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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:27 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jess + Épisode de la guerre du Transvaal + +Author: Henry Rider Haggard + +Translator: Marie Dronsart + +Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +H. RIDER HAGGARD + + +JESS + +_ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL_ + + +--1881-- + +ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR + +PAR + +Mme MARIE DRONSART + + + +NOUVELLE ÉDITION + + + + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + +1914 + +Tous droits réservés. + + + + +CHAPITRE I + +JOHN A UNE AVENTURE + + +La journée avait été très chaude, même pour le Transvaal, où l'on sait +ce que peut être la chaleur jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les +orages ne reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. Les lis +bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en forme de trompette, écrasés +par le souffle brûlant qui, depuis bien des heures, paraissait +s'échapper d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui s'étendait +indécis et faiblement tracé, à travers la plaine, bifurquait en +embranchements et revenait à la ligne principale, l'herbe était +complètement recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge. + +Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours au coucher du +soleil; il ne se manifestait plus que par de petits tourbillons, qui +s'élevaient subitement sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes +et soulevaient une grande colonne de poussière, haute de cinquante pieds +ou plus, et se maintenant longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant +de se désagréger lentement, pour retomber enfin sur le sol. + +A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et inexplicables, un +cavalier s'avançait sur le chemin. L'homme et le cheval étaient aussi +poudreux et aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par ce +siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés un instant. Tout à +coup, le tourbillon qui s'était approché rapidement, s'arrêta, et la +poussière, après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie expirante, +s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta aussi et la regarda d'un air +absorbé. + +«C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il à son cheval: +venant on ne sait d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne de +poussière sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant +la poussière retomber sur le sol, pour être foulée aux pieds et +oubliée.» + +Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid que beau, malgré +d'agréables yeux bleus et une jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, +paraissait avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses réflexions +sentencieuses, puis donna un léger coup de cravache à son cheval épuisé: +«Avançons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux +Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité que nous sommes au +tournant», ajouta-t-il, en désignant de son fouet un petit sentier plein +d'ornières, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la +direction d'une colline étrangement isolée, terminée au sommet par un +large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse, à une distance +d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux Boer a dit: le second +tournant, continua-t-il, se parlant à lui-même, mais peut-être +mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à égarer un +Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline au sommet plat, située à une +demi-heure environ de la grande route; ceci répond au signalement; j'en +cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il fit prendre à sa monture une +sorte de petit trot à l'amble, qu'affectionnent particulièrement les +chevaux de l'Afrique méridionale. + +«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine John Niel, en +trottant doucement. Me voici à trente-quatre ans, sur le point de +recommencer la mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du +Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes ambitions et à quatorze +années de service dans l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le +mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.» + +A ce moment ses méditations furent interrompues, car, au sommet d'une +montée peu rapide, un spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa +vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un poney monté par une +femme s'avançait en galopant furieusement et, derrière lui, les ailes +étendues, le cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait, +couvrant douze ou quinze pieds de terrain à chaque enjambée de ses +longues échasses. Le poney avait encore à peu près vingt mètres +d'avance, mais, quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer +la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... Le grand échassier +rejoignait le cheval. Ah! John Niel sentit le coeur lui manquer et ferma +les yeux, car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever très +haut et retomber comme un gourdin plombé! + +Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé son cheval sur +l'échine, derrière la selle; l'animal, momentanément paralysé, tomba +comme une masse sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le +montait, se releva et courut vers John, poursuivie par l'autruche. Le +membre terrible se leva de nouveau, mais, avant qu'il pût frapper son +épaule, la jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre. +Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se roula et sembla +vouloir l'écraser, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. John arrivait. Dès +que l'échassier le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui, +avec un mouvement de valse solennelle, que cet animal affecte souvent +avant d'attaquer. Or le capitaine Niel ignorait les façons d'agir de +l'autruche et son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait +fort disposé à déguerpir; le maître, en toute autre circonstance, +n'aurait pas mieux demandé, mais comment abandonner la beauté en +détresse? Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa glisser à +terre et, sa cravache en nerf de boeuf à la main, il fit vaillamment +face à l'ennemi. Pendant quelques secondes, l'autruche resta immobile, +clignant ses yeux brillants et balançant gracieusement son long cou. +Puis, soudain, elle étendit ses ailes et fondit comme la foudre sur son +adversaire. Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement des plumes +et aperçut une grande patte qui frappait dans le vide, près de sa tête. +Heureusement l'autruche le manqua et passa comme un éclair; mais, avant +que l'étranger pût se retourner, l'ennemi revenait, lui lançait un de +ses terribles coups dans le dos et l'envoyait rouler à terre. En une +seconde, John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé et +absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche revenait; il +courut à elle et lui asséna son fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle +s'arrêta. Profitant du répit, il saisit l'échassier par une aile et s'y +cramponna désespérément des deux mains. Alors ils commencèrent à +tourner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il +semblât à John Niel que le temps, l'espace et la terre ne fussent plus +qu'une vision tournoyante, fixée quelque part dans les ombres de la +nuit. Au-dessus de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le long +cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient les pattes semblables à +de gigantesques totons et, devant lui, s'étalait une douce masse de +plumes blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée d'étoiles! John +était sur le dos et l'autruche, qui ne semblait pas sujette aux +étourdissements, lui infligeait un châtiment terrible. Heureusement elle +ne peut frapper très fort un homme étendu; autrement c'eût été la fin de +John Niel et nous n'aurions pas à conter cette histoire. + +Pendant une demi-minute environ, l'échassier s'en donna à coeur joie, +sur le corps de son antagoniste renversé, qui crut toucher au terme de +sa carrière terrestre. Au moment où tout devenait indistinct à ses yeux, +il aperçut tout à coup deux bras blancs qui se nouaient autour des +pattes de l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le cou, sinon +elle vous tuera!» + +Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva chancelant. +Pendant ce temps, l'échassier et la jeune fille roulaient enlacés en une +masse confuse, au-dessus de laquelle le cou élégant et le bec sifflant +se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. John se précipita, +saisit ce cou des deux mains et, de toute sa force (qui était +considérable), il le tordit jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement, +quelques bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, mort! + +Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa d'un regard la scène du +combat. La jeune fille restait sans mouvement comme l'autruche; +avait-elle succombé dans la lutte? Trop faible pour aller s'en assurer, +John se mit à détailler son visage. Elle avait la tête appuyée sur le +vaincu, dont les plumes légères lui faisaient un doux oreiller. +Lentement il reconnut que ce visage était très beau, malgré son extrême +pâleur: front bas et large, couronné de soyeux cheveux d'or, menton très +rond et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu grande. On ne +voyait pas les yeux, car ils étaient fermés; la jeune fille avait perdu +connaissance. Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une +vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu et, se traînant vers +elle (car il était terriblement contusionné), il lui prit la main et +essaya de la réchauffer dans les siennes. Elle était belle de forme, +cette main, mais brunie, et laissait deviner qu'elle travaillait +beaucoup. La jeune fille ouvrit les yeux et Niel remarqua, non sans +plaisir, qu'ils étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un +petit rire: + +«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je me suis évanouie. + +--Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, et il faisait le +geste d'ôter son chapeau, quand il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la +bagarre. «J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal sérieux? + +--Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en tout cas je suis bien +aise que vous ayez tué cette méchante bête. Elle était sortie du _camp_, +il y a trois jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué un jeune +garçon l'année dernière et j'avais dit à mon oncle qu'il devrait lui +tirer un coup de fusil, mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était +trop belle. + +--Puis-je vous demander, reprit John Niel, si vous êtes miss Croft? + +--Oui, je suis une des demoiselles Croft, car nous sommes deux; quant à +vous, je devine que vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon +oncle pour l'aider dans son exploitation. + +--Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci», répliqua John, en +désignant le grand échassier mort, «je crois que mes nouvelles +occupations ne me plairont guère.» + +La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de montrer deux +charmantes rangées de dents blanches. + +«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi nos autruches; mais, +Capitaine, j'ai grand'peur que ce séjour ne vous paraisse horriblement +ennuyeux. Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez pas un +Anglais plus près que Wakkerstroom. + +--Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement, car, en vérité, cette +fille du désert avait, dans toute sa personne, quelque chose de très +charmant. + +«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous savez, et je n'ai +aucune supériorité. Jess (c'est ma soeur), ah! Jess! c'est autre chose; +elle a été en pension au Cap et elle a une intelligence supérieure. Moi +aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y ai pas appris grand'chose. +Mais, Capitaine, les deux chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la +ferme et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir comment nous +rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein). C'est le nom de notre +résidence. Pouvez-vous marcher? + +--Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a étrangement secoué.» + +Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt avec un cri de douleur; +une cheville était foulée et il se sentait si raide, si endolori par +tout le corps, qu'il pouvait à peine bouger. + +«La maison est-elle loin? demanda-t-il. + +--A un mille environ, par là. Nous la verrons du haut de la montée. +Regardez, moi, je n'ai rien du tout; je le répète, c'est ridicule +d'avoir perdu connaissance, mais cette bête m'ôtait la respiration.» +Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se rassurer! «Aïe! +fit-elle; je souffre de partout. Il faut que vous preniez mon bras, +voilà tout; si cependant cela ne vous est pas désagréable? + +--Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je vous assure», +répliqua-t-il en riant; et ils partirent bras dessus, bras dessous, +comme de vieux amis. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT LES DEUX SOEURS VINRENT A BELLE-FONTAINE + + +«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait Bessie), lorsqu'ils +eurent fait péniblement et en boitant une centaine de mètres, «me +trouverez-vous impertinente, si je vous adresse une question? + +--Pas le moins du monde. + +--Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous enterrer ici? + +--Pourquoi me le demandez-vous? + +--Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. Je ne crois pas, +poursuivit-elle lentement, que cet endroit convienne à un gentleman +anglais et à un officier. Les Boers vous seront odieux et vous n'aurez +pour compagnie que mon vieil oncle et nous deux.» + +John Niel se mit à rire. + +«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen anglais ne sont pas si +difficiles par le temps qui court, surtout quand il leur faut gagner +leur vie. Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire tout de +suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée depuis quatorze ans et j'en +ai trente-quatre. J'ai pu vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me +faisait une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle mourut, me +laissant le peu qu'elle possédait, car presque toute sa fortune était en +viager. Après avoir payé tous les droits de succession, je me trouvai à +la tête de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec cela dans +l'armée. Après la mort de ma tante, je vins de l'île Maurice à Durban, +avec mon régiment qui est rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je +savais que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je demandai donc +un congé d'un an et je résolus de m'informer et de voir si je ne +pourrais pas m'habituer à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de +Durban me parla de votre oncle, de son désir de céder pour 25 000 francs +un tiers de ses intérêts dans son exploitation, parce qu'il devenait +trop vieux pour y suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui +et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; voilà pourquoi +j'arrive juste à temps pour empêcher que vous ne soyez mise en morceaux +par une autruche. + +--Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en riant, que vous avez +été reçu chaudement. Enfin, j'espère que vous ne vous déplairez pas +ici.» + +Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait au sommet de la +montée d'où l'autruche avait poursuivi Bessie Croft, et nos deux +personnages aperçurent un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une main +le poney de Bessie et de l'autre le cheval du capitaine. A quelque +distance derrière lui, marchait une dame. + +«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et voici Jess qui vient +voir ce qui est arrivé.» + +La personne en question était maintenant assez proche pour produire sur +John une première impression. Elle était petite et plutôt maigre; une +épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son visage; certes, elle +n'était pas charmante comme sa soeur, mais deux choses frappaient en +elle: une pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus magnifiques +yeux noirs que John Niel eût jamais vus. A tout prendre, et malgré sa +petite taille, c'était une personne à remarquer et à ne pas oublier +quand on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser plus loin ses +observations, les deux nouveaux venus les avaient rejoints. + +«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria Jess, avec un regard +rapide sur le compagnon de sa soeur, et un léger accent africain qui +n'est pas sans charme chez une jolie femme. Bessie commença aussitôt le +récit de l'aventure, faisant parfois appel à John pour corroborer son +dire. + +Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse et le capitaine +se disait qu'il n'avait jamais vu figure si impassible; elle ne changea +pas une fois, même aux péripéties les plus émouvantes du drame. + +«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne doit pas avoir beaucoup +de coeur!» + +Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John vit où se réfugiait +cette physionomie: c'était dans ces yeux extraordinaires. Si impassible +que fût le visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une émotion +intérieure qui les faisaient resplendir. Le contraste entre cette figure +immobile et ces yeux de feu avait quelque chose d'étrange et de presque +surnaturel. + +«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle, mais je regrette la +pauvre autruche. + +--Pourquoi? demanda John. + +--Parce que nous étions très bons amis; moi seule pouvais la dompter. + +--C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête la suivait comme un +chien; c'était la chose la plus drôle du monde.--Mais partons; il faut +rentrer, car il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en +s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel à monter son +cheval et ayez soin que la selle ne tourne pas; les sangles sont +peut-être desserrées.» + +Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement en selle; la jeune +fille fit promptement de même et l'on repartit dans l'obscurité +croissante. Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une avenue +carrossable, bordée de grands gommiers, et presque aussitôt l'aboiement +d'un chien et l'apparition de fenêtres éclairées lui firent comprendre +qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt en face de la +porte, car elle était séparée du chemin par une véranda, les nouveaux +venus s'arrêtèrent et descendirent de cheval. En même temps une +exclamation de bienvenue partit de la maison et, dans l'encadrement de +la porte, se détachant sur le fond lumineux, parut un personnage +d'aspect aussi agréable que peu commun: c'était un homme très grand, ou +qui du moins l'avait été, mais dont l'âge et les rhumatismes avaient +courbé la haute taille. Sa longue chevelure blanche, rejetée en arrière +d'un front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de la tête, chauve +comme la tonsure d'un prêtre, brillait à la lumière des lampes et les +mèches blanches formaient une couronne autour de cette calvitie. Le +visage, ridé comme une pomme bien conservée, avait aussi la couleur +rosée de ce fruit. Les traits étaient aquilins et bien modelés et, sous +les sourcils encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, aussi +perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il n'y avait rien de dur, ni de +déplaisant dans cette physionomie accentuée, empreinte au contraire +d'une grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de gros drap gris, +chaussé de grandes bottes à l'écuyère, le personnage tenait à la main un +chapeau de chasse à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft, +l'un des hommes les plus remarquables du Transvaal, lorsque John Niel le +vit pour la première fois. + +«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de stentor; les naturels du +pays m'ont dit que vous arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de +vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?» ajouta-t-il, en +voyant le Zulu Mouti accourir pour aider John à descendre de cheval. + +«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche favorite nous a +presque tués, votre nièce et moi, et que j'ai tué ladite favorite.» + +Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant ce temps on fit +entrer le capitaine dans la maison. + +«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard. Quand j'y pense! quand +j'y pense! Dieu soit loué, Bessie, ma chérie, de ce que vous avez +échappé au danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons! Prenez la +charrette écossaise et une paire de boeufs, pour aller chercher la bête. +Autant vaut lui enlever ses plumes avant que les vautours la mettent en +pièces.» + +Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué un mélange d'eau et +d'arnica sur ses contusions, John réussit à gagner la pièce où le souper +attendait. Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne; +des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. Dans un coin se trouvait un +piano et John devina que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs, +devait être la propriété de miss Jess. + +Le souper se passa fort agréablement, puis les jeunes filles se mirent +au piano, pendant que les hommes fumaient. Une nouvelle surprise +attendait John Niel: après que Bessie, presque entièrement remise de sa +secousse, eut joué très convenablement deux ou trois morceaux, Jess, qui +jusque-là était restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce ne +fut pas de bon coeur, car elle n'y consentit que sur la demande +réitérée, faite par son oncle le patriarche, de sa voix retentissante et +joyeuse. Pendant quelques instants elle laissa errer ses doigts sur les +touches, frappant de vagues accords, puis tout à coup elle chanta comme +jamais le capitaine n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était +peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, de sorte que John +ne comprenait pas les paroles, mais il n'était pas nécessaire de les +comprendre pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant +néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans fin et sans bornes +trouvaient un écho dans chacune des notes splendides et les pénétraient. +La voix divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, faisait +vibrer les nerfs de l'auditeur comme les cordes d'une harpe éolienne, +transportait son âme sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux +portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme l'aigle retombe, et +s'éteignit dans une dernière vibration. + +John respirait avec peine et son émotion était si forte, qu'il s'appuya +au dossier de sa chaise, énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction +qui se produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, il surprit +Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. Jess, penchée sur le +piano, caressait encore doucement les touches, la tête inclinée sous la +couronne de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles. + +«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant sa nièce du bout +de sa pipe, «que pensez-vous de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il +pas de quoi vous empoigner le coeur et vous pénétrer jusqu'aux moelles? + +--Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit John simplement, et +j'ai entendu presque toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment +beau! Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter ainsi dans le +Transvaal.» + +Jess se retourna vivement et John remarqua que si ses yeux brillaient +d'émotion, le reste de son visage était aussi impassible que jamais. + +«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous moquez de moi, capitaine +Niel»; et aussitôt, avec un «bonsoir» bref, elle quitta la chambre. + +Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte par laquelle Jess +était sortie et cligna des yeux d'une façon qui probablement en disait +long, mais n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et muet. + +Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de sa voix sympathique, +s'informa, avec la sollicitude d'une bonne ménagère, si sa chambre lui +convenait, combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, lui dit +que s'il était incommodé par le parfum des fleurs plantées près de la +véranda, il ferait bien de fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle +de gauche. + +Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, elle sortit et le +capitaine, la suivant des yeux, se disait qu'il était impossible de +rêver une jeune créature plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante +en tout point. + +«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, en poussant le +flacon carré vers son hôte; «vous devez en avoir besoin, après avoir été +roué de coups par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez +remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en remercie de tout mon +coeur, croyez-le; je dois vous avouer que Bessie est ma nièce favorite. +Jamais il n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les +mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle taille! et ce qu'elle +travaille! Comme trois, je vous l'affirme. Et pas la moindre prétention, +pas d'airs de belle dame, quoiqu'elle soit si belle. + +--Les deux soeurs paraissent très différentes, dit John. + +--Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne croirait jamais que le +même sang coule dans leurs veines. Il y a trois ans de différence +d'abord: Bessie est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess en +a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà vingt-trois ans! Leur +histoire est assez étrange, je vous