chose étrange et merveilleuse que cette passion sortie tout armée
+de son âme, pour en chasser tout ce qui n'était pas elle! Et
+malheureusement il le sentait; c'était une passion aussi durable que
+puissante.
+
+Il se maudissait avec honte et colère, tout en essayant de reprendre son
+équilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serré que possible
+autour de sa blessure.
+
+Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps,
+afin de se bien assurer de sa préférence pour l'une des deux soeurs?
+Pourquoi Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la
+tentation, auprès de sa soeur si jolie? Il était sûr maintenant que Jess
+l'avait aimé tout de suite.
+
+Quelle situation désolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il
+n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était
+plus consolant ni pour lui, ni pour Jess!
+
+Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, de sa blessure
+glissa et le sang se mit à couler en telle abondance, qu'il fut bien
+forcé de rentrer en boitant, pour demander du secours.
+
+Jess, en apparence remise de son agitation, parlait à Mme Neville, qui
+s'efforçait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle
+aperçut le visage livide de John et la traînée de sang qu'il laissait
+derrière lui, elle s'écria en saisissant son chapeau:
+
+«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours
+chercher le docteur.»
+
+Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme
+Neville, mais, longtemps avant l'arrivée du médecin, il avait, à son
+tour, et à la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait en vain
+d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement connaissance. Le médecin,
+après avoir examiné la plaie, déclara que la balle avait frôlé
+l'enveloppe d'une des artères de la cuisse, sans la couper, mais que,
+depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il était maintenant nécessaire de
+la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opération réussit.
+L'opérateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait été perdu.
+
+Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter
+John à l'hôpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess
+devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un
+soldat pour la seconder.
+
+Aux objections de Mme Neville, il répondit que, pendant le transport, le
+bandage de soie pourrait glisser et le blessé avoir une hémorragie
+mortelle.
+
+Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt à faire les
+préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle
+acceptait avec joie une situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.
+
+Une heure après, au moment où John se remettait des effets pénibles du
+chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle
+était, non seulement d'une nature grossière, mais ignorante et sans soin
+et qu'elle ne pourrait guère remplir que la partie la plus infime de la
+tâche. Quand John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée
+vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, il poussa un
+gémissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta
+assise là toute la nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint
+éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours
+et, comme la nuit était très chaude, elle n'avait laissé qu'un drap sur
+lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui
+jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le drap se teindre de
+sang.
+
+L'artère s'était rouverte!...
+
+Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, elle éveilla aussitôt
+son malade, qui aurait sans doute passé paisiblement de son sommeil
+actuel à un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour
+arrêter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le
+serra au moyen d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur
+l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient qu'à demi et
+Jess commençait à croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle
+torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler
+avec le sang!
+
+«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez
+bénie, ma chérie. Tout commence à tourner autour de moi.»
+
+Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin!
+
+Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser l'artère, et il
+s'évanouit; mais, par une coïncidence étrange, le sang coula beaucoup
+moins fort.
+
+Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas
+rapide du docteur sur le gravier.
+
+«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.
+
+--J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une balle au poumon et
+cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi
+que je revinsse. Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. Par
+Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le chloroforme!»
+
+Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit
+les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois
+jours il fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte une
+troisième fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement
+mort, avant qu'on eût le temps de le secourir. Parfois le délire causé
+par la faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures dangereuses,
+car il était alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et
+chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu,
+elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un
+moyen de le calmer: c'était de lui abandonner sa petite main fraîche et
+blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet
+désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des heures elle restait ainsi,
+quoique son bras fût tout endolori et que son dos semblât devoir se
+briser, et enfin elle était récompensée par le calme qui revenait aux
+yeux du malade, calme bientôt suivi d'un sommeil paisible.
+
+En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la plus heureuse de sa
+vie. Il était là, celui qu'elle aimait avec l'intensité de sa nature
+profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et
+qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mère. Dans son
+délire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lèvres et presque
+toujours ce nom était accompagné d'une expression de tendresse.
+
+Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que
+leurs deux vies se confondaient dans une identité divine, qu'elle ne
+pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi,
+et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette union ne
+pourrait jamais être brisée; et elle était heureuse, quoiqu'elle sût que
+la guérison de John, c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que
+Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son empire sur
+elle-même, eût cédé à sa passion, elle n'entendait pas y donner suite.
+Elle avait, hélas! fait assez de mal à Bessie, en lui prenant le coeur
+de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais elle n'irait
+pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait près de sa soeur.
+
+Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, elle passait ainsi les
+longues heures de la nuit et elle était heureuse. Là était sa joie!
+Bientôt il lui serait enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais
+aussi longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!
+
+Il y avait pour son coeur de femme, une douceur infinie à le voir
+s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce désir de
+veiller sur le sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et des
+plus étranges manifestations de la passion! Un poète, qui connaissait
+bien le coeur humain, a pu dire en toute vérité, qu'il n'est pas de joie
+semblable à la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime.
+
+Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put
+interroger le pâle et expressif visage penché sur lui. Évidemment il
+essayait de se rappeler quelque chose.
+
+«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.
+
+--Oui, John.
+
+--Et vous m'avez soigné?
+
+--Oui, John.
+
+--Est-ce que je vais guérir?
+
+--Mais certainement.»
+
+De nouveau il ferma les yeux:
+
+«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?
+
+--Rien de nouveau; tout est dans le même état.
+
+--Pas de nouvelles de Bessie?
+
+--Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»
+
+Il se tut. Peu après, Jess reprit:
+
+«John, je désire vous dire quelque chose. Quand on a le délire, ou qu'on
+va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et
+qu'il vaut mieux oublier.
+
+--Oui, répondit-il, je comprends.
+
+--Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous oublierons tout ce que
+vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment
+où vous êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.
+
+--Parfaitement, je renie tout.
+
+--_Nous renions_ tout», dit-elle, avec un petit signe de tête solennel;
+puis elle soupira, et ainsi fut ratifié cet audacieux pacte d'oubli!
+
+Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait
+existé auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long
+et tendre dévouement de l'autre, quelque chose qui pût l'amoindrir!
+Hélas, non! Leur sympathie n'en était que plus complète et leur entente
+plus parfaite.
+
+C'était un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le
+monde peut jouer plus ou moins la comédie, se peindre le visage,
+affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait
+trop, on ne peut se tromper soi-même. Il y a certainement en nous une
+étincelle de l'éternelle vérité, car on ne peut mentir à son propre
+coeur.
+
+Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectèrent
+d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre
+devant sa force magnétique, comme le roseau devant la tempête.
+
+Il fallait attribuer cela au délire.
+
+Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient d'un amour qui
+puisait sa force dans son désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage
+de John, des projets européens de Jess, comme si tout cela n'était pas,
+pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils
+s'étaient égarés un court instant, désormais, disons-le à leur honneur,
+ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand
+les pierres les blessaient.
+
+Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et ils le savaient; car
+entre eux s'élevait le souvenir du passé irrévocable, qui les avait unis
+par des liens indissolubles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA
+
+
+Une fois commencée, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution
+vigoureuse répara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un
+mois après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.
+
+Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du
+_Palais_. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait
+emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement.
+Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par
+Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, _les Nouvelles
+du Camp_, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est
+pas facile de composer un journal dans une ville assiégée.
+
+Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages
+de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les
+regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient
+les collines boisées.
+
+C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du
+bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des
+ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris
+des gommiers.
+
+Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à
+aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux
+s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge
+qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers
+semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait
+au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent
+pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix,
+l'épanouissement d'une nature merveilleuse.
+
+En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait
+voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de
+mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien
+d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de
+rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient,
+lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais
+qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le
+soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à
+murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les
+femmes à rêver les mêmes rêves!
+
+Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle,
+ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que
+poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre?
+Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle
+avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant
+elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un
+sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la
+vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en
+avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour _lui_ et le jour
+viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une
+auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et
+qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas
+un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle
+n'a pas en vain ouvert son coeur pur à l'espoir d'un bonheur dont,
+pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle?
+
+John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son
+visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son
+impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance
+flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands
+yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa
+physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé,
+semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans
+quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à
+Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent
+jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme
+l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie
+de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet
+instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et
+John en fut presque effrayé.
+
+«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»
+
+Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût
+dit qu'on lui mettait un masque.
+
+«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.
+
+--Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.»
+
+Elle eut un petit rire.
+
+«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais à quoi je pensais! Peu
+importe! Tout cela s'en est allé où s'en vont les rêves. En
+compensation, je vais vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il
+est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent être à
+moitié fous.
+
+--Il y a deux mois que le siège dure; la colonne de secours ne peut
+tarder à se montrer», répondit John. Car ces bonnes gens de Prétoria
+nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir
+de voir briller au soleil, une longue file de baïonnettes anglaises, qui
+disperseraient les Boers comme un vent d'orage.
+
+Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus croire aux armées de
+secours qui n'arrivaient jamais.
+
+«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons
+réduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant
+je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut?
+
+--Oui, merci.
+
+--Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.
+
+--Mais, répondit John en riant, je suis fort comme un cheval.
+
+--C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.»
+
+Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas,
+qu'elle aperçut tout à coup une silhouette bien connue, montée sur un
+poney non moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. Le
+personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.
+
+Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans à Prétoria! Qu'est-ce
+que cela signifiait?
+
+«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le voyant s'avancer à l'amble,
+vers la route de Heidelberg.
+
+Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout
+mystifié.
+
+«Par ici, Om Coetzee, par ici.
+
+--Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire demi-tour à son
+poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici!
+
+--Et vous donc, Om Coetzee?
+
+--Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute bien; mais je suis un
+messager de paix, comme la colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le
+fait est», continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si
+quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le gouvernement, pour faire
+accepter un échange de prisonniers.
+
+--Mais quel gouvernement?
+
+--Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur
+bénisse et fasse prospérer! Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher
+Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui
+permet de frapper son ennemi au bon endroit.
+
+--Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om
+Coetzee, répliqua Jess, d'un ton acerbe.
+
+--Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la moelle des os. Je hais
+le gouvernement anglais. Qu'il soit damné! Reprenons notre terre; ayons
+notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille de Laing, où
+était le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tué quatre de
+ma main; le dernier roula la tête la première comme un chevreuil; j'en
+pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais
+Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait
+fusiller. Ah! c'est un démon que ce Frank Muller!
+
+«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la
+tête du général anglais d'être encore plus absurde ce jour-là que les
+autres, et de vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille de ses
+pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis où était le
+bon droit et je criai: Damné soit le gouvernement anglais! Que fait-il
+ici? Et je le répétai après la bataille d'Ingogo.
+
+--Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre
+ton, et vous en changerez peut-être encore. Dites-moi comment vont mon
+oncle et ma soeur? Sont-ils toujours à la ferme?
+
+--Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois allé les voir, je
+pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont à la ferme. C'est un joli
+domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand nous vous
+aurons chassés tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je
+continue ma route, sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra savoir
+ce qui m'a retardé.
+
+--Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi?
+Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai
+mon oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos boeufs
+moururent d'épidémie.
+
+--Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons
+renvoyé tout les damnés Anglais.»
+
+Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et
+répéta:
+
+«Voulez-vous me rendre un service?
+
+--Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les
+prisonniers, au Kraal de Rooihuis.
+
+--Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une
+escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»
+
+Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.
+
+«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle
+idée! Allons, allons, il faut que je parte.
+
+--Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee.
+Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai à mon oncle, au
+sujet des cinq cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout
+rendre.
+
+--Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis
+toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles à
+cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je
+verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank Muller. Où vous trouverai-je?
+dans cette maison blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra
+avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous
+l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous
+n'en parlez pas à votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que
+c'est que d'avoir un bon coeur et d'aimer à aider ses amis! Bonjour,
+bonjour, Missie!» Et le vieux Boer s'éloigna, son large visage rayonnant
+d'une bienveillance inimaginable!
+
+Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, Jess reprit sa route
+vers le camp.
+
+Lorsqu'elle revint au _Palais_, elle dit à John ce qui s'était passé,
+ajoutant qu'il serait bon de tout préparer, dans le cas où la réponse
+serait favorable; en conséquence, le chariot fut rangé près de
+l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti reçut l'ordre de
+tenir les chevaux à proximité; tous étaient en bon état, quoiqu'un peu
+maigres, à cause du manque de très bonne nourriture.
+
+Une heure environ après avoir quitté Jess, Hans Coetzee arriva en vue
+d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait,
+émergea un cavalier monté sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand
+et bel homme au visage dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa
+main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses
+éperons et le bel animal se précipita au galop, dans la direction de
+Hans Coetzee.
+
+«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank Muller! «Qu'est-ce qu'il
+peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il
+s'approche de moi.»
+
+Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près du poney et l'arrêt
+était si soudain, que le Boer voyait, à sa grande terreur, les sabots du
+grand cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa tête.
+
+«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant volte-face; faites
+attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'être écrasé
+comme un hanneton.»
+
+Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; il avait fait exprès
+d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lâcheté.
+
+«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous fait des Anglais?
+demanda-t-il; vous devriez être ici depuis une demi-heure.
+
+--Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été retenu; bien sûr vous
+n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc!
+Elle empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. «Je ne peux
+pas en perdre le goût dans la bouche.
+
+--Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement Muller; Anglais
+avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous
+démasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous
+ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à l'hôtellerie de Wakkerstroom,
+quand vous me vîtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie
+pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au pays»?
+
+Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage fleuri devint blême.
+
+«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.
+
+--Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement _en ami_.
+J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par....» Il murmura un
+nom qui fit pâlir encore davantage le pauvre Hans.
+
+«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa
+terreur, «eh bien! quelles conditions?
+
+«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, trop heureux de changer de
+sujet; «j'ai trouvé les Anglais souples comme des gants. Ils échangeront
+leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. Les hommes seront ici
+demain, à dix heures. J'ai raconté au commandant les affaires de Laing
+et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'étais un
+menteur, comme lui. On commence à avoir faim là-bas; j'ai vu un
+Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient déjà.
+
+--Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. Nous voici arrivés à
+la maison, le général y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui
+faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai
+qu'il soit mort?
+
+--Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré la nièce d'Om Croft,
+la brune. Elle est enfermée là-bas avec le capitaine, et elle m'a prié
+d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux.
+Naturellement je lui ai répondu que c'était absurde et qu'il leur
+fallait subir la famine comme les autres.»
+
+Muller, qui avait écouté cette dernière partie du récit avec un intérêt
+profond, arrêta subitement son cheval en s'écriant:
+
+«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes un plus grand imbécile
+que je ne croyais. Qui vous a autorisé à décider s'ils auraient ou
+n'auraient pas un laissez-passer?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LE GRAND HOMME
+
+
+Complètement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance
+et se répéta au dedans de lui-même, pour la centième fois, que Frank
+était en vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils arrivaient à
+la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee était
+introduit en présence de l'un des chefs de l'insurrection.
+
+C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, voûté, laid, au
+nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois était
+intelligent et la physionomie générale laissait deviner une finesse et
+des capacités au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois
+blanc, le grand homme écrivait quelque chose, avec une peine évidente,
+sur un papier sale, tout en fumant une très grande pipe.
+
+«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux compagnons entrèrent,
+et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils
+s'assirent donc, sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs pipes
+de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer.
+
+«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? demanda le général,
+un instant après; «je l'ai écrit de quatre manières différentes et
+chacune me paraît pire que les autres.»
+
+Frank Muller fournit le renseignement demandé. En lui-même Hans se dit
+qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion.
+
+«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant sa page
+d'écriture d'un air de satisfaction presque enfantin. «Maudit soit celui
+qui inventa l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi ne
+ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les
+traités avec les Cafres. Neveu, je crois, après tout, que vous vous êtes
+trompé pour le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand un homme
+écrit une lettre comme celle-ci, à la reine d'Angleterre, il n'a pas à
+se préoccuper beaucoup de son orthographe!» Le général se renversa sur
+sa chaise, en riant doucement.
+
+«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des
+prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?»
+
+Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, lorsque le
+général l'arrêta tout court.
+
+«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour
+quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot.
+On m'a parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se
+fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois
+pas. Seulement écoutez-moi; si c'était vrai et si je m'en assurais, par
+Dieu! je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, fusiller
+ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais.» A ces
+mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de
+poing dont le retentissement produisit un effet des plus désagréables
+sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de férocité brilla
+dans les petits yeux du général, de manière à décontenancer un homme
+timide, fût-il parfaitement innocent.
+
+«Je jure..., commença Hans.
+
+--Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de l'Église! En outre, c'est
+inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est
+produit dernièrement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne
+rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour.
+N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.»
+
+L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui
+qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à
+la fois, sont des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais
+allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au fond de son coeur),
+comment prouverait-il qu'il avait nourri cette espérance? Pendant qu'il
+se dirigeait vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié
+malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en broussaille.
+
+«Un cauteleux, un lâche, un homme sans coeur pour le bien comme pour le
+mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. Bah!
+laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir
+suffisamment effrayé; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite
+que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce
+sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous avez prise à la
+bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour
+nous, Frank. Combien étiez-vous en partant pour escalader la montagne?
+
+--Quatre-vingts hommes.
+
+--Et combien en arrivant?
+
+--Cent soixante-dix à peu près.
+
+--Et combien de victimes?
+
+--Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.
+
+--Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été fou ce général
+anglais. Qui l'a tué?
+
+--Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir blanc à la main;
+Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres
+coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. Oh! ç'a été
+merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voilà
+ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.»
+
+Le général eut un mauvais sourire et répliqua: «Voilà ce que c'est que
+d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui
+n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour
+nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela
+finira-t-il? Vous êtes intelligent; dites-moi comment cela finira.»
+
+Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de
+répondre.
+
+«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre la réplique, il
+continua: «Nous reprendrons le pays; voilà comment cela finira; voilà ce
+que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé
+de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de
+céder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez président de la
+république.»
+
+Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.
+
+«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le
+gouvernement anglais va céder. Les astres continuent à nous être
+favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais
+vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing
+lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique.
+Bürgers n'était pas si absurde après tout, quand il parlait d'une grande
+république hollandaise. Je suis allé deux fois en Angleterre et
+maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa
+boutique, il s'y enfonce et ne peut penser à autre chose. Quelquefois il
+s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, parce qu'il comprend la
+boutique. Ils parlent beaucoup là-bas les Anglais, mais au fond c'est
+toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de
+patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la
+boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle périra.
+_Amen!_ Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal
+d'abord, puis le reste. Shepstone était un habile homme; il voulait
+faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour
+commis; mais nous avons changé tout cela. Cependant nous devons de la
+reconnaissance à Shepstone. Les Anglais ont payé nos dettes, battu les
+Zulus qui nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre et
+maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le
+premier président.
+
+--Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et moi, je serai le
+second.»
+
+Le grand homme le regarda.
+
+«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays.
+Vous serez peut-être bien président; une bonne tête suffit pour mener
+beaucoup d'imbéciles.
+
+--Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique
+Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je détruirai les Zulus, excepté
+un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon plan, mon
+oncle; il est bon.
+
+--Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous
+l'exécuterez peut-être, neveu. Un homme qui possède une cervelle et
+l'argent, peut tout faire, _s'il vit_. Mais il y a un Dieu. Je crois,
+Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de
+l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! _Si nous vivez_, Frank Muller,
+vous ferez ces choses, mais peut-être Dieu vous frappera-t-il
+auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous
+voudrez!»
+
+Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement maintenant. Muller
+sentit que ce n'était pas là le verbiage que les gens en autorité, chez
+les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller
+ressentit un frisson, malgré son prétendu scepticisme. Sa superstition
+endormie se réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce
+brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glacé. Si
+c'était la mort et que l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il
+changea de visage et le général le remarqua.
+
+«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de
+grands services à l'État et vous en serez récompensé, cousin, si je suis
+président....» Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa point
+à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, je deviens président, je ne
+vous oublierai pas.
+
+«Maintenant il faut que je remonte à cheval et que je sois au Défilé
+dans soixante heures, pour y attendre la réponse du général Wood. Vous
+veillerez à l'échange des prisonniers.»
+
+Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.
+
+«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout à coup un ton
+respectueux, j'ai une faveur à vous demander.
+
+--Qu'est-ce, neveu?
+
+--Je voudrais un laissez-passer pour deux amis à moi, des Anglais qui
+désirent quitter Prétoria et retourner près de leurs parents, dans le
+district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee.
+
+--Je n'aime pas à donner des laissez-passer, répondit le général, avec
+irritation; vous savez ce qui en résulte et je m'étonne que vous m'en
+demandiez.
+
+--C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance.
+Prétoria ne sera pas assiégée bien longtemps maintenant et j'ai des
+obligations envers ces personnes.
+
+--Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes responsable des résultats.
+Écrivez le laissez-passer; je le signerai.»
+
+Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. Les termes en
+étaient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs.
+
+«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, dit le général, en
+lisant.
+
+--Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment Muller.
+
+--Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le général; et il apposa
+une grossière signature au bas du papier.
+
+«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux
+hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du
+district de Wakkerstroom.
+
+--Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu
+que vos amis ne nuisent pas à la cause.» Et il sortit sans ajouter un
+mot.
+
+Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer
+et s'entretint avec lui-même, car il était bien trop prudent pour
+s'entretenir avec d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre mes
+mains», se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. «Je ne
+perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu
+celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer
+le vieux aussi; je le regrette, mais c'est inévitable. En outre s'il
+arrive quelque chose à Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un
+beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui,
+j'épouserai Bessie. Elle mériterait que je n'en fisse rien; mais, après
+tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus maître de sa
+femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une
+puissance, même parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir
+d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La
+captivité! Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; d'ailleurs elles
+aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les
+baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour
+ce que j'aurai osé pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix
+ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse;
+secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutôt _une femme_,
+si on la désire au-dessus de toutes les autres; troisièmement le
+pouvoir. Eh bien! tu as déjà la richesse, car tu es l'homme le plus
+riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et
+qui vaut plus, à tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras
+le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera
+président; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientôt son
+siège comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du général); il
+descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue
+sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un
+ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite
+j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra
+la peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines
+dilatées.
+
+«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John
+Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie;
+dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai
+supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour viendra où je n'aurai
+qu'à étendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre,
+alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!»
+
+Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce qu'enfin sa raison se
+perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succédaient devant ses
+yeux. Il se voyait président et adressant la parole à l'Assemblée
+nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait général en chef
+d'une grande armée, battant les forces de l'Angleterre et les
+contraignant, par le carnage, à fuir devant lui; il choisissait même le
+champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se
+voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique méridionale et régnant
+sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui
+brillait à ses pieds. C'était une couronne!
+
+Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction survint.
+L'imagination qui l'avait entraîné, comme le papillon brillant entraîne
+l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber à terre.
+Alors il se rappela les paroles du général: _Dieu limite l'action de
+l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!_
+
+Le papillon s'était posé sur un cercueil!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER
+
+
+Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec
+Hans Coetzee, Jess était, selon son habitude, au _Palais_ et John
+achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur
+possession. Cela ne servirait probablement à rien, car ils
+n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il
+gaiement, c'était une distraction comme une autre.
+
+«Jess, venez ici.
+
+--Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise sur le seuil de la
+porte et, sous prétexte de raccommoder quelque chose, contemplait son
+paysage de prédilection.
+
+«Parce que j'ai à vous parler.»
+
+Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.
+
+«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il?
+
+--J'ai fini d'emballer, voilà tout.
+
+--Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire
+cela?
+
+--Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»
+
+Il se mit à rire et elle fit de même.
+
+Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. Certaine
+affection réciproque, même sans être exprimée, a de ces façons de mettre
+du bonheur partout et de trouver toujours à rire.
+
+A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme à l'ordinaire, avec
+son chapeau.
+
+«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, très agitée. Les
+prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire
+qu'il avait un laissez-passer signé par le général pour des Anglais, et
+qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui cela peut-il être?
+
+--C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu
+Hans Coetzee hier et je l'ai prié d'essayer de nous procurer un
+laissez-passer; il a sans doute réussi.
+
+--Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de
+m'asseoir et d'écrire une lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la
+mettrez à la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans
+et il est un peu en enfance, mais c'est égal, il sera content d'avoir de
+mes nouvelles.
+
+--John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir Mouti d'atteler les
+chevaux; il nous faudra partir tout à l'heure.
+
+--Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît que nous allons partir»;
+et il ajouta: «Êtes-vous contente de partir?
+
+--Non! dit-elle, avec une explosion de colère et frappant du pied; puis
+elle rentra dans la maison.
+
+«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon caractéristique de
+cette race intelligente, mais paresseuse, «attelez les chevaux: nous
+retournons à Belle-Fontaine.
+
+--Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à
+l'oeuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de
+quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des
+beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute
+que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la
+race blanche, est capable de tout.
+
+John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait
+est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en
+était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait
+dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était
+confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait
+plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses;
+la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les
+gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne
+retrouvons que dans la vieillesse.
+
+Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et
+John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec
+qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il
+épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres
+du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas;
+mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le
+secret de son coeur.
+
+Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler.
+
+«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise
+plaisanterie.»
+
+A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés
+jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui
+s'avançaient à cheval vers le _Palais_, escortés par quatre carabiniers.
+A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à
+la porte de l'écurie.
+
+«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.
+
+--C'est moi.
+
+--Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié.
+
+John l'ouvrit et lut:
+
+«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous désirez,
+paraît-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de
+Wakkerstroom. La seule condition attachée au laissez-passer, qui est
+signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous
+n'emportiez aucune dépêche de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre
+parole d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»
+
+Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, n'avait pas de
+signature.
+
+«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.
+
+--Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu brièvement; voulez-vous
+donner votre parole?
+
+--Oui.
+
+--Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture était la même que
+celle de la lettre, mais il y avait la signature du général boer.
+
+John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit.
+
+«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la
+signature est bien celle du général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.
+
+--Quand devrons-nous partir? demanda John.
+
+--Tout de suite, ou pas du tout.
+
+--Il faut que je passe par le quartier général afin d'expliquer mon
+départ; on croirait que je me suis sauvé.»
+
+Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille consulter son
+compagnon, et tous deux déclarèrent qu'ils allaient se rendre aussi au
+quartier général, pour y attendre le chariot.
+
+On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prêt et John, après
+avoir examiné avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess.
+Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant,
+et où elle avait été si heureuse. Sa main était posée sur son front,
+comme pour protéger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait
+pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle
+pleurait de cette manière calme et si émouvante, qu'ont certaines
+femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John
+sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un dérivatif
+dans la brusquerie.
+
+«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous faire attendre les
+chevaux toute la journée?»
+
+Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut,
+achevant de cacheter sa lettre.
+
+«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas fait attendre. Adieu,
+ma chère; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez,
+d'écrire au _Times_. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne
+pleurerais guère si j'étais à votre place.»
+
+Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de
+Mme Neville, pour fondre en larmes.
+
+Une minute après, ils étaient dans le chariot et Mouti grimpait derrière
+eux.
+
+«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en posant une main sur
+l'épaule de Jess; «il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
+
+--C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.
+
+Au quartier général, le capitaine expliqua les motifs de son départ.
+Tout d'abord l'officier qui remplaçait momentanément le commandant
+blessé, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait
+donné sa parole de ne pas emporter de dépêches; mais, en réfléchissant,
+il reconnut que ce départ pouvait faire plus de bien que de mal, en
+permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait _dans ce
+trou_. On échangea une poignée de main et John sortit pour se trouver en
+face d'une grande foule.
+
+Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le monde voulait s'en
+assurer; semblable événement ne s'était pas produit depuis deux mois et
+plus et causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.
+
+«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, comme Jess, été surprise
+par le siége pendant une visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer
+une ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien,
+à part les rhumatismes que j'ai gagnés en couchant par terre, et qu'il
+embrasse les jumeaux de ma part.
+
+--Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers que nous leur donnerons
+une bonne volée quand Colley nous aura secourus», dit à son tour un
+jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de
+Prétoria. Il ne se doutait guère que le pauvre Colley dormait
+paisiblement à six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crâne.
+
+«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il faut nous mettre en
+route.» Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup
+de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en
+dehors des traits.
+
+Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent la foule et nos
+voyageurs commencèrent leur voyage au milieu d'une bordée d'adieux.
+
+Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John
+allait bon train et les deux Boers suivaient à cheval. Au bout de ce
+temps, et à une courte distance de la maison rouge où Frank Muller avait
+obtenu, la veille, le laissez-passer du général, l'un des Boers se
+rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dételer à la maison, où
+on leur servirait un repas. Comme il était près d'une heure, cette
+communication ne leur fut nullement désagréable; donc, à cinquante
+mètres de l'habitation, John arrêta les chevaux, les fit dételer et,
+après les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux
+Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe aux voyageurs d'entrer
+dans une petite pièce où ils trouvèrent une femme hottentote, en train
+de placer le repas sur la table.
+
+«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait quand nous en aurons un
+autre.»
+
+Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; l'un d'eux fit à
+l'autre une observation ironique, accompagnée d'un regard insultant et
+tous deux se mirent à rire.
+
+John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait
+qu'une médiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait
+une expression particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une
+dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur la lèvre inférieure.
+L'autre était un petit homme à la physionomie sardonique, orné d'une
+profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui
+tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses
+favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte,
+qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus à un
+grand singe barbu qu'à un homme. Il avait le type boer le plus sauvage
+de la frontière la plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais.
+Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre «l'Unicorne», à cause de sa
+dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à
+Natal, qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées sur des
+Cafres.
+
+L'Unicorne était un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le
+capitaine, en lui saisissant le bras, au moment où il allait découper la
+viande.
+
+«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.
+
+Le Boer secoua tristement la tête.
+
+«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait été
+livrée comme le grand roi Agag fut livré aux Israélites. Vous vous
+asseyez pour votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»
+
+Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier du nez, un
+long _benedicite_ en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en
+anglais, ce qui prit un temps considérable. «La Bête fauve» termina par
+un _amen_, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la
+liberté de commencer leur désagréable dîner; mais ne pouvant s'attendre
+à rien de très agréable, ils se résignèrent et firent contre fortune bon
+coeur; en somme il eût été plus fâcheux encore de ne pas dîner du tout.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+EN ROUTE
+
+
+Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever de table, quand la
+porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le même, caressant sa
+barbe d'or et conservant son expression sinistre.
+
+Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire détendit sa
+bouche finement dessinée, mais cruelle.
+
+Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un se curait les dents
+avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux
+pouces de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une expression de
+colère.
+
+«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que vous ne deviez pas
+manger avec les _prisonniers_ (ce mot frappa désagréablement l'oreille
+de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le
+respect possible et je vous trouve vautrés sur la table et fumant en
+leur présence. Sortez!»
+
+L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec un soupir, déposa sa
+fourchette et partit sans réflexion, car il reconnaissait que Meinheer
+Muller n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, mais son
+compagnon se montra plus récalcitrant.
+
+«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, ne suis-je pas assez
+bon pour m'asseoir à table avec deux maudits Anglais, un soldat et une
+femme? Si j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait
+mon tabac.»
+
+Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur insubordonné et,
+d'une poussée de sa puissante épaule, l'envoya rouler à travers la porte
+ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus
+beau trait--son nez.
+
+«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manière de
+traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous
+souhaiter le bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune fille
+une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer.
+
+Il ajouta poliment:
+
+«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas
+obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a même fallu faire
+valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de
+vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»
+
+Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui était resté debout, lui
+parla ainsi:
+
+«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords autrefois; j'espère
+vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je
+n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je
+reconnais que les torts étaient de mon côté, dans l'affaire de
+l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.»
+Et s'avançant vers John, il lui tendit la main.
+
+Jess était au courant de la situation; tout d'abord elle espéra que John
+ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position
+respective, elle espéra le contraire.
+
+John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il mit sa main derrière
+son dos.
+
+«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, même dans les
+circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez
+pourquoi.»
+
+Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible de Muller, se
+refléter sur son visage.
+
+«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous expliquer.
+
+--Très bien, répondit John. Vous avez essayé de m'assassiner.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix tonnante.
+
+--Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, sous prétexte de
+tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» Il lui tendit son feutre mou,
+qu'il portait encore. «Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me
+doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous
+tendre la main.»
+
+Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.
+
+«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, en portant la main au
+couteau de chasse qui pendait à sa ceinture.
+
+Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en face. John ne bougea
+pas. Calme et fort comme le tronc d'un chêne, son loyal visage
+présentait un contraste étrange avec la beauté démoniaque du grand
+Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:
+
+«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank Muller et, si c'est
+nécessaire, je l'aurai encore, malgré votre couteau. Mais en attendant
+je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit signé par votre général et qui
+garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il,
+avec un éclair de ses yeux bleus, je suis prêt.»
+
+Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il
+avait eu un instant la pensée d'en finir tout de suite; mais, même dans
+sa rage, il songea qu'il y aurait un témoin.
+
+Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il
+s'écriât:
+
+«Un sauf-conduit du général! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous êtes
+en mon pouvoir; je peux vous écraser, si bon me semble; mais (se
+maîtrisant tout à coup) je dois peut-être prendre certaines choses en
+considération; vous êtes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en
+fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout
+devant une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le loisir de vider
+notre querelle, Capitaine; jusque-là, avec votre permission, nous n'en
+parlerons plus.
+
+--Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; seulement ne me demandez
+pas de vous donner la main.
+
+--Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais
+dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous
+voulons être à Heidelberg ce soir.»
+
+Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore
+une fois failli compromettre le succès de son plan.
+
+«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un _vrai
+gentleman_. Il a été courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il
+est en mon pouvoir!»
+
+«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut refermée, j'ai peur de
+cet homme. Si j'avais su qu'il fût pour quelque chose dans l'affaire du
+sauf-conduit, je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé
+reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore à
+Prétoria!
+
+--Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, répéta John, une seconde
+fois. Tâchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains
+rien pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause de Bessie, sans
+doute.
+
+--Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de Bessie.
+
+--C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant
+sa pipe. Quel étrange mélange que la composition de la nature humaine!
+Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait
+donner un laissez-passer? Quel a pu être son but?
+
+--Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la tête, mois tout cela ne
+me plaît guère.
+
+--Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a
+essayé une fois déjà, pourtant.
+
+--Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec angoisse.
+
+--Je ne sais trop, après tout, si cela importerait beaucoup», répliqua
+John, avec une apparence de gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien
+des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai
+effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de bonnes intentions
+pour le moment. Voilà Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils
+donné à manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot;
+M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim.» Sur ce, John sortit en
+riant gaiement.
+
+Quelques minutes après, ils repartaient; au moment où ils allaient se
+mettre en route, Frank Muller s'approcha, ôta son chapeau et leur dit
+qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, ou
+tout serait préparé pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les
+rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les
+deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté jusqu'à
+Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:
+
+«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles impolitesses.»
+
+Un instant après, il partait au galop, sur son grand cheval noir,
+laissant les deux voyageurs assez intrigués, mais surtout très soulagés.
+
+«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour,
+dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude
+réception.»
+
+Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien;
+et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils
+avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou
+plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois,
+en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au
+crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à
+neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures,
+ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte.
+Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on
+n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement.
+
+«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à
+moitié endormi, près du chariot.
+
+--A l'hôtel», répondit-il sèchement.
+
+Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se
+reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas
+éteintes dans la maison.
+
+Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux
+heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un
+pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en
+tressaillant.
+
+«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que
+j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout
+s'arrêta; j'étais morte!
+
+--Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être
+plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici
+les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»
+
+Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car
+elle ne pouvait plus se mouvoir.
+
+Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête,
+se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita
+cordialement la bienvenue.
+
+«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, et m'a donné l'ordre
+de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages
+anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon
+mari est à Prétoria. Il y est allé avec son chariot, juste au moment où
+le siège commençait, et je n'ai plus entendu parler de lui.
+
+--Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il a été légèrement
+blessé à l'épaule, le mois dernier, mais il est tout à fait guéri.
+
+--Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en pleurant; ces démons
+m'ont dit qu'il était mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss;
+j'ai préparé pour vous un souper chaud; les garçons s'occuperont des
+chevaux.»
+
+Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et
+bons lits.
+
+Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps
+leur fit dire qu'on ne partirait qu'à dix heures et demie, parce que les
+chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage
+dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la
+satisfaction avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires de
+repos dans de bons lits. A neuf heures, ils déjeunèrent et, comme dix
+heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les
+deux Boers parurent.
+
+«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John.
+
+--Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez
+enlevé du coeur! En outre, nous sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont
+pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la semaine
+dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc
+peu que vous me payiez.
+
+--Du courage, madame Gooch, répliqua John, gaiement. Le gouvernement
+vous donnera des dédommagements, quand la guerre sera finie.»
+
+Mme Gooch secoua la tête.
+
+«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon
+mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays,
+je m'estimerai heureuse.
+
+«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de
+provisions: pain, viande, oeufs durs et une bouteille de bon cognac.
+Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous
+arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les
+Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer;
+il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss;
+j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et
+veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai
+entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à
+Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils
+riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a
+entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de
+vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer
+votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous
+prévenir.»
+
+John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce
+moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.
+
+Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de
+la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni
+Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils
+n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils.
+
+Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit
+incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un
+trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se
+releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim
+mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon
+rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance
+d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé
+jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de
+son vêtement.
+
+«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et,
+sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi
+aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux,
+baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât
+de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait
+avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre
+mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté.
+
+«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon coeur et la main douce; ma
+propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une
+damnée Anglaise.»
+
+Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la
+Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le
+mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le
+sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.
+
+Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le
+coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où
+un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LE GUÉ DU VAAL
+
+
+La journée avait été si accablante, que nos voyageurs s'assirent
+littéralement haletants, à l'ombre du chariot. La brise légère de
+l'après-midi était tombée, et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.
+
+Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, car ils s'étaient
+étendus sur l'herbe à quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir
+profondément. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient
+même de manger et s'éloignaient d'un pas lourd, à longueur de leur
+licou, mordillant délicatement une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le
+Zulu Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; assis sur
+un petit monticule, exposé en plein aux rayons du soleil couchant, il
+chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont
+d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.
+
+«Encore un oeuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien.
+
+--Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur.
+
+--Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien
+apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien
+dire.
+
+--Impossible, John; un orage se prépare et je ne peux jamais manger
+avant un orage, surtout quand je suis fatiguée.»
+
+La conversation cessa.
+
+«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous camperons cette nuit?
+Si nous suivons la grande route, nous serons à Standerton dans une
+heure.
+
+--Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; nous traverserons sans
+doute le Vaal à gué et il faudra nous résigner à cheminer sur la
+prairie.»
+
+A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent à discuter
+quelque chose avec animation.
+
+L'immense disque rouge du soleil descendait à l'horizon et semblait
+teindre le ciel et la terre dans le sang.
+
+A cent mètres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une
+colline et John suivait du regard le soleil qui, peu à peu,
+disparaissait derrière la hauteur. Quelque chose détourna son attention
+et quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette de cavalier
+immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumière de l'astre à
+son déclin. C'était Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le
+cheval se présentait de profil, de sorte que, même à cette distance,
+chaque ligne des traits et jusqu'à la détente de la carabine se
+détachaient nettement sur le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le
+cheval semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire,
+que John le fit remarquer à sa compagne. Elle frissonna
+involontairement.
+
+«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de
+courir le long de son corps.
+
+--Certes, c'est un démon, répliqua John, mais malheureusement il n'est
+pas encore arrivé à destination. Le voici qui vient comme un
+tourbillon.»
+
+En effet, quelques secondes après, le grand cheval noir s'arrêtait
+subitement auprès du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau.
+
+«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce
+n'a pas été sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y
+renoncer. Enfin, me voici.
+
+--Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda Jess; à Standerton?
+
+--Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan
+est de traverser le Vaal à un gué que je connais, à douze milles d'ici,
+et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous
+inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce
+soir», ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess.
+
+«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il sûr? J'aurais cru que
+le Vaal serait grossi par les pluies récentes?
+
+--Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je l'ai traversé
+moi-même, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de
+moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais à un
+gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?»
+
+De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les deux Boers.
+
+John leva les épaules, puis alla aider Mouti à rassembler les quatre
+chevaux gris, très occupés, pour le moment, à combattre les mouches qui
+piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de
+l'escorte se tenaient à une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent
+compris la situation et refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux
+de l'Anglais maudit.
+
+Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et se rapprochèrent de
+leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais.
+
+En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore d'une trentaine de
+mètres; là, les trois hommes se réunirent.
+
+«Écoutez», dit Muller sévèrement.
+
+Les deux Boers levèrent les yeux.
+
+«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»
+
+Ils obéirent.
+
+«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, vous.»
+
+L'homme à la grande dent se mit à réciter sa leçon, tout en ayant l'air
+de s'occuper des rênes.
+
+«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer à entrer dans
+l'eau, où il n'y a pas de gué, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne
+se noient pas, tirer sur eux.
+
+--Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» avec un ricanement.
+
+--Vous les comprenez?
+
+--Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave.
+Vous avez donné les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise.
+
+--Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont
+assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi
+les gens, même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand il y a une
+jolie fille dont on ferait bien sa femme.»
+
+Frank Muller grinça des dents.
+
+«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je suis votre officier;
+quelle autre autorité vous faut-il? Mais j'ai pensé à cela. Voyez,
+dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous
+voie pas du chariot.»
+
+Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courbé vers les
+jambes de son cheval:
+
+«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille
+anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la république, d'après notre
+décret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera
+votre garantie.»
+
+--Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller.
+
+--Nous la voyons et nous la reconnaissons.
+
+--Très bien; rendez-moi le mandat.»
+
+L'homme à la dent allait obéir; son compagnon l'arrêta.
+
+«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me
+plaît pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la
+jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer
+pour nous justifier de l'oeuvre de sang? Il faut que le mandat nous
+reste.
+
+--Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez le papier dans
+votre poche, Jan.
+
+--Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serrées.
+
+--Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; si vous insistez
+pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons à
+cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-même.
+Allons, choisissez! Nous ne serons pas fâchés de retourner chez nous,
+car la tâche nous répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des
+Cafres, mais pas sur des blancs.»
+
+Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.
+
+«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers des champs; mais
+peut-être avez-vous raison. Après tout, peu importe qui garde le mandat,
+pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là
+l'important.
+
+--Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à nous pour ça; ce ne
+seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai
+mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute
+la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber
+des Anglais.
+
+--Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. Vous autres
+imbéciles, vous ne comprenez jamais la différence entre tuer quand c'est
+nécessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir,
+_parce qu'ils ont trahi la patrie_.»
+
+Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un sourire
+particulièrement méchant se dessinait sur son beau visage. «Ah! mon ami,
+pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant
+longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce
+bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, même à moi, d'avoir
+pris cette petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à se
+débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette
+guerre, je ne serais jamais arrivé à mon but. J'ai bien fait de la
+voler. Je suis fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le
+faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un témoin vivant. Ah! nous
+allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes
+s'accomplissent pendant un orage.»
+
+Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait rapidement,
+recouvrant les étoiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de
+crépuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque
+sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu,
+que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant
+l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces beautés. L'air
+était d'une chaleur étouffante. Vers l'est, les éclairs brillaient sans
+intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil
+couchant, se montrait encore à l'horizon.
+
+Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité croissante.
+Heureusement le chemin était assez bon et Frank Muller marchait en
+avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se détachait
+nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort régnait sur la
+terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffée d'air n'en
+animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de
+feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux
+milles sur la lande désolée. On ne devait plus être loin de la rivière
+et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre.
+
+C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avançaient
+sur la prairie, poussés par un vent mystérieux. Tout à coup la lune,
+entourée d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière lugubre sur
+l'immensité obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le
+pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait à la rivière,
+dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait une plaine semée de
+larges pierres blanches, semblables à des pierres tombales, sur
+lesquelles se jouaient les pâles rayons de la lune.
+
+«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait
+voir un vaste cimetière, et les ombres qui les séparent, semblent être
+celles des morts enterrés là.
+
+--Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. A quoi pensez-vous
+donc?»
+
+Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre moral et, comme il
+n'était pas loin de subir la même impression, il lui en voulait d'autant
+plus et tenait à se montrer positif et pratique.
+
+Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi.
+Elle croyait faire un rêve horrible; en outre, l'approche de l'orage
+ébranlait ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués,
+hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.
+
+Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le
+sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parlé.
+
+«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup John à Muller, qui le
+précédait toujours de quinze ou vingt pas.
+
+«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; nous coupons par le plus
+court, pour arriver au gué.»
+
+Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs du silence. A
+cent mètres, la faible lumière qui brillait encore, se réfléchissait sur
+la large surface de la rivière.
+
+En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité augmentait et
+l'on ne distinguait pas l'autre bord.
+
+«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à quelques mètres en aval;
+l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.»
+
+John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents
+mètres environ et l'on atteignit un endroit où l'eau se précipitait et
+tourbillonnait en grondant.
+
+«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la maison est sur l'autre
+rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage éclate.
+
+--Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je ne vois pas à un pouce
+devant moi et je ne sais où passer.
+
+--Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une
+roche.
+
+--Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.
+
+--Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas
+nous ne le pouvons pas. Regardez!» De la main, il montrait l'orient, qui
+maintenant présentait un spectacle aussi effrayant que magnifique.
+
+Droit devant eux, gonflé par le poids du vent comme le centre d'une
+voile, se précipitait le grand nuage, chargé de tempête, illuminé sur
+toute sa surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient comme
+d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-être de plus
+terrifiant, c'était le silence absolu de la nature, en ce moment. Le
+grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempête
+s'avançait majestueuse et muette, semblable au passage d'une armée
+d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ailé courait
+devant elle, et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.
+
+Comme Muller parlait, un courant d'air glacé s'abattit sur le chariot,
+le fit pencher et les éclairs devinrent encore plus fréquents. L'orage
+éclatait au-dessus des voyageurs.
+
+«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués ici; la foudre frappe
+toujours près de l'eau.»
+
+Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux de timon.
+
+«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi pour m'aider à tenir
+les rênes», dit John au Zulu, qui obéit aussitôt et se plaça entre lui
+et Jess.
+
+«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin.
+Doucement, mes chevaux! doucement!»
+
+Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un côté et le gros
+Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongèrent
+dans la rivière.
+
+Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant quelques
+instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui
+s'avançait.
+
+Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mètres; puis, tout à
+coup, John découvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux
+de volée perdaient pied et résistaient avec peine au courant de la
+rivière grossie.
+
+«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.
+
+--Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», répondit la voix de
+Muller.
+
+John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré pour détourner les
+chevaux. Jess, à ce moment, se retourna sur son siège et un éclair lui
+montra Muller et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon de
+leurs carabines braqué droit sur le chariot.
+
+«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!»
+
+A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent
+des carabines et le Zulu Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la
+tête la première, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se
+cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitôt
+dans l'eau jaillissante.
+
+Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute description. Au-dessus,
+l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait à
+tout instant la rivière.
+
+Le tonnerre résonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent
+tourbillonnait et faisait écumer la surface des eaux. Tout à coup, il
+s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les
+roues et le déposa sur l'eau, où il se mit à flotter. Alors les deux
+chevaux de volée, affolés par la furie de l'ouragan et par les
+convulsions du pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle force
+sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir et disparurent entre
+l'obscurité du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot
+flottait toujours, tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau comme
+un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis tournant lentement sur
+lui-même. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait après lui
+l'autre timonier dont les efforts pour se détacher étaient horribles à
+voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça et fut étouffé.
+
+Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempête, on
+entendait nettes et claires, les détonations des trois carabines, chaque
+fois qu'un éclair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive.
+Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, une balle entre ses larges
+épaules, une autre dans le crâne; mais John se sentait encore bien
+vivant, quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé sa joue.
+Instinctivement il étendit le bras, attira Jess, la plaça en travers sur
+ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la
+protégerait contre les balles.
+
+Quelque puissance miséricordieuse les protégeait sans doute, car, bien
+qu'un projectile eût coupé l'habit de John et que deux autres eussent
+traversé la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir s'égara
+et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si épais, que
+les éclairs mêmes furent impuissants à les révéler aux regards des
+assassins.
+
+«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts!
+Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?»
+
+Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement
+la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne
+pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la
+pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il
+lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains
+qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, _son_ mouchoir, _à
+elle_, entourait encore son front _à lui_! Maintenant ces doigts se
+crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres
+glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort.
+C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le
+mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne,
+car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du
+chariot.
+
+Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière
+quelconque, même si....
+
+«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une
+cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La
+pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle
+cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur
+tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair
+me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel,
+la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était
+«l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le
+suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient
+leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.
+
+Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans
+l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus
+rouges qu'elles ne l'étaient déjà?
+
+La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un
+éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre,
+illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour;
+il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique.
+Au coeur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux
+complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi
+distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la
+fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens
+roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.
+
+Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais
+l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune
+commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons
+tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits
+convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux
+étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en
+l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés
+rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le
+mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un
+effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et
+s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+L'OMBRE DE LA MORT
+
+
+Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence
+d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment
+du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile
+dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa
+le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être
+était-elle morte!
+
+«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous
+saine et sauve?»
+
+Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se
+passe-t-il?
+
+--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»
+
+Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être
+noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt
+sans doute le chariot verserait et alors....
+
+Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand
+bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond.
+
+«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le
+faisait pencher de côté.
+
+Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient
+touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et
+la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le
+chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à
+l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres
+et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps
+que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient
+relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne
+savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux
+bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si
+ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés
+sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de
+tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque
+brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs
+ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie,
+les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.
+
+Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, la tête de
+l'un des pauvres chevaux qui, secoué par le courant, semblait lutter
+contre la mort, et le corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage,
+le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau
+entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et
+sinistre) les passagers d'une barque de plaisance.
+
+Tout cela disparut en un clin d'oeil; mais peu à peu l'orage s'éloigna
+et la lune se fit jour à travers les nuages. La pluie cessa enfin, la
+tempête se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agitées.
+
+«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose?
+
+--Rien, chère Jess.
+
+--Échapperons-nous au danger?»
+
+Il hésita.
+
+«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère enfant. Si le chariot verse,
+nous serons noyés. Savez-vous nager?
+
+--Non.
+
+--Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-être la rive,
+à moins que ces démons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous
+ayons grand'chance de leur échapper.
+
+--Avez-vous peur de mourir, John?»
+
+De nouveau il hésita.
+
+«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir en homme.
+
+--Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque
+espoir?»
+
+Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vérité; après
+réflexion il s'y décida.
+
+«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noyés, nous serons
+certainement fusillés. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive
+et, pour leur propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»
+
+Il ignorait que deux des assassins étaient morts et que le troisième
+avait fui terrifié.
+
+«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre fin peut venir à tout
+instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du
+soleil.»
+
+C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le
+comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux
+personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine
+jeunesse, face à face avec une mort violente, de savoir que l'on peut,
+d'un instant à l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable
+peut-être que la vie. John sentait son coeur défaillir devant cette
+force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est
+l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-même ne peut pas
+prévaloir. Au regard de John, répondait en ce moment le regard de Jess
+rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si
+elle allait au-devant d'elle avec son bien-aimé. La mort était son
+espoir et sa délivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle
+pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une main
+toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa mission remplie et elle
+était libre!... libre de mourir avec son bien-aimé. Oui, son amour était
+plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa
+force, prêt à s'élancer vers les régions de l'amour éternel.
+
+«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.
+
+--Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à vous le répéter? Je ne vois
+aucun espoir.»
+
+Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de John; il sentait sur ses
+joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine.
+
+«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et je ne peux vous le
+dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je désire
+que vous l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je vous aime,
+John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce
+que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.»
+
+Il entendit! Et si puisant était cet amour, que le sien, oublié dans la
+terreur du moment, se réveilla dans toute sa force et son ardeur; lui
+aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu'à sa passion refoulée
+jusque-là. Jess était dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la
+protéger contre les balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. La
+lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans ses yeux, ce dont
+aucun homme ne peut se détourner, quand il l'a vu. Une fois encore, même
+à cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complète à la
+douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la
+petite maison de Prétoria. Mais maintenant toute considération terrestre
+ayant disparu, il n'hésita plus à presser de ses lèvres les lèvres de la
+jeune fille. Jamais, peut-être, la lune n'avait éclairé scène d'amour
+aussi saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient la joie la
+plus entière, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur
+eux planait l'ombre de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par
+les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balançait dans
+le courant de la rivière torrentueuse; les corps des chevaux morts
+plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur
+laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants,
+le ciel étendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemées
+d'étoiles, que tout à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à
+droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans
+l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient
+rien, si ce n'est que leurs coeurs s'étaient rencontrés; ils étaient
+heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. Le passé
+n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait
+leur passion sanctifiée par la fin prochaine.
+
+Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à leurs promesses et
+suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la
+vie cessent avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, que la
+dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refusé ce bonheur,
+avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils
+encore?
+
+Jess avait posé sa tête sur le coeur de son ami, dans ce muet abandon
+d'adoration, si rare en ce monde et si supérieur à la passion vulgaire.
+En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel était heureux
+d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la mort. Quant à elle, perdue dans
+l'immensité de son amour, elle soulageait son coeur par des sanglots.
+
+Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde,
+lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube.
+La mort qu'ils attendaient n'était pas encore venue; elle ne devait pas
+être loin désormais.
+
+«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs
+carabines?
+
+--Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut pour leur propre
+salut.
+
+--Je voudrais que ce fût fini.»
+
+Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot
+oscilla violemment.
+
+«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas
+la rive et ne vous sauveriez-vous pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y
+a pas plus de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi rapide.»
+
+L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas venue à John, et lui
+parut si absurde, qu'il se mit positivement à rire.
+
+«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.
+
+--Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure
+maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous
+attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me
+souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez,
+je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans
+la rivière. Oh! le chariot verse!
+
+--Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!»
+
+Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction
+continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina
+de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la
+rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre,
+mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent,
+il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même.
+John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils
+restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la
+couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la
+taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra.
+
+«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau.
+
+A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive
+gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir
+précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la
+vitesse du courant était au moins de six noeuds et il comprit qu'avec
+son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose
+à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas
+froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à
+cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal.
+Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré.
+L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit
+qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et
+roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le
+contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva,
+tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne
+lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess
+dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut
+mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une
+masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance.
+
+Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus
+promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son
+évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se
+redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.
+
+«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie,
+les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants
+d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion.
+
+«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»
+
+Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.
+
+«Que faire? dit John.
+
+--Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en
+avez-vous empêchée? Il est des situations dont on ne sort que par la
+mort; la nôtre est du nombre.
+
+--Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite satisfait; les
+assassins nous poursuivront sans tarder.»
+
+De légères couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la
+rivière, mais elles s'élevaient à mesure que le soleil montait dans le
+ciel. L'endroit où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres
+en aval de celui où la foudre avait frappé les deux Boers et leurs
+chevaux. Voyant le brouillard s'élever, John insista pour que Jess se
+blottît avec lui derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive,
+sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à deux cents mètres,
+deux chevaux qui paissaient tranquillement.
+
+«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied à terre là-bas.
+Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas
+mouillées. J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.
+
+--Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement de son bras étendu
+vers la rive, «ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux
+chevaux de volée qui se sont détachés dans l'eau; voyez, ils ont encore
+leur collier.
+
+--Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans
+être pris nous-mêmes, nous sortirons peut-être d'ici.
+
+--Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas
+apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tués et seront partis.»
+
+John porta ses regards alentour et, pour la première fois, un rayon
+d'espoir se glissa dans son coeur. Ils survivraient peut-être, après
+tout!
+
+«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions à
+manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.»
+
+Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se
+mirent en marche le long de la rive.
+
+Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de
+joie et se précipita vers quelque chose de blanc, qui s'était pris dans
+les roseaux. C'était le panier de provisions que la femme de
+l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait été enlevé par
+l'eau et, comme le couvercle était bien attaché, rien ne s'était perdu.
+John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les
+oeufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se
+hâta de déboucher la bouteille, remplit à moitié, avec de l'eau, un
+verre cassé au fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie et
+fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, ressembla bientôt un peu
+moins à un cadavre. Il répéta la même cérémonie pour son propre compte
+et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Après cela ils
+avancèrent prudemment.
+
+Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir
+souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux eût été égratigné par une
+balle.
+
+Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y
+attacher les chevaux, de procéder à notre toilette et de déjeuner, dit
+John presque gaiement.
+
+Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.
+
+Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de
+frayeur et les chevaux devinrent rétifs; devant eux, raidis par la mort
+et déjà gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux gens
+foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vêtements
+hachés et enlevés par l'explosion des cartouches, étaient étendus les
+corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire
+réfléchir les plus sceptiques!
+
+«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y a ni Dieu, ni
+châtiment pour les coupables!» s'écria John.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ATTENTE
+
+
+On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine pour Prétoria, vers
+la fin de décembre. Avec lui avaient disparu la vie et la joie de la
+maison.
+
+«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui suivit le départ,
+«comme cette maison est triste sans John!»
+
+Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut entièrement de cet
+avis.
+
+Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de l'investissement de
+Prétoria, mais rien de John; tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait
+traversé Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans rien apporter
+et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots convulsifs.
+
+«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à son oncle. Je savais
+bien que c'était absurde. Il ne pouvait aider Jess en rien, ni la
+ramener; il était certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant
+il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont tué; tout cela est de
+votre faute et, s'il est mort, je ne vous parlerai plus jamais!»
+
+Le vieillard battit en retraite, assez confus et effaré de cette
+explosion qui n'était pas du tout dans les habitudes de Bessie.
+
+«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; elles deviennent de
+vraies tigresses, quand il s'agit de l'homme qu'elles aiment.»
+
+Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; mais une tigresse
+n'est pas agréable, en qualité d'animal domestique, et le pauvre vieux
+Silas eut le loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui
+suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait qu'on eût
+éloigné son fiancé; elle oublia même qu'elle avait consenti à cet
+éloignement; bref son humeur changea complètement sous l'influence du
+chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque plus prononcer le
+nom de John.
+
+Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible au dedans, comme au
+dehors. Le lendemain du départ de John, deux ou trois Boers restés
+fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la province de la
+Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine et supplièrent Silas
+Croft de se réfugier à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui
+affirmèrent que les Boers tueraient certainement les Anglais sans
+défense. Il ne voulut rien entendre.
+
+«Je suis Anglais, _Civis Romanus sum_, répondit-il, de son ton résolu,
+et je ne crois pas que les gens parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt
+ans me toucheront. En tout cas, je ne vais pas me sauver et laisser mon
+bien à la merci d'une bande de voleurs. S'ils me tuent, ils auront à en
+répondre devant le gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me
+laisseront tranquille. Bessie peut partir, si bon lui semble, mais moi
+je reste; c'est mon dernier mot.»
+
+Celui de Bessie fut le même et les braves gens repartirent sans délai,
+déplorant cette confiance imprudente et cet orgueil insulaire. Cette
+petite scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, le vieux
+Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à ses ennemis. Il se rendit
+dans sa chambre à coucher, tira d'une armoire un très grand drapeau
+anglais et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé devant la
+maison, où un gommier jeune et très élevé servait de mât au pavillon et
+se voyait de très loin, quand, aux grands jours comme Noël, ou
+l'anniversaire de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait plaisir
+à l'arborer.
+
+«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; et aussitôt que
+les larges plis flottèrent au vent il se découvrit, agita son chapeau
+et, de sa voix puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit accourir
+Bessie pour savoir ce qui arrivait.
+
+«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé mon pavillon, afin que
+tous ces gens sachent bien qu'un Anglais demeure ici. «God save the
+Queen!»
+
+--Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle n'était pas bien sûre que ce
+défi jeté aux rebelles fût une sage mesure et faite pour calmer leurs
+passions surexcitées.
+
+En effet, deux jours après, une patrouille composée de trois Boers,
+ayant aperçu de très loin l'étendard qui flottait au vent, arriva au
+galop et demanda des explications. Silas vit les hommes venir et,
+prenant sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour lequel il
+éprouvait une vénération presque superstitieuse. On n'oserait pas,
+pensait-il, y toucher ou molester ceux qu'il abritait.
+
+«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef des trois Boers, que le
+vieillard connaissait fort bien.
+
+«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.
+
+--Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.
+
+--Je vous enverrai au diable d'abord.»
+
+A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança vers le mât et là se
+trouva face à face avec le canon du fusil de Silas Croft.
+
+«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.
+
+Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.
+
+Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft était très aimé
+des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et
+l'avaient vu siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut à cette
+popularité qu'il dut de n'être pas sommé, dès le début de la révolte,
+d'avoir à choisir entre la prison, ou le service actif contre son
+gouvernement et ses compatriotes.
+
+Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva
+la nouvelle de la défaite écrasante, subie au défilé de Laing-Hill par
+les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun général
+n'aurait été assez fou pour livrer bataille en cet endroit», disait-il.
+Bientôt, hélas! la nouvelle fut confirmée par les indigènes.
+
+Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle on apprit la défaite
+d'Ingogo. Un matin, pendant le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la
+véranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une
+montagne; les Anglais, complètement bloqués, se battaient admirablement,
+mais «leurs armes étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la
+nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais ne pouvaient pas
+tirer droit!»
+
+La journée se traîna péniblement. A minuit, un espion indigène, que M.
+Croft avait envoyé chercher des nouvelles, revint dire que le général
+anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes
+cruelles et abandonné ses blessés dont un grand nombre étaient morts
+sous la pluie.
+
+Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit ces événements;
+mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas
+reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts
+aux Anglais.
+
+«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientôt un
+autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout à
+quoi l'armée a pensé.»
+
+Le temps continuait sa marche lente et pénible, lorsqu'enfin arriva un
+jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'était le 20
+février, juste une semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.
+
+Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement ses regards le long
+de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que
+l'on n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante se livrait à
+quelques milles de là. Les Cafres semblaient aller et venir comme
+d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait
+remarqué qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour regarder du côté du
+Drakensberg et ensuite échanger quelques mots entre eux. Ils se
+racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers
+battaient la grande nation blanche, qui était venue par les mers et
+avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour
+s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on
+avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les
+Boers sont appelés pour le service, les Cafres ne couchent pas dans
+leurs huttes, de crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se
+demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dévoré les
+Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait généralement à déclarer
+que mieux vaudrait émigrer au Natal.
+
+Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et parfois quelques
+paroles en harmonie avec ses tristes pensées parvenaient à son oreille.
+Impatientée, elle se détourna et son attention se fixa sur son vieux
+lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses pieds, qui maintenant
+grognait sourdement et dont les poils se hérissaient.
+
+«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit Bessie. Stomp détestait les
+Cafres qu'il ne connaissait pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était
+pas trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, à la physionomie
+scélérate et vêtu seulement d'un pantalon déguenillé, retenu autour de
+la taille par une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure,
+plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent les soi-disant
+médecins sorciers. De la main gauche, il tenait un long bâton fendu à un
+bout. Dans la fente était une lettre.
+
+«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir brillait subitement dans
+son coeur. «Si la lettre était de John!»
+
+Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce Cafre lui déplaisait;
+aussi celui-ci ne s'approcha-t-il que lorsque Stomp eut été rappelé; du
+reste il se montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie et se
+contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.
+
+«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les lèvres tremblantes.
+
+«Une lettre, répondit l'homme.
+
+--Donnez-la-moi.
+
+--Non, Missie, pas avant que je vous aie bien regardée, pour voir si je
+ne me trompe pas: cheveux d'or, _un_» (il comptait sur ses doigts); oui,
+c'est cela; grands yeux bleus, _deux_; très bien; grande, blanche et
+brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est pour vous.» Sur ce, il
+lui poussa le bâton presque dans la figure.
+
+«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et saisie d'un soupçon
+soudain.
+
+«De Wakkerstroom, en dernier.
+
+--De qui est-elle?
+
+--Lisez-la et vous le saurez.»
+
+Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un morceau de journal,
+et la retourna plusieurs fois. Nous éprouvons tous une méfiance
+instinctive pour les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était
+particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne portait pas d'adresse
+sur son enveloppe fort sale. Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous
+lui avait servi de cachet.
+
+«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.
+
+--Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec un rire insolent. Il
+n'y a pas beaucoup de blanches comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs
+je vous ai détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.
+
+Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une feuille de papier
+ordinaire, couverte d'une écriture hardie et ferme, quoique trahissant
+un certain manque d'habitude.
+
+Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment de malheur.
+C'était celle de Frank Muller.
+
+La jeune fille eut froid au coeur, mais il lui fallut lire ce qui suit:
+
+ «Au camp, près de Prétoria, 15 février.
+
+«Chère Miss Bessie,
+
+«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique nous nous soyons
+querellés dernièrement, vous, votre bon père et moi, je crois de mon
+devoir de vous envoyer cette lettre par un messager choisi. Hier, les
+malheureux habitants affamés de Prétoria ont fait une sortie et nos
+armes ont été de nouveau victorieuses; les habits rouges se sont enfuis,
+abandonnant leurs ambulances et emportant beaucoup de morts et de
+blessés. Parmi les premiers était le capitaine Niel....»
+
+Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la lettre et saisit des deux
+mains l'un des piliers de la véranda.
+
+Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui tendit. Elle la
+prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, puis se remit à lire comme
+en un rêve affreux.
+
+«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan Vanzil l'a tué et
+plusieurs l'ont vu emporter; ils assurent qu'il était bien mort. Je
+crains que ceci ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards de la
+guerre et il est mort en combattant bravement.
+
+«Présentez mes compliments respectueux à votre oncle. Nous nous sommes
+séparés avec colère, mais j'espère, dans les circonstances nouvelles où
+se trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je n'ai pas de
+rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, votre humble et dévoué
+serviteur.
+
+ «Frank Muller.»
+
+Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie saisit de nouveau le
+pilier pour se soutenir. Il lui semblait que la lumière du soleil
+faisait place à une obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était
+mort! Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie
+disparaissait comme les rayons du soleil.
+
+Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là, les yeux
+grands ouverts, sans rien voir. Elle avait perdu le sentiment du temps;
+il n'y avait plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!
+
+«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, fixant son oeil unique sur
+ce douloureux visage.
+
+Elle ne répondit pas; il répéta:
+
+«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je parte; je veux voir
+les Boers prendre Prétoria.»
+
+Bessie le regarda vaguement.
+
+«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin de réponse», dit-elle.
+
+La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas porter une lettre au
+Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan Vanzil le tuer. Il est tombé _comme
+ça_!» Et il s'abattit tout d'une pièce sur le sol, comme un homme frappé
+par une balle. Il continua: «Je ne peux pas lui porter un message,
+Missie, mais ce que je voulais dire, c'est que je pourrais porter une
+lettre de votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut mieux qu'un
+Anglais mort et Frank Muller fera un beau mari.
+
+--Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, en lui montrant
+l'avenue de son bras étendu.
+
+Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, que l'homme bondit
+sur ses pieds, et au même instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le
+temps avec des grognements sourds, interprétant le geste de sa maîtresse
+comme un ordre d'agir, sauta droit à la gorge du messager. Le chien,
+grand et lourd, frappa l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que
+tous deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: l'homme se
+débattait, criait, jurait; le chien le roulait, le mordait de façon à
+lui laisser des marques ineffaçables.
+
+Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait pas voir ce qui
+se passait. Son oncle accourut avec deux Cafres.
+
+«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il donc?»
+
+Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire lâcher prise au chien,
+et l'homme se releva en trébuchant, saignant d'une demi-douzaine de
+morsures.
+
+Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. Ensuite il tourna son
+visage couvert de sang, son oeil unique flamboyant de fureur, vers la
+pauvre Bessie, la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla
+d'injures.
+
+«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera payer. Je suis son
+serviteur! Je....
+
+--Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de Silas Croft, ou, par le
+ciel! je lance le chien sur vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui
+luttait furieux avec les deux Cafres.
+
+Le messager le regarda; puis, avec une dernière menace de son poing, il
+s'enfuit en courant et ne se retourna qu'une fois, pour s'assurer que le
+chien ne le poursuivait pas.
+
+Bessie le suivit de son regard vague, avec autant d'indifférence qu'elle
+en avait témoigné pendant la lutte. Tout à coup, elle se redressa et
+rentra dans le salon.
+
+«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son oncle, qui la rejoignait.
+Que veut dire cet homme, au sujet de Frank Muller?
+
+--Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, d'une voix qui
+hésitait entre le sanglot et le rire convulsif, «que je suis veuve avant
+d'avoir été mariée. John est mort!
+
+--Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la main à son front et
+tournant sur lui-même avec égarement. «John est mort!
+
+--Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant la lettre de Muller.
+
+Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très long à la lire.
+
+«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma pauvre Bessie!» Il la
+prit dans ses bras et la baisa tendrement.
+
+Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est peut-être un
+mensonge, comme Frank Muller en fait souvent, dit-il; ou bien peut-être
+s'est-il trompé.»
+
+Bessie resta muette. Pour le moment du moins, tout espoir l'avait
+abandonnée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+UN FAMILIER DE FRANK MULLER
+
+
+L'étude des éléments opposés, qui concourent à former un caractère comme
+celui de Frank Muller, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de
+nature à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en son
+entier développement, est heureusement difficile à rencontrer dans un
+pays très civilisé. La lourde main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à
+ce qu'elle l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait.
+Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées à demi sauvages, où une poignée
+d'hommes appartenant à une race supérieure règne sur des masses d'une
+race inférieure ont certainement rencontré ses pareils. Les solitudes
+sont favorables à la production de puissantes individualités. Au
+contraire, la société des hommes très civilisés leur est adverse. Il en
+est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolément dans la
+plaine développent, d'après les lois de leur nature, toute leur force et
+leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent la lumière
+partout où elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la
+direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent
+vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.
+
+Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré seulement du rebut de
+l'humanité, il devient, extérieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut
+qu'il soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, enchaîné
+par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi
+pareil aux autres, que les arbres élevés en espalier par la main du même
+jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent
+sous la friction constante de la société; et il devient,
+superficiellement du moins, identique à ceux qui l'entourent et le
+pressent.
+
+La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la
+civilisation et de la barbarie. Trop civilisé pour posséder les vertus
+primitives, qui, telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien
+accordée à l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les
+restrictions adoucissantes d'une société cultivée, il participe aux
+forces et aux faiblesses des deux états. Animé de l'esprit de barbarie,
+où domine la superstition, et entièrement dépourvu de l'esprit de
+civilisation, qui se traduit par la pitié, il se tient entre les deux,
+insultant à l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus
+terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, préparé par
+l'éducation et la réflexion, à maîtriser sa nature si bien armée pour le
+mal, habitué à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de
+l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût pu étonner le monde,
+comme un Napoléon.
+
+Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de l'influence
+inconsciente, mais réelle, d'une race de progrès, il eût pu écraser ses
+semblables et les détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et
+de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté entre deux forces,
+qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance
+invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des
+faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances différentes, les
+armes mortelles d'une force invincible et se sentait dominé par des
+accès de terreur superstitieuse.
+
+Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scène de meurtre que
+son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne
+croit à aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent
+dans son coeur, semblent prendre corps et lui crier: _Nous sommes les
+messagers d'un Dieu vengeur._ Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond
+noir de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix du tonnerre
+le proclame. Il ferme ses yeux éblouis et les pas cadencés de son cheval
+deviennent un rythme qui répète: _Il y a un Dieu! il y a un Dieu!_
+
+Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de
+l'homme de laisser derrière lui.
+
+ * * * * *
+
+Il était près de minuit, lorsque Frank Muller s'arrêta devant une
+misérable hutte en terre, perchée dans la solitude, sur la berge du
+Vaal, et flanquée d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux
+comme la tombe; pas même un chien pour aboyer.
+
+«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller tout haut, je le ferai
+fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»
+
+A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes et fit reculer le
+cheval si violemment, qu'il faillit désarçonner son cavalier.
+
+«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank Muller, dont les nerfs
+n'étaient plus en état de supporter le moindre choc.
+
+«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant de la
+couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du
+sorcier qui avait porté la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années
+déjà, il suivait Muller comme son ombre.
+
+«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos
+tours infernaux; prenez garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes
+de ses pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous
+et votre sorcellerie.
+
+--Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, mais il y a une
+demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans
+l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient après
+vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis
+tous ceux qui couraient derrière lui, comme s'ils vous eussent
+poursuivi; alors je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut
+que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent un à un.
+C'étaient peut-être des démons!
+
+--Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» cria Muller, dont les
+dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval
+et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons à
+l'aube. Dites-moi où sont les lumières et l'eau-de-vie! Si vous l'avez
+bue, je vous fouetterai.
+
+--Tout cela est sur la planche à gauche de la porte, Baas, et il y a
+aussi de la viande et du pain.»
+
+Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit
+la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa
+main tremblait si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer la
+grossière chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Près
+de la chandelle étaient une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet
+d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le gobelet d'un
+mélange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y
+réussit pas et s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt,
+il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit à fumer.
+
+Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval
+mangeait de bon appétit. Il allait se retirer, quand son maître lui fit
+signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait guère sa
+société que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art
+prétendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller
+eût été content de parler à un chien. Les événements de la nuit avaient
+abaissé cet homme terrible, plongé dans l'iniquité, dès sa première
+jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta
+d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses pieds. Puis les
+libations répétées produisirent leur effet, et il oublia un peu
+l'extrême prudence dont il ne se départait jamais, pas même avec son
+«confident noir», Hendrik.
+
+«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui demanda-t-il.
+
+--Depuis quatre jours, Baas.
+
+--Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?
+
+--Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.
+
+--Qu'a-t-elle fait?
+
+--Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la véranda, comme ça.»
+Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie.
+
+«Ainsi, elle l'a cru?
+
+--Certainement.
+
+--Et après?
+
+--Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! regardez!»
+
+Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui avaient faites les
+crocs de Stomp.
+
+Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir imposteur, dit-il;
+cela prouve son courage. Vous êtes sans doute furieux et vous rêvez de
+vous venger?
+
+--Assurément.
+
+--Qui sait! Nous irons là-bas demain.
+
+--Je le savais d'avance, Baas.
+
+--Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un
+conseil de guerre, pour avoir hissé le pavillon anglais et, si le
+verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.
+
+--Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant joyeusement les
+mains; «mais sera-t-il condamné?
+
+--Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela
+dépendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il
+après réflexion.
+
+--Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le méchant
+conseiller, et le Baas la présidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'être
+sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se
+chargera de le fusiller, Baas?
+
+--Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un
+pour exécuter la sentence.
+
+--Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas été très payé. J'ai
+fait de vilaines choses. J'ai interprété des présages, préparé des
+filtres et _filé_ vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur?
+Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? Ce n'est
+pas une grande faveur, Baas, et je l'ai méritée.
+
+--Pourquoi désirez-vous le fusiller?
+
+--Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des années, pour ma
+sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chassé de chez lui. En
+outre, c'est agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus
+content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si c'était la Missie qui
+a lancé le chien sur moi. Je....»
+
+En un clin d'oeil, Muller saisit à la gorge le gredin stupéfait et lui
+administra force coups de pied et coups de fouet.
+
+Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait remué tout ce qui
+restait de généreux en lui; en outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il
+aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultât
+son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais
+qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En
+ce moment, il n'était pas moins dangereux de jouer avec les nerfs
+surexcités de Muller qu'avec un taureau furieux.
+
+«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi
+son nom, je vous tuerai malgré toute votre magie.» Et il le lança avec
+tant de force contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée.
+L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, puis sortit en se
+traînant sur les mains et les genoux.
+
+Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le Cafre eut disparu, il
+se leva, ferma la porte à double tour et tout à coup fondit en larmes,
+brisé sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la
+liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose à peine l'appeler
+amour), qui lui dévorait le coeur.
+
+«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous
+ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie,
+ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon
+adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de
+la cabane et s'endormit en sanglotant.
+
+Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du
+mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience,
+mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition
+qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait
+littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille
+exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait
+pas.
+
+Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la
+hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé
+le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.
+
+L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la
+lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire,
+il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de
+l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la
+foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été
+forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer
+l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il
+était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où
+les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le
+papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu
+illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre
+et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que
+ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient
+deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les
+uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient
+le chariot et tout était fini.
+
+Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne
+pourrait le soupçonner.
+
+Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang
+colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses
+yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne
+pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait
+lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise
+d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie
+seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à
+exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui
+céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il
+n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait
+les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.
+
+[Note 3: Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui
+croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui
+n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers,
+surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.]
+
+Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour
+conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait
+enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes
+ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but
+ressemblait fort à un trône.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+SILAS EST PERSUADÉ
+
+
+Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait frappée; mais à
+mesure que les jours s'écoulaient, elle se relevait peu à peu, car elle
+avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent la
+douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont mortellement
+atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le
+marbre, sans pénétrer au delà de la surface. Bessie appartenait à une
+catégorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour
+s'épanouir au soleil, elle ne devait pas languir à l'ombre d'un chagrin.
+Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas
+à un célibat éternel, ne s'immolent pas en holocauste à une chère
+mémoire. Si leur premier amour leur est enlevé, elles pleurent et
+souffrent beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, elles ne
+repoussent pas le second qui se présente.
+
+Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse Bessie que l'on vit errer
+à Belle-Fontaine, après la visite du Cafre borgne. Toute son
+irritabilité avait disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir
+envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même pas de s'accuser
+lui-même.
+
+«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir;
+vous en avez été l'instrument; voilà tout.» Puis elle vint lui passer
+les bras autour du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du
+vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils étaient seuls au monde,
+et il la consola de son mieux. Chose étrange! ils ne pensaient guère à
+Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une énigme,
+quelque chose en dehors d'eux. Présente, ils l'aimaient et la laissaient
+libre de vivre à sa manière; absente, elle semblait s'effacer dans une
+ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle et les siens. Certes
+ils lui étaient attachés, mais les natures simples s'éloignent
+involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient
+pas exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa soeur était bien
+peu de chose, comparée à la tendresse profonde, à l'abnégation absolue
+que Jess lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. Bessie
+lui préférait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours
+d'épreuve, leurs deux coeurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un
+de l'autre.
+
+A mesure que le temps passait, tous deux se mirent à espérer de nouveau.
+N'était-il pas possible, après tout, que Muller eût menti? Ils savaient
+qu'il n'était pas homme à reculer devant une imposture, s'il y trouvait
+son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'était pas douteux
+pour eux.
+
+Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, Bessie, assise sous
+la véranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut être celui
+du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la
+colline qui s'élevait derrière l'habitation. Arrivée au sommet, elle
+embrassa du regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. Au
+loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appelé Majuba et souvent
+enveloppé de nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et il
+sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté par la brise, venait
+de là. Du reste elle ne vit rien. Bientôt l'écho se tut et elle pensa
+que, peut-être, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.
+
+Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement de la grosse
+artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du
+mont Majuba. Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque peu
+découragé; les revers se succédaient avec une telle obstination, que
+même sa foi robuste en la valeur britannique en était ébranlée.
+
+Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. Des bruits incessants
+couraient dans le pays, apportés soit par des indigènes, soit par des
+Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, il devint
+certain qu'un armistice était conclu entre les Anglais et les Boers,
+mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les
+Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises considérables, se
+soumettaient sans plus lutter; quant à Bessie, elle hocha la tête avec
+incrédulité.
+
+Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté Prétoria, un Cafre
+apporta la nouvelle que l'armistice était rompu, que les Anglais
+s'avançaient en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer
+Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau et Silas rayonna de
+joie.
+
+«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux mois, j'avais presque
+honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien
+qu'on ne nous abandonnerait pas.»
+
+Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air
+brave et fier, comme s'il eût été âgé de vingt-cinq ans, au lieu de
+soixante-dix.
+
+Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent sans qu'on reçût
+d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage éclata.
+
+Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et
+son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard
+rouge, car il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.
+
+«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte
+entre-bâillée.
+
+--Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au
+souvenir de celui dont elle n'espérait plus de nouvelles.
+
+«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout
+avec nos soldats qui sont si lents! On aura dû attendre quelque chose,
+des canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous aurons des
+nouvelles aujourd'hui.»
+
+Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout bouleversé.
+
+«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot;
+ils sont vingt; Frank Muller est à leur tête, sur son cheval noir; Hans
+Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière un arbre
+dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils vont s'emparer du domaine.»
+
+Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantjé se glissa à
+travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il était,
+comme la plupart des Hottentots, extrêmement lâche.
+
+Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui se tenait debout, pâle
+et tremblante, près de la porte. Ayant entendu des pas précipités sur
+l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la
+porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés à la ferme, avaient
+aperçu les Boers, jeté leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme
+ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un
+jeune garçon de douze ans, roula sur le sol, frappé d'une balle entre
+les deux épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien tiré!» puis
+le rire féroce qui suivit la chute de l'enfant et le piétinement des
+chevaux dans l'avenue.
+
+«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»
+
+Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil au râtelier, s'assit
+dans un fauteuil de bois qui faisait face à la porte-fenêtre et fit
+signe à sa nièce de venir le rejoindre.
+
+«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas
+peur d'eux. Ne craignez rien, ma chérie; ils n'oseront pas nous toucher;
+ils craindront les conséquences.»
+
+A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi
+que l'avait dit Jantjé, par Frank Muller, sur son cheval noir; après lui
+venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, monté
+sur un animal indéfinissable: il portait un fusil et une zagaie à la
+main. Derrière eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi
+lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins près de qui, depuis
+vingt ans, il vivait en paix et amitié.
+
+Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder autour d'eux. Ils ne
+voyaient pas encore bien à l'intérieur, à cause du contraste entre la
+brillante lumière du dehors et l'ombre au dedans.
+
+«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu
+vent de notre petite visite.
+
+--Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je les ai fait surveiller
+et je sais qu'ils n'ont pas quitté ces lieux. Descendez de cheval, Om
+Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»
+
+Le Cafre obéit avec empressement et dégringola aussitôt de sa monture,
+mais le Boer hésita.
+
+«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait
+envahir sa maison.
+
+--Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne.
+
+--Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné Hans Coetzee, en se
+préparant à obéir.
+
+Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la véranda et, de son oeil
+unique, explorait l'intérieur.
+
+«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la petite poulette.» D'un
+coup de pied il ouvrit violemment la porte-fenêtre et l'on vit alors le
+vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et
+tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied à terre et s'avança,
+suivi d'une douzaine de Boers.
+
+«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous
+ces hommes armés? demanda Silas Croft, sans se lever.
+
+--Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour être jugé comme
+traître et rebelle à la République. Je regrette», ajouta Muller, en
+saluant Bessie, qu'il n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée,
+«d'être obligé de vous arrêter devant une dame, mais mon devoir ne me
+laisse pas de choix.
+
+--Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je suis le sujet de la reine
+Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je être rebelle à aucune
+république? Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si forte, que
+chacun des Boers put l'entendre, «et je ne reconnais l'autorité d'aucune
+république. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter,
+au nom de mes droits de sujet anglais.
+
+--Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits,
+si ce n'est ceux que nous leur accordons.
+
+--Fusillez-le, cria une voix.
+
+--Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la même voix
+froide.
+
+--Non! répondit le vieillard avec force; je ne me rends pas à des
+rebelles armés contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me
+toucher.» Et se levant, il arma sa carabine.
+
+«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le sorcier borgne, jouant
+avec la détente de son vieux fusil. Pour toute réponse, Muller lui
+frappa le visage du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:
+
+«Arrêtez cet homme.»
+
+Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas doué d'un grand courage
+et la vue de ce canon de fusil le faisait défaillir. Il se mit à
+balbutier des excuses.
+
+«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dénonce au
+général, comme ami des Anglais?» lui dit le malicieux Muller, qui se
+faisait un jeu de la lâcheté bien connue du personnage.
+
+« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite
+faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le
+rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-être l'obligeance de
+détourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis
+longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez,
+cher cousin....
+
+--Y allez-vous? répéta le maître terrible.
+
+--Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, déposez ce
+fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux,
+mais acceptez le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions
+pas vous faire de mal. Allons, venez, venez», poursuivit Hans, lui
+faisant signe de la main, comme à un cheval ombrageux qu'on veut
+amadouer.
+
+«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, lui cria le vieillard,
+si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle.
+
+--Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient les insulteurs, de la
+fenêtre, très soigneux, du reste, de s'écarter à droite et à gauche,
+afin de laisser un passage libre à la balle attendue.
+
+Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardât
+son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lança
+contre Silas. Il avait ses raisons pour désirer que celui-ci tuât
+quelqu'un et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il le
+choisissait pour victime.
+
+La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, qui jusque-là était
+restée immobile, effarée, comprenant que le sang versé compliquerait
+encore la situation, se précipita sur l'arme qui partit; seulement la
+balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper
+l'oreille et se perdit ensuite par la fenêtre. En un clin d'oeil, la
+pièce fut remplie de fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de
+douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre hommes guidés par
+Hendrik, se précipitèrent dans la chambre et sur Silas Croft appuyé au
+mur, son fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.
+
+Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, car, si vieux
+qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. On eût dit un vieux lion
+acculé. Bientôt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant
+qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna un coup de crosse qui
+l'envoya rouler par terre, comme un boeuf assommé. Alors on l'entoura,
+mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un
+second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait
+l'occasion, frappa sa tête chauve du canon de son vieux fusil et le
+vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté avec
+beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les
+Boers virent Silas à terre, ils se jetèrent tous sur lui et l'auraient
+sans doute achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne
+se fût précipitée sur son corps et ne l'eût entouré de ses bras.
+
+Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée et intervint. D'un
+seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous côtés,
+grâce à sa grande force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, et
+réussit enfin à relever Silas.
+
+«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux
+blancs tout ensanglantée, fut saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné
+d'abord sous la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace
+découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé deux mois auparavant,
+déployait fièrement ses plis à la brise. Là il tomba sur le gazon, le
+dos appuyé au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.
+
+Bessie qui sanglotait, le coeur déchiré d'angoisse et d'indignation,
+fendit la foule pour courir à la maison et rapporter le verre d'eau. Une
+de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à
+son oncle qui le but avidement.
+
+«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand
+mal. Ah! si John eût été ici! Avertis une heure seulement à l'avance,
+nous aurions défendu la maison contre eux tous.»
+
+Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les épaules des autres,
+avait réussi à détacher la corde qui retenait le drapeau, et, après
+l'avoir renversé, l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»
+
+«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en
+République? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.
+
+--De quelle république parlez-vous? répondit le vieillard; le Transvaal
+est une colonie britannique.»
+
+Il y eut un éclat de rire.
+
+«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le même homme. Il
+renonce au pays et doit l'évacuer dans les six mois.
+
+--C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lâche
+mensonge. Quiconque prétend que les Anglais ont abandonné le pays à
+quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est
+un menteur, vomi par l'enfer.»
+
+Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller
+s'avança.
+
+«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lâches ne sont
+pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui
+se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos
+soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous
+connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez
+ce qu'il dit:
+
+«Très cher Herr Muller,
+
+«Les présentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui
+combattent pour le droit et la liberté, et aussi par la lâcheté du
+gouvernement britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous avons,
+de par la volonté du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix
+glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cède sur presque
+tous les points et ne sauve que les apparences. La République sera
+rétablie et les dernières troupes quitteront le pays dans six mois.
+Faites savoir ceci à tous et n'oubliez pas de rendre grâces à Dieu pour
+nos victoires.»
+
+Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant
+au vieillard, il s'appuya au mât et sa tête ensanglantée se courba sur
+sa poitrine, comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se
+releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata en un tel
+torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes reculèrent un instant,
+muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un
+excès d'humiliation.
+
+C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le
+visage meurtri, ses cheveux blancs souillés de sang, ses vêtements en
+lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient,
+blasphémer son créateur, maudire le jour où il était né, couvrir
+d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre d'Anglais, le gouvernement
+qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son
+drapeau déshonoré!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+BESSIE EST MISE A LA QUESTION
+
+
+Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière la maison. Après que
+le sorcier Hendrik eut renversé Silas Croft et aidé à le traîner
+jusqu'au mât du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter du
+désordre général, pour son propre compte. En conséquence, au moment ou
+Frank Muller se mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa
+dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait voler. Passant
+par le salon, il s'appropria la montre et la chaîne d'or de Bessie,
+présents de son oncle aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il
+passa dans la cuisine, où il trouva une belle provision de couverts
+d'argent. Il les engloutit dans les vastes poches de la capote militaire
+fort délabrée, dont il était vêtu, non sans être troublé par les
+aboiements de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques semaines
+auparavant et qui, pour le moment, était enchaîné à sa niche, près de la
+cuisine. Ayant reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne pouvait
+se défendre, il se prépara, avec une joie infernale, à se venger de lui.
+Il avait laissé son fusil sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie.
+Il sortit par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques pas du
+chien qui le reconnut aussitôt et devint fou de fureur, s'amusa pendant
+quelques instants à l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le
+vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à coup la pauvre bête
+de sa zagaie, et s'accroupit ensuite sur le sol, pour mieux jouir des
+convulsions d'agonie de sa victime.
+
+Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot Jantjé s'était
+faufilé à travers les hautes herbes et les broussailles, de l'autre côté
+du mur, et son corps presque noir se pressait contre les pierres de la
+même couleur, de telle sorte qu'un oeil inexpérimenté n'aurait pu le
+distinguer à douze pas. De temps à autre, il levait la tête au-dessus du
+mur, observait le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et
+pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.
+
+Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement se rencontre chez
+les Hottentots et manque, au contraire, absolument aux Cafres. En outre,
+il affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait toujours
+dans les occasions assez rares où il lui convenait de marcher comme un
+homme, au lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser comme un
+serpent. Le supplice de Stomp lui inspira donc un vif désir de
+vengeance, mais à la condition cependant qu'il n'y eût pas de péril pour
+lui. Il en cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup de pied au
+chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris subitement du désir de
+cacher son méfait, ôta le collier, enleva l'animal dans ses bras, le
+porta, non sans peine, dans la maison, et le dissimula sous la table de
+la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit de pierres sans
+ciment, en retira une, déposa la montre et les couverts d'argent dans la
+cavité, et replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se rendre
+compte de ses intentions, il alluma une allumette, regarda autour de lui
+pour s'assurer que personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il
+put et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait de toit à
+l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie depuis plusieurs jours et,
+grâce au soleil et au vent, le chaume était parfaitement sec. Aussi le
+feu embrasa le toit en une seconde.
+
+Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur derrière lequel se
+trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement les mains en admirant son
+ouvrage. La tentation fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation
+était trop directe et l'occasion trop belle.
+
+Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant des deux mains, il
+frappa de toute sa force avec le gros bout le crâne sans défense du
+coquin.
+
+Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba comme mort. Jantjé se hissa
+par-dessus le mur, souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras
+dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie du chien
+mort. Ensuite, rempli d'une horrible joie, il se glissa dehors, ferma la
+porte à double tour et rampa jusqu'à une petite plantation située à
+quatre-vingts mètres environ, sur la droite de la maison, d'où il
+pourrait voir les progrès du feu et tout ce que feraient les Boers.
+
+Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens pour se voir environné de
+flammes dans lesquelles il périt, sans qu'on pût entendre ses cris
+désespérés.
+
+Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait dans les convulsions,
+malgré les soins de Bessie; au milieu d'un cercle de Boers qui fumaient,
+riaient et se donnaient des airs de triomphateurs.
+
+Frank Muller contemplait avec un infernal sourire le beau visage de
+Bessie baigné de larmes.
+
+Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant le toit d'où
+s'échappaient des panaches de fumée bleuâtre.
+
+«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai fusiller.»
+
+Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, le toit flamba comme de
+l'amadou, avec une rapidité extraordinaire. C'était l'heure où souvent
+une brise légère soufflait de la colline et bientôt elle inclina les
+flammes en un arc immense, vers les Boers qui ne tardèrent pas à sentir
+la chaleur et la fumée leur brûler le visage.
+
+«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement écrasée par ce nouveau
+malheur.
+
+«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut sauver quelque chose.
+On étouffe ici; il faut en sortir.»
+
+A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses bras et, suivi de
+Bessie, le porta dans la plantation où Jantjé s'était réfugié. Au centre
+se trouvait une petite clairière entourée de jeunes orangers et
+gommiers. Là, il déposa le vieillard sur une couche d'herbe et de
+feuilles sèches, et s'éloigna sans un mot, pour se rendre compte des
+progrès de l'incendie; déjà l'on ne pouvait plus approcher de la maison.
+En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus qu'un bûcher incandescent;
+au bout d'une demi-heure, il ne restait debout que les murs extérieurs,
+épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait un sombre voile
+de fumée. Belle-Fontaine n'était plus qu'une ruine noircie; les communs
+et dépendances, couverts en fer galvanisé, restaient seuls intacts.
+
+Il y avait à peine cinq minutes que Muller était parti, lorsque, à la
+grande joie de Bessie, son oncle ouvrit les yeux et put s'asseoir.
+
+«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. Qu'est-ce que
+cette odeur de feu? Auraient-ils incendié la maison?
+
+--Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en pleurant amèrement.
+
+Le vieillard poussa un gémissement.
+
+«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau par morceau,
+presque pierre par pierre, et maintenant tout est détruit! Pourquoi pas?
+Que la volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, ma chérie; je
+voudrais de l'eau; je me sens bien faible.»
+
+Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, sur la limite de
+la plantation, coulait un petit ruisseau; Silas but avidement et lava
+ensuite son visage et sa blessure.
+
+«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand mal; je me sens mieux. Je
+crains d'avoir été absurde. Je n'ai pas assez appris à supporter le
+malheur et le déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu nous
+avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que sa volonté soit faite! Que
+vont-ils faire maintenant? Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre
+ami Frank Muller.
+
+--Je suis bien aise de voir que vous avez repris vos sens, oncle Croft,
+dit Frank poliment, et je regrette d'avoir à vous dire que la maison est
+perdue. Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le ferais
+fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention de détruire votre
+propriété.»
+
+Le vieillard inclina la tête sans répondre; son ardeur semblait éteinte.
+
+«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda Bessie. Peut-être,
+maintenant que nous sommes ruinés, nous permettrez-vous d'aller au
+Natal; je suppose que le pays est encore anglais?
+
+--Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le moment; bientôt il
+sera hollandais, mais je regrette de ne pouvoir vous y laisser aller.
+J'ai l'ordre de vous faire prisonniers tous deux et de faire juger votre
+oncle par un conseil de guerre. La remise, poursuivit-il vivement, et
+les deux petites pièces y attenant, n'ont pas été atteintes par le feu.
+Je les ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur sera
+supportable, on vous y conduira.»
+
+Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et donna rapidement des
+ordres, que deux d'entre eux allèrent exécuter.
+
+Silas Croft continuait à garder le silence; il ne paraissait même ni
+surpris, ni indigné de tout cela; mais la pauvre Bessie, absolument
+anéantie, ne savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible
+aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid devant eux.
+
+Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant sa barbe, puis
+s'adressa de nouveau à deux Boers restés derrière lui.
+
+«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et vous ne permettrez à
+personne de communiquer avec lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche
+des écuries sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il soit
+pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il parle à quelqu'un, ou
+s'il est maltraité, vous serez responsables. Comprenez-vous?
+
+--Oui, Meinheer.
+
+--Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss Bessie, je vous demande
+un moment d'entretien.
+
+--Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon oncle.
+
+--Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il avec un froid
+sourire. Je vous supplie de réfléchir. Il y va de votre intérêt, à vous
+et à votre oncle; je vous conseille de venir.»
+
+Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait de bonnes raisons
+pour se méfier de lui et pour craindre un tête-à-tête.
+
+Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller avait chargés de
+surveiller son oncle, se placèrent entre elle et lui. Muller fit
+quelques pas sur la droite; en désespoir de cause, elle le suivit et le
+rejoignit sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui adressât la
+parole.
+
+«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, une main pressée sur son
+coeur pour en calmer les battements. Son instinct de femme lui faisait
+deviner ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.
+
+«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des années je vous aime et
+je désire vous épouser. Une fois encore, je vous demande d'être ma
+femme.
+
+--Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie faisant tête à
+l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux
+vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes.
+
+--Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas
+souvent aimées. Vous êtes dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que
+j'ai fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour
+Bessie Croft que je veux épouser. Tout est bien changé dans ce pays. La
+rébellion est victorieuse. C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin de
+vous conquérir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai
+davantage. Vous grandirez avec moi. Réfléchissez.
+
+--J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. Vous osez me le
+demander, sur les ruines de ma maison en cendres, après m'en avoir
+arrachée avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je
+ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser un Cafre plutôt que
+vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez être.»
+
+Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il
+est mort. A quoi bon rester fidèle à un mort?
+
+--Mort ou vivant, je l'aime de tout mon coeur et, s'il est mort, c'est
+par la main des vôtres, et son sang s'élève entre nous.
+
+--Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce
+votre dernier mot?
+
+--Oui.
+
+--Très bien. Alors, moi je vous dis que vous m'épouserez ou....
+
+--Ou quoi?
+
+--Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
+
+--Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie
+d'un vieillard s'interposer entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne
+voulez pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative
+de meurtre et haute trahison, dans le délai d'une heure; dans une heure
+et demie il sera condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra par mon
+ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme
+qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tête!»
+
+Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.
+
+«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un
+vieillard innocent.
+
+--Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie
+Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous
+conquérir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa
+belle voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser demain matin; je
+ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme
+l'air, quoiqu'il soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de tuer un
+citoyen, après la conclusion de la paix. Refusez et il mourra.
+Choisissez.
+
+--J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et
+traître, assassin que vous êtes, je ne vous épouserai pas.
+
+--Très bien, très bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore.
+Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenue. Si vous persistez,
+votre oncle mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne voulez pas
+m'épouser? Même en ce pays, où je peux tant de choses, je ne peux pas
+vous y contraindre. Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait,
+sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couché dans
+sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule,
+après le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous
+enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop
+heureuse de m'épouser pour couvrir votre honte.
+
+--Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon maudit. Mais vous ne
+m'effrayerez pas jusqu'au déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»
+
+Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.
+
+«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je
+sécherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!»
+cria-t-il à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie,
+«venez ici.»
+
+Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mêmes
+ordres qu'il avait déjà donnés pour Silas Croft. Elle devait être
+enfermée dans la petite chambre de l'autre côté des remises et ne
+communiquer avec personne. Il ajouta:
+
+«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger
+l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de
+meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du
+Triumvirat.»
+
+Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant
+à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite
+par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la
+pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin
+rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma.
+
+Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que
+par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour
+laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié
+plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais
+elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien
+verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était
+placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la
+séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un
+peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui
+se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés.
+Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle
+abandonner son vieil oncle à son sort?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+CONDAMNÉ A MORT
+
+
+Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des
+sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de
+poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc,
+rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable,
+et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le
+mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de
+voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans
+la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils
+placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie,
+puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit
+qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait
+pas menacé en vain.
+
+Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent
+dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot
+qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un
+mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie
+vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle
+aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries
+cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les
+Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un
+d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son
+ascendant était incontesté et incontestable.
+
+Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide,
+et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis
+Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec
+lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même
+instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé
+pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et
+un crayon.
+
+«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour
+juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et
+par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement,
+notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays
+eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un
+citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si
+ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi
+martiale.
+
+«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces accusations?»
+
+Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, regarda son juge et
+répondit:
+
+«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre ma maison, après que
+vous aviez tué l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre
+juridiction et je refuse de me défendre.»
+
+Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques notes:
+
+«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la juridiction de la Cour.
+Quant aux accusations, nous allons entendre les témoignages. Sur la
+première, nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu flotter le
+drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans
+Coetzee, qui a été attaqué.
+
+«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la République, de dire
+la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
+
+--Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», répondit Hans Coetzee,
+du véhicule où il s'était installé.
+
+«Parlez donc.
+
+--J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrêter, afin d'obéir à
+vos ordres respectés, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur
+moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une
+abondante perte de sang. C'est là mon témoignage.
+
+--Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns des hommes assis dans
+le chariot.
+
+«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser au témoin? demanda
+Muller.
+
+--Aucune; je n'admets pas votre juridiction, répéta le vieillard, avec
+énergie.
+
+--Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, de nouveau, je récuse
+son objection. Messieurs, désirez-vous entendre d'autres témoignages?
+
+--Non, non.
+
+--Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse?
+
+--Oui, oui.»
+
+Muller prit une note et poursuivit:
+
+«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable de haute trahison et de
+tentative de meurtre, il ne reste plus qu'à décider du châtiment que la
+loi doit infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict
+après avoir dûment considéré s'il peut en aucune façon, d'après la voix
+sainte de sa conscience et les inspirations de la miséricorde, étendre
+sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant et de président
+de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire,
+Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilité devant Dieu
+et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous
+laisser influencer ou entraîner par ma décision, car je ne suis, comme
+vous tous, qu'un homme sujet à l'erreur.
+
+--Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand il s'arrêta pour
+juger de l'effet produit par son discours.
+
+«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du
+pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous
+comme un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique Anglais,
+l'un des pères du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme à une mort
+sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune
+nièce?
+
+--Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit appel aux meilleurs
+sentiments de la nature humaine.
+
+--Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre coeur aussi a,
+tout d'abord, crié: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le
+vieillard soit pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute le
+prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas dû lui enseigner la
+sagesse? Ce qu'on pardonne à la jeunesse, doit-il être pardonné à la
+mûre expérience de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir,
+parce qu'il est vieux?
+
+--Non, certainement non, crièrent les mêmes voix, sur le chariot.
+
+--Vient ensuite la seconde considération. Il était un ancien, un des
+pères du pays. N'aurait-il pas dû, en conséquence, refuser de le trahir
+au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette
+accusation ne soit pas portée contre lui, nous devons nous rappeler,
+pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils
+traîtres qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas contre nature
+qu'un père vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce
+pas un de ces cas où la justice s'oppose à la miséricorde?
+
+--Certainement, certainement», s'écrièrent ces braves gens qui, presque
+tous, avaient voté l'annexion.
+
+«Et puis, autre chose encore: cet homme a une nièce et tous les honnêtes
+gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans
+ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la
+haine et au préjudice de l'État. Mais en cette circonstance, ceci n'est
+pas à craindre, car le domaine revient légalement à la jeune fille et ce
+sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de ce vieillard violent
+et sans conscience. Et maintenant, vous ayant exposé mes arguments pour
+et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre conscience, je fais
+connaître mon vote. C'est...», et, au milieu du plus profond silence, il
+se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, «c'est
+la mort!»
+
+Il y eut un petit frémissement.
+
+La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit dans l'amertume de son
+coeur.
+
+Alors Hans Coetzee parla. Il avait le coeur déchiré de devoir élever la
+voix contre celui qu'il avait considéré comme un frère, pendant bien des
+années. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté contre leur
+cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donné, que leurs
+pères et eux avaient arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si
+noire trahison? et comment maintenir les autres damnés Anglais dans le
+devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir
+qu'une seule réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec
+bien des larmes, et cette réponse, c'était... _la mort_.
+
+Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son âge,
+sur l'appel du président. D'abord il y eut un peu d'hésitation, car plus
+d'un avait de l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas
+facilement à le condamner.
+
+Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations
+d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils
+votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs
+sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la
+sentence fatale.
+
+Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:
+
+«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous
+avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre
+loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas
+exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»
+
+Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en
+arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.
+
+«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à
+vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs,
+mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je
+pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et
+amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à
+beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai
+rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement
+sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne
+peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de
+patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge
+toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur
+de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas
+aussi la vie?»
+
+Frank Muller fixa son oeil froid sur le visage vibrant du vieillard et
+sourit d'un terrible et triomphant sourire.
+
+«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la
+République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube.
+Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et
+avoir pitié de votre âme!
+
+«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de
+son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une
+heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de
+Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux
+hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière,
+derrière la maison.»
+
+Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec
+eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente
+du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis
+enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans
+relâche, elle tomba sans vie sur le sol.
+
+Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille
+de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour
+des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les
+membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par
+cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples
+qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une
+manoeuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers
+donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte
+authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris
+les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent
+saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent
+tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors;
+quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans,
+déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller,
+devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:
+
+«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé l'arrêt.»
+
+Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.
+
+«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.
+
+Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce qu'il put, murmurant en
+lui-même et très profondément mille malédictions contre «ce démon» Frank
+Muller. Il fit pourtant contre fortune bon coeur, et apposa sa
+signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui
+essaya de se dérober, sous prétexte que son éducation avait été fort
+négligée et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très
+tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui fit mettre sa croix
+en regard. Après cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le
+revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins
+lisibles de tous les membres du Conseil.
+
+Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, l'arrêt dans
+une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son
+habitude.
+
+Bientôt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le
+soleil déclinait derrière la colline; la vaste remise s'emplissait
+d'ombre qui, peu à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et
+mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du _Mal_, car le mal a ses
+princes comme le _Bien_, et il les marque de son sceau, les couronne
+d'un diadème qui sont, l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance;
+or, parmi eux, Frank Muller était certainement grand. Un petit sourire
+de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait
+dans ses yeux froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait de son
+maître, le démon!
+
+Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la tiens, se dit-il, je
+la tiens comme dans un étau. Elle ne peut pas m'échapper; elle ne peut
+pas laisser mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On joue d'eux
+aussi aisément que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous
+voici bientôt à la fin du morceau!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+IL FAUT NOUS SÉPARER
+
+
+Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon regardaient les cadavres
+noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes défigurés,
+pour aller attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé quelques
+pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et
+s'éloigna en disant à John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses
+vêtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand
+elle fut bien sûre que les rochers la cachaient entièrement, elle
+entreprit d'enlever l'un après l'autre ses vêtements trempés; y étant
+parvenue, elle les tordit, les étendit sur de larges pierres plates,
+chauffées aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses
+cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre
+d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à réfléchir à sa
+situation. Elle avait le coeur si gonflé de douleur et d'amertume,
+qu'elle se prenait à regretter de ne pas être étendue quelque part sous
+ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, et elle vivait! Et
+elle pouvait vivre longtemps, bien des années, avec sa honte et sa
+souffrance. Tous les sentiments héroïques, toute la grandeur plus
+qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée de sa fin
+prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement défendu,
+dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle avait
+trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé de Bessie, l'avait fait
+manquer à son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess
+n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompée
+et rejetée dans la lutte.
+
+Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvés?
+Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le
+jurait, dût-elle briser son coeur et celui de Niel. Tout était changé;
+le souvenir de ces heures terribles et délicieuses, sur la rivière en
+furie, pendant lesquelles ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour
+l'éternité, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait là un
+rêve de joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.
+
+Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du moins que toute sa vie,
+que cette raison, cette énigme dont elle cherchait en vain la solution.
+Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de ce passé immortel
+qui, ayant été, est toujours et ne peut plus changer. Mais désormais il
+fallait que cette réalité indestructible, impérissable, disparût; il
+fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! c'était amer, bien
+amer!
+
+Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le
+savoir marié à sa propre soeur, de se dire que le charme de Bessie se
+glissait peu à peu dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que
+l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la
+passion ardente, comme le crépuscule efface peu à peu les splendeurs du
+jour.
+
+Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! que n'était-elle
+morte quand il lui donnait ce baiser sur les lèvres? Et la pauvre enfant
+sanglotait dans sa détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!
+
+Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le comprit. Essuyant donc
+ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vêtements à demi
+séchés; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif
+dans sa chevelure et lorsque, après des efforts surhumains, elle eut
+réintégré ses chaussures, elle retourna vers l'endroit où elle avait
+laissé John, une heure auparavant.
+
+Elle le trouva occupé à transporter les selles et les brides des chevaux
+morts, sur leurs deux chevaux gris.
+
+«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; avez-vous pu
+sécher vos vêtements? Les miens le sont à peu près.
+
+--Oui», répondit-elle.
+
+Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma chérie. Allons! du
+courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais à quoi bon pleurer?
+
+--John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous étions
+morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec
+l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?»
+
+Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement réveillé de leur
+terrible et inextricable situation.
+
+«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.
+
+Dans son angoisse elle frappa du pied.
+
+«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! A quoi pensez-vous?
+A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre
+faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! John! John!
+dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne
+sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous
+séparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»
+
+Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas lui répondre tout de
+suite. Enfin il dit:
+
+«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? Je me mépriserais pour
+le reste de mes jours, mais en vérité je suis presque tenté de le faire.
+
+--Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le défends.
+Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux
+pas que son bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons
+souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis à ma
+chère mère de veiller sur Bessie, de la protéger; je ne la trahirai
+jamais, jamais. Vous l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas
+d'autre parti à prendre.»
+
+John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir aigu lui traversait
+le coeur, tandis qu'il contemplait ce visage pâle et passionné, ces
+grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se
+séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa,
+presque avec colère.
+
+«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas
+assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est
+fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout
+de suite, à moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous
+fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous
+désormais que je suis votre belle-soeur; rien de plus. Sinon je vous
+quitte; je pars de mon côté, et je vous laisse aller du vôtre.»
+
+John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la
+nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison
+approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé,
+regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances,
+
+Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais
+heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait
+même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait
+l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés,
+elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à
+partir, après avoir passé un pied dans l'étrier.
+
+«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est
+pas l'usage, mais vous tomberez.
+
+--Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son
+cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait
+droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse,
+grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer.
+Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter,
+et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues
+files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins
+foudroyés.
+
+En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait
+pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux
+mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par
+les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le
+sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements
+de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits.
+Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin,
+jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux
+connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite
+boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de
+s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci
+ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que
+sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux;
+s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du
+reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée.
+
+Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit
+où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même
+qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents.
+
+«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter.
+
+Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et
+les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans
+se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir
+consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils
+mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de
+l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait.
+Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne
+virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent
+près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques
+compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule
+les enveloppa dans le désert.
+
+«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess
+glissa de sa selle et répondit:
+
+«Dormir, si nous pouvons».
+
+Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John
+entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre,
+car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.
+
+Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la
+vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et
+n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes
+herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de
+terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se
+réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour.
+
+[Note 4: On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les
+proportions de véritables monticules.]
+
+«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de
+l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John.
+
+--Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.»
+
+Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la
+pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour
+entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue,
+marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba
+et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le
+voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se
+leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant
+autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs
+de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils
+passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment,
+sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement
+pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits
+commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et
+surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air.
+
+En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles,
+presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas
+absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une
+lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son
+chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus,
+rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la
+brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais
+cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.
+
+Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions,
+et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux
+étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on
+voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à
+seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une
+lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe
+dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il
+fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de
+l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci,
+ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à
+cheval et armés!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+JESS TROUVE UN AMI
+
+
+Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrêta
+son cheval et tira son revolver.
+
+«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.»
+
+Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche.
+
+«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.
+
+Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient à
+Belle-Fontaine.
+
+«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant le papier; vous
+trouverez sans doute une assemblée funèbre.»
+
+Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le
+sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidité?
+Jess, n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé dans une
+flaque d'eau.
+
+Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses regards tombèrent sur la
+selle de la jeune fille.
+
+«Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais
+celle-ci; laissez-moi voir de l'autre côté: oui, il y a un trou de
+balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?
+
+--Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en
+trouvais pas d'autres.»
+
+Le Boer hocha la tête.
+
+«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les
+Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah!
+l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce
+sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il
+devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.»
+
+Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il
+faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence.
+
+«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre.
+
+--Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de
+nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de
+faim.
+
+--Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste;
+qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!
+
+--Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.»
+
+Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt
+l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de
+s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon?
+Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait
+plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait
+presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des
+paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à
+la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa
+donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il
+faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess
+évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune
+homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser
+sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et
+son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en
+résulter, il fut en un clin d'oeil près du misérable et, le prenant à la
+gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval.
+Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers
+levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se
+couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans
+un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait
+pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait
+observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement.
+
+«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien
+fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu
+tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de
+bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les
+fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a
+l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»
+
+Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait
+trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant été
+remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le
+moindre signe de gaieté.
+
+Peu après cet incident, Jess montrant à John une colline longue et
+basse, qui émergeait de la plaine à une douzaine de milles, comme une
+grosse pierre sur un désert de sable, lui dit tout bas:
+
+«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!
+
+--Nous n'y sommes pas encore», répondit-il tristement.
+
+Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils
+venaient de franchir la crête d'une petite montée, ils aperçurent tout à
+coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était là qu'on
+les conduisait. A une centaine de mètres de la maison, les Boers firent
+halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint à Jess et lui
+rendit le sauf-conduit en disant:
+
+«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste
+avec nous, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir sur son
+compte.
+
+--Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est
+bien pénible de vous laisser au milieu de ces hommes.
+
+--Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer d'affaire tout seul,
+et quand même je n'y réussirais pas, vous ne pourriez pas m'aider.
+Peut-être trouverez-vous du secours à la ferme. En tout cas, partez, il
+le faut.
+
+--Eh bien? demanda le Boer.
+
+--Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»
+
+Elle répondit:
+
+«Adieu, John», en le regardant bien en face et avec fermeté, puis elle
+se détourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgré
+elle.
+
+Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.
+
+Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; elle n'osait
+suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrière
+l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea,
+vers cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée par la faim et
+le coeur plein d'angoisse.
+
+Mais Jess avait une grande force morale, une volonté de fer, et elle
+persévéra, là où la plupart des femmes seraient mortes. Elle _voulait_
+arriver à Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y
+arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son ami, elle mourrait
+ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.
+
+L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de
+l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait à chaque
+instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un véritable
+supplice, montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus qu'au pas et
+enfin, un peu après six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la
+colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre
+Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser à terre et essaya vainement de le
+relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et détacha la sangle,
+afin que la selle glissât, si la malheureuse bête se remettait sur pied.
+Quand elle s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle
+l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort désespéré
+et marcha derrière elle, pendant une centaine de mètres, mais il
+retomba. Jess se retourna et, malgré son épuisement, se mit
+littéralement à _courir_, pour échapper au regard qu'elle vit dans ces
+grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une pluie froide qui acheva le
+pauvre animal.
+
+Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la
+colline et regarda dans la vallée. Elle savait que, de l'endroit où elle
+se trouvait, on voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de
+Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une
+nouvelle angoisse lui saisit le coeur et elle commença la descente. Elle
+était à mi-chemin, quand une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du
+site où devait être la maison; un pan de mur venait de s'écrouler dans
+les cendres encore brûlantes. De nouveau, Jess s'arrêta stupéfaite et
+terrifiée. Qu'était-il arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre,
+elle s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle fait vingt pas,
+qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop
+paralysée par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien
+connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je
+suis Jantjé!»
+
+Elle poussa un soupir de soulagement et son coeur se remit à battre.
+Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit:
+
+«Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement,
+mais je ne pouvais pas distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de
+roc en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je me disais bien
+que c'était une femme chaussée de bottines, mais impossible de rien
+voir; la lumière s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les
+étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce
+que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passée et
+je vous ai _flairée_; de la sorte je me suis assuré que c'était vous,
+vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, donc ce ne
+pouvait pas être elle.
+
+--Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess était si bouleversée,
+qu'elle ne remarqua même pas l'instinct étrange et animal qui avait
+guidé le Hottentot.
+
+«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»
+
+Il la conduisit à un amas fantastique de roches, où il passait les
+nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait
+jeté un coup d'oeil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.
+
+«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et
+l'on ne peut pas voir la lumière du dehors.»
+
+Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche
+et la conduisit par un dédale entre les roches, jusqu'à une étroite
+ouverture où filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux et les
+mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six
+pieds carrés, haute de huit pieds et formée par la disposition naturelle
+de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle était fort
+sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et
+renfermait une curieuse collection de débris variés. Refusant un
+tabouret à trois pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur
+un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le
+long des parois, s'étalaient en festons toute espèce de vêtements,
+depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes
+d'un rôdeur du désert; le tout en un état plus ou moins avancé de
+décomposition et ramassé avec persévérance, pendant bien des années.
+
+Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des pierres et des os de
+formes singulières, des manches de couteaux, des débris de fusils, les
+restes d'une horloge américaine et bien d'autres objets, que cette pie
+humaine avait volés et entassés là. En somme, c'était un étrange réduit,
+et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de bêtes, qu'à part les
+vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un
+spécimen assez réussi de la demeure d'un homme primitif.
+
+«Avant de commencer votre récit, dites-moi, Jantjé, si vous avez quelque
+nourriture ici; je meurs de besoin.»
+
+Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de
+satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une
+gourde recouverte d'un morceau de tôle placé autrefois au fond d'un
+poêle. Elle contenait du _maas_, sorte de petit-lait caillé, qu'une
+femme du voisinage lui avait apporté pour son souper. Si affamé qu'il
+fût (il n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas un instant à
+donner tout à Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il
+laissait échapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales
+de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme à
+jeun, Jess mangea tout, jusqu'à la dernière cuillerée, reconnaissante et
+réconfortée à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu à
+peu.
+
+«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.»
+
+Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux tous les événements du
+jour. Lorsqu'il dit de quelle manière brutale le vieillard avait été
+traité, les yeux de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent;
+quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant qu'il était condamné à mort et
+devait être fusillé à l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer.
+Jantjé ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle
+avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu'à la
+suite de cet entretien elle avait été enfermée dans le magasin aux
+provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux
+que personne peut-être, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui
+concernait Bessie. Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi
+il lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que
+John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait été condamné à mort:
+c'était pour se servir de lui contre Bessie; cet homme était capable de
+tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière du jour et dans son
+coeur elle jura que, malgré sa faiblesse, elle trouverait le moyen
+d'empêcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John
+eût été là! Mais il était prisonnier et elle serait forcée d'agir seule.
+Elle pensa d'abord à se présenter hardiment devant Muller et à le
+dénoncer comme assassin, en présence de ses hommes; bien vite elle
+reconnut que c'était impraticable. Pour se sauver lui-même, il lui
+imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec
+Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle sût ce qui se
+passait. Autant être à cent lieues, que de rester à cent mètres de
+Belle-Fontaine.
+
+«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les Boers.
+
+--Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placés en
+sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amené et dételé
+sous les gommiers.
+
+--Où est Frank Muller?
+
+--Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une tente circulaire, qui
+est plantée entre les deux grands gommiers.
+
+--Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que
+vous veniez avec moi.
+
+--Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrière la remise et
+deux par devant. Cependant nous pourrions peut-être nous rapprocher; je
+vais voir quel temps il fait cette nuit.»
+
+Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait
+très noir, parée que les nuages couvraient les étoiles.
+
+«Partons tout de suite, dit Jess.
+
+--Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouillée et les
+Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme
+un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe.
+
+--Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec vous. Il le faut.»
+
+Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et céda. Il éteignit les
+bougies et tous deux, silencieux comme des fantômes, se glissèrent au
+dehors, dans la nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+IL MOURRA!
+
+
+La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce,
+assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de
+choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux
+descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la
+remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune
+fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la
+sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils
+restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils
+aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la
+main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un
+geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la
+lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de
+sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête
+et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.
+
+«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de
+lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable
+des prisonniers.».
+
+L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de
+Muller.
+
+«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur;
+vous pourrez parler à missie Bessie.»
+
+En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main
+l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance,
+les deux soeurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle
+allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle
+s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil,
+pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête;
+une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à
+l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait
+briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais
+elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle
+apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer
+lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit
+ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en
+sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son
+visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges
+sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur,
+elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs
+amoncelés.
+
+«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi
+venez-vous me tourmenter encore?»
+
+Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se
+donnait le temps de réfléchir.
+
+«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. «Je
+vous ai, ce matin, laissé le choix entre un mariage immédiat avec moi et
+la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que si vous
+refusiez de m'épouser, votre oncle serait fusillé et qu'ensuite vous
+seriez à moi, sans la cérémonie du mariage. N'est-il pas vrai?»
+
+Bessie ne répondit rien.
+
+Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant sa barbe d'une main:
+
+«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse être
+fusillé, il faut qu'il soit jugé et condamné de par la loi. Votre oncle
+a été jugé et condamné.
+
+--J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, répondit Bessie,
+relevant la tête pour la première fois.
+
+--Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi
+je vous ai fait enfermer ici; il n'eût pas été convenable de vous amener
+devant la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. «Ces communs
+sont mal bâtis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond.» Il
+s'en approcha et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut que
+le temps de fermer les yeux, pour n'être pas trahie par la réflexion des
+rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une
+morte. Une seconde après, la lanterne était replacée sur un sac.
+
+«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a dû vous prouver que
+j'avais parlé sérieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit,
+n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que pas un
+de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voilà le sang anglais;
+c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes
+veines.
+
+--Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que
+vous voulez! demanda Bessie.
+
+--Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le
+désirez, je viens au fait. Consentez-vous à m'épouser demain, au lever
+du soleil, ou me forcerez-vous à faire exécuter la sentence?
+
+--Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»
+
+Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrêt de mort et
+un crayon.
+
+«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre oncle. Jusqu'à
+présent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas signé, mais j'ai eu soin
+de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma
+signature, je ne peux plus me rétracter; il faut que la sentence soit
+exécutée. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.»
+
+Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main.
+
+«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, «ce
+serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas!
+
+--Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je
+suis allé trop loin pour retourner en arrière, afin d'épargner un
+vieillard anglais. Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous
+le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se
+contint.
+
+«Et de plus, ajouta Muller, votre soeur Jess est morte aussi, depuis
+deux jours.
+
+--Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le
+savez-vous?
+
+--Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons mariés. Donc, sans
+votre oncle, vous êtes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera
+mort bientôt et son sang retombera sur votre tête, car vous l'aurez tué.
+
+--Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'écria-t-elle,
+avec égarement. Il est condamné par votre cour martiale; vous me
+tromperiez et vous le tueriez tout de même.
+
+--Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au
+pasteur et il le brûlera aussitôt la cérémonie terminée. Mais, Bessie,
+vous ne voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la cire molle
+dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le
+diront. Ils ne désirent nullement fusiller votre oncle et seraient
+enchantés de ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour Natal,
+ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des
+dommages et intérêts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»
+
+Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à le croire.
+
+«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la maison moi-même et, si
+je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi,
+soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que vous
+aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas
+digne d'être l'époux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie?
+Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands
+tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des
+années et lentement, lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous,
+et maintenant vous êtes à ma portée.»
+
+Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en
+un rêve: «Ma bien-aimée, ma bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez,
+cédez maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau crime.
+
+«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de
+répandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le
+mauvais esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura eu un époux
+tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce
+que la richesse et la puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle,
+cédez au nom de l'amour immense que je vous offre.»
+
+Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu à peu, semblait
+subir une sorte de fascination. Quand elle le vit près d'elle,
+l'infortunée se redressa et jeta ses mains en avant.
+
+«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas _le_ trahir, vivant
+ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!»
+
+Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'enfin ses bras
+robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un
+enfant. Alors elle parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, elle
+se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement.
+
+«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous m'épouser?»
+murmura-t-il, ses lèvres si près des boucles d'or, que Jess entendit à
+peine ces mots:
+
+«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!»
+
+Il la pressa sur son coeur et couvrit son beau front de baisers. Puis un
+instant après, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle
+qui revenait. Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes elle
+se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le réduit du
+Hottentot.
+
+Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son
+indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui
+avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil
+oncle innocent et l'honneur de sa soeur chérie, ce serait impossible.
+Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la
+rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller
+n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle
+de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit
+que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec
+Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était
+droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de
+profiter d'une situation semblable.
+
+Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.
+
+«Allumez une bougie», dit-elle.
+
+Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et,
+par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les
+plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années
+elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de
+bougies de la maison; le mystère était expliqué.
+
+«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.»
+
+Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le
+front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa
+chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation.
+Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop
+bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il
+accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de
+laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible.
+
+Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour
+l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à
+celle de John.
+
+Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On
+la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle
+y renonça donc.
+
+Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où
+trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais
+maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes
+auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au
+moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop
+tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit
+tout haut:
+
+«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank
+Muller?»
+
+Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, comme une
+inspiration:
+
+«_La mort!_»
+
+Oui, la mort seule le vaincrait.
+
+Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette idée, puis
+une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourût avant
+l'aube. C'était le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était
+l'unique solution du terrible problème,
+
+Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il avait tué et méditait
+de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mérité une mort prompte et
+sans pitié.
+
+Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive
+aux vêtements souillés et déchirés, réfugiée dans le chenil d'un
+sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa
+conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait à mort!
+
+Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible traversa son cerveau et
+arrêta las battements de son coeur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en
+était pas encore réduite _à cela_. Ses regards tombèrent sur les bâtons
+et les zagaies de Jantjé et une nouvelle inspiration lui vint. Jantjé
+exécuterait la sentence. John lui avait conté un jour, au Palais, la
+lugubre histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt ans
+auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre fût
+puni par le fils de ces infortunés? Mais le voudrait-il? Elle savait que
+le petit homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers et surtout
+Frank Muller.
+
+«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête hors du réduit.
+
+«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le corps de singe se glissa
+à l'intérieur.
+
+«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je voudrais causer.»
+
+Il obéit en grimaçant un sourire.
+
+«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une
+histoire du temps que les bêtes parlaient, comme je faisais quand vous
+étiez petite?
+
+--Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long bâton qui a un gros bout
+et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour
+quelque chose dans cette histoire?»
+
+Instantanément le visage du Hottentot devint mauvais.
+
+«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de ses doigts maigres
+et crochus. «Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon père: baas
+Frank l'a tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: baas Frank
+l'a tuée de même; et cette troisième, c'est pour mon oncle, un homme
+bien vieux, bien vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques
+plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus de lui,... oui; et
+pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une
+pour la maison qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon baas à
+moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.»
+
+En effet, il tira de son côté un très grand couteau de chasse à manche
+blanc et se mit à creuser ses entailles.
+
+Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'était le trésor préféré
+de Jantjé, la grande joie de son pauvre coeur étroit. Il l'avait acheté
+d'un Zulu, au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée pour six
+mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie
+Delagoa. Par le fait, c'était un couteau samali, fait d'acier du pays,
+qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été taillé dans une
+défense d'hippopotame. Il était long d'un pied, traversé, dans la
+longueur de la lame, de trois rainures, et très lourd.
+
+«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»
+
+Il le mit dans la main de Jess.
+
+«Il tuerait bien un homme, dit-elle.
+
+--Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.
+
+--Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» ajouta-t-elle, se
+penchant tout à coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux
+du Hottentot.
+
+«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. «Il le
+tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un
+rire sauvage.
+
+--Il a tué votre père, Jantjé?
+
+--Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont les yeux
+commençaient à rouler avec fureur dans leur orbite.
+
+«Il a tué votre mère?
+
+--Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air féroce.
+
+--Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?
+
+--Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le poing et ses longs doigts
+de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri étouffé, il
+faisait écho aux paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le
+sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit quand elle était
+possédée du démon, et les démons ne mentent jamais. Regardez: je dessine
+le cercle de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; écoutez: je
+dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque
+chose); un vieux sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les
+paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui
+m'en a empoché. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrémités
+se touchent. Il mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans le
+cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait des dents.
+
+«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le tenant toujours sous
+l'influence magnétique de ses yeux noirs, «il mourra dans le sang; il
+mourra cette nuit, et c'est _vous_ qui le tuerez, Jantjé.»
+
+Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint jaune.
+
+«Comment? demanda t-il. Comment?
+
+--Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»
+
+Pendant quelques instants, elle murmura à son oreille!
+
+«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'être
+habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et après je pourrai
+effacer les entailles du bâton, et les ombres de mon père, de ma mère et
+de mon oncle ne gémiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si
+longtemps, quand je dors!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+VENGEANCE!
+
+
+Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi
+Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller
+s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé
+devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à
+prendre.
+
+Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un
+effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du
+Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il?
+Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait
+pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle
+n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré
+cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang,
+même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se
+marieraient, ils seraient heureux; mais _elle_, que deviendrait-elle?
+Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime
+nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux
+vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait
+plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur torturé
+s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme
+elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa
+femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à
+prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle échappait, elle
+s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle.
+Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de
+ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée
+jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente
+s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les
+intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque
+pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se
+détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle
+se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John
+debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh
+bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques
+mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.
+
+Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du
+général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de
+sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour
+tracer les lignes suivantes:
+
+«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en
+ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y
+attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je
+vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que
+je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne
+m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous
+m'oubliez.»
+
+ J.
+
+Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaça sur
+ses genoux et se mit à écrire très vite, en vers et presque sans
+correction.
+
+C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât jamais ce qu'elle écrivait,
+et en ce moment l'inspiration s'imposa irrésistiblement et presque
+inconsciemment:
+
+ Si je mourais ce soir,
+ Tu regarderais mon calme visage
+ Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos,
+ Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;
+ Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,
+ Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,
+ Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.
+ Pauvres mains si vides et si froides ce soir!
+
+ Si je mourais ce soir,
+ Tu évoquerais le souvenir aimant
+ De quelque bonne action faite par ces mains glacées;
+ De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes;
+ De quelque tâche utile où ces pieds ont couru.
+ Le souvenir de ma colère et de mon orgueil
+ Et de toutes mes fautes serait effacé;
+ Et tout me serait pardonné ce soir.
+
+ La mort veille sur moi ce soir.
+ J'entends la voix qui de loin m'appelle.
+ Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile.
+ Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée;
+ Les épines ont percé mes pieds chancelants;
+ Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli.
+ Quand le sommeil sans rêves sera mon partage,
+ Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.
+
+Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour
+toute autre raison, replaça la sauf-conduit dans sa poitrine et se
+perdit bientôt dans une profonde rêverie.
+
+Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds comme un grand serpent
+à tête humaine, son visage jaune tout luisant de pluie.
+
+«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?
+
+--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente.
+Il a causé avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais
+il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.
+
+--Les Boers dorment-ils?
+
+--Tous, Missie, excepté les sentinelles.
+
+--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank?
+
+--Non, Missie; il n'y a personne près de là.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Environ trois heures et demie après le coucher du soleil (dix heures
+et demie).
+
+--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez là-bas.»
+
+Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés dans le silence et
+dans leurs pensées.
+
+Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à le repasser sur une
+lanière de cuir.
+
+A cette vue, Jess se sentit défaillir.
+
+«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»
+
+Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les minutes passèrent
+lentement.
+
+Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant contre son émotion
+poignante:
+
+«Il est temps, Jantjé.»
+
+Le Hottentot s'agita avant de répondre.
+
+«Il faut que Missie vienne avec moi.
+
+--Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.
+
+--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul.
+
+--Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit:
+
+«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez
+homme!
+
+--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme,
+mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la
+frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par
+les blessures.
+
+--Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.
+
+--Non, Missie, je n'irai pas seul.»
+
+Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise humeur s'emparait
+de lui; or il n'est pas de mule obstinée plus intraitable qu'un
+Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle
+pas également coupable, soit qu'elle restât, soit qu'elle le suivît?
+Quant à être découverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la
+force de penser à autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule
+chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment:
+cela, c'était au-dessus de ses forces.
+
+«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.
+
+--A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre à
+distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit
+endormi, bien, bien endormi.»
+
+Une fois encore, lentement et avec les plus grandes précautions, ils
+descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumière nulle part et l'on
+n'entendait que le pas des sentinelles près de la remise. Mais ce
+n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; ils laissèrent
+les communs sur leur droite et firent un détour vers l'avenue des
+Gommiers. Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent près
+d'un tas de grosses pierres et Jantjé s'avança pour reconnaître les
+lieux. Bientôt il revint dire que tous les Boers, restés près du
+chariot, dormaient, mais que Muller était encore assis sous sa tente,
+plongé dans ses réflexions. Très doucement ils se glissèrent jusqu'au
+tronc du premier grand gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais
+brouillard.
+
+A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente de Muller. Une lumière
+brûlait à l'intérieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la
+pluie, se reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était placé
+de telle sorte que la lumière jetait un reflet agrandi, non seulement de
+tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude
+habituelle lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, les yeux
+fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, à tout ce qu'il avait
+fait pour le remporter, à tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant
+tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe,
+il éprouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux général
+boer revenaient à sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que
+Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le
+tue!»
+
+Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas terrible s'il y avait
+un Dieu, et que ce Dieu plongeât son âme, cette nuit même, dans un lieu
+de terreur éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent et il
+frissonna si violemment, que la grande silhouette trembla sur la toile.
+
+Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement son premier
+vêtement, baissa sans l'éteindre la mèche de la lampe et se jeta sur le
+lit de camp, qui gémit sous son poids.
+
+Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la chute des gouttes de
+pluie sur les feuilles, et le passage de la brise dans les branches.
+C'était une nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour énerver un
+homme robuste, éprouvé déjà par la fatigue, la douleur et les
+privations. Que devait-ce être pour la malheureuse jeune fille dont le
+coeur se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la fièvre, dont
+la raison s'égarait dans l'attente d'un meurtre? Les minutes se
+traînaient et, à chaque bruissement de fouilles, sa terreur augmentait.
+Mais sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, jusqu'au
+bout!
+
+Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent jusqu'à la tente et
+approchèrent, prêtant l'oreille, jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il
+dormait; sa respiration était douce et régulière.
+
+Jess toucha le bras de son compagnon et sentit qu'il tremblait.
+
+«Maintenant», murmura-t-elle.
+
+Il recula. Évidemment cette longue attente avait affaibli son courage.
+
+«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit à peine, quoiqu'il
+sentit son souffle sur ses cheveux. «Allez, et frappez ferme.»
+
+Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau de sa gaine et
+une seconde après, il n'était plus à son côté; puis elle vit la ligne
+lumineuse, qui tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente,
+s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. Alors elle se
+détourna et posa ses mains sur ses oreilles; et comme elle voyait encore
+une longue ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, elle ferma
+les yeux et attendit immobile et le coeur défaillant.
+
+Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du temps, quelqu'un lui
+toucha le bras. C'était Jantjé.
+
+_Est-ce fait?_ murmura-t-elle.
+
+Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.
+
+«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un enfant. Quand j'ai
+levé le couteau, il a souri dans son sommeil, et mon bras a perdu toute
+sa force. Je n'ai pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de
+l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un coup sur l'épaule, et
+je me suis sauvé.»
+
+Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé sur l'heure. La
+lâcheté de cet homme affolait Jess; elle étouffait de fureur. A ce
+moment, un chevreuil, descendu de la montagne pour brouter les buissons
+de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa comme une lueur grise,
+dans l'obscurité. Jess tressaillit, mais comprit aussitôt de quoi il
+s'agissait, tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, tomba
+sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de la vieille femme anglaisa».
+Le couteau lui avait échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait,
+s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec rage:
+
+«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»
+
+Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider à rentrer sous la
+tente.
+
+Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, elle enfouit son
+visage dans ses mains moites et essaya de penser.
+
+Peu à peu une résolution terrible pénétra son âme. Muller n'échapperait
+pas. Bessie ne lui serait pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte
+_elle-même_!
+
+Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue par l'excès même de sa
+souffrance et par l'énergie de son désespoir, et se glissa vers la
+tente, le grand couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur.
+Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux de s'habituer à la
+lumière. Elle vit d'abord le lit, puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé
+avait dit qu'il dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au
+moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus de même. Au
+contraire, son visage convulsé exprimait une terreur extrême et de
+grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se
+rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. Il était couché
+sur le dos. Le bras gauche pendait du lit et la main touchait le sol;
+l'autre bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, en
+glissant, avaient découvert le cou et la large poitrine.
+
+Jess s'arrêta et le regarda.
+
+«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», murmura-t-elle, et,
+poussée par une force qui semblait agir en dehors de sa volonté, elle
+avança lentement, lentement vers le lit.
+
+A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts se fixèrent en plein
+sur ceux de la jeune fille. Quel qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors
+fut bien plus terrible, car vers lui se penchait _le fantôme de la femme
+qu'il avait assassinée dans le Vaal_! Elle était là, sortie de sa tombe
+liquide, échevelée, déchirée, l'eau coulant encore de ses mains et de
+ses cheveux! Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne
+pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'_esprit_ de Jess Croft,
+de la femme qu'il avait tuée, revenu pour lui dire qu'il y avait une
+vengeance divine et un _enfer_. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne
+saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant _la fin_. Elle
+vit son visage se décomposer, devenir d'une pâleur grise comme la
+cendre, tandis qu'une sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il
+était éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait ni remuer,
+ni parler....
+
+Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..
+
+ * * * * *
+
+Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la main. Elle jeta au
+loin l'objet maudit. Ce cri devait avoir éveillé tout le voisinage à un
+mille à la ronde. Déjà elle entendait vaguement les mouvements des
+hommes qui gardaient le chariot et la course folle de Jantjé, qui fuyait
+pour sauver sa vie.
+
+Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne ne l'aperçut, ni ne
+la poursuivit. Ou courait sur la gauche, après Jantjé. Elle sentait son
+coeur lourd comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que devant,
+derrière, alentour, hurlaient toutes les furies engendrées par la
+conscience de celui qui vient de tuer.
+
+Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans la nuit noire, ne
+voyant qu'une chose, n'entendant qu'un cri!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE
+
+
+Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, près de la maison de
+Hans Coetzee, John reçut l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la
+selle de son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, et son
+cheval entravé fut laissé dans la prairie, au pacage. On fit ensuite
+entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pièce même où il avait
+été introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coûter
+la vie. Il retrouva toutes choses dans un état si semblable, y compris
+tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre,
+près de la table sur laquelle était posé un bol de café, plus que jamais
+occupée à ne rien faire, ses filles aussi parées, leurs jeunes
+admirateurs armés des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les
+yeux et de se demander si les événements des derniers mois n'étaient pas
+un mauvais rêve. L'accueil qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette
+illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu
+condescendre à serrer la main d'un misérable «rooibaatje» anglais,
+ramassé sur la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence glacial
+régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. La vieille dame ne daigna
+pas lever les yeux; les autres se détournèrent avec un dégoût évident.
+Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.
+
+John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait une chaise vacante,
+et resta debout à côté.
+
+«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il à voix haute.
+
+--Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la dame, au Boer placé
+près d'elle. «C'est une voix de taureau! Que dit-il?»
+
+Le Boer le lui expliqua.
+
+«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, répliqua-t-elle;
+mais, après tout, c'est un homme et il est peut-être endolori, après sa
+longue course à cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent
+de monter.»
+
+Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:
+
+«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul à
+posséder une voix», ajouta-t-elle en guise d'explication.
+
+Un ricanement étouffé accueillit cette remarque humoristique et John
+profita aussitôt de la permission, avec toute la bonne grâce qu'il put y
+mettre, ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.
+
+«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché dans des trous de
+fourmilier, sans rien avoir à manger. On me dit que là-bas, au
+Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir de
+faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.»
+
+Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes filles intervint.
+
+«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à John, en anglais.
+
+John écumait de rage, mais en même temps il tombait d'inanition; il
+répondit: «Oui».
+
+«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons s'il peut attraper
+dans la bouche comme un chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.
+
+--Non, non! Faites-lui manger de la bouillie avec une cuiller de bois,
+comme un Cafre. Je le ferai manger, si vous avez une cuiller très
+longue.»
+
+Après discussion, il y eut un compromis. On lui jeta du pain et du
+jambon, de l'autre bout de la pièce; il fut assez adroit pour les saisir
+au vol et commença son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim
+dévorante, aux spectateurs assemblés autour de lui.
+
+«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au sardonique fiancé de sa
+fille, «il y a trois mille Rooibaatjes dans l'armée anglaise, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, ma tante.
+
+--Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta-t-elle avec
+irritation, comme si quelqu'un l'avait contredite.
+
+«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.
+
+--Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?
+
+--Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.
+
+--Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la colère du Cher
+Seigneur, d'entendre un garçon qui louche (Carolus était légèrement
+affligé de cette infirmité) contredire sa future belle-mère. Dites-moi,
+combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.
+
+--Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.
+
+--Et à Ingogo?
+
+--Six cent vingt.
+
+--Et à Majuba?
+
+--Mille.
+
+--Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on a achevé le reste à
+Bronker's Spruit, mes neveux; ce Rooibaatje que voici est l'un des
+derniers de l'armée anglaise.»
+
+La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument comme définitif; mais
+un mauvais esprit inspira au malheureux Carolus la fâcheuse idée de
+contredire.
+
+«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damnés Anglais
+qui se cachent dans le défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.
+
+--C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant la voix. Ce ne sont que
+des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future
+belle-mère, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà pour vous.»
+
+Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de s'esquiver, elle lui
+jeta au visage tout le contenu du bol de café. Le bol se brisa sur son
+nez et le café se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de
+son cou et sur ses vêtements.
+
+C'était un spectacle indescriptible.
+
+«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et radoucie par le
+succès de son coup, «vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol
+de café! Je ne me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant trente
+ans. Maintenant que je vous ai donné une leçon, Carolus, allez vous
+laver et nous souperons ensuite.»
+
+A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus se laissa emmener par
+sa fiancée, dont la soeur s'occupa de préparer le couvert. Quand le
+souper fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien
+entendu, John ne fut pas invité, mais l'une des jeunes filles lui
+apporta de quoi apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au
+moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme les hommes buvaient
+sec, la situation se gâta bientôt pour John. L'un des convives se
+souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait châtié,
+lorsqu'il avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, dans
+la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette idée fut accueillie
+avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John était encore là, aussi
+gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse
+aimable.
+
+«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant
+qui saura disposer de lui.»
+
+John n'en douta pas, car le commandant, c'était Frank Muller.
+
+Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; alors les autres
+voulurent s'amuser un peu. Armés de leurs carabines, ils visèrent John,
+en pariant qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le
+capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son
+revolver, qu'heureusement il possédait encore.
+
+«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, que l'on comprit à
+merveille, «je jure, de par Dieu! que je le tue.» Sa résolution bien
+évidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne
+fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus pouvoir perdre ses
+adversaires de vue un seul instant, de peur de traîtrise. Deux fois il
+en appela à la maîtresse de la maison, mais elle resta immobile dans son
+grand fauteuil, un sourire béat sur son large visage.
+
+On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un «rooibaatje»
+anglais harcelé comme une bête fauve.
+
+Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution de se frayer un
+passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous côtés, le
+sombre Carolus, dont l'humeur ne s'était pas encore remise de
+l'aspersion au café et qui, de plus, était parfaitement ivre, se
+précipita en jurant sur John, pour lui asséner un formidable coup de
+crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa
+chaise et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus serait
+assurément partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que
+les choses se gâtaient sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec
+une promptitude merveilleuse.
+
+«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», cria-t-elle, en jouant à
+droite et à gauche, de ses poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai
+assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous
+partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un
+peu, s'ils sont à l'écurie.»
+
+Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, et la bonne dame,
+poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors, à la grande surprise
+et satisfaction de John.
+
+Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:
+
+«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes un brave et que vous
+n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni
+désordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici,
+ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc
+allez-vous-en, pendant que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.
+
+«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante Coetzee», répondit
+John, abasourdi de découvrir que cette femme possédait un coeur, et
+avait, plus ou moins, joué un rôle, toute la soirée.
+
+«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice flegmatique, «ce serait
+vraiment bien dommage de tuer le dernier _rooibaatje_ de l'armée
+anglaise; il faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez un
+bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois,
+quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout
+ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante Coetzee. Mais je
+ne vous aurais pas sauvé, si vous n'aviez pas été si courageux; non
+certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce
+misérable Carolus. Allons, partez!»
+
+John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant
+après, disparut dans la nuit. L'obscurité était profonde, la pluie
+abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le
+risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose à faire; se
+diriger à pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait
+sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que
+dix milles le séparassent encore de son but, il se résigna, grâce à son
+heureuse aptitude à souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une
+heure tout alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive
+contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après avoir perdu un grand
+quart d'heure à le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se
+diriger sans plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait
+devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était bien elle en effet;
+seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait mené
+droit à la maison, il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la
+colline, avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en serait même pas
+aperçu, si le hasard ne l'eût conduit à l'entrée de la Gorge aux Lions,
+là même où, quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une
+conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait avec peine, au
+milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il était
+près de minuit. Les premiers rayons permirent à John de reconnaître la
+localité.
+
+Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une semaine, il avait
+voyagé continuellement et, pendant les deux dernières nuits, le sommeil
+avait été remplacé par des dangers terribles et des émotions sans cesse
+renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu
+faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en
+pouvait plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux os et
+n'aspirait qu'à une chose: s'étendre n'importe où et dormir, ou...
+mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess
+s'était réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amené une
+fois, après leurs fiançailles, et lui avait dit que c'était une des
+retraites favorites de sa soeur.
+
+S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins un sol sec et un
+abri contre la pluie. Il ne devait pas en être à plus de trois cents
+mètres. Appelant donc tout son courage à son aide, pour un suprême
+effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les roches éparpillées,
+jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au pied de l'immense pilier que la foudre
+avait frappé un jour, devant les yeux de Jess.
+
+Trente pas encore et il entra dans la grotte.
+
+Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta sur le sol rocheux et,
+presque instantanément, tomba dans un sommeil de plomb.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+CONCLUSION
+
+
+Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait toujours éperdument, sur
+le plateau de la colline. Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée
+absorbait son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître à jamais!
+Tout à coup elle se trouva au sommet de la Gorge aux Lions, qu'elle
+reconnut malgré le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à
+descendre. Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans crainte d'être
+troublée, car personne n'y venait jamais, si ce n'est parfois quelque
+Cafre errant.
+
+Sautant de roche en roche, disparaissant dans l'ombre, pour reparaître à
+la lumière blafarde de la lune, elle semblait être une apparition
+fantastique, tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.
+
+Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, mais sans y
+prendre garde, malgré une blessure assez profonde au poignet. Enfin elle
+arriva au bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était temps!
+Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna le corps brisé, l'esprit
+égaré,... _mourante_.
+
+«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi», gémissait la
+malheureuse, en tombant sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi,
+mais j'ai effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que j'ai
+fait _cela_. Je serais morte plutôt que de _le_ tuer pour moi. Tu
+épouseras John et tu ne sauras jamais, jamais, ce que j'ai fait pour
+toi. Je vais mourir. Je sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais
+revoir _son_ visage une seule fois, une seule, avant de mourir!»
+
+Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, projetait ses rayons
+dans les profondeurs sombres de la gorge; ils atteignirent l'ouverture
+de la grotte et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.
+
+Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et poussa un profond
+soupir; son dernier voeu était-il donc exaucé? Son bien-aimé était-il
+mort? Était-ce une vision? Elle se traîna sur les mains et les genoux,
+pour venir écouter s'il respirait encore. Oui; elle entendit son souffle
+lent et régulier; celui d'un homme plongé dans le sommeil.
+
+L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle avait tué? Pour
+qu'il la vît mourir, car elle sentait sa fin venir vite, très vite. Non!
+cent fois non!
+
+Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel elle avait écrit à
+John et le glissa entre ses doigts engourdis. Il parlerait pour elle.
+Puis elle se pencha vers lui, image vivante de la tendresse infinie et
+désespérée, de l'amour plus profond que la tombe.
+
+Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, ses pieds, ses jambes
+devenaient froids et bientôt elle ne sentit plus rien au-dessous de la
+poitrine. Le coeur seul vivait encore.
+
+Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le niveau de la petite grotte
+et cessèrent d'éclairer le visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au
+front un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement ce fut la fin!
+Une lueur aveuglante passa devant ses yeux; un grondement, pareil à
+celui de la mer en furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina
+doucement sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle s'endormit!... De
+quel sommeil? Pour quel réveil? C'est le grand _Peut-être_!
+
+Pauvre Jess aux yeux et au coeur profonde! Telle fut la dernière joie de
+son amour! Telle fut sa couche nuptiale!
+
+Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice et de son crime, et
+le vent de la nuit chantait son _requiem_, au-dessus de cette retraite
+où elle avait ouvert et fermé le livre de sa vie.
+
+Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait pu même être heureuse,
+quoique les femmes comme elle le soient rarement. Il n'est pas sage de
+risquer toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui indulgents
+et qu'elle dorme en paix!
+
+ * * * * *
+
+Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et
+sans rêves, la tête de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine!
+Étrange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde
+s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent dans la grotte et se
+jouèrent indifféremment sur le visage blême, sur les boucles en désordre
+de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un
+regard à l'intérieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive
+indignation à la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde
+s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper de la mort de Jess; il
+est si habitué à ces sortes de choses!
+
+Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'étirant les bras,
+il eut tout à coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son
+regard, vit d'abord très confusément, puis enfin clairement et sans
+doute possible!
+
+ * * * * *
+
+Il est des choses que l'oeil humain doit respecter. Au nombre de ces
+choses, est la première explosion du désespoir d'un homme fort! John
+Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans cet
+abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence,
+mais meurtri pour le reste de ses jours.
+
+Quelques heures plus tard, un homme hâve et hagard descendait, en
+trébuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau.
+L'agitation régnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient
+haut et gesticulaient, se précipitèrent vers le nouvel arrivant, pour
+voir ce qu'il portait. Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le
+laisser passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison incendiée,
+puis se dirigea vers les remises et déposa son fardeau sur le banc où
+Frank Muller s'était assis la veille, pendant le soi-disant conseil de
+guerre.
+
+Enfin il demanda d'une voix étouffée:
+
+«Où est M. Croft?»
+
+L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pièce où était
+enfermé le vieillard.
+
+«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si menaçant, qu'on lui obéit
+sans mot dire.
+
+«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! Vous nous revenez du
+monde des mourants!
+
+Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme dans ses bras; mais
+celui-ci l'arrêta.
+
+«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»
+
+Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre Jess!
+
+ * * * * *
+
+Pendant la journée, les Boers partirent sans plus s'occuper des
+habitants de Belle-Fontaine. Depuis la mort de Muller, personne ne
+songeait à exécuter la sentence; du reste on n'en avait pas le droit,
+puisque la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent
+donc de dresser une sorte de procès-verbal et d'enterrer leur chef dans
+le petit cimetière planté de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir
+pas la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent dans celle
+qu'on avait préparée pour le vieux Croft!
+
+Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut jamais éclairci. Les
+indigènes employés à la ferme reconnurent le couteau comme ayant
+appartenu à Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il était
+l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, mystérieusement
+disparu. Du reste, on ne prit pas grand'peine pour les découvrir. Muller
+était un personnage important, mais non populaire, et dans des temps si
+troublés, dans un pays à demi sauvage, la mort d'un homme n'est pas un
+événement dont on se préoccupe longtemps.
+
+Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel allèrent, à leur tour, au
+cimetière sur la colline. Ils y déposèrent leur chère morte, à dix pas
+de celui pour qui son bras avait été l'instrument de vengeance. Ils ne
+la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent même toujours
+qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, pendant cette nuit terrible.
+Personne ne le sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas de
+ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités par les blancs, loin,
+bien loin dans les déserts de l'Afrique centrale.
+
+«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut refermée, ce pays n'est
+pas fait pour des Anglais; retournons dans le nôtre.» John courba la
+tête en signe d'acquiescement.
+
+Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les 25 000 francs payés à
+Silas Croft par le capitaine, pour sa part d'intérêt dans l'exploitation
+de Belle-Fontaine, étaient restés, avec une autre somme de 6 000 francs,
+à la banque de Natal.
+
+Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. Trois mois après
+leur arrivée en Angleterre, John Niel trouva un emploi de régisseur, sur
+un important domaine du comté de Rutland. Au bout d'un certain temps il
+devint l'époux bien-aimé de la charmante Bessie Croft et, à tout
+prendre, il peut passer pour un homme heureux. Parfois pourtant, un
+chagrin que sa femme ignore, s'empare de lui et le maîtrise pendant
+quelque temps.
+
+Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, mais il lui arrive
+de loin en loin, lorsque, sa tâche du jour terminée, il s'arrête à
+l'entrée de son jardin et contemple le paisible paysage anglais, ou le
+ciel parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra jamais où il
+reverra ces grands yeux sombres et passionnés, où il entendra de nouveau
+cette douce voix inoubliée!
+
+Car il se sent toujours aussi près de son amour perdu et parfois semble
+savoir positivement que s'il y a, comme nous l'espérons tous, un avenir
+pour chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la lutte, il trouvera
+Jess l'attendant sur le seuil!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Chapitres.
+
+I.--John a une aventure 1
+II.--Comment les deux soeurs vinrent à Belle-Fontaine 8
+III.--M. Frank Muller 21
+IV.--Bessie est demandée en mariage 30
+V.--Rêves et folies 40
+VI.--L'orage éclate 46
+VII.--Jeune rêve d'amour 56
+VIII.--Jess part pour Prétoria 63
+IX.--L'histoire de Jantjé 71
+X.--John l'échappe belle! 79
+XI.--Sur le bord 90
+XII.--Le saut 98
+XIII.--Frank Muller jette le masque 109
+XIV.--John, à la rescousse! 118
+XV.--Un voyage difficile 128
+XVI.--Prétoria 135
+XVII.--Le 12 février 143
+XVIII.--Et après? 158
+XIX.--Hans Coetzee vient à Prétoria 161
+XX.--Le grand homme 170
+XXI.--Jess obtient un laissez-passer 179
+XXII.--En route 186
+XXIII.--Le gué du vaal 195
+XXIV.--L'ombre de la mort 207
+XXV.--Attente 217
+XXVI.--Un familier de Frank Muller 226
+XXVII.--Silas est persuadé 235
+XXVIII.--Bessie est mise à la question 245
+XXIX.--Condamné à mort 254
+XXX.--Il faut nous séparer 262
+XXXI.--Jess trouve un ami 270
+XXXII.--Il mourra! 278
+XXXIII.--Vengeance! 289
+XXXIV.--Tante Coetzee à la rescousse 298
+XXXV.--Conclusion 305
+
+1160-13.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P9-13.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS ***
+
+***** This file should be named 38493-8.txt or 38493-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38493/
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+.poem span.i2 {
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+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jess
+ Épisode de la guerre du Transvaal
+
+Author: Henry Rider Haggard
+
+Translator: Marie Dronsart
+
+Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>H. RIDER HAGGARD</h1>
+
+
+<h1>JESS</h1>
+
+<h3><i>ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL</i></h3>
+
+
+<h4>&mdash;1881&mdash;</h4>
+
+<h4>ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</h4>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>M<sup>me</sup> MARIE DRONSART</h3>
+
+
+
+<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h4><a name="PARIS" id="PARIS"></a>PARIS</h4>
+
+<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4>
+
+<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5>
+
+
+<h5>1914</h5>
+
+<h5>Tous droits réservés.
+</h5>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2>
+
+<h2>JOHN A UNE AVENTURE</h2>
+
+
+<p>La journée avait été très chaude, même pour le
+Transvaal, où l'on sait ce que peut être la chaleur
+jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les orages ne
+reviennent plus que tous les huit ou quinze jours.
+Les lis bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en
+forme de trompette, écrasés par le souffle brûlant
+qui, depuis bien des heures, paraissait s'échapper
+d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui
+s'étendait indécis et faiblement tracé, à travers la
+plaine, bifurquait en embranchements et revenait
+à la ligne principale, l'herbe était complètement
+recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.</p>
+
+<p>Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours
+au coucher du soleil; il ne se manifestait plus que
+par de petits tourbillons, qui s'élevaient subitement
+sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes
+et soulevaient une grande colonne de poussière,
+haute de cinquante pieds ou plus, et se maintenant
+longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant de
+se désagréger lentement, pour retomber enfin sur
+le sol.</p>
+
+<p>A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et
+inexplicables, un cavalier s'avançait sur le chemin.
+L'homme et le cheval étaient aussi poudreux et
+aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par
+ce siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés
+un instant. Tout à coup, le tourbillon qui s'était
+approché rapidement, s'arrêta, et la poussière,
+après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie
+expirante, s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta
+aussi et la regarda d'un air absorbé.</p>
+
+<p>«C'est tout juste comme la vie d'un homme,
+Blesbok, dit-il à son cheval: venant on ne sait
+d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne
+de poussière sur la grande route du monde, puis
+disparaissant et laissant la poussière retomber sur
+le sol, pour être foulée aux pieds et oubliée.»</p>
+
+<p>Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid
+que beau, malgré d'agréables yeux bleus et une
+jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, paraissait
+avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses
+réflexions sentencieuses, puis donna un léger coup
+de cravache à son cheval épuisé: «Avançons, Blesbok,
+reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le
+vieux Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité
+que nous sommes au tournant», ajouta-t-il, en désignant
+de son fouet un petit sentier plein d'ornières,
+qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom,
+dans la direction d'une colline étrangement isolée,
+terminée au sommet par un large plateau et qui
+surgissait de la plaine onduleuse, à une distance
+d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux
+Boer a dit: le second tournant, continua-t-il, se
+parlant à lui-même, mais peut-être mentait-il?
+On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à
+égarer un Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline
+au sommet plat, située à une demi-heure environ
+de la grande route; ceci répond au signalement;
+j'en cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il
+fit prendre à sa monture une sorte de petit trot à
+l'amble, qu'affectionnent particulièrement les chevaux
+de l'Afrique méridionale.</p>
+
+<p>«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine
+John Niel, en trottant doucement. Me voici
+à trente-quatre ans, sur le point de recommencer la
+mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du
+Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes
+ambitions et à quatorze années de service dans
+l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le
+mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»</p>
+
+<p>A ce moment ses méditations furent interrompues,
+car, au sommet d'une montée peu rapide, un
+spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa
+vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un
+poney monté par une femme s'avançait en galopant
+furieusement et, derrière lui, les ailes étendues, le
+cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait,
+couvrant douze ou quinze pieds de terrain à
+chaque enjambée de ses longues échasses. Le poney
+avait encore à peu près vingt mètres d'avance, mais,
+quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer
+la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!...
+Le grand échassier rejoignait le cheval. Ah! John
+Niel sentit le c&oelig;ur lui manquer et ferma les yeux,
+car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever
+très haut et retomber comme un gourdin plombé!</p>
+
+<p>Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé
+son cheval sur l'échine, derrière la selle; l'animal,
+momentanément paralysé, tomba comme une masse
+sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le
+montait, se releva et courut vers John, poursuivie
+par l'autruche. Le membre terrible se leva de nouveau,
+mais, avant qu'il pût frapper son épaule, la
+jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre.
+Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se
+roula et sembla vouloir l'écraser, jusqu'à ce que
+mort s'ensuivît. John arrivait. Dès que l'échassier
+le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui,
+avec un mouvement de valse solennelle, que cet
+animal affecte souvent avant d'attaquer. Or le capitaine
+Niel ignorait les façons d'agir de l'autruche et
+son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait
+fort disposé à déguerpir; le maître, en toute
+autre circonstance, n'aurait pas mieux demandé,
+mais comment abandonner la beauté en détresse?
+Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa
+glisser à terre et, sa cravache en nerf de b&oelig;uf à la
+main, il fit vaillamment face à l'ennemi. Pendant
+quelques secondes, l'autruche resta immobile, clignant
+ses yeux brillants et balançant gracieusement
+son long cou. Puis, soudain, elle étendit ses
+ailes et fondit comme la foudre sur son adversaire.
+Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement
+des plumes et aperçut une grande patte qui frappait
+dans le vide, près de sa tête. Heureusement l'autruche
+le manqua et passa comme un éclair; mais,
+avant que l'étranger pût se retourner, l'ennemi
+revenait, lui lançait un de ses terribles coups dans
+le dos et l'envoyait rouler à terre. En une seconde,
+John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé
+et absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche
+revenait; il courut à elle et lui asséna son
+fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle s'arrêta. Profitant
+du répit, il saisit l'échassier par une aile et
+s'y cramponna désespérément des deux mains. Alors
+ils commencèrent à tourner, lentement d'abord,
+puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il semblât à
+John Niel que le temps, l'espace et la terre ne
+fussent plus qu'une vision tournoyante, fixée
+quelque part dans les ombres de la nuit. Au-dessus
+de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le
+long cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient
+les pattes semblables à de gigantesques totons et,
+devant lui, s'étalait une douce masse de plumes
+blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée
+d'étoiles! John était sur le dos et l'autruche, qui ne
+semblait pas sujette aux étourdissements, lui infligeait
+un châtiment terrible. Heureusement elle ne
+peut frapper très fort un homme étendu; autrement
+c'eût été la fin de John Niel et nous n'aurions pas à
+conter cette histoire.</p>
+
+<p>Pendant une demi-minute environ, l'échassier
+s'en donna à c&oelig;ur joie, sur le corps de son antagoniste
+renversé, qui crut toucher au terme de sa
+carrière terrestre. Au moment où tout devenait
+indistinct à ses yeux, il aperçut tout à coup deux
+bras blancs qui se nouaient autour des pattes de
+l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le
+cou, sinon elle vous tuera!»</p>
+
+<p>Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva
+chancelant. Pendant ce temps, l'échassier et la jeune
+fille roulaient enlacés en une masse confuse, au-dessus
+de laquelle le cou élégant et le bec sifflant
+se balançaient, semblables au cobra qui va frapper.
+John se précipita, saisit ce cou des deux mains et,
+de toute sa force (qui était considérable), il le tordit
+jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement, quelques
+bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu,
+mort!</p>
+
+<p>Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa
+d'un regard la scène du combat. La jeune fille
+restait sans mouvement comme l'autruche; avait-elle
+succombé dans la lutte? Trop faible pour aller
+s'en assurer, John se mit à détailler son visage.
+Elle avait la tête appuyée sur le vaincu, dont les
+plumes légères lui faisaient un doux oreiller. Lentement
+il reconnut que ce visage était très beau,
+malgré son extrême pâleur: front bas et large,
+couronné de soyeux cheveux d'or, menton très rond
+et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu
+grande. On ne voyait pas les yeux, car ils étaient
+fermés; la jeune fille avait perdu connaissance.
+Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une
+vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu
+et, se traînant vers elle (car il était terriblement
+contusionné), il lui prit la main et essaya de la
+réchauffer dans les siennes. Elle était belle de
+forme, cette main, mais brunie, et laissait deviner
+qu'elle travaillait beaucoup. La jeune fille ouvrit
+les yeux et Niel remarqua, non sans plaisir, qu'ils
+étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un
+petit rire:</p>
+
+<p>«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je
+me suis évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment,
+et il faisait le geste d'ôter son chapeau, quand
+il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la bagarre.
+«J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal
+sérieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en
+tout cas je suis bien aise que vous ayez tué cette
+méchante bête. Elle était sortie du <i>camp</i>, il y a trois
+jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué
+un jeune garçon l'année dernière et j'avais dit à
+mon oncle qu'il devrait lui tirer un coup de fusil,
+mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était trop
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander, reprit John Niel, si
+vous êtes miss Croft?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis une des demoiselles Croft, car
+nous sommes deux; quant à vous, je devine que
+vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon
+oncle pour l'aider dans son exploitation.</p>
+
+<p>&mdash;Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci»,
+répliqua John, en désignant le grand échassier
+mort, «je crois que mes nouvelles occupations ne
+me plairont guère.»</p>
+
+<p>La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de
+montrer deux charmantes rangées de dents blanches.</p>
+
+<p>«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi
+nos autruches; mais, Capitaine, j'ai grand'peur que
+ce séjour ne vous paraisse horriblement ennuyeux.
+Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez
+pas un Anglais plus près que Wakkerstroom.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement,
+car, en vérité, cette fille du désert avait, dans toute
+sa personne, quelque chose de très charmant.</p>
+
+<p>«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous
+savez, et je n'ai aucune supériorité. Jess (c'est ma
+s&oelig;ur), ah! Jess! c'est autre chose; elle a été en
+pension au Cap et elle a une intelligence supérieure.
+Moi aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y
+ai pas appris grand'chose. Mais, Capitaine, les deux
+chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la ferme
+et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir
+comment nous rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein).
+C'est le nom de notre résidence. Pouvez-vous
+marcher?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a
+étrangement secoué.»</p>
+
+<p>Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt
+avec un cri de douleur; une cheville était foulée et
+il se sentait si raide, si endolori par tout le corps,
+qu'il pouvait à peine bouger.</p>
+
+<p>«La maison est-elle loin? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A un mille environ, par là. Nous la verrons du
+haut de la montée. Regardez, moi, je n'ai rien du
+tout; je le répète, c'est ridicule d'avoir perdu connaissance,
+mais cette bête m'ôtait la respiration.»
+Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se
+rassurer! «Aïe! fit-elle; je souffre de partout. Il faut
+que vous preniez mon bras, voilà tout; si cependant
+cela ne vous est pas désagréable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je
+vous assure», répliqua-t-il en riant; et ils partirent
+bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>COMMENT LES DEUX S&OElig;URS VINRENT
+A BELLE-FONTAINE</h2>
+
+
+<p>«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait
+Bessie), lorsqu'ils eurent fait péniblement et en boitant
+une centaine de mètres, «me trouverez-vous
+impertinente, si je vous adresse une question?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous
+enterrer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me le demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je crains que vous ne vous en repentiez.
+Je ne crois pas, poursuivit-elle lentement, que
+cet endroit convienne à un gentleman anglais et à
+un officier. Les Boers vous seront odieux et vous
+n'aurez pour compagnie que mon vieil oncle et nous
+deux.»</p>
+
+<p>John Niel se mit à rire.</p>
+
+<p>«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen
+anglais ne sont pas si difficiles par le temps qui
+court, surtout quand il leur faut gagner leur vie.
+Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire
+tout de suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée
+depuis quatorze ans et j'en ai trente-quatre. J'ai pu
+vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me faisait
+une pension de 3&nbsp;000 francs. Il y a six mois, elle
+mourut, me laissant le peu qu'elle possédait, car presque
+toute sa fortune était en viager. Après avoir payé
+tous les droits de succession, je me trouvai à la tête
+de 1&nbsp;200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec
+cela dans l'armée. Après la mort de ma tante, je vins
+de l'île Maurice à Durban, avec mon régiment qui est
+rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je savais
+que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je
+demandai donc un congé d'un an et je résolus de
+m'informer et de voir si je ne pourrais pas m'habituer
+à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de Durban
+me parla de votre oncle, de son désir de céder
+pour 25&nbsp;000 francs un tiers de ses intérêts dans son
+exploitation, parce qu'il devenait trop vieux pour y
+suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui
+et promis de venir à l'essai pendant quelques mois;
+voilà pourquoi j'arrive juste à temps pour empêcher
+que vous ne soyez mise en morceaux par une
+autruche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en
+riant, que vous avez été reçu chaudement. Enfin,
+j'espère que vous ne vous déplairez pas ici.»</p>
+
+<p>Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait
+au sommet de la montée d'où l'autruche avait
+poursuivi Bessie Croft, et nos deux personnages aperçurent
+un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une
+main le poney de Bessie et de l'autre le cheval du
+capitaine. A quelque distance derrière lui, marchait
+une dame.</p>
+
+<p>«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et
+voici Jess qui vient voir ce qui est arrivé.»</p>
+
+<p>La personne en question était maintenant assez
+proche pour produire sur John une première impression.
+Elle était petite et plutôt maigre; une
+épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son
+visage; certes, elle n'était pas charmante comme
+sa s&oelig;ur, mais deux choses frappaient en elle: une
+pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus
+magnifiques yeux noirs que John Niel eût jamais
+vus. A tout prendre, et malgré sa petite taille, c'était
+une personne à remarquer et à ne pas oublier quand
+on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser
+plus loin ses observations, les deux nouveaux venus
+les avaient rejoints.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria
+Jess, avec un regard rapide sur le compagnon de sa
+s&oelig;ur, et un léger accent africain qui n'est pas sans
+charme chez une jolie femme. Bessie commença
+aussitôt le récit de l'aventure, faisant parfois appel
+à John pour corroborer son dire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse
+et le capitaine se disait qu'il n'avait jamais
+vu figure si impassible; elle ne changea pas une
+fois, même aux péripéties les plus émouvantes du
+drame.</p>
+
+<p>«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne
+doit pas avoir beaucoup de c&oelig;ur!»</p>
+
+<p>Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John
+vit où se réfugiait cette physionomie: c'était dans
+ces yeux extraordinaires. Si impassible que fût le
+visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une
+émotion intérieure qui les faisaient resplendir. Le
+contraste entre cette figure immobile et ces yeux de
+feu avait quelque chose d'étrange et de presque surnaturel.</p>
+
+<p>«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle,
+mais je regrette la pauvre autruche.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda John.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous étions très bons amis; moi
+seule pouvais la dompter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête
+la suivait comme un chien; c'était la chose la plus
+drôle du monde.&mdash;Mais partons; il faut rentrer, car
+il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en
+s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel
+à monter son cheval et ayez soin que la selle ne
+tourne pas; les sangles sont peut-être desserrées.»</p>
+
+<p>Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement
+en selle; la jeune fille fit promptement de
+même et l'on repartit dans l'obscurité croissante.
+Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une
+avenue carrossable, bordée de grands gommiers,
+et presque aussitôt l'aboiement d'un chien et l'apparition
+de fenêtres éclairées lui firent comprendre
+qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt
+en face de la porte, car elle était séparée du chemin
+par une véranda, les nouveaux venus s'arrêtèrent
+et descendirent de cheval. En même temps une
+exclamation de bienvenue partit de la maison et,
+dans l'encadrement de la porte, se détachant sur le
+fond lumineux, parut un personnage d'aspect aussi
+agréable que peu commun: c'était un homme très
+grand, ou qui du moins l'avait été, mais dont l'âge
+et les rhumatismes avaient courbé la haute taille. Sa
+longue chevelure blanche, rejetée en arrière d'un
+front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de
+la tête, chauve comme la tonsure d'un prêtre, brillait
+à la lumière des lampes et les mèches blanches
+formaient une couronne autour de cette calvitie.
+Le visage, ridé comme une pomme bien conservée,
+avait aussi la couleur rosée de ce fruit. Les traits
+étaient aquilins et bien modelés et, sous les sourcils
+encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris,
+aussi perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il
+n'y avait rien de dur, ni de déplaisant dans cette physionomie
+accentuée, empreinte au contraire d'une
+grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de
+gros drap gris, chaussé de grandes bottes à l'écuyère,
+le personnage tenait à la main un chapeau de chasse
+à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft, l'un
+des hommes les plus remarquables du Transvaal,
+lorsque John Niel le vit pour la première fois.</p>
+
+<p>«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de
+stentor; les naturels du pays m'ont dit que vous
+arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de
+vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?»
+ajouta-t-il, en voyant le Zulu Mouti accourir pour
+aider John à descendre de cheval.</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche
+favorite nous a presque tués, votre nièce et
+moi, et que j'ai tué ladite favorite.»</p>
+
+<p>Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant
+ce temps on fit entrer le capitaine dans la
+maison.</p>
+
+<p>«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard.
+Quand j'y pense! quand j'y pense! Dieu soit loué,
+Bessie, ma chérie, de ce que vous avez échappé au
+danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons!
+Prenez la charrette écossaise et une paire de b&oelig;ufs,
+pour aller chercher la bête. Autant vaut lui enlever
+ses plumes avant que les vautours la mettent en
+pièces.»</p>
+
+<p>Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué
+un mélange d'eau et d'arnica sur ses contusions,
+John réussit à gagner la pièce où le souper attendait.
+Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne;
+des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis.
+Dans un coin se trouvait un piano et John devina
+que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs,
+devait être la propriété de miss Jess.</p>
+
+<p>Le souper se passa fort agréablement, puis les
+jeunes filles se mirent au piano, pendant que les
+hommes fumaient. Une nouvelle surprise attendait
+John Niel: après que Bessie, presque entièrement
+remise de sa secousse, eut joué très convenablement
+deux ou trois morceaux, Jess, qui jusque-là était
+restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce
+ne fut pas de bon c&oelig;ur, car elle n'y consentit que
+sur la demande réitérée, faite par son oncle le
+patriarche, de sa voix retentissante et joyeuse. Pendant
+quelques instants elle laissa errer ses doigts
+sur les touches, frappant de vagues accords, puis
+tout à coup elle chanta comme jamais le capitaine
+n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était
+peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand,
+de sorte que John ne comprenait pas les paroles,
+mais il n'était pas nécessaire de les comprendre
+pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant
+néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans
+fin et sans bornes trouvaient un écho dans chacune
+des notes splendides et les pénétraient. La voix
+divine, ardente et douce à la fois, montait, planait,
+faisait vibrer les nerfs de l'auditeur comme les
+cordes d'une harpe éolienne, transportait son âme
+sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux
+portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme
+l'aigle retombe, et s'éteignit dans une dernière vibration.</p>
+
+<p>John respirait avec peine et son émotion était
+si forte, qu'il s'appuya au dossier de sa chaise,
+énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction qui se
+produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux,
+il surprit Bessie qui l'observait avec malice et curiosité.
+Jess, penchée sur le piano, caressait encore
+doucement les touches, la tête inclinée sous la couronne
+de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.</p>
+
+<p>«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant
+sa nièce du bout de sa pipe, «que pensez-vous
+de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il pas de quoi
+vous empoigner le c&oelig;ur et vous pénétrer jusqu'aux
+moelles?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit
+John simplement, et j'ai entendu presque
+toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment beau!
+Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter
+ainsi dans le Transvaal.»</p>
+
+<p>Jess se retourna vivement et John remarqua que
+si ses yeux brillaient d'émotion, le reste de son
+visage était aussi impassible que jamais.</p>
+
+<p>«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous
+moquez de moi, capitaine Niel»; et aussitôt, avec un
+«bonsoir» bref, elle quitta la chambre.</p>
+
+<p>Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte
+par laquelle Jess était sortie et cligna des yeux
+d'une façon qui probablement en disait long, mais
+n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et
+muet.</p>
+
+<p>Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de
+sa voix sympathique, s'informa, avec la sollicitude
+d'une bonne ménagère, si sa chambre lui convenait,
+combien de couvertures il désirait avoir sur son lit,
+lui dit que s'il était incommodé par le parfum des
+fleurs plantées près de la véranda, il ferait bien de
+fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle de gauche.</p>
+
+<p>Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée,
+elle sortit et le capitaine, la suivant des yeux, se
+disait qu'il était impossible de rêver une jeune créature
+plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante en
+tout point.</p>
+
+<p>«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard,
+en poussant le flacon carré vers son hôte; «vous
+devez en avoir besoin, après avoir été roué de coups
+par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez
+remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en
+remercie de tout mon c&oelig;ur, croyez-le; je dois vous
+avouer que Bessie est ma nièce favorite. Jamais il
+n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les
+mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle
+taille! et ce qu'elle travaille! Comme trois, je vous
+l'affirme. Et pas la moindre prétention, pas d'airs
+de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux s&oelig;urs paraissent très différentes, dit
+John.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne
+croirait jamais que le même sang coule dans leurs
+veines. Il y a trois ans de différence d'abord: Bessie
+est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess
+en a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà
+vingt-trois ans! Leur histoire est assez étrange, je
+vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la
+remplissant à nouveau du tabac boer, grossièrement
+coupé dans un grand pot de terre brune; «je vais
+vous la conter, si vous voulez; autant que vous la
+connaissiez, puisque vous allez vivre avec nous.</p>
+
+<p>«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez
+pour vous.</p>
+
+<p>«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien
+né même. Je suis du comté de Cambridge, du pays
+plantureux qui entoure Ely. Mon père était pasteur,
+peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa
+bénédiction, trente guinées dans ma poche et le
+montant de ma traversée jusqu'au Cap; je lui serrai
+la main, Dieu le bénisse! je partis et depuis cinquante
+ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu soixante-dix
+ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une
+autre fois; pour le moment, il s'agit des enfants.
+Environ vingt ans après mon départ, mon bon vieux
+père se remaria avec une femme encore jeune, assez
+riche et moins bien née que lui. De cette union il eut
+un fils, puis mourut. Le peu que j'appris sur le
+compte de mon demi-frère, fut qu'il avait fort mal
+tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin,
+il y a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais
+assis dans cette même pièce, dans ce même fauteuil,
+car cette partie de la maison existait déjà (les ailes
+ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant
+la pluie battre les vitres par une nuit affreuse,
+quand, tout à coup, un vieux chien <i>pointer</i> que
+j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à aboyer.</p>
+
+<p>«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les
+Cafres.»</p>
+
+<p>«A ce moment il me sembla entendre un faible
+coup frappé sur la porte et Ben aboya de nouveau;
+je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux petites
+filles enveloppées de vieux châles. Je refermai
+la porte, après avoir regardé s'il y en avait d'autres
+dehors et je restai planté là, les yeux et la bouche
+grands ouverts, devant les deux petites créatures.
+Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main;
+l'aînée paraissait avoir onze ans, la plus petite, huit
+environ. Elles se taisaient, mais l'aînée se détourna
+pour enlever le châle et le chapeau de sa petite
+s&oelig;ur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit
+visage et ses cheveux d'or tout mouillés; elle mit un
+doigt dans sa bouche et me regarda de telle façon
+que je me crus le jouet d'un rêve.</p>
+
+<p>«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande,
+est-ce ici la maison de M. Croft? M. Croft..., république
+de l'Afrique du Sud.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république
+de l'Afrique du Sud, et je suis M. Croft. Et
+vous, mes chères petites, qui pouvez-vous bien
+être? répondis-je.</p>
+
+<p>«&mdash;S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos
+nièces, et nous sommes venues d'Angleterre pour
+vous chercher.</p>
+
+<p>«&mdash;Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en
+avais bien le droit.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant
+ses menottes maigres et humbles, je vous
+en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si
+mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas
+en état d'aller plus loin.»</p>
+
+<p>«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit
+autant, par sympathie et aussi de peur et de froid.</p>
+
+<p>«Naturellement je les amenai près du feu, les pris
+sur mes genoux, appelai de toutes mes forces Hébé,
+la vieille Hottentote qui faisait ma cuisine, et à nous
+deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper
+dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un
+potage et du vin et une demi-heure après, elles étaient
+tout heureuses, leurs craintes absolument disparues.</p>
+
+<p>«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je,
+embrassez-moi et contez-moi un peu comment
+vous êtes venues.»</p>
+
+<p>«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire
+complète que plus tard) et le récit fut étrange.</p>
+
+<p>«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une
+charmante jeune fille du Norfolk et l'avait traitée
+comme un chien. C'était un ivrogne et un gredin
+que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la
+négligeait honteusement et souvent même maltraitait
+les enfants, de sorte qu'enfin, la pauvre créature,
+affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé,
+ne put y tenir plus longtemps et conçut l'idée
+insensée de s'échapper, pour venir ici se placer sous
+ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son désespoir.
+Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer
+trois places de secondes jusqu'à Natal et avoir encore
+quelques livres de surplus, et un jour que sa brute
+de mari était allé boire et jouer, elle parvint à se
+faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les
+docks de Londres, et elle était loin en mer avec ses
+filles, quand il s'aperçut de sa fuite. Mais ce fut son
+dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On
+n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle
+prit le lit et succomba, laissant les pauvres enfants
+seules au monde. Ce qu'elles durent souffrir, du
+moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu
+seul le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est
+qu'elle ne s'est jamais complètement remise de ce
+coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais, qu'on
+dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille
+sur les faibles et cette Puissance prit sous son aile
+ces pauvres enfants errantes et sans abri. Le capitaine
+du navire fut bon pour elles et, lorsqu'on arriva
+enfin à Durban, les passagers firent une souscription
+et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de
+ce côté du Transvaal, de se charger d'elles. Le Boer
+et sa femme traitèrent les enfants convenablement,
+mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au
+tournant de la route de Wakkerstroom, que vous
+avez suivie aujourd'hui, ils firent descendre les enfants
+(elles n'avaient pas de bagages) et leur dirent
+qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient
+à la maison de Meinheer Croft.</p>
+
+<p>«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne
+fut qu'à huit heures du soir, qu'elles arrivèrent ici,
+les pauvres chéries, car le chemin n'était pas alors
+aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent
+dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la
+pluie glacée, si elles n'eussent aperçu, par hasard,
+les lumières de la maison. Et voilà comment mes
+nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours
+restées depuis, excepté pendant deux ans que
+je les envoyai en pension au Cap; et je me sentis bien
+seul, quand elles furent parties.</p>
+
+<p>&mdash;Et le père? demanda Niel, que ce récit avait
+profondément intéressé; avez-vous jamais entendu
+parler de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le
+vieillard, bondissant de colère; oui, certes! Le croiriez-vous?
+Les deux mignonnes étaient chez moi
+depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour
+que j'eusse appris à les aimer de tout mon c&oelig;ur,
+quand un beau matin, comme j'examinais le nouveau
+mur du <i>kraal</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, j'aperçois un individu qui
+s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient
+vers moi et, comme il s'approche, je l'examine:
+«Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un gredin, c'est
+écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta
+figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant
+pas que je contemplais un fils de mon propre
+père; comment l'aurais-je pu?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.</p></div>
+
+<p>«Votre nom est-il Croft? dit-il.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, répondis-je.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un
+mauvais regard d'ivrogne sournois; je suis votre
+frère.</p>
+
+<p>«&mdash;En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car
+je commençais à comprendre de quoi il s'agissait;
+et que pouvez-vous bien me vouloir? Je vous
+dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous
+êtes mon frère, vous êtes un misérable et que je
+ne veux ni vous connaître, ni rien avoir à démêler
+avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère,
+je vous demande pardon de vous confondre avec
+un pareil drôle.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en
+ricanant. Eh bien! mon cher frère Silas, je veux
+mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à la
+maison, car je me suis remarié, Silas, et il les
+attend avec impatience pour jouer avec lui; donc,
+si vous voulez avoir la bonté de me les remettre,
+je les emmènerai de suite.</p>
+
+<p>«&mdash;Vraiment! Vous les emmènerez si vite que
+ça? dis-je, tout tremblant de rage et de crainte.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par
+la loi et je n'entends pas mettre des enfants au
+monde pour que vous jouissiez de leur société.
+J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau
+ricanement sardonique, et la loi est pour moi.»</p>
+
+<p>«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai
+la manière dont il avait traité ces pauvres
+enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna et
+je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus
+le mur à moitié bâti, j'attrapai ce vaurien
+par une jambe, car j'étais fort il y a dix ans, et l'arrachai
+de son cheval. En touchant terre, il laissa
+tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui
+donnai la plus belle volée qu'homme ait jamais
+reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je fus las,
+je lui permis de se relever.</p>
+
+<p>«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez,
+je chargerai les Cafres de vous reconduire à
+Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici dans
+la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu
+de la loi.» C'était vrai dans ce temps-là.</p>
+
+<p>«&mdash;Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces
+enfants et, pour l'amour de vous, je ferai de leur
+vie un enfer, comptez-y. République d'Afrique ou
+non, j'ai la loi pour moi.»</p>
+
+<p>«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa
+cravache après lui. Ce fut la première et la dernière
+fois que je vis mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Que devint-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver
+qu'il est une Puissance dont l'&oelig;il surveille de tels
+hommes. Il alla ce soir-là jusqu'à Newcastle, entra
+à la buvette, se mit à boire en me traitant de la belle
+façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier
+appela ses garçons pour le mettre dehors. Or, les
+garçons étaient rudes, comme le sont volontiers les
+Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et,
+au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans
+sa poitrine, il tomba mort et tout fut dit. Telle est
+l'histoire de mes deux jeunes filles, capitaine Niel,
+et maintenant je vais me coucher. Demain, je vous
+montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires.
+Bonsoir, Capitaine, bonsoir!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h2>M. FRANK MULLER</h2>
+
+
+<p>John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain
+matin, aussi raide et endolori que s'il eût été bien
+battu d'abord, puis étroitement sanglé ensuite, à
+l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller,
+et sortit en boitant sous la véranda, par la
+porte-fenêtre de sa chambre, afin de contempler la
+vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un endroit délicieux.
+Derrière la maison s'élevait la colline escarpée,
+plane au sommet et semée de roches rondes;
+elle s'étendait en demi-cercle, de chaque côté d'un
+vaste terrain en pente et verdoyant, au milieu duquel
+se trouvait l'habitation.</p>
+
+<p>La maison proprement dite était construite en
+pierre brune et couverte d'un chaume épais, d'une
+belle couleur fauve et dorée. La toiture des remises,
+hangars et autres dépendances était en fer galvanisé,
+qui étincelait aux rayons du soleil levant, de
+façon à faire cligner des yeux aux aigles eux-mêmes.
+Sur toute la façade régnait une véranda gracieusement
+envahie, dans ses parties treillagées, par des
+vignes et des plantes grimpantes aux fleurs variées;
+au delà, se trouvait une large allée carrossable,
+tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers touffus,
+chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts,
+les autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient
+les jardins entourés de murs bas en pierre
+brute, les vergers remplis d'arbres fruitiers, et, plus
+loin encore, les parcs ou <i>kraals</i> aux b&oelig;ufs et aux
+autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au
+long cou.</p>
+
+<p>A la droite de la maison, s'élevaient des plantations
+florissantes de gommiers et autres arbres indigènes;
+à gauche, on voyait de vastes terres cultivées,
+irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la
+puissante source qui s'échappait du flanc de la colline,
+à une grande hauteur au-dessus de la maison,
+et donnait à ce lieu le nom de Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>John Niel vit tout cela et bien d'autres choses
+encore, de son observatoire sous la véranda, mais,
+pour le moment du moins, tout se perdit dans la
+merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense
+qui se déroulait à ses pieds, sur la gauche,
+jusqu'à la grandiose chaîne des montagnes du Drakensberg,
+couronnée çà et là de neige; panorama
+borné, sur la droite comme en face, par l'horizon
+vaste et indécis des plaines onduleuses du Transvaal.
+C'était une vue superbe, une de ces vues qui font
+courir plus vite le sang dans les veines d'un homme
+et font battre son c&oelig;ur, joyeux de vivre pour la
+contempler. La terre couverte, à perte de vue, d'une
+riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un
+champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel
+d'un bleu profond, sans un seul nuage pour troubler
+son immensité et, entre les deux, le vif courant
+du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes
+imposantes, inspirant des pensées solennelles,
+élevaient leurs crêtes vers le ciel; couronnées
+de la neige des siècles, dont elles sont les
+monuments, elles contemplaient majestueusement
+les larges plaines et les éphémères fourmilières
+humaines qui les foulent et se croient, pendant
+leur courte existence, les maîtresses de leur petit
+monde. Et au-dessus de tout: montagnes, plaines
+et cours d'eau étincelants, la glorieuse lumière du
+soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour,
+comme il passait autrefois, sur les eaux plongées
+dans la nuit.</p>
+
+<p>John, debout, regardait la beauté primitive de cette
+nature, la comparait dans sa pensée, avec beaucoup
+d'autres paysages cultivés, et en arrivait à cette
+conclusion: que si désirable que puisse être la présence
+de l'homme civilisé dans le monde, on ne
+saurait affirmer que ses &oelig;uvres en augmentent réellement
+la beauté.</p>
+
+<p>Ses réflexions furent interrompues par le pas
+ferme encore de Silas Croft, malgré son âge et sa
+taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers lui.</p>
+
+<p>«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà
+levé! C'est bon signe, si vous voulez devenir fermier.
+Oui, c'est une jolie vue et un joli séjour! C'est moi
+qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à cheval
+et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière
+la maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai
+avec le soleil, contemplai cette belle vue et la grande
+prairie alors peuplée de gibier, et je me dis: «Silas,
+il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste
+contrée et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as
+jamais vu un lieu plus beau, ni plus sain; sois sage
+et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille arpents
+pour 250 francs comptant et un tonnelet de
+gin et me mis à l'&oelig;uvre pour faire ce que vous voyez.
+Oui, c'est bien l'&oelig;uvre de mes mains; il n'est pas
+une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et
+vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge.
+Enfin! quoi qu'il en soit, j'ai réussi et maintenant je
+suis trop vieux pour exploiter le domaine à moi seul;
+c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais prendre
+un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban.
+Vous savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut
+un <i>gentleman</i>; l'argent m'importe peu; j'accepterai
+25&nbsp;000 francs pour une part d'un tiers, si je peux
+trouver un <i>gentleman</i>; pas de vos Boers, ou de vos
+blancs inférieurs.»</p>
+
+<p>«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le
+plus heureux jour de ma vie fut celui où le vieux
+général Shepstone hissa le drapeau anglais à Prétoria
+et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.</p>
+
+<p>«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes,
+sujets de la Reine, qui aspirent à être de nouveau les
+sujets d'une république! Fous! capitaine Niel! Ils
+sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout
+cela est fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la
+Reine, sir Garnet Wolseley, là-bas, sur la rivière
+Vaal: «Que ce pays resterait anglais jusqu'à ce
+que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière
+Vaal remontât vers sa source.» Cela me suffit;
+comme je le dis à ces frondeurs qui voudraient
+reprendre le pays, maintenant que nous avons payé
+leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement
+anglais ne dément sa parole, pas plus qu'il
+ne manque aux engagements pris solennellement
+par ses représentants. Nous laissons ces sortes de
+choses aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne
+vous demanderais pas de prendre un intérêt dans
+cette affaire, si je n'étais pas certain que ce pays
+restera sous la protection du drapeau anglais. Mais
+nous reparlerons de tout ceci une autre fois; allons
+déjeuner.»</p>
+
+<p>Après le repas, comme John boitait trop pour faire
+le tour de la ferme, la belle Bessie lui proposa de
+venir l'aider à laver un lot de plumes d'autruche.
+Le lieu de l'opération était une petite pelouse située
+derrière un massif d'orangers. Là furent placés un
+baquet plein d'eau chaude et une bassine en fer
+battu, contenant de l'eau froide. Les plumes, couvertes,
+pour la plupart, d'une boue rouge, furent
+d'abord plongées dans le baquet d'eau chaude, où
+John les brossa avec du savon, puis les transféra
+dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait
+et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher
+au soleil.</p>
+
+<p>La matinée était délicieuse et John découvrit
+promptement, qu'il y a au monde beaucoup d'occupations
+plus désagréables que le lavage des plumes
+d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car
+elle était charmante, il n'y avait pas à en douter; un
+type de vraie femme heureuse et fraîche. Assise sur
+un tabouret bas, ses manches relevées presque jusqu'à
+l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent
+pas déparé une statue de Vénus, riait et babillait
+sans interrompre son travail. John n'était pas
+très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était
+brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents;
+néanmoins il se demandait, en face de cette
+belle jeune fille, qu'il comparait en lui-même à un
+superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien
+de temps il serait possible de vivre avec elle, dans
+la même maison, sans tomber sous le charme de sa
+grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et le
+contraste que présentaient les deux s&oelig;urs.</p>
+
+<p>«Où est votre s&oelig;ur? demanda-t-il tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée
+aux Lions, pour lire ou dessiner. Voyez-vous, dans
+cet établissement, je représente le travail manuel
+et Jess l'<i>intellect</i>»; et, avec un joli signe de tête,
+elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a
+pris toute la supériorité d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit John tranquillement, les yeux
+fixés sur elle, je ne pense pas que vous ayez à vous
+plaindre de la manière dont la nature vous a traitée.»</p>
+
+<p>Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé
+que de ce qu'il avait dit, et se hâta de reprendre:</p>
+
+<p>«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente
+des femmes, voilà mon opinion; elle n'a, je
+crois, qu'un seul défaut: elle me gâte trop. Mon
+oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre
+arrivée ici, j'avais huit ans. Je me rappelle que
+lorsque nous fûmes égarées dans la prairie ce soir-là,
+par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son châle
+et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il
+en a toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois
+avoir le châle et tout doit me céder. Telle est Jess;
+quelquefois je la crois froide comme une pierre, mais
+quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je
+connais peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut
+pas y en avoir beaucoup comme Jess de par le
+monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait
+s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et
+devenir célèbre; seulement, ajouta-t-elle d'un petit
+air profond, je craindrais que tous les livres de Jess
+ne fussent tristes.»</p>
+
+<p>Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur
+et laissa retomber dans l'eau, le paquet de plumes
+qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, John
+tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un
+homme très grand, coiffé d'un chapeau à très larges
+bords et monté sur un magnifique cheval noir, qui
+s'avançait au petit galop vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en
+frappant légèrement du pied. Il s'appelle Frank
+Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. Il est
+très riche, très habile et possède toutes les terres
+autour de nous, de sorte que mon oncle est forcé de
+se montrer poli envers lui, quoiqu'il ne l'aime pas
+non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»</p>
+
+<p>Le cheval approchait et John croyait que le cavalier
+allait passer sans les voir, quand tout à coup la
+robe de Bessie attira son regard à travers les arbres
+et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il
+paraissait avoir environ quarante ans; ses traits
+étaient réguliers, ses yeux bleus et froids; sa barbe
+magnifique et dorée tombait bas sur sa poitrine.
+Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements
+d'étoffe et de coupe anglaises et de grandes bottes
+à l'écuyère.</p>
+
+<p>«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous
+voilà donc avec vos jolis bras découverts. J'ai de la
+chance d'arriver juste à temps pour les voir. Voulez-vous
+que je vienne vous aider à laver les plumes?
+Vous n'avez qu'un mot à dire et....»</p>
+
+<p>A ce moment il aperçut John et s'arrêta.</p>
+
+<p>«Je suis venu à la recherche d'un b&oelig;uf noir,
+marqué d'un c&oelig;ur et d'un W au milieu. Savez-vous
+si votre oncle l'a vu quelque part?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement,
+mais mon oncle est là-bas (elle montrait un
+parc situé à un demi-mille environ), si vous désirez
+aller le lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Monsieur</i> Muller, miss Bessie, dit-il, le front
+curieusement contracté. <i>Meinheer</i> est bon pour les
+Boers, mais nous sommes tous Anglais maintenant.
+Quant au b&oelig;uf, il peut attendre; avec votre permission
+je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.»
+Sans plus de cérémonie, il sauta à bas de son cheval,
+lui passa la bride sur la tête pour lui faire comprendre
+qu'il devait rester là, et s'avança vers Bessie,
+la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras
+dans l'eau jusqu'au coude et John resta persuadé
+qu'elle avait voulu, par ce moyen, éviter la poignée
+de main de son visiteur.</p>
+
+<p>«Je regrette que mes mains soient mouillées»,
+lui dit-elle, en lui adressant un froid et léger
+salut de la tête. «Permettez-moi de vous présenter,
+<i>monsieur</i> (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,...
+le capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon
+oncle.»</p>
+
+<p>John tendit sa main, que Muller serra.</p>
+
+<p>«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine
+de navire? je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit John; capitaine dans l'armée
+anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je
+ne m'étonne pas qu'après la guerre contre les Zulus,
+vous vous fassiez fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, répliqua John assez
+froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous
+offenser! Je voulais seulement dire que vous autres,
+jaquettes rouges, vous n'étiez pas sortis très glorieusement
+de la dernière guerre. J'y étais avec Pict
+Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un
+Zulu n'avait qu'à se montrer la nuit, et vos régiments
+prenaient leur course, comme un troupeau de
+b&oelig;ufs qui sentent le lion.</p>
+
+<p>«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe
+comment, mais surtout aux nuages, sans qu'on pût
+les arrêter. C'est pourquoi, voyez-vous, je pensais
+que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée en
+charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser,
+sans vous offenser, croyez-moi.»</p>
+
+<p>Pendant ce discours, John Niel, qui était Anglais
+jusqu'à la moelle des os et chérissait la réputation
+de sa profession, presque autant que son propre
+honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant
+plus qu'il y avait un peu de vrai dans les insultes
+du Boer. Il eut néanmoins assez de bon sens pour
+rester calme, au moins en apparence.</p>
+
+<p>«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur
+Muller», dit-il froidement, et juste à ce moment le
+vieux Silas Croft arriva à cheval, ce qui mit fin à la
+conversation.</p>
+
+<p>M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez
+tard dans l'après-midi. Il semblait avoir complètement
+oublié le b&oelig;uf égaré.</p>
+
+<p>Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare,
+buvait du vin mélangé d'eau, bavardait en anglais,
+non sans y ajouter du hollandais-boer, que John
+Niel ne comprenait pas, et contemplait la jeune
+fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante.
+Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement
+intéressé dans la question, mais néanmoins
+le remarquable Hollandais lui parut très désagréable.</p>
+
+<p>Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant
+au jardin et Jess, de sa façon un peu brusque,
+lui offrit de le lui montrer.</p>
+
+<p>«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle,
+pendant qu'ils descendaient lentement le terrain
+en pente, situé devant la maison.</p>
+
+<p>«Non; et vous, miss Jess?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun
+de ses mots, que c'est l'être le plus odieux et le
+plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle retomba
+dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que
+pour faire quelque remarque sur les arbres et les
+fleurs.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, comme ils revenaient à
+leur point de départ, M. Muller s'en retournait à
+cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la véranda
+était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait
+tenu le cheval du Hollandais. C'était un curieux
+petit homme, desséché, vêtu de haillons et dont les
+cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis
+de laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq
+et soixante ans; impossible de se prononcer à
+ce sujet. Pour le moment sa jaune face de singe
+exprimait la plus intense malignité; debout, en plein
+soleil, il lançait à voix basse des malédictions en
+hollandais et montrait le poing au Boer qui s'éloignait;
+on n'aurait pu imaginer personnification plus
+parfaite de la rage impuissante et sans frein.</p>
+
+<p>«Que fait-il?» demanda John.</p>
+
+<p>Jess se mit à rire.</p>
+
+<p>«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne
+l'aime, répondit-elle, mais je ne sais pas pourquoi.
+Il n'a jamais voulu me le dire.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h2>BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE</h2>
+
+
+<p>Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et
+autres maux infligés par l'autruche en fureur (par
+parenthèse, il est humiliant d'être la victime d'une
+bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de
+la ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable,
+surtout sous les ordres d'un aussi joli moniteur que
+Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué d'un tempérament
+énergique et travailleur, il fit des progrès
+rapides dans ses nouvelles études et, au bout de six
+semaines, il commençait à parler en connaisseur, du
+bétail, des autruches, de l'herbe douce et de l'herbe
+acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer
+une sorte d'examen; de plus elle lui donnait des
+leçons de hollandais et de zulu, deux langues
+qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait
+pas, comme on peut le voir, d'occupations
+agréables et utiles. En outre, il s'attacha sérieusement
+au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son
+beau et honnête visage, son expérience considérable
+et variée, sa forte nature anglaise, l'impressionna
+profondément. Il n'avait jamais connu d'homme
+tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque,
+car son hôte le prit en grande amitié. Il
+expliquait ainsi ses sentiments à sa nièce Bessie:
+«Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et
+s'il ne sait pas grand'chose du métier de fermier,
+c'est un parfait <i>gentleman</i>. Quand on a affaire à des
+Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut avoir
+un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront
+jamais rien des Cafres; c'est pourquoi les
+Boers les fouettent et les tuent; ils ne peuvent en
+rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il
+n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est
+ce qu'il me faut, ma chère; je le crois»; et Bessie
+était entièrement de son avis. Donc il advint,
+qu'après un essai de six semaines, le marché fut
+conclu. John paya ses 25&nbsp;000 francs et devint associé
+pour un tiers, dans l'exploitation de la ferme.</p>
+
+<p>Il n'est guère possible, en général, qu'un homme
+encore jeune comme John Niel, vive sous le même
+toit qu'une jeune et charmante femme, telle que
+Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins
+grands; surtout si les deux personnes n'ont ni distraction,
+ni société au dehors, pour détourner leur
+attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le
+moindre symptôme d'amour entre eux; seulement
+ils se plaisaient beaucoup et trouvaient agréable
+d'être souvent ensemble.</p>
+
+<p>Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse,
+qui conduit aux sentiers montagneux de l'amour.
+C'est une route large comme cette autre qui mène
+ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une
+large porte. Quelquefois aussi elle conduit à la perdition.
+Quoi qu'il en soit, elle est charmante à suivre,
+la main dans la main, en compagnie aimable et
+sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut;
+plus tard c'est différent. Quand les voyageurs gravissent
+les hauteurs de la passion, les précipices s'ouvrent,
+les torrents se précipitent, l'éclair aveugle et
+la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce
+pic lointain et sublime, que les hommes appellent
+le bonheur? Les uns disent qu'on ne l'atteint jamais
+et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière
+de la terre, mais une promesse et un fanal, une
+lueur reflétée nous ne savons d'où, et reposant sur
+la terre étrangère, comme la lumière du soleil repose
+sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent
+qu'ils ont gravi son sommet le plus élevé,
+respiré le souffle frais du ciel qui enveloppe ses
+hauteurs, et même entendu le frémissement des
+harpes immortelles et le murmure des ailes angéliques;
+puis tout à coup un brouillard est tombé
+sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il s'est
+dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne
+et le pic était au loin. Un très petit nombre
+d'êtres nous disent qu'ils vivent là toujours, écoutant
+la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par
+le voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux
+passions, aux ambitions, aux ardeurs brûlantes de
+l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle de
+leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx
+Éternité.</p>
+
+<p>Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre
+du premier joli minois venu. Quelques années auparavant,
+il avait subi une épreuve qui, pensait-il,
+l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait
+à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non
+plus. Il n'était pas dans la maison depuis huit jours,
+que déjà John décidait, à part lui, que Jess était la
+plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et,
+dans son genre, l'une des plus attrayantes. Son
+impassibilité même ajoutait à son charme, car est-il
+en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un
+mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable.
+Il s'aperçut vite, à ses rares observations,
+qu'elle était intelligente et instruite; il savait qu'elle
+chantait comme un ange; mais quel était le principal
+ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle?
+A cela il ne pouvait répondre. Évidemment
+ce n'était pas celui de la plupart des femmes
+et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien
+portante et simple Bessie. Il devint si curieux de
+pénétrer ces mystères, qu'il rechercha toutes les
+occasions de se trouver avec elle et s'offrit même,
+quand il en avait le temps, à l'accompagner dans
+ses excursions artistiques, lorsqu'elle allait esquisser
+quelque site, ou peindre des fleurs sauvages. Dans
+ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de
+livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle.
+Jamais elle ne parlait d'elle-même.</p>
+
+<p>Cependant il fut bientôt évident pour John, que
+sa société plaisait à Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il
+ne pouvait l'accompagner. Il ne se rendit pas
+compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille,
+supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que
+ses aspirations et ses capacités intellectuelles entraînaient
+bien plus haut encore, devait trouver
+dans la société d'un homme distingué, intelligent et
+instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit.
+Il avait lu et pensé; il avait même écrit un peu et
+Jess trouvait en lui un esprit qui, bien qu'inférieur
+au sien, était cependant en sympathie avec lui.</p>
+
+<p>Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et
+enfin (que ne le sut-il!) une lueur d'aurore éclaira
+le crépuscule de sa pensée, la fit tressaillir et la
+transforma, comme les premiers rayons du matin
+font tressaillir et transforment l'obscurité de la
+nuit. Qu'arriverait-il, si elle apprenait à aimer cet
+homme et lui enseignait à l'aimer? Chez presque
+toutes les femmes, cette pensée amène celle du
+mariage et de ce changement de condition qu'elles
+considèrent généralement comme si désirable. Mais
+Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à
+l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre
+vie, de trouver quelqu'un qui la seconderait, qui
+briserait les entraves imposées à son génie, afin
+qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.</p>
+
+<p>Un homme venait enfin qui <i>comprenait</i>, qui était
+plus qu'un animal, qui possédait ce don divin: une
+intelligence; don maudit pour elle jusqu'alors, qui
+l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et
+séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui
+l'entouraient. Ah! si l'amour parfait, dont les livres
+lui avaient tant parlé, pouvait leur venir à tous
+deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de
+vivre!</p>
+
+<p>C'est une chose curieuse, mais, en telles matières,
+les hommes n'apprennent jamais la sagesse par
+l'expérience.</p>
+
+<p>Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir
+qu'il est toujours périlleux de jouer avec les matières
+explosibles, et que les substances les plus
+inoffensives en apparence sont souvent les plus
+dangereuses; il aurait dû savoir que rechercher la
+société d'une femme aux yeux aussi éloquents que
+ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur
+flamme et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir
+qu'en faisant peser de tout son poids son esprit cultivé
+sur celui de la jeune fille, en s'intéressant profondément
+à ses études, en la suppliant de lui montrer
+les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans
+vouloir les laisser voir à personne; en exprimant
+son ravissement lorsqu'elle chantait, il aurait dû
+savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux;
+et cependant il le fit sans penser à mal.</p>
+
+<p>Quant à Bessie, elle était enchantée que sa s&oelig;ur
+eût trouvé quelqu'un avec qui elle pût causer et qui
+la comprît. Il ne lui vint pas à l'esprit que Jess pût
+s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne
+qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage
+à ce qui pouvait arriver à John. Jusque-là elle
+n'avait pas intérêt à se préoccuper du capitaine Niel.
+Oh, non!</p>
+
+<p>Les choses allèrent donc fort agréablement pendant
+quelque temps, pour tous les personnages de
+notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les nuées
+d'orage commençassent à s'amonceler. John avait,
+comme d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme
+jusqu'à l'heure du dîner; après le repas, il prit son
+fusil et dit à Jantjé de seller son poney de chasse. Il
+était debout sous la véranda, attendant le poney,
+et près de lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais
+dans sa robe blanche, lorsque soudain il aperçut le
+grand cheval de Frank Muller et Frank Muller lui-même
+dans l'avenue des gommiers.</p>
+
+<p>«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du
+pied; puis avec un regard rapide: «Pourquoi l'appelez-vous
+mon ami? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine qu'il se considère comme tel, à en
+juger par le nombre de visites qu'il vous fait dans la
+semaine. En tout cas, il n'est pas le mien et je m'en
+vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en
+lui tournant le dos.</p>
+
+<p>Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller
+arrivait.</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il
+en mettant pied à terre, avec la rapidité d'un homme
+habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc s'en va
+la <i>Jaquette rouge</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous
+pourrons causer agréablement. Où est ce singe noir,
+Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon cheval, vilain diable,
+et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!»</p>
+
+<p>Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse
+de cette aimable plaisanterie, et partit avec la monture.</p>
+
+<p>«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer
+Muller, dit Bessie, avec un malin plaisir, et je ne
+m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours ainsi.
+Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis
+vingt ans. Est-ce vrai?»</p>
+
+<p>Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit
+un effet remarquable sur le Boer; il pâlit sous
+son hâle.</p>
+
+<p>«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai
+une balle, s'il répète cela. Qu'est-ce que je peux
+savoir de lui, et que peut-il savoir de moi? Puis-je
+garder le souvenir de chaque misérable homme-singe
+que je rencontre?»</p>
+
+<p>Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession
+de jurons hollandais.</p>
+
+<p>«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer»,
+demanda-t-il, en se tournant vers elle d'un air si
+courroucé, qu'elle tressaillit et recula d'un pas. «Je
+suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus,
+grâce à lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant
+d'être pris pour un Boer, dit Bessie avec calme; vous
+étiez autrefois un ardent patriote.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le
+nord, quand le vent soufflait du sud, mais à présent
+ils s'inclinent de l'autre côté, car le vent a tourné.
+Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord.
+Alors, nous verrons!»</p>
+
+<p>Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans
+répondre, et de cueillir une feuille de la vigne qui
+courait au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa
+barbe avec embarras. Évidemment il réfléchissait à
+une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux fois il
+fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux
+fois il les en détourna. La seconde fois elle s'effraya.</p>
+
+<p>«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut
+vouloir entrer dans la maison.</p>
+
+<p>«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était
+agité. Il saisit même, de sa grande main, la robe
+blanche de la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant
+bien en face:</p>
+
+<p>«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien
+d'encourageant, vous alliez me dire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Bessie conserva son regard poliment interrogateur
+et attendit.</p>
+
+<p>«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous
+épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Bessie en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant
+courage à mesure qu'il avançait, comme font les
+gens peu cultivés, quand c'est leur c&oelig;ur qui parle.
+Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans.
+Chaque fois que je vous ai vue, je vous ai aimée
+davantage. Ne me dites pas non! Vous ne savez pas
+combien je vous aime. Je rêve de vous chaque nuit;
+quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de
+votre robe, que vous venez me donner un baiser et,
+alors, il me semble que je suis dans le ciel.»</p>
+
+<p>Bessie fit un geste de dégoût.</p>
+
+<p>«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez
+pas. Je suis très riche, Bessie; j'ai mes terres d'ici
+et, de plus, quatre fermes près de Lydenburg, dix
+mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de
+grand bétail, sans compter les moutons, les chevaux
+et de l'argent à la banque.» Voyant que l'inventaire
+de ses biens ne la touchait pas, il continua: «Vous
+ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera
+arrangée à l'anglaise; je construirai un nouveau
+salon et je ferai venir les meubles de Natal. Croyez-moi:
+je vous aime, je vous le répète; ne me dites
+pas non!» Et il saisit sa main.</p>
+
+<p>Elle la lui arracha, disant:</p>
+
+<p>«Je vous suis très obligée, monsieur Muller;
+mais,... en deux mots, je ne peux pas vous épouser.
+Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux pas. Je
+vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon
+oncle. Oubliez tout cela, monsieur Muller.»</p>
+
+<p>Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft
+venait, mais il était loin et marchait lentement.</p>
+
+<p>«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les
+dents serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous
+à le répéter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il.
+Vous n'étiez pas comme cela, autrefois. Qu'il soit
+maudit, ce lâche Anglais! Il me payera cela, et
+quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela
+vous plaise ou non. Regardez-moi. Croyez-vous que
+je sois un homme dont on puisse se jouer? Allez à
+Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank
+Muller. Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut
+que je vous aie. Je ne pourrais pas vivre, si je pensais
+que vous ne serez jamais à moi. Je vous dis
+qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie
+et celle de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux,
+quand je devrais susciter une révolte contre le gouvernement.
+Je vous le jure par Dieu ou par le diable;
+l'un ou l'autre, ça m'est égal!»</p>
+
+<p>Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses
+paroles. Il se tenait devant elle, tremblant de rage,
+les lèvres frémissantes, serrant et desserrant sa
+grande main.</p>
+
+<p>Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et
+la nécessité lui donna du courage.</p>
+
+<p>«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je
+vais appeler mon oncle. Je vous répète que je ne veux
+pas vous épouser, Frank Muller, et que rien ne m'y
+forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais
+je ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai
+jamais,... jamais!»</p>
+
+<p>Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant
+d'un rire sauvage, il reprit:</p>
+
+<p>«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen
+de vous y forcer»; et, sans un mot de plus, il tourna
+sur ses talons et partit.</p>
+
+<p>Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un
+cheval, leva les yeux et vit disparaître, dans la
+pénombre de l'avenue des gommiers, la gigantesque
+stature de son terrible soupirant.</p>
+
+<p>Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur
+derrière la maison et s'y dirigea pour se rendre
+compte. Près de la porte des écuries, elle trouva
+Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son
+côté, d'où le sang coulait.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son
+fouet.</p>
+
+<p>&mdash;La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de
+colère.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le
+Hottentot, son vilain visage livide de fureur, <i>c'en est
+un de plus</i>, voilà tout. Je l'ai marqué sur ce bâton.»
+Il montrait un long et épais bâton sur lequel étaient
+plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes,
+creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'&oelig;il au
+guet, qu'il cherche dans les herbes, qu'il se glisse
+autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes tant qu'il
+voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé
+le trouvera!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au
+galop? demanda le vieux Croft à Bessie, lorsqu'elle
+revint à la véranda.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne
+jugeant pas nécessaire de tout expliquer au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère
+enfant. Il n'est pas bon de se quereller avec un
+homme comme Frank Muller. Je le connais depuis
+bien des années et je sais que son c&oelig;ur est mauvais,
+quand on le contrarie. Voyez-vous, ma chérie, on
+peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais, mais
+les chiens de races croisées ne sont pas commodes
+à apprivoiser. Suivez mon conseil; réconciliez-vous
+avec Frank Muller.»</p>
+
+<p>Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le
+moral de Bessie, déjà suffisamment éprouvé.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h2>RÊVES ET FOLIES</h2>
+
+
+<p>Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à
+l'approche de Frank Muller, Niel avait sifflé son
+chien, Pontac, et était parti sur son poney de chasse,
+à la recherche des perdreaux.</p>
+
+<p>Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes
+pentes des collines, autour de Wakkerstroom, surtout
+dans les endroits où se trouve ce qu'on appelle
+l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel
+que se jettent réciproquement ces nombreux oiseaux,
+dans toutes les directions, à la pointe du jour; il y a
+vraiment de quoi mettre en liesse le c&oelig;ur de tout
+bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la
+colline située à l'arrière; son poney posait avec
+soin ses pieds parmi les pierres et Pontac fourrageait
+en avant, à une distance de deux ou trois
+cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire
+d'avoir des chiens qui battent volontiers le pays.
+Bientôt John le vit s'arrêter sous un mimosa épineux
+et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; le
+maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes
+immobile, puis tourna lentement la tête comme si
+elle eût été mue par un ressort, pour voir si John
+s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir;
+trois fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi
+la tête, puis, si le fusil n'était pas à portée, il courrait
+certainement au buisson et ferait lever les
+oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait
+jamais, car sa patience avait des limites. Elles
+n'étaient pas franchies, lorsque John arriva et, sautant
+à bas du poney, arma son fusil et monta lentement,
+rempli d'un doux espoir. Le chien se rapprochait,
+l'&oelig;il froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête
+et la face empreintes d'une expression extraordinaire
+de férocité instinctive, tendues en avant autant qu'il
+était possible.</p>
+
+<p>Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au
+ventre dans l'herbe rouge et chaude; où pouvaient
+être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un obus emplumé
+venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie!
+Douze couples au moins! et tous avaient été
+couchés bec à bec, dans un espace pas plus grand
+qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un
+peu plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second
+coup; même résultat! Jetons un voile sur les exclamations
+profanes qui suivirent. Un instant après
+tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec
+autant de dédain que de colère.</p>
+
+<p>«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que
+tu allais pénétrer dans le buisson et tu m'as fait
+aller trop vite.</p>
+
+<p>&mdash;Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac.
+A quoi bon arrêter pour vous? Il y a de quoi dégoûter
+un bon chien!»</p>
+
+<p>La compagnie, ou plutôt la collection de vieux
+perdreaux, car cette espèce se réunit ainsi, un peu
+avant la saison des couvées, s'était dispersée de
+toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver
+quelques-uns; cette fois John fut plus heureux.