assure. + +--Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur. + +--Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la remplissant à nouveau +du tabac boer, grossièrement coupé dans un grand pot de terre brune; «je +vais vous la conter, si vous voulez; autant que vous la connaissiez, +puisque vous allez vivre avec nous. + +«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez pour vous. + +«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien né même. Je suis du +comté de Cambridge, du pays plantureux qui entoure Ely. Mon père était +pasteur, peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa +bénédiction, trente guinées dans ma poche et le montant de ma traversée +jusqu'au Cap; je lui serrai la main, Dieu le bénisse! je partis et +depuis cinquante ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu +soixante-dix ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une autre +fois; pour le moment, il s'agit des enfants. Environ vingt ans après mon +départ, mon bon vieux père se remaria avec une femme encore jeune, assez +riche et moins bien née que lui. De cette union il eut un fils, puis +mourut. Le peu que j'appris sur le compte de mon demi-frère, fut qu'il +avait fort mal tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, il y +a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais assis dans cette même +pièce, dans ce même fauteuil, car cette partie de la maison existait +déjà (les ailes ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant +la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, quand, tout à coup, un +vieux chien _pointer_ que j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à +aboyer. + +«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les Cafres.» + +«A ce moment il me sembla entendre un faible coup frappé sur la porte et +Ben aboya de nouveau; je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux +petites filles enveloppées de vieux châles. Je refermai la porte, après +avoir regardé s'il y en avait d'autres dehors et je restai planté là, +les yeux et la bouche grands ouverts, devant les deux petites créatures. +Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; l'aînée paraissait +avoir onze ans, la plus petite, huit environ. Elles se taisaient, mais +l'aînée se détourna pour enlever le châle et le chapeau de sa petite +soeur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit visage et ses +cheveux d'or tout mouillés; elle mit un doigt dans sa bouche et me +regarda de telle façon que je me crus le jouet d'un rêve. + +«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, est-ce ici la +maison de M. Croft? M. Croft..., république de l'Afrique du Sud. + +«--Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république de l'Afrique du +Sud, et je suis M. Croft. Et vous, mes chères petites, qui pouvez-vous +bien être? répondis-je. + +«--S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos nièces, et nous sommes +venues d'Angleterre pour vous chercher. + +«--Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en avais bien le droit. + +«--Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant ses menottes maigres +et humbles, je vous en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si +mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas en état d'aller +plus loin.» + +«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit autant, par sympathie +et aussi de peur et de froid. + +«Naturellement je les amenai près du feu, les pris sur mes genoux, +appelai de toutes mes forces Hébé, la vieille Hottentote qui faisait ma +cuisine, et à nous deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper +dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un potage et du vin et une +demi-heure après, elles étaient tout heureuses, leurs craintes +absolument disparues. + +«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, embrassez-moi et +contez-moi un peu comment vous êtes venues.» + +«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire complète que plus +tard) et le récit fut étrange. + +«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une charmante jeune fille du +Norfolk et l'avait traitée comme un chien. C'était un ivrogne et un +gredin que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la négligeait +honteusement et souvent même maltraitait les enfants, de sorte qu'enfin, +la pauvre créature, affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, ne +put y tenir plus longtemps et conçut l'idée insensée de s'échapper, pour +venir ici se placer sous ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son +désespoir. Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer trois places +de secondes jusqu'à Natal et avoir encore quelques livres de surplus, et +un jour que sa brute de mari était allé boire et jouer, elle parvint à +se faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les docks de Londres, et +elle était loin en mer avec ses filles, quand il s'aperçut de sa fuite. +Mais ce fut son dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On +n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle prit le lit et +succomba, laissant les pauvres enfants seules au monde. Ce qu'elles +durent souffrir, du moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu seul +le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle ne s'est jamais +complètement remise de ce coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais, +qu'on dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille sur les +faibles et cette Puissance prit sous son aile ces pauvres enfants +errantes et sans abri. Le capitaine du navire fut bon pour elles et, +lorsqu'on arriva enfin à Durban, les passagers firent une souscription +et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de ce côté du Transvaal, de se +charger d'elles. Le Boer et sa femme traitèrent les enfants +convenablement, mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au +tournant de la route de Wakkerstroom, que vous avez suivie aujourd'hui, +ils firent descendre les enfants (elles n'avaient pas de bagages) et +leur dirent qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient à la +maison de Meinheer Croft. + +«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne fut qu'à huit heures +du soir, qu'elles arrivèrent ici, les pauvres chéries, car le chemin +n'était pas alors aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent +dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la pluie glacée, si +elles n'eussent aperçu, par hasard, les lumières de la maison. Et voilà +comment mes nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours +restées depuis, excepté pendant deux ans que je les envoyai en pension +au Cap; et je me sentis bien seul, quand elles furent parties. + +--Et le père? demanda Niel, que ce récit avait profondément intéressé; +avez-vous jamais entendu parler de lui? + +--Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le vieillard, bondissant de +colère; oui, certes! Le croiriez-vous? Les deux mignonnes étaient chez +moi depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour que j'eusse +appris à les aimer de tout mon coeur, quand un beau matin, comme +j'examinais le nouveau mur du _kraal_[1], j'aperçois un individu qui +s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient vers moi et, comme +il s'approche, je l'examine: «Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un +gredin, c'est écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta +figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant pas que je contemplais +un fils de mon propre père; comment l'aurais-je pu? + +[Note 1: Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.] + +«Votre nom est-il Croft? dit-il. + +«--Oui, répondis-je. + +«--C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un mauvais regard d'ivrogne +sournois; je suis votre frère. + +«--En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car je commençais à +comprendre de quoi il s'agissait; et que pouvez-vous bien me vouloir? Je +vous dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous êtes mon frère, +vous êtes un misérable et que je ne veux ni vous connaître, ni rien +avoir à démêler avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, je vous +demande pardon de vous confondre avec un pareil drôle. + +«--Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en ricanant. Eh bien! mon +cher frère Silas, je veux mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à +la maison, car je me suis remarié, Silas, et il les attend avec +impatience pour jouer avec lui; donc, si vous voulez avoir la bonté de +me les remettre, je les emmènerai de suite. + +«--Vraiment! Vous les emmènerez si vite que ça? dis-je, tout tremblant +de rage et de crainte. + +«--Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par la loi et je n'entends +pas mettre des enfants au monde pour que vous jouissiez de leur société. +J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau ricanement +sardonique, et la loi est pour moi.» + +«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manière dont il +avait traité ces pauvres enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna +et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur à +moitié bâti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'étais fort il y +a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa +tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle +volée qu'homme ait jamais reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je +fus las, je lui permis de se relever. + +«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les +Cafres de vous reconduire à Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici +dans la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu de la loi.» +C'était vrai dans ce temps-là. + +«--Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces enfants et, pour +l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. République +d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.» + +«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa cravache après lui. +Ce fut la première et la dernière fois que je vis mon frère. + +--Que devint-il donc? + +--Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une +Puissance dont l'oeil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-là +jusqu'à Newcastle, entra à la buvette, se mit à boire en me traitant de +la belle façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses +garçons pour le mettre dehors. Or, les garçons étaient rudes, comme le +sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et, +au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il +tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes +filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je +vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir, +Capitaine, bonsoir!» + + + + +CHAPITRE III + +M. FRANK MULLER + + +John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et +endolori que s'il eût été bien battu d'abord, puis étroitement sanglé +ensuite, à l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller, +et sortit en boitant sous la véranda, par la porte-fenêtre de sa +chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un +endroit délicieux. Derrière la maison s'élevait la colline escarpée, +plane au sommet et semée de roches rondes; elle s'étendait en +demi-cercle, de chaque côté d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au +milieu duquel se trouvait l'habitation. + +La maison proprement dite était construite en pierre brune et couverte +d'un chaume épais, d'une belle couleur fauve et dorée. La toiture des +remises, hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, qui +étincelait aux rayons du soleil levant, de façon à faire cligner des +yeux aux aigles eux-mêmes. Sur toute la façade régnait une véranda +gracieusement envahie, dans ses parties treillagées, par des vignes et +des plantes grimpantes aux fleurs variées; au delà, se trouvait une +large allée carrossable, tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers +touffus, chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les +autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient les jardins +entourés de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres +fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou _kraals_ aux boeufs et aux +autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au long cou. + +A la droite de la maison, s'élevaient des plantations florissantes de +gommiers et autres arbres indigènes; à gauche, on voyait de vastes +terres cultivées, irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la +puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, à une grande +hauteur au-dessus de la maison, et donnait à ce lieu le nom de +Belle-Fontaine. + +John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son +observatoire sous la véranda, mais, pour le moment du moins, tout se +perdit dans la merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense qui se +déroulait à ses pieds, sur la gauche, jusqu'à la grandiose chaîne des +montagnes du Drakensberg, couronnée çà et là de neige; panorama borné, +sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indécis des plaines +onduleuses