+Quatre fois Pontac tomba en arrêt; chaque fois, un
+oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un
+mètre!</p>
+
+<p>La vie a des joies pour tous les hommes; mais en
+a-t-elle de comparable à celle du chasseur qui vient
+d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, ou quelques
+faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de
+bruyère. Et c'est une joie qui dure, que rien n'altère,
+aussi longtemps que le chasseur peut épauler son
+fusil et poursuivre son gibier.</p>
+
+<p>Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses
+beaux perdreaux, avant de les transférer dans sa
+carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas s'arrêter
+là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ
+cinq cents arpents, qui formait le faîte de la
+colline, qu'il aperçut, à une distance de cent cinquante
+mètres, le long cou et la tête étrange d'une
+grande outarde.</p>
+
+<p>On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une
+outarde en droite ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité
+et fixer son attention, décrire autour d'elle
+un cercle de plus en plus étroit. Mettant son poney
+au petit galop, John se livra, le c&oelig;ur battant, à cet
+exercice. L'outarde disparut sous la touffe d'herbe
+d'où elle avait émergé. Le dernier cercle décrit par
+John l'amena à soixante-dix mètres environ de l'oiseau;
+il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta
+de son cheval, courut le plus vite qu'il put vers sa
+proie et tira ses deux coups; l'oiseau tomba. Alors
+l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans recharger
+son fusil. Déjà il avançait la main pour
+saisir sa victime, lorsque tout à coup les grandes
+ailes s'étendirent et reprirent leur vol. John, d'abord
+désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il
+courut à son cheval et se mit à la poursuite du
+fugitif; enfin il le tint à portée de son fusil, tira et
+le roi des oiseaux tomba pour ne plus se relever. A
+ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au
+bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût
+jamais vu.</p>
+
+<p>On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois
+lions y avaient été un jour enfermés et tués par une
+compagnie de Boers. Cette gorge était longue d'un
+demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur
+variait de vingt à soixante mètres. Elle devait
+évidemment son origine à l'action des eaux, car
+au sommet, juste à la droite de John Niel, un petit
+ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de
+la colline, tombait de couche en couche, formant
+une série de petits lacs, clairs comme le cristal, et
+de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il
+atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à
+demi caché sous les ombelles du mimosa et autres
+buissons épineux, pour aboutir aux plaines voisines.
+Sans aucun doute ce petit ruisseau était le
+père du gouffre qu'il descendait, mais combien de
+siècles lui avait-il fallu, pensait John Niel, pour
+produire un résultat si formidable; pour saturer
+d'abord le sol amoncelé sur et entre les rochers;
+pour emporter ensuite, à l'aide des pluies et des
+neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour donner
+aux débris leur relief actuel et compléter l'&oelig;uvre
+colossale? Que de siècles! que de siècles!</p>
+
+<p>La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout
+le long de ses parois et çà et là, au fond, se dressaient
+de puissantes colonnes de roches, non pas
+d'un seul bloc, mais formées de grosses roches
+arrondies, superposées comme une sorte de maçonnerie;
+on eût dit que les Titans d'un âge disparu
+les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de
+chacune d'elles pour maintenir les autres, lors
+même que l'ouragan mugissait le long de la gorge
+et venait essayer ses forces contre elles. A cent pas
+environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une
+hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus
+remarquable de ces piliers puissants; il était formé
+de sept énormes roches, la plus énorme à la base,
+grosse comme un cottage de dimensions ordinaires,
+et la plus petite, au sommet, mesurant environ dix
+pieds de diamètre. La main de la nature avait posé
+ces roches arrondies par l'action des eaux, comme
+d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient
+réciproquement à leur place. Mais il n'en avait pas
+toujours été ainsi; près de ce pilier si parfait, un
+autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches
+de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur
+le sol, ressemblant à de monstrueux boulets de
+canon pétrifiés. L'une d'elles s'était brisée en deux
+morceaux et sur l'un de ces fragments John aperçut
+Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et
+paraissant toute petite au fond du vaste abîme. Il
+mit pied à terre, examina le terrain autour de lui et
+découvrit que l'on pouvait descendre en suivant le
+cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles
+qu'il avait peu à peu creusées dans le roc.
+Jetant les rênes sur la tête du poney et le laissant,
+en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux,
+comme les poneys d'Afrique sont habitués à le faire,
+John déposa son fusil et son carnier et commença
+la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour
+admirer ce paysage grandiose et examiner les
+innombrables variétés de mousses et de fougères
+qui se suspendaient à toutes les roches, dans toutes
+les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades
+leur apportaient une nourriture suffisante. En approchant
+du fond de la gorge, il vit que sur les
+bords du ruisseau, partout où le sol était humide,
+croissaient des milliers de lis arum alors en pleine
+floraison; il les avait bien aperçus d'en haut, mais
+ils semblaient si petits, qu'il les avait pris pour des
+immortelles ou des anémones. En ce moment Jess
+était cachée par un buisson qui croît au bord des
+ruisseaux, dans l'Afrique australe, et se couvre, à certaines
+saisons, d'une profusion de fleurs du plus brillant
+écarlate, John marchait sans bruit sur l'herbe
+épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson,
+il vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle
+dormait. Elle avait ôté son chapeau; sa tête reposait
+sur sa main. Un rayon de lumière, se jouant à
+travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes
+et jetait des ombres chaudes sur son visage pâle,
+son poignet délicat et sa main blanche. John, debout
+en face d'elle, la regarda et de nouveau il se sentit
+pris de curiosité et du désir de comprendre cette
+énigme vivante. Plus d'un avant lui a été victime
+d'un désir semblable et a vécu pour regretter d'y
+avoir succombé.</p>
+
+<p>Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de
+l'inconnu. Le savoir vient assez vite; combien diront
+qu'il leur est venu trop tôt et les a laissés désolés!
+Il n'est pas d'amertume semblable à celle de l'expérience!
+Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est
+souvent écrié le fils de l'homme qui a suivi la même
+voie! Ne cherche pas les mystères, ô fils de l'homme!
+Comprends celle qui se laisse pénétrer; quant aux
+autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui
+d'Ève et de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et
+là, tel c&oelig;ur humain dont il n'est pas sage de soulever
+le voile, tel c&oelig;ur dans lequel sommeillent bien
+des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés
+encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas
+le voile, ne murmure pas le mot de vie dans le silence
+où dorment toutes choses, de peur que par ce
+souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent
+des ombres indécises qui prennent forme et t'épouvantent.
+Une minute à peine s'était écoulée, quand
+subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands yeux
+encore chargés d'ombre et regarda John.</p>
+
+<p>«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce
+vous, ou mon rêve?</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien
+moi, en chair et en os.»</p>
+
+<p>Elle se couvrit un instant le visage de la main et,
+lorsqu'elle la retira, il remarqua qu'en ce seul instant,
+ses yeux avaient changé d'une manière surprenante.
+Ils étaient grands et beaux comme toujours,
+mais ils avaient changé. Tout à l'heure on
+eût dit que, par eux, l'âme elle-même regardait.
+Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation des
+pupilles par le sommeil?</p>
+
+<p>«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange
+qui excita plus que jamais sa curiosité. Les rêves ne
+sont que folies!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h2>L'ORAGE ÉCLATE</h2>
+
+
+<p>«Savez-vous que vous êtes une très singulière
+personne, miss Jess, reprit bientôt John, en souriant;
+je ne crois pas que vous ayez l'âme heureuse.»</p>
+
+<p>Elle leva les yeux.</p>
+
+<p>«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir?
+Pas ceux qui sentent, assurément. En supposant
+que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses petits
+intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment
+peut-on être heureux, en face de la misère humaine
+et de la grande marée de peine et de douleur qui
+s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur
+quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan
+d'équinoxe vous emporte, ou vous laisse surnager,
+mais on ne peut, si l'on a un c&oelig;ur, rester
+impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du
+reste est la même chose, l'indifférence étant la perfection
+de l'égoïsme.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup
+d'égoïsme en ce monde, car il y a beaucoup de
+bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le
+bonheur venait plutôt d'un bon c&oelig;ur et d'un bon
+estomac.»</p>
+
+<p>Jess secoua la tête et reprit:</p>
+
+<p>«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas
+que l'on puisse être heureux dans un monde de
+maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai
+vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était
+pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa
+vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux
+et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel
+spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires
+et peut-être coupables, et bien d'autres
+les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention
+de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en
+riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes
+cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les
+mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les
+uns et les autres finissent en eau ou par des larmes,
+s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et
+tel est le résumé, le commencement et la fin des
+nuages et des larmes!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on
+puisse être heureux en ce monde?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je
+crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si
+l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on
+s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette
+personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour
+les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de
+l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de
+l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de
+l'or; le reste n'est que doré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement;
+vous n'avez jamais aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le
+bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes
+affections. Je crois que l'amour est le secret du
+monde; il est comme la pierre philosophale que
+l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile
+à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la
+terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui,
+nous pussions remonter vers eux. C'est la seule
+chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans
+lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme
+se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît,
+il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut
+que cet amour soit <i>vrai</i>; vous me comprenez?... Il
+faut qu'il soit vrai!»</p>
+
+<p>John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa
+froideur apparente se fondait à la chaleur de sa
+parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait
+la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau,
+d'une beauté toute personnelle.</p>
+
+<p>En la regardant parler, John commençait à comprendre
+l'intensité et la profondeur de cette curieuse
+nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle.
+Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge
+à lui le garantit contre les effets foudroyants des
+regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec
+curiosité.</p>
+
+<p>«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre»,
+dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il
+ne s'adressait à Jess.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se
+poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle
+mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé.
+Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si
+elle le voulait, elle pourrait s'emparer du c&oelig;ur de
+cet homme et le conserver envers et contre tous,
+car sa nature morale était plus forte que celle de
+Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment,
+mais aussi sûrement qu'elle voyait le
+ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment,
+le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc,
+une révélation, l'annonce de grandes joies ou de
+grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à
+coup, elle baissa les yeux.</p>
+
+<p>«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons
+dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon
+esquisse.»</p>
+
+<p>John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient
+à la maison; il dit, au moment de s'éloigner,
+qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement,
+comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et
+l'atmosphère était extraordinairement lourde.</p>
+
+<p>Quand Jess se retourna un instant après, elle le
+vit qui remontait lentement, le long du précipice,
+vers le plateau.</p>
+
+<p>L'après-midi était splendide dans sa tranquillité
+extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps,
+dans ces contrées.</p>
+
+<p>Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini,
+et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu
+de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient
+les diamants de la rosée. Jess s'étendit et
+regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle.
+Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait
+apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient
+comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut,
+un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la
+guettait et descendait pour s'assurer si elle était
+morte, ou seulement endormie.</p>
+
+<p>Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort
+lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue
+dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre
+sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une
+branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel
+elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux
+couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs,
+passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore.
+Son regard se porta ensuite sur la grande
+colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle,
+semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des
+printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles
+qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes
+mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché
+dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain:
+«Toutes mortes, toutes mortes!»</p>
+
+<p>Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps
+dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums;
+l'eau chantait en jaillissant et retombant; le
+soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres,
+comme des promesses de jours heureux sur le fond
+gris de la vie; les innombrables ramiers des roches
+préparaient leurs nids et rompaient le silence par
+leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes.
+Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une
+pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait,
+sachant que sa femelle avait déposé un &oelig;uf
+dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait
+et chantait le retour du printemps, de la saison
+d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel,
+et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le
+soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.</p>
+
+<p>Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la
+force magnétique de la nature, gonflait ses veines
+comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et
+agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique
+chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature
+qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à
+être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit
+toutes grandes les portes de son c&oelig;ur, et quelque
+chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant
+avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque
+chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui
+désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus
+mourir.</p>
+
+<p>Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une
+femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle
+porte, se retint au buisson et retomba, sentant que
+l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée
+et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut
+révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était
+femme!</p>
+
+<p>Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés
+appellent la mort et l'amour était venu dans toute
+sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle
+avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant
+et la grande joie, cette conscience de sa force et de
+sa personnalité que la vraie passion donne à certaines
+natures profondes, lui resta seule. Elle sentit
+qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu
+de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue,
+les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue
+et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut
+pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était
+allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte
+du silence absolu, solennel, qui avait succédé à
+toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête
+prochaine.</p>
+
+<p>Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct
+bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur
+était venu la trouver, pour le revoir une fois encore,
+mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus
+la lumière, le rayonnement et la vie heureuse
+qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à
+leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes.
+Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu
+derrière la colline, laissant la nuit se faire dans
+la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert
+le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre
+vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de
+pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement
+dans le sein d'un nuage qui s'avançait.
+L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.</p>
+
+<p>Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue
+à elle, savait ce qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles
+de dessin et se réfugia promptement au fond
+d'une petite grotte creusée par l'eau dans le rocher.
+Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête
+éclata. La pluie tomba comme un rideau; les éclairs
+se succédèrent presque sans interruption, dans
+l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements
+du tonnerre se répercutèrent effroyables dans les
+anfractuosités des rochers. Puis vint un instant de
+silence, suivi d'un éclair aveuglant, et, en même
+temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche
+de Jess, oscilla comme un peuplier au vent et
+s'écroula avec un fracas qui couvrit presque celui
+de la foudre et les cris des babouins affolés de
+terreur.</p>
+
+<p>Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le
+brave vieux pilier qui avait résisté pendant tant de
+siècles, faisant jaillir un nuage de poussière et de
+débris et jetant l'effroi dans le c&oelig;ur de la jeune
+fille témoin de sa chute.</p>
+
+<p>L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était
+venu, et une pluie fine et grise se mit à tomber.</p>
+
+<p>Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à
+gravir les degrés naturels que l'obscurité et la
+chute des eaux rendaient presque impraticables;
+puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le
+sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait
+un étranger mort à Belle-Fontaine et atteignit
+enfin l'habitation, au moment où la nuit l'enveloppait
+comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une
+lanterne à la main, à la porte de derrière.</p>
+
+<p>«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor.
+«Seigneur! dans quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle
+surgit de l'obscurité, sa robe ruisselante,
+collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées
+par les roches, sa chevelure défaite lui couvrant
+les épaules et une partie du visage.</p>
+
+<p>«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard.
+Mais, où avez-vous été, Jess? Le capitaine est allé
+vous chercher avec les Cafres.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et
+j'ai été surprise par l'orage. Laissez-moi passer,
+mon oncle; j'ai hâte de changer de vêtements. La
+nuit est froide.»</p>
+
+<p>Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant
+sur le parquet une longue traînée d'eau. Le vieux
+Croft rentra, ferma la porte et éteignit la lanterne.</p>
+
+<p>«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il,
+en tâtonnant dans le corridor, pour se rendre au
+salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le soir où elle
+est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment
+a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit
+connaître le climat depuis le temps qu'elle est ici.
+Elle aura rêvé, rêvé! Quelle singulière femme que
+Jess!»</p>
+
+<p>Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait
+juste. Certes, Jess avait rêvé et, non moins certainement,
+c'était une étrange femme.</p>
+
+<p>Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses
+vêtements mouillés et de faire disparaître les traces
+de sa lutte avec les éléments. Mais de l'autre lutte
+qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les
+effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient
+autant que sa vie. C'était son ancien moi
+qu'elle avait dépouillé et qui gisait là-bas, comme
+les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien
+étrange! Ainsi donc, <i>il</i> était parti à sa recherche et
+ne l'avait pas trouvée? Elle était heureuse qu'il y
+fût allé, heureuse de penser qu'il la cherchait et
+l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure,
+quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait
+de ce qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée,
+couverte de boue. Cela aurait pu le détourner d'elle.
+Les hommes aiment à voir les femmes propres,
+parées et jolies.</p>
+
+<p>Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir,
+éleva la lumière au-dessus de sa tête et examina
+attentivement son visage. Elle avait aussi peu de
+vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là,
+elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne.
+C'était peu important dans le district de
+Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à coup, elle
+changea d'avis; cela devenait très important; elle
+contempla donc ses yeux merveilleux, la masse de
+ses boucles brunes, encore humides et luisantes de
+pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin net
+et ferme.</p>
+
+<p>«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque
+laide, se dit-elle tout haut. Si seulement j'étais belle
+comme Bessie!» Alors, une autre idée surgit. «S'il
+allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de
+grandes attentions pour Bessie?»</p>
+
+<p>Un sentiment terrible de doute et de jalousie la
+traversa comme une flèche, car les femmes telles
+que Jess savent ce qu'est la jalousie, par la douleur
+qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce
+qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et
+pour toujours, de telle sorte qu'elle ne pourrait plus
+le reprendre, était donné à un homme aimant une
+autre femme, et cette femme, sa s&oelig;ur si chère? Elle
+pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu
+dans ses yeux, cet après-midi; mais pouvait-elle,
+après avoir promis à sa mère mourante de chérir
+et de protéger cette s&oelig;ur, que jusqu'à ce jour elle
+avait aimée plus que tout au monde, pouvait-elle,
+s'il en était ainsi, lui dérober le c&oelig;ur de celui qui
+l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à elle!
+Elle serait comme le grand pilier abattu tout à
+l'heure par la foudre: un amas de débris. Elle le
+sentait déjà, et voilà pourquoi elle restait assise sur
+son petit lit blanc, pressant une main sur son c&oelig;ur
+oppressé d'effroi.</p>
+
+<p>Bientôt elle entendit la voix de John.</p>
+
+<p>«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.</p>
+
+<p>Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa
+chambre. La lumière tomba en plein sur le visage
+et les vêtements trempés de John. Il était pâle et
+anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.</p>
+
+<p>«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en
+saisissant la main de Jess. Je commençais à vous
+croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de la Gorge
+aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de
+nouveau leurs regards se rencontrèrent; cette fois
+encore il tressaillit sous celui de la jeune fille. Il y
+avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de
+Jess, ce soir-là!</p>
+
+<p>Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie
+ne parut que vers la moitié du repas et resta silencieuse.
+Jess raconta son aventure; tout le monde
+écouta.</p>
+
+<p>Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou
+peut-être chacun pensait-il à ses propres affaires.
+Après le souper, le vieux Silas parla de la situation
+politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il,
+que les Boers méditaient une révolte contre le
+gouvernement. Frank Muller le lui avait dit et il
+savait toujours ce qui se passait. Cette nouvelle ne
+contribua pas à relever le moral du petit cercle et
+la soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas.
+Enfin Bessie se leva, étendit ses beaux bras, déclara
+qu'elle était fatiguée et qu'elle se retirait.</p>
+
+<p>«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en
+passant près de sa s&oelig;ur; j'ai à vous parler.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h2>JEUNE RÊVE D'AMOUR</h2>
+
+
+<p>Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir
+à son oncle et à John et alla droit à la chambre de
+Bessie. Celle-ci était assise sur le bord de son lit,
+enveloppée dans une robe de chambre bleue qui
+seyait admirablement à son teint délicat; son beau
+visage exprimait l'abattement. Elle était de celles
+qui sont facilement abattues et se redressent non
+moins aisément.</p>
+
+<p>Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul
+n'aurait pu deviner l'anxiété cruelle qui la mordait
+au c&oelig;ur en ce moment.</p>
+
+<p>«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez
+venue! J'ai tant besoin de vos conseils! Ou du
+moins de savoir ce que vous pensez....» Elle s'arrêta.</p>
+
+<p>«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère
+Bessie», répondit Jess, s'asseyant en face de sa
+s&oelig;ur, de telle manière que son propre visage restât
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait
+le parquet. Il était bien joli, ce pied!</p>
+
+<p>«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux
+mots: Frank Muller m'a demandé de l'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un
+soupir de soulagement. Il lui semblait qu'on venait
+de lui enlever un poids énorme, qui lui écrasait le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Il voulait mon consentement et, quand je le lui
+ai refusé, il s'est conduit comme..., comme....</p>
+
+<p>&mdash;Comme un Boer? suggéra Jess.</p>
+
+<p>&mdash;Comme une brute! s'écria Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point
+je le hais, avec son beau et mauvais visage et ses
+yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais plus que
+jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est
+passé.»</p>
+
+<p>Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux
+commentaires et parenthèses.</p>
+
+<p>Jess attendit immobile qu'elle eût fini.</p>
+
+<p>«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez
+pas Frank Muller, donc tout est dit. Vous ne pouvez
+pas le détester plus que moi. Je le surveille depuis
+plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je
+vous affirme que Frank Muller est un menteur et un
+traître. Cet homme trahirait son propre père, s'il y
+trouvait son intérêt. Il hait mon oncle, j'en suis certaine,
+quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je suis
+sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers
+contre lui. Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut
+Frank Muller qui fit réquisitionner les deux plus
+beaux chariots de mon oncle, avec leurs attelages,
+tandis que lui fournissait seulement deux sacs de
+farine. C'est un mauvais homme et un homme dangereux,
+Bessie, mais il a plus de cervelle et d'influence
+qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous
+n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera
+sur nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua
+Bessie, il ne peut pas faire grand chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout
+certaine que le pays restera anglais. Vous vous moquez
+de moi, parce que je lis les journaux d'Angleterre,
+mais j'y vois bien des choses qui me font
+douter. Le pouvoir n'est plus aux mains du même
+parti et qui sait ce que feront les nouveaux ministres?
+Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce
+soir. On pourrait bien nous abandonner aux Boers.
+N'oubliez pas que les colons, au loin, sont les pions
+avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais
+ne sont pas ainsi; quand ils disent une chose,
+ils n'en démordent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant
+pour se retirer.</p>
+
+<p>Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai
+encore quelque chose à vous dire.»</p>
+
+<p>Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et,
+si pâle qu'elle fût, pâlit encore. Bessie, au contraire,
+de rose qu'elle était, devint rouge.</p>
+
+<p>«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix
+sonna étrange et froide à ses propres oreilles. «A-t-il
+suivi l'exemple de Frank Muller? Vous a-t-il fait une
+déclaration, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant
+sur un tabouret aux pieds de sa s&oelig;ur, posa
+son front sur ses genoux. «Non, mais je l'aime, Jess,
+et <i>je crois</i> qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a dit que
+j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus
+charmante, et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la
+tête et souriant d'un sourire joyeux, «je crois qu'il
+le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte
+de le dire. Je commençai à l'aimer quand il tua
+l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il paraissait si
+fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une
+belle chose de voir un homme déployer toute sa
+force. Et puis c'est un vrai gentleman, si différent
+des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je l'ai aimé
+de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il
+ne veut pas m'épouser, mon c&oelig;ur se brisera. Voilà
+toute la vérité, chère Jess.» Et sa belle tête dorée
+s'inclina de nouveau et ses larmes coulèrent doucement.</p>
+
+<p>Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main
+pendant inerte à son côté, son visage pâle aussi
+fermé, aussi impassible que celui d'un sphinx
+d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers
+les vitres contre lesquelles battait la pluie, au
+loin, dans la nuit et la tempête. Elle pouvait entendre,
+voir et sentir et cependant il lui semblait qu'elle
+était <i>morte</i>. La foudre avait frappé son âme, comme
+tantôt elle avait frappé le pilier de rochers dans la
+Gorge aux Lions, et tel était le pilier, telle était son
+âme! La foudre était tombée si vite! Son espoir et
+son bonheur avaient duré si peu!</p>
+
+<p>Elle était donc assise comme un sphinx de pierre,
+tandis que Bessie pleurait devant elle, comme une
+belle suppliante, et toutes deux formaient un tableau
+et un contraste tels que celui qui étudie la nature
+humaine, n'en rencontre pas souvent.</p>
+
+<p>Ce fut la s&oelig;ur aînée qui parla la première.</p>
+
+<p>«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous?
+Vous aimez le capitaine Niel et vous croyez qu'il
+vous aime. Il n'y a certainement pas là de quoi
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais
+je pensais combien ce serait affreux si je le perdais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre,
+chérie. Et maintenant laissez-moi aller me reposer;
+je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère enfant! Que
+Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix;
+le capitaine Niel est un homme que toute femme
+pourrait être fière d'aimer.»</p>
+
+<p>Un instant après elle était dans sa chambre et là
+son calme l'abandonna, et il ne resta plus que la
+femme aimante. Elle se jeta sur son lit, enfouit sa
+tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants,
+bien différents des douces larmes de Bessie. Ce fut
+une véritable convulsion de désespoir. Elle mordit
+ses draps, dans la crainte que John Niel ne l'entendît,
+car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des
+choses la frappa, même au milieu de sa souffrance.</p>
+
+<p>Séparé d'elle par quelques pouces seulement de
+lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se
+trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi,
+et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été
+à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant
+tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et
+Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant
+son pauvre c&oelig;ur en sanglots dont il est la cause, ne
+sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe
+continuellement dans notre étrange monde.</p>
+
+<p>Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le
+paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de
+long en large, sans interruption, les pieds nus, sans
+bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement
+la première amertume de son chagrin. Oh! que
+n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures
+qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce
+visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais!
+Elle se connaissait bien! Son c&oelig;ur avait parlé une
+fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les
+femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une
+nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette
+pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une
+part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter
+aux changements des circonstances humaines.
+Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute
+leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent,
+elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un
+oiseau de passage.</p>
+
+<p>Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes?
+Nous l'ignorons; nous savons seulement
+que seules les choses profondes peuvent être profondément
+remuées. C'est le tribut payé par la grandeur.
+La vraie, la grande souffrance est une de ses
+prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle
+trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations.
+Celui qui ressent le contre-coup des douleurs
+de ce monde, comme il arrive aux hommes
+vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie,
+lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et
+lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut
+la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus
+sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances
+et le pêché du monde, lui donnait en même
+temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de
+même pour ceux de ses enfants qui prennent part,
+si obscurément que ce soit, à sa divinité.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et
+noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans
+son c&oelig;ur, en même temps qu'apparaissaient les
+premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour
+sa s&oelig;ur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et
+froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans
+le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout
+d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi
+renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses
+droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait
+que sa force morale lutterait victorieusement contre
+la beauté de sa s&oelig;ur, si loin que fussent allées les
+choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup
+plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement.
+Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le
+meilleur de sa nature se révolta et dompta son c&oelig;ur.
+Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible
+qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis
+à sa mère mourante, de travailler au bonheur de
+Bessie en toutes circonstances et de la protéger par
+tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment
+sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore
+qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas
+moins engagée. En outre elle aimait Bessie de
+toutes les forces de son c&oelig;ur, plus, bien plus
+qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne
+saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien!
+elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil
+blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle
+guérît ou... mourût.</p>
+
+<p>Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux
+au moment où la première lueur d'aurore s'étendait
+sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina
+pas son visage; peu lui importait désormais.
+Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un
+sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait
+recommencer la lutte contre la vie et sa douleur
+nouvelle.</p>
+
+<p>Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré
+que trois heures!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas
+Croft qui sortait du <i>kraal</i> où il venait de compter
+ses moutons, «je vais vous demander une faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle!
+Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi
+s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui
+part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et
+y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane
+Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais
+tenu ma promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière
+Jess qui veut partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous,
+Jess?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle,
+je vous l'assure. J'espère que vous ne me refuserez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il
+y a de certain. Mieux vaut ne pas être trop curieux,
+quand il s'agit d'une jeune fille. Très bien, chère
+enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et
+elle le quitta.</p>
+
+<p>Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et
+essuya son front chauve, avec un foulard rouge.</p>
+
+<p>«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut,
+paraissant s'adresser à un lézard qui s'avançait
+prudemment entre les pierres, pour se chauffer au
+soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et certainement
+Jess a quelque chose. Elle est plus étrange
+que jamais. C'est égal, je suis bien aise que ce ne
+soit pas Bessie. Je ne pourrais pas, à mon âge, me
+résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h2>JESS PART POUR PRÉTORIA</h2>
+
+
+<p>Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à
+coup qu'elle irait le lendemain à Prétoria, pour
+voir Jane Neville.</p>
+
+<p>«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en
+ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais
+le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous
+n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop
+vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici,
+l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant
+au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est <i>un génie</i>!
+C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut
+vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de
+frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas,
+elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège.
+Et maintenant vous voulez aller passer deux mois
+avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et
+de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous
+quitter pour si longtemps.»</p>
+
+<p>A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant
+sa décision. John aussi fut très surpris et, en
+outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa
+visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux
+pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été
+pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné
+une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître
+le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point
+elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait
+s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement
+que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait
+plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir
+de son pas silencieux et résolu. Bessie était
+certainement belle et charmante, mais elle n'avait
+ni l'intelligence, ni l'originalité de sa s&oelig;ur, et John
+Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne
+ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et
+l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un
+crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne
+pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva
+une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur,
+à l'idée de son départ. Il lui adressa des
+regards pleins de reproche, et, dans son irritation,
+renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses
+regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors,
+sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla
+voir les autruches, après avoir attendu quelques
+instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit
+rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit
+qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne
+peut emporter que vingt livres dudit bagage par la
+malle, il ne fut pas très convaincu.</p>
+
+<p>Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus
+impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui
+demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle
+renonçait au chant pour le moment et persista dans
+son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les
+oiseaux ne chantent que pendant la saison des
+amours et c'est une chose curieuse, une chose qui
+semble venir à l'appui de la théorie affirmant que
+les mêmes grands principes régissent toute la nature,
+que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de
+l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait
+plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute
+qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.</p>
+
+<p>Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite
+à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait
+partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre
+question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas
+une affaire dans le Transvaal.</p>
+
+<p>En conséquence, à huit heures et demie, par une
+belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une
+tente, posé sur deux roues massives et attelé de
+quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels
+se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu
+Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une <i>moocha</i>,
+de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et
+d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son
+oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess
+après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux,
+reculant, se cabrant, se précipitant tour à
+tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement
+autour des orangers, partirent enfin au petit galop;
+le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté
+quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion.
+John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux
+à une allure presque régulière, ce qui, joint
+aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute
+conversation impossible. Ils arrivèrent en deux
+heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles
+de Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla
+retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint
+ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où
+elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé,
+tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner,
+et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus
+énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur
+de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il
+ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.</p>
+
+<p>«Combien de temps pensez-vous être absente,
+miss Jess? demanda John.</p>
+
+<p>&mdash;Environ deux mois, Capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il,
+d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le
+visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder
+avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la
+cour. Puis tout à coup:</p>
+
+<p>«Capitaine, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez;
+je vais vous dire quelque chose. Vous connaissez
+Frank Muller?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le connais; c'est un individu bien
+déplaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il
+est très capable de mettre sa menace à exécution.
+Je ne peux vous en dire plus long, mais je désire
+que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion
+s'en présente. Voulez-vous me le promettre?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si
+vous me le demandiez, Jess», ajouta-t-il tendrement,
+car maintenant qu'elle partait, il se sentait étrangement
+attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.</p>
+
+<p>«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un
+petit mouvement d'impatience. «Bessie est assez
+charmante pour être protégée pour elle-même, ce
+me semble.»</p>
+
+<p>Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra,
+leur dit que le conducteur était prêt et tous trois
+sortirent.</p>
+
+<p>«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess
+à l'oreille de John, s'inclinant vers lui pendant qu'il
+l'aidait à monter, si près que ses lèvres le touchaient
+presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine
+de la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.</p>
+
+<p>Un instant après, les deux s&oelig;urs s'étaient embrassées
+tendrement, le conducteur avait fait de
+nouveau retentir son affreux bugle et la malle partait
+au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs
+et les dépêches de Sa Majesté! John et Bessie
+suivirent quelques moments des yeux les soubresauts
+désordonnés du véhicule, dans la longue rue
+qui conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent
+à l'auberge pour se préparer à repartir. Comme
+ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans Coetzee,
+que John connaissait déjà un peu, les aborda et
+leur souhaita le bonjour, en leur tendant une main
+énorme. Hans Coetzee était un excellent spécimen
+du Boer respectable et se rapprochait réellement
+du type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple
+simple et pastoral. Très grand et très fort, il avait
+un beau visage ouvert et de bons yeux. John le mesura
+du regard et estima son poids à plus de cent
+kilos!</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il
+en anglais, car il parlait bien cette langue, «et que
+pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: république
+de l'Afrique australe; c'est haute trahison
+maintenant, ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas
+d'épidémie sur les chevaux, ni sur les moutons; de
+beaux pâturages pour le bétail. Vous devez vous
+trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure
+maison du pays, avec ses autruches et le
+reste. Non que je tienne pour les autruches dans
+ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne
+colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant
+qu'il faudrait. J'en ai essayé et je sais ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru
+le monde presque entier et je n'en ai pas vu
+de plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu
+tout-puissant! Ce n'est pas que je désire voyager
+moi-même. Je crois que le Seigneur préfère nous
+voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits.
+Oui, je le répète, c'est un beau pays et (baissant la
+voix) plus beau, selon moi, qu'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire que le pays a été cultivé,
+Meinheer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent,
+répondit-il mystérieusement, et quoique je
+n'ose pas dire cela parmi mes compatriotes, j'espère
+qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, j'étais
+républicain, et elle avait du bon la république, mais
+maintenant que je suis Anglais, je suis Anglais. Je
+sais que le gouvernement anglais signifie: bon argent
+et sécurité, et si nous n'avons plus d'assemblée, peu
+importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici!
+Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au
+coucher du soleil! Et où menaient-ils la république,
+Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un fossé de
+tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone
+(ah! quelle langue a cet homme et comme il aime
+les petits enfants!) n'était venu l'en retirer. Mais
+voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas
+comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais
+par-ci et le maudit gouvernement par-là, et des
+meetings et des discours! Les imbéciles sautent les
+uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous,
+Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple
+tirera sur les pauvres <i>jaquettes rouges</i> comme sur des
+chevreuils, et reprendra le pays. J'en pleurerais
+volontiers, quand j'y pense.»</p>
+
+<p>John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à
+démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient
+une assez pauvre figure devant quelques régiments
+anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement
+d'attitude de son compagnon. Posant son énorme
+main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un
+rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence
+de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à
+Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait
+au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux
+mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue
+de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses
+oreilles les paroles de Coetzee.</p>
+
+<p>«Ah! ah! <i>nef</i> (neveu), dit le vieux Coetzee à
+John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous
+aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui
+soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous
+la veillée avec la jolie nièce du vieux
+Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue
+rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je
+l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune
+homme, n'est-ce pas, <i>nef</i> Frank? (Ceci s'adressait
+à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue
+chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein,
+Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma
+femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez
+les yeux de ce côté?»</p>
+
+<p>Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller
+avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que
+John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un
+soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude
+était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux
+Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que
+Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et,
+quand le discours cessa, il tourna sur ses talons,
+avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine
+lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas,
+et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant
+le visage, avec un mouchoir de coton rouge,
+«j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de
+Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura
+garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes
+compatriotes, me fera passer pour un traître au
+pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter
+deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le
+froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il
+juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la
+jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres
+me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur
+mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous
+tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites
+l'effet d'un chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté
+à l'idée d'une bonne chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous
+êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture
+légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux,
+venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et
+vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»</p>
+
+<p>Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête.
+John le vit partir, monté sur un petit poney bien
+nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que
+lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles
+au petit galop, comme s'il portait une plume.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h2>L'HISTOIRE DE JANTJÉ</h2>
+
+
+<p>Peu après le départ du Boer, John rentra dans
+l'hôtellerie pour surveiller l'attelage du chariot, et
+son attention fut aussitôt attirée par le bruit d'une
+querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en
+juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne
+se trompait pas. Dans un coin de la cour, près de la
+porte des écuries, se tenait Frank Muller entouré de
+la foule, une lourde cravache en nerf de b&oelig;uf levée
+au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper.
+Devant lui, ivre de rage, les lèvres relevées comme
+celles d'un chien hargneux et découvrant deux rangées
+de dents blanches, qui brillaient au soleil comme
+de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et
+tout son visage convulsé, se dressait le Hottentot
+Jantjé. A travers sa figure, la cravache avait laissé
+un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un grand
+couteau qu'il portait toujours.</p>
+
+<p>«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un
+passage dans la foule, à coups d'épaule.</p>
+
+<p>«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour
+le donner aux vôtres!» cria Muller, hors de lui, et il
+essaya de frapper Jantjé de nouveau. Celui-ci évita
+le coup en sautant derrière John, de sorte que la
+mèche du fouet frappa la jambe de l'Anglais.</p>
+
+<p>«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit
+John, avec un grand effort pour rester calme. Comment
+savez-vous que cet homme a volé le fourrage
+de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si
+vous aviez à vous plaindre, c'était à moi que vous
+deviez le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une
+voie aiguë et tremblante. Il ment; il a toujours été
+un menteur. Oui, oui, je peux vous en dire long sur
+son compte. Le pays est anglais maintenant et les
+Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon
+plaisir. Cet homme, ce Boer, Muller, il a tué mon père
+et ma mère ensuite, et d'un second coup, car elle ne
+mourut pas du premier.</p>
+
+<p>&mdash;Démon jaune! diable à peau et à c&oelig;ur noirs,
+menteur, fils de Satan!» hurla le grand Boer, dont la
+barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi que vous
+parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer
+comment nous traitons les menteurs de sa couleur.»
+Et, sans plus attendre, il se précipita sur le Hottentot.</p>
+
+<p>Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras,
+se pencha en avant et repoussa Muller de toute sa
+force. Sans être très grand, il était remarquablement
+robuste et le Boer recula en trébuchant.</p>
+
+<p>«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide
+de fureur. Hors d'ici! ou je laisserai ma marque sur
+votre joli visage. Je vous dois déjà quelque chose et
+je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»</p>
+
+<p>Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot.
+Cette fois, John, presque aussi furieux que son adversaire,
+ne l'attendit pas, mais il bondit en avant,
+passa son bras autour du cou de Muller et, avant
+que celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse
+terrible qui le fit se renverser en arrière, tandis
+qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout grand qu'il
+était, dans une mare contiguë à l'écurie.</p>
+
+<p>Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui
+éclata de rire, comme font les foules en pareil cas,
+et sa tête alla frapper avec force le chambranle de
+la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile,
+ce qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement
+blessé. Bientôt cependant il se releva, et sans
+nouvelle démonstration hostile, sans un mot, il se
+dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer
+si bon lui semblait. John, comme tout vrai gentleman,
+détestait les bagarres, bien qu'en bon Anglo-Saxon
+il ne reculât jamais, quand une fois il y était
+mêlé.</p>
+
+<p>Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément,
+car il savait que l'histoire serait contée avec
+amplifications, par tout le pays et que, de plus, il
+s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il
+le besoin de s'en prendre à quelqu'un.</p>
+
+<p>«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!»
+dit-il avec colère au Hottentot, qui, maintenant
+calmé, pleurnichait, se lamentait et appelait le
+capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.</p>
+
+<p>«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je
+n'avais pas pris le fourrage. C'est un méchant homme
+ce baas Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à
+moitié ivre», grommela John, et après avoir assisté à
+l'opération presque entière, il alla retrouver Bessie
+qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite
+ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part
+que lorsqu'ils étaient déjà loin; elle devint très grave
+en l'écoutant, car elle se rappelait sa propre querelle
+avec le Boer et les menaces qu'il lui avait
+adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié,
+quand il apprit les faits dans la soirée, après le
+retour des voyageurs.</p>
+
+<p>«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il,
+et un méchant ennemi. Certes, vous avez eu raison
+de défendre le Hottentot; j'en aurais fait autant il y
+a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à
+oublier que vous l'avez jeté sur le dos, devant une
+foule de Cafres et de blancs. Jantjé doit être dégrisé
+maintenant; je vais l'appeler pour savoir la vérité
+au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»</p>
+
+<p>Cette conversation avait lieu le lendemain matin,
+sous la véranda, où les deux hommes s'étaient assis
+après le déjeuner.</p>
+
+<p>Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot
+sale et en guenilles; celui-ci ôta son chapeau,
+s'accroupit sur l'allée, l'air honteux et désolé, exposé
+aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il ne
+paraissait même pas sentir.</p>
+
+<p>«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard.
+Hier vous vous êtes encore grisé, malgré ma défense;
+je ne veux vous dire que ceci: la première fois que
+cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris,
+c'est vrai, mais pas beaucoup; je n'avais bu qu'une
+demi-bouteille de <i>fumée du Cap</i>!(Rhum.)</p>
+
+<p>&mdash;Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous
+avez été cause d'une querelle entre baas Muller et
+le Capitaine. Quand baas Muller vous a frappé, vous
+avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère.
+Était-ce vrai, ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit
+Jantjé avec animation. Je l'ai dit et je le répète.
+Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute l'histoire.
+Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille
+d'un Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire
+mon père, ma mère, mon oncle, un homme très
+vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous
+étions <i>squatters</i> autorisés, sur des terres appartenant
+à Jacob Muller, le père de baas Frank, là-bas,
+près de Lydenburg. C'était une ferme dans la plaine
+et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses
+troupeaux, quand il n'y avait plus d'herbe pour son
+bétail, sur les hautes terres; avec lui venaient sa
+femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui
+que nous avons vu hier.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.</p>
+
+<p>Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main,
+et l'ouvrit quatre fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt
+ans, l'hiver dernier. Baas Frank était jeune alors;
+il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année,
+quand baas Jacob s'en alla, il laissa six b&oelig;ufs qui
+étaient trop maigres pour le suivre et dit à mon père
+de les soigner comme ses propres enfants. Mais les
+b&oelig;ufs étaient ensorcelés. Trois moururent de pleurésie;
+un lion en mangea un quatrième; un serpent
+en tua un cinquième et le dernier s'empoisonna
+en mangeant des tulipes sauvages. Quand le vieux
+Jacob revint, il entra dans une grande colère contre
+mon père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à
+ce qu'il fut tout en sang, et quoiqu'on lui montrât
+les os des b&oelig;ufs, affirma que nous les avions volés
+et vendus.</p>
+
+<p>«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize
+b&oelig;ufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils
+venaient au joug quand il les appelait et présentaient
+la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme
+des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent
+promptement et, au bout de deux mois, voulurent
+courir le pays, comme font leurs pareils. A cette
+époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était
+blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se
+mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu
+était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le
+soir même. Le lendemain matin, la porte du <i>kraal</i>
+était renversée et les b&oelig;ufs avaient disparu. Toute
+la journée on les chercha en vain. Alors le vieux
+Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank
+lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir
+entendu mon père vendre les b&oelig;ufs au Basutu,
+pour payer des moutons dont le prix serait dû au
+printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank
+haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le
+lendemain matin, au petit jour, nous dormions
+encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres
+entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous
+et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes
+de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père
+où étaient les b&oelig;ufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait.
+Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une
+prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il
+eut fini, baas Frank approcha tout près avec un
+fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur
+ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas
+Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin
+tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et
+coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira
+de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses
+pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais
+pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un
+chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il
+chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et
+dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail,
+et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était
+désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur.
+Et juste au moment où baas Frank levait son fusil,
+il le laissa retomber, car doucement, doucement,
+au sommet de la colline, parmi les buissons, se
+montraient les seize b&oelig;ufs! Ils étaient partis pendant
+la nuit, pour aller chercher dans quelque
+gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés
+et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux
+Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur
+ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que
+ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la
+mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait
+cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts
+et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle
+devint folle, car elle avait le c&oelig;ur bon, quand elle
+n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait
+sur eux et qu'ils mourraient tous de mort
+sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes
+liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour
+m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me
+cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très
+peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai;
+j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et
+que baas Croft me louât pour conduire son chariot de
+Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé
+baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste
+tout comme autrefois, excepté sa barbe.</p>
+
+<p>«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais
+baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne
+peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin;
+car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours
+celui qu'on a blessé avec sa lance.»</p>
+
+<p>Ayant terminé son récit, le misérable petit homme
+ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux
+plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses
+oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable,
+avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent.
+Une histoire si atroce n'admettait pas de
+commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle
+ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait,
+était convaincante. Du reste, de tels faits ne
+sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique
+australe, bien qu'on exagère parfois.</p>
+
+<p>«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise
+leur prédit une malédiction et une mort sanglante.
+Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux
+Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une
+bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg.
+Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il
+n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la
+chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des
+troupeaux de son père et vint vivre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot,
+sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette
+de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu
+que la femme anglaise était possédée d'un démon
+et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand
+les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours
+la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire
+autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur
+le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin
+les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle
+du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités
+se sont touchées et ils sont morts. Un vieux
+docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la
+vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant
+je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre
+m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent
+pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis
+les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il
+en sera de même pour baas Frank. Quelque jour
+une pierre surgira, mais les extrémités finiront par
+se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le
+démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne
+peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et
+maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied
+et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront
+morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront
+tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront
+inconnues.»</p>
+
+<p>Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire,
+Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:</p>
+
+<p>«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise
+une ou deux bottes de verdure?»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<h2>JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!</h2>
+
+
+<p>Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur,
+partit dans une charrette écossaise attelée
+des deux meilleurs chevaux de Belle-Fontaine, afin
+d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.</p>
+
+<p>Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au
+nombre des véhicules et des chevaux, qu'il n'était
+pas le seul invité. La première personne qu'il aperçut
+en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.</p>
+
+<p>«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank
+qui parle à un Basutu.»</p>
+
+<p>John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé
+de la rencontre. Il avait toujours détesté cet homme,
+et depuis l'affaire du vendredi précédent et surtout
+depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le voir
+sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire
+le tour de la maison, afin de l'éviter, quand soudain
+Muller parut s'apercevoir de sa présence et s'approcha
+de lui avec la plus grande cordialité.</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il,
+en lui tendant sa main que John effleura. «Vous êtes
+donc venu chasser le daim chez l'oncle Coetzee? Vous
+allez nous donner une leçon, à nous autres gens du
+Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi
+raide que le canon de votre carabine. Je sais à quoi
+vous pensez: à cette petite affaire de l'autre jour, à
+Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais
+tort et je ne rougis pas d'en convenir d'homme à
+homme. J'avais bu un verre de trop, voilà le fait, et
+je ne savais plus guère ce que je faisais. Il nous faut
+vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons
+bons amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais.
+Le Seigneur le défend. Oubliez donc tout cela. Sans
+ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant du doigt
+Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne
+serait jamais arrivé, et il ne convient pas que deux
+chrétiens se querellent pour un être de son espèce.»</p>
+
+<p>Muller débita ce long discours en phrases hachées,
+à la façon d'un écolier qui répète une leçon apprise
+avec peine, agitant ses pieds et jetant ses regards
+indécis deçà et delà, en parlant.</p>
+
+<p>Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un
+silence glacial, que ce discours, loin d'être improvisé,
+avait été soigneusement préparé.</p>
+
+<p>«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer
+Muller, dit-il enfin; je ne le fais jamais, à moins d'y
+être contraint et alors, ajouta-t-il, d'un ton significatif,
+je m'applique à rendre la chose désagréable
+pour mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué
+mon serviteur d'abord et moi ensuite. Je suis
+bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour
+ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur
+ce, il se détourna pour entrer dans la maison.</p>
+
+<p>Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait
+Jantjé; là il s'arrêta, mit sa main dans sa poche, en
+tira une pièce de deux shillings et la jeta au Hottentot,
+en lui criant de l'attraper.</p>
+
+<p>Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans
+l'autre il portait le long bâton dont il ne se séparait
+jamais, celui-là même qu'il avait montré à Bessie.
+Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber,
+et le regard vif de Muller aperçut les entailles faites
+au-dessous de la pomme; il le ramassa aussitôt
+pour l'examiner.</p>
+
+<p>«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il,
+en montrant les entailles petites et
+grandes, dont quelques-unes devaient évidemment
+avoir été creusées depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais»,
+comme les naturels de ce pays appellent une
+pièce de deux shillings<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et la mit dans sa poche
+avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le
+donateur, ne rendait pas à ses yeux le don moins
+acceptable, le sens moral des Hottentots n'étant pas
+des plus élevés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande impression
+sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant
+passer, chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings
+ou 2 fr. 50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).</p></div>
+
+<p>«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant,
+c'est comme cela que je compte. Si quelqu'un
+bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le bâton et
+chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se
+dit: «Un jour tu frapperas deux fois l'homme qui
+t'a frappé une fois, et ainsi de suite.» Voyez combien
+il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela,
+Baas Frank.»</p>
+
+<p>Muller laissa brusquement tomber le bâton et
+suivit John vers la maison.</p>
+
+<p>C'était une habitation très supérieure à celles
+dont les Boers se contentent habituellement; la
+pièce de réunion, quoique sans autre parquet qu'un
+mélange d'argile et de bouse de vache, était presque
+entièrement tapissée de peaux de gazelle; au
+milieu se trouvait une table faite d'un joli bois du
+pays et entourée de chaises et de divans recouverts
+de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil
+placé au fond de la pièce, très occupée à ne
+rien faire, se prélassait Tanta Coetzee, la femme
+du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû
+être assez belle; sur les divans étaient assis une
+demi-douzaine de Boers, leur fusil de chasse à la
+main, ou entre les jambes.</p>
+
+<p>John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns
+ne paraissaient pas charmés de sa présence, et
+entendre un jeune homme, à l'air ironique et sournois,
+murmurer quelque chose sur «ces damnés
+Anglais», à l'oreille de son voisin, d'une voix plus
+haute qu'il n'était nécessaire. Quant au vieux
+Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et
+dit à ses deux filles, belles jeunes personnes, très
+élégantes pour des Hollandaises du Transvaal, de
+donner une tasse de café au capitaine. John fit,
+selon l'usage, le tour de la chambre pour saluer
+tout le monde, en commençant par la grosse dame,
+et reçut de chacun une poignée de main plus ou
+moins moite et faible; les Boers ne se levèrent pas;
+ce n'est pas leur habitude; ils se contentèrent
+d'étendre leur large patte, en mâchonnant leur
+mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est
+une cérémonie assez pénible, tant qu'on n'y est pas
+habitué, et John s'arrêta haletant, pour boire une
+tasse de café brûlant dont il n'avait pas envie, mais
+que la politesse le forçait d'accepter.</p>
+
+<p>«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille
+dame, tante Coetzee, d'un ton interrogateur et cependant
+avec la certitude de quelqu'un qui énonce un fait.</p>
+
+<p>John répondit affirmativement.</p>
+
+<p>«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays?
+Est-ce comme espion?»</p>
+
+<p>Toute l'assemblée écouta très attentivement la
+question de l'hôtesse, puis tourna la tête pour écouter
+la réponse.</p>
+
+<p>«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas
+Croft à exploiter sa ferme.»</p>
+
+<p>Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce
+qu'un Rooibaatje pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement
+non.</p>
+
+<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise»,
+déclara la grosse dame, d'un ton doctoral et avec un
+regard sévère au loup déguisé en brebis, à l'homme
+de sang qui prétendait être un fermier.</p>
+
+<p>De nouveau tout le monde regarda John et attendit
+sa réplique dans un silence glacial.</p>
+
+<p>«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière,
+autant dans l'armée des Indes et deux fois autant de
+volontaires», dit-il, d'une voix un peu irritée.</p>
+
+<p>Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité
+la plus décourageante.</p>
+
+<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise»,
+répéta la vieille dame, d'un ton si positif qu'il en
+était écrasant.</p>
+
+<p>«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus
+jeunes Boers.</p>
+
+<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise,
+recommença la triomphante vieille femme. Si le
+Capitaine dit qu'il y en a plus, il ment. Il est naturel
+qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère de
+mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur
+Smith, et il y vit l'armée anglaise tout entière.
+Il compta les hommes; il y en avait juste trois
+mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée
+anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis
+que John regardait cette femme terrible, avec une
+exaspération impuissante.</p>
+
+<p>«Combien d'hommes commandez-vous dans
+l'armée? reprit-elle, après une pause solennelle.</p>
+
+<p>&mdash;Cent! répliqua John sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des
+jeunes personnes, vous avez été à l'école et vous
+savez compter. Combien de fois cent dans trois
+mille!»</p>
+
+<p>La jeune personne ricana, devint confuse et demanda
+du secours au jeune Boer à l'air sardonique,
+qu'elle allait épouser; il secoua tristement la tête,
+voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il
+n'était pas sage de pénétrer de pareils mystères.
+Réduite à ses propres ressources, la demoiselle se
+plongea dans des calculs profonds, auxquels ses
+doigts prirent une part animée, et annonça enfin,
+qu'en trois mille, il y avait vingt-six fois cent, très
+exactement.</p>
+
+<p>«Yah! yah! s'écria le ch&oelig;ur; vingt-six fois exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait
+rapidement John à la folie furieuse, «le Capitaine
+commande la vingt-sixième partie de l'armée anglaise
+et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec
+l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec
+un dédain écrasant, donc il est évident qu'il ment.
+Il est naturel qu'il mente; tous les Anglais mentent,
+surtout les <i>Rooibaatjes</i> anglais, mais il ne devrait pas
+mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur
+d'entendre mentir si mal, même par un Anglais
+et un <i>Rooibaatje</i>.»</p>
+
+<p>John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison
+et se mit à jurer furieusement, aussitôt qu'il fut
+dehors. Et vraiment il faut espérer que son péché lui
+fut pardonné, car la provocation était par trop forte.
+Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement,
+ce n'est pas agréable.</p>
+
+<p>Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui
+caressa amicalement l'épaule, d'une façon qui semblait
+dire: «Si les autres prétendent que vous ne
+savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de
+vous en bien tirer». Puis, sans transition, il annonça
+qu'il était temps de partir. Tout le monde monta,
+soit dans son véhicule, soit sur son cheval. John
+remarqua que Frank Muller montait son beau cheval
+noir.</p>
+
+<p>Après avoir suivi pendant une demi-heure une
+route charretière à peine tracée, la première voiture,
+dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, un cocher
+malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la
+gauche, en pleine prairie, et les autres suivirent.</p>
+
+<p>Quand on eut atteint le sommet d'une montée,
+d'où l'on apercevait un plaine immense, Hans
+s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons
+de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit
+pourquoi l'on faisait halte: à un demi-mille environ
+paissait un troupeau de chevreuils; il y en avait
+bien trois cents et, un peu plus loin, étaient une
+soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air
+plus sauvage, ornés d'une queue blanche et désignés,
+dans le pays, sous le nom de «Vilderbeestes».
+Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq
+ou trente gracieuses gazelles d'Afrique.</p>
+
+<p>On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers
+(Frank Muller était du nombre) envelopperaient les
+animaux et les pousseraient du côté des voitures,
+placées aux différents endroits vers lesquels ils se
+dirigeraient probablement.</p>
+
+<p>Après une attente de douze à quinze minutes, du
+sommet de la montée qui lui faisait face, John vit
+flotter dans l'air deux bouffées de fumée blanche et
+l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué
+par des convulsions désespérées. Aussitôt tout le
+troupeau se détourna et, formant une longue ligne
+en travers de la plaine, poussa droit aux chasseurs
+avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord,
+puis les chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière
+de tenir leur longue tête baissée en courant,
+ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue
+barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes»,
+qui tournaient sur eux-mêmes et sautaient en l'air,
+comme s'ils avaient perdu la tête. Cette manière
+d'avancer rend très difficile de distinguer la partie
+de l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce
+sont les cornes, tantôt les pieds, ou bien la queue,
+puis ils s'enchevêtrent les uns dans les autres, de
+telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau
+faisait trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient;
+de temps à autre, l'un d'eux sautait de
+son cheval, tirait un coup, un pauvre animal tombait,
+le chasseur remontait et poursuivait sa route.</p>
+
+<p>Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures
+et une véritable fusillade commença. Une
+vingtaine de chevreuils firent bande à part et passèrent
+non loin de John. Sautant à terre, il tira ses
+deux coups, hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant
+bien vite, il tira de nouveau, à une distance
+de deux cents mètres, et au second coup un animal
+tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard;
+il avait visé une bête et en avait tué une autre. Le
+fait est que cette espèce de tir est très difficile, quand
+on n'y est pas habitué et, en ce jour de début, il ne
+put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de
+sorte que ses bons amis, les Hollandais, restèrent
+convaincus que le <i>Rooibaatje</i> anglais tirait aussi
+médiocrement qu'il mentait!</p>
+
+<p>Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la
+plaine, pour le moment, ce qui n'est pas très sûr
+dans un pays où il y a tant de vautours; Jantjé
+mit les chevaux au galop et l'on repartit grand
+train. C'était une façon d'aller bien faite pour secouer
+le sang que cette course furieuse, fusil en main, à
+travers une plaine où les fourmilières sont grosses
+comme des fauteuils et innombrables.</p>
+
+<p>Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises,
+aux trous dans les fourmilières, aux petits
+marais dans les creux; mais la surexcitation est
+trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va,
+on vole, se retenant de son mieux aux parois du
+véhicule et s'en remettant, pour le reste, aux soins
+de la Providence. Grâce à l'habileté du Hottentot,
+les dangers furent conjurés. De temps à autre, on
+stoppait, quand le gibier était à portée. John sautait
+de la voiture, la laissait continuer sa route,
+tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura presque
+une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept
+cartouches, tua trois bêtes et en blessa une quatrième
+qu'il poursuivit. Mais elle était atteinte à la
+croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps
+et très vite; si bien que plusieurs milles avaient été
+parcourus, lorsqu'elle s'arrêta un instant, pour
+repartir encore, quand ses ennemis s'approchèrent.
+Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut
+voir son animal mort. Un second regard lui prouva
+que ce n'était pas le sien, car, celui-ci, debout et
+tête basse, se reposait à environ cent vingt mètres
+plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé
+fit observer à John qu'il ferait bien de descendre de
+voiture, de se traîner à genoux jusqu'à l'animal
+mort et, caché derrière lui, de viser à son aise son
+propre gibier, avant de tirer.</p>
+
+<p>En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa
+voiture et ses chevaux, grâce à un mouvement de
+terrain; John prit la posture qu'il lui avait conseillée
+et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce
+qu'il fût tout près de l'animal mort, et il se félicitait
+déjà du coup qu'il allait pouvoir tirer à son aise,
+lorsque tout à coup quelque chose frappa violemment
+la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit
+nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait
+et aussitôt entendit un coup de feu sur sa droite.
+Évidemment quelqu'un tirait sur lui; il se releva
+promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin
+qu'on ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait.
+Une minute après, il vit un homme s'avancer
+vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank
+Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une
+balle, et, furieux, il se rapprocha de Muller.</p>
+
+<p>«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous
+sur moi?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il
+répondu avec le plus grand sang-froid, «je vous ai
+pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi la femelle
+et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et
+quand j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de
+temps parce qu'une des cartouches adhérait, je
+levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris donc
+mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand
+vous fûtes debout, les bras en l'air et criant, et que
+je vis que j'avais tiré sur un homme, je fus près de
+m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous ai
+pas touché!»</p>
+
+<p>John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me
+faut vous croire, Meinheer Muller; mais on m'a
+dit que vous aviez la vue la plus merveilleuse
+qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à
+trois cent mètres, vous preniez un homme à genoux
+pour un jeune chevreuil.</p>
+
+<p>&mdash;Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu
+l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je pense, répondit John,
+regardant Muller bien en face; tout ce que je sais,
+c'est que votre étrange erreur a été tout près de me
+coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux
+bruns, qui tenait encore à son chapeau troué
+et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt
+et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec
+vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»</p>
+
+<p>Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur
+son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit
+John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait
+à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison?
+Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout
+haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank
+Muller était suffisamment imbu des idées modernes,
+pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il,
+autrement, comment se fait-il que la première
+balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré
+sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec
+soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois
+sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est
+le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là,
+comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les
+dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui
+traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font
+servir ses ruades et ses emportements à leurs fins,
+le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis
+le montent paisiblement, le long du chemin qui mène
+au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces
+hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je
+tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft,
+et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne
+savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé
+à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à
+ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les
+tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai
+Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose
+que plus délicieuse. Elle aime ce <i>Rooibaatje</i>; je le
+sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah!
+voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est
+parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs.
+Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec
+leurs beaux discours sur la <i>patrie</i> et le <i>maudit gouvernement
+anglais</i>! Ils ne savent pas ce qui leur est
+bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le
+berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour
+président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais,
+c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise
+d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois
+ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles!
+Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»</p>
+
+<p>«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient
+chez eux, baas Frank a tiré sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne
+cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il
+allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna
+et vous vit; alors il mit un genou en terre et
+vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous
+ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment
+il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur;
+il ne manque jamais son coup.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai juger cet homme pour tentative de
+meurtre», dit John, frappant de la crosse de son
+fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne
+doit pas échapper à la loi.»</p>
+
+<p>Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté,
+car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas
+croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait
+jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non,
+Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par
+où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je
+ferais, moi, si je l'osais!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h2>SUR LE BORD</h2>
+
+
+<p>Pendant les quelques semaines qui suivirent
+l'aventure de John Niel à la chasse, aucun événement
+important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les
+jours se succédaient dans une monotonie charmante,
+car, malgré ce que peuvent dire les gais mondains,
+la monotonie est aussi pleine de charme qu'un jour
+d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays
+qui n'a pas d'histoire!» dit la voix de la sagesse;
+la même remarque peut s'appliquer, avec plus de
+vérité encore, à l'individu. Se lever le matin, plein
+de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche
+habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour
+dormir du sommeil du juste, voilà le secret du
+bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas le <i>statu
+quo</i> et veut que la lutte soit la condition de l'existence.</p>
+
+<p>En somme, le genre de vie que John menait dans
+l'Afrique australe, répondait à ses espérances. Il
+avait beaucoup d'occupations; il en avait même trop
+parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand
+bétail, aux moutons et aux moissons. Le manque de
+société civilisée le troublait peu, car il lisait beaucoup
+et pouvait avoir autant de livres qu'il en désirait,
+de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire
+apportait une abondante provision de
+journaux. Le dimanche, il lisait tout haut les articles
+politiques de la <i>Revue du Samedi</i>, au vieux
+Silas Croft, dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait
+fort cette attention.</p>
+
+<p>Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue
+vie dans un pays à demi civilisé, il était toujours
+resté très au courant de ce qui se produisait d'intéressant
+dans le monde. Autrefois cette tâche de lire
+la <i>Revue</i> à haute voix, incombait à Bessie, mais son
+oncle fut très content du changement de lecteur.
+L'esprit de Bessie n'était pas au diapason de la profonde
+revue, et son attention s'égarait parfois aux
+passages les plus marquants. Bientôt une tendre
+et profonde affection unit le vieillard et son jeune
+associé. On s'attachait facilement à John, la vieillesse
+surtout, à laquelle il rendait volontiers mille
+petits services.</p>
+
+<p>En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de
+gaieté calme et de franche honnêteté qui séduisait
+jeunes et vieux. Mais ce qui le recommandait surtout
+à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, expérimenté,
+et homme comme il faut, dans un pays où tout cela
+était rare. De semaine en semaine, le propriétaire
+du domaine lui témoignait de plus en plus de confiance
+et lui donnait une plus grande part d'autorité.</p>
+
+<p>«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup;
+«la sauterelle me devient un fardeau»; et
+voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en posant affectueusement
+sa main sur l'épaule de John, «il faudra
+que vous soyez mon fils, comme Bessie a été ma
+fille.» John leva les yeux sur le bon et beau vieux
+visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra
+le regard de ces autres yeux intelligents et perçants,
+très enfoncés sous les sourcils épais, et cette vue lui
+rappela son vieux père à lui! mort depuis longtemps;
+l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes.
+Prenant la main de M. Croft, il lui dit:</p>
+
+<p>«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup
+à parler de ces choses, mais comme je vous le
+disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut m'appeler
+un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela
+arrive, je m'en repose sur vous, pour protéger ces
+deux jeunes filles. Elles en auront besoin; c'est un
+pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais bien
+certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être
+encore ici. Mais allons nous coucher. Je commence
+à croire que ma tâche en ce monde est à peu près
+achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions
+à se faire.»</p>
+
+<p>A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son
+nom de baptême.</p>
+
+<p>On avait peu de nouvelles de Jess personnellement.
+Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et
+rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria,
+mais elle était de ces gens dont les lettres ne
+disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui
+absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur
+donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme
+Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois
+feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess.
+«Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas
+plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est
+vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle
+est présente, ajouta-t-elle par réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme singulière», répondit John
+pensif.</p>
+
+<p>Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car,
+si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui
+une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience
+qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement
+vibré pendant quelque temps; mais les vibrations
+s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une
+harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était
+restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait
+probablement été plus durable.</p>
+
+<p>Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle
+s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de
+ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de
+combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait
+dans l'habitation, comme un rayon de lumière
+dans un jardin, car elle était vraiment ravissante
+et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John
+ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui.
+S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or
+Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve
+impose à une jeune fille, ne prenait pas la
+moindre peine pour cacher sa préférence. Non
+qu'elle fût animée, comme sa s&oelig;ur, du souffle brûlant
+et quasi divin de la passion; don bien rare et
+(tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions
+ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse,
+qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la
+manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête
+à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel,
+si celui-ci voulait bien l'y inviter.</p>
+
+<p>Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à
+envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien
+de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon
+pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal,
+et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant
+de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui
+et celle qui en était douée, des liens plus étroits.</p>
+
+<p>S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il
+aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il
+n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant,
+comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les
+doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière
+l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis
+il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas
+le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les
+responsabilités de la famille prennent un aspect tout
+différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La
+tentation peut être grande, mais en posant le pour
+et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John
+Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent
+la peine de lire son histoire, la vérité nous
+oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela
+même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si
+aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment
+épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition
+nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage.
+Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est
+toujours exposé à ce que la tentation devienne assez
+forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses
+plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour
+notre ami John Niel.</p>
+
+<p>Une huitaine de jours environ après sa conversation
+avec Silas Croft, John se dit tout à coup que
+l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange
+depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait
+évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du
+moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle
+avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce
+qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et
+douce.</p>
+
+<p>Un tel changement, dans une personne de qui
+dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien
+pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à
+l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir
+de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment
+peut-être, de son indifférence apparente.
+C'était pourtant là l'explication du changement en
+question. Bessie, étant droite et simple, et un peu
+fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même),
+traduisait par son attitude ce qui se passait dans son
+esprit.</p>
+
+<p>«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de
+l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant),
+je vais à la jeune plantation, voir comment
+elle se comporte; si vous avez fini vos opérations
+culinaires (car Bessie était occupée, comme bien
+d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner
+un gâteau), vous devriez mettre un chapeau
+et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes
+pas sortie aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à
+faire. Si je sors, cette fille stupide laissera brûler le
+gâteau.» Elle désignait du doigt une jeune fille cafre,
+vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa
+laine, très occupée à regarder, en souriant doucement
+et suçant ses doigts noirs, les mouches du plafond.
+«En vérité», poursuivit Bessie, avec un petit
+coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la
+patience d'un ange pour supporter la stupidité de
+cette fille. Hier encore, après avoir brisé le plus
+grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en
+souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de
+le remettre en un seul morceau. Les blancs étaient
+si habiles! Cela ne me donnerait pas grand'peine.
+S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite
+y faire pousser des fleurs, il devait leur être facile
+de le remettre en son état primitif. Je ne savais quel
+parti prendre, rire, pleurer, ou lui jeter les débris à
+la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la
+coupable par le bras et la conduisant solennellement
+au four tout ouvert pour recevoir le gâteau, «si
+vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'<i>inkosikaas</i>
+(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai,
+je vous fourrerai là dedans, pour y brûler avec le
+gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal comme ça,
+l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute
+blanche.»</p>
+
+<p>Bessie traduisit cette menace diabolique et la
+jeune fille, riant de plus belle, murmura: <i>Koos</i> (chef)
+d'une voix fort gaie. Une fille cafre ne s'effraye pas,
+par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée
+le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de
+John Niel, et les naturels de Belle-Fontaine le connaissaient
+bien alors. Ses menaces étaient épouvantables,
+mais il n'en résultait pas grand'chose. Une
+seule fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec
+un grand garçon qui avait cru pouvoir abuser de sa
+taille; mais Niel lui avait administré une telle correction,
+que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.</p>
+
+<p>«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant;
+donc vous allez venir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant
+d'une petite manière ensorcelante, qu'elle savait
+très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas envie de
+marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent:
+«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler
+avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, répondit John; il faut donc que je
+sorte seul!» Et il prit son chapeau de l'air d'un
+martyr.</p>
+
+<p>Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda
+les rayons et les ombres qui se jouaient sur le flanc
+rebondi de la colline, derrière la maison.</p>
+
+<p>«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous
+loin?</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement autour de la plantation.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les
+serpents», reprit Bessie, s'obstinant à trouver un
+prétexte pour ne pas sortir.</p>
+
+<p>«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses
+manches, qu'elle avait relevées jusqu'aux épaules
+pour faire son gâteau, et cachant ses beaux bras
+blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais
+parce que vous m'y forcez. Je ne sais pas comment
+cela se fait», ajouta-t-elle, avec un petit coup impatient
+de son pied, tandis que ses yeux bleus se
+remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne
+me reste plus de volonté du tout. Quand je veux
+faire une chose et que vous voulez que j'en fasse
+une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me
+plaît pas du tout, Capitaine, et je serai très maussade
+pendant la promenade, je vous en préviens.»</p>
+
+<p>Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher
+son chapeau, de cette façon particulièrement gracieuse
+qu'ont parfois certaines femmes en colère, et
+John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs,
+il n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!</p>
+
+<p>Il avait envie de tout risquer et de lui proposer
+de l'épouser; mais si elle refusait? Cette idée ne lui
+souriait nullement. La première jeunesse passée,
+peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation
+qui les livre pieds et poings liés, à la malice
+d'une femme. Car malheureusement, jusqu'à ce que
+le contraire soit bien démontré, beaucoup d'hommes
+croiront que bien des femmes sont, par nature,
+capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel,
+grâce peut-être à la petite expérience dont nous
+avons parlé, partageait ces erreurs insignes!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h2>LE SAUT</h2>
+
+
+<p>En quittant la maison, Bessie et John s'engageront
+dans l'avenue des Gommiers. Silas était très fier de
+cette avenue, car, plantés depuis vingt ans seulement,
+ces arbres, qui poussent avec une rapidité
+extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche
+du Transvaal, étaient presque tous très élevés et
+aussi gros que des chênes de cent cinquante ans.
+L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés
+fort près les uns des autres, s'élançaient comme de
+grandes colonnes, dépourvus de toute branche, jusqu'à
+une hauteur considérable, tandis qu'au faîte
+leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un
+tunnel touffu, au bout duquel on voyait le paysage
+comme au bout d'un télescope.</p>
+
+<p>Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue,
+John et Bessie tournèrent à droite, pour suivre un
+petit sentier capricieusement tracé à travers les
+roches qui soutenaient le plateau de la colline sur
+le flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier
+aboutissait à une partie stérile de la plaine, lieu
+fort dangereux pendant un orage, mais sauvegarde
+de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai
+de fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation
+l'on pouvait voir les éclairs frapper cette surface
+et même y courir en zigzags. Sur la gauche
+s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles
+était la plantation que John désirait examiner.</p>
+
+<p>Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation
+était entourée d'un fossé et d'un mur en terre,
+assez bas, sur lequel Bessie vint s'asseoir. Il fut convenu
+qu'elle attendrait là le retour du capitaine,
+parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont
+une nombreuse famille s'abritait sous bois.</p>
+
+<p>John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une
+colonie de porcs pour détruire ces vilaines bêtes
+qu'il peuvent manger avec impunité. Entré sous
+bois, il se fraya adroitement un passage à travers
+les jeunes branches légères comme des plumes, et
+revint bientôt, sans avoir vu le moindre reptile.</p>
+
+<p>En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta
+pour regarder Bessie assise sur le petit mur et
+encadrée dans la splendide lumière du soleil couchant.</p>
+
+<p>Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était
+grande, et la main qui le tenait, pendait inerte à son
+côté, tandis que ses yeux admiraient les splendeurs
+de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec
+délice ce doux visage et cette gracieuse silhouette,
+qui lui rappelaient certaine poésie, lue autrefois,
+quand elle se retourna et le vit.</p>
+
+<p>«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher
+du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non; c'est vous que je regardais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le
+soleil, répondit-elle, en détournant vivement la tête.
+Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son pareil?
+Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à
+cette époque de l'année, quand les orages sont dans
+l'air.»</p>
+
+<p>Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages
+lourds, qui, deux heures auparavant, couraient tout
+noirs sous la voûte d'azur, étaient maintenant en
+flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses
+forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne
+de la bouille qui brûle. A l'est, le ciel était une plaine
+d'or bruni qui lentement devenait rouge, puis orange
+et enfin rose très pâle. A gauche, les rayons semblaient
+se poser avec amour, avant de disparaître,
+sur les arêtes des monts Quathlamba, embrasant
+jusqu'aux neiges éternelles du pic le plus élevé,
+comme pour inscrire sur leur blancheur le passage
+d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient
+de petits nuages, flocons de flamme tombés des
+masses supérieures, et sur la terre s'étendaient de
+grandes ombres profondes, que traversaient des traînées
+de lumière.</p>
+
+<p>John admirait immobile, et toute cette splendeur
+semblait enflammer son imagination, comme elle
+enflammait le ciel et la terre, de telle sorte que
+l'amour descendit dans son c&oelig;ur, aussi brûlant que
+les rayons du soleil sur la crête des montagnes.</p>
+
+<p>Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car
+il y a toujours un grain de mélancolie dans les
+choses les plus belles; était-ce une autre cause? toujours
+est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un
+voile de tristesse que John ne lui avait jamais vu, et
+qui ajoutait à son charme, comme l'ombre ajoute au
+charme de la lumière.</p>
+
+<p>«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient
+un peu.</p>
+
+<p>«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais
+pourquoi: je pensais à ma mère. C'est à peine si je
+me rappelle son doux visage émacié. Je me souviens
+qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison,
+au coucher du soleil, comme en ce moment, et
+je jouais près d'elle, quand tout à coup elle m'appela,
+m'embrassa et, me montrant les nuages rouges
+amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi,
+chérie, quand j'aurai franchi ces portes d'or?» Je
+ne compris pas alors ce qu'elle voulait dire, mais je
+me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle soit
+morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»</p>
+
+<p>Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur
+ses joues.</p>
+
+<p>Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une
+jolie femme en pleurs, et ce petit incident vint mettre
+en déroute toute la prudence de John.</p>
+
+<p>«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je
+ne peux pas vous voir pleurer.»</p>
+
+<p>Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les
+baissa de nouveau sans rien dire.</p>
+
+<p>«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement:
+j'ai quelque chose à vous dire. Je veux vous
+demander si..., si..., bref, si vous consentiriez à
+m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous
+me connaissez assez bien maintenant. Je ne suis
+plus un enfant, chère Bessie, j'ai vu le monde et
+j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux petites
+affaires de c&oelig;ur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de
+femme aussi charmante et, si vous me permettez
+de vous le dire, aussi délicieusement belle que vous;
+et, si vous m'acceptez, il me semble que je serai
+l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»</p>
+
+<p>Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Quand elle eut compris où il voulait en venir,
+Bessie avait rougi jusqu'aux yeux, puis était devenue
+blanche comme un lis. Elle aimait cet homme; ses
+paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique
+d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais
+Bessie n'était pas exigeante.</p>
+
+<p>Enfin elle parla.</p>
+
+<p>«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce
+que vous me dites là? Parfois on parle sous l'impulsion
+d'un premier mouvement et ensuite on regrette
+ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous
+aurais répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria
+John, avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant
+des cercles sur le sol, avec la baguette qu'elle
+tenait, «vous vous exagérez peut-être mes mérites.
+Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que
+des Hottentotes ou des Boers; et il en est de même
+pour tout le reste. Je ne suis pas digne d'épouser
+un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je
+ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une
+jeune fille ignorante, élevée dans une ferme,
+sans fortune et n'ayant pour elle qu'un peu de
+beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme
+du monde et si jamais nous retournions en Angleterre,
+je serais une chaîne pour vous. Vous auriez
+honte de moi et de mes manières coloniales. Si
+c'était Jess, ce serait tout autre chose, car elle a
+plus d'intelligence dans son petit doigt que moi
+dans toute ma personne.»</p>
+
+<p>Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les
+nerfs de John. Ce fut comme une bouffée d'air froid
+au milieu d'une journée brûlante. Il désirait oublier
+Jess, pour le moment.</p>
+
+<p>«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de
+telles choses? Je vous assure que si vous paraissiez
+dans un salon de Londres, vous y éclipseriez la plupart
+des femmes. Du reste, il est fort peu probable
+que je fréquente les salons de Londres désormais,
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le
+contraire, reprit Bessie; mais comprenez-moi bien:
+je ne veux pas que vous m'épousiez seulement pour
+cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si
+vous m'épousez, je veux que ce soit parce que vous
+m'aimez, <i>moi</i>, mon vrai <i>moi</i>, et non pas seulement
+mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que vous
+répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se
+mit à pleurer doucement.</p>
+
+<p>«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne
+savait plus trop où il en était, dites-moi franchement,
+loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux peut-être
+pas grand'chose, mais peu importe, si vous
+m'aimez.» Il lui prit la main, la fit glisser du mur
+et elle se trouva debout devant lui, presque aussi
+grande que lui, car elle était d'une taille élancée.</p>
+
+<p>Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui
+répondre, deux fois le courage lui manqua et enfin
+son secret lui échappa; ce fut presque un cri:</p>
+
+<p>«Oh! John je vous aime de tout mon c&oelig;ur!»</p>
+
+<p>Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit
+jeter un voile, et le premier aveu d'une femme pure
+comme Bessie est au nombre de ces choses.</p>
+
+<p>Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce
+mur du terre, aussi heureux qu'ils pouvaient et
+devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur de
+l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et
+pâle; jusqu'à ce que le crépuscule cachât les montagnes
+et que les étoiles fussent seules à regarder,
+avec eux, l'immensité sombre du désert.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, une scène très différente se
+jouait à l'habitation.</p>
+
+<p>Dix minutes après que John et sa belle compagne
+furent partis pour cette promenade mémorable à
+la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté
+sur son coursier noir, s'avancer lentement vers
+l'avenue des Gommiers.</p>
+
+<p>Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la
+manière serpentine des Hottentots, manière qu'ils
+ont sans doute acquise à la suite des siècles pendant
+lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés
+à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre,
+comme s'il s'attendait toujours à se trouver inopinément
+en face d'une zagaie embusquée, ou d'une bête
+sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour
+qu'il agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct
+naturel, dans un moment où il savait ne pas être
+aperçu. La vie à Belle-Fontaine était décidément
+trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il
+avait besoin de s'offrir parfois des récréations de ce
+genre.</p>
+
+<p>Tout à coup et malgré la distance, il perçut le
+bruit des sabots d'un cheval; il se redressa, écouta,
+puis se coucha sur le sol, y appuya son oreille et
+laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.</p>
+
+<p>«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il;
+il a un talon fendu et pose un pied plus légèrement
+que l'autre. Pourquoi Baas Frank vient-il ici?
+Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il
+savait que Missie est allée à la plantation avec Baas
+Niel. On va aux plantations pour s'embrasser (Jantjé
+n'était pas loin de la vérité!) et Baas Frank serait
+fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui
+disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»</p>
+
+<p>Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se
+glissa aussi naturellement qu'un serpent, sous une
+touffe de hautes herbes, et attendit. Personne ne se
+serait douté que cette touffe cachât un corps humain,
+pas même un Boer, à moins qu'il n'eût marché droit
+à l'espion, et encore celui-ci eût-il probablement
+réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le
+répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le
+bon plaisir du sauvage.</p>
+
+<p>Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un
+peu la tête et regarda de ses yeux ronds comme des
+perles noires, à travers les brins d'herbes gros
+comme de la paille. Son regard tomba sur Muller,
+évidemment plongé dans des réflexions qui excitaient
+sa colère. Profondément absorbé, il laissa son
+cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un
+fourmilier s'était amusé à creuser la nuit précédente,
+au beau milieu de l'allée.</p>
+
+<p>«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé,
+comme l'homme et la cheval passaient à quatre pas
+de lui. Puis il se leva, traversa l'avenue, se glissa
+par un sentier détourné et se trouvait debout à la
+porte des écuries, le visage dénué de toute expression,
+quelques secondes avant l'arrivée de Frank
+Muller sur sa monture.</p>
+
+<p>«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de
+se sauver, pensait le Boer, ou plutôt le métis, car
+nous savons que sa mère était Anglaise et, s'ils le
+rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain
+je vais à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter
+avec Paul Krüger, Prétorius et les autres
+«Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si
+j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura
+pas; sinon, elle sera, et si l'oncle Silas ne veut pas
+me donner Bessie, si Bessie ne veut pas m'épouser,
+j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le
+plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le
+Cap jusqu'à Waterberg. Patriotisme! Indépendance!
+Taxes! Ils crient tout cela depuis si longtemps,
+qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça
+que je ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la
+vengeance, ah! ça, c'est autre chose. Je les tuerais
+tous, s'ils me barraient le chemin, tous, excepté
+Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main
+pour défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient
+tous peur. Ce n'est pas ma faute. Puis-je m'empêcher
+d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me dessèche
+à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit,
+si je pleure, oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les
+cadavres de mon père et de ma mère assassinés,
+sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me
+repousse?</p>
+
+<p>«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice,
+de bien d'autres choses encore, comme étant les
+moteurs de nos actions, mais peut-on les comparer
+à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce
+jouet si facile à briser et qui cependant peut ébranler
+le monde et faire couler le sang à flots. Me voici près
+de la roche; elle tremble sur sa base; que je la
+touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage.
+Peu m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.</p>
+
+<p>«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour
+avoir Bessie, se disait-il, et tous les Boers aussi et
+les naturels par-dessus le marché.</p>
+
+<p>«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai
+chassé tous ces Anglais du pays, au bout de peu
+d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh bien!
+ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais
+dans le Natal et dans l'ancienne colonie du Cap;
+nous pousserons les Anglais dans la mer, nous
+nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons
+que ce qu'il faudra pour nous servir, et nous
+aurons les États-Unis de l'Afrique Australe. Qu'on
+me donne seulement quarante ans de vie et de force,
+et nous verrons!»</p>
+
+<p>A ce moment, il arrivait devant la véranda et,
+faisant trêve à ses visions ambitieuses, il mit pied
+à terre et entra. Dans le salon, il trouva Silas Croft
+qui lisait un journal.</p>
+
+<p>«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le
+vieillard assez froidement, car Niel lui avait raconté
+l'incident de la chasse, qui avait failli se terminer
+tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit alors, il
+n'en avait pas moins tiré ses conclusions.</p>
+
+<p>«Que lisez-vous dans le <i>National</i>, Om Silas?
+L'affaire de Bezuidenhout?</p>
+
+<p>&mdash;Non! qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que les Boers se soulèvent contre vous
+autres Anglais, voilà tout. Le shériff saisit l'autre
+jour le chariot de Bezuidenhout pour arriéré d'impôts,
+et le mit en vente à Potchefstroom; mais
+les habitants chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur
+du chariot et le poursuivirent tout
+autour de la ville. Et maintenant le gouverneur
+Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables
+et faire respecter la loi. Il pourrait aussi
+bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en y
+jetant des pierres. Le grand meeting qui devait
+avoir lieu le 18 décembre, à Paarde Kraal, aura
+lieu le 8, et nous saurons alors si c'est la paix ou la
+guerre.</p>
+
+<p>&mdash;La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec
+humeur; il y a des années qu'on crie cela. Combien
+y a-t-il eu de grands meetings depuis que Shepstone
+a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté?
+Rien que des mots. Et après tout, supposez que
+les Boers se battent, quel sera le dénouement?
+Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront tués
+et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que
+l'Angleterre céderait à une poignée de Boers? Qu'a
+dit le général Wolseley l'autre jour, au banquet de
+Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais abandonné,
+parce qu'aucun gouvernement, conservateur,
+libéral ou radical ne l'oserait. La nouvelle administration
+Gladstone a télégraphié la même chose; il est
+donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»</p>
+
+<p>Muller répondit en riant:</p>
+
+<p>«Vous êtes vraiment simples, vous autres
+Anglais. Ne savez-vous pas qu'un gouvernement
+est comme une femme qui dit non, non, non! et se
+laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de
+bruit, votre gouvernement oubliera ses grands mots
+et récusera Wolseley, Shepstone, Bartle Frère,
+Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse
+que vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces
+meetings et ces discours sont choses préparées à
+l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que les
+Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a
+des taxes à payer. Ils se disent que maintenant que
+vous avez payé leurs dettes et chassé Sikukuni et
+Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays.
+Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes,
+les Boers se borneraient à parler, car beaucoup
+d'entre eux sont enchantés que le pays appartienne
+aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils
+des marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser
+tous les Anglais de l'Afrique australe. Quand Shepstone
+annexa le Transvaal, il fit pencher la balance
+du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant
+le projet de créer, dans le pays tout entier, une
+grande république anti-anglaise. Si le Transvaal
+reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État
+Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi
+ils sont en colère et pourquoi leurs instruments
+soulèvent les Boers. Ils <i>veulent</i> qu'ils se battent
+et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers
+sont vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque;
+sinon les Boers payeront les frais de la guerre
+et les autres se tairont. Ils sont très habiles les
+<i>patriotes</i> du Cap, et savent très bien se tirer
+d'affaire.»</p>
+
+<p>Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank
+Muller se leva et alla regarder par la fenêtre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h2>FRANK MULLER JETTE LE MASQUE</h2>
+
+
+<p>Quelques instants après, Muller se retourna et
+dit:</p>
+
+<p>«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela,
+Om Silas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je veux vous faire comprendre que
+vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une
+situation très dangereuse. La guerre est imminente
+et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous
+autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis.
+Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre
+et vous défendez toujours les noirs que les Boers
+haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la
+guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos
+maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont,
+devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera
+pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive,
+qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir?
+Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»</p>
+
+<p>Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien!
+si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi
+j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si
+les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger,
+vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence
+dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même
+pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si
+j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais
+éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix,
+Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent
+comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses,
+répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme
+droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez,
+je vous répondrai.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je
+veux <i>Bessie</i>. J'aime votre nièce et je désire l'épouser;
+oui, je veux l'épouser et pour cela tous les
+moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient.
+Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le
+voudrais, comme d'un poulain ou d'un b&oelig;uf.
+Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse,
+reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous
+pas qu'elle ne veut pas entendre parler de
+moi? Elle aime ce damné <i>Rooibaatje</i> Niel, que vous
+avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas
+un regard pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme.
+S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût,
+car John Niel est un honnête homme, Frank Muller,
+ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il,
+avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je
+vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un
+coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père,
+la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous
+étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous
+avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte
+que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et
+maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la
+Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à
+haute voix votre loyalisme, vous venez me dire
+que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection
+et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix
+de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je
+vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux
+flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant
+la porte: «Sortez immédiatement par cette
+porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en
+remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger,
+non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux
+voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée
+à un misérable, un traître, un assassin tel que vous.
+Sortez!»</p>
+
+<p>Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya
+de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand
+il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur,
+étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère
+en face de la contradiction étaient le côté faible de
+son caractère. Plus maître de lui, il eût été un
+coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux
+et ténébreux projets, médités pendant des
+années, étaient souvent exposés à se voir déjoués
+par ces emportements soudains et irrépressibles.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir
+John et l'avait mis en garde contre lui.</p>
+
+<p>«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars,
+mais je reviendrai, n'en doutez pas, et quand je
+reviendrai, ce sera avec des hommes armés de fusils.
+Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si
+fier, je vous tuerai, vous et votre ami l'Anglais.
+J'emmènerai Bessie et elle sera trop heureuse
+d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais
+il ne le voudra plus, quand même elle le lui demanderait
+à genoux, je vous en réponds. Nous verrons
+alors ce que Dieu et la nation anglaise feront pour
+vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux
+chevaux, aux rochers et aux arbres; ils vous
+répondront mieux que votre Dieu et votre nation
+anglaise!</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante,
+ou par le Dieu que vous blasphémez, je vous envoie
+une balle (il saisit une carabine placée au-dessus
+de la cheminée), à moins que je ne vous fasse
+chasser à coups de fouet par mes Cafres.»</p>
+
+<p>Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit.
+L'obscurité était venue, mais il y avait encore de la
+lumière dans le ciel, au bout de l'avenue des Gommiers,
+et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette
+de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule.
+John l'avait quittée, pour aller voir quelque
+chose à la ferme et elle rentrait lentement, tout
+entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le
+charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses
+occupations.</p>
+
+<p>Elle apparaissait là comme le type et le symbole
+de ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux en
+ce monde grossier, le c&oelig;ur plein de reconnaissance
+pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les
+yeux brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse
+et charmante, incarnation de pureté, de joie
+et de grâce.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et
+leva la tête; la faible lumière frappa en plein son
+visage, dont elle idéalisa la beauté émue par la
+passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste.
+Il y avait en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable,
+une splendeur dont l'amour seul empreint
+l'humanité, et le c&oelig;ur même de l'homme sauvage
+et mauvais, qui l'adorait avec toute la violence
+d'une nature terrible, en fut pénétré.</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et
+le regret.</p>
+
+<p>Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous
+ceux qu'elle aimait? Ne ferait-il pas mieux de la
+fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce bien une
+femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur?
+Les natures puissantes, mais indisciplinées,
+telles que celle de Frank Muller, sont généralement
+superstitieuses, sans religion, et en ce moment cet
+instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque
+part, un juge pour punir celui qui jetterait cette
+fleur dans la boue mêlée peut-être au sang des siens?</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait
+à tout cela? s'il abandonnait la rébellion à elle-même?
+s'il épousait une des filles de Hans Coetzee
+et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride
+comme pour faire tourner son cheval à gauche et,
+par ce moyen, éviter Bessie; mais tout à coup le
+souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit
+avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme?
+Jamais! Il la tuerait plutôt de sa propre main! En
+un clin d'&oelig;il, il mit pied à terre et se trouva face
+à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.</p>
+
+<p>«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie»,
+se dit Jantjé, qui rôdait autour de la maison,
+en se cachant dans les hautes herbes. «Que va dire
+Missie maintenant?»</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller,
+d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.</p>
+
+<p>En le regardant, la jeune fille comprit que la voix
+mentait. Toutes ses passions se reflétaient sur son
+visage, dont la beauté réelle ne servait qu'à rendre
+cette expression plus frappante.</p>
+
+<p>«Je vais très bien, merci, monsieur Muller»,
+répondit-elle, en essayant de continuer sa route, car
+elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. Elle connaissait
+assez son admirateur pour redouter de se trouver
+seule avec lui, si loin de tout secours; personne aux
+environs et la maison à trois cents mètres au moins!</p>
+
+<p>Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne
+pouvait passer sans le repousser.</p>
+
+<p>«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il;
+vous étiez immobile tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps que je rentre et que je m'occupe
+du souper.</p>
+
+<p>&mdash;Le souper peut attendre un instant, Bessie, et
+moi, je ne le puis. Je pars demain matin pour
+Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de
+son attitude contrainte.</p>
+
+<p>Il prît sa main et la garda.</p>
+
+<p>«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur
+Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai
+à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie.
+Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer;
+mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai
+vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je
+comprends bien des choses, et si vous consentez à
+m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez
+une des plus grandes dames de l'Afrique australe,
+quoique je sois tout simplement Frank Muller,
+aujourd'hui. De grands événements se préparent
+en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement
+politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je
+vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à
+quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me
+croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je
+<i>veux</i> un baiser!» Et dans un paroxysme de passion,
+que la résistance enflammait davantage, il jeta ses
+bras robustes autour de la jeune fille et l'attira
+malgré ses efforts, sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, se produisit une diversion
+inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que
+les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur
+que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un
+autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il
+possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes.
+Subitement le silence fut troublé par un
+long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus
+de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait,
+puis bientôt on put distinguer le mot <i>Frank</i>.
+L'effet produit sur Muller fut magique.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les
+yeux; c'est la voix de ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Frank</i>», gémit de nouveau la voix.</p>
+
+<p>Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha
+Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où
+venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.</p>
+
+<p>«<i>Frank</i>, <i>Frank</i>, <i>Frank</i>!» reprit la voix, gémissant
+et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt
+de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers,
+jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât
+vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de
+tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir
+sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un
+cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait
+cela, et l'état de sa monture fut pour lui la
+preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un
+bond il sauta en selle et au même instant la voix de
+femme gémit: «<i>Frank</i>, tu mourras dans le sang,
+comme moi, Frank!»</p>
+
+<p>Muller devint blême et une sueur froide inonda son
+visage. C'était cependant un homme brave et hardi,
+mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.</p>
+
+<p>«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres
+paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons
+dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un
+éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez
+lui, à dix milles de là.</p>
+
+<p>Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque
+éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta
+de tout son long au milieu du chemin poudreux, et
+se roula avec délices, en proie aux transports d'une
+joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui
+permettait pas d'exhaler à haute voix.</p>
+
+<p>«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère!
+se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se
+rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles
+prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi!
+hi!»</p>
+
+<p>Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau
+de b&oelig;uf qu'il avait coupé sur un infortuné animal,
+mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était
+heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!</p>
+
+<p>Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers
+plantés devant la véranda; là, rassurée par les
+lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut
+réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux
+gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y
+songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était
+de décider si elle parlerait de sa rencontre avec
+Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la
+colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John?
+Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce
+baiser si violemment demandé. Bessie, en personne
+pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et
+d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât
+sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait,
+comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une
+branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage,
+s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans
+sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse,
+se calma complètement et rentra dans la maison,
+comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne
+qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de
+l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en
+riant de son bouquet symbolique et se préparait
+à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque
+l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et
+se trouva en face de ce charmant et sentimental
+tableau.</p>
+
+<p>«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?»
+demanda le vieillard.</p>
+
+<p>Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter
+exactement les choses? Ce fut le parti que prit John,
+avec une gaucherie fort divertissante, tandis que
+Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait
+près de lui, la main sur son épaule.</p>
+
+<p>Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un
+sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux
+plein d'indulgence.</p>
+
+<p>«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini,
+c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh?
+Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans
+la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne
+vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin,
+à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là
+viennent toujours par séries. Une autre personne
+m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce
+coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant
+ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la
+belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce
+que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John.
+C'est un mauvais homme et un homme dangereux;
+ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la
+corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants,
+vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie
+reçue depuis bien des années. Il est temps de vous
+marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni
+pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait
+et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après
+cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon
+consentement et en outre ma bénédiction, et vous
+aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps.
+Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie
+assez rude que j'ai menée, je connais un peu les
+femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas
+une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus
+charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft;
+en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens
+et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers
+enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser
+votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que
+vous ne permettrez pas à John de me chasser de
+votre c&oelig;ur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas
+d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis
+douze ans.»</p>
+
+<p>Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de
+tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne,
+ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait
+de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle
+sentait comme elle parlait. Bessie avait le c&oelig;ur
+trop large pour que personne, en effet, pût prendre
+la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h2>JOHN, A LA RESCOUSSE!</h2>
+
+
+<p>Les importants événements domestiques, rapportés
+dans le chapitre précédent, se passaient le
+7 décembre 1880, et pendant une douzaine de jours
+tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque
+jour, Silas Croft se montrait plus ravi du dénouement
+auquel étaient arrivés nos jeunes gens, et, chaque
+jour aussi, John se félicitait davantage du parti qu'il
+avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait
+avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes
+et grâces de nature et de caractère, qu'il n'avait
+pas soupçonnés jusque-là. Bessie était comme une
+fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et
+répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur
+pénétrante était restée jusqu'alors inconnue.</p>
+
+<p>Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout
+des femmes faites comme elle, pour aimer et être
+aimées, jeunes filles, épouses et mères. Sa beauté
+avait sa part de ce développement soudain; son teint
+admirable prenait une nuance plus riche; ses yeux
+devenaient plus expressifs et plus profonds. Elle
+était en toutes choses, excepté une seule, tout ce
+qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et
+encore cette exception eût-elle plaidé en sa faveur,
+auprès de bien des hommes; elle n'était pas douée
+d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât
+une dose très suffisante de bon sens et d'esprit. Or,
+John avait, lui, une intelligence au-dessus de la
+moyenne et le goût très vif des choses intellectuelles.
+En outre il appréciait fort cette supériorité chez les
+femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer
+à une belle jeune fille, ce n'est pas son <i>intellect</i> qui
+préoccupe le plus. Ces réflexions-là ne viennent que
+plus tard.</p>
+
+<p>Ils étaient donc très heureux et flânaient avec
+joie autour de Belle-Fontaine, sans laisser troubler
+leur sérénité par le grand meeting des Boers qui
+devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si
+souvent des bruits de rébellion, que l'on commençait
+à les considérer comme faisant partie de l'état
+normal des affaires.</p>
+
+<p>«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement
+sa tête aux cheveux d'or, un matin qu'ils
+étaient assis sous la véranda, «j'en ai par-dessus la
+tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais
+ce que tout cela signifie. C'est tout bonnement un
+prétexte pour quitter leurs femmes et leurs enfants,
+perdre leur temps et faire de beaux discours en
+buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit
+dans sa dernière lettre. Les gens de Prétoria sont
+persuadés que tout cela ne signifie rien du tout et je
+crois qu'ils ont parfaitement raison.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Bessie, demanda John, avez-vous
+écrit à Jess pour lui annoncer nos fiançailles?</p>
+
+<p>&mdash;Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours,
+mais la lettre n'est partie qu'hier. Elle en sera contente.
+Chère Jess! quand donc reviendra-t-elle? Il y
+a bien assez longtemps qu'elle est partie.»</p>
+
+<p>John continua de fumer son cigare, sans répondre,
+se demandant si Jess serait vraiment aussi contente
+que cela d'apprendre la nouvelle.</p>
+
+<p>Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se
+faufilait parmi les orangers, comme s'il désirait appeler
+l'attention sur lui.</p>
+
+<p>«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez
+de vous glisser d'arbre en arbre comme un serpent.
+Qu'est-ce que vous voulez? Vos gages?»</p>
+
+<p>Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son
+habitude, au beau milieu de l'allée, en plein soleil.</p>
+
+<p>«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore
+dus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi alors?</p>
+
+<p>&mdash;Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au
+gouvernement anglais et ils ont dévoré les Rooibaatjes
+près de Middelburg, à Bronker's Spruit. Joubert
+les a fusillés tous avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si
+stupéfait qu'il laissa tomber son cigare. «Ce doit être
+un mensonge. Près de Middelburg,... avant-hier,...
+c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous appris cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un
+Basutu qui me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu
+arriver jusqu'ici en trente-huit heures. A quoi pensez-vous
+de venir me raconter pareille histoire?»</p>
+
+<p>Le Hottentot sourit.</p>
+
+<p>«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles
+volent comme les oiseaux.»</p>
+
+<p>Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail.
+Malgré l'impossibilité apparente de la chose, John
+était inquiet; il savait avec quelle rapidité les nouvelles
+voyagent chez les Cafres; le cavalier le mieux
+monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était
+un peu alarmée, il se mit à la recherche de Silas
+Croft, le trouva dans le jardin et lui rapporta ce
+que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne savait que
+croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir
+des menaces de Frank Muller.</p>
+
+<p>«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y
+est pour quelque chose. Je vais rentrer et voir Jantjé;
+donnez-moi votre bras, John.»</p>
+
+<p>Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient,
+ils aperçurent le gros Hans Coetzee cheminant à
+l'amble, sur son petit, mais robuste poney.</p>
+
+<p>«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous
+dira ce qu'il en est»; et il cria de sa voix de stentor:
+«Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles nouvelles
+apportez-vous?»</p>
+
+<p>Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval,
+lui jeta la bride sur la tête, et s'approcha d'eux.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont
+mauvaises. Vous avez entendu parler du meeting à
+Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y emmener;
+j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au
+gouvernement britannique et envoyé une proclamation
+à Lanyon. On se battra, Om Silas; le sang coulera
+comme de l'eau et l'on tuera les pauvres Rooibaatjes
+comme des chevreuils.</p>
+
+<p>&mdash;Les Boers, voulez-vous dire», grommela John,
+qui n'entendait pas que l'on parlât de l'armée de sa
+Majesté avec cette pitié dédaigneuse.</p>
+
+<p>Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce
+qu'il dit, puis écouta très attentivement le récit de
+Silas Croft, d'après la version de Jantjé.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous
+disais-je? Les pauvres <i>Rooibaatjes</i> tués comme des
+chevreuils et la terre couverte de sang! Et maintenant
+Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer
+sur ces pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai
+pas! Tels efforts que je fasse, je ne pourrai pas les
+manquer. Et quand nous les aurons tués, le vieux
+Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui,
+Lanyon ne vaut guère, mais Bürgers est encore
+pire.»</p>
+
+<p>Ce disant, le gros homme poussa un profond
+gémissement, à la pensée des difficultés dans lesquelles
+il allait être plongé, puis il s'éloigna par un
+sentier qui conduisait au sommet de la colline, après
+avoir déclaré que, vu la tournure des événements,
+il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa visite à un Anglais.</p>
+
+<p>«<i>Ils</i> pourraient croire que je ne suis pas fidèle
+<i>au pays</i>, ajouta-t-il, en manière d'explication; <i>le
+pays</i> que nous avons payé de notre sang, nous
+autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang,
+quoique fassent ces pauvres troupeaux de <i>Rooibaatjes</i>!
+Ah! ces pauvres, pauvres <i>Rooibaatjes</i>!</p>
+
+<p>«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine,
+si toutefois ils peuvent courir avec leurs grands
+havresacs et la batterie de cuisine qui leur bat les
+flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens!
+Que dit le livre saint? Mille fuiront devant la menace
+d'un seul, et devant la menace de cinq, vous fuirez!
+Du moins je crois que c'est là le texte. Le cher Seigneur
+savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le
+Livre! Il pensait aux Boers et aux pauvres <i>Rooibaatjes</i>!»</p>
+
+<p>Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.</p>
+
+<p>«Il était temps! s'écria John, car, encore un
+peu, il aurait fui devant la menace d'un seul «pauvre
+Rooibaatje», je vous en réponds!</p>
+
+<p>&mdash;John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que
+vous alliez à Prétoria chercher Jess. Croyez-moi, les
+Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne la faisons
+pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux
+pas laisser partir John.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de vous entendre parler de la sorte,
+quand votre s&oelig;ur est en danger, répondit l'oncle
+sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où est
+Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre
+chevaux gris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, cher oncle; John partira;
+j'ai parlé sans réfléchir; cela m'a paru un peu dur
+tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous
+inquiétez pas, chère aimée; je serai de retour dans
+cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent faire vingt
+lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont
+trop gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la
+route. En outre, le chariot sera presque vide, de
+sorte que je pourrai emporter un muids de grain et
+cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune
+Zulu Mouti; il ne s'entend guère à soigner les chevaux,
+mais c'est un garçon courageux, qui ne
+m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut
+pas compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant
+et se griserait juste au moment où l'on aurait besoin
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle
+Silas; je vais m'occuper des chevaux et faire graisser
+les roues.</p>
+
+<p>«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit
+chez Luke; vous pourriez aller plus loin, mais la
+place est bonne pour y coucher; vous y serez bien
+soigné; vous pourrez repartir à trois heures du
+matin, être à Heidelberg demain soir à dix heures,
+et à Prétoria dans l'après-midi du jour suivant.»
+Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.</p>
+
+<p>«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de
+vous voir aller parmi ces sauvages Boers. Vous êtes
+officier anglais et, s'ils le découvrent, ils vous fusilleront.
+Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent
+être, quand ils n'y voient pas de danger. O John!
+John! je ne peux me résigner à vous laisser
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et,
+pour l'amour du ciel, ne pleurez pas, car cela me
+bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle ne me
+pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je
+ne me pardonnerais pas davantage. Personne ne
+peut y aller que moi et comment laisser Jess enfermée
+dans Prétoria, pendant des mois peut-être?
+Quant au danger, dame! il y en a un peu, mais
+c'est un risque à courir; je ne le crains pas, ou du
+moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me
+rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser,
+ma chérie, et venez m'aider à emballer ce qu'il me
+faut. Dieu aidant! je reviendrai sain et sauf, avec
+Jess, dans une semaine au plus.»</p>
+
+<p>Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très
+pratique, sécha ses yeux, prit un air souriant,
+malgré l'angoisse de son c&oelig;ur, et se mit à préparer
+avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile
+au voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.</p>
+
+<p>Ensuite on servit un repas que John expédia en
+toute hâte et à peine finissait-il, que le chariot était
+à la porte; Jantjé, comme d'habitude, se tenait à la
+tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le
+seul bagage semblait consister en un faisceau de
+zagaies et de bâtons enveloppés dans une natte
+d'herbe, allait et venait d'un air placide, vêtu, malgré
+la chaleur, d'une immense capote militaire.</p>
+
+<p>«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant
+de refouler ses larmes; adieu, mon bien-aimé!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il
+simplement, en l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère
+vous revoir d'ici à huit jours.»</p>
+
+<p>Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues
+rênes; Jantjé quitta la tête des chevaux; Mouti
+cessa de bayer aux étoiles et sauta dans la voiture
+avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent
+le petit galop, et bientôt tout disparut dans un
+nuage de poussière.</p>
+
+<p>Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et
+maintenant que ses larmes ne pouvaient plus troubler
+John, elle s'enferma chez elle, pour leur donner un
+libre cours.</p>
+
+<p>John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait
+ingénieusement les attributions de l'hôtellerie,
+du magasin et de la ferme. On en rencontre
+fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés.
+Comme ce n'était pas par le fait une véritable
+hôtellerie, il fallait l'aborder avec une certaine prudence,
+si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et
+gens; autrement on courait le risque d'être prié de
+continuer sa route. Il faut, en pareil cas, s'avancer
+chapeau bas et demander l'hospitalité comme une
+faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions
+obséquieuses de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses
+dépens. Il n'y a pas d'autocrate qui égale l'aubergiste
+amphibie de l'Afrique australe. Il est tellement
+maître de la situation! Si vous n'êtes pas content,
+allez au diable! Voilà sa réponse au voyageur
+furieux.</p>
+
+<p>En cette circonstance, John fut assez heureux;
+d'abord il connaissait les gens de l'endroit, très
+polis si l'on s'approchait avec humilité; ensuite ils
+étaient tous plongés dans un état de surexcitation
+si peu agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver
+un autre Anglais avec qui discuter les évènements.
+Le bruit courait du désastre de Bronker's Spruit, de
+l'investissement probable de Prétoria, de l'approche
+d'un corps nombreux de Boers qui venaient prendre
+possession du défilé de Laing, au delà du Drakensberg,
+mais on ne savait rien de positif.</p>
+
+<p>«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier
+de la triste figure; ce n'est pas la peine d'essayer.
+Les Boers vous attraperont et vous tueront, voilà
+tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille
+à son sort et de retourner à Belle-Fontaine.»</p>
+
+<p>John ne l'entendait pas ainsi.</p>
+
+<p>«J'essayerai toujours», répondit-il.</p>
+
+<p>Il avait une sorte de ténacité <i>bouledogue</i>, qui le
+disposait à croire que, s'il voulait <i>bien</i> faire une
+chose, il en viendrait à bout, à moins de circonstances
+échappant tout à fait à son contrôle. Un sentiment
+pareil mène un homme bien loin. C'est lui
+qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par
+exagération de législation et les effets commencent
+à s'en faire sentir par une diminution de puissance.
+On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! qu'on
+lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités
+d'empire colonial pèsent à l'Angleterre?
+Qu'elle s'en débarrasse! Et ainsi de suite! Mais les
+Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas ainsi.</p>
+
+<p>L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements,
+mais, pour la plus grande partie, en dépit
+d'eux, par les efforts indépendants d'un certain
+nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber
+l'individu dans le gouvernement, de limiter,
+votre de détruire l'initiative et la responsabilité
+individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute
+chose. Le système n'est encore qu'à son début.
+Quand il se sera développé, l'empire deviendra une
+vaste machine sans âme, qui, un jour, se désorganisera,
+puis se brisera. Le pays doit plus aux
+hommes résolus, obstinés, si l'on veut, de la trempe
+de John Niel, qu'il n'est disposé à le reconnaître, en
+ces jours de lumière.</p>
+
+<p>John reprit son dangereux voyage le lendemain
+matin, une heure avant le jour. Personne ne se
+montrait et comme il eût été impossible de découvrir
+les Cafres dans les divers coins où ils dormaient,
+Mouti et son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes,
+tâche assez difficile dans l'obscurité. La
+note avait été payée la veille au soir; ils purent
+donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils
+n'avaient pas fait quarante pas, qu'une voix les
+somma d'arrêter, John obéit et aperçut une seconde
+après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait
+même pas dans l'air humide et immobile, le
+prophète de malheur de la veille, entièrement drapé
+dans une couverture sale.</p>
+
+<p>Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il
+convenait à un prophète, et fit une telle peur aux
+chevaux, qu'ils faillirent s'emporter.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise
+humeur, car il n'était pas disposé à se laisser retarder.</p>
+
+<p>«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le
+fantôme, que je suis sûr d'avoir raison et que les
+Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que vous
+pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir
+averti.» Puis, élevant sa lumière de manière à
+ce qu'elle frappât John en plein visage, il lui adressa
+du regard un tendre adieu.</p>
+
+<p>«Allez au diable! cria John furieux; si vous
+n'aviez que cela à me dire, vous auriez mieux fait de
+rester couché.» Et fouettant les chevaux de volée,
+il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du
+prophète s'éteignit et que le prophète lui-même
+faillit rouler dans le ruisseau!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h2>UN VOYAGE DIFFICILE</h2>
+
+
+<p>Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants
+et traînaient un poids léger, de sorte que,
+malgré le mauvais état des voies qu'on appelle
+routes en Afrique, John avança rapidement.</p>
+
+<p>Vers onze heures du matin, il arriva à la petite
+ville de Standerton, sur le bord du Vaal, près de
+laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en doutât, des
+émotions terribles.</p>
+
+<p>Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de
+Bronker's Spruit; il écouta les dents serrées, les yeux
+en flamme, ce récit d'une trahison et d'un massacre
+sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres civilisées.
+On lui répéta qu'il lui serait impossible de
+passer à travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée
+de Prétoria de vingt lieues environ, où le
+triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait
+proclamé la république. De nouveau il répondit
+qu'il irait jusqu'à ce qu'on l'arrêtât et repartit un
+peu réconforté en apprenant que l'évêque de Prétoria,
+pressé de rejoindre sa famille, avait passé
+quelques heures auparavant; peut-être, en se hâtant,
+pourrait-il le rattraper.</p>
+
+<p>Il repartit donc; les heures passaient sur la grande
+plaine déserte et il ne rejoignait pas l'évêque. A
+quarante milles de Standerton, il vit un chariot
+arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques
+renseignements de son conducteur; mais en
+s'approchant, il se rendit compte, après examen,
+que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce qu'il
+contenait et les b&oelig;ufs emmenés. Il y avait des traces
+plus évidentes et plus terribles de violence. En travers
+du limon, les mains encore crispées sur le manche
+d'un fouet en bambou, comme s'il avait voulu
+en faire usage pour se défendre, était étendu le
+cadavre du conducteur, un naturel du pays. John
+remarqua le calme de son visage; on eût pu croire
+qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un
+petit trou rond et net au milieu du front.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, John détela ses chevaux
+fatigués et leur donna, à chacun, deux des bottelées
+de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti veiller
+sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un
+petit monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait
+était sauvage et triste. Partout la plaine
+immense, ondulant comme une mer figée; et au
+loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées
+Rooi Koopies. Le ciel présentait le spectacle d'un
+de ces couchers de soleil éblouissants et brûlants,
+comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du
+Sud. De tous côtés se pressaient, menaçants, des
+nuages d'un rouge de sang. L'herbe reflétait cette
+lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit que
+le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang
+et l'on ne peut s'étonner que John en fût impressionné,
+surtout après avoir vu le cadavre du pauvre
+charretier et entendu raconter le massacre de Bronker's
+Spruit.</p>
+
+<p>Bien que peu enclin aux pressentiments sombres,
+il ne put s'empêcher de se demander s'il faisait son
+dernier voyage et si une balle boer n'allait pas lui
+révéler le mystère de la vie et de la mort.</p>
+
+<p>Quand les chevaux eurent terminé leur repas et
+repris le mors bien malgré eux, la splendeur lugubre
+du ciel s'était éteinte et la nuit s'étendait, comme
+un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure embrasée.
+Il y avait heureusement un brillante demi-lune,
+qui bientôt éclaira la route, pendant le long
+trajet qui lui restait à faire. Enfin vers onze heures
+Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait
+apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul
+parti à prendre était de pousser droit devant lui et
+d'essayer de passer.</p>
+
+<p>Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua
+au loin un chariot, autour duquel se mouvaient des
+hommes et deux lanternes. C'était sans doute l'évêque
+arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule,
+il le vit repartir et, une seconde après, il entendit
+la voix d'une sentinelle et vit luire le canon d'un
+fusil.</p>
+
+<p>«Qui va là? demanda la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne
+fût rien moins que gai.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un
+homme qui s'approcha en bâillant et dit quelque
+chose en hollandais. L'oreille tendue, John saisit
+ces mots: «de la suite de l'évêque».</p>
+
+<p>Ceci lui suggéra une idée.</p>
+
+<p>«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel
+arrivant, d'une voix rude. Et il leva sa lanterne
+pour bien voir Niel.</p>
+
+<p>«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit
+celui-ci, s'efforçant d'assumer l'aspect pacifique d'un
+membre du clergé», et je désire le suivre à Prétoria.»</p>
+
+<p>L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement
+Niel portait un vêtement sombre et un
+chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical, celui-là
+même que Frank Muller avait troué d'une balle.</p>
+
+<p>«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme;
+regardez; il est habillé comme un vieux corbeau.
+Que disait le laissez-passer de Om Krüger? Est-ce
+un chariot ou deux que nous devions laisser continuer?
+C'était un seul, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Non; deux, il me semble.»</p>
+
+<p>Le brave homme ne voulait pas avouer à son
+compagnon qu'il ne savait pas lire. «Oui, maintenant
+que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»</p>
+
+<p>L'autre se gratta la tête.</p>
+
+<p>«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om
+Krüger et de le lui demander?</p>
+
+<p>&mdash;Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic
+quand on le réveille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer,
+dit John, de sa voix la plus douce. On a besoin de
+moi à Prétoria, pour prêcher la parole du Seigneur
+et veiller près des blessés et des mourants.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle.
+Ce sera comme pour les «Rooibaatjes» à
+Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau?
+demanda la sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre
+au quartier général et j'ai envie de dormir, répliqua
+l'autre en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez
+raison et que le laissez-passer disait deux chariots.
+En route, damné Anglais!»</p>
+
+<p>John n'en demanda pas davantage; il donna un
+vigoureux coup de fouet aux chevaux.</p>
+
+<p>«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme
+à la lanterne, tandis que le chariot s'éloignait. Je
+ne suis pas bien sûr que ce fût un révérend, après
+tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»</p>
+
+<p>Mais son compagnon, qui avait grand sommeil,
+n'encouragea pas cette idée à laquelle l'autre renonça.</p>
+
+<p>Quand, le lendemain matin, le commandant Frank
+Muller, averti du départ du capitaine Niel avec le
+chariot du Cap et les quatre chevaux gris, apprit
+qu'un véhicule répondant à cette description avait
+passé librement au milieu de la nuit, il fut d'une
+humeur plus facile à imaginer qu'à dépeindre.</p>
+
+<p>Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale
+et les envoya travailler aux fortifications pour
+<i>le reste de la guerre</i>.</p>
+
+<p>Heureusement pour John, malgré cette halte de
+quelques minutes, il put rejoindre l'évêque. Par un
+hasard providentiel, <i>Sa Grandeur</i> avait été arrêtée
+sur la route, par la rupture d'un trait; autrement
+son soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé
+les rues montueuses de Heidelberg, cette nuit-là.
+Toute la ville était encombrée de chariots boers, où
+dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas
+de véhicules et de tentes, John distingua la drapeau
+du Transvaal flottant à la brise de nuit, blasonné
+aux armes symboliques du pays: un chariot attelé
+de b&oelig;ufs et gardé par un Boer armé; c'était sans
+doute le quartier général du Triumvirat. Une fois,
+le chariot qui précédait celui de Niel, fut arrêté
+par une sentinelle et repartit après l'échange de
+quelques paroles, comme celui de notre héros.</p>
+
+<p>Ce fut une tâche ardue que cette traversée de
+Heidelberg et pleine de terreurs pour Niel, qui s'attendait
+sans cesse à être pris et envoyé ignominieusement
+en prison. En outre les chevaux épuisés
+faisaient des efforts désespérés pour s'arrêter à
+chaque maison. Ils avaient enfin traversé la petite
+ville, quand une fois encore ils furent retenus; de
+nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais
+cette fois John fut moins heureux.</p>
+
+<p>«Le laissez-passer disait <i>un</i> chariot, dit une
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; <i>un</i> chariot», appuya une autre voix.</p>
+
+<p>John reprit son air clérical pour conter ingénument
+sa petite histoire, mais ni l'une ni l'autre des
+deux sentinelles ne parlait un mot d'anglais; elles
+se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante
+mètres environ, afin de chercher un interprète.</p>
+
+<p>«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu
+Mouti.</p>
+
+<p>John suivit le conseil et fouetta les chevaux,
+tandis que Mouti, penché sur le tablier, frappait les
+deux premiers avec une lourde cravache. L'attelage,
+lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres,
+quand les sentinelles se rendirent compte de ce qui
+se passait. Alors elles se mirent à courir en criant,
+mais le chariot se perdit bientôt dans l'ombre.</p>
+
+<p>Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les
+chevaux, ils ne purent rejoindre le premier chariot,
+dont l'attelage était plus frais. A minuit la lune disparut
+et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti
+fut même obligé de descendre plusieurs fois et de
+conduire par la bride les pauvres bêtes, dont l'une
+tombait de temps en temps et qu'il fallait battre
+cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le
+chariot faillit verser; une autre fois, rouler dans un
+précipice.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, John reconnut que
+les chevaux étaient absolument à bout de forces.
+Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze milles
+de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et
+leur donna autant de fourrage qu'ils en purent
+manger. L'un d'eux se coucha et refusa la nourriture,
+signe certain d'épuisement; un second mangea
+couché, les deux autres prirent leur repas comme
+à l'ordinaire. Alors il fallut attendre l'aurore. Mouti
+dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout ce qu'il put
+faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé,
+de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie
+et de s'asseoir ensuite, son fusil entre les jambes.</p>
+
+<p>Enfin le jour parut et de nouveau il donna la
+provende aux chevaux. Une autre difficulté se produisit.
+Le cheval qui avait refusé de manger, était
+évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer
+le mode d'attelage, mettre un cheval en arbalète et
+attacher le malade à l'arrière du chariot. Puis on se
+remit en route.</p>
+
+<p>A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge
+située à vingt milles de Prétoria; il n'y restait
+que deux chats et un chien errant. Les habitants
+avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux
+à l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui
+restait, avant de repartir pour la dernière étape. Le
+chemin était affreux et Niel savait que le pays
+devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse
+chance de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut
+quatre heures pour faire ces vingt milles et, au
+sommet d'une montée d'où l'on descendait dans
+Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la
+crête d'une colline rocheuse, à six cents mètres
+environ de l'endroit où il se trouvait. Il crut d'abord
+qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis
+et mirent pied à terre.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait,
+il vit un petit nuage de fumée blanche, puis un
+second et, un instant après, deux balles sifflèrent
+successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre
+sous le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient
+sur lui.</p>
+
+<p>Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux
+au galop et se déroba derrière un accident de
+terrain, avant que l'ennemi pût recharger. Après cela
+il ne vit plus rien.</p>
+
+<p>John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la
+plus jolie ville de l'Afrique australe, avec ses maisons
+blanches et rouges, ses grands bouquets d'arbres,
+ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes
+plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait
+encore tout cela, et John rendit grâces à Dieu.
+Il se savait en sûreté désormais; aussi permit-il à
+ses chevaux fatigués de descendre lentement et de
+traverser au pas, la petite plaine qui le séparait
+encore de la ville. A sa gauche étaient la prison et
+la caserne, autour desquelles se trouvaient rassemblés
+des centaines de chariots et de tentes. Il se
+dirigea de ce côté. Évidemment les habitants avaient
+abandonné la ville et campaient. Lorsqu'il ne fut
+plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers
+suivi d'une foule bigarrée, à cheval et à pied,
+s'avança au-devant de lui.</p>
+
+<p>«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais
+ne laissait aucun doute.</p>
+
+<p>«Un ami, bien content de vous voir», répondit
+John, avec la satisfaction d'un homme à qui l'on
+vient d'enlever un poids écrasant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h2>PRÉTORIA</h2>
+
+
+<p>Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien
+gaiement à Prétoria, même avant la déclaration de
+guerre. Tous ceux qui ont fait un grand effort moral
+et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice,
+ont ressenti la réaction qui se produit aussi certainement
+que la nuit succède au jour. On est fort
+pour renoncer à la passion et chanter son chant
+d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on
+se trouve seul dans les ténèbres. Tout d'abord le
+souvenir vous soutient, puis il s'affaiblit; «on ne
+voit que la nuit, n'entend que le silence», et l'épreuve
+est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi
+sa prison, et qu'on s'y est enfermé.</p>
+
+<p>Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle
+le savait. Ce qu'elle avait fait n'était pas absolument
+inéluctable; elle avait agi d'après sa propre
+volonté et assez naturellement elle le regrettait
+quelquefois. L'abnégation est un ange au visage
+austère, avec lequel il faut lutter longtemps, pour
+qu'il consente à murmurer doucement des paroles
+de consolation. C'est là une de ces choses que le
+temps nous révèle plus tard, quand il lui plaît; le
+moment n'était pas encore venu pour Jess. Extérieurement
+elle ne laissait rien voir de la souffrance qui
+lui rongeait le c&oelig;ur; elle était pâle et silencieuse,
+il est vrai, mais ne l'avait-elle pas toujours été?
+Seulement elle avait renoncé à la musique et au
+chant.</p>
+
+<p>Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement
+pour la pauvre fille qui, en apparence, vivait comme
+tout le monde à Prétoria. Le jour vint où elle pensa
+qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage
+son séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine.
+Elle redoutait ce retour; elle priait ardemment
+pour être «délivrée de la tentation». Elle ignorait
+presque complètement ce qui se passait chez elle.
+Bessie et son oncle lui écrivaient, sans lui dire ce
+qu'elle désirait le plus savoir. Les lettres de Bessie
+étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que faisait
+le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin.
+Néanmoins sa réticence en disait plus à l'esprit
+observateur de sa s&oelig;ur, que ses paroles mêmes.
+Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien
+n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que
+tout cela signifiait pour elle et, de temps à autre,
+elle se laissait entraîner à une explosion de jalousie
+dont un témoin eût été péniblement affecté.</p>
+
+<p>Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester
+pour les fêtes, qu'elle avait consenti à ne rentrer à
+Belle-Fontaine que pour le jour de l'an. Bien qu'on
+parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop
+préoccupée de ses propres affaires, pour prêter
+grande attention à ces propos. Du reste l'opinion publique
+demeurait assez calme; on était habitué depuis
+longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors,
+s'en étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le
+18 décembre, se répandit la nouvelle que la république
+venait d'être proclamée!</p>
+
+<p>La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de
+camper et Jess, malgré son vif désir de retourner à la
+ferme, n'en vit plus la possibilité. Deux jours après,
+un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94<sup>e</sup> régiment
+caché sous ses habits, entra en boitant dans
+Prétoria. Il avait vu le massacre de Bronker's Spruit;
+le récit qu'il en faisait, glaçait le sang dans les veines.</p>
+
+<p>La confusion devint indescriptible; la loi martiale
+fut proclamée; la ville fut abandonnée; les habitants
+reçurent l'ordre d'aller camper sur la colline qui
+la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes,
+malades, tous se réfugièrent sous la protection de
+la forteresse, n'ayant que des tentes, des chariots et
+des hangars pour abris. Jess fut obligée de partager
+un chariot avec son amie, la mère et la s&oelig;ur de celle-ci,
+et n'y trouva que bien juste une place pour se
+coucher. Quant à dormir au milieu des bruits du
+camp, il n'y fallait pas songer.</p>
+
+<p>Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve,
+qu'elle reçut par la malle (la dernière qui
+devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle
+Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna
+du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où
+elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un
+bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet.
+Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait
+suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au
+bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse
+la brûlassent comme un fer rouge.</p>
+
+<p>Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien!
+elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle
+n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire,
+elle devait s'en réjouir et, pendant quelques
+instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa
+s&oelig;ur; elle aimait tant Bessie!</p>
+
+<p>Et pourtant elle en voulait à John, comme on en
+veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi
+était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi!
+Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec
+Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers
+prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait
+une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que
+ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever
+une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement
+impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait
+dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait
+de se faire une place parmi ses contemporains.
+Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant
+qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant
+plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles.
+Elle ne resterait pas à la ferme après le
+mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue
+et même, si c'était possible, elle ne retournerait
+pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne <i>le</i>
+verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait
+elle rencontré?</p>
+
+<p>Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti
+bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais
+elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle
+désirait être seule le plus longtemps possible. Elle
+marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle
+aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier,
+et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître
+aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché
+derrière le chariot. Des hommes marchaient à
+côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait
+pour laisser passer la petite troupe, quand tout
+à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et
+le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle
+venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa
+une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se
+laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition
+quelque chose de surnaturel, qui semblait se
+produire pour lui prouver son impuissance en face
+du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée
+l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était
+simplement un instrument aux mains d'une puissance
+supérieure, dont sa passion accomplissait la
+volonté et pour laquelle sa destinée individuelle
+importait fort peu. C'était un raisonnement insensé,
+une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que
+les circonstances leur donnaient une apparence de
+vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme
+du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne,
+pas même par saint Paul. Comment décider
+que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle
+fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher
+la question.</p>
+
+<p>La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en
+levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres
+qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme
+de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient,
+puis à Mouti, qui continua sa route avec la
+voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers
+la jeune fille.</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin
+je vous retrouve et en sûreté!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque
+avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon
+oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi
+parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener
+avant que Prétoria fût assiégée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu
+croire que nous retournerions à Belle-Fontaine?
+Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce
+n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est un très grand au contraire», répliqua
+Jess, en frappant du pied; et tout à coup elle fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>John était trop simple et trop droit, pour attribuer
+ce chagrin à autre chose que l'inquiétude causée
+par les circonstances et la perspective d'une longue
+captivité dans une ville qui pouvait être prise <i>vi et
+armis</i>. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception
+après son long et périlleux voyage, et vraiment
+il en avait bien le droit.</p>
+
+<p>«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce
+me semble, me parler un peu plus amicalement, eu
+égard à..., à bien des choses. Voyons, ne pleurez
+plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où
+nous retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce
+n'est pas sans peine que je suis arrivé ici, je vous
+en réponds.»</p>
+
+<p>Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie
+d'orage était passée.</p>
+
+<p>«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi
+tout cela.»</p>
+
+<p>Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait
+les principaux incidents de son voyage et, quand il
+eut fini, elle lui dit d'un ton tout différent:</p>
+
+<p>«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie
+pour moi! Seulement je ne conçois pas qu'à vous
+tous, vous n'ayez pas vu que ce serait complètement
+inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien
+triste pour vous et pour Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ
+deux heures; le vous félicite tous deux. Vous aurez
+la plus charmante et la plus jolie femme de la
+contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont
+toute femme pourrait être fière.»</p>
+
+<p>Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence,
+d'un petit air de dignité gracieuse, tout à
+fait séduisant.</p>
+
+<p>«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis
+un heureux homme.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du
+chariot et lui trouver une place dans ce misérable
+camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la
+voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux,
+avait placée près de celle de Mme Neville, et la première
+personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même.
+C'était une bonne et maternelle personne,
+habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un
+incident comme celui qui se produisait en ce moment.</p>
+
+<p>«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt
+que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un
+homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de
+ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins
+étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé
+avec un nerf de b&oelig;uf. Ce n'est pas que votre venue
+serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici
+avant que l'armée de secours du général Colley
+arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess
+pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça!
+Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la
+placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement
+convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on
+n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur.
+Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je
+l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes.
+Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»</p>
+
+<p>Quand John revint une demi-heure après, il vit
+avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et
+surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak,
+qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du
+chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas
+improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville
+bavardait à son aise.</p>
+
+<p>«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous
+étiez fiancé à sa s&oelig;ur. Je vous félicite. Un homme a
+besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci.
+Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur
+six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de
+se marier. C'est une économie ici et les enfants sont
+une bénédiction, selon le v&oelig;u de la nature, au lieu
+d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les
+pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne
+la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence
+de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez
+être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin
+d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»</p>
+
+<p>Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller
+demander aux religieuses du couvent de lui donner
+asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre
+parler.</p>
+
+<p>«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du
+moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous
+envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc!
+Les religieuses auront bien assez à faire pour leur
+propre compte.»</p>
+
+<p>Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne
+disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait
+tout à fait convenable.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<h2>LE 12 FÉVRIER</h2>
+
+
+<p>John s'habitua vite à l'existence du camp, moins
+désagréable en somme qu'on aurait pu le croire,
+car les ennuis en étaient un peu compensés par le
+charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans
+l'armée anglaise, il préféra, voyant que ses services
+en cette qualité n'étaient pas indispensables, s'engager
+comme volontaire dans la compagnie des carabiniers
+de Prétoria, avec le rang modeste de sergent,
+que lui octroya le commandant des troupes. Il était
+actif et ses devoirs militaires lui donnaient une occupation
+très suffisante. Le soir, quand il revenait au
+chariot près duquel il couchait, afin de protéger
+Jess en cas de danger, il la trouvait toujours prête
+à le bien recevoir et à lui donner tout le confort que
+permettaient les circonstances. Peu à peu, ils trouvèrent
+plus commode de faire leur petit ménage en
+dehors de celui de leurs amis, et de prendre leurs
+repas sur une petite table confectionnée au moyen
+d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un jeune
+ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune
+de miel! Tout cela n'était pas parfaitement commode
+et pourtant ne manquait pas d'un certain
+charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien
+connaître, était, pour un homme tel que John Niel,
+la plus délicieuse compagnie qu'il pût imaginer.
+Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné
+toute la richesse et l'originalité de son intelligence,
+et encore moins à quel point elle pouvait être spirituelle,
+quand elle le voulait. Il y avait en elle une
+véritable veine humoristique et le plaisir qu'éprouvait
+John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il
+s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait.
+Personne, parmi les parents et les amis de
+Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce côté
+d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de
+quelque temps. Jess devenait belle! Maigre et plus
+pâle que jamais, à l'arrivée du capitaine, elle était,
+un mois après, positivement rondelette et elle y
+gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée
+se jouait capricieusement sur son visage pâle, et
+ses beaux yeux devenaient encore plus beaux et
+plus profonds.</p>
+
+<p>«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria
+Mme Neville, un jour qu'elle regardait Jess gravement
+occupée à faire griller une côtelette; «la pauvre
+petite créature chétive est aujourd'hui réellement
+belle. Et cela, au milieu d'une existence qui me réduit
+à l'état d'ombre et qui a déjà tué à moitié ma
+pauvre chère fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être l'effet du grand air», répondit
+John, qui, dans sa simplicité, ne songeait pas un instant
+que le remède merveilleux agissant sur Jess,
+pouvait être le bonheur.</p>
+
+<p>Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout
+d'abord il y avait eu lutte, puis apaisement et enfin
+une idée lui était venue.</p>
+
+<p>Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de
+John, pendant qu'elle le pouvait? Il avait été jeté
+sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle n'avait
+aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui,
+parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune
+personne qui se trouvait être la s&oelig;ur de celle qu'il
+allait épouser; pas autre chose. Pourquoi ne cueillerait-elle
+pas les roses qui s'offraient à elle? Elle
+oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui
+peut troubler les sens et faire tourner la tête. Elle
+se donna donc libre carrière et fut, pendant quelques
+semaines, plus près de connaître le vrai bonheur,
+qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse
+que l'amour d'une femme, dans sa force et sa
+simplicité! Comme il idéalise les choses les plus
+banales de la vie et met de la joie dans les services
+les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle
+se réjouit de s'abaisser devant son idole. Peu de
+femmes savent aimer comme Jess, et, quand elles
+aiment, elles commettent généralement quelque
+fatale erreur, grâce à laquelle leur trésor d'affection
+gaspillé devient une cause de honte ou de douleur,
+pour elles-mêmes et pour d'autres.</p>
+
+<p>Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria,
+lorsque John eut, à son tour, une idée magnifique.
+A un quart de mille environ du camp, s'élevait une
+petite maisonnette, appelée par plaisanterie: <i>le Palais</i>.
+Elle était abandonnée comme les autres et le
+maître en était même absent. Un jour, en se promenant,
+John et Jess traversèrent le petit pont jeté
+sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette.
+Par une allée bordée des deux côtés de
+jeunes gommiers, ils arrivèrent au cottage couvert
+en zinc; il n'y avait que deux pièces: une
+chambre à coucher et un salon assez grand, où se
+trouvaient encore une table et quelques chaises;
+derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie. Ils
+entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.</p>
+
+<p>Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée
+verdoyante, bornée en face et sur la droite par des
+collines boisées. Ce jardin, planté de vignes chargées
+pour le moment de raisins mûrissants, était
+entouré d'une belle haie de rosiers du Bengale en
+pleine floraison; près de l'habitation était une corbeille
+de roses doubles, d'une beauté et d'une richesse
+inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux
+petit endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation
+du camp; ils y restèrent longtemps, causant
+beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft et un
+peu de Bessie.</p>
+
+<p>«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement
+appuyée, les deux mains derrière la tête, et embrassant
+d'un regard le paisible paysage.</p>
+
+<p>«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si
+nous établissions notre quartier général ici, pendant
+le jour, bien entendu? Nous pourrions nous y installer
+pour nos repas; nous y serions parfaitement
+en sûreté, car ces braves Boers n'essayeront jamais
+de prendre la ville d'assaut, j'en réponds.»</p>
+
+<p>Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un
+arrangement charmant, de sorte que, dès le lendemain,
+elle mit le petit cottage en aussi bon état que
+le permettaient les circonstances et se transforma
+en maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi
+plus que jamais rapprochés l'un de l'autre. Le siège
+traînait en longueur; aucune nouvelle n'arrivait du
+dehors, mais les habitants, persuadés que Colley
+venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu
+et s'amusaient à faire des paris au sujet de l'arrivée
+des troupes. De temps en temps, une sortie avait
+lieu; généralement sans résultat. John sortait naturellement
+avec les autres et alors Jess endurait des
+tourments d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les
+cacher! Toutefois rien de fâcheux n'arriva et les
+choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12 février.
+Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la
+Maison-Rouge, occupé par les Boers.</p>
+
+<p>Le détachement, formé de troupes régulières et
+de volontaires, quitta Prétoria avant le point du jour.
+John en faisait partie. Il fut très surpris en s'approchant
+du chariot où couchait Jess, pour chercher un
+objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille,
+assise sur une malle, malgré la rosée de la nuit,
+tenant en main une tasse de café brûlant, qu'elle
+avait préparée pour lui.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement.
+Je vous défends de vous lever au milieu de la
+nuit pour me faire du café.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec
+calme; je ne me suis pas couchée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant
+son café avec satisfaction, tandis qu'assise sur
+sa malle, elle le regardait.</p>
+
+<p>«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la
+tête; vous serez traversée par la rosée de la nuit.
+Tenez, vos cheveux sont tout mouillés.»</p>
+
+<p>Alors elle parla.</p>
+
+<p>«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John
+maintenant, je voudrais que vous fissiez quelque
+chose pour moi: voulez-vous me le promettre?</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est bien d'une femme, de demander une
+promesse avant de dire de quoi il s'agit!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que demandez-vous, Jess?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez
+que vous pouvez facilement en être dispensé, si cela
+vous convient.»</p>
+
+<p>Il se mit à rire et répondit:</p>
+
+<p>«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de
+moi, si j'ai peur que quelque chose ne vous arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! répliqua John par manière de consolation,
+toute balle a son billet de logement et je n'y
+peux rien.» Jess insista.</p>
+
+<p>«Pensez à Bessie, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur,
+à quoi bon essayer de m'ôter tout mon courage?
+Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je ne
+tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de
+Bessie; donc calmez-vous et laissez-moi partir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle
+tranquillement, et je n'aurais pas aimé vous
+entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu me
+taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui
+tendit une main qu'il serra; puis il partit.</p>
+
+<p>«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en
+marchant avec la troupe, dans le brouillard blanc
+de l'aube. Elle pense probablement que je vais à la
+mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle
+la chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin,
+mais j'imagine qu'elle se consolerait. Quant à Jess,
+si elle venait un jour à perdre son fiancé, je ne crois
+pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément
+la différence entre les deux s&oelig;urs: l'une est
+tout fleur, et l'autre est tout racine.»</p>
+
+<p>Ensuite il se demanda comment se portait Bessie,
+ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui, puis sa pensée
+revint à Jess; quelle charmante compagnie que la
+sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et
+dans le secret de son c&oelig;ur, il espéra qu'elle resterait
+près d'eux, quand ils seraient mariés. Sans s'en
+rendre compte et très innocemment, ils en étaient
+arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se
+deviennent réciproquement tout à fait nécessaires
+dans leur vie quotidienne. Il ne savait pas encore
+quelle place tenait, dans ses pensées habituelles,
+cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point
+son individualité absorbait la sienne propre. Il savait
+seulement qu'elle avait le don de le rendre parfaitement
+heureux en sa société. Quand il lui parlait,
+ou même quand il restait silencieux auprès
+d'elle, il se sentait envahi par une sensation de
+repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée
+auprès d'une autre femme.</p>
+
+<p>C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu
+par la nature la plus faible à la nature la plus forte,
+mais il y avait quelque chose de plus; il y avait l'influence
+de cette entière sympathie, de cet accord
+parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection
+la plus élevée. Quand ils s'unissent à la passion
+proprement dite, ce qui est assez rare, car ils
+se rencontrent plutôt dans les relations d'individus
+du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque
+chose de plus qu'humain, et l'amour fondé sur cette
+sympathie, qu'il existe entre une mère et son fils,
+entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré
+leur désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt
+jamais.</p>
+
+<p>Les réflexions de John furent assez promptement
+interrompues par la nécessité de revenir aux détails
+pratiques et désagréables de la situation.</p>
+
+<p>Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté
+de lui, et lui-même fut atteint par une balle qui passa
+entre sa selle et sa cuisse. Nous n'avons pas à entrer
+ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu
+glorieuse pour les armes anglaises, que presque
+tous les combats de cette malheureuse guerre, pendant
+laquelle la défense de quelques villes fut seule
+de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue
+du combat fut désastreuse et quelques heures
+après son départ du camp, John revenait, ayant pris
+en croupe un homme grièvement blessé (car l'ambulance
+était tombée aux mains des Boers). Pendant
+ce temps, des rapports exagérés circulaient parmi
+la population et, entre autres choses, on racontait
+que le capitaine Niel avait été tué. Un homme affirma
+l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.</p>
+
+<p>Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée
+pour en faire part à Jess.</p>
+
+<p>Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume,
+s'était rendue à la petite maison qu'elle habitait pendant
+la journée. D'abord elle voulut travailler et ne
+put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait
+apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses
+yeux ne suivaient pas les lignes, et ses oreilles entendaient
+anxieusement le bruit sourd du canon répercuté
+par les collines. Elle ne pouvait échapper au
+pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle.
+La plupart des gens doués d'imagination ont souffert
+de ce mal et en ont reconnu la folie, mais cette
+fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut
+que d'une ligne que John fût tué.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit
+la route du «Palais» sans pouvoir retenir ses larmes,
+car la bonne dame s'était fort attachée au
+capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière
+de l'ouïe qui accompagne souvent la surexcitation
+nerveuse, entendit le léger bruit de la petite grille
+qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt
+à l'angle de la maison pour voir qui entrait.</p>
+
+<p>Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes
+de son amie, lui suffit. Elle comprit ce qu'on allait
+lui dire et saisit un des jeunes gommiers qui bordaient
+l'allée, afin de ne pas tomber.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête»,
+dit-on.</p>
+
+<p>Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune
+arbre; il lui semblait qu'elle allait mourir aussi et
+elle l'espérait. Ses yeux égarés se portèrent du
+visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie.
+Devant la grille «du Palais» passait un chemin qui
+se trouvait être le plus court pour revenir du lieu du
+combat, et par ce chemin, s'avançaient quatre Cafres
+portant quelque chose sur une civière que suivaient
+quatre carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le
+visage du corps étendu sur la civière, mais on voyait
+les jambes bottées, éperonnées et dont les pieds
+tombaient écartés, de cette manière flasque dont
+la signification n'est que trop claire.</p>
+
+<p>«Regardez, dit Jess, en étendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le pauvre homme! le pauvre homme!
+s'écria Mme Neville; on l'apporte ici pour l'ensevelir.»</p>
+
+<p>Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et
+l'arbre cédant sous son poids, elle s'inclina avec
+lui; puis il se brisa et, avec un petit cri, elle tomba
+sans connaissance, au moment où le cadavre passait
+devant elle.</p>
+
+<p>Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait
+courir le bruit de sa mort, et craignant qu'il ne
+parvînt aux oreilles de Jess, arriva au galop, mit
+pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit
+et s'avança en boitant dans l'allée.</p>
+
+<p>«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa
+vue; nous vous croyions mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté»,
+répondit-il sévèrement, les yeux fixés sur le visage
+mortellement pâle de Jess; «vous auriez pu attendre
+d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné un
+coup!»</p>
+
+<p>John se baissa, passa ses bras sous le corps de la
+jeune fille, la souleva, non sans peine, la porta, toujours
+boitant, dans la maison, où il la déposa sur
+un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son
+mieux pour la ranimer; mais son évanouissement
+était si profond, que leurs efforts restèrent infructueux;
+alors Mme Neville, effrayée, courut au camp
+chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de
+lui frictionner les mains et de lui asperger le visage
+d'eau froide.</p>
+
+<p>La bonne dame n'était partie que depuis trois ou
+quatre minutes, lorsque tout à coup Jess ouvrit les
+yeux et crut, en apercevant John, qu'elle allait s'évanouir
+de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes
+blêmes et elle fut saisie d'un tremblement convulsif
+qui la secoua des pieds à la tête.</p>
+
+<p>«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du
+ciel! Vous me faites peur!</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous étiez..., je croyais que
+vous....» Elle ne put achever, éclata en sanglots et
+tomba sur la poitrine de John, qui sentit sur son
+visage, la caresse de ses boucles brunes.</p>
+
+<p>Comment ne pas être ému? John n'était qu'un
+homme, et la vue de cette femme étrange, à laquelle
+il s'attachait davantage chaque jour, plongée dans
+une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas
+douter, lui remuer le c&oelig;ur profondément. Une corde
+vibra en lui, dont il ne se rendit pas compte tout
+d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même
+temps. Que signifiait-elle?</p>
+
+<p>«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie;
+cela me fait trop de mal.»</p>
+
+<p>Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée
+d'une main sur la table. Elle le regardait.
+Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un lis
+couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait
+une flamme que jamais John n'avait vue dans des
+yeux de femme. Elle ne dit rien, mais sa physionomie
+était plus éloquente que toutes les paroles du
+monde, car les traits peuvent parfois traduire une
+pensée dans un langage à eux, plus subtil que tous
+ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la poitrine
+soulevée par l'émotion, comme les flots par la
+tempête, incarnation vivante de l'amour le plus
+profond qu'une femme pût ressentir. Soudain quelque
+chose sembla passer devant ses yeux et l'aveugler;
+une puissance supérieure s'empara d'elle,
+absorbant tous ses doutes et toutes ses craintes;
+elle céda à une force qui, tout en faisant partie
+d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois,
+son amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa
+force. Elle savait, elle avait toujours su qu'elle pourrait
+dompter Niel, si elle le voulait. Comment le
+savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et, maintenant,
+cédant à une impulsion irrésistible, <i>elle voulut</i>.</p>
+
+<p>Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur
+John. Il balbutia:</p>
+
+<p>«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme
+qu'une puissance invincible le dominait. Tout disparut
+devant l'intensité surhumaine de ce regard
+qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse,
+tout fut oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme
+et il comprit qu'il aimait cette femme, comme jamais
+il n'avait aimé créature vivante. Si fort qu'il fût, il
+trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix
+étranglée, il murmura:</p>
+
+<p>«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»</p>
+
+<p>Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser.
+Elle levait son visage vers lui, quand, tout à coup,
+elle s'arrêta et, posant une main sur la poitrine de
+John:</p>
+
+<p>«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser
+Bessie.»</p>
+
+<p>Accablé de honte et de douleur, le capitaine se
+détourna et sortit en trébuchant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<h2>ET APRÈS?</h2>
+
+
+<p>Devant la porte du <i>Palais</i> et près d'une corbeille
+de fleurs quelque peu envahie par les mauvaises
+herbes, se trouvait une chaise en bois, dépourvue
+de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil
+de la petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir
+comme Jess. C'était l'effet de la fatigue, de la
+perte de son sang et des fortes émotions qu'il venait
+de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt
+aperçut Mme Neville qui revenait, une bouteille
+d'eau-de-vie à la main.</p>
+
+<p>«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je
+ne bois pas un verre de cette eau-de-vie, je vais
+rouler à bas de mon siège, c'est certain.»</p>
+
+<p>«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.</p>
+
+<p>&mdash;Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»</p>
+
+<p>Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu
+pour nous deux qu'elle ne revînt pas du tout.»</p>
+
+<p>«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!»
+s'écria Mme Neville, en s'éventant avec son chapeau.
+«Si vous saviez dans quel état on est au camp! Les
+volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires
+qui les ont abandonnés; ils ont refusé de me croire,
+quand je leur ai dit que vous n'étiez pas mort. Mais,
+bonté du ciel! votre botte est pleine de sang! vous
+êtes blessé après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu
+d'eau-de-vie?» dit John, d'une voix faible.</p>
+
+<p>Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long
+du chemin, remplit à moitié le verre qu'elle tenait et
+ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. John but et se
+sentit mieux.</p>
+
+<p>«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux!
+reprit Mme Neville. Si vous aviez vu cette petite
+s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit qu'on vous
+croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent;
+si cette jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en
+est pas loin. Une jeune fille ne tombe pas comme
+ça pour le premier venu. Pardonnez à une vieille
+femme de vous parler franchement. C'est une fille
+étrange que Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de
+l'intelligence, et si vous n'y prenez pas garde, vous
+vous trouverez dans une situation fort embarrassante,
+vu que vous allez épouser sa s&oelig;ur. Jess n'est
+pas capable d'avoir une petite «flirtation» pour
+passer le temps, vous pouvez m'en croire.» Elle secoua
+la tête d'un air solennel, comme si elle soupçonnait
+le capitaine de jouer avec le jeune c&oelig;ur de
+sa future belle-s&oelig;ur et, sans attendre un mot de
+réponse, rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Quant à John, il se borna à pousser un gémissement;
+que pouvait-il faire de plus? La situation
+ne lui laissait aucun doute et si jamais homme
+eut honte de lui-même, ce fut John Niel en ce
+moment.</p>
+
+<p>Profondément honorable, il souffrait cruellement
+de penser qu'il avait agi contrairement à l'honneur.</p>
+
+<p>Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait
+et d'autant plus coupable, que c'était vrai. Il l'aimait!
+Il s'était senti comme submergé par une vague
+immense, pendant qu'elle était debout devant lui,
+les yeux fixés sur les siens, réduisant à néant son
+affection pour Bessie, à qui l'unissaient les liens
+sacrés de l'honneur.</p>
+
+<p>Quelle chose étrange et merveilleuse que cette
+passion sortie tout armée de son âme, pour en
+chasser tout ce qui n'était pas elle! Et malheureusement
+il le sentait; c'était une passion aussi durable
+que puissante.</p>
+
+<p>Il se maudissait avec honte et colère, tout en
+essayant de reprendre son équilibre physique et en
+nouant un mouchoir aussi serré que possible autour
+de sa blessure.</p>
+
+<p>Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas
+attendu plus longtemps, afin de se bien assurer de
+sa préférence pour l'une des deux s&oelig;urs? Pourquoi
+Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la
+tentation, auprès de sa s&oelig;ur si jolie? Il était sûr
+maintenant que Jess l'avait aimé tout de suite.</p>
+
+<p>Quelle situation désolante! Une seule chose lui
+paraissait certaine: il n'irait pas plus loin et ne
+romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était plus
+consolant ni pour lui, ni pour Jess!</p>
+
+<p>Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage,
+de sa blessure glissa et le sang se mit à couler en
+telle abondance, qu'il fut bien forcé de rentrer en
+boitant, pour demander du secours.</p>
+
+<p>Jess, en apparence remise de son agitation, parlait
+à Mme Neville, qui s'efforçait de lui faire boire
+un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle aperçut le
+visage livide de John et la traînée de sang qu'il
+laissait derrière lui, elle s'écria en saisissant son
+chapeau:</p>
+
+<p>«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la
+petite chambre; je cours chercher le docteur.»</p>
+
+<p>Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil,
+avec l'aide de Mme Neville, mais, longtemps avant
+l'arrivée du médecin, il avait, à son tour, et à la
+grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait
+en vain d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement
+connaissance. Le médecin, après avoir examiné
+la plaie, déclara que la balle avait frôlé l'enveloppe
+d'une des artères de la cuisse, sans la couper,
+mais que, depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il
+était maintenant nécessaire de la rattacher. Avec
+l'aide du chloroforme, l'opération réussit. L'opérateur
+fit observer cependant que beaucoup de sang
+avait été perdu.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on
+pouvait transporter John à l'hôpital; le docteur s'y
+opposa formellement, disant que Jess devait rester
+pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme
+d'un soldat pour la seconder.</p>
+
+<p>Aux objections de Mme Neville, il répondit que,
+pendant le transport, le bandage de soie pourrait
+glisser et le blessé avoir une hémorragie mortelle.</p>
+
+<p>Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt
+à faire les préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait
+de nouveau; elle acceptait avec joie une
+situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.</p>
+
+<p>Une heure après, au moment où John se remettait
+des effets pénibles du chloroforme, la femme du
+soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle était,
+non seulement d'une nature grossière, mais ignorante
+et sans soin et qu'elle ne pourrait guère remplir
+que la partie la plus infime de la tâche. Quand
+John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée
+vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front,
+il poussa un gémissement sourd et se rendormit,
+mais Jess ne dormit pas. Elle resta assise là toute la
+nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint
+éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il
+dormait toujours et, comme la nuit était très chaude,
+elle n'avait laissé qu'un drap sur lui. Avant d'aller
+prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui
+jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le
+drap se teindre de sang.</p>
+
+<p>L'artère s'était rouverte!...</p>
+
+<p>Après avoir expédié la femme du soldat au médecin,
+elle éveilla aussitôt son malade, qui aurait sans
+doute passé paisiblement de son sommeil actuel à
+un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur
+mieux pour arrêter ce flux mortel; Jess noua son
+mouchoir autour de la jambe et le serra au moyen
+d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur
+l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient
+qu'à demi et Jess commençait à croire qu'il
+allait mourir dans ses bras. Quelle torture de voir
+ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler
+avec le sang!</p>
+
+<p>«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin,
+Jess, dit John. Soyez bénie, ma chérie. Tout commence
+à tourner autour de moi.»</p>
+
+<p>Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents
+et attendre la fin!</p>
+
+<p>Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser
+l'artère, et il s'évanouit; mais, par une coïncidence
+étrange, le sang coula beaucoup moins fort.</p>
+
+<p>Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle
+entendit le pas rapide du docteur sur le gravier.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une
+balle au poumon et cette stupide femme, au lieu de
+venir me chercher, a attendu chez moi que je revinsse.
+Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer.
+Par Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le
+chloroforme!»</p>
+
+<p>Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand
+le pauvre John rouvrit les yeux, trop faible pour
+parler, il ne put que sourire. Pendant trois jours il
+fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte
+une troisième fois, il lui restait si peu de sang,
+qu'il serait probablement mort, avant qu'on eût le
+temps de le secourir. Parfois le délire causé par la
+faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures
+dangereuses, car il était alors presque impossible
+de le faire tenir tranquille, et chaque mouvement
+jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu,
+elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle
+n'avait qu'un moyen de le calmer: c'était de lui
+abandonner sa petite main fraîche et blanche, ou
+de la lui poser sur le front; cela seul produisait
+l'effet désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des
+heures elle restait ainsi, quoique son bras fût tout
+endolori et que son dos semblât devoir se briser, et
+enfin elle était récompensée par le calme qui revenait
+aux yeux du malade, calme bientôt suivi d'un
+sommeil paisible.</p>
+
+<p>En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la
+plus heureuse de sa vie. Il était là, celui qu'elle
+aimait avec l'intensité de sa nature profonde; elle le
+servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et qu'il
+avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa
+mère. Dans son délire, il avait sans cesse le nom de
+Jess sur les lèvres et presque toujours ce nom
+était accompagné d'une expression de tendresse.</p>
+
+<p>Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme,
+elle sentait que leurs deux vies se confondaient
+dans une identité divine, qu'elle ne pouvait ni analyser,
+ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi,
+et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette
+union ne pourrait jamais être brisée; et elle était
+heureuse, quoiqu'elle sût que la guérison de John,
+c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que
+Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son
+empire sur elle-même, eût cédé à sa passion, elle
+n'entendait pas y donner suite. Elle avait, hélas! fait
+assez de mal à Bessie, en lui prenant le c&oelig;ur de son
+futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais
+elle n'irait pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait
+près de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Assise près du blessé, les regards fixés sur lui,
+elle passait ainsi les longues heures de la nuit et elle
+était heureuse. Là était sa joie! Bientôt il lui serait
+enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais aussi
+longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!</p>
+
+<p>Il y avait pour son c&oelig;ur de femme, une douceur
+infinie à le voir s'endormir, quand elle lui posait
+une main sur le front, car ce désir de veiller sur le
+sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et
+des plus étranges manifestations de la passion! Un
+poète, qui connaissait bien le c&oelig;ur humain, a pu dire
+en toute vérité, qu'il n'est pas de joie semblable à
+la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle
+aime.</p>
+
+<p>Le temps passait. Aucun accident ne survint et
+enfin, un matin, John put interroger le pâle et
+expressif visage penché sur lui. Évidemment il essayait
+de se rappeler quelque chose.</p>
+
+<p>«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, John.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez soigné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, John.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vais guérir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement.»</p>
+
+<p>De nouveau il ferma les yeux:</p>
+
+<p>«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de nouveau; tout est dans le même
+état.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de nouvelles de Bessie?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»</p>
+
+<p>Il se tut. Peu après, Jess reprit:</p>
+
+<p>«John, je désire vous dire quelque chose. Quand
+on a le délire, ou qu'on va l'avoir, on dit parfois
+des choses dont on n'est pas responsable et qu'il
+vaut mieux oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous
+oublierons tout ce que vous pourrez imaginer avoir
+dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment où vous
+êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, je renie tout.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nous renions</i> tout», dit-elle, avec un petit signe
+de tête solennel; puis elle soupira, et ainsi fut ratifié
+cet audacieux pacte d'oubli!</p>
+
+<p>Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient
+bien. Si l'amour avait existé auparavant, y avait-il
+dans la faiblesse de l'un et dans le long et tendre
+dévouement de l'autre, quelque chose qui pût
+l'amoindrir! Hélas, non! Leur sympathie n'en était
+que plus complète et leur entente plus parfaite.</p>
+
+<p>C'était un mensonge, comme on en voit chaque
+jour dans la vie. Tout le monde peut jouer plus ou
+moins la comédie, se peindre le visage, affecter de
+sourire, mais, malheureusement ou heureusement,
+on ne sait trop, on ne peut se tromper soi-même. Il
+y a certainement en nous une étincelle de l'éternelle
+vérité, car on ne peut mentir à son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce
+jour, ils affectèrent d'oublier cette heure, pendant
+laquelle l'une avait fait ployer l'autre devant sa
+force magnétique, comme le roseau devant la tempête.</p>
+
+<p>Il fallait attribuer cela au délire.</p>
+
+<p>Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient
+d'un amour qui puisait sa force dans son
+désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage de
+John, des projets européens de Jess, comme si tout
+cela n'était pas, pour eux, des questions de vie et de
+mort spirituelles. Bref, s'ils s'étaient égarés un court
+instant, désormais, disons-le à leur honneur, ils suivaient
+le chemin du devoir d'un pied ferme et sans
+crier quand les pierres les blessaient.</p>
+
+<p>Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et
+ils le savaient; car entre eux s'élevait le souvenir
+du passé irrévocable, qui les avait unis par des liens
+indissolubles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h2>
+
+<h2>HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA</h2>
+
+
+<p>Une fois commencée, la convalescence de John
+fut rapide. Sa constitution vigoureuse répara promptement
+la perte de sang qu'il avait subie et, un mois
+après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.</p>
+
+<p>Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess,
+assis dans le jardin du <i>Palais</i>. Étendu dans un long
+fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé
+à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement.
+Près de lui s'étalaient de magnifiques
+grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses
+genoux était ouvert ce curieux journal, <i>les Nouvelles
+du Camp</i>, remarquable surtout par l'absence
+de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un
+journal dans une ville assiégée.</p>
+
+<p>Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir
+des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains
+croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin,
+sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les
+collines boisées.</p>
+
+<p>C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du
+camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit
+cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux
+et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide
+et gris des gommiers.</p>
+
+<p>Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que
+Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait
+aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les
+flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge
+qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des
+grenadiers semblaient vouloir humilier les roses,
+l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre
+brute, comme si des millions d'elfes eussent pris
+leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix,
+l'épanouissement d'une nature merveilleuse.</p>
+
+<p>En contemplant cette richesse, cette splendeur
+radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant,
+entraînée par cet étrange courant de mélancolie
+qui faisait partie de sa nature, elle se demandait
+combien d'êtres avaient subi en ce même lieu,
+les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli
+du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à
+son tour elle serait tombée dans le gouffre sans
+écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient
+aux siècles, le soleil continuerait à inonder
+la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans
+sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et
+les femmes à rêver les mêmes rêves!</p>
+
+<p>Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle,
+souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un
+mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle
+une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce
+qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil?
+Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas
+autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus
+de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment
+nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait,
+tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un
+avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle,
+il y en aurait un aussi pour <i>lui</i> et le jour viendrait
+où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme
+une auréole au-dessus de la triste existence terrestre!
+Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas
+la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où
+l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait
+qu'elle n'a pas en vain ouvert son c&oelig;ur pur à l'espoir
+d'un bonheur dont, pendant quelques instants,
+l'ombre s'est approchée d'elle?</p>
+
+<p>John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût,
+contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne
+se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et
+semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant
+dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes
+et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et
+douce, tandis que toute sa physionomie exprimait
+une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables
+à ceux qu'il avait vus sur le visage de la
+Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens
+maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une
+beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux
+eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait,
+l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle
+de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa
+nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en
+cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une
+créature humaine, et John en fut presque effrayé.</p>
+
+<p>«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»</p>
+
+<p>Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression
+habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.</p>
+
+<p>«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai
+jamais vue ainsi.»</p>
+
+<p>Elle eut un petit rire.</p>
+
+<p>«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais
+à quoi je pensais! Peu importe! Tout cela s'en est
+allé où s'en vont les rêves. En compensation, je vais
+vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il est
+temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie
+doivent être à moitié fous.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois que le siège dure; la colonne
+de secours ne peut tarder à se montrer», répondit
+John. Car ces bonnes gens de Prétoria nourrissaient
+le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le
+plaisir de voir briller au soleil, une longue file de
+baïonnettes anglaises, qui disperseraient les Boers
+comme un vent d'orage.</p>
+
+<p>Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus
+croire aux armées de secours qui n'arrivaient jamais.</p>
+
+<p>«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis
+que nous serons réduits par la famine; du reste
+nous n'en sommes pas loin. En attendant je vais
+chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous
+faut?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit John en riant, je suis fort comme
+un cheval.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur.
+Au revoir.»</p>
+
+<p>Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas
+fait cinquante pas, qu'elle aperçut tout à coup une
+silhouette bien connue, montée sur un poney non
+moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras.
+Le personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.</p>
+
+<p>Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans
+à Prétoria! Qu'est-ce que cela signifiait?</p>
+
+<p>«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le
+voyant s'avancer à l'amble, vers la route de Heidelberg.</p>
+
+<p>Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour
+de lui, d'un air tout mystifié.</p>
+
+<p>«Par ici, Om Coetzee, par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire
+demi-tour à son poney. Vous, missie Jess, vous! qui
+aurait cru vous voir ici!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous donc, Om Coetzee?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute
+bien; mais je suis un messager de paix, comme la
+colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le fait est»,
+continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir
+si quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le
+gouvernement, pour faire accepter un échange de
+prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu,
+que le Seigneur bénisse et fasse prospérer!
+Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher Seigneur
+donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse
+qui lui permet de frapper son ennemi au bon endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes devenu merveilleusement patriotique,
+tout d'un coup, Om Coetzee, répliqua Jess, d'un ton
+acerbe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la
+moelle des os. Je hais le gouvernement anglais. Qu'il
+soit damné! Reprenons notre terre; ayons notre
+Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille
+de Laing, où était le bon droit. Ah! ces pauvres
+rooibaatjes! J'en ai tué quatre de ma main; le dernier
+roula la tête la première comme un chevreuil;
+j'en pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout
+d'aller me battre, mais Frank Muller m'envoya dire
+que si je n'y allais pas, il me ferait fusiller. Ah! c'est
+un démon que ce Frank Muller!</p>
+
+<p>«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur
+avait mis dans la tête du général anglais d'être
+encore plus absurde ce jour-là que les autres, et de
+vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille
+de ses pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le
+disais, je vis où était le bon droit et je criai: Damné
+soit le gouvernement anglais! Que fait-il ici? Et je
+le répétai après la bataille d'Ingogo.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu
+chanter sur un autre ton, et vous en changerez peut-être
+encore. Dites-moi comment vont mon oncle et
+ma s&oelig;ur? Sont-ils toujours à la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que
+je sois allé les voir, je pense? Mais j'ai entendu dire
+qu'ils sont à la ferme. C'est un joli domaine que
+Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand
+nous vous aurons chassés tous, vous autres Anglais.
+Et maintenant il faut que je continue ma route,
+sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra
+savoir ce qui m'a retardé.</p>
+
+<p>&mdash;Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque
+chose pour moi? Nous sommes de vieux amis
+vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai mon
+oncle à vous prêter cinq cents livres (12&nbsp;500 fr.),
+quand vos b&oelig;ufs moururent d'épidémie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour,
+quand nous aurons renvoyé tout les damnés Anglais.»</p>
+
+<p>Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais
+Jess les saisit et répéta:</p>
+
+<p>«Voulez-vous me rendre un service?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme
+m'attend avec les prisonniers, au Kraal de Rooihuis.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine
+Niel et une escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»</p>
+
+<p>Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un
+laissez-passer! Quelle idée! Allons, allons, il faut
+que je parte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas impossible et vous le savez bien,
+Om Coetzee. Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer,
+je parlerai à mon oncle, au sujet des cinq
+cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout
+rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis,
+Missie, et je dis toujours: n'abandonnons jamais un
+ami. Seigneur! je ferais cent milles à cheval, je
+nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je
+verrai, je verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank
+Muller. Où vous trouverai-je? dans cette maison
+blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra
+avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer,
+elle vous l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez
+pas les cinq cents livres. Si vous n'en parlez pas à
+votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que
+c'est que d'avoir un bon c&oelig;ur et d'aimer à aider ses
+amis! Bonjour, bonjour, Missie!» Et le vieux Boer
+s'éloigna, son large visage rayonnant d'une bienveillance
+inimaginable!</p>
+
+<p>Après lui avoir jeté un regard de profond mépris,
+Jess reprit sa route vers le camp.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint au <i>Palais</i>, elle dit à John ce
+qui s'était passé, ajoutant qu'il serait bon de tout
+préparer, dans le cas où la réponse serait favorable;
+en conséquence, le chariot fut rangé près de
+l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti
+reçut l'ordre de tenir les chevaux à proximité; tous
+étaient en bon état, quoiqu'un peu maigres, à cause
+du manque de très bonne nourriture.</p>
+
+<p>Une heure environ après avoir quitté Jess,
+Hans Coetzee arriva en vue d'une petite maison en
+briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait,
+émergea un cavalier monté sur un robuste cheval
+noir. Le cavalier, grand et bel homme au visage
+dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa main,
+afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le
+cheval de ses éperons et le bel animal se précipita
+au galop, dans la direction de Hans Coetzee.</p>
+
+<p>«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank
+Muller! «Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? J'ai
+toujours froid dans le dos, quand il s'approche
+de moi.»</p>
+
+<p>Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près
+du poney et l'arrêt était si soudain, que le Boer
+voyait, à sa grande terreur, les sabots du grand
+cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa
+tête.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant
+volte-face; faites attention, neveu; faites attention;
+je n'ai pas envie d'être écrasé comme un
+hanneton.»</p>
+
+<p>Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment;
+il avait fait exprès d'effrayer le vieillard dont
+il connaissait la lâcheté.</p>
+
+<p>«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous
+fait des Anglais? demanda-t-il; vous devriez
+être ici depuis une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été
+retenu; bien sûr vous n'admettez pas que je m'attarderais
+dans cette maudite place. Fi donc! Elle
+empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre.
+«Je ne peux pas en perdre le goût dans la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement
+Muller; Anglais avec les Anglais, Boer avec
+les Boers. Prenez garde, ou nous vous démasquerons!
+Je vous connais, vous et vos discours. Vous
+rappelez-vous ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à
+l'hôtellerie de Wakkerstroom, quand vous me vîtes
+en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie
+pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au
+pays»?</p>
+
+<p>Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage
+fleuri devint blême.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais
+seulement <i>en ami</i>. J'ai entendu raconter certaines
+choses sur vous, par....» Il murmura un nom qui fit
+pâlir encore davantage le pauvre Hans.</p>
+
+<p>«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut
+bien joui de sa terreur, «eh bien! quelles conditions?</p>
+
+<p>«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement,
+trop heureux de changer de sujet; «j'ai trouvé les
+Anglais souples comme des gants. Ils échangeront
+leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres.
+Les hommes seront ici demain, à dix heures. J'ai
+raconté au commandant les affaires de Laing et
+d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait
+que j'étais un menteur, comme lui. On commence
+à avoir faim là-bas; j'ai vu un Hottentot de ma connaissance,
+qui m'a dit que les os se montraient déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller.
+Nous voici arrivés à la maison, le général y est;
+il vient de Heidelberg; vous pouvez lui faire votre
+rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il
+vrai qu'il soit mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré
+la nièce d'Om Croft, la brune. Elle est enfermée là-bas
+avec le capitaine, et elle m'a prié d'obtenir un
+laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez
+eux. Naturellement je lui ai répondu que c'était
+absurde et qu'il leur fallait subir la famine comme
+les autres.»</p>
+
+<p>Muller, qui avait écouté cette dernière partie du
+récit avec un intérêt profond, arrêta subitement son
+cheval en s'écriant:</p>
+
+<p>«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes
+un plus grand imbécile que je ne croyais. Qui vous
+a autorisé à décider s'ils auraient ou n'auraient pas
+un laissez-passer?»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h2>
+
+<h2>LE GRAND HOMME</h2>
+
+
+<p>Complètement abasourdi par la riposte de Muller,
+Hans perdit contenance et se répéta au dedans de
+lui-même, pour la centième fois, que Frank était en
+vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils
+arrivaient à la porte de l'habitation, descendaient de
+cheval et Coetzee était introduit en présence de l'un
+des chefs de l'insurrection.</p>
+
+<p>C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans,
+court, voûté, laid, au nez long, aux yeux petits, aux
+cheveux plats. Le front toutefois était intelligent et
+la physionomie générale laissait deviner une finesse
+et des capacités au-dessus de la moyenne. Assis
+devant une table en bois blanc, le grand homme
+écrivait quelque chose, avec une peine évidente, sur
+un papier sale, tout en fumant une très grande
+pipe.</p>
+
+<p>«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux
+compagnons entrèrent, et il leur indiqua, de la tige
+de sa pipe, un banc de sapin. Ils s'assirent donc,
+sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs
+pipes de leurs poches et se mirent en devoir de les
+allumer.</p>
+
+<p>«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»?
+demanda le général, un instant après; «je l'ai
+écrit de quatre manières différentes et chacune me
+paraît pire que les autres.»</p>
+
+<p>Frank Muller fournit le renseignement demandé.
+En lui-même Hans se dit qu'il se trompait, mais il
+n'osa pas exprimer son opinion.</p>
+
+<p>«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant
+sa page d'écriture d'un air de satisfaction
+presque enfantin. «Maudit soit celui qui inventa
+l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi
+ne ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il
+est vrai, utile pour les traités avec les Cafres. Neveu,
+je crois, après tout, que vous vous êtes trompé pour
+le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand
+un homme écrit une lettre comme celle-ci, à la reine
+d'Angleterre, il n'a pas à se préoccuper beaucoup
+de son orthographe!» Le général se renversa sur sa
+chaise, en riant doucement.</p>
+
+<p>«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il?
+Ah! je sais: des prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous
+fait?»</p>
+
+<p>Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance,
+lorsque le général l'arrêta tout court.</p>
+
+<p>«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront
+douze hommes pour quatre? C'est une assez juste
+proportion: ah! un instant; encore un mot. On m'a
+parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne
+pouvait pas se fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi;
+pour ma part je ne le crois pas. Seulement écoutez-moi;
+si c'était vrai et si je m'en assurais, par Dieu!
+je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet,
+fusiller ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau
+aux Anglais.» A ces mots, il se pencha vers Coetzee,
+donna sur la table un vigoureux coup de poing dont
+le retentissement produisit un effet des plus désagréables
+sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur
+soudaine de férocité brilla dans les petits yeux du
+général, de manière à décontenancer un homme
+timide, fût-il parfaitement innocent.</p>
+
+<p>«Je jure..., commença Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de
+l'Église! En outre, c'est inutile; je vous ai dit que je
+n'y croyais pas. Seulement il s'est produit dernièrement
+deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas.
+Vous ne rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour,
+cousin, bonjour. N'oubliez pas de remercier le
+Dieu tout-puissant, de nos victoires.»</p>
+
+<p>L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant
+que les jours de celui qui essaye, si adroitement que
+ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à la fois, sont
+des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais
+allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au
+fond de son c&oelig;ur), comment prouverait-il qu'il avait
+nourri cette espérance? Pendant qu'il se dirigeait
+vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié
+malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en
+broussaille.</p>
+
+<p>«Un cauteleux, un lâche, un homme sans c&oelig;ur
+pour le bien comme pour le mal, tel est Hans
+Coetzee, neveu; je le connais depuis des années.
+Bah! laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait,
+mais je crois l'avoir suffisamment effrayé; au reste,
+s'il le fallait, il s'apercevrait vite que je n'aboie
+jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur
+ce sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous
+avez prise à la bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse
+victoire! Les astres sont pour nous, Frank.
+Combien étiez-vous en partant pour escalader la
+montagne?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingts hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien en arrivant?</p>
+
+<p>&mdash;Cent soixante-dix à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien de victimes?</p>
+
+<p>&mdash;Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été
+fou ce général anglais. Qui l'a tué?</p>
+
+<p>&mdash;Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir
+blanc à la main; Breytenbach tira; Colley
+tomba comme une masse, et alors tous les autres
+coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne.
+Oh! ç'a été merveilleux. Ils auraient pu nous faire
+reculer de la main gauche. Voilà ce que c'est que de
+combattre pour une bonne cause, mon oncle.»</p>
+
+<p>Le général eut un mauvais sourire et répliqua:
+«Voilà ce que c'est que d'avoir des hommes qui savent
+tirer, qui connaissent le pays et qui n'ont pas
+peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont
+pour nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs.
+Mais comment cela finira-t-il? Vous êtes
+intelligent; dites-moi comment cela finira.»</p>
+
+<p>Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur
+de la chambre avant de répondre.</p>
+
+<p>«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre
+la réplique, il continua: «Nous reprendrons le
+pays; voilà comment cela finira; voilà ce que signifie
+l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé
+de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent
+l'occasion de céder, mon oncle; nous reprendrons
+le pays et vous serez président de la république.»</p>
+
+<p>Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.</p>
+
+<p>«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne
+l'avez pas perdue. Le gouvernement anglais va céder.
+Les astres continuent à nous être favorables. Mais
+cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais vous
+le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber
+son poing lourd sur la table) le triomphe des Boers
+dans tout le sud de l'Afrique. Bürgers n'était pas si
+absurde après tout, quand il parlait d'une grande
+république hollandaise. Je suis allé deux fois en
+Angleterre et maintenant je connais l'Anglais. Il ne
+sait rien, rien. Il comprend sa boutique, il s'y enfonce
+et ne peut penser à autre chose. Quelquefois
+il s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit,
+parce qu'il comprend la boutique. Ils parlent beaucoup
+là-bas les Anglais, mais au fond c'est toujours
+une question de boutique. Ils parlent d'honneur et
+de patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi,
+Frank, c'est la boutique qui a fait l'Angleterre;
+c'est par la boutique qu'elle périra. <i>Amen!</i> Nous
+aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le
+Transvaal d'abord, puis le reste. Shepstone était un
+habile homme; il voulait faire de tout le pays une
+grande boutique anglaise avec les noirs pour commis;
+mais nous avons changé tout cela. Cependant
+nous devons de la reconnaissance à Shepstone. Les
+Anglais ont payé nos dettes, battu les Zulus qui
+nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre
+et maintenant notre tour revient et, comme vous le
+dites, je serai le premier président.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et
+moi, je serai le second.»</p>
+
+<p>Le grand homme le regarda.</p>
+
+<p>«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait
+les hommes et les pays. Vous serez peut-être bien
+président; une bonne tête suffit pour mener beaucoup
+d'imbéciles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais
+de l'Afrique Australe, avec l'aide des Zulus;
+ensuite je détruirai les Zulus, excepté un certain
+nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon
+plan, mon oncle; il est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait
+le dire? Vous l'exécuterez peut-être, neveu. Un
+homme qui possède une cervelle et l'argent, peut
+tout faire, <i>s'il vit</i>. Mais il y a un Dieu. Je crois, Frank
+Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action
+de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! <i>Si
+nous vivez</i>, Frank Muller, vous ferez ces choses, mais
+peut-être Dieu vous frappera-t-il auparavant. Qui
+sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous
+voudrez!»</p>
+
+<p>Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement
+maintenant. Muller sentit que ce n'était pas
+là le verbiage que les gens en autorité, chez les
+Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il
+pensait et Muller ressentit un frisson, malgré son
+prétendu scepticisme. Sa superstition endormie se
+réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui
+et ce brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait
+un gouffre glacé. Si c'était la mort et que
+l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il changea
+de visage et le général le remarqua.</p>
+
+<p>«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant
+vous avez rendu de grands services à l'État et vous
+en serez récompensé, cousin, si je suis président....»
+Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa
+point à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens,
+je deviens président, je ne vous oublierai pas.</p>
+
+<p>«Maintenant il faut que je remonte à cheval et
+que je sois au Défilé dans soixante heures, pour y
+attendre la réponse du général Wood. Vous veillerez
+à l'échange des prisonniers.»</p>
+
+<p>Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.</p>
+
+<p>«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout
+à coup un ton respectueux, j'ai une faveur à vous
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, neveu?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais un laissez-passer pour deux amis
+à moi, des Anglais qui désirent quitter Prétoria et
+retourner près de leurs parents, dans le district de
+Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par
+Hans Coetzee.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas à donner des laissez-passer,
+répondit le général, avec irritation; vous savez ce
+qui en résulte et je m'étonne que vous m'en demandiez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois
+sans importance. Prétoria ne sera pas assiégée bien
+longtemps maintenant et j'ai des obligations envers
+ces personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes
+responsable des résultats. Écrivez le laissez-passer;
+je le signerai.»</p>
+
+<p>Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date.
+Les termes en étaient simples: Laissez passer les
+porteurs sains et saufs.</p>
+
+<p>«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria,
+dit le général, en lisant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment
+Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le
+général; et il apposa une grossière signature au
+bas du papier.</p>
+
+<p>«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter
+le chariot avec deux hommes. Vous savez que je
+pars demain, pour prendre le commandement du
+district de Wakkerstroom.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de
+questions, pourvu que vos amis ne nuisent pas à la
+cause.» Et il sortit sans ajouter un mot.</p>
+
+<p>Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda
+le laissez-passer et s'entretint avec lui-même,
+car il était bien trop prudent pour s'entretenir avec
+d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre
+mes mains», se dit-il, avec un sourire et caressant
+sa barbe d'or. «Je ne perdrai pas l'occasion qu'il
+m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu celle
+de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra
+sans doute tuer le vieux aussi; je le regrette, mais
+c'est inévitable. En outre s'il arrive quelque chose à
+Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un beau
+morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai
+assez.... Oui, j'épouserai Bessie. Elle mériterait que
+je n'en fisse rien; mais, après tout, le mariage est
+plus respectable et l'on est plus maître de sa femme.
+Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle
+femme est une puissance, même parmi ces miens
+concitoyens, si l'on sait se servir d'elle pour amorcer
+ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La captivité!
+Bah! c'est le moyen de conquérir une femme;
+d'ailleurs elles aiment cela! Et cela leur donne du
+prix. Ce sera une cour sanglante. Les baisers n'en
+seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera
+pour ce que j'aurai osé pour elle. Allons,
+Frank Muller, allons! Il y a dix ans, tu t'es dit: Il
+y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse;
+secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou
+plutôt <i>une femme</i>, si on la désire au-dessus de toutes
+les autres; troisièmement le pouvoir. Eh bien! tu as
+déjà la richesse, car tu es l'homme le plus riche du
+Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que
+tu aimes et qui vaut plus, à tes yeux, que le monde
+entier. Dans cinq ans, tu auras le pouvoir absolu
+sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera président;
+mais je suis plus habile que lui. Je prendrai
+bientôt son siège comme celui-ci (il alla s'asseoir
+sur la chaise du général); il descendra d'un cran
+et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue
+sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le
+pays comme un ouragan. Je chasserai les Anglais,
+avec l'aide des Cafres; ensuite j'exterminerai les
+Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra la
+peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants,
+les narines dilatées.</p>
+
+<p>«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer
+cet Anglais, ce John Niel, mon rival, par exemple!
+Aujourd'hui il est fort et plein de vie; dans trois
+jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai
+supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour
+viendra où je n'aurai qu'à étendre la main pour
+envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, alors
+ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai
+heureux!»</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce
+qu'enfin sa raison se perdit dans une ivresse morale.
+Les tableaux se succédaient devant ses yeux. Il se
+voyait président et adressant la parole à l'Assemblée
+nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait
+général en chef d'une grande armée, battant les
+forces de l'Angleterre et les contraignant, par le carnage,
+à fuir devant lui; il choisissait même le champ
+de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le
+Natal. Il se voyait ensuite chassant les naturels de
+l'Afrique méridionale et régnant sans conteste sur
+un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui
+brillait à ses pieds. C'était une couronne!</p>
+
+<p>Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction
+survint. L'imagination qui l'avait entraîné, comme
+le papillon brillant entraîne l'enfant, changea subitement
+de couleur et le fit retomber à terre. Alors
+il se rappela les paroles du général: <i>Dieu limite
+l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!</i></p>
+
+<p>Le papillon s'était posé sur un cercueil!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h2>
+
+<h2>JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER</h2>
+
+
+<p>Vers dix heures et demie du matin, le lendemain
+de son entrevue avec Hans Coetzee, Jess était, selon
+son habitude, au <i>Palais</i> et John achevait d'emballer
+dans le chariot les quelques objets en leur possession.
+Cela ne servirait probablement à rien, car ils
+n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer,
+mais, disait-il gaiement, c'était une distraction comme
+une autre.</p>
+
+<p>«Jess, venez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise
+sur le seuil de la porte et, sous prétexte de raccommoder
+quelque chose, contemplait son paysage de
+prédilection.</p>
+
+<p>«Parce que j'ai à vous parler.»</p>
+
+<p>Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y
+a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fini d'emballer, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez me faire croire que vous m'avez
+fait venir pour me dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»</p>
+
+<p>Il se mit à rire et elle fit de même.</p>
+
+<p>Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux.
+Certaine affection réciproque, même sans être exprimée,
+a de ces façons de mettre du bonheur partout
+et de trouver toujours à rire.</p>
+
+<p>A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme
+à l'ordinaire, avec son chapeau.</p>
+
+<p>«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle,
+très agitée. Les prisonniers sont revenus et j'ai
+entendu un Boer de l'escorte, dire qu'il avait un
+laissez-passer signé par le général pour des Anglais,
+et qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui
+cela peut-il être?</p>
+
+<p>&mdash;C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons
+chez nous. J'ai vu Hans Coetzee hier et je l'ai
+prié d'essayer de nous procurer un laissez-passer; il
+a sans doute réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la
+chance! Permettez-moi de m'asseoir et d'écrire une
+lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la mettrez à
+la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze
+ans et il est un peu en enfance, mais c'est
+égal, il sera content d'avoir de mes nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir
+Mouti d'atteler les chevaux; il nous faudra partir
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît
+que nous allons partir»; et il ajouta: «Êtes-vous
+contente de partir?</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-elle, avec une explosion de colère et
+frappant du pied; puis elle rentra dans la maison.</p>
+
+<p>«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon
+caractéristique de cette race intelligente, mais paresseuse,
+«attelez les chevaux: nous retournons à Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence;
+et il se mit à l'&oelig;uvre, comme si c'était la
+chose la plus ordinaire du monde, de quitter une
+ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une
+des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner;
+ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire
+de sagesse et de folie, dont se compose la race
+blanche, est capable de tout.</p>
+
+<p>John, debout, regardait distraitement l'attelage
+des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait
+s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux
+mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque
+temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait
+pas partie de ce rêve, était confus pour lui,
+comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait
+plus bien compte des proportions et de la situation
+relative des choses; la seule réalité, c'était son
+rêve; tout le reste était vague comme les gens et les
+faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne
+retrouvons que dans la vieillesse.</p>
+
+<p>Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard
+se dissiperait et John serait contraint de regarder
+les événements face à face. Jess, avec qui il avait
+partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à
+lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se
+perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait;
+c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il
+n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela,
+dans le secret de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il
+devait atteler.</p>
+
+<p>«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement
+une mauvaise plaisanterie.»</p>
+
+<p>A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut
+deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un
+aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient
+à cheval vers le <i>Palais</i>, escortés par quatre
+carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et
+l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.</p>
+
+<p>«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton
+interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors voici une lettre pour vous»; et il lui
+tendit un papier plié.</p>
+
+<p>John l'ouvrit et lut:</p>
+
+<p>«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit
+que vous désirez, paraît-il, afin de retourner avec
+miss Jess Croft, au district de Wakkerstroom. La
+seule condition attachée au laissez-passer, qui est
+signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat,
+est que vous n'emportiez aucune dépêche
+de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre parole
+d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»</p>
+
+<p>Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais,
+n'avait pas de signature.</p>
+
+<p>«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu
+brièvement; voulez-vous donner votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture
+était la même que celle de la lettre, mais il y avait
+la signature du général boer.</p>
+
+<p>John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui
+traduisit.</p>
+
+<p>«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs
+sains et saufs; et la signature est bien celle du
+général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Quand devrons-nous partir? demanda John.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, ou pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je passe par le quartier général
+afin d'expliquer mon départ; on croirait que je me
+suis sauvé.»</p>
+
+<p>Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille
+consulter son compagnon, et tous deux déclarèrent
+qu'ils allaient se rendre aussi au quartier général,
+pour y attendre le chariot.</p>
+
+<p>On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut
+prêt et John, après avoir examiné avec soin les
+harnais et les bagages, alla chercher Jess. Il la
+trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle
+aimait tant, et où elle avait été si heureuse. Sa
+main était posée sur son front, comme pour protéger
+ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne
+donnait pas sur elle et John devina pourquoi elle
+cachait ses yeux. Elle pleurait de cette manière
+calme et si émouvante, qu'ont certaines femmes;
+quelques grosses larmes coulaient lentement sur
+ses joues. John sentit sa gorge se serrer et tout
+naturellement chercha un dérivatif dans la brusquerie.</p>
+
+<p>«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous
+faire attendre les chevaux toute la journée?»</p>
+
+<p>Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment
+Mme Neville accourut, achevant de cacheter sa lettre.</p>
+
+<p>«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas
+fait attendre. Adieu, ma chère; que Dieu vous
+garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez,
+d'écrire au <i>Times</i>. Allons! Ne pleurez pas. Je vous
+assure que je ne pleurerais guère si j'étais à votre
+place.»</p>
+
+<p>Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la
+chaude embrassade de Mme Neville, pour fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>Une minute après, ils étaient dans le chariot et
+Mouti grimpait derrière eux.</p>
+
+<p>«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en
+posant une main sur l'épaule de Jess; «il faut souffrir
+ce qu'on ne peut empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.</p>
+
+<p>Au quartier général, le capitaine expliqua les
+motifs de son départ. Tout d'abord l'officier qui
+remplaçait momentanément le commandant blessé,
+fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que
+Niel avait donné sa parole de ne pas emporter de
+dépêches; mais, en réfléchissant, il reconnut que ce
+départ pouvait faire plus de bien que de mal, en
+permettant au capitaine de faire savoir ce qui se
+passait <i>dans ce trou</i>. On échangea une poignée de
+main et John sortit pour se trouver en face d'une
+grande foule.</p>
+
+<p>Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le
+monde voulait s'en assurer; semblable événement
+ne s'était pas produit depuis deux mois et plus et
+causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.</p>
+
+<p>«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait,
+comme Jess, été surprise par le siége pendant une
+visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer une
+ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que
+je me porte bien, à part les rhumatismes que j'ai
+gagnés en couchant par terre, et qu'il embrasse les
+jumeaux de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers
+que nous leur donnerons une bonne volée quand
+Colley nous aura secourus», dit à son tour un jeune
+et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers
+de Prétoria. Il ne se doutait guère que le
+pauvre Colley dormait paisiblement à six pieds sous
+terre, avec une balle boer dans le crâne.</p>
+
+<p>«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il
+faut nous mettre en route.» Joignant le geste aux
+paroles, l'un des Boers donna un tel coup de sa
+lourde cravache au premier cheval, que l'animal
+bondit presque en dehors des traits.</p>
+
+<p>Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent
+la foule et nos voyageurs commencèrent leur
+voyage au milieu d'une bordée d'adieux.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne
+se produisit; John allait bon train et les deux Boers
+suivaient à cheval. Au bout de ce temps, et à une
+courte distance de la maison rouge où Frank Muller
+avait obtenu, la veille, le laissez-passer du général,
+l'un des Boers se rapprocha et dit assez rudement
+qu'ils devaient dételer à la maison, où on leur servirait
+un repas. Comme il était près d'une heure,
+cette communication ne leur fut nullement désagréable;
+donc, à cinquante mètres de l'habitation,
+John arrêta les chevaux, les fit dételer et, après les
+avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les
+deux Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe
+aux voyageurs d'entrer dans une petite pièce où ils
+trouvèrent une femme hottentote, en train de placer
+le repas sur la table.</p>
+
+<p>«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait
+quand nous en aurons un autre.»</p>
+
+<p>Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent;
+l'un d'eux fit à l'autre une observation ironique,
+accompagnée d'un regard insultant et tous deux se
+mirent à rire.</p>
+
+<p>John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte
+ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. L'un des
+Boers, grand, gros, flasque, avait une expression
+particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une
+dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur
+la lèvre inférieure. L'autre était un petit homme à
+la physionomie sardonique, orné d'une profusion de
+barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui
+tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils
+s'abaissaient, ses favoris se rapprochaient et ses
+moustaches se relevaient de telle sorte, qu'on ne
+voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait
+plus à un grand singe barbu qu'à un homme. Il
+avait le type boer le plus sauvage de la frontière la
+plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais.
+Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre
+«l'Unicorne», à cause de sa dent. Celui-ci parlait
+bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à Natal,
+qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées
+sur des Cafres.</p>
+
+<p>L'Unicorne était un homme extraordinairement
+pieux, et surprit fort le capitaine, en lui saisissant
+le bras, au moment où il allait découper la viande.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.</p>
+
+<p>Le Boer secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit
+maudite et nous ait été livrée comme le grand roi
+Agag fut livré aux Israélites. Vous vous asseyez pour
+votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»</p>
+
+<p>Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier
+du nez, un long <i>benedicite</i> en hollandais,
+qu'il voulut ensuite traduire en anglais, ce qui prit
+un temps considérable. «La Bête fauve» termina
+par un <i>amen</i>, de son ton sardonique, et enfin les
+voyageurs eurent la liberté de commencer leur désagréable
+dîner; mais ne pouvant s'attendre à rien de
+très agréable, ils se résignèrent et firent contre
+fortune bon c&oelig;ur; en somme il eût été plus fâcheux
+encore de ne pas dîner du tout.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h2>
+
+<h2>EN ROUTE</h2>
+
+
+<p>Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever
+de table, quand la porte s'ouvrit et Frank Muller
+parut, toujours le même, caressant sa barbe d'or et
+conservant son expression sinistre.</p>
+
+<p>Quand son regard froid tomba sur John, un faible
+sourire détendit sa bouche finement dessinée, mais
+cruelle.</p>
+
+<p>Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un
+se curait les dents avec une fourchette d'acier,
+tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux pouces
+de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une
+expression de colère.</p>
+
+<p>«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que
+vous ne deviez pas manger avec les <i>prisonniers</i> (ce
+mot frappa désagréablement l'oreille de Jess). Je
+vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le
+respect possible et je vous trouve vautrés sur la table
+et fumant en leur présence. Sortez!»</p>
+
+<p>L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec
+un soupir, déposa sa fourchette et partit sans réflexion,
+car il reconnaissait que Meinheer Muller
+n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter,
+mais son compagnon se montra plus récalcitrant.</p>
+
+<p>«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière,
+ne suis-je pas assez bon pour m'asseoir à table avec
+deux maudits Anglais, un soldat et une femme? Si
+j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait
+mon tabac.»</p>
+
+<p>Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur
+insubordonné et, d'une poussée de sa puissante
+épaule, l'envoya rouler à travers la porte ouverte,
+dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et
+de son plus beau trait&mdash;son nez.</p>
+
+<p>«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la
+seule manière de traiter un individu de cette sorte;
+et maintenant permettez-moi de vous souhaiter le
+bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune
+fille une main qu'elle prit assez froidement, il faut
+l'avouer.</p>
+
+<p>Il ajouta poliment:</p>
+
+<p>«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce
+bon office. Je n'ai pas obtenu le sauf-conduit sans
+quelque peine; il m'a même fallu faire valoir mes
+services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me
+charge de vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»</p>
+
+<p>Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui
+était resté debout, lui parla ainsi:</p>
+
+<p>«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords
+autrefois; j'espère vous prouver par le service
+que je vous rends, que moi, du moins, je n'ai pas de
+rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je
+reconnais que les torts étaient de mon côté, dans
+l'affaire de l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous
+la main et oublions tout cela.» Et s'avançant
+vers John, il lui tendit la main.</p>
+
+<p>Jess était au courant de la situation; tout d'abord
+elle espéra que John ne prendrait pas cette main,
+puis, se rappelant leur position respective, elle
+espéra le contraire.</p>
+
+<p>John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il
+mit sa main derrière son dos.</p>
+
+<p>«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais,
+même dans les circonstances actuelles, je ne peux
+pas vous donner la main; vous savez pourquoi.»</p>
+
+<p>Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible
+de Muller, se refléter sur son visage.</p>
+
+<p>«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous
+expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, répondit John. Vous avez essayé de
+m'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix
+tonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi,
+sous prétexte de tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.»
+Il lui tendit son feutre mou, qu'il portait encore.
+«Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me
+doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je
+refuse de vous tendre la main.»</p>
+
+<p>Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.</p>
+
+<p>«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il,
+en portant la main au couteau de chasse qui pendait
+à sa ceinture.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en
+face. John ne bougea pas. Calme et fort comme le
+tronc d'un chêne, son loyal visage présentait un
+contraste étrange avec la beauté démoniaque du
+grand Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:</p>
+
+<p>«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank
+Muller et, si c'est nécessaire, je l'aurai encore, malgré
+votre couteau. Mais en attendant je vous rappelle
+que j'ai un sauf-conduit signé par votre général
+et qui garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur
+Muller, ajouta-t-il, avec un éclair de ses yeux
+bleus, je suis prêt.»</p>
+
+<p>Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa
+dans le fourreau. Il avait eu un instant la pensée
+d'en finir tout de suite; mais, même dans sa rage, il
+songea qu'il y aurait un témoin.</p>
+
+<p>Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence,
+pour qu'il s'écriât:</p>
+
+<p>«Un sauf-conduit du général! grand bien vous
+fasse, Capitaine! Vous êtes en mon pouvoir; je peux
+vous écraser, si bon me semble; mais (se maîtrisant
+tout à coup) je dois peut-être prendre certaines
+choses en considération; vous êtes un vaincu, vous
+en souffrez et cela vous en fait dire plus long que
+vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout devant
+une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le
+loisir de vider notre querelle, Capitaine; jusque-là,
+avec votre permission, nous n'en parlerons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John;
+seulement ne me demandez pas de vous donner la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me
+le permettez, je vais dire qu'on attelle vos chevaux;
+il faut nous remettre en route, si nous voulons être
+à Heidelberg ce soir.»</p>
+
+<p>Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence
+avait encore une fois failli compromettre le
+succès de son plan.</p>
+
+<p>«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les
+Anglais appellent un <i>vrai gentleman</i>. Il a été courageux
+de refuser ma main, quand il sait qu'il est
+en mon pouvoir!»</p>
+
+<p>«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut
+refermée, j'ai peur de cet homme. Si j'avais su qu'il
+fût pour quelque chose dans l'affaire du sauf-conduit,
+je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé
+reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que
+nous fussions encore à Prétoria!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher,
+répéta John, une seconde fois. Tâchons seulement
+d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains rien
+pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause
+de Bessie, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de
+Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer,
+remarqua John, en allumant sa pipe. Quel étrange
+mélange que la composition de la nature humaine!
+Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi
+m'a-t-il fait donner un laissez-passer? Quel a
+pu être son but?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la
+tête, mois tout cela ne me plaît guère.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de
+m'assassiner? Il a essayé une fois déjà, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec
+angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop, après tout, si cela importerait
+beaucoup», répliqua John, avec une apparence de
+gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien des ennuis
+et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai
+effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de
+bonnes intentions pour le moment. Voilà Mouti qui
+nous appelle. Ces brutes lui auront-ils donné à
+manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste
+de gigot; M. Frank Muller ne nous fera pas mourir
+de faim.» Sur ce, John sortit en riant gaiement.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, ils repartaient; au moment
+où ils allaient se mettre en route, Frank Muller
+s'approcha, ôta son chapeau et leur dit qu'il les
+rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg,
+ou tout serait préparé pour qu'ils passassent
+une bonne nuit. S'il ne les rejoignait pas, c'est
+qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les deux
+hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté
+jusqu'à Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:</p>
+
+<p>«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles
+impolitesses.»</p>
+
+<p>Un instant après, il partait au galop, sur son
+grand cheval noir, laissant les deux voyageurs assez
+intrigués, mais surtout très soulagés.</p>
+
+<p>«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous
+jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant
+qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»</p>
+
+<p>Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je
+n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour
+leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de
+quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou
+plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer
+qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le
+coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La
+route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune,
+à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger.
+Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg.
+La ville semblait presque déserte. Évidemment, le
+plus grand nombre des Boers était parti en avant,
+et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège
+du gouvernement.</p>
+
+<p>«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne»,
+qui trottait à moitié endormi, près du chariot.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel», répondit-il sèchement.</p>
+
+<p>Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de
+penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant,
+que les lumières n'étaient pas éteintes dans
+la maison.</p>
+
+<p>Malgré les secousses terribles du chariot, Jess
+dormait depuis deux heures, le bras passé dans le
+dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus
+dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla
+en tressaillant.</p>
+
+<p>«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve
+affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais
+à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta;
+j'étais morte!</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant;
+aucune vie ne peut être plus dure que la route où
+nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les
+garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»</p>
+
+<p>Il descendit tout raide du chariot et aida, ou
+plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.</p>
+
+<p>Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée
+au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise
+au visage agréable, qui leur souhaita cordialement
+la bienvenue.</p>
+
+<p>«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures,
+et m'a donné l'ordre de vous attendre, dit-elle.
+Je suis bien contente de revoir des visages anglais,
+vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi
+si mon mari est à Prétoria. Il y est allé avec
+son chariot, juste au moment où le siège commençait,
+et je n'ai plus entendu parler de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il
+a été légèrement blessé à l'épaule, le mois dernier,
+mais il est tout à fait guéri.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en
+pleurant; ces démons m'ont dit qu'il était mort,
+pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; j'ai
+préparé pour vous un souper chaud; les garçons
+s'occuperont des chevaux.»</p>
+
+<p>Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon
+souper, bon accueil et bons lits.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs
+estimables gardes du corps leur fit dire qu'on ne
+partirait qu'à dix heures et demie, parce que les
+chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque
+a fait un voyage dans un chariot de poste
+de l'Afrique australe, comprendra la satisfaction
+avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires
+de repos dans de bons lits. A neuf heures,
+ils déjeunèrent et, comme dix heures et demie sonnaient,
+Mouti amena le chariot devant la porte et
+les deux Boers parurent.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch?
+demanda John.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel
+poids vous m'avez enlevé du c&oelig;ur! En outre, nous
+sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont pris les
+chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la
+semaine dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir
+un sou; il importe donc peu que vous me payiez.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, madame Gooch, répliqua John,
+gaiement. Le gouvernement vous donnera des dédommagements,
+quand la guerre sera finie.»</p>
+
+<p>Mme Gooch secoua la tête.</p>
+
+<p>«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle.
+Si seulement mon mari me revient et que nous
+puissions sortir vivants de ce maudit pays, je m'estimerai
+heureuse.</p>
+
+<p>«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un
+panier plein de provisions: pain, viande, &oelig;ufs durs
+et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous
+être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous
+arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez
+ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton;
+vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra
+faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu,
+Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez
+prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui
+vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu
+dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux
+blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de
+bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de
+vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus;
+l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient
+débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela
+signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte;
+somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»</p>
+
+<p>John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient.
+Mais à ce moment l'un des Boers parut et il
+fallut se remettre en route.</p>
+
+<p>Cette seconde journée fut, sous bien des rapports,
+la contre-partie de la première. Le chemin était
+absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers,
+ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent
+que quelques troupeaux de chevreuils.</p>
+
+<p>Vers deux heures, comme on repartait après une
+courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval
+de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba
+lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci
+se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la
+mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment
+sur son visage barbu. Son compagnon rit
+brutalement, car, pour certaines natures, la vue de
+la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement
+comique, mais le blessé jurait de toutes ses
+forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son
+vêtement.</p>
+
+<p>«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau
+dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du
+chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le
+sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux,
+baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à
+ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus
+un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le
+chariot, et banda le front du blessé avec son propre
+mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché
+de sa bonté.</p>
+
+<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon c&oelig;ur
+et la main douce; ma propre femme n'aurait pas
+mieux fait; c'est dommage que vous soyez une
+damnée Anglaise.»</p>
+
+<p>Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre
+et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage
+et moins humain que jamais, avec le mouchoir
+maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie
+par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine
+de laver.</p>
+
+<p>Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où,
+une heure avant le coucher du soleil, on détela par
+ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à
+peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h2>
+
+<h2>LE GUÉ DU VAAL</h2>
+
+
+<p>La journée avait été si accablante, que nos voyageurs
+s'assirent littéralement haletants, à l'ombre du
+chariot. La brise légère de l'après-midi était tombée,
+et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.</p>
+
+<p>Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir,
+car ils s'étaient étendus sur l'herbe à quelques pas
+sur la gauche et paraissaient dormir profondément.
+Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient
+même de manger et s'éloignaient d'un pas
+lourd, à longueur de leur licou, mordillant délicatement
+une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le Zulu
+Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur;
+assis sur un petit monticule, exposé en plein
+aux rayons du soleil couchant, il chantonnait tranquillement
+un air de sa composition, car les Zulus
+sont d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.</p>
+
+<p>«Encore un &oelig;uf, Jess, dit John, cela vous fera du
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci; il m'est impossible de manger par
+cette chaleur.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre
+halte! Je ne peux rien apprendre de notre charmante
+escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, John; un orage se prépare et je ne
+peux jamais manger avant un orage, surtout quand
+je suis fatiguée.»</p>
+
+<p>La conversation cessa.</p>
+
+<p>«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous
+camperons cette nuit? Si nous suivons la grande
+route, nous serons à Standerton dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton;
+nous traverserons sans doute le Vaal à gué et il faudra
+nous résigner à cheminer sur la prairie.»</p>
+
+<p>A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent
+à discuter quelque chose avec animation.</p>
+
+<p>L'immense disque rouge du soleil descendait à
+l'horizon et semblait teindre le ciel et la terre dans
+le sang.</p>
+
+<p>A cent mètres environ, le petit sentier escaladait
+le sommet d'une colline et John suivait du regard
+le soleil qui, peu à peu, disparaissait derrière la
+hauteur. Quelque chose détourna son attention et
+quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette
+de cavalier immobile se montrait au sommet, sous
+la brillante lumière de l'astre à son déclin. C'était
+Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le
+cheval se présentait de profil, de sorte que, même à
+cette distance, chaque ligne des traits et jusqu'à la
+détente de la carabine se détachaient nettement sur
+le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le cheval
+semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire,
+que John le fit remarquer à sa compagne.
+Elle frissonna involontairement.</p>
+
+<p>«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle;
+le feu a l'air de courir le long de son corps.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, c'est un démon, répliqua John, mais
+malheureusement il n'est pas encore arrivé à destination.
+Le voici qui vient comme un tourbillon.»</p>
+
+<p>En effet, quelques secondes après, le grand cheval
+noir s'arrêtait subitement auprès du chariot et Muller,
+souriant, soulevait son chapeau.</p>
+
+<p>«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je
+vous assure que ce n'a pas été sans peine; j'ai cru
+au dernier moment qu'il me faudrait y renoncer.
+Enfin, me voici.</p>
+
+<p>&mdash;Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda
+Jess; à Standerton?</p>
+
+<p>&mdash;Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous,
+je le crains. Mon plan est de traverser le Vaal à un
+gué que je connais, à douze milles d'ici, et de passer
+la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne
+vous inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez
+bien tous deux ce soir», ajouta-t-il, avec un sourire
+qui terrifia Jess.</p>
+
+<p>«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il
+sûr? J'aurais cru que le Vaal serait grossi par les
+pluies récentes?</p>
+
+<p>&mdash;Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je
+l'ai traversé moi-même, il y a deux heures. Je sais
+que vous avez mauvaise opinion de moi, mais vous
+n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais
+à un gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu
+d'atteler vos chevaux?»</p>
+
+<p>De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les
+deux Boers.</p>
+
+<p>John leva les épaules, puis alla aider Mouti à
+rassembler les quatre chevaux gris, très occupés,
+pour le moment, à combattre les mouches qui piquent
+toujours plus cruellement avant un orage. Les deux
+chevaux de l'escorte se tenaient à une cinquantaine
+de pas, connue s'ils eussent compris la situation et
+refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux de
+l'Anglais maudit.</p>
+
+<p>Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et
+se rapprochèrent de leurs chevaux, lentement suivis
+par le Hollandais.</p>
+
+<p>En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore
+d'une trentaine de mètres; là, les trois hommes se
+réunirent.</p>
+
+<p>«Écoutez», dit Muller sévèrement.</p>
+
+<p>Les deux Boers levèrent les yeux.</p>
+
+<p>«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»</p>
+
+<p>Ils obéirent.</p>
+
+<p>«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les,
+vous.»</p>
+
+<p>L'homme à la grande dent se mit à réciter sa
+leçon, tout en ayant l'air de s'occuper des rênes.</p>
+
+<p>«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les
+forcer à entrer dans l'eau, où il n'y a pas de gué, le
+soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne se noient pas, tirer
+sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve»
+avec un ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous,
+l'affaire est grave. Vous avez donné les ordres,
+montrez-nous la preuve qui vous y autorise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation.
+Ces gens sont assez inoffensifs; montrez-nous
+l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi les gens,
+même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand
+il y a une jolie fille dont on ferait bien sa femme.»</p>
+
+<p>Frank Muller grinça des dents.</p>
+
+<p>«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je
+suis votre officier; quelle autre autorité vous faut-il?
+Mais j'ai pensé à cela. Voyez, dit-il, en tirant un
+papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous
+voie pas du chariot.»</p>
+
+<p>Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours
+courbé vers les jambes de son cheval:</p>
+
+<p>«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un
+Anglais, une jeune fille anglaise et un Cafre zulu)
+comme ennemis de la république, d'après notre
+décret et selon les ordres de votre commandant.
+Pour cet acte, ceci sera votre garantie.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez la signature et vous la reconnaissez?
+dit Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la voyons et nous la reconnaissons.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; rendez-moi le mandat.»</p>
+
+<p>L'homme à la dent allait obéir; son compagnon
+l'arrêta.</p>
+
+<p>«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette
+commission ne me plaît pas. S'il ne s'agissait que
+de l'Anglais et du Cafre..., mais la jeune fille? Si nous
+vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer
+pour nous justifier de l'&oelig;uvre de sang? Il faut que le
+mandat nous reste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez
+le papier dans votre poche, Jan.</p>
+
+<p>&mdash;Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents
+serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu;
+si vous insistez pour avoir le papier, on vous
+le rendra, mais alors nous monterons à cheval, nous
+partirons et vous ferez votre besogne d'assassin
+vous-même. Allons, choisissez! Nous ne serons pas
+fâchés de retourner chez nous, car la tâche nous
+répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou
+des Cafres, mais pas sur des blancs.»</p>
+
+<p>Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.</p>
+
+<p>«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers
+des champs; mais peut-être avez-vous raison. Après
+tout, peu importe qui garde le mandat, pourvu que
+la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là
+l'important.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à
+nous pour ça; ce ne seront pas les premiers que
+nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai mon mandat,
+je ne demande pas mieux que de tirer sur des
+Anglais toute la nuit. Je ne connais pas de spectacle
+plus charmant que de voir tomber des Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend.
+Vous autres imbéciles, vous ne comprenez jamais
+la différence entre tuer quand c'est nécessaire, ou
+tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir,
+<i>parce qu'ils ont trahi la patrie</i>.»</p>
+
+<p>Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un
+sourire particulièrement méchant se dessinait sur
+son beau visage. «Ah! mon ami, pensa-t-il en hollandais,
+ce mandat te faussera compagnie avant
+longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire
+pendre, dans ce bienheureux pays! Le vieux.... ne
+pardonnerait pas, même à moi, d'avoir pris cette
+petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à
+se débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la
+peine, mais, sans cette guerre, je ne serais jamais
+arrivé à mon but. J'ai bien fait de la voler. Je suis
+fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il
+le faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un
+témoin vivant. Ah! nous allons avoir un orage. Tant
+mieux! il est bon que de tels actes s'accomplissent
+pendant un orage.»</p>
+
+<p>Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait
+rapidement, recouvrant les étoiles d'un voile
+couleur d'encre. Il y a peu de crépuscule dans
+le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque
+sans transition. A peine le disque sanglant
+du soleil avait-il disparu, que la nuit et des astres
+sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant
+l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces
+beautés. L'air était d'une chaleur étouffante. Vers
+l'est, les éclairs brillaient sans intermission. Vers
+l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil couchant,
+se montrait encore à l'horizon.</p>
+
+<p>Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité
+croissante. Heureusement le chemin était assez
+bon et Frank Muller marchait en avant, pour guider
+les autres; sa belle silhouette virile se détachait nettement
+sur la lueur du couchant. Un silence de mort
+régnait sur la terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin
+d'herbe ou bouffée d'air n'en animaient la surface.
+Les seuls signes de vie venaient des langues de feu
+qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient
+aux milles sur la lande désolée. On ne devait
+plus être loin de la rivière et l'on entendait au loin
+le sourd grondement du tonnerre.</p>
+
+<p>C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur
+de boue s'avançaient sur la prairie, poussés
+par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, entourée
+d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière
+lugubre sur l'immensité obscure, qui sembla frissonner,
+comme si elle avait le pressentiment des terreurs
+si proches. Le chariot arrivait à la rivière,
+dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait
+une plaine semée de larges pierres blanches, semblables
+à des pierres tombales, sur lesquelles se
+jouaient les pâles rayons de la lune.</p>
+
+<p>«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un
+rire nerveux; on croirait voir un vaste cimetière, et
+les ombres qui les séparent, semblent être celles
+des morts enterrés là.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles absurdités! répliqua John sévèrement.
+A quoi pensez-vous donc?»</p>
+
+<p>Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre
+moral et, comme il n'était pas loin de subir la même
+impression, il lui en voulait d'autant plus et tenait
+à se montrer positif et pratique.</p>
+
+<p>Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans
+pouvoir dire pourquoi. Elle croyait faire un rêve
+horrible; en outre, l'approche de l'orage ébranlait
+ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués,
+hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.</p>
+
+<p>Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on
+venait de franchir le sommet d'une de ces ondulations
+de terrain dont nous avons parlé.</p>
+
+<p>«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup
+John à Muller, qui le précédait toujours de quinze
+ou vingt pas.</p>
+
+<p>«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank;
+nous coupons par le plus court, pour arriver au gué.»</p>
+
+<p>Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs
+du silence. A cent mètres, la faible lumière
+qui brillait encore, se réfléchissait sur la large surface
+de la rivière.</p>
+
+<p>En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité
+augmentait et l'on ne distinguait pas l'autre
+bord.</p>
+
+<p>«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à
+quelques mètres en aval; l'eau est trop profonde
+ici, pour les chevaux.»</p>
+
+<p>John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur
+de trois cents mètres environ et l'on atteignit
+un endroit où l'eau se précipitait et tourbillonnait
+en grondant.</p>
+
+<p>«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la
+maison est sur l'autre rive et vous ferez bien d'y
+arriver avant que l'orage éclate.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je
+ne vois pas à un pouce devant moi et je ne sais où
+passer.</p>
+
+<p>&mdash;Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds
+d'eau et pas une roche.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester
+ici, et en tout cas nous ne le pouvons pas. Regardez!»
+De la main, il montrait l'orient, qui maintenant
+présentait un spectacle aussi effrayant que
+magnifique.</p>
+
+<p>Droit devant eux, gonflé par le poids du vent
+comme le centre d'une voile, se précipitait le grand
+nuage, chargé de tempête, illuminé sur toute sa
+surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient
+comme d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y
+avait peut-être de plus terrifiant, c'était le silence
+absolu de la nature, en ce moment. Le grondement
+lointain du tonnerre se taisait et la grande
+tempête s'avançait majestueuse et muette, semblable
+au passage d'une armée d'ombres, sans bruit de pas
+ni de roues. Seul le vent ailé courait devant elle,
+et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.</p>
+
+<p>Comme Muller parlait, un courant d'air glacé
+s'abattit sur le chariot, le fit pencher et les éclairs
+devinrent encore plus fréquents. L'orage éclatait au-dessus
+des voyageurs.</p>
+
+<p>«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués
+ici; la foudre frappe toujours près de l'eau.»</p>
+
+<p>Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux
+de timon.</p>
+
+<p>«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi
+pour m'aider à tenir les rênes», dit John au Zulu,
+qui obéit aussitôt et se plaça entre lui et Jess.</p>
+
+<p>«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que
+nous en avons besoin. Doucement, mes chevaux!
+doucement!»</p>
+
+<p>Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller
+d'un côté et le gros Boer de l'autre les frappaient si
+cruellement, qu'enfin ils plongèrent dans la rivière.</p>
+
+<p>Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant
+quelques instants, que le bruissement de l'eau
+et le sifflement de la pluie qui s'avançait.</p>
+
+<p>Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt
+mètres; puis, tout à coup, John découvrit qu'il entrait
+dans l'eau profonde; les deux chevaux de
+volée perdaient pied et résistaient avec peine au
+courant de la rivière grossie.</p>
+
+<p>«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre»,
+répondit la voix de Muller.</p>
+
+<p>John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré
+pour détourner les chevaux. Jess, à ce moment, se
+retourna sur son siège et un éclair lui montra Muller
+et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon
+de leurs carabines braqué droit sur le chariot.</p>
+
+<p>«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur
+nous!»</p>
+
+<p>A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues
+de flamme jaillirent des carabines et le Zulu
+Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la tête
+la première, au fond du chariot, tandis que l'un des
+chevaux se cabrait droit dans les airs, avec un cri
+d'agonie, et plongeait aussitôt dans l'eau jaillissante.</p>
+
+<p>Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute
+description. Au-dessus, l'orage faisait explosion dans
+toute sa fureur et la foudre frappait à tout instant la
+rivière.</p>
+
+<p>Le tonnerre résonnait comme la trompette du
+jugement dernier. Le vent tourbillonnait et faisait
+écumer la surface des eaux. Tout à coup, il s'engouffra
+sous la couverture du chariot, enleva celui-ci
+de dessus les roues et le déposa sur l'eau, où il se mit
+à flotter. Alors les deux chevaux de volée, affolés
+par la furie de l'ouragan et par les convulsions du
+pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle
+force sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir
+et disparurent entre l'obscurité du ciel et celle
+des ondes bouillonnantes. Le chariot flottait toujours,
+tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau
+comme un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis
+tournant lentement sur lui-même. Avec lui flottait
+le cheval mort, qui attirait après lui l'autre timonier
+dont les efforts pour se détacher étaient horribles
+à voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça
+et fut étouffé.</p>
+
+<p>Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de
+la tempête, on entendait nettes et claires, les détonations
+des trois carabines, chaque fois qu'un éclair
+montrait le chariot aux meurtriers debout sur la
+rive. Mouti gisait immobile, au fond du véhicule,
+une balle entre ses larges épaules, une autre dans
+le crâne; mais John se sentait encore bien vivant,
+quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé
+sa joue. Instinctivement il étendit le bras, attira
+Jess, la plaça en travers sur ses genoux et se pencha
+sur elle, avec un faible espoir que son corps la
+protégerait contre les balles.</p>
+
+<p>Quelque puissance miséricordieuse les protégeait
+sans doute, car, bien qu'un projectile eût coupé
+l'habit de John et que deux autres eussent traversé
+la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir
+s'égara et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa
+d'un voile si épais, que les éclairs mêmes
+furent impuissants à les révéler aux regards des
+assassins.</p>
+
+<p>«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a
+coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé
+à notre feu et au Vaal débordé?»</p>
+
+<p>Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne»,
+hochant doucement la tête, fit observer à son
+compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient
+guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes
+sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit
+pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque
+semblant d'imagination. Il songeait aux douces
+mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le
+mouchoir, <i>son</i> mouchoir, <i>à elle</i>, entourait encore
+son front <i>à lui</i>! Maintenant ces doigts se crispaient
+sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les
+pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent
+déjà détendus par la mort. C'était une pensée
+pénible, mais il se consolait, en se rappelant le
+mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement
+tué personne, car il avait eu soin de toujours
+tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.</p>
+
+<p>Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le
+reprît d'une manière quelconque, même si....</p>
+
+<p>«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près
+d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où
+elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous
+ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle
+cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie.
+Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de
+cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au
+moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre
+enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au
+ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête
+fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher
+des chevaux. Les patients animaux attendaient
+leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.</p>
+
+<p>Muller, debout près du sien, vit les deux hommes
+disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce
+papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles
+ne l'étaient déjà?</p>
+
+<p>La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A
+ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt
+d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout
+le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du
+jour; il n'est pas rare que la tempête se termine
+ainsi au midi de l'Afrique. Au c&oelig;ur de ce foyer lumineux,
+blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices
+et leurs chevaux, à une quarantaine de pas,
+aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit
+les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout;
+une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la
+terre; puis tout rentra dans l'ombre.</p>
+
+<p>Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en
+appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui
+répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait
+à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles
+rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une
+sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel,
+et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux
+chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes
+en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables
+étaient allés rendre leurs comptes à Dieu.
+Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme
+le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être
+un effet tangible du jugement suprême, il se précipita
+vers son cheval et s'enfuit comme un possédé
+poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h2>
+
+<h2>L'OMBRE DE LA MORT</h2>
+
+
+<p>Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait
+sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique,
+comprit que, pour le moment du moins, il n'y
+avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile
+dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une
+idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être
+Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!</p>
+
+<p>«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la
+tempête, «êtes-vous saine et sauve?»</p>
+
+<p>Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le
+crois; que se passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»</p>
+
+<p>Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en
+danger imminent d'être noyés. Ils descendaient,
+dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans
+doute le chariot verserait et alors....</p>
+
+<p>Un instant après, une roue frappa quelque chose;
+le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en
+grinçant sur le fond.</p>
+
+<p>«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait
+le véhicule et le faisait pencher de côté.</p>
+
+<p>Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait.
+Ils avaient touché, par le travers, une roche
+qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant
+avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot
+de l'autre. En conséquence ils se trouvaient,
+pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres
+des chevaux faisant office d'ancres et les traits en
+cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps
+que les traits et le reste du harnachement tiendraient
+bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils
+ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien.
+Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux
+bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne
+savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes
+vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux
+furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de
+mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient
+bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à
+leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour
+un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les
+tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.</p>
+
+<p>Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés,
+la tête de l'un des pauvres chevaux qui, secoué
+par le courant, semblait lutter contre la mort, et le
+corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, le
+bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant
+filtrer l'eau entre les doigts, comme font souvent
+(rapprochement ironique et sinistre) les passagers
+d'une barque de plaisance.</p>
+
+<p>Tout cela disparut en un clin d'&oelig;il; mais peu à
+peu l'orage s'éloigna et la lune se fit jour à travers
+les nuages. La pluie cessa enfin, la tempête se tut
+et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux
+agitées.</p>
+
+<p>«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque
+chose?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, chère Jess.</p>
+
+<p>&mdash;Échapperons-nous au danger?»</p>
+
+<p>Il hésita.</p>
+
+<p>«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère
+enfant. Si le chariot verse, nous serons noyés.
+Savez-vous nager?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons
+peut-être la rive, à moins que ces démons
+ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous ayons
+grand'chance de leur échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous peur de mourir, John?»</p>
+
+<p>De nouveau il hésita.</p>
+
+<p>«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir
+en homme.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi franchement ce que vous pensez.
+Nous reste-t-il quelque espoir?»</p>
+
+<p>Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire
+toute la vérité; après réflexion il s'y décida.</p>
+
+<p>«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas
+noyés, nous serons certainement fusillés. Ils nous
+attendront jusqu'au matin sur la rive et, pour leur
+propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»</p>
+
+<p>Il ignorait que deux des assassins étaient morts
+et que le troisième avait fui terrifié.</p>
+
+<p>«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre
+fin peut venir à tout instant; il semble impossible
+qu'elle ne vienne pas avant le lever du soleil.»</p>
+
+<p>C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et
+le lecteur le comprendra, s'il peut se rendre compte
+de la situation de nos deux personnages. Il est
+affreux de se sentir, en pleine force, en pleine jeunesse,
+face à face avec une mort violente, de savoir
+que l'on peut, d'un instant à l'autre, entrer dans cet
+inconnu, plus redoutable peut-être que la vie. John
+sentait son c&oelig;ur défaillir devant cette force de la
+mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore:
+c'est l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la
+mort elle-même ne peut pas prévaloir. Au regard
+de John, répondait en ce moment le regard de Jess
+rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait
+pas la mort, si elle allait au-devant d'elle avec son
+bien-aimé. La mort était son espoir et sa délivrance.
+Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle pouvait
+trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une
+main toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa
+mission remplie et elle était libre!... libre de mourir
+avec son bien-aimé. Oui, son amour était plus profond
+que la tombe et maintenant il se redressait
+dans toute sa force, prêt à s'élancer vers les régions
+de l'amour éternel.</p>
+
+<p>«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à
+vous le répéter? Je ne vois aucun espoir.»</p>
+
+<p>Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de
+John; il sentait sur ses joues la caresse de ses boucles
+soyeuses et le souffle de son haleine.</p>
+
+<p>«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et
+je ne peux vous le dire que si nous devons mourir.
+Vous savez ce que c'est, mais je désire que vous
+l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je
+vous aime, John, je vous aime, je vous aime! et je
+suis heureuse de mourir, parce que je peux mourir
+et quitter ce monde avec vous.»</p>
+
+<p>Il entendit! Et si puisant était cet amour, que
+le sien, oublié dans la terreur du moment, se réveilla
+dans toute sa force et son ardeur; lui aussi oublia
+la mort imminente, pour ne penser qu'à sa
+passion refoulée jusque-là. Jess était dans ses bras,
+telle qu'il l'avait prise pour la protéger contre les
+balles; il baissa la tête pour la mieux regarder.
+La lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans
+ses yeux, ce dont aucun homme ne peut se détourner,
+quand il l'a vu. Une fois encore, même à
+cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission
+complète à la douce tyrannie de Jess s'empara
+de lui, comme cet autre jour, dans la petite maison
+de Prétoria. Mais maintenant toute considération
+terrestre ayant disparu, il n'hésita plus à presser
+de ses lèvres les lèvres de la jeune fille. Jamais, peut-être,
+la lune n'avait éclairé scène d'amour aussi
+saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient
+la joie la plus entière, la plus intense que la
+vie puisse offrir, tandis que sur eux planait l'ombre
+de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par
+les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot
+se balançait dans le courant de la rivière torrentueuse;
+les corps des chevaux morts plongeaient
+et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur
+laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus
+des deux amants, le ciel étendait ses profondeurs
+d'un bleu sombre et parsemées d'étoiles, que tout
+à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à
+droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se
+perdre dans l'ombre; mais ils ne voyaient rien de
+tout cela; ils ne se rappelaient rien, si ce n'est que
+leurs c&oelig;urs s'étaient rencontrés; ils étaient heureux
+d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement.
+Le passé n'existait plus; l'avenir allait commencer
+et entre les deux planait leur passion sanctifiée
+par la fin prochaine.</p>
+
+<p>Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à
+leurs promesses et suivi, en se sacrifiant, le chemin
+du devoir. Mais les engagements de la vie cessent
+avec elle, et maintenant que l'espérance était morte,
+que la dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils
+refusé ce bonheur, avant d'entrer dans
+l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils
+encore?</p>
+
+<p>Jess avait posé sa tête sur le c&oelig;ur de son ami,
+dans ce muet abandon d'adoration, si rare en ce
+monde et si supérieur à la passion vulgaire. En
+plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel
+était heureux d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la
+mort. Quant à elle, perdue dans l'immensité de son
+amour, elle soulageait son c&oelig;ur par des sanglots.</p>
+
+<p>Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent
+garde, lorsqu'enfin un air plus froid vint leur
+annoncer l'approche de l'aube. La mort qu'ils attendaient
+n'était pas encore venue; elle ne devait
+pas être loin désormais.</p>
+
+<p>«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous
+tueront avec leurs carabines?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut
+pour leur propre salut.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ce fût fini.»</p>
+
+<p>Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un
+petit cri, et le chariot oscilla violemment.</p>
+
+<p>«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi
+ne gagneriez vous pas la rive et ne vous sauveriez-vous
+pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y a pas plus
+de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi
+rapide.»</p>
+
+<p>L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas
+venue à John, et lui parut si absurde, qu'il se mit
+positivement à rire.</p>
+
+<p>«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe
+que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez
+et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh!
+John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens,
+je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et
+maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me
+désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh!
+le chariot verse!</p>
+
+<p>&mdash;Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les
+traits sont brisés!»</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé
+par la friction continuelle sur le roc. Le chariot
+tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte
+que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut
+dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids,
+reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu
+par les corps des chevaux et la force du vent, il
+se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant
+sur lui-même. John comprit que tout était perdu et
+que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le
+véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la
+couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit
+Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même
+instant le chariot sombra.</p>
+
+<p>«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il,
+quand il revint sur l'eau.</p>
+
+<p>A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait
+distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle
+ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent.
+Elle semblait être à une quarantaine de mètres,
+mais la vitesse du courant était au moins de six
+n&oelig;uds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait
+impossible d'atteindre le bord. La seule chose à
+faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement
+elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux.
+Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de
+larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors,
+saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré.
+L'eau écumait furieuse autour des roches. A
+un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais
+cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et
+roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds,
+qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir
+comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux
+fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui
+vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait
+porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva
+une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins
+il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une
+masse sur une large roche plate, où John perdit
+connaissance.</p>
+
+<p>Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui,
+revenue à elle plus promptement, essayait de lui
+réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement
+avait dû être assez long, car le soleil était levé.
+Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait
+que des contusions.</p>
+
+<p>«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui
+pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par
+les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait
+un spectacle vraiment digne de compassion.</p>
+
+<p>«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»</p>
+
+<p>Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein
+soleil.</p>
+
+<p>«Que faire? dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais
+mourir; pourquoi m'en avez-vous empêchée? Il est
+des situations dont on ne sort que par la mort;
+la nôtre est du nombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite
+satisfait; les assassins nous poursuivront sans
+tarder.»</p>
+
+<p>De légères couches de brouillard couvraient le lit
+et les bords de la rivière, mais elles s'élevaient à
+mesure que le soleil montait dans le ciel. L'endroit
+où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres
+en aval de celui où la foudre avait frappé les deux
+Boers et leurs chevaux. Voyant le brouillard s'élever,
+John insista pour que Jess se blottît avec lui
+derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive,
+sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à
+deux cents mètres, deux chevaux qui paissaient
+tranquillement.</p>
+
+<p>«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont
+mis pied à terre là-bas. Dieu merci! j'ai encore
+mon revolver et les cartouches ne sont pas mouillées.
+J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement
+de son bras étendu vers la rive, «ce ne sont
+pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux chevaux
+de volée qui se sont détachés dans l'eau;
+voyez, ils ont encore leur collier.</p>
+
+<p>&mdash;Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement
+les attraper sans être pris nous-mêmes, nous
+sortirons peut-être d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et
+je ne vois pas apparence de Boers. Ils auront cru
+nous avoir tués et seront partis.»</p>
+
+<p>John porta ses regards alentour et, pour la première
+fois, un rayon d'espoir se glissa dans son c&oelig;ur.
+Ils survivraient peut-être, après tout!</p>
+
+<p>«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut
+que nous cherchions à manger quelque part; je suis
+d'une faiblesse indicible.»</p>
+
+<p>Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui
+tendait et ils se mirent en marche le long de la
+rive.</p>
+
+<p>Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque
+John poussa un cri de joie et se précipita vers quelque
+chose de blanc, qui s'était pris dans les roseaux.
+C'était le panier de provisions que la femme de
+l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait
+été enlevé par l'eau et, comme le couvercle était
+bien attaché, rien ne s'était perdu. John l'ouvrit et
+retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les
+&oelig;ufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie,
+par exemple. Il se hâta de déboucher la bouteille,
+remplit à moitié, avec de l'eau, un verre cassé au
+fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie
+et fit boire le tout à Jess qui, en conséquence,
+ressembla bientôt un peu moins à un cadavre. Il
+répéta la même cérémonie pour son propre compte
+et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en
+lui. Après cela ils avancèrent prudemment.</p>
+
+<p>Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne
+paraissant pas avoir souffert de l'aventure, quoique
+l'un d'eux eût été égratigné par une balle.</p>
+
+<p>Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe;
+nous ferons bien d'y attacher les chevaux, de procéder
+à notre toilette et de déjeuner, dit John presque
+gaiement.</p>
+
+<p>Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.</p>
+
+<p>Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula
+en poussant un cri de frayeur et les chevaux devinrent
+rétifs; devant eux, raidis par la mort et déjà
+gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux
+gens foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs
+mains, leurs vêtements hachés et enlevés par l'explosion
+des cartouches, étaient étendus les corps des
+deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire
+réfléchir les plus sceptiques!</p>
+
+<p>«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y
+a ni Dieu, ni châtiment pour les coupables!» s'écria
+John.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h2>
+
+<h2>ATTENTE</h2>
+
+
+<p>On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine
+pour Prétoria, vers la fin de décembre. Avec
+lui avaient disparu la vie et la joie de la maison.</p>
+
+<p>«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui
+suivit le départ, «comme cette maison est triste
+sans John!»</p>
+
+<p>Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut
+entièrement de cet avis.</p>
+
+<p>Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de
+l'investissement de Prétoria, mais rien de John;
+tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait traversé
+Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans
+rien apporter et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots
+convulsifs.</p>
+
+<p>«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à
+son oncle. Je savais bien que c'était absurde. Il ne
+pouvait aider Jess en rien, ni la ramener; il était
+certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant
+il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont
+tué; tout cela est de votre faute et, s'il est mort, je
+ne vous parlerai plus jamais!»</p>
+
+<p>Le vieillard battit en retraite, assez confus et
+effaré de cette explosion qui n'était pas du tout dans
+les habitudes de Bessie.</p>
+
+<p>«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il;
+elles deviennent de vraies tigresses, quand il s'agit
+de l'homme qu'elles aiment.»</p>
+
+<p>Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation;
+mais une tigresse n'est pas agréable, en qualité
+d'animal domestique, et le pauvre vieux Silas eut le
+loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui
+suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait
+qu'on eût éloigné son fiancé; elle oublia même
+qu'elle avait consenti à cet éloignement; bref son
+humeur changea complètement sous l'influence du
+chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque
+plus prononcer le nom de John.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible
+au dedans, comme au dehors. Le lendemain
+du départ de John, deux ou trois Boers restés
+fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la
+province de la Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine
+et supplièrent Silas Croft de se réfugier
+à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui affirmèrent
+que les Boers tueraient certainement les Anglais
+sans défense. Il ne voulut rien entendre.</p>
+
+<p>«Je suis Anglais, <i>Civis Romanus sum</i>, répondit-il,
+de son ton résolu, et je ne crois pas que les gens
+parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt ans me toucheront.
+En tout cas, je ne vais pas me sauver et
+laisser mon bien à la merci d'une bande de voleurs.
+S'ils me tuent, ils auront à en répondre devant le
+gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me laisseront
+tranquille. Bessie peut partir, si bon lui
+semble, mais moi je reste; c'est mon dernier mot.»</p>
+
+<p>Celui de Bessie fut le même et les braves gens
+repartirent sans délai, déplorant cette confiance
+imprudente et cet orgueil insulaire. Cette petite
+scène s'était passée avant le dîner. Après le repas,
+le vieux Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à
+ses ennemis. Il se rendit dans sa chambre à coucher,
+tira d'une armoire un très grand drapeau anglais
+et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé
+devant la maison, où un gommier jeune et très élevé
+servait de mât au pavillon et se voyait de très loin,
+quand, aux grands jours comme Noël, ou l'anniversaire
+de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait
+plaisir à l'arborer.</p>
+
+<p>«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»;
+et aussitôt que les larges plis flottèrent au
+vent il se découvrit, agita son chapeau et, de sa voix
+puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit
+accourir Bessie pour savoir ce qui arrivait.</p>
+
+<p>«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé
+mon pavillon, afin que tous ces gens sachent bien
+qu'un Anglais demeure ici. «God save the Queen!»</p>
+
+<p>&mdash;Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle
+n'était pas bien sûre que ce défi jeté aux rebelles
+fût une sage mesure et faite pour calmer leurs passions
+surexcitées.</p>
+
+<p>En effet, deux jours après, une patrouille composée
+de trois Boers, ayant aperçu de très loin l'étendard
+qui flottait au vent, arriva au galop et demanda des
+explications. Silas vit les hommes venir et, prenant
+sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour
+lequel il éprouvait une vénération presque superstitieuse.
+On n'oserait pas, pensait-il, y toucher ou
+molester ceux qu'il abritait.</p>
+
+<p>«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef
+des trois Boers, que le vieillard connaissait fort
+bien.</p>
+
+<p>«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.</p>
+
+<p>&mdash;Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous enverrai au diable d'abord.»</p>
+
+<p>A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança
+vers le mât et là se trouva face à face avec le canon
+du fusil de Silas Croft.</p>
+
+<p>«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.</p>
+
+<p>Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.</p>
+
+<p>Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft
+était très aimé des Boers, qui, pour la plupart, le
+connaissaient depuis leur enfance et l'avaient vu
+siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut
+à cette popularité qu'il dut de n'être pas sommé,
+dès le début de la révolte, d'avoir à choisir entre la
+prison, ou le service actif contre son gouvernement
+et ses compatriotes.</p>
+
+<p>Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout
+de ce temps, arriva la nouvelle de la défaite écrasante,
+subie au défilé de Laing-Hill par les Anglais.
+Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun
+général n'aurait été assez fou pour livrer bataille en
+cet endroit», disait-il. Bientôt, hélas! la nouvelle
+fut confirmée par les indigènes.</p>
+
+<p>Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle
+on apprit la défaite d'Ingogo. Un matin, pendant
+le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la véranda.
+Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut
+d'une montagne; les Anglais, complètement bloqués,
+se battaient admirablement, mais «leurs armes
+étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la
+nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais
+ne pouvaient pas tirer droit!»</p>
+
+<p>La journée se traîna péniblement. A minuit, un
+espion indigène, que M. Croft avait envoyé chercher
+des nouvelles, revint dire que le général anglais
+avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait
+des pertes cruelles et abandonné ses blessés dont
+un grand nombre étaient morts sous la pluie.</p>
+
+<p>Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit
+ces événements; mille bruits couraient, sans apporter
+de nouvelles positives. Silas reprit courage,
+quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux
+renforts aux Anglais.</p>
+
+<p>«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils
+chanteront bientôt un autre air! Et il est grand
+temps. Je ne peux pas comprendre du tout à quoi
+l'armée a pensé.»</p>
+
+<p>Le temps continuait sa marche lente et pénible,
+lorsqu'enfin arriva un jour terrible, jour que Bessie
+n'oubliera de sa vie. C'était le 20 février, juste une
+semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.</p>
+
+<p>Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement
+ses regards le long de la sombre avenue des
+Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que l'on
+n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante
+se livrait à quelques milles de là. Les Cafres semblaient
+aller et venir comme d'habitude, pour leurs
+travaux, mais un observateur attentif aurait remarqué
+qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour
+regarder du côté du Drakensberg et ensuite échanger
+quelques mots entre eux. Ils se racontaient que des
+choses extraordinaires se passaient, que les Boers
+battaient la grande nation blanche, qui était venue
+par les mers et avait fait trembler leur terre. On
+profitait de ces confidences pour s'accroupir sur le
+sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on
+avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes,
+car lorsque les Boers sont appelés pour le service,
+les Cafres ne couchent pas dans leurs huttes, de
+crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se demandait
+ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient
+dévoré les Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait
+généralement à déclarer que mieux vaudrait
+émigrer au Natal.</p>
+
+<p>Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et
+parfois quelques paroles en harmonie avec ses tristes
+pensées parvenaient à son oreille. Impatientée,
+elle se détourna et son attention se fixa sur son
+vieux lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses
+pieds, qui maintenant grognait sourdement et dont
+les poils se hérissaient.</p>
+
+<p>«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit
+Bessie. Stomp détestait les Cafres qu'il ne connaissait
+pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était pas
+trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne,
+à la physionomie scélérate et vêtu seulement d'un
+pantalon déguenillé, retenu autour de la taille par
+une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure,
+plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent
+les soi-disant médecins sorciers. De la main gauche,
+il tenait un long bâton fendu à un bout. Dans la
+fente était une lettre.</p>
+
+<p>«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir
+brillait subitement dans son c&oelig;ur. «Si la lettre
+était de John!»</p>
+
+<p>Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce
+Cafre lui déplaisait; aussi celui-ci ne s'approcha-t-il
+que lorsque Stomp eut été rappelé; du reste il se
+montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie
+et se contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les
+lèvres tremblantes.</p>
+
+<p>«Une lettre, répondit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Missie, pas avant que je vous aie bien
+regardée, pour voir si je ne me trompe pas: cheveux
+d'or, <i>un</i>» (il comptait sur ses doigts); oui, c'est cela;
+grands yeux bleus, <i>deux</i>; très bien; grande, blanche
+et brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est
+pour vous.» Sur ce, il lui poussa le bâton presque
+dans la figure.</p>
+
+<p>«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et
+saisie d'un soupçon soudain.</p>
+
+<p>«De Wakkerstroom, en dernier.</p>
+
+<p>&mdash;De qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-la et vous le saurez.»</p>
+
+<p>Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un
+morceau de journal, et la retourna plusieurs fois.
+Nous éprouvons tous une méfiance instinctive pour
+les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était
+particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne
+portait pas d'adresse sur son enveloppe fort sale.
+Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous lui avait
+servi de cachet.</p>
+
+<p>«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec
+un rire insolent. Il n'y a pas beaucoup de blanches
+comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs je vous ai
+détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.</p>
+
+<p>Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait
+une feuille de papier ordinaire, couverte d'une écriture
+hardie et ferme, quoique trahissant un certain
+manque d'habitude.</p>
+
+<p>Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment
+de malheur. C'était celle de Frank Muller.</p>
+
+<p>La jeune fille eut froid au c&oelig;ur, mais il lui fallut
+lire ce qui suit:</p>
+
+<blockquote><p>«Au camp, près de Prétoria, 15 février.</p></blockquote>
+
+<p>«Chère Miss Bessie,</p>
+
+<p>«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique
+nous nous soyons querellés dernièrement, vous,
+votre bon père et moi, je crois de mon devoir de
+vous envoyer cette lettre par un messager choisi.
+Hier, les malheureux habitants affamés de Prétoria
+ont fait une sortie et nos armes ont été de nouveau
+victorieuses; les habits rouges se sont enfuis, abandonnant
+leurs ambulances et emportant beaucoup
+de morts et de blessés. Parmi les premiers était le
+capitaine Niel....»</p>
+
+<p>Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la
+lettre et saisit des deux mains l'un des piliers de la
+véranda.</p>
+
+<p>Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui
+tendit. Elle la prit, sentant qu'il fallait tout apprendre,
+puis se remit à lire comme en un rêve affreux.</p>
+
+<p>«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan
+Vanzil l'a tué et plusieurs l'ont vu emporter; ils
+assurent qu'il était bien mort. Je crains que ceci
+ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards
+de la guerre et il est mort en combattant bravement.</p>
+
+<p>«Présentez mes compliments respectueux à votre
+oncle. Nous nous sommes séparés avec colère, mais
+j'espère, dans les circonstances nouvelles où se
+trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je
+n'ai pas de rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie,
+votre humble et dévoué serviteur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<span class="smcap">Frank Muller.</span>»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie
+saisit de nouveau le pilier pour se soutenir. Il lui
+semblait que la lumière du soleil faisait place à une
+obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était mort!
+Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie
+disparaissait comme les rayons du soleil.</p>
+
+<p>Elle ne sut jamais combien de temps elle était
+restée là, les yeux grands ouverts, sans rien voir.
+Elle avait perdu le sentiment du temps; il n'y avait
+plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!</p>
+
+<p>«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne,
+fixant son &oelig;il unique sur ce douloureux visage.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas; il répéta:</p>
+
+<p>«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je
+parte; je veux voir les Boers prendre Prétoria.»</p>
+
+<p>Bessie le regarda vaguement.</p>
+
+<p>«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin
+de réponse», dit-elle.</p>
+
+<p>La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas
+porter une lettre au Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan
+Vanzil le tuer. Il est tombé <i>comme ça</i>!» Et il s'abattit
+tout d'une pièce sur le sol, comme un homme
+frappé par une balle. Il continua: «Je ne peux pas
+lui porter un message, Missie, mais ce que je voulais
+dire, c'est que je pourrais porter une lettre de
+votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut
+mieux qu'un Anglais mort et Frank Muller fera un
+beau mari.</p>
+
+<p>&mdash;Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée,
+en lui montrant l'avenue de son bras étendu.</p>
+
+<p>Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue,
+que l'homme bondit sur ses pieds, et au même
+instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le temps avec
+des grognements sourds, interprétant le geste de sa
+maîtresse comme un ordre d'agir, sauta droit à la
+gorge du messager. Le chien, grand et lourd, frappa
+l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que tous
+deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible:
+l'homme se débattait, criait, jurait; le chien le roulait,
+le mordait de façon à lui laisser des marques
+ineffaçables.</p>
+
+<p>Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait
+pas voir ce qui se passait. Son oncle accourut
+avec deux Cafres.</p>
+
+<p>«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il
+donc?»</p>
+
+<p>Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire
+lâcher prise au chien, et l'homme se releva en trébuchant,
+saignant d'une demi-douzaine de morsures.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler.
+Ensuite il tourna son visage couvert de sang, son &oelig;il
+unique flamboyant de fureur, vers la pauvre Bessie,
+la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla
+d'injures.</p>
+
+<p>«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera
+payer. Je suis son serviteur! Je....</p>
+
+<p>&mdash;Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de
+Silas Croft, ou, par le ciel! je lance le chien sur
+vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui luttait
+furieux avec les deux Cafres.</p>
+
+<p>Le messager le regarda; puis, avec une dernière
+menace de son poing, il s'enfuit en courant et ne se
+retourna qu'une fois, pour s'assurer que le chien ne
+le poursuivait pas.</p>
+
+<p>Bessie le suivit de son regard vague, avec autant
+d'indifférence qu'elle en avait témoigné pendant la
+lutte. Tout à coup, elle se redressa et rentra dans
+le salon.</p>
+
+<p>«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son
+oncle, qui la rejoignait. Que veut dire cet homme,
+au sujet de Frank Muller?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin,
+d'une voix qui hésitait entre le sanglot et le rire
+convulsif, «que je suis veuve avant d'avoir été mariée.
+John est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la
+main à son front et tournant sur lui-même avec égarement.
+«John est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant
+la lettre de Muller.</p>
+
+<p>Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très
+long à la lire.</p>
+
+<p>«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma
+pauvre Bessie!» Il la prit dans ses bras et la baisa
+tendrement.</p>
+
+<p>Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est
+peut-être un mensonge, comme Frank Muller en fait
+souvent, dit-il; ou bien peut-être s'est-il trompé.»</p>
+
+<p>Bessie resta muette. Pour le moment du moins,
+tout espoir l'avait abandonnée.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h2>
+
+<h2>UN FAMILIER DE FRANK MULLER</h2>
+
+
+<p>L'étude des éléments opposés, qui concourent à
+former un caractère comme celui de Frank Muller,
+si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de nature
+à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en
+son entier développement, est heureusement difficile
+à rencontrer dans un pays très civilisé. La lourde
+main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à ce qu'elle
+l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui
+l'entourerait. Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées
+à demi sauvages, où une poignée d'hommes
+appartenant à une race supérieure règne sur des
+masses d'une race inférieure ont certainement rencontré
+ses pareils. Les solitudes sont favorables à la
+production de puissantes individualités. Au contraire,
+la société des hommes très civilisés leur est adverse.
+Il en est des hommes comme des arbres; ceux qui
+croissent isolément dans la plaine développent,
+d'après les lois de leur nature, toute leur force et
+leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent
+la lumière partout où elle se trouve; ils prennent
+pour cela la forme et la direction que leur imposent
+leurs voisins; avant tout, ils veulent vivre,
+n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.</p>
+
+<p>Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré
+seulement du rebut de l'humanité, il devient, extérieurement,
+ce que l'esprit qui l'anime veut qu'il
+soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables,
+enchaîné par l'usage, retenu par la force
+de l'opinion publique, il devient aussi pareil aux
+autres, que les arbres élevés en espalier par la
+main du même jardinier sont pareils entre eux. Les
+angles de sa nature disparaissent sous la friction
+constante de la société; et il devient, superficiellement
+du moins, identique à ceux qui l'entourent et
+le pressent.</p>
+
+<p>La place d'un homme comme Frank Muller est sur
+les confins de la civilisation et de la barbarie. Trop
+civilisé pour posséder les vertus primitives, qui,
+telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien
+accordée à l'homme par la nature; trop barbare
+pour accepter les restrictions adoucissantes d'une
+société cultivée, il participe aux forces et aux faiblesses
+des deux états. Animé de l'esprit de barbarie,
+où domine la superstition, et entièrement
+dépourvu de l'esprit de civilisation, qui se traduit
+par la pitié, il se tient entre les deux, insultant à
+l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le
+plus terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé,
+préparé par l'éducation et la réflexion, à maîtriser
+sa nature si bien armée pour le mal, habitué
+à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage
+de l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût
+pu étonner le monde, comme un Napoléon.</p>
+
+<p>Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de
+l'influence inconsciente, mais réelle, d'une race de
+progrès, il eût pu écraser ses semblables et les
+détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage
+et de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté
+entre deux forces, qu'il ne reconnaissait pas, il
+devenait le jouet d'une puissance invisible qui transformait
+en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des
+faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances
+différentes, les armes mortelles d'une force invincible
+et se sentait dominé par des accès de terreur
+superstitieuse.</p>
+
+<p>Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la
+scène de meurtre que son cerveau n'a pas craint
+de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne croit à
+aucun dieu et cependant les craintes terribles qui
+surgissent dans son c&oelig;ur, semblent prendre corps
+et lui crier: <i>Nous sommes les messagers d'un Dieu
+vengeur.</i> Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond noir
+de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix
+du tonnerre le proclame. Il ferme ses yeux éblouis
+et les pas cadencés de son cheval deviennent un
+rythme qui répète: <i>Il y a un Dieu! il y a un
+Dieu!</i></p>
+
+<p>Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est
+pas au pouvoir de l'homme de laisser derrière
+lui.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il était près de minuit, lorsque Frank Muller
+s'arrêta devant une misérable hutte en terre, perchée
+dans la solitude, sur la berge du Vaal, et flanquée
+d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux
+comme la tombe; pas même un chien pour
+aboyer.</p>
+
+<p>«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller
+tout haut, je le ferai fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»</p>
+
+<p>A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes
+et fit reculer le cheval si violemment, qu'il faillit
+désarçonner son cavalier.</p>
+
+<p>«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank
+Muller, dont les nerfs n'étaient plus en état de supporter
+le moindre choc.</p>
+
+<p>«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant
+de la couverture grise qui l'enveloppait et
+montrant la vilaine figure du sorcier qui avait porté
+la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années déjà, il
+suivait Muller comme son ombre.</p>
+
+<p>«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous
+cacher ainsi? C'est un de vos tours infernaux; prenez
+garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes de ses
+pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai
+loin, vous et votre sorcellerie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant,
+mais il y a une demi-heure je vous ai entendu venir;
+je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air cette nuit; on
+aurait dit que vingt personnes galopaient après
+vous. Je les entendais distinctement: d'abord le
+grand cheval noir, puis tous ceux qui couraient derrière
+lui, comme s'ils vous eussent poursuivi; alors
+je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut
+que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent
+un à un. C'étaient peut-être des démons!</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!»
+cria Muller, dont les dents s'entre-choquaient de
+crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval et ayez-en
+grand soin; il a fourni une longue course et nous
+partons à l'aube. Dites-moi où sont les lumières et
+l'eau-de-vie! Si vous l'avez bue, je vous fouetterai.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est sur la planche à gauche de la
+porte, Baas, et il y a aussi de la viande et du pain.»</p>
+
+<p>Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la
+hutte, dont il ouvrit la porte branlante d'un coup
+de pied. Il trouva les allumettes, mais sa main tremblait
+si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer
+la grossière chandelle que font les Boers, avec
+la graisse du mouton. Près de la chandelle étaient
+une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet
+d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le
+gobelet d'un mélange de liqueur et d'eau et but;
+puis il essaya de manger un peu, n'y réussit pas et
+s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt,
+il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit
+à fumer.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui
+dire que le cheval mangeait de bon appétit. Il allait
+se retirer, quand son maître lui fit signe de rester.
+L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait
+guère sa société que lorsqu'il voulait le consulter,
+ou lui faire exercer son art prétendu de divination;
+le fait est que, pour le moment, Frank Muller eût été
+content de parler à un chien. Les événements de
+la nuit avaient abaissé cet homme terrible, plongé
+dans l'iniquité, dès sa première jeunesse, au niveau
+d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta
+d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses
+pieds. Puis les libations répétées produisirent leur
+effet, et il oublia un peu l'extrême prudence dont il
+ne se départait jamais, pas même avec son «confident
+noir», Hendrik.</p>
+
+<p>«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quatre jours, Baas.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la
+véranda, comme ça.» Il essaya d'imiter l'attitude
+et la physionomie de la pauvre Bessie.</p>
+
+<p>«Ainsi, elle l'a cru?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a lancé le chien sur moi. Regardez!
+regardez!»</p>
+
+<p>Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui
+avaient faites les crocs de Stomp.</p>
+
+<p>Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir
+imposteur, dit-il; cela prouve son courage. Vous
+êtes sans doute furieux et vous rêvez de vous venger?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! Nous irons là-bas demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais d'avance, Baas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons prendre le domaine; nous ferons
+juger Silas Croft par un conseil de guerre, pour
+avoir hissé le pavillon anglais et, si le verdict est
+contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant
+joyeusement les mains; «mais sera-t-il condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa
+barbe d'or; cela dépendra de ce que Missie dira; et
+du verdict de la cour, ajouta-t-il après réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Le verdict de la cour! le verdict de la cour!
+ricana le méchant conseiller, et le Baas la présidera!
+Ha! ha! pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner
+le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se chargera
+de le fusiller, Baas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera
+toujours quelqu'un pour exécuter la sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas
+été très payé. J'ai fait de vilaines choses. J'ai interprété
+des présages, préparé des filtres et <i>filé</i> vos ennemis.
+Voulez-vous m'accorder une faveur? Voulez-vous
+me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné?
+Ce n'est pas une grande faveur, Baas, et je l'ai
+méritée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi désirez-vous le fusiller?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des
+années, pour ma sorcellerie, et parce que, l'autre
+jour, il m'a chassé de chez lui. En outre, c'est
+agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore
+plus content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si
+c'était la Missie qui a lancé le chien sur moi. Je....»</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il, Muller saisit à la gorge le gredin
+stupéfait et lui administra force coups de pied et
+coups de fouet.</p>
+
+<p>Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait
+remué tout ce qui restait de généreux en lui; en
+outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il aimait trop
+follement cette femme, pour permettre qu'un homme
+insultât son nom, surtout un homme dont il pouvait
+redouter la sorcellerie, mais qu'il mettait d'ailleurs
+bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En ce
+moment, il n'était pas moins dangereux de jouer
+avec les nerfs surexcités de Muller qu'avec un taureau
+furieux.</p>
+
+<p>«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous
+osez prononcer ainsi son nom, je vous tuerai malgré
+toute votre magie.» Et il le lança avec tant de force
+contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée.
+L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant,
+puis sortit en se traînant sur les mains et les genoux.</p>
+
+<p>Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le
+Cafre eut disparu, il se leva, ferma la porte à double
+tour et tout à coup fondit en larmes, brisé sans
+doute par la fatigue physique et morale, par l'effet
+de la liqueur et aussi par la passion inassouvie (on
+ose à peine l'appeler amour), qui lui dévorait le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout
+cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de
+les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie!
+si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh!
+mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se
+jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit
+en sanglotant.</p>
+
+<p>Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux,
+car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un
+homme soit, non seulement sans conscience, mais
+sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la
+superstition qui peut, au besoin, remplacer la première,
+et la seconde pesait littéralement sur sa vie
+entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur
+lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se
+doutait pas.</p>
+
+<p>Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa
+humblement dans la hutte pour éveiller son maître,
+et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils
+se dirigeaient vers Wakkerstroom.</p>
+
+<p>L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que
+se répandait la lumière du jour; quand le soleil se
+montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que
+le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser.
+Il se rendit compte de tout: les deux Boers
+frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux,
+car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même,
+s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de
+mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait
+cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps,
+sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient
+sans doute déjà; si on les découvrait, le papier
+aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou
+serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que
+Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik
+établirait un alibi. C'était un homme utile que
+ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre?
+Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la
+rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur
+les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal,
+renversaient le chariot et tout était fini.</p>
+
+<p>Muller se disait que tout était pour le mieux et
+que personne ne pourrait le soupçonner.</p>
+
+<p>Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes
+efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la
+flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans
+deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne
+pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et
+puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain,
+s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient
+faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il
+aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé
+de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait
+et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à
+craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les
+armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui
+croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène,
+et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers,
+surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.</p></div>
+
+<p>Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il
+fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait
+depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa
+passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés
+à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but
+ressemblait fort à un trône.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h2>
+
+<h2>SILAS EST PERSUADÉ</h2>
+
+
+<p>Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait
+frappée; mais à mesure que les jours s'écoulaient,
+elle se relevait peu à peu, car elle avait du ressort
+et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent
+la douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont
+mortellement atteintes; sur d'autres, au contraire,
+elle glisse comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer
+au delà de la surface. Bessie appartenait à une catégorie
+moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le
+bonheur, pour s'épanouir au soleil, elle ne devait pas
+languir à l'ombre d'un chagrin. Les femmes de sa
+trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent
+pas à un célibat éternel, ne s'immolent pas en
+holocauste à une chère mémoire. Si leur premier
+amour leur est enlevé, elles pleurent et souffrent
+beaucoup, mais, après un laps de temps convenable,
+elles ne repoussent pas le second qui se présente.</p>
+
+<p>Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse
+Bessie que l'on vit errer à Belle-Fontaine, après la
+visite du Cafre borgne. Toute son irritabilité avait
+disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir
+envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même
+pas de s'accuser lui-même.</p>
+
+<p>«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle,
+lui dit-elle un soir; vous en avez été l'instrument;
+voilà tout.» Puis elle vint lui passer les bras autour
+du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du
+vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils
+étaient seuls au monde, et il la consola de son mieux.
+Chose étrange! ils ne pensaient guère à Jess, quand
+ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une
+énigme, quelque chose en dehors d'eux. Présente,
+ils l'aimaient et la laissaient libre de vivre à sa
+manière; absente, elle semblait s'effacer dans une
+ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle
+et les siens. Certes ils lui étaient attachés, mais les
+natures simples s'éloignent involontairement de ce
+qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient pas
+exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa
+s&oelig;ur était bien peu de chose, comparée à la tendresse
+profonde, à l'abnégation absolue que Jess
+lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures.
+Bessie lui préférait de beaucoup son vieil
+oncle. Aussi, dans ces jours d'épreuve, leurs deux
+c&oelig;urs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>A mesure que le temps passait, tous deux se
+mirent à espérer de nouveau. N'était-il pas possible,
+après tout, que Muller eût menti? Ils savaient qu'il
+n'était pas homme à reculer devant une imposture,
+s'il y trouvait son compte, et son objectif, en
+cette circonstance, n'était pas douteux pour eux.</p>
+
+<p>Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik,
+Bessie, assise sous la véranda, crut entendre
+un grondement sourd, qui lui parut être celui du
+canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se
+leva et gravit la colline qui s'élevait derrière l'habitation.
+Arrivée au sommet, elle embrassa du
+regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes.
+Au loin, sur la droite, dominait un pic
+abrupt, appelé Majuba et souvent enveloppé de
+nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et
+il sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté
+par la brise, venait de là. Du reste elle ne vit rien.
+Bientôt l'écho se tut et elle pensa que, peut-être,
+elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement
+de la grosse artillerie, couvrant la retraite
+des troupes anglaises sur les flancs du mont Majuba.
+Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque
+peu découragé; les revers se succédaient avec une
+telle obstination, que même sa foi robuste en la
+valeur britannique en était ébranlée.</p>
+
+<p>Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude.
+Des bruits incessants couraient dans le pays, apportés
+soit par des indigènes, soit par des Boers
+de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant,
+il devint certain qu'un armistice était conclu
+entre les Anglais et les Boers, mais on en ignorait
+les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les
+Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises
+considérables, se soumettaient sans plus lutter;
+quant à Bessie, elle hocha la tête avec incrédulité.</p>
+
+<p>Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté
+Prétoria, un Cafre apporta la nouvelle que l'armistice
+était rompu, que les Anglais s'avançaient
+en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer
+Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau
+et Silas rayonna de joie.</p>
+
+<p>«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux
+mois, j'avais presque honte de mon titre d'Anglais.
+Mais tout cela va finir; je savais bien qu'on ne nous
+abandonnerait pas.»</p>
+
+<p>Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine,
+avait l'air brave et fier, comme s'il eût été
+âgé de vingt-cinq ans, au lieu de soixante-dix.</p>
+
+<p>Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent
+sans qu'on reçût d'autres nouvelles; mais le lundi
+23 mars, l'orage éclata.</p>
+
+<p>Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses
+occupations du matin, et son oncle, debout dans le
+salon, s'essuyait le front avec son foulard rouge, car
+il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.</p>
+
+<p>«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il,
+par la porte entre-bâillée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux
+yeux, et soupirant au souvenir de celui dont elle
+n'espérait plus de nouvelles.</p>
+
+<p>«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent
+du temps, surtout avec nos soldats qui sont
+si lents! On aura dû attendre quelque chose, des
+canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous
+aurons des nouvelles aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout
+bouleversé.</p>
+
+<p>«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent
+avec un chariot; ils sont vingt; Frank Muller
+est à leur tête, sur son cheval noir; Hans Coetzee et
+le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière
+un arbre dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils
+vont s'emparer du domaine.»</p>
+
+<p>Sans attendre pour donner d'autres explications,
+Jantjé se glissa à travers la maison et se cacha
+quelque part sur la colline, car il était, comme la
+plupart des Hottentots, extrêmement lâche.</p>
+
+<p>Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui
+se tenait debout, pâle et tremblante, près de la
+porte. Ayant entendu des pas précipités sur l'avenue
+qui passait devant la maison, il se dirigea vers
+la porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés
+à la ferme, avaient aperçu les Boers, jeté
+leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme
+ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier
+d'entre eux, un jeune garçon de douze ans, roula
+sur le sol, frappé d'une balle entre les deux
+épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien
+tiré!» puis le rire féroce qui suivit la chute
+de l'enfant et le piétinement des chevaux dans
+l'avenue.</p>
+
+<p>«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»</p>
+
+<p>Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil
+au râtelier, s'assit dans un fauteuil de bois qui faisait
+face à la porte-fenêtre et fit signe à sa nièce de
+venir le rejoindre.</p>
+
+<p>«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que
+nous n'avons pas peur d'eux. Ne craignez rien, ma
+chérie; ils n'oseront pas nous toucher; ils craindront
+les conséquences.»</p>
+
+<p>A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade
+parut, conduite, ainsi que l'avait dit Jantjé, par
+Frank Muller, sur son cheval noir; après lui venaient
+Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier
+Hendrik, monté sur un animal indéfinissable:
+il portait un fusil et une zagaie à la main. Derrière
+eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi
+lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins
+près de qui, depuis vingt ans, il vivait en paix et
+amitié.</p>
+
+<p>Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder
+autour d'eux. Ils ne voyaient pas encore bien à l'intérieur,
+à cause du contraste entre la brillante
+lumière du dehors et l'ombre au dedans.</p>
+
+<p>«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans
+Coetzee; ils auront eu vent de notre petite visite.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je
+les ai fait surveiller et je sais qu'ils n'ont pas quitté
+ces lieux. Descendez de cheval, Om Coetzee, et vous
+aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»</p>
+
+<p>Le Cafre obéit avec empressement et dégringola
+aussitôt de sa monture, mais le Boer hésita.</p>
+
+<p>«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien
+tirer, s'il voyait envahir sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce
+que je vous ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné
+Hans Coetzee, en se préparant à obéir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la
+véranda et, de son &oelig;il unique, explorait l'intérieur.</p>
+
+<p>«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la
+petite poulette.» D'un coup de pied il ouvrit violemment
+la porte-fenêtre et l'on vit alors le vieillard
+assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux,
+et tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied
+à terre et s'avança, suivi d'une douzaine de Boers.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous
+chez moi avec tous ces hommes armés? demanda
+Silas Croft, sans se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour
+être jugé comme traître et rebelle à la République.
+Je regrette», ajouta Muller, en saluant Bessie, qu'il
+n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée,
+«d'être obligé de vous arrêter devant une dame,
+mais mon devoir ne me laisse pas de choix.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je
+suis le sujet de la reine Victoria; je suis Anglais.
+Comment donc puis-je être rebelle à aucune république?
+Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si
+forte, que chacun des Boers put l'entendre, «et je ne
+reconnais l'autorité d'aucune république. Cette maison
+est la mienne et je vous somme de la quitter,
+au nom de mes droits de sujet anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais
+n'ont pas de droits, si ce n'est ceux que nous leur
+accordons.</p>
+
+<p>&mdash;Fusillez-le, cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda
+Muller, de la même voix froide.</p>
+
+<p>&mdash;Non! répondit le vieillard avec force; je ne me
+rends pas à des rebelles armés contre la Reine. Je tire
+sur le premier qui ose me toucher.» Et se levant, il
+arma sa carabine.</p>
+
+<p>«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le
+sorcier borgne, jouant avec la détente de son vieux
+fusil. Pour toute réponse, Muller lui frappa le visage
+du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:</p>
+
+<p>«Arrêtez cet homme.»</p>
+
+<p>Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas
+doué d'un grand courage et la vue de ce canon de
+fusil le faisait défaillir. Il se mit à balbutier des
+excuses.</p>
+
+<p>«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je
+vous dénonce au général, comme ami des Anglais?»
+lui dit le malicieux Muller, qui se faisait un jeu de
+la lâcheté bien connue du personnage.</p>
+
+<p>« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,...
+une petite faiblesse,... la chaleur du soleil....
+Mais je vais saisir le rebelle.... Un de ces jeunes gens
+aura peut-être l'obligeance de détourner son attention?
+C'est un homme violent,... je le connais depuis
+longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil....
+vous savez, cher cousin....</p>
+
+<p>&mdash;Y allez-vous? répéta le maître terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous
+en prie, déposez ce fusil; c'est si dangereux! Ne me
+regardez pas comme un taureau furieux, mais acceptez
+le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne
+voudrions pas vous faire de mal. Allons, venez,
+venez», poursuivit Hans, lui faisant signe de la main,
+comme à un cheval ombrageux qu'on veut amadouer.</p>
+
+<p>«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes,
+lui cria le vieillard, si vous faites un pas, par le ciel!
+je vous envoie une balle.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient
+les insulteurs, de la fenêtre, très soigneux, du reste,
+de s'écarter à droite et à gauche, afin de laisser un
+passage libre à la balle attendue.</p>
+
+<p>Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller,
+le seul qui gardât son sang-froid, le saisit par le bras
+et, de toute sa force, le lança contre Silas. Il avait
+ses raisons pour désirer que celui-ci tuât quelqu'un
+et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il
+le choisissait pour victime.</p>
+
+<p>La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie,
+qui jusque-là était restée immobile, effarée, comprenant
+que le sang versé compliquerait encore la situation,
+se précipita sur l'arme qui partit; seulement
+la balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta
+de lui couper l'oreille et se perdit ensuite par la
+fenêtre. En un clin d'&oelig;il, la pièce fut remplie de
+fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de
+douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre
+hommes guidés par Hendrik, se précipitèrent dans
+la chambre et sur Silas Croft appuyé au mur, son
+fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.</p>
+
+<p>Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent,
+car, si vieux qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant.
+On eût dit un vieux lion acculé. Bientôt un
+des hommes essaya de le frapper, le manqua et,
+avant qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna
+un coup de crosse qui l'envoya rouler par terre,
+comme un b&oelig;uf assommé. Alors on l'entoura, mais
+il continua son jeu de moulinet avec son fusil et
+repoussa un second assaillant. A ce moment, le sorcier
+Hendrik, qui guettait l'occasion, frappa sa tête
+chauve du canon de son vieux fusil et le vieillard
+tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté
+avec beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde.
+Mais quand les Boers virent Silas à terre, ils
+se jetèrent tous sur lui et l'auraient sans doute
+achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un
+grand cri, ne se fût précipitée sur son corps et ne
+l'eût entouré de ses bras.</p>
+
+<p>Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée
+et intervint. D'un seul bond il fut au milieu des combattants,
+les jeta de tous côtés, grâce à sa grande
+force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles,
+et réussit enfin à relever Silas.</p>
+
+<p>«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa
+couronne de cheveux blancs tout ensanglantée, fut
+saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné d'abord sous
+la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace
+découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé
+deux mois auparavant, déployait fièrement ses plis
+à la brise. Là il tomba sur le gazon, le dos appuyé
+au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.</p>
+
+<p>Bessie qui sanglotait, le c&oelig;ur déchiré d'angoisse
+et d'indignation, fendit la foule pour courir à la maison
+et rapporter le verre d'eau. Une de ces brutes
+essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à
+son oncle qui le but avidement.</p>
+
+<p>«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez
+pas; je n'ai pas grand mal. Ah! si John eût été ici!
+Avertis une heure seulement à l'avance, nous aurions
+défendu la maison contre eux tous.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les
+épaules des autres, avait réussi à détacher la corde
+qui retenait le drapeau, et, après l'avoir renversé,
+l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»</p>
+
+<p>«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous
+sommes de nouveau en République? dit, d'un ton
+moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle république parlez-vous? répondit le
+vieillard; le Transvaal est une colonie britannique.»</p>
+
+<p>Il y eut un éclat de rire.</p>
+
+<p>«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta
+le même homme. Il renonce au pays et doit
+l'évacuer dans les six mois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur
+ses pieds; un lâche mensonge. Quiconque prétend
+que les Anglais ont abandonné le pays à quelques
+milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux
+sujets, est un menteur, vomi par l'enfer.»</p>
+
+<p>Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit
+fin, Frank Muller s'avança.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et
+les lâches ne sont pas les Boers qui vous ont battus
+bien des fois, mais vos soldats, qui se sont toujours
+enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de
+vos soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier
+de sa poche, vous connaissez cette signature, je
+pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez ce qu'il dit:</p>
+
+<p>«Très cher Herr Muller,</p>
+
+<p>«Les présentes sont pour vous informer que, par
+la force des armes qui combattent pour le droit et
+la liberté, et aussi par la lâcheté du gouvernement
+britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous
+avons, de par la volonté du Tout-Puissant, conclu
+aujourd'hui une paix glorieuse avec l'ennemi. Le
+gouvernement britannique cède sur presque tous les
+points et ne sauve que les apparences. La République
+sera rétablie et les dernières troupes quitteront le
+pays dans six mois. Faites savoir ceci à tous et n'oubliez
+pas de rendre grâces à Dieu pour nos victoires.»</p>
+
+<p>Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se
+tordit les mains. Quant au vieillard, il s'appuya au
+mât et sa tête ensanglantée se courba sur sa poitrine,
+comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se
+releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata
+en un tel torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes
+reculèrent un instant, muets devant l'explosion
+de cette fureur qui puisait sa force dans un
+excès d'humiliation.</p>
+
+<p>C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et
+pieux vieillard, le visage meurtri, ses cheveux blancs
+souillés de sang, ses vêtements en lambeaux, frapper
+la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient,
+blasphémer son créateur, maudire le jour où il était
+né, couvrir d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre
+d'Anglais, le gouvernement qui l'abandonnait et
+tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son drapeau
+déshonoré!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h2>
+
+<h2>BESSIE EST MISE A LA QUESTION</h2>
+
+
+<p>Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière
+la maison. Après que le sorcier Hendrik eut
+renversé Silas Croft et aidé à le traîner jusqu'au mât
+du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter
+du désordre général, pour son propre compte.
+En conséquence, au moment ou Frank Muller se
+mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa
+dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait
+voler. Passant par le salon, il s'appropria la montre
+et la chaîne d'or de Bessie, présents de son oncle
+aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il passa
+dans la cuisine, où il trouva une belle provision de
+couverts d'argent. Il les engloutit dans les vastes
+poches de la capote militaire fort délabrée, dont il
+était vêtu, non sans être troublé par les aboiements
+de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques
+semaines auparavant et qui, pour le moment, était
+enchaîné à sa niche, près de la cuisine. Ayant
+reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne
+pouvait se défendre, il se prépara, avec une joie
+infernale, à se venger de lui. Il avait laissé son fusil
+sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie. Il sortit
+par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques
+pas du chien qui le reconnut aussitôt et devint fou
+de fureur, s'amusa pendant quelques instants à
+l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le
+vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à
+coup la pauvre bête de sa zagaie, et s'accroupit
+ensuite sur le sol, pour mieux jouir des convulsions
+d'agonie de sa victime.</p>
+
+<p>Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot
+Jantjé s'était faufilé à travers les hautes herbes et les
+broussailles, de l'autre côté du mur, et son corps
+presque noir se pressait contre les pierres de la
+même couleur, de telle sorte qu'un &oelig;il inexpérimenté
+n'aurait pu le distinguer à douze pas. De temps
+à autre, il levait la tête au-dessus du mur, observait
+le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et
+pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.</p>
+
+<p>Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement
+se rencontre chez les Hottentots et manque,
+au contraire, absolument aux Cafres. En outre, il
+affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait
+toujours dans les occasions assez rares où
+il lui convenait de marcher comme un homme, au
+lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser
+comme un serpent. Le supplice de Stomp lui inspira
+donc un vif désir de vengeance, mais à la condition
+cependant qu'il n'y eût pas de péril pour lui. Il en
+cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup
+de pied au chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris
+subitement du désir de cacher son méfait, ôta le collier,
+enleva l'animal dans ses bras, le porta, non sans
+peine, dans la maison, et le dissimula sous la table
+de la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit
+de pierres sans ciment, en retira une, déposa la
+montre et les couverts d'argent dans la cavité, et
+replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se
+rendre compte de ses intentions, il alluma une allumette,
+regarda autour de lui pour s'assurer que
+personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il put
+et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait
+de toit à l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie
+depuis plusieurs jours et, grâce au soleil et au vent,
+le chaume était parfaitement sec. Aussi le feu
+embrasa le toit en une seconde.</p>
+
+<p>Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur
+derrière lequel se trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement
+les mains en admirant son ouvrage. La tentation
+fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation
+était trop directe et l'occasion trop belle.</p>
+
+<p>Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant
+des deux mains, il frappa de toute sa force
+avec le gros bout le crâne sans défense du coquin.</p>
+
+<p>Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba
+comme mort. Jantjé se hissa par-dessus le mur,
+souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras
+dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie
+du chien mort. Ensuite, rempli d'une horrible
+joie, il se glissa dehors, ferma la porte à
+double tour et rampa jusqu'à une petite plantation
+située à quatre-vingts mètres environ, sur la droite
+de la maison, d'où il pourrait voir les progrès du
+feu et tout ce que feraient les Boers.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens
+pour se voir environné de flammes dans lesquelles
+il périt, sans qu'on pût entendre ses cris désespérés.</p>
+
+<p>Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait
+dans les convulsions, malgré les soins de Bessie; au
+milieu d'un cercle de Boers qui fumaient, riaient et
+se donnaient des airs de triomphateurs.</p>
+
+<p>Frank Muller contemplait avec un infernal sourire
+le beau visage de Bessie baigné de larmes.</p>
+
+<p>Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant
+le toit d'où s'échappaient des panaches de fumée
+bleuâtre.</p>
+
+<p>«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai
+fusiller.»</p>
+
+<p>Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant,
+le toit flamba comme de l'amadou, avec une rapidité
+extraordinaire. C'était l'heure où souvent une
+brise légère soufflait de la colline et bientôt elle
+inclina les flammes en un arc immense, vers les
+Boers qui ne tardèrent pas à sentir la chaleur et la
+fumée leur brûler le visage.</p>
+
+<p>«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement
+écrasée par ce nouveau malheur.</p>
+
+<p>«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut
+sauver quelque chose. On étouffe ici; il faut en
+sortir.»</p>
+
+<p>A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses
+bras et, suivi de Bessie, le porta dans la plantation
+où Jantjé s'était réfugié. Au centre se trouvait une
+petite clairière entourée de jeunes orangers et gommiers.
+Là, il déposa le vieillard sur une couche
+d'herbe et de feuilles sèches, et s'éloigna sans un
+mot, pour se rendre compte des progrès de l'incendie;
+déjà l'on ne pouvait plus approcher de la
+maison. En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus
+qu'un bûcher incandescent; au bout d'une demi-heure,
+il ne restait debout que les murs extérieurs,
+épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait
+un sombre voile de fumée. Belle-Fontaine n'était
+plus qu'une ruine noircie; les communs et dépendances,
+couverts en fer galvanisé, restaient seuls
+intacts.</p>
+
+<p>Il y avait à peine cinq minutes que Muller était
+parti, lorsque, à la grande joie de Bessie, son oncle
+ouvrit les yeux et put s'asseoir.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens.
+Qu'est-ce que cette odeur de feu? Auraient-ils
+incendié la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en
+pleurant amèrement.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa un gémissement.</p>
+
+<p>«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau
+par morceau, presque pierre par pierre, et
+maintenant tout est détruit! Pourquoi pas? Que la
+volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras,
+ma chérie; je voudrais de l'eau; je me sens bien
+faible.»</p>
+
+<p>Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance,
+sur la limite de la plantation, coulait un petit
+ruisseau; Silas but avidement et lava ensuite son
+visage et sa blessure.</p>
+
+<p>«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand
+mal; je me sens mieux. Je crains d'avoir été absurde.
+Je n'ai pas assez appris à supporter le malheur et le
+déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu
+nous avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que
+sa volonté soit faite! Que vont-ils faire maintenant?
+Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre ami
+Frank Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de voir que vous avez repris
+vos sens, oncle Croft, dit Frank poliment, et je regrette
+d'avoir à vous dire que la maison est perdue.
+Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le
+ferais fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention
+de détruire votre propriété.»</p>
+
+<p>Le vieillard inclina la tête sans répondre; son
+ardeur semblait éteinte.</p>
+
+<p>«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda
+Bessie. Peut-être, maintenant que nous sommes ruinés,
+nous permettrez-vous d'aller au Natal; je suppose
+que le pays est encore anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le
+moment; bientôt il sera hollandais, mais je regrette
+de ne pouvoir vous y laisser aller. J'ai l'ordre de
+vous faire prisonniers tous deux et de faire juger
+votre oncle par un conseil de guerre. La remise,
+poursuivit-il vivement, et les deux petites pièces y
+attenant, n'ont pas été atteintes par le feu. Je les
+ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur
+sera supportable, on vous y conduira.»</p>
+
+<p>Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et
+donna rapidement des ordres, que deux d'entre eux
+allèrent exécuter.</p>
+
+<p>Silas Croft continuait à garder le silence; il ne
+paraissait même ni surpris, ni indigné de tout cela;
+mais la pauvre Bessie, absolument anéantie, ne
+savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible
+aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid
+devant eux.</p>
+
+<p>Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant
+sa barbe, puis s'adressa de nouveau à deux Boers
+restés derrière lui.</p>
+
+<p>«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et
+vous ne permettrez à personne de communiquer avec
+lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche des écuries
+sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il
+soit pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il
+parle à quelqu'un, ou s'il est maltraité, vous serez
+responsables. Comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Meinheer.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss
+Bessie, je vous demande un moment d'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il
+avec un froid sourire. Je vous supplie de réfléchir.
+Il y va de votre intérêt, à vous et à votre oncle; je
+vous conseille de venir.»</p>
+
+<p>Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait
+de bonnes raisons pour se méfier de lui et pour
+craindre un tête-à-tête.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller
+avait chargés de surveiller son oncle, se placèrent
+entre elle et lui. Muller fit quelques pas sur la droite;
+en désespoir de cause, elle le suivit et le rejoignit
+sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui
+adressât la parole.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin,
+une main pressée sur son c&oelig;ur pour en calmer les
+battements. Son instinct de femme lui faisait deviner
+ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.</p>
+
+<p>«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des
+années je vous aime et je désire vous épouser.
+Une fois encore, je vous demande d'être ma
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie
+faisant tête à l'orage, je vous remercie de votre
+proposition, et tout ce que je peux vous dire, c'est
+que je la repousse une fois pour toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme
+les femmes ne sont pas souvent aimées. Vous êtes
+dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que j'ai
+fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit:
+C'est pour Bessie Croft que je veux épouser. Tout
+est bien changé dans ce pays. La rébellion est victorieuse.
+C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin
+de vous conquérir. Je suis un homme important
+maintenant, et je le serai davantage. Vous grandirez
+avec moi. Réfléchissez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser.
+Vous osez me le demander, sur les ruines de ma
+maison en cendres, après m'en avoir arrachée avec
+mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous?
+et je ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser
+un Cafre plutôt que vous, Frank Muller, si grand
+que vous puissiez être.»</p>
+
+<p>Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous
+me parlez ainsi? Il est mort. A quoi bon rester fidèle
+à un mort?</p>
+
+<p>&mdash;Mort ou vivant, je l'aime de tout mon c&oelig;ur et,
+s'il est mort, c'est par la main des vôtres, et son sang
+s'élève entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une
+fois encore, est-ce votre dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Alors, moi je vous dis que vous
+m'épouserez ou....</p>
+
+<p>&mdash;Ou quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ou que votre oncle, ce vieillard que vous
+aimez tant, mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une
+voix étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous
+que je laisserai la vie d'un vieillard s'interposer
+entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne voulez
+pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation
+pour tentative de meurtre et haute trahison, dans
+le délai d'une heure; dans une heure et demie il sera
+condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra
+par mon ordre. Je commande ici, avec droit de vie
+et de mort, et je vous affirme qu'il mourra! Que son
+sang retombe sur votre tête!»</p>
+
+<p>Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.</p>
+
+<p>«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez
+pas assassiner un vieillard innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez
+bien peu, Bessie Croft, pour parler de ce que
+je n'oserai pas faire, afin de vous conquérir. Pour
+cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa belle
+voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser
+demain matin; je ferai venir le prêtre de Wakkerstroom,
+et votre oncle sera libre comme l'air, quoiqu'il
+soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de
+tuer un citoyen, après la conclusion de la paix.
+Refusez et il mourra. Choisissez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai choisi, répondit-elle avec emportement.
+Frank Muller, parjure et traître, assassin que vous
+êtes, je ne vous épouserai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, très bien, Bessie; comme il vous
+plaira. Un mot encore. Vous ne direz pas que je ne
+vous ai pas prévenue. Si vous persistez, votre oncle
+mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne
+voulez pas m'épouser? Même en ce pays, où je peux
+tant de choses, je ne peux pas vous y contraindre.
+Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait,
+sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle
+sera couché dans sa tombe. Je vous donnerai le
+choix une fois encore, mais une seule, après le jugement.
+Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous
+enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous
+serez trop heureuse de m'épouser pour couvrir votre
+honte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon
+maudit. Mais vous ne m'effrayerez pas jusqu'au
+déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»</p>
+
+<p>Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>«Vous êtes charmante, quand vous pleurez,
+dit-il en riant; demain je sécherai vos larmes sous
+mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» cria-t-il
+à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie,
+«venez ici.»</p>
+
+<p>Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de
+Bessie, les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés
+pour Silas Croft. Elle devait être enfermée dans la
+petite chambre de l'autre côté des remises et ne
+communiquer avec personne. Il ajouta:</p>
+
+<p>«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise,
+afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers
+l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous,
+pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»</p>
+
+<p>Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par
+les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à
+travers la petite plantation, et ensuite par le chemin
+qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la
+pièce qui allait lui servir de prison. C'était une
+sorte de magasin rempli de sacs de pommes de
+terre et de farine. Là, on l'enferma.</p>
+
+<p>Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait
+un peu de jour que par les fentes de la porte et un
+trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser
+entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de
+farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première
+pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut
+vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée;
+une sentinelle montait la garde devant;
+une autre était placée derrière le mur du fond. La
+jeune fille examina celui qui la séparait de la remise.
+Les briques dont il était construit s'étaient un peu
+disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait
+voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle
+trouverait des hommes armés. Mais, en supposant
+même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner
+son vieil oncle à son sort?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h2>
+
+<h2>CONDAMNÉ A MORT</h2>
+
+
+<p>Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé
+que par les pas des sentinelles et la chute de quelques
+pans de murs calcinés. L'odeur de poussière
+et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc,
+rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie
+presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu
+d'air venait par une des fentes dans le mur de la
+remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien
+perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt
+plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent
+tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent
+contre le mur opposé à celui contre lequel
+s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs
+et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient
+tout pour le conseil de guerre. Frank Muller
+n'avait pas menacé en vain.</p>
+
+<p>Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles,
+défilèrent dans la remise et se placèrent sur
+deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient
+gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée
+avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et
+tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait
+pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle
+aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries
+cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à
+toute organisation chez les Boers, est la difficulté
+d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux;
+mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour
+Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.</p>
+
+<p>Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul,
+dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre
+les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son
+vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent
+avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du
+président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa
+dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour
+servir de banc des témoins et Muller tira de sa
+poche un carnet et un crayon.</p>
+
+<p>«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en
+conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft.
+Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses
+paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement,
+notamment en continuant d'arborer le drapeau
+anglais, après que ce pays eût été rendu à la république.
+En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen
+de la République, en tirant sur lui, avec un fusil
+chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera
+la mort, d'après la loi martiale.</p>
+
+<p>«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces
+accusations?»</p>
+
+<p>Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui,
+regarda son juge et répondit:</p>
+
+<p>«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre
+ma maison, après que vous aviez tué l'un de mes
+serviteurs. Je ne reconnais pas votre juridiction et
+je refuse de me défendre.»</p>
+
+<p>Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques
+notes:</p>
+
+<p>«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la
+juridiction de la Cour. Quant aux accusations, nous
+allons entendre les témoignages. Sur la première,
+nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu
+flotter le drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons
+entendre le citoyen Hans Coetzee, qui a été attaqué.</p>
+
+<p>«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de
+la République, de dire la vérité, toute la vérité,
+rien que la vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure»,
+répondit Hans Coetzee, du véhicule où il s'était installé.</p>
+
+<p>«Parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;J'entrais dans la maison du prisonnier pour
+l'arrêter, afin d'obéir à vos ordres respectés, quand
+le prisonnier leva sa carabine et tira sur moi. La
+balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance
+et une abondante perte de sang. C'est là mon
+témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns
+des hommes assis dans le chariot.</p>
+
+<p>«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser
+au témoin? demanda Muller.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune; je n'admets pas votre juridiction,
+répéta le vieillard, avec énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et,
+de nouveau, je récuse son objection. Messieurs,
+désirez-vous entendre d'autres témoignages?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont
+on l'accuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.»</p>
+
+<p>Muller prit une note et poursuivit:</p>
+
+<p>«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable
+de haute trahison et de tentative de meurtre, il ne
+reste plus qu'à décider du châtiment que la loi doit
+infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra
+son verdict après avoir dûment considéré s'il peut
+en aucune façon, d'après la voix sainte de sa conscience
+et les inspirations de la miséricorde, étendre
+sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant
+et de président de la Cour, j'ai le droit de
+voter le premier et je dois vous dire, Messieurs, que
+je sais combien est lourde ma responsabilité devant
+Dieu et devant mon pays; je dois aussi vous recommander
+de ne pas vous laisser influencer ou entraîner
+par ma décision, car je ne suis, comme vous tous,
+qu'un homme sujet à l'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand
+il s'arrêta pour juger de l'effet produit par son discours.</p>
+
+<p>«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle
+est en faveur du pardon. Le prisonnier est un
+vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous comme
+un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique
+Anglais, l'un des pères du pays. Pouvons-nous
+condamner un tel homme à une mort sanglante,
+surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une
+jeune nièce?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit
+appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, ces sentiments vous font honneur.
+Mon propre c&oelig;ur aussi a, tout d'abord, crié: Non,
+non! Quelles que soient ses fautes, que le vieillard soit
+pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute
+le prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas
+dû lui enseigner la sagesse? Ce qu'on pardonne à la
+jeunesse, doit-il être pardonné à la mûre expérience
+de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de
+trahir, parce qu'il est vieux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement non, crièrent les mêmes
+voix, sur le chariot.</p>
+
+<p>&mdash;Vient ensuite la seconde considération. Il était
+un ancien, un des pères du pays. N'aurait-il pas dû,
+en conséquence, refuser de le trahir au profit des
+Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que
+cette accusation ne soit pas portée contre lui, nous
+devons nous rappeler, pour comprendre toute sa
+conduite, que le prisonnier fut un de ces vils traîtres
+qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas
+contre nature qu'un père vende son propre enfant
+pour en faire un esclave? N'est ce pas un de ces cas
+où la justice s'oppose à la miséricorde?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement», s'écrièrent ces
+braves gens qui, presque tous, avaient voté l'annexion.</p>
+
+<p>«Et puis, autre chose encore: cet homme a une
+nièce et tous les honnêtes gens doivent avoir soin
+que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans ressources
+et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse
+dans la haine et au préjudice de l'État. Mais
+en cette circonstance, ceci n'est pas à craindre, car
+le domaine revient légalement à la jeune fille et ce
+sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de
+ce vieillard violent et sans conscience. Et maintenant,
+vous ayant exposé mes arguments pour
+et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre
+conscience, je fais connaître mon vote. C'est...»,
+et, au milieu du plus profond silence, il se tourna
+vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit,
+«c'est la mort!»</p>
+
+<p>Il y eut un petit frémissement.</p>
+
+<p>La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit
+dans l'amertume de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Alors Hans Coetzee parla. Il avait le c&oelig;ur déchiré
+de devoir élever la voix contre celui qu'il avait considéré
+comme un frère, pendant bien des années.
+Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté
+contre leur cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur
+leur avait donné, que leurs pères et eux avaient
+arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si
+noire trahison? et comment maintenir les autres
+damnés Anglais dans le devoir, sinon en punissant
+celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir qu'une seule
+réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec
+bien des larmes, et cette réponse, c'était... <i>la mort</i>.</p>
+
+<p>Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun
+vota selon son âge, sur l'appel du président. D'abord
+il y eut un peu d'hésitation, car plus d'un avait de
+l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas facilement
+à le condamner.</p>
+
+<p>Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré
+ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien
+ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président.
+Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments,
+avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent
+la sentence fatale.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:</p>
+
+<p>«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler
+vos crimes. Vous avez été jugé impartialement
+par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous
+quelque raison à donner pour que la sentence
+ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»</p>
+
+<p>Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de
+flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux
+blancs, comme un vieux lion aux abois.</p>
+
+<p>«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un
+assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je
+pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur
+tué, ma maison détruite après dix années de
+labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon
+citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays
+pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à
+beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid;
+mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon
+vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur
+vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me
+vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre
+m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets
+donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge
+toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps.
+Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur,
+foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la
+vie?»</p>
+
+<p>Frank Muller fixa son &oelig;il froid sur le visage vibrant
+du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant
+sourire.</p>
+
+<p>«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au
+nom de Dieu et de la République, de vous prévenir
+que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le
+Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement
+et avoir pitié de votre âme!</p>
+
+<p>«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende
+de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est
+sur le versant de la colline, à une heure de distance
+de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre
+de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au
+condamné. Que deux hommes aillent creuser la
+tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la
+maison.»</p>
+
+<p>Les gardes posèrent la main sur les épaules de
+Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole.
+Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à
+ce que la chère et vénérable tête eût disparu;
+puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs
+qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie
+sur le sol.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de
+mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas
+la place de sa signature en blanc, pour des raisons
+à lui connues. Il voulait le faire contresigner par
+tous les membres du prétendu tribunal, afin de les
+tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable
+de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils
+soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à
+jour une man&oelig;uvre de ce genre. Tous, sans exception,
+avaient assez volontiers donné leur voix contre
+Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique,
+c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils
+eurent compris les intentions de leur redoutable et
+respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat
+et simultané de disparaître. Ils découvrirent
+tous, au même instant, que des affaires les appelaient
+au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous
+la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs
+de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant
+leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:</p>
+
+<p>«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé
+l'arrêt.»</p>
+
+<p>Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.</p>
+
+<p>«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.</p>
+
+<p>Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce
+qu'il put, murmurant en lui-même et très profondément
+mille malédictions contre «ce démon» Frank
+Muller. Il fit pourtant contre fortune bon c&oelig;ur, et
+apposa sa signature, en souriant faiblement. Puis
+Muller en appela un autre qui essaya de se dérober,
+sous prétexte que son éducation avait été fort négligée
+et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très
+tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui
+fit mettre sa croix en regard. Après cela, aucun
+obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le revers
+entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou
+moins lisibles de tous les membres du Conseil.</p>
+
+<p>Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine,
+l'arrêt dans une main, tandis que de l'autre il
+caressait sa belle barbe, selon son habitude.</p>
+
+<p>Bientôt il cessa et demeura immobile comme une
+statue de marbre. Le soleil déclinait derrière la colline;
+la vaste remise s'emplissait d'ombre qui, peu
+à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et
+mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du <i>Mal</i>, car
+le mal a ses princes comme le <i>Bien</i>, et il les marque
+de son sceau, les couronne d'un diadème qui sont,
+l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; or,
+parmi eux, Frank Muller était certainement grand.
+Un petit sourire de triomphe se jouait sur son beau
+et cruel visage, une lueur brillait dans ses yeux
+froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait
+de son maître, le démon!</p>
+
+<p>Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la
+tiens, se dit-il, je la tiens comme dans un étau. Elle
+ne peut pas m'échapper; elle ne peut pas laisser
+mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On
+joue d'eux aussi aisément que d'un violon, et je suis
+un artiste habile! Oui, nous voici bientôt à la fin du
+morceau!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h2>
+
+<h2>IL FAUT NOUS SÉPARER</h2>
+
+
+<p>Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon
+regardaient les cadavres noircis des Boers. Il leur
+fallut passer devant ces restes défigurés, pour aller
+attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé
+quelques pas plus loin. Jess prit ensuite quelques
+aliments dans le panier, et s'éloigna en disant à
+John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses vêtements
+au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire
+autant. Quand elle fut bien sûre que les rochers la
+cachaient entièrement, elle entreprit d'enlever l'un
+après l'autre ses vêtements trempés; y étant parvenue,
+elle les tordit, les étendit sur de larges
+pierres plates, chauffées aux rayons du soleil, puis
+elle lava ses meurtrissures et ses cheveux plains
+de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre
+d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à
+réfléchir à sa situation. Elle avait le c&oelig;ur si gonflé
+de douleur et d'amertume, qu'elle se prenait à regretter
+de ne pas être étendue quelque part sous
+ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort,
+et elle vivait! Et elle pouvait vivre longtemps, bien
+des années, avec sa honte et sa souffrance. Tous
+les sentiments héroïques, toute la grandeur plus
+qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée
+de sa fin prochaine, tout cela redescendait au
+niveau d'un attachement défendu, dont il lui faudrait
+porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle
+avait trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé
+de Bessie, l'avait fait manquer à son serment. La
+mort aurait absous tout cela. Jamais Jess n'aurait
+failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait
+trompée et rejetée dans la lutte.</p>
+
+<p>Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils
+fussent sauvés? Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle
+n'irait pas plus loin; elle se le jurait, dût-elle briser
+son c&oelig;ur et celui de Niel. Tout était changé; le souvenir
+de ces heures terribles et délicieuses, sur la
+rivière en furie, pendant lesquelles ils s'étaient
+donnés l'un à l'autre pour l'éternité, serait un souvenir
+et rien de plus. Ils avaient fait là un rêve de
+joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.</p>
+
+<p>Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du
+moins que toute sa vie, que cette raison, cette
+énigme dont elle cherchait en vain la solution.
+Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de
+ce passé immortel qui, ayant été, est toujours et ne
+peut plus changer. Mais désormais il fallait que
+cette réalité indestructible, impérissable, disparût;
+il fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh!
+c'était amer, bien amer!</p>
+
+<p>Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour
+toujours? de le savoir marié à sa propre s&oelig;ur, de se
+dire que le charme de Bessie se glissait peu à peu
+dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que l'amour
+doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le
+souvenir de la passion ardente, comme le crépuscule
+efface peu à peu les splendeurs du jour.</p>
+
+<p>Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah!
+que n'était-elle morte quand il lui donnait ce baiser
+sur les lèvres? Et la pauvre enfant sanglotait dans sa
+détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!</p>
+
+<p>Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le
+comprit. Essuyant donc ses yeux, elle prit le parti
+de rentrer dans ses vêtements à demi séchés; un
+petit peigne de poche lui permit de remettre un
+ordre relatif dans sa chevelure et lorsque, après des
+efforts surhumains, elle eut réintégré ses chaussures,
+elle retourna vers l'endroit où elle avait laissé
+John, une heure auparavant.</p>
+
+<p>Elle le trouva occupé à transporter les selles et
+les brides des chevaux morts, sur leurs deux chevaux
+gris.</p>
+
+<p>«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il;
+avez-vous pu sécher vos vêtements? Les miens le
+sont à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Oui», répondit-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma
+chérie. Allons! du courage! notre ciel est sombre,
+il est vrai, mais à quoi bon pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;John, dit Jess, presque durement, laissons tout
+cela. Nous étions morts cette nuit, nous vivons maintenant.
+Qui sait, ajouta-t-elle avec l'ombre d'un sourire,
+si vous ne verrez pas Bessie demain?»</p>
+
+<p>Le visage de John se contracta, au souvenir
+brusquement réveillé de leur terrible et inextricable
+situation.</p>
+
+<p>«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.</p>
+
+<p>Dans son angoisse elle frappa du pied.</p>
+
+<p>«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela!
+A quoi pensez-vous? A partir d'aujourd'hui nous
+sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre faute.
+Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh!
+John! John! dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous
+fait vivre? Pourquoi ne sommes-nous pas morts
+tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous séparer,
+John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»</p>
+
+<p>Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas
+lui répondre tout de suite. Enfin il dit:</p>
+
+<p>«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie?
+Je me mépriserais pour le reste de mes jours, mais en
+vérité je suis presque tenté de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement;
+je vous le défends. Jurez-moi que jamais vous ne lui
+direz un mot de tout ceci. Je ne veux pas que son
+bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons
+souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits.
+J'ai promis à ma chère mère de veiller sur Bessie,
+de la protéger; je ne la trahirai jamais, jamais. Vous
+l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas d'autre
+parti à prendre.»</p>
+
+<p>John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir
+aigu lui traversait le c&oelig;ur, tandis qu'il contemplait
+ce visage pâle et passionné, ces grands
+yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la
+force de se séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les
+bras. Elle les repoussa, presque avec colère.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle.
+Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous
+me tentiez? Je vous dis que tout est fini. Achevez de
+seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout
+de suite, à moins cependant que les Boers ne nous
+reprennent et ne nous fusillent, ce que, pour ma
+part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous désormais
+que je suis votre belle-s&oelig;ur; rien de plus.
+Sinon je vous quitte; je pars de mon côté, et je
+vous laisse aller du vôtre.»</p>
+
+<p>John se tut. La détermination de Jess était aussi
+écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et,
+chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui
+révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant
+comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à
+leurs souffrances,</p>
+
+<p>Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des
+selles d'homme, mais heureusement Jess montait
+comme une écuyère de profession et pouvait même
+se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes
+fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que
+les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant
+agilement sur le sien et se déclara prête à partir,
+après avoir passé un pied dans l'étrier.</p>
+
+<p>«Vous feriez bien de monter autrement, dit John;
+je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire.
+Quand elle eut mis son cheval au petit galop,
+John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite
+et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle
+de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps
+très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine
+prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même
+instant Jess montra de la main, à son compagnon,
+les longues files de vautours qui descendaient se
+repaître du cadavre des assassins foudroyés.</p>
+
+<p>En suivant la rivière, on arriverait à Standerton,
+et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le
+salut, puisque la ville était aux mains des Anglais.
+Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par
+les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient
+bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois,
+après les événements de la veille, ils ne se
+fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils
+décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre
+leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué
+pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien
+le pays et, de plus, John possédait une petite boussole
+suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur
+permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les
+routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque
+presque certain d'être découverts, tandis que sur la
+plaine ils ne rencontreraient fort probablement que
+des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils
+pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles
+seraient sans doute à l'armée.</p>
+
+<p>Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent
+à un endroit où l'eau leur parut peu profonde.
+Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot
+avait dû passer là, pendant les jours précédents.</p>
+
+<p>«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans
+hésiter.</p>
+
+<p>Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant
+assez fort et les chevaux perdirent pied sur un
+espace de quelques mètres; mais, sans se laisser
+effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir
+consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine.
+A midi, ils mirent pied à terre pendant
+une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et
+dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait.
+Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De
+toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux
+de daims et de chevreuils qui passèrent près
+d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie,
+et quelques compagnies de vautours qui se disputaient
+une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa
+dans le désert.</p>
+
+<p>«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra
+dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:</p>
+
+<p>«Dormir, si nous pouvons».</p>
+
+<p>Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre
+à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de
+sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation
+deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux
+fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une
+sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient
+que le vent, dont le souffle faisait onduler les
+hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun
+abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux
+fourmilières<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, sur lesquelles ils se réfugièrent pour
+suivre des yeux le déclin du jour.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent
+les proportions de véritables monticules.</p></div>
+
+<p>«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de
+rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud,
+suggéra John.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très
+bien comme ça.»</p>
+
+<p>Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà
+les dents de la pauvre enfant claquaient de froid.
+Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation
+du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue,
+marcher de long en large. Au bout d'une heure et
+demie, la brise tomba et la température devint plus
+clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la
+faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune
+se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes,
+rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent
+les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui
+enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils
+passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre
+l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient,
+ils n'en seraient probablement pas sortis
+vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits
+commençaient à devenir froides sur les prairies des
+hautes terres et surtout après l'orage qui avait
+rafraîchi l'air.</p>
+
+<p>En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils
+restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir,
+et cependant ils ne se sentaient pas absolument
+malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère.
+Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva,
+secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et
+alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les
+chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque
+dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient
+sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever
+Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.</p>
+
+<p>Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs
+maigres provisions, et se remirent ensuite en route,
+assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi
+fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait
+atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait
+être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle
+halte nécessitée par une lassitude extrême et,
+environ deux heures plus tard, catastrophe dernière!
+Ils descendaient une petite colline, au bas de
+laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse,
+pour remonter de l'autre côté une colline
+semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se
+trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe
+de Boers à cheval et armés!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h2>
+
+<h2>JESS TROUVE UN AMI</h2>
+
+
+<p>Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur
+un moineau. John arrêta son cheval et tira son
+revolver.</p>
+
+<p>«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule
+chance de salut.»</p>
+
+<p>Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus
+proche.</p>
+
+<p>«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.</p>
+
+<p>Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit
+et se rendaient à Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant
+le papier; vous trouverez sans doute une assemblée
+funèbre.»</p>
+
+<p>Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina
+soigneusement le sauf-conduit et voulut savoir
+pourquoi il portait des traces d'humidité? Jess,
+n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé
+dans une flaque d'eau.</p>
+
+<p>Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses
+regards tombèrent sur la selle de la jeune fille.</p>
+
+<p>«Comment se fait-il que vous ayez une selle
+d'homme? Mais je connais celle-ci; laissez-moi voir
+de l'autre côté: oui, il y a un trou de balle; c'est
+celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?</p>
+
+<p>&mdash;Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter
+un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»</p>
+
+<p>Le Boer hocha la tête.</p>
+
+<p>«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le
+temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à
+vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est
+aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable.
+Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il,
+d'un ton froid; il devrait être contresigné par le
+commandant local. Je dois vous arrêter.»</p>
+
+<p>Jess essaya de lui donner d'autres explications,
+mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna
+des ordres en conséquence.</p>
+
+<p>«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous
+n'avons qu'à nous soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement
+un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement;
+je meurs littéralement de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess,
+avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc
+et que cela finisse!</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, Jess; la chance va peut-être
+tourner.»</p>
+
+<p>Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend
+au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait
+trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens.
+Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle
+acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui
+n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement
+John ne comprenait presque pas. Un de
+ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des
+paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de
+faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait
+si adroitement. Il poussa donc son propre cheval
+si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser
+le pauvre animal épuisé. Plus prompte que
+lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière.
+Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus,
+revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa
+victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois
+John le vit et son sang bouillonna dans ses veines.
+Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en
+un clin d'&oelig;il près du misérable et, le prenant à la
+gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe
+de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée.
+John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines
+et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit
+le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié
+John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux
+hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit
+se trouva être assez brave homme au fond; il avait
+observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait
+complètement.</p>
+
+<p>«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il.
+C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de
+faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce
+n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de
+bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles
+choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de
+vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade
+qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»</p>
+
+<p>Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que
+Jess voyait trembler de tous ses membres, avec une
+satisfaction intime, ayant été remis en selle avec
+quelque peine, acheva la route sans plus donner le
+moindre signe de gaieté.</p>
+
+<p>Peu après cet incident, Jess montrant à John une
+colline longue et basse, qui émergeait de la plaine à
+une douzaine de milles, comme une grosse pierre
+sur un désert de sable, lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y sommes pas encore», répondit-il
+tristement.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien
+longue, et comme ils venaient de franchir la crête
+d'une petite montée, ils aperçurent tout à coup, au
+bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était
+là qu'on les conduisait. A une centaine de mètres de
+la maison, les Boers firent halte pour se consulter;
+enfin le chef de la bande vint à Jess et lui rendit le
+sauf-conduit en disant:</p>
+
+<p>«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il
+faut que l'Anglais reste avec nous, jusqu'à ce que
+nous sachions à quoi nous en tenir sur son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que je peux partir! que dois-je faire?
+demanda Jess. Il m'est bien pénible de vous laisser
+au milieu de ces hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer
+d'affaire tout seul, et quand même je n'y réussirais
+pas, vous ne pourriez pas m'aider. Peut-être trouverez-vous
+du secours à la ferme. En tout cas, partez,
+il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le Boer.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>«Adieu, John», en le regardant bien en face et
+avec fermeté, puis elle se détourna pour lui cacher
+les larmes qui lui montaient aux yeux malgré elle.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.</p>
+
+<p>Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais;
+elle n'osait suivre la route, mais il y avait un
+sentier qui descendait derrière l'habitation de Belle-Fontaine,
+et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, vers
+cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée
+par la faim et le c&oelig;ur plein d'angoisse.</p>
+
+<p>Mais Jess avait une grande force morale, une
+volonté de fer, et elle persévéra, là où la plupart des
+femmes seraient mortes. Elle <i>voulait</i> arriver à Belle-Fontaine
+n'importe comment; elle savait donc qu'elle
+y arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son
+ami, elle mourrait ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.</p>
+
+<p>L'allure de son cheval devenait de plus en plus
+lente; au lieu de l'amble, qui est la meilleure allure
+dans ces pays, il prenait à chaque instant un petit
+trot fort court, qui lui infligeait un véritable supplice,
+montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus
+qu'au pas et enfin, un peu après six heures, le pauvre
+animal tomba, au pied de la colline qu'il fallait gravir
+et redescendre pour atteindre Belle-Fontaine. Jess
+se laissa glisser à terre et essaya vainement de le
+relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et
+détacha la sangle, afin que la selle glissât, si la
+malheureuse bête se remettait sur pied. Quand elle
+s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle
+l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par
+un effort désespéré et marcha derrière elle, pendant
+une centaine de mètres, mais il retomba. Jess se
+retourna et, malgré son épuisement, se mit littéralement
+à <i>courir</i>, pour échapper au regard qu'elle vit
+dans ces grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une
+pluie froide qui acheva le pauvre animal.</p>
+
+<p>Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin
+le sommet de la colline et regarda dans la vallée.
+Elle savait que, de l'endroit où elle se trouvait, on
+voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de Belle-Fontaine.
+Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait?
+Une nouvelle angoisse lui saisit le c&oelig;ur et elle
+commença la descente. Elle était à mi-chemin, quand
+une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du site où
+devait être la maison; un pan de mur venait de
+s'écrouler dans les cendres encore brûlantes. De nouveau,
+Jess s'arrêta stupéfaite et terrifiée. Qu'était-il
+arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, elle
+s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle
+fait vingt pas, qu'une main se posa sur son bras.
+Elle se retourna vivement, trop paralysée par la
+terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien
+connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie
+Jess, est-ce vous? je suis Jantjé!»</p>
+
+<p>Elle poussa un soupir de soulagement et son
+c&oelig;ur se remit à battre. Elle trouvait un ami, enfin!
+Il poursuivit:</p>
+
+<p>«Je vous ai entendue descendre, quoique vous
+marchiez bien doucement, mais je ne pouvais pas
+distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de roc
+en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je
+me disais bien que c'était une femme chaussée de
+bottines, mais impossible de rien voir; la lumière
+s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les
+étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur
+votre gauche, parce que le vent souffle de droite,
+j'ai attendu que vous fussiez passée et je vous ai
+<i>flairée</i>; de la sorte je me suis assuré que c'était vous,
+vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée,
+donc ce ne pouvait pas être elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess
+était si bouleversée, qu'elle ne remarqua même pas
+l'instinct étrange et animal qui avait guidé le Hottentot.</p>
+
+<p>«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»</p>
+
+<p>Il la conduisit à un amas fantastique de roches,
+où il passait les nuits. Jess connaissait bien cet
+endroit et plus d'une fois elle avait jeté un coup
+d'&oelig;il sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.</p>
+
+<p>«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une
+bougie; j'en ai ici et l'on ne peut pas voir la lumière
+du dehors.»</p>
+
+<p>Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit
+Jess par la manche et la conduisit par un dédale
+entre les roches, jusqu'à une étroite ouverture où
+filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux
+et les mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans
+une petite chambre de six pieds carrés, haute de
+huit pieds et formée par la disposition naturelle
+de plusieurs roches que recouvrait une large dalle.
+Elle était fort sale, comme on devait s'y attendre de
+la part d'un Hottentot, et renfermait une curieuse collection
+de débris variés. Refusant un tabouret à trois
+pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur
+un amas de peaux et put se croire dans le repaire
+d'un chiffonnier. Le long des parois, s'étalaient en
+festons toute espèce de vêtements, depuis l'uniforme
+blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux
+culottes d'un rôdeur du désert; le tout en un état
+plus ou moins avancé de décomposition et ramassé
+avec persévérance, pendant bien des années.</p>
+
+<p>Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des
+pierres et des os de formes singulières, des manches
+de couteaux, des débris de fusils, les restes d'une
+horloge américaine et bien d'autres objets, que cette
+pie humaine avait volés et entassés là. En somme,
+c'était un étrange réduit, et Jess se dit, en s'affaissant
+sur les peaux de bêtes, qu'à part les vieux habits
+et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux
+un spécimen assez réussi de la demeure d'un homme
+primitif.</p>
+
+<p>«Avant de commencer votre récit, dites-moi,
+Jantjé, si vous avez quelque nourriture ici; je meurs
+de besoin.»</p>
+
+<p>Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour
+un sourire de satisfaction. Il tira de dessous un
+amas de choses indescriptibles, une gourde recouverte
+d'un morceau de tôle placé autrefois au fond
+d'un poêle. Elle contenait du <i>maas</i>, sorte de petit-lait
+caillé, qu'une femme du voisinage lui avait
+apporté pour son souper. Si affamé qu'il fût (il
+n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas
+un instant à donner tout à Jess, plus une cuiller de
+bois; accroupi devant elle, il laissait échapper, en
+la regardant manger, des exclamations gutturales
+de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le
+souper d'un homme à jeun, Jess mangea tout, jusqu'à
+la dernière cuillerée, reconnaissante et réconfortée
+à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient
+peu à peu.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini,
+contez-moi tout.»</p>
+
+<p>Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux
+tous les événements du jour. Lorsqu'il dit de quelle
+manière brutale le vieillard avait été traité, les yeux
+de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent;
+quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant
+qu'il était condamné à mort et devait être fusillé à
+l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. Jantjé
+ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est
+qu'elle avait eu un entretien avec Frank Muller
+dans le petit bois, et qu'à la suite de cet entretien
+elle avait été enfermée dans le magasin aux provisions.
+Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait
+Muller mieux que personne peut-être, et n'ignorait
+aucun de ses desseins en ce qui concernait Bessie.
+Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi il
+lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer
+ainsi que John; elle vit pourquoi son vieil oncle
+avait été condamné à mort: c'était pour se servir
+de lui contre Bessie; cet homme était capable de
+tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière
+du jour et dans son c&oelig;ur elle jura que, malgré sa
+faiblesse, elle trouverait le moyen d'empêcher ces
+infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement
+John eût été là! Mais il était prisonnier et elle
+serait forcée d'agir seule. Elle pensa d'abord à se
+présenter hardiment devant Muller et à le dénoncer
+comme assassin, en présence de ses hommes; bien
+vite elle reconnut que c'était impraticable. Pour se
+sauver lui-même, il lui imposerait silence par tous
+les moyens. Si elle pouvait communiquer avec
+Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle
+sût ce qui se passait. Autant être à cent lieues, que
+de rester à cent mètres de Belle-Fontaine.</p>
+
+<p>«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les
+Boers.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques-uns sont dans la remise, Missie;
+d'autres sont placés en sentinelles; le reste est
+autour du chariot qu'ils ont amené et dételé sous
+les gommiers.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Frank Muller?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une
+tente circulaire, qui est plantée entre les deux
+grands gommiers.</p>
+
+<p>&mdash;Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce
+qui se passe, et que vous veniez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle
+derrière la remise et deux par devant. Cependant
+nous pourrions peut-être nous rapprocher; je vais
+voir quel temps il fait cette nuit.»</p>
+
+<p>Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie
+fine et qu'il faisait très noir, parée que les nuages
+couvraient les étoiles.</p>
+
+<p>«Partons tout de suite, dit Jess.</p>
+
+<p>&mdash;Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous
+serez mouillée et les Boers vous prendront. Laissez-moi
+aller seul. Je peux me glisser comme un serpent
+et si les Boers m'attrapent, peu importe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec
+vous. Il le faut.»</p>
+
+<p>Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et
+céda. Il éteignit les bougies et tous deux, silencieux
+comme des fantômes, se glissèrent au dehors, dans
+la nuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h2>
+
+<h2>IL MOURRA!</h2>
+
+
+<p>La nuit était calme et très sombre. Une petite
+pluie fine et douce, assez semblable à la brume
+d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses
+favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous
+deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à
+quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot
+posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille
+pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas
+de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant
+deux minutes, ils restèrent immobiles, ne
+sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent
+un homme qui tournait l'angle de la remise,
+une lanterne à la main. A cette vue, la première
+pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé
+lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à
+la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant
+la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait
+gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête
+et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche
+de la sentinelle.</p>
+
+<p>«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle
+fut près de lui; revenez dans une demi-heure;
+pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».</p>
+
+<p>L'homme grommela quelque chose contre la pluie
+et s'en alla, suivi de Muller.</p>
+
+<p>«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a
+une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à
+missie Bessie.»</p>
+
+<p>En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle
+chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait
+bien, car souvent, dans leur enfance, les deux s&oelig;urs
+l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et
+elle allait appeler Bessie, quand subitement, la
+porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller
+entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir
+la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était
+nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur
+ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la
+lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa
+barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser
+que jamais elle n'avait vu plus splendide forme
+humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère
+Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer
+lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié
+plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le
+tressaillement d'une personne éveillée en sursaut.
+Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front
+blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance
+et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient
+ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se
+leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent
+les sacs amoncelés.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné
+ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter
+encore?»</p>
+
+<p>Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess
+comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.</p>
+
+<p>«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix
+pleine et sonore. «Je vous ai, ce matin, laissé le choix
+entre un mariage immédiat avec moi et la mort de
+votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que
+si vous refusiez de m'épouser, votre oncle serait
+fusillé et qu'ensuite vous seriez à moi, sans la cérémonie
+du mariage. N'est-il pas vrai?»</p>
+
+<p>Bessie ne répondit rien.</p>
+
+<p>Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant
+sa barbe d'une main:</p>
+
+<p>«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant
+qu'un homme puisse être fusillé, il faut qu'il soit
+jugé et condamné de par la loi. Votre oncle a été
+jugé et condamné.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes,
+répondit Bessie, relevant la tête pour la première
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais bien que vous verriez tout par cette
+fente; c'est pourquoi je vous ai fait enfermer ici;
+il n'eût pas été convenable de vous amener devant
+la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur.
+«Ces communs sont mal bâtis; tenez, il y a une
+ouverture dans le mur du fond.» Il s'en approcha
+et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut
+que le temps de fermer les yeux, pour n'être pas
+trahie par la réflexion des rayons lumineux. Elle
+retint sa respiration et resta immobile comme une
+morte. Une seconde après, la lanterne était replacée
+sur un sac.</p>
+
+<p>«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela
+a dû vous prouver que j'avais parlé sérieusement.
+Votre vieil oncle s'est bien conduit, n'est-ce pas?
+C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que
+pas un de ses muscles ne tressaillira au dernier
+moment. Voilà le sang anglais; c'est le premier sang
+du monde et je suis fier de l'avoir dans mes veines.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me
+dire tout de suite ce que vous voulez! demanda
+Bessie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais,
+puisque vous le désirez, je viens au fait. Consentez-vous
+à m'épouser demain, au lever du soleil, ou me
+forcerez-vous à faire exécuter la sentence?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»</p>
+
+<p>Muller la regarda froidement, puis tira de sa
+poche l'arrêt de mort et un crayon.</p>
+
+<p>«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre
+oncle. Jusqu'à présent, il est sans valeur, car je ne
+l'ai pas signé, mais j'ai eu soin de le faire signer
+par tous les autres. Si une fois j'appose ma signature,
+je ne peux plus me rétracter; il faut que la
+sentence soit exécutée. Si vous persistez dans votre
+refus, je signerai devant vous.»</p>
+
+<p>Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon
+dans sa main.</p>
+
+<p>«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant
+les mains, «ce serait monstrueux. Vous ne ferez
+pas cela! Vous ne le ferez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que vous vous trompez. Je le
+peux et je le veux. Je suis allé trop loin pour retourner
+en arrière, afin d'épargner un vieillard anglais.
+Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous
+le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous
+mentez! Mais elle se contint.</p>
+
+<p>«Et de plus, ajouta Muller, votre s&oelig;ur Jess est
+morte aussi, depuis deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas
+vrai. Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons
+mariés. Donc, sans votre oncle, vous êtes seule au
+monde. Si vous persistez, lui aussi sera mort bientôt
+et son sang retombera sur votre tête, car vous
+l'aurez tué.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il?
+s'écria-t-elle, avec égarement. Il est condamné par
+votre cour martiale; vous me tromperiez et vous le
+tueriez tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Non! sur mon honneur. Avant notre mariage
+je remettrai ce papier au pasteur et il le brûlera aussitôt
+la cérémonie terminée. Mais, Bessie, vous ne
+voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la
+cire molle dans mes mains? Ce que je ferai, ce que
+je dirai, ils le feront et le diront. Ils ne désirent nullement
+fusiller votre oncle et seraient enchantés de
+ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour
+Natal, ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera
+rendu; on lui donnera des dommages et intérêts
+pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»</p>
+
+<p>Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à
+le croire.</p>
+
+<p>«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la
+maison moi-même et, si je trouve l'incendiaire, je le
+ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, soyez raisonnable.
+Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que
+vous aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi;
+ne suis-je pas digne d'être l'époux d'une jeune
+fille, quoique je sois Boer en partie? Et j'ai mon
+intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera
+grands tous deux. Nous sommes faits l'un pour
+l'autre; je le sais depuis des années et lentement,
+lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, et
+maintenant vous êtes à ma portée.»</p>
+
+<p>Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix
+douce et comme en un rêve: «Ma bien-aimée, ma
+bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, cédez
+maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau
+crime.</p>
+
+<p>«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous.
+Je voudrais cesser de répandre le sang. Quand vous
+serez ma femme, je crois vraiment que le mauvais
+esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura
+eu un époux tel que moi; je vous ferai une vie belle
+et douce. Vous aurez tout ce que la richesse et la
+puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle,
+cédez au nom de l'amour immense que je vous
+offre.»</p>
+
+<p>Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui,
+peu à peu, semblait subir une sorte de fascination.
+Quand elle le vit près d'elle, l'infortunée se redressa
+et jeta ses mains en avant.</p>
+
+<p>«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux
+pas <i>le</i> trahir, vivant ou mort. Je me tuerai, je me
+tuerai!»</p>
+
+<p>Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce
+qu'enfin ses bras robustes se refermassent sur elle
+et l'attirassent vers lui, comme un enfant. Alors elle
+parut céder tout à coup. Dans cet embrassement,
+elle se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement,
+ni moralement.</p>
+
+<p>«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous
+m'épouser?» murmura-t-il, ses lèvres si près
+des boucles d'or, que Jess entendit à peine ces
+mots:</p>
+
+<p>«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens
+que j'en mourrai!»</p>
+
+<p>Il la pressa sur son c&oelig;ur et couvrit son beau front
+de baisers. Puis un instant après, il ouvrit les bras.
+On entendait les pas de la sentinelle qui revenait.
+Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes
+elle se retrouva sur le flanc de la colline, courant
+vers le réduit du Hottentot.</p>
+
+<p>Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant!
+Donner une idée de son indignation, de sa fureur,
+de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait
+essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie
+de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa s&oelig;ur
+chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la
+fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait
+folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que
+Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait,
+à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si
+Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage
+de Bessie avec Muller rendrait possible le sien
+avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas.
+Avant tout elle était droite, généreuse, prête au
+sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une
+situation semblable.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.</p>
+
+<p>«Allumez une bougie», dit-elle.</p>
+
+<p>Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine
+de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges
+de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus
+futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis
+des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre,
+où passaient les bouts de bougies de la maison;
+le mystère était expliqué.</p>
+
+<p>«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin
+de réfléchir.»</p>
+
+<p>Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de
+peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont
+les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse,
+Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation.
+Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle
+le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant.
+Bessie serait le seul prix qu'il accepterait
+en échange de la vie de son oncle. Il était impossible
+de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était
+trop horrible.</p>
+
+<p>Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter
+devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence
+de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.</p>
+
+<p>Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi
+cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la
+tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça
+donc.</p>
+
+<p>Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie,
+c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle
+part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant
+que les Boers avaient vaincu les Anglais,
+les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du
+temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher
+et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard.
+Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir.
+Elle se dit tout haut:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un
+homme tel que Frank Muller?»</p>
+
+<p>Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau,
+comme une inspiration:</p>
+
+<p>«<i>La mort!</i>»</p>
+
+<p>Oui, la mort seule le vaincrait.</p>
+
+<p>Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa
+avec cette idée, puis une autre la suivit rapidement.
+Il fallait que Muller mourût avant l'aube. C'était le
+seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était
+l'unique solution du terrible problème,</p>
+
+<p>Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il
+avait tué et méditait de tuer encore. Jamais homme
+n'avait mieux mérité une mort prompte et sans
+pitié.</p>
+
+<p>Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources,
+cette fugitive aux vêtements souillés et
+déchirés, réfugiée dans le chenil d'un sauvage, citait
+le puissant chef de parti devant le tribunal de sa
+conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait
+à mort!</p>
+
+<p>Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible
+traversa son cerveau et arrêta las battements de son
+c&oelig;ur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en était
+pas encore réduite <i>à cela</i>. Ses regards tombèrent sur
+les bâtons et les zagaies de Jantjé et une nouvelle
+inspiration lui vint. Jantjé exécuterait la sentence.
+John lui avait conté un jour, au Palais, la lugubre
+histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt
+ans auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas
+juste que ce monstre fût puni par le fils de ces infortunés?
+Mais le voudrait-il? Elle savait que le petit
+homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers
+et surtout Frank Muller.</p>
+
+<p>«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête
+hors du réduit.</p>
+
+<p>«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le
+corps de singe se glissa à l'intérieur.</p>
+
+<p>«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je
+voudrais causer.»</p>
+
+<p>Il obéit en grimaçant un sourire.</p>
+
+<p>«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous
+que je vous conte une histoire du temps que les
+bêtes parlaient, comme je faisais quand vous étiez
+petite?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long
+bâton qui a un gros bout et des entailles au-dessous.
+Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour quelque
+chose dans cette histoire?»</p>
+
+<p>Instantanément le visage du Hottentot devint
+mauvais.</p>
+
+<p>«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de
+ses doigts maigres et crochus. «Voyez-vous cette
+large entaille? C'est pour mon père: baas Frank l'a
+tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère:
+baas Frank l'a tuée de même; et cette troisième,
+c'est pour mon oncle, un homme bien vieux, bien
+vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques
+plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus
+de lui,... oui; et pour d'autres choses aussi. Et maintenant
+je vais en faire d'autres: une pour la maison
+qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon
+baas à moi, qu'il va fusiller, et une pour missie
+Bessie.»</p>
+
+<p>En effet, il tira de son côté un très grand couteau
+de chasse à manche blanc et se mit à creuser ses
+entailles.</p>
+
+<p>Jess connaissait ce couteau depuis longtemps.
+C'était le trésor préféré de Jantjé, la grande joie de
+son pauvre c&oelig;ur étroit. Il l'avait acheté d'un Zulu,
+au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée
+pour six mois de gages. Le Zulu le tenait d'un
+homme qui venait de la baie Delagoa. Par le fait,
+c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, qui
+coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été
+taillé dans une défense d'hippopotame. Il était long
+d'un pied, traversé, dans la longueur de la lame, de
+trois rainures, et très lourd.</p>
+
+<p>«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»</p>
+
+<p>Il le mit dans la main de Jess.</p>
+
+<p>«Il tuerait bien un homme, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.</p>
+
+<p>&mdash;Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?»
+ajouta-t-elle, se penchant tout à coup vers lui et
+fixant ses grands yeux sombres sur ceux du Hottentot.</p>
+
+<p>«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement.
+«Il le tuerait net! Ah! que ce serait bon de le
+tuer! poursuivit-il, avec un rire sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Il a tué votre père, Jantjé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont
+les yeux commençaient à rouler avec fureur dans
+leur orbite.</p>
+
+<p>«Il a tué votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air
+féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le
+poing et ses longs doigts de pied se tordirent, tandis
+qu'avec une sorte de cri étouffé, il faisait écho aux
+paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans
+le sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit
+quand elle était possédée du démon, et les démons
+ne mentent jamais. Regardez: je dessine le cercle
+de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied;
+écoutez: je dis les paroles, je dis les paroles (il
+marmottait rapidement quelque chose); un vieux
+sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les
+paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait
+une pierre qui m'en a empoché. Cette fois il n'y a
+pas de pierre, tenez; les extrémités se touchent. Il
+mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans
+le cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait
+des dents.</p>
+
+<p>«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le
+tenant toujours sous l'influence magnétique de ses
+yeux noirs, «il mourra dans le sang; il mourra cette
+nuit, et c'est <i>vous</i> qui le tuerez, Jantjé.»</p>
+
+<p>Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint
+jaune.</p>
+
+<p>«Comment? demanda t-il. Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, elle murmura à son
+oreille!</p>
+
+<p>«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que
+c'est beau d'être habile comme les blancs! Je le
+tuerai cette nuit, et après je pourrai effacer les
+entailles du bâton, et les ombres de mon père, de
+ma mère et de mon oncle ne gémiront plus dans la
+nuit, comme elles font depuis si longtemps, quand
+je dors!»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h2>
+
+<h2>VENGEANCE!</h2>
+
+
+<p>Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques
+minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait
+parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré
+sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé
+devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières
+mesures à prendre.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait
+fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et
+la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la
+résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué
+d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas
+sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant
+elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait
+mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur
+d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même
+pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait
+aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux;
+mais <i>elle</i>, que deviendrait-elle? Privée de son amour
+et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire,
+quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort?
+Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur
+et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter.
+Alors tout son pauvre c&oelig;ur torturé s'absorba
+dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait
+jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine
+et cependant Bessie serait sa femme, tandis
+qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à
+prendre. Elle sauverait sa s&oelig;ur, et ensuite, si elle
+échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne
+n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins
+agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de
+ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée
+et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la
+nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son
+corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries,
+mais jamais son esprit n'avait été plus
+lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme
+à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec
+une netteté saisissante, sur un fond noir et vide.
+Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais,
+tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par
+la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien!
+puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait
+quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans
+cela.</p>
+
+<p>Dans sa poche était un crayon et dans son corsage
+le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui
+suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le
+posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière
+pour tracer les lignes suivantes:</p>
+
+<p>«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne
+devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un
+autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai,
+sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois,
+car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne
+ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde
+ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez
+pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si
+vous m'oubliez.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle
+le replaça sur ses genoux et se mit à écrire très vite,
+en vers et presque sans correction.</p>
+
+<p>C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât
+jamais ce qu'elle écrivait, et en ce moment l'inspiration
+s'imposa irrésistiblement et presque inconsciemment:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span>
+<span class="i0">Tu regarderais mon calme visage<br /></span>
+<span class="i0">Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos,<br /></span>
+<span class="i0">Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;<br /></span>
+<span class="i0">Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,<br /></span>
+<span class="i0">Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,<br /></span>
+<span class="i0">Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.<br /></span>
+<span class="i0">Pauvres mains si vides et si froides ce soir!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span>
+<span class="i0">Tu évoquerais le souvenir aimant<br /></span>
+<span class="i0">De quelque bonne action faite par ces mains glacées;<br /></span>
+<span class="i0">De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes;<br /></span>
+<span class="i0">De quelque tâche utile où ces pieds ont couru.<br /></span>
+<span class="i0">Le souvenir de ma colère et de mon orgueil<br /></span>
+<span class="i0">Et de toutes mes fautes serait effacé;<br /></span>
+<span class="i0">Et tout me serait pardonné ce soir.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La mort veille sur moi ce soir.<br /></span>
+<span class="i0">J'entends la voix qui de loin m'appelle.<br /></span>
+<span class="i0">Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile.<br /></span>
+<span class="i0">Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée;<br /></span>
+<span class="i0">Les épines ont percé mes pieds chancelants;<br /></span>
+<span class="i0">Le monde amer a fait saigner mon c&oelig;ur affaibli.<br /></span>
+<span class="i0">Quand le sommeil sans rêves sera mon partage,<br /></span>
+<span class="i0">Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le
+papier, que pour toute autre raison, replaça la sauf-conduit
+dans sa poitrine et se perdit bientôt dans
+une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds
+comme un grand serpent à tête humaine, son visage
+jaune tout luisant de pluie.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement
+de rentrer sous sa tente. Il a causé avec le pasteur;
+j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais il parlait
+si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;Les Boers dorment-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Tous, Missie, excepté les sentinelles.</p>
+
+<p>&mdash;Y en a-t-il une devant la tente de baas
+Frank?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Missie; il n'y a personne près de là.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Environ trois heures et demie après le coucher
+du soleil (dix heures et demie).</p>
+
+<p>&mdash;Attendons encore une demi-heure et puis vous
+retournerez là-bas.»</p>
+
+<p>Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés
+dans le silence et dans leurs pensées.</p>
+
+<p>Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à
+le repasser sur une lanière de cuir.</p>
+
+<p>A cette vue, Jess se sentit défaillir.</p>
+
+<p>«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»</p>
+
+<p>Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les
+minutes passèrent lentement.</p>
+
+<p>Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant
+contre son émotion poignante:</p>
+
+<p>«Il est temps, Jantjé.»</p>
+
+<p>Le Hottentot s'agita avant de répondre.</p>
+
+<p>«Il faut que Missie vienne avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'ombre de la femme anglaise me
+suivra, si j'y vais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint
+et répondit:</p>
+
+<p>«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre
+père et à votre mère; soyez homme!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le
+tuerai comme un homme, mais que peut un homme
+contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais
+du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait
+du feu par les blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Missie, je n'irai pas seul.»</p>
+
+<p>Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise
+humeur s'emparait de lui; or il n'est pas de
+mule obstinée plus intraitable qu'un Hottentot de
+mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle
+pas également coupable, soit qu'elle restât, soit
+qu'elle le suivît? Quant à être découverte, peu lui
+importait. Elle ne se sentait plus la force de penser à
+autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule
+chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au
+dernier moment: cela, c'était au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, Missie; tout va bien alors;
+vous tiendrez l'ombre à distance, pendant que je
+tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit endormi,
+bien, bien endormi.»</p>
+
+<p>Une fois encore, lentement et avec les plus grandes
+précautions, ils descendirent la colline. Il n'y
+avait plus de lumière nulle part et l'on n'entendait
+que le pas des sentinelles près de la remise. Mais
+ce n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient;
+ils laissèrent les communs sur leur droite
+et firent un détour vers l'avenue des Gommiers.
+Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent
+près d'un tas de grosses pierres et Jantjé
+s'avança pour reconnaître les lieux. Bientôt il revint
+dire que tous les Boers, restés près du chariot, dormaient,
+mais que Muller était encore assis sous sa
+tente, plongé dans ses réflexions. Très doucement
+ils se glissèrent jusqu'au tronc du premier grand
+gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais
+brouillard.</p>
+
+<p>A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente
+de Muller. Une lumière brûlait à l'intérieur et sur
+la toile rendue luisante par la brume et la pluie, se
+reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était
+placé de telle sorte que la lumière jetait un reflet
+agrandi, non seulement de tous ses traits, mais aussi
+de leur expression. Il gardait son attitude habituelle
+lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux,
+les yeux fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe,
+à tout ce qu'il avait fait pour le remporter, à tout ce
+qu'il y gagnerait. Il avait maintenant tous les atouts
+dans les mains. Et cependant, au milieu de son
+triomphe, il éprouvait une crainte vague. De nouveau
+les paroles du vieux général boer revenaient à
+sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois
+que Dieu met une limite aux actions de l'homme.
+S'il va trop loin, Dieu le tue!»</p>
+
+<p>Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas
+terrible s'il y avait un Dieu, et que ce Dieu plongeât
+son âme, cette nuit même, dans un lieu de terreur
+éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent
+et il frissonna si violemment, que la grande
+silhouette trembla sur la toile.</p>
+
+<p>Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement
+son premier vêtement, baissa sans l'éteindre
+la mèche de la lampe et se jeta sur le lit de camp,
+qui gémit sous son poids.</p>
+
+<p>Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la
+chute des gouttes de pluie sur les feuilles, et le
+passage de la brise dans les branches. C'était une
+nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour
+énerver un homme robuste, éprouvé déjà par la
+fatigue, la douleur et les privations. Que devait-ce
+être pour la malheureuse jeune fille dont le c&oelig;ur
+se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la
+fièvre, dont la raison s'égarait dans l'attente d'un
+meurtre? Les minutes se traînaient et, à chaque
+bruissement de fouilles, sa terreur augmentait. Mais
+sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui,
+jusqu'au bout!</p>
+
+<p>Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent
+jusqu'à la tente et approchèrent, prêtant l'oreille,
+jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il dormait; sa
+respiration était douce et régulière.</p>
+
+<p>Jess toucha le bras de son compagnon et sentit
+qu'il tremblait.</p>
+
+<p>«Maintenant», murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il recula. Évidemment cette longue attente avait
+affaibli son courage.</p>
+
+<p>«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit
+à peine, quoiqu'il sentit son souffle sur ses
+cheveux. «Allez, et frappez ferme.»</p>
+
+<p>Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau
+de sa gaine et une seconde après, il n'était plus
+à son côté; puis elle vit la ligne lumineuse, qui
+tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente,
+s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait.
+Alors elle se détourna et posa ses mains sur ses
+oreilles; et comme elle voyait encore une longue
+ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente,
+elle ferma les yeux et attendit immobile et le c&oelig;ur
+défaillant.</p>
+
+<p>Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du
+temps, quelqu'un lui toucha le bras. C'était Jantjé.</p>
+
+<p><i>Est-ce fait?</i> murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un
+enfant. Quand j'ai levé le couteau, il a souri dans son
+sommeil, et mon bras a perdu toute sa force. Je n'ai
+pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de
+l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un
+coup sur l'épaule, et je me suis sauvé.»</p>
+
+<p>Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé
+sur l'heure. La lâcheté de cet homme affolait Jess;
+elle étouffait de fureur. A ce moment, un chevreuil,
+descendu de la montagne pour brouter les buissons
+de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa
+comme une lueur grise, dans l'obscurité. Jess tressaillit,
+mais comprit aussitôt de quoi il s'agissait,
+tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur,
+tomba sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de
+la vieille femme anglaisa». Le couteau lui avait
+échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait,
+s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec
+rage:</p>
+
+<p>«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»</p>
+
+<p>Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider
+à rentrer sous la tente.</p>
+
+<p>Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir,
+elle enfouit son visage dans ses mains moites
+et essaya de penser.</p>
+
+<p>Peu à peu une résolution terrible pénétra son
+âme. Muller n'échapperait pas. Bessie ne lui serait
+pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte <i>elle-même</i>!</p>
+
+<p>Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue
+par l'excès même de sa souffrance et par l'énergie
+de son désespoir, et se glissa vers la tente, le grand
+couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur.
+Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux
+de s'habituer à la lumière. Elle vit d'abord le lit,
+puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé avait dit qu'il
+dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au
+moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus
+de même. Au contraire, son visage convulsé exprimait
+une terreur extrême et de grosses gouttes de
+sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se
+rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire.
+Il était couché sur le dos. Le bras gauche
+pendait du lit et la main touchait le sol; l'autre
+bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures,
+en glissant, avaient découvert le cou et la large
+poitrine.</p>
+
+<p>Jess s'arrêta et le regarda.</p>
+
+<p>«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie»,
+murmura-t-elle, et, poussée par une force qui semblait
+agir en dehors de sa volonté, elle avança lentement,
+lentement vers le lit.</p>
+
+<p>A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts
+se fixèrent en plein sur ceux de la jeune fille. Quel
+qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors fut bien plus
+terrible, car vers lui se penchait <i>le fantôme de la
+femme qu'il avait assassinée dans le Vaal</i>! Elle était
+là, sortie de sa tombe liquide, échevelée, déchirée,
+l'eau coulant encore de ses mains et de ses cheveux!
+Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne
+pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'<i>esprit</i>
+de Jess Croft, de la femme qu'il avait tuée, revenu
+pour lui dire qu'il y avait une vengeance divine et
+un <i>enfer</i>. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne
+saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant
+<i>la fin</i>. Elle vit son visage se décomposer, devenir
+d'une pâleur grise comme la cendre, tandis qu'une
+sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il était
+éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait
+ni remuer, ni parler....</p>
+
+<p>Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la
+main. Elle jeta au loin l'objet maudit. Ce cri devait
+avoir éveillé tout le voisinage à un mille à la ronde.
+Déjà elle entendait vaguement les mouvements des
+hommes qui gardaient le chariot et la course folle
+de Jantjé, qui fuyait pour sauver sa vie.</p>
+
+<p>Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne
+ne l'aperçut, ni ne la poursuivit. Ou courait sur la
+gauche, après Jantjé. Elle sentait son c&oelig;ur lourd
+comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que
+devant, derrière, alentour, hurlaient toutes les furies
+engendrées par la conscience de celui qui vient
+de tuer.</p>
+
+<p>Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans
+la nuit noire, ne voyant qu'une chose, n'entendant
+qu'un cri!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h2>
+
+<h2>TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE</h2>
+
+
+<p>Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers,
+près de la maison de Hans Coetzee, John reçut
+l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la selle de
+son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put,
+et son cheval entravé fut laissé dans la prairie, au
+pacage. On fit ensuite entrer le capitaine suivi de
+deux Boers, dans la pièce même où il avait été introduit
+le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui
+coûter la vie. Il retrouva toutes choses dans un
+état si semblable, y compris tante Coetzee assise
+dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre,
+près de la table sur laquelle était posé un bol de
+café, plus que jamais occupée à ne rien faire, ses
+filles aussi parées, leurs jeunes admirateurs armés
+des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter
+les yeux et de se demander si les événements des
+derniers mois n'étaient pas un mauvais rêve. L'accueil
+qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette
+illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un
+Boer aurait-il pu condescendre à serrer la main
+d'un misérable «rooibaatje» anglais, ramassé sur
+la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence
+glacial régna dans la salle, à l'entrée du capitaine.
+La vieille dame ne daigna pas lever les yeux; les
+autres se détournèrent avec un dégoût évident. Seul
+Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.</p>
+
+<p>John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait
+une chaise vacante, et resta debout à côté.</p>
+
+<p>«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il
+à voix haute.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la
+dame, au Boer placé près d'elle. «C'est une voix de
+taureau! Que dit-il?»</p>
+
+<p>Le Boer le lui expliqua.</p>
+
+<p>«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres,
+répliqua-t-elle; mais, après tout, c'est un homme et il
+est peut-être endolori, après sa longue course à cheval;
+les Anglais le sont toujours quand ils essayent
+de monter.»</p>
+
+<p>Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:</p>
+
+<p>«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje
+qu'il n'est pas seul à posséder une voix», ajouta-t-elle
+en guise d'explication.</p>
+
+<p>Un ricanement étouffé accueillit cette remarque
+humoristique et John profita aussitôt de la permission,
+avec toute la bonne grâce qu'il put y mettre,
+ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.</p>
+
+<p>«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché
+dans des trous de fourmilier, sans rien avoir à
+manger. On me dit que là-bas, au Drakensberg, ces
+trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir
+de faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de
+rencontrer un Boer.»</p>
+
+<p>Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes
+filles intervint.</p>
+
+<p>«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à
+John, en anglais.</p>
+
+<p>John écumait de rage, mais en même temps il
+tombait d'inanition; il répondit: «Oui».</p>
+
+<p>«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons
+s'il peut attraper dans la bouche comme un
+chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! Faites-lui manger de la bouillie
+avec une cuiller de bois, comme un Cafre. Je le ferai
+manger, si vous avez une cuiller très longue.»</p>
+
+<p>Après discussion, il y eut un compromis. On lui
+jeta du pain et du jambon, de l'autre bout de la pièce;
+il fut assez adroit pour les saisir au vol et commença
+son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim dévorante,
+aux spectateurs assemblés autour de lui.</p>
+
+<p>«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au
+sardonique fiancé de sa fille, «il y a trois mille Rooibaatjes
+dans l'armée anglaise, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise»,
+répéta-t-elle avec irritation, comme si quelqu'un
+l'avait contredite.</p>
+
+<p>«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la
+colère du Cher Seigneur, d'entendre un garçon qui
+louche (Carolus était légèrement affligé de cette infirmité)
+contredire sa future belle-mère. Dites-moi,
+combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et à Ingogo?</p>
+
+<p>&mdash;Six cent vingt.</p>
+
+<p>&mdash;Et à Majuba?</p>
+
+<p>&mdash;Mille.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on
+a achevé le reste à Bronker's Spruit, mes neveux;
+ce Rooibaatje que voici est l'un des derniers de
+l'armée anglaise.»</p>
+
+<p>La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument
+comme définitif; mais un mauvais esprit inspira au
+malheureux Carolus la fâcheuse idée de contredire.</p>
+
+<p>«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup
+de damnés Anglais qui se cachent dans le
+défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant
+la voix. Ce ne sont que des Cafres et autre populace.
+Comment osez-vous contredire votre future belle-mère,
+sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà
+pour vous.»</p>
+
+<p>Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de
+s'esquiver, elle lui jeta au visage tout le contenu
+du bol de café. Le bol se brisa sur son nez et le café
+se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long
+de son cou et sur ses vêtements.</p>
+
+<p>C'était un spectacle indescriptible.</p>
+
+<p>«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et
+radoucie par le succès de son coup, «vous ne direz
+pas que je ne sais pas lancer un bol de café! Je ne
+me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant
+trente ans. Maintenant que je vous ai donné une
+leçon, Carolus, allez vous laver et nous souperons
+ensuite.»</p>
+
+<p>A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus
+se laissa emmener par sa fiancée, dont la s&oelig;ur
+s'occupa de préparer le couvert. Quand le souper
+fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les
+servirent. Bien entendu, John ne fut pas invité,
+mais l'une des jeunes filles lui apporta de quoi
+apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au
+moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme
+les hommes buvaient sec, la situation se gâta bientôt
+pour John. L'un des convives se souvint subitement
+du jeune Boer que le capitaine avait châtié, lorsqu'il
+avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant,
+dans la chambre voisine. N'allait-on pas le venger?
+Cette idée fut accueillie avec faveur. Heureusement
+l'ex-protecteur de John était encore là, aussi gris
+que les autres, il faut en convenir, mais il avait
+l'ivresse aimable.</p>
+
+<p>«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons
+demain au commandant qui saura disposer de lui.»</p>
+
+<p>John n'en douta pas, car le commandant, c'était
+Frank Muller.</p>
+
+<p>Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme;
+alors les autres voulurent s'amuser un peu. Armés
+de leurs carabines, ils visèrent John, en pariant
+qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le
+capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur,
+puis tira son revolver, qu'heureusement il possédait
+encore.</p>
+
+<p>«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais,
+que l'on comprit à merveille, «je jure, de par Dieu!
+que je le tue.» Sa résolution bien évidente de faire
+ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne
+fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus
+pouvoir perdre ses adversaires de vue un seul instant,
+de peur de traîtrise. Deux fois il en appela à la maîtresse
+de la maison, mais elle resta immobile dans
+son grand fauteuil, un sourire béat sur son large
+visage.</p>
+
+<p>On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir
+un «rooibaatje» anglais harcelé comme une bête
+fauve.</p>
+
+<p>Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution
+de se frayer un passage au milieu de ses ennemis,
+en tirant au hasard de tous côtés, le sombre Carolus,
+dont l'humeur ne s'était pas encore remise de l'aspersion
+au café et qui, de plus, était parfaitement
+ivre, se précipita en jurant sur John, pour lui asséner
+un formidable coup de crosse. Le capitaine esquiva
+le coup, qui tomba sur le dossier de sa chaise
+et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus
+serait assurément partie pour un monde meilleur,
+si la vieille dame, voyant que les choses se gâtaient
+sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec
+une promptitude merveilleuse.</p>
+
+<p>«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous»,
+cria-t-elle, en jouant à droite et à gauche, de ses
+poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai assez
+de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux;
+ils seront tous partis demain matin, si vous vous
+fiez aux Cafres. Allez donc voir un peu, s'ils sont à
+l'écurie.»</p>
+
+<p>Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent,
+et la bonne dame, poursuivant ses avantages,
+les poussa tous dehors, à la grande surprise et
+satisfaction de John.</p>
+
+<p>Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes
+un brave et que vous n'avez pas eu peur de cette
+foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni désordre dans
+ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent
+ici, ils commenceront par se griser davantage
+et puis ils vous tueront; donc allez-vous-en, pendant
+que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.</p>
+
+<p>«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante
+Coetzee», répondit John, abasourdi de découvrir que
+cette femme possédait un c&oelig;ur, et avait, plus ou
+moins, joué un rôle, toute la soirée.</p>
+
+<p>«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice
+flegmatique, «ce serait vraiment bien dommage
+de tuer le dernier <i>rooibaatje</i> de l'armée anglaise; il
+faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez
+un bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit
+est humide. Et parfois, quand vous serez hors du
+Transvaal et que vous vous rappellerez tout ceci,
+souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante
+Coetzee. Mais je ne vous aurais pas sauvé, si vous
+n'aviez pas été si courageux; non certes! J'aime
+qu'un homme soit un homme et non un singe, comme
+ce misérable Carolus. Allons, partez!»</p>
+
+<p>John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but,
+sortit et, un instant après, disparut dans la nuit.
+L'obscurité était profonde, la pluie abondante; il
+comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le
+risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose
+à faire; se diriger à pied, vers Belle Fontaine,
+aussi vite que le lui permettrait sa fatigue. Il prit
+donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que
+dix milles le séparassent encore de son but, il se
+résigna, grâce à son heureuse aptitude à souffrir ce
+qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une heure tout
+alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive
+contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après
+avoir perdu un grand quart d'heure à le chercher
+sans le retrouver, il prit le parti de se diriger sans
+plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait
+devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était
+bien elle en effet; seulement, au lieu de continuer
+sur la gauche, ce qui l'aurait mené droit à la maison,
+il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la colline,
+avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en
+serait même pas aperçu, si le hasard ne l'eût conduit
+à l'entrée de la Gorge aux Lions, là même où,
+quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une
+conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait
+avec peine, au milieu des roches, la pluie cessa et la
+lune sortit des nuages; il était près de minuit. Les
+premiers rayons permirent à John de reconnaître la
+localité.</p>
+
+<p>Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une
+semaine, il avait voyagé continuellement et, pendant
+les deux dernières nuits, le sommeil avait été
+remplacé par des dangers terribles et des émotions
+sans cesse renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante
+Coetzee, il n'aurait jamais pu faire cette marche de
+quinze milles environ; mais maintenant il n'en pouvait
+plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux
+os et n'aspirait qu'à une chose: s'étendre
+n'importe où et dormir, ou... mourir! A cet instant
+il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess s'était
+réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait
+amené une fois, après leurs fiançailles, et lui avait
+dit que c'était une des retraites favorites de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins
+un sol sec et un abri contre la pluie. Il ne devait
+pas en être à plus de trois cents mètres. Appelant
+donc tout son courage à son aide, pour un suprême
+effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les
+roches éparpillées, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au
+pied de l'immense pilier que la foudre avait frappé
+un jour, devant les yeux de Jess.</p>
+
+<p>Trente pas encore et il entra dans la grotte.</p>
+
+<p>Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta
+sur le sol rocheux et, presque instantanément, tomba
+dans un sommeil de plomb.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h2>
+
+<h2>CONCLUSION</h2>
+
+
+<p>Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait
+toujours éperdument, sur le plateau de la colline.
+Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée absorbait
+son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître
+à jamais! Tout à coup elle se trouva au sommet
+de la Gorge aux Lions, qu'elle reconnut malgré
+le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à descendre.
+Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans
+crainte d'être troublée, car personne n'y venait
+jamais, si ce n'est parfois quelque Cafre errant.</p>
+
+<p>Sautant de roche en roche, disparaissant dans
+l'ombre, pour reparaître à la lumière blafarde de la
+lune, elle semblait être une apparition fantastique,
+tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.</p>
+
+<p>Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau,
+mais sans y prendre garde, malgré une blessure
+assez profonde au poignet. Enfin elle arriva au
+bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était
+temps! Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna
+le corps brisé, l'esprit égaré,... <i>mourante</i>.</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi»,
+gémissait la malheureuse, en tombant
+sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi, mais j'ai
+effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que
+j'ai fait <i>cela</i>. Je serais morte plutôt que de <i>le</i> tuer
+pour moi. Tu épouseras John et tu ne sauras jamais,
+jamais, ce que j'ai fait pour toi. Je vais mourir. Je
+sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais revoir <i>son</i>
+visage une seule fois, une seule, avant de mourir!»</p>
+
+<p>Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest,
+projetait ses rayons dans les profondeurs sombres
+de la gorge; ils atteignirent l'ouverture de la grotte
+et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.</p>
+
+<p>Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et
+poussa un profond soupir; son dernier v&oelig;u était-il
+donc exaucé? Son bien-aimé était-il mort? Était-ce
+une vision? Elle se traîna sur les mains et les
+genoux, pour venir écouter s'il respirait encore. Oui;
+elle entendit son souffle lent et régulier; celui d'un
+homme plongé dans le sommeil.</p>
+
+<p>L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle
+avait tué? Pour qu'il la vît mourir, car elle sentait
+sa fin venir vite, très vite. Non! cent fois non!</p>
+
+<p>Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel
+elle avait écrit à John et le glissa entre ses doigts
+engourdis. Il parlerait pour elle. Puis elle se pencha
+vers lui, image vivante de la tendresse infinie et
+désespérée, de l'amour plus profond que la tombe.</p>
+
+<p>Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil,
+ses pieds, ses jambes devenaient froids et bientôt
+elle ne sentit plus rien au-dessous de la poitrine.
+Le c&oelig;ur seul vivait encore.</p>
+
+<p>Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le
+niveau de la petite grotte et cessèrent d'éclairer le
+visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au front
+un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement
+ce fut la fin! Une lueur aveuglante passa devant ses
+yeux; un grondement, pareil à celui de la mer en
+furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina doucement
+sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle
+s'endormit!... De quel sommeil? Pour quel réveil?
+C'est le grand <i>Peut-être</i>!</p>
+
+<p>Pauvre Jess aux yeux et au c&oelig;ur profonde! Telle
+fut la dernière joie de son amour! Telle fut sa
+couche nuptiale!</p>
+
+<p>Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice
+et de son crime, et le vent de la nuit chantait son
+<i>requiem</i>, au-dessus de cette retraite où elle avait
+ouvert et fermé le livre de sa vie.</p>
+
+<p>Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait
+pu même être heureuse, quoique les femmes comme
+elle le soient rarement. Il n'est pas sage de risquer
+toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui
+indulgents et qu'elle dorme en paix!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Les heures s'écoulaient et John dormait toujours,
+d'un sommeil lourd et sans rêves, la tête de la
+femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! Étrange
+et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le
+monde s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent
+dans la grotte et se jouèrent indifféremment sur le
+visage blême, sur les boucles en désordre de la
+morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux
+babouin jeta un regard à l'intérieur, par l'ouverture
+de la grotte, et une vive indignation à la
+vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le
+monde s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper
+de la mort de Jess; il est si habitué à ces
+sortes de choses!</p>
+
+<p>Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux
+et s'étirant les bras, il eut tout à coup conscience
+du poids qu'il portait, abaissa son regard, vit d'abord
+très confusément, puis enfin clairement et sans doute
+possible!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il est des choses que l'&oelig;il humain doit respecter.
+Au nombre de ces choses, est la première explosion
+du désespoir d'un homme fort! John Niel dut remercier
+Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans
+cet abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et
+sauf en apparence, mais meurtri pour le reste de
+ses jours.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, un homme hâve et
+hagard descendait, en trébuchant, la colline de
+Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. L'agitation
+régnait partout. Du petits groupes de Boers,
+qui parlaient haut et gesticulaient, se précipitèrent
+vers le nouvel arrivant, pour voir ce qu'il portait.
+Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le laisser
+passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison
+incendiée, puis se dirigea vers les remises et déposa
+son fardeau sur le banc où Frank Muller s'était
+assis la veille, pendant le soi-disant conseil de
+guerre.</p>
+
+<p>Enfin il demanda d'une voix étouffée:</p>
+
+<p>«Où est M. Croft?»</p>
+
+<p>L'un des Boers montra du doigt la porte de la
+petite pièce où était enfermé le vieillard.</p>
+
+<p>«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si
+menaçant, qu'on lui obéit sans mot dire.</p>
+
+<p>«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni!
+Vous nous revenez du monde des mourants!</p>
+
+<p>Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme
+dans ses bras; mais celui-ci l'arrêta.</p>
+
+<p>«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»</p>
+
+<p>Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre
+Jess!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Pendant la journée, les Boers partirent sans plus
+s'occuper des habitants de Belle-Fontaine. Depuis la
+mort de Muller, personne ne songeait à exécuter la
+sentence; du reste on n'en avait pas le droit, puisque
+la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent
+donc de dresser une sorte de procès-verbal
+et d'enterrer leur chef dans le petit cimetière planté
+de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir pas
+la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent
+dans celle qu'on avait préparée pour le vieux Croft!</p>
+
+<p>Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut
+jamais éclairci. Les indigènes employés à la ferme
+reconnurent le couteau comme ayant appartenu à
+Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il
+était l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik,
+mystérieusement disparu. Du reste, on ne prit
+pas grand'peine pour les découvrir. Muller était un
+personnage important, mais non populaire, et dans
+des temps si troublés, dans un pays à demi sauvage,
+la mort d'un homme n'est pas un événement dont
+on se préoccupe longtemps.</p>
+
+<p>Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel
+allèrent, à leur tour, au cimetière sur la colline. Ils y
+déposèrent leur chère morte, à dix pas de celui pour
+qui son bras avait été l'instrument de vengeance.
+Ils ne la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent
+même toujours qu'elle eut approché de Belle-Fontaine,
+pendant cette nuit terrible. Personne ne le
+sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas
+de ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités
+par les blancs, loin, bien loin dans les déserts de
+l'Afrique centrale.</p>
+
+<p>«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut
+refermée, ce pays n'est pas fait pour des Anglais;
+retournons dans le nôtre.» John courba la tête en
+signe d'acquiescement.</p>
+
+<p>Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les
+25&nbsp;000 francs payés à Silas Croft par le capitaine,
+pour sa part d'intérêt dans l'exploitation de Belle-Fontaine,
+étaient restés, avec une autre somme de
+6&nbsp;000 francs, à la banque de Natal.</p>
+
+<p>Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe.
+Trois mois après leur arrivée en Angleterre,
+John Niel trouva un emploi de régisseur, sur un important
+domaine du comté de Rutland. Au bout d'un
+certain temps il devint l'époux bien-aimé de la charmante
+Bessie Croft et, à tout prendre, il peut passer
+pour un homme heureux. Parfois pourtant, un chagrin
+que sa femme ignore, s'empare de lui et le
+maîtrise pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité,
+mais il lui arrive de loin en loin, lorsque, sa tâche
+du jour terminée, il s'arrête à l'entrée de son jardin
+et contemple le paisible paysage anglais, ou le ciel
+parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra
+jamais où il reverra ces grands yeux sombres et
+passionnés, où il entendra de nouveau cette douce
+voix inoubliée!</p>
+
+<p>Car il se sent toujours aussi près de son amour
+perdu et parfois semble savoir positivement que s'il
+y a, comme nous l'espérons tous, un avenir pour
+chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la
+lutte, il trouvera Jess l'attendant sur le seuil!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FIN" id="FIN"></a>FIN</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<p>
+
+Chapitres <br />
+
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>I</b></a>. John a une aventure <br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>II</b></a>. Comment les deux s&oelig;urs vinrent à Belle-Fontaine <br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>III</b></a>. M. Frank Muller<br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV</b></a>. Bessie est demandée en mariage <br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>V</b></a>. Rêves et folies <br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI</b></a>. L'orage éclate <br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII</b></a>. Jeune rêve d'amour <br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII</b></a>. Jess part pour Prétoria <br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX</b></a>. L'histoire de Jantjé <br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>X</b></a>. John l'échappe belle! <br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI</b></a>. Sur le bord 90<br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII</b></a>. Le saut<br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII</b></a>. Frank Muller jette le masque<br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV</b></a>. John, à la rescousse! <br />
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV</b></a>. Un voyage difficile<br />
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI</b></a>. Prétoria<br />
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII</b></a>. Le 12 février<br />
+<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII</b></a>. Et après?<br />
+<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX</b></a>. Hans Coetzee vient à Prétoria <br />
+<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX</b></a>. Le grand homme<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI</b></a>. Jess obtient un laissez-passer<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII</b></a>. En route <br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII</b></a>. Le gué du vaal <br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV</b></a>. L'ombre de la mort<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>XXV</b></a>. Attente<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>XXVI</b></a>. Un familier de Frank Muller<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>XXVII</b></a>. Silas est persuadé<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>XXVIII</b></a>. Bessie est mise à la question<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>XXIX</b></a>. Condamné à mort<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>XXX</b></a>. Il faut nous séparer<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>XXXI</b></a>. Jess trouve un ami<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>XXXII</b></a>. Il mourra!<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>XXXIII</b></a>. Vengeance!<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXIV"><b>XXXIV</b></a>. Tante Coetzee à la rescousse<br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXV"><b>XXXV</b></a>. Conclusion<br />
+</p>
+
+<p>1160-13.&mdash;Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.&mdash;P9-13.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS ***
+
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+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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