du Transvaal. C'était une vue superbe, une de ces vues qui +font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre +son coeur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, à +perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un +champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond, +sans un seul nuage pour troubler son immensité et, entre les deux, le +vif courant du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes +imposantes, inspirant des pensées solennelles, élevaient leurs crêtes +vers le ciel; couronnées de la neige des siècles, dont elles sont les +monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les +éphémères fourmilières humaines qui les foulent et se croient, pendant +leur courte existence, les maîtresses de leur petit monde. Et au-dessus +de tout: montagnes, plaines et cours d'eau étincelants, la glorieuse +lumière du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme +il passait autrefois, sur les eaux plongées dans la nuit. + +John, debout, regardait la beauté primitive de cette nature, la +comparait dans sa pensée, avec beaucoup d'autres paysages cultivés, et +en arrivait à cette conclusion: que si désirable que puisse être la +présence de l'homme civilisé dans le monde, on ne saurait affirmer que +ses oeuvres en augmentent réellement la beauté. + +Ses réflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas +Croft, malgré son âge et sa taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers +lui. + +«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà levé! C'est bon signe, +si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli +séjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à +cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière la +maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai avec le soleil, contemplai +cette belle vue et la grande prairie alors peuplée de gibier, et je me +dis: «Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contrée +et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni +plus sain; sois sage et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille +arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis à +l'oeuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'oeuvre de mes +mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et +vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il +en soit, j'ai réussi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le +domaine à moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais +prendre un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. Vous +savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut un _gentleman_; l'argent +m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si +je peux trouver un _gentleman_; pas de vos Boers, ou de vos blancs +inférieurs.» + +«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le plus heureux jour de +ma vie fut celui où le vieux général Shepstone hissa le drapeau anglais +à Prétoria et où je pus reprendre mon titre d'Anglais. + +«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui +aspirent à être de nouveau les sujets d'une république! Fous! capitaine +Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est +fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet +Wolseley, là-bas, sur la rivière Vaal: «Que ce pays resterait anglais +jusqu'à ce que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière Vaal +remontât vers sa source.» Cela me suffit; comme je le dis à ces +frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons +payé leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne +dément sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris +solennellement par ses représentants. Nous laissons ces sortes de choses +aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de +prendre un intérêt dans cette affaire, si je n'étais pas certain que ce +pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous +reparlerons de tout ceci une autre fois; allons déjeuner.» + +Après le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme, +la belle Bessie lui proposa de venir l'aider à laver un lot de plumes +d'autruche. Le lieu de l'opération était une petite pelouse située +derrière un massif d'orangers. Là furent placés un baquet plein d'eau +chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les +plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord +plongées dans le baquet d'eau chaude, où John les brossa avec du savon, +puis les transféra dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait +et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher au soleil. + +La matinée était délicieuse et John découvrit promptement, qu'il y a au +monde beaucoup d'occupations plus désagréables que le lavage des plumes +d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle était +charmante, il n'y avait pas à en douter; un type de vraie femme heureuse +et fraîche. Assise sur un tabouret bas, ses manches relevées presque +jusqu'à l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas déparé +une statue de Vénus, riait et babillait sans interrompre son travail. +John n'était pas très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était +brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; néanmoins il se +demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en +lui-même à un superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien de temps +il serait possible de vivre avec elle, dans la même maison, sans tomber +sous le charme de sa grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et +le contraste que présentaient les deux soeurs. + +«Où est votre soeur? demanda-t-il tout à coup. + +--Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée aux Lions, pour lire +ou dessiner. Voyez-vous, dans cet établissement, je représente le +travail manuel et Jess l'_intellect_»; et, avec un joli signe de tête, +elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la +supériorité d'esprit! + +--En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixés sur elle, je ne +pense pas que vous ayez à vous plaindre de la manière dont la nature +vous a traitée.» + +Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé que de ce qu'il +avait dit, et se hâta de reprendre: + +«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente des femmes, +voilà mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul défaut: elle me gâte +trop. Mon oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre arrivée ici, +j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fûmes égarées dans la +prairie ce soir-là, par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son +châle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a +toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le châle et tout +doit me céder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une +pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais +peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup +comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait +s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et devenir célèbre; +seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous +les livres de Jess ne fussent tristes.» + +Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans +l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, +John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme très +grand, coiffé d'un chapeau à très larges bords et monté sur un +magnifique cheval noir, qui s'avançait au petit galop vers la maison. + +--Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il. + +--C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant légèrement du +pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. +Il est très riche, très habile et possède toutes les terres autour de +nous, de sorte que mon oncle est forcé de se montrer poli envers lui, +quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?» + +Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans +les voir, quand tout à coup la robe de Bessie attira son regard à +travers les arbres et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il +paraissait avoir environ quarante ans; ses traits étaient réguliers, ses +yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dorée tombait bas sur sa +poitrine. Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements d'étoffe +et de coupe anglaises et de grandes bottes à l'écuyère. + +«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous voilà donc avec vos +jolis bras découverts. J'ai de la chance d'arriver juste à temps pour +les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider à laver les plumes? Vous +n'avez qu'un mot à dire et....» + +A ce moment il aperçut John et s'arrêta. + +«Je suis venu à la recherche d'un boeuf noir, marqué d'un coeur et d'un +W au milieu. Savez-vous si votre oncle l'a vu quelque part? + +--Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, mais mon oncle est +là-bas (elle montrait un parc situé à un demi-mille environ), si vous +désirez aller le lui demander. + +--_Monsieur_ Muller, miss Bessie, dit-il, le front curieusement +contracté. _Meinheer_ est bon pour les Boers, mais nous sommes tous +Anglais maintenant. Quant au boeuf, il peut attendre; avec votre +permission je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» Sans plus +de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, lui passa la bride sur la +tête pour lui faire comprendre qu'il devait rester là, et s'avança vers +Bessie, la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras dans l'eau +jusqu'au coude et John resta persuadé qu'elle avait voulu, par ce moyen, +éviter la poignée de main de son visiteur. + +«Je regrette que mes mains soient mouillées», lui dit-elle, en lui +adressant un froid et léger salut de la tête. «Permettez-moi de vous +présenter, _monsieur_ (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... le +capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon oncle.» + +John tendit sa main, que Muller serra. + +«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine de navire? je +suppose. + +--Non, répondit John; capitaine dans l'armée anglaise. + +--Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je ne m'étonne pas +qu'après la guerre contre les Zulus, vous vous fassiez fermier. + +--Je ne vous comprends pas, répliqua John assez froidement. + +--Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous offenser! Je voulais +seulement dire que vous autres, jaquettes rouges, vous n'étiez pas +sortis très glorieusement de la dernière guerre. J'y étais avec Pict +Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un Zulu n'avait qu'à se +montrer la nuit, et vos régiments prenaient leur course, comme un +troupeau de boeufs qui sentent le lion. + +«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe comment, mais +surtout aux nuages, sans qu'on pût les arrêter. C'est pourquoi, +voyez-vous, je pensais que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée +en charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, sans vous +offenser, croyez-moi.» + +Pendant ce discours, John Niel, qui était Anglais jusqu'à la moelle des +os et chérissait la réputation de sa profession, presque autant que son +propre honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant plus qu'il y +avait un peu de vrai dans les insultes du Boer. Il eut néanmoins assez +de bon sens pour rester calme, au moins en apparence. + +«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur Muller», dit-il +froidement, et juste à ce moment le vieux Silas Croft arriva à cheval, +ce qui mit fin à la conversation. + +M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez tard dans +l'après-midi. Il semblait avoir complètement oublié le boeuf égaré. + +Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare, buvait du vin +mélangé d'eau, bavardait en anglais, non sans y ajouter du +hollandais-boer, que John Niel ne comprenait pas, et contemplait la +jeune fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante. +Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement intéressé dans +la question, mais néanmoins le remarquable Hollandais lui parut très +désagréable. + +Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant au jardin et +Jess, de sa façon un peu brusque, lui offrit de le lui montrer. + +«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle, pendant qu'ils descendaient +lentement le terrain en pente, situé devant la maison. + +«Non; et vous, miss Jess? + +--Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun de ses mots, que c'est +l'être le plus odieux et le plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle +retomba dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que pour faire +quelque remarque sur les arbres et les fleurs. + +Une demi-heure après, comme ils revenaient à leur point de départ, M. +Muller s'en retournait à cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la +véranda était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait tenu le cheval du +Hollandais. C'était un curieux petit homme, desséché, vêtu de haillons +et dont les cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis de +laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq et soixante ans; +impossible de se prononcer à ce sujet. Pour le moment sa jaune face de +singe exprimait la plus intense malignité; debout, en plein soleil, il +lançait à voix basse des malédictions en hollandais et montrait le poing +au Boer qui s'éloignait; on n'aurait pu imaginer personnification plus +parfaite de la rage impuissante et sans frein. + +«Que fait-il?» demanda John. + +Jess se mit à rire. + +«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne l'aime, répondit-elle, +mais je ne sais pas pourquoi. Il n'a jamais voulu me le dire.» + + + + +CHAPITRE IV + +BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE + + +Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et autres maux infligés +par l'autruche en fureur (par parenthèse, il est humiliant d'être la +victime d'une bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de la +ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, surtout sous les ordres +d'un aussi joli moniteur que Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué +d'un tempérament énergique et travailleur, il fit des progrès rapides +dans ses nouvelles études et, au bout de six semaines, il commençait à +parler en connaisseur, du bétail, des autruches, de l'herbe douce et de +l'herbe acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer une sorte +d'examen; de plus elle lui donnait des leçons de hollandais et de zulu, +deux langues qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait +pas, comme on peut le voir, d'occupations agréables et utiles. En outre, +il s'attacha sérieusement au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son +beau et honnête visage, son expérience considérable et variée, sa forte +nature anglaise, l'impressionna profondément. Il n'avait jamais connu +d'homme tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, car son +hôte le prit en grande amitié. Il expliquait ainsi ses sentiments à sa +nièce Bessie: «Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et s'il ne +sait pas grand'chose du métier de fermier, c'est un parfait _gentleman_. +Quand on a affaire à des Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut +avoir un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront jamais +rien des Cafres; c'est pourquoi les Boers les fouettent et les tuent; +ils ne peuvent en rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il +n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est ce qu'il me faut, ma +chère; je le crois»; et Bessie était entièrement de son avis. Donc il +advint, qu'après un essai de six semaines, le marché fut conclu. John +paya ses 25 000 francs et devint associé pour un tiers, dans +l'exploitation de la ferme. + +Il n'est guère possible, en général, qu'un homme encore jeune comme John +Niel, vive sous le même toit qu'une jeune et charmante femme, telle que +Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins grands; surtout si +les deux personnes n'ont ni distraction, ni société au dehors, pour +détourner leur attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le +moindre symptôme d'amour entre eux; seulement ils se plaisaient beaucoup +et trouvaient agréable d'être souvent ensemble. + +Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, qui conduit aux +sentiers montagneux de l'amour. C'est une route large comme cette autre +qui mène ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une large porte. +Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. Quoi qu'il en soit, elle +est charmante à suivre, la main dans la main, en compagnie aimable et +sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; plus tard c'est +différent. Quand les voyageurs gravissent les hauteurs de la passion, +les précipices s'ouvrent, les torrents se précipitent, l'éclair aveugle +et la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce pic lointain et +sublime, que les hommes appellent le bonheur? Les uns disent qu'on ne +l'atteint jamais et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière +de la terre, mais une promesse et un fanal, une lueur reflétée nous ne +savons d'où, et reposant sur la terre étrangère, comme la lumière du +soleil repose sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent qu'ils +ont gravi son sommet le plus élevé, respiré le souffle frais du ciel qui +enveloppe ses hauteurs, et même entendu le frémissement des harpes +immortelles et le murmure des ailes angéliques; puis tout à coup un +brouillard est tombé sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il +s'est dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne et le pic +était au loin. Un très petit nombre d'êtres nous disent qu'ils vivent là +toujours, écoutant la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par le +voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux passions, aux ambitions, +aux ardeurs brûlantes de l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle +de leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx Éternité. + +Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre du premier joli +minois venu. Quelques années auparavant, il avait subi une épreuve qui, +pensait-il, l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait +à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non plus. Il n'était pas dans +la maison depuis huit jours, que déjà John décidait, à part lui, que +Jess était la plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, dans +son genre, l'une des plus attrayantes. Son impassibilité même ajoutait à +son charme, car est-il en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un +mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. Il s'aperçut +vite, à ses rares observations, qu'elle était intelligente et instruite; +il savait qu'elle chantait comme un ange; mais quel était le principal +ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? A cela il ne +pouvait répondre. Évidemment ce n'était pas celui de la plupart des +femmes et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien portante et +simple Bessie. Il devint si curieux de pénétrer ces mystères, qu'il +rechercha toutes les occasions de se trouver avec elle et s'offrit même, +quand il en avait le temps, à l'accompagner dans ses excursions +artistiques, lorsqu'elle allait esquisser quelque site, ou peindre des +fleurs sauvages. Dans ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de +livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. Jamais +elle ne parlait d'elle-même. + +Cependant il fut bientôt évident pour John, que sa société plaisait à +Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il ne pouvait l'accompagner. Il ne se +rendit pas compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille, +supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que ses aspirations +et ses capacités intellectuelles entraînaient bien plus haut encore, +devait trouver dans la société d'un homme distingué, intelligent et +instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. Il avait lu et +pensé; il avait même écrit un peu et Jess trouvait en lui un esprit qui, +bien qu'inférieur au sien, était cependant en sympathie avec lui. + +Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et enfin (que ne le +sut-il!) une lueur d'aurore éclaira le crépuscule de sa pensée, la fit +tressaillir et la transforma, comme les premiers rayons du matin font +tressaillir et transforment l'obscurité de la nuit. Qu'arriverait-il, si +elle apprenait à aimer cet homme et lui enseignait à l'aimer? Chez +presque toutes les femmes, cette pensée amène celle du mariage et de ce +changement de condition qu'elles considèrent généralement comme si +désirable. Mais Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à +l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre vie, de trouver +quelqu'un qui la seconderait, qui briserait les entraves imposées à son +génie, afin qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle. + +Un homme venait enfin qui _comprenait_, qui était plus qu'un animal, qui +possédait ce don divin: une intelligence; don maudit pour elle +jusqu'alors, qui l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et +séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui l'entouraient. Ah! si +l'amour parfait, dont les livres lui avaient tant parlé, pouvait leur +venir à tous deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de vivre! + +C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, les hommes +n'apprennent jamais la sagesse par l'expérience. + +Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir qu'il est toujours +périlleux de jouer avec les matières explosibles, et que les substances +les plus inoffensives en apparence sont souvent les plus dangereuses; il +aurait dû savoir que rechercher la société d'une femme aux yeux aussi +éloquents que ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur flamme +et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir qu'en faisant peser de +tout son poids son esprit cultivé sur celui de la jeune fille, en +s'intéressant profondément à ses études, en la suppliant de lui montrer +les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans vouloir les laisser +voir à personne; en exprimant son ravissement lorsqu'elle chantait, il +aurait dû savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; et +cependant il le fit sans penser à mal. + +Quant à Bessie, elle était enchantée que sa soeur eût trouvé quelqu'un +avec qui elle pût causer et qui la comprît. Il ne lui vint pas à +l'esprit que Jess pût s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne +qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage à ce qui pouvait +arriver à John. Jusque-là elle n'avait pas intérêt à se préoccuper du +capitaine Niel. Oh, non! + +Les choses allèrent donc fort agréablement pendant quelque temps, pour +tous les personnages de notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les +nuées d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, comme +d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme jusqu'à l'heure du dîner; +après le repas, il prit son fusil et dit à Jantjé de seller son poney de +chasse. Il était debout sous la véranda, attendant le poney, et près de +lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais dans sa robe blanche, +lorsque soudain il aperçut le grand cheval de Frank Muller et Frank +Muller lui-même dans l'avenue des gommiers. + +«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami. + +--Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du pied; puis avec un regard +rapide: «Pourquoi l'appelez-vous mon ami? dit-elle. + +--J'imagine qu'il se considère comme tel, à en juger par le nombre de +visites qu'il vous fait dans la semaine. En tout cas, il n'est pas le +mien et je m'en vais chasser. Au revoir et bien du plaisir. + +--Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en lui tournant le dos. + +Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller arrivait. + +«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il en mettant pied à terre, +avec la rapidité d'un homme habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc +s'en va la _Jaquette rouge_? + +--Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement. + +--Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous pourrons causer +agréablement. Où est ce singe noir, Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon +cheval, vilain diable, et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!» + +Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse de cette aimable +plaisanterie, et partit avec la monture. + +«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer Muller, dit Bessie, avec +un malin plaisir, et je ne m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours +ainsi. Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis vingt ans. +Est-ce vrai?» + +Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit un effet +remarquable sur le Boer; il pâlit sous son hâle. + +«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai une balle, s'il +répète cela. Qu'est-ce que je peux savoir de lui, et que peut-il savoir +de moi? Puis-je garder le souvenir de chaque misérable homme-singe que +je rencontre?» + +Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession de jurons +hollandais. + +«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie. + +--Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer», demanda-t-il, en se +tournant vers elle d'un air si courroucé, qu'elle tressaillit et recula +d'un pas. «Je suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus, grâce à +lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais maintenant. + +--Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant d'être pris pour un Boer, +dit Bessie avec calme; vous étiez autrefois un ardent patriote. + +--Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le nord, quand le +vent soufflait du sud, mais à présent ils s'inclinent de l'autre côté, +car le vent a tourné. Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord. +Alors, nous verrons!» + +Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans répondre, et de +cueillir une feuille de la vigne qui courait au-dessus de sa tête. + +Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa barbe avec embarras. +Évidemment il réfléchissait à une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux +fois il fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux fois il les +en détourna. La seconde fois elle s'effraya. + +«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut vouloir entrer dans la +maison. + +«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était agité. Il saisit +même, de sa grande main, la robe blanche de la jeune fille. + +Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant bien en face: + +«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien d'encourageant, vous +alliez me dire quelque chose. + +--Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta. + +Bessie conserva son regard poliment interrogateur et attendit. + +«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous épouser. + +--Ah! fit Bessie en tressaillant. + +--Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant courage à mesure +qu'il avançait, comme font les gens peu cultivés, quand c'est leur coeur +qui parle. Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. Chaque +fois que je vous ai vue, je vous ai aimée davantage. Ne me dites pas +non! Vous ne savez pas combien je vous aime. Je rêve de vous chaque +nuit; quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de votre robe, que +vous venez me donner un baiser et, alors, il me semble que je suis dans +le ciel.» + +Bessie fit un geste de dégoût. + +«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez pas. Je suis très riche, +Bessie; j'ai mes terres d'ici et, de plus, quatre fermes près de +Lydenburg, dix mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de grand +bétail, sans compter les moutons, les chevaux et de l'argent à la +banque.» Voyant que l'inventaire de ses biens ne la touchait pas, il +continua: «Vous ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera arrangée +à l'anglaise; je construirai un nouveau salon et je ferai venir les +meubles de Natal. Croyez-moi: je vous aime, je vous le répète; ne me +dites pas non!» Et il saisit sa main. + +Elle la lui arracha, disant: + +«Je vous suis très obligée, monsieur Muller; mais,... en deux mots, je +ne peux pas vous épouser. Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux +pas. Je vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon oncle. Oubliez +tout cela, monsieur Muller.» + +Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft venait, mais il était +loin et marchait lentement. + +«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les dents serrées. + +--Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous à le répéter? + +--C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il. Vous n'étiez pas +comme cela, autrefois. Qu'il soit maudit, ce lâche Anglais! Il me payera +cela, et quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela vous plaise ou +non. Regardez-moi. Croyez-vous que je sois un homme dont on puisse se +jouer? Allez à Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank Muller. +Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut que je vous aie. Je ne +pourrais pas vivre, si je pensais que vous ne serez jamais à moi. Je +vous dis qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie et celle +de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, quand je devrais susciter une +révolte contre le gouvernement. Je vous le jure par Dieu ou par le +diable; l'un ou l'autre, ça m'est égal!» + +Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses paroles. Il se tenait +devant elle, tremblant de rage, les lèvres frémissantes, serrant et +desserrant sa grande main. + +Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et la nécessité lui +donna du courage. + +«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je vais appeler mon +oncle. Je vous répète que je ne veux pas vous épouser, Frank Muller, et +que rien ne m'y forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais je +ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai jamais,... jamais!» + +Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant d'un rire +sauvage, il reprit: + +«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen de vous y forcer»; +et, sans un mot de plus, il tourna sur ses talons et partit. + +Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un cheval, leva les yeux +et vit disparaître, dans la pénombre de l'avenue des gommiers, la +gigantesque stature de son terrible soupirant. + +Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur derrière la maison et +s'y dirigea pour se rendre compte. Près de la porte des écuries, elle +trouva Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son côté, d'où +le sang coulait. + +«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle. + +--Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son fouet. + +--La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de colère. + +--Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le Hottentot, son vilain +visage livide de fureur, _c'en est un de plus_, voilà tout. Je l'ai +marqué sur ce bâton.» Il montrait un long et épais bâton sur lequel +étaient plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes, +creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'oeil au guet, qu'il cherche dans +les herbes, qu'il se glisse autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes +tant qu'il voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé le +trouvera!» + + * * * * * + +«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au galop? demanda le vieux +Croft à Bessie, lorsqu'elle revint à la véranda. + +--Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne jugeant pas nécessaire +de tout expliquer au vieillard. + +--Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère enfant. Il n'est pas bon de +se quereller avec un homme comme Frank Muller. Je le connais depuis bien +des années et je sais que son coeur est mauvais, quand on le contrarie. +Voyez-vous, ma chérie, on peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais, +mais les chiens de races croisées ne sont pas commodes à apprivoiser. +Suivez mon conseil; réconciliez-vous avec Frank Muller.» + +Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le moral de Bessie, +déjà suffisamment éprouvé. + + + + +CHAPITRE V + +RÊVES ET FOLIES + + +Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à l'approche de Frank Muller, +Niel avait sifflé son chien, Pontac, et était parti sur son poney de +chasse, à la recherche des perdreaux. + +Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes pentes des collines, +autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits où se trouve ce qu'on +appelle l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel que se +jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions, +à la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le coeur +de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline +située à l'arrière; son poney posait avec soin ses pieds parmi les +pierres et Pontac fourrageait en avant, à une distance de deux ou trois +cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire d'avoir des +chiens qui battent volontiers le pays. Bientôt John le vit s'arrêter +sous un mimosa épineux et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; +le maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis +tourna lentement la tête comme si elle eût été mue par un ressort, pour +voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; trois +fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tête, puis, si le +fusil n'était pas à portée, il courrait certainement au buisson et +ferait lever les oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait +jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'étaient pas +franchies, lorsque John arriva et, sautant à bas du poney, arma son +fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se +rapprochait, l'oeil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête et la +face empreintes d'une expression extraordinaire de férocité instinctive, +tendues en avant autant qu'il était possible. + +Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe +rouge et chaude; où pouvaient être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un +obus emplumé venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! Douze +couples au moins! et tous avaient été couchés bec à bec, dans un espace +pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un peu +plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second coup; même résultat! +Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant +après tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de +dédain que de colère. + +«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que tu allais pénétrer +dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite. + +--Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrêter +pour vous? Il y a de quoi dégoûter un bon chien!» + +La compagnie, ou plutôt la collection de vieux perdreaux, car cette +espèce se réunit ainsi, un peu avant la saison des couvées, s'était +dispersée de toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver +quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba +en arrêt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un +mètre! + +La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable +à celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, +ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyère. Et +c'est une joie qui dure, que rien n'altère, aussi longtemps que le +chasseur peut épauler son fusil et poursuivre son gibier. + +Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses beaux perdreaux, avant de +les transférer dans sa carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas +s'arrêter là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ cinq +cents arpents, qui formait le faîte de la colline, qu'il aperçut, à une +distance de cent cinquante mètres, le long cou et la tête étrange d'une +grande outarde. + +On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une outarde en droite +ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité et fixer son attention, +décrire autour d'elle un cercle de plus en plus étroit. Mettant son +poney au petit galop, John se livra, le coeur battant, à cet exercice. +L'outarde disparut sous la touffe d'herbe d'où elle avait émergé. Le +dernier cercle décrit par John l'amena à soixante-dix mètres environ de +l'oiseau; il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta de son cheval, +courut le plus vite qu'il put vers sa proie et tira ses deux coups; +l'oiseau tomba. Alors l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans +recharger son fusil. Déjà il avançait la main pour saisir sa victime, +lorsque tout à coup les grandes ailes s'étendirent et reprirent leur +vol. John, d'abord désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il +courut à son cheval et se mit à la poursuite du fugitif; enfin il le +tint à portée de son fusil, tira et le roi des oiseaux tomba pour ne +plus se relever. A ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au +bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût jamais vu. + +On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois lions y avaient été un +jour enfermés et tués par une compagnie de Boers. Cette gorge était +longue d'un demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur +variait de vingt à soixante mètres. Elle devait évidemment son origine à +l'action des eaux, car au sommet, juste à la droite de John Niel, un +petit ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de la colline, +tombait de couche en couche, formant une série de petits lacs, clairs +comme le cristal, et de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il +atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à demi caché sous les +ombelles du mimosa et autres buissons épineux, pour aboutir aux plaines +voisines. Sans aucun doute ce petit ruisseau était le père du gouffre +qu'il descendait, mais combien de siècles lui avait-il fallu, pensait +John Niel, pour produire un résultat si formidable; pour saturer d'abord +le sol amoncelé sur et entre les rochers; pour emporter ensuite, à +l'aide des pluies et des neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour +donner aux débris leur relief actuel et compléter l'oeuvre colossale? +Que de siècles! que de siècles! + +La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout le long de ses parois +et çà et là, au fond, se dressaient de puissantes colonnes de roches, +non pas d'un seul bloc, mais formées de grosses roches arrondies, +superposées comme une sorte de maçonnerie; on eût dit que les Titans +d'un âge disparu les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de +chacune d'elles pour maintenir les autres, lors même que l'ouragan +mugissait le long de la gorge et venait essayer ses forces contre elles. +A cent pas environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une +hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus remarquable de ces +piliers puissants; il était formé de sept énormes roches, la plus énorme +à la base, grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, et la plus +petite, au sommet, mesurant environ dix pieds de diamètre. La main de la +nature avait posé ces roches arrondies par l'action des eaux, comme +d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient réciproquement à +leur place. Mais il n'en avait pas toujours été ainsi; près de ce pilier +si parfait, un autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches +de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur le sol, +ressemblant à de monstrueux boulets de canon pétrifiés. L'une d'elles +s'était brisée en deux morceaux et sur l'un de ces fragments John +aperçut Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et paraissant +toute petite au fond du vaste abîme. Il mit pied à terre, examina le +terrain autour de lui et découvrit que l'on pouvait descendre en suivant +le cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles qu'il avait +peu à peu creusées dans le roc. Jetant les rênes sur la tête du poney et +le laissant, en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, comme les +poneys d'Afrique sont habitués à le faire, John déposa son fusil et son +carnier et commença la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour +admirer ce paysage grandiose et examiner les innombrables variétés de +mousses et de fougères qui se suspendaient à toutes les roches, dans +toutes les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades leur +apportaient une nourriture suffisante. En approchant du fond de la +gorge, il vit que sur les bords du ruisseau, partout où le sol était +humide, croissaient des milliers de lis arum alors en pleine floraison; +il les avait bien aperçus d'en haut, mais ils semblaient si petits, +qu'il les avait pris pour des immortelles ou des anémones. En ce moment +Jess était cachée par un buisson qui croît au bord des ruisseaux, dans +l'Afrique australe, et se couvre, à certaines saisons, d'une profusion +de fleurs du plus brillant écarlate, John marchait sans bruit sur +l'herbe épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, il +vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle dormait. Elle avait ôté +son chapeau; sa tête reposait sur sa main. Un rayon de lumière, se +jouant à travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes et jetait +des ombres chaudes sur son visage pâle, son poignet délicat et sa main +blanche. John, debout en face d'elle, la regarda et de nouveau il se +sentit pris de curiosité et du désir de comprendre cette énigme vivante. +Plus d'un avant lui a été victime d'un désir semblable et a vécu pour +regretter d'y avoir succombé. + +Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de l'inconnu. Le savoir +vient assez vite; combien diront qu'il leur est venu trop tôt et les a +laissés désolés! Il n'est pas d'amertume semblable à celle de +l'expérience! Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est souvent +écrié le fils de l'homme qui a suivi la même voie! Ne cherche pas les +mystères, ô fils de l'homme! Comprends celle qui se laisse pénétrer; +quant aux autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui d'Ève et +de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et là, tel coeur humain dont +il n'est pas sage de soulever le voile, tel coeur dans lequel +sommeillent bien des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés +encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas le voile, ne murmure +pas le mot de vie dans le silence où dorment toutes choses, de peur que +par ce souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent des ombres +indécises qui prennent forme et t'épouvantent. Une minute à peine +s'était écoulée, quand subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands +yeux encore chargés d'ombre et regarda John. + +«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce vous, ou mon rêve? + +--N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien moi, en chair et en +os.» + +Elle se couvrit un instant le visage de la main et, lorsqu'elle la +retira, il remarqua qu'en ce seul instant, ses yeux avaient changé d'une +manière surprenante. Ils étaient grands et beaux comme toujours, mais +ils avaient changé. Tout à l'heure on eût dit que, par eux, l'âme +elle-même regardait. Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation +des pupilles par le sommeil? + +«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant. + +--Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange qui excita plus que +jamais sa curiosité. Les rêves ne sont que folies!» + + + + +CHAPITRE VI + +L'ORAGE ÉCLATE + + +«Savez-vous que vous êtes une très singulière personne, miss Jess, +reprit bientôt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'âme +heureuse.» + +Elle leva les yeux. + +«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent, +assurément. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses +petits intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on +être heureux, en face de la misère humaine et de la grande marée de +peine et de douleur qui s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur +quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan d'équinoxe vous +emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un coeur, +rester impassible. + +--Ainsi, les indifférents seuls sont heureux? + +--Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du reste est la même +chose, l'indifférence étant la perfection de l'égoïsme. + +--Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme en ce monde, +car il y a beaucoup de bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le +bonheur venait plutôt d'un bon coeur et d'un bon estomac.» + +Jess secoua la tête et reprit: + +«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être +heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort. +J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa +destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient. +Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel +spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et +peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi +n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, +en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de +siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel +bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, +s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé, +le commencement et la fin des nuages et des larmes! + +--Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce +monde? + +--Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité +du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte +que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il +est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de +vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en +dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le +reste n'est que doré. + +--Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais +aimé? + +--Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans +ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret +du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait +autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les +anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par +lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous +élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par +lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il +survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit +_vrai_; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!» + +John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se +fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si +impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, +d'une beauté toute personnelle. + +En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la +profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et +sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le +garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il +s'avança vers elle, avec curiosité. + +«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se +parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess. + +Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John +Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme +magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le +voulait, elle pourrait s'emparer du coeur de cet homme et le conserver +envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle +de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi +sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce +moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une +révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout +le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux. + +«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses +absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.» + +John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il +dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent +était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, +et l'atmosphère était extraordinairement lourde. + +Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait +lentement, le long du précipice, vers le plateau. + +L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il +arrive souvent au printemps, dans ces contrées. + +Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste +stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de +fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess +s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles +étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages +menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien +haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et +descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie. + +Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort +elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion +de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du +merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile, +qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, +passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se +porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus +d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des +printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où +sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux +babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: +«Toutes mortes, toutes mortes!» + +Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur; +l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et +retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme +des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les +innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le +silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le +vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher, +lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait +déposé un oeuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et +chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver +reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses +vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être +oubliées. + +Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la +nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui +bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique +chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à +briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son +esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son coeur, et +quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait +sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et +d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus +mourir. + +Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier +mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba, +sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et +qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de +tout son être et qu'elle était femme! + +Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et +l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et +maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la +grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la +vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle +sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme +elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de +cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne +s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé +chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu, +solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait +la tempête prochaine. + +Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se +tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le +revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient +devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui +l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité, +le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le +soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire +dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et +intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le +défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla +capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John +redoutait était au-dessus de Jess. + +Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue à elle, savait ce +qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se réfugia +promptement au fond d'une petite grotte creusée par l'eau dans le +rocher. Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête éclata. La +pluie tomba comme un rideau; les éclairs se succédèrent presque sans +interruption, dans l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements du +tonnerre se répercutèrent effroyables dans les anfractuosités des +rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un éclair aveuglant, +et, en même temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche de Jess, +oscilla comme un peuplier au vent et s'écroula avec un fracas qui +couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affolés de +terreur. + +Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le brave vieux pilier qui +avait résisté pendant tant de siècles, faisant jaillir un nuage de +poussière et de débris et jetant l'effroi dans le coeur de la jeune +fille témoin de sa chute. + +L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu, et une pluie fine +et grise se mit à tomber. + +Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à gravir les degrés +naturels que l'obscurité et la chute des eaux rendaient presque +impraticables; puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le +sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait un étranger +mort à Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment où la +nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne +à la main, à la porte de derrière. + +«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. «Seigneur! dans +quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurité, sa robe +ruisselante, collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées par les +roches, sa chevelure défaite lui couvrant les épaules et une partie du +visage. + +«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. Mais, où avez-vous été, +Jess? Le capitaine est allé vous chercher avec les Cafres. + +--J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et j'ai été surprise par +l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hâte de changer de +vêtements. La nuit est froide.» + +Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une +longue traînée d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et éteignit +la lanterne. + +«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, en tâtonnant dans le +corridor, pour se rendre au salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le +soir où elle est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment +a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connaître le +climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rêvé, rêvé! Quelle +singulière femme que Jess!» + +Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess +avait rêvé et, non moins certainement, c'était une étrange femme. + +Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses vêtements mouillés et +de faire disparaître les traces de sa lutte avec les éléments. Mais de +l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les +effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient autant que sa +vie. C'était son ancien moi qu'elle avait dépouillé et qui gisait +là-bas, comme les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien +étrange! Ainsi donc, _il_ était parti à sa recherche et ne l'avait pas +trouvée? Elle était heureuse qu'il y fût allé, heureuse de penser qu'il +la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure, +quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait de ce +qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, couverte de boue. Cela +aurait pu le détourner d'elle. Les hommes aiment à voir les femmes +propres, parées et jolies. + +Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, éleva la lumière +au-dessus de sa tête et examina attentivement son visage. Elle avait +aussi peu de vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là, +elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. C'était peu +important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à +coup, elle changea d'avis; cela devenait très important; elle contempla +donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore +humides et luisantes de pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin +net et ferme. + +«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout +haut. Si seulement j'étais belle comme Bessie!» Alors, une autre idée +surgit. «S'il allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de +grandes attentions pour Bessie?» + +Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une +flèche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par +la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce +qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et pour toujours, de +telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, était donné à un +homme aimant une autre femme, et cette femme, sa soeur si chère? Elle +pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet +après-midi; mais pouvait-elle, après avoir promis à sa mère mourante de +chérir et de protéger cette soeur, que jusqu'à ce jour elle avait aimée +plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en était ainsi, lui dérober +le coeur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à +elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout à l'heure par la +foudre: un amas de débris. Elle le sentait déjà, et voilà pourquoi elle +restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son coeur +oppressé d'effroi. + +Bientôt elle entendit la voix de John. + +«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude. + +Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumière +tomba en plein sur le visage et les vêtements trempés de John. Il était +pâle et anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur. + +«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en saisissant la main de +Jess. Je commençais à vous croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de +la Gorge aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute. + +--Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de nouveau leurs regards +se rencontrèrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la +jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess, +ce soir-là! + +Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la +moitié du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le +monde écouta. + +Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-être chacun +pensait-il à ses propres affaires. Après le souper, le vieux Silas parla +de la situation politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il, +que les Boers méditaient une révolte contre le gouvernement. Frank +Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette +nouvelle ne contribua pas à relever le moral du petit cercle et la +soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. Enfin Bessie se leva, +étendit ses beaux bras, déclara qu'elle était fatiguée et qu'elle se +retirait. + +«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant près de sa soeur; +j'ai à vous parler.» + + + + +CHAPITRE VII + +JEUNE RÊVE D'AMOUR + + +Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir à son oncle et à John +et alla droit à la chambre de Bessie. Celle-ci était assise sur le bord +de son lit, enveloppée dans une robe de chambre bleue qui seyait +admirablement à son teint délicat; son beau visage exprimait +l'abattement. Elle était de celles qui sont facilement abattues et se +redressent non moins aisément. + +Jess s'approcha d'elle et l'embrassa. + +«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul n'aurait pu deviner +l'anxiété cruelle qui la mordait au coeur en ce moment. + +«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin +de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez....» Elle +s'arrêta. + +«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère Bessie», répondit +Jess, s'asseyant en face de sa soeur, de telle manière que son propre +visage restât dans l'ombre. + +Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il +était bien joli, ce pied! + +«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a +demandé de l'épouser! + +--Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un soupir de soulagement. +Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids énorme, qui lui +écrasait le coeur. + +«Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refusé, il s'est +conduit comme..., comme.... + +--Comme un Boer? suggéra Jess. + +--Comme une brute! s'écria Bessie. + +--Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller? + +--Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point je le hais, avec son +beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais +plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est passé.» + +Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et +parenthèses. + +Jess attendit immobile qu'elle eût fini. + +«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez pas Frank Muller, donc +tout est dit. Vous ne pouvez pas le détester plus que moi. Je le +surveille depuis plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je +vous affirme que Frank Muller est un menteur et un traître. Cet homme +trahirait son propre père, s'il y trouvait son intérêt. Il hait mon +oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je +suis sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers contre lui. +Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit +réquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs +attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine. +C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de +cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous +n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera sur nous tous. + +--Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua Bessie, il ne peut +pas faire grand chose. + +--Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays +restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux +d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le +pouvoir n'est plus aux mains du même parti et qui sait ce que feront les +nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On +pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons, +au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu. + +--Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais ne sont pas ainsi; +quand ils disent une chose, ils n'en démordent pas. + +--Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant pour se retirer. + +Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre. + +«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose +à vous dire.» + +Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, si pâle qu'elle fût, +pâlit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle était, devint rouge. + +«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin. + +--Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna étrange et +froide à ses propres oreilles. «A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller? +Vous a-t-il fait une déclaration, lui aussi? + +--Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant sur un +tabouret aux pieds de sa soeur, posa son front sur ses genoux. «Non, +mais je l'aime, Jess, et _je crois_ qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a +dit que j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus charmante, +et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la tête et souriant d'un +sourire joyeux, «je crois qu'il le pense. + +--Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse? + +--Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je +commençai à l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il +paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une +belle chose de voir un homme déployer toute sa force. Et puis c'est un +vrai gentleman, si différent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je +l'ai aimé de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne +veut pas m'épouser, mon coeur se brisera. Voilà toute la vérité, chère +Jess.» Et sa belle tête dorée s'inclina de nouveau et ses larmes +coulèrent doucement. + +Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main pendant inerte à +son côté, son visage pâle aussi fermé, aussi impassible que celui d'un +sphinx d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers les vitres +contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempête. +Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait +qu'elle était _morte_. La foudre avait frappé son âme, comme tantôt elle +avait frappé le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel était +le pilier, telle était son âme! La foudre était tombée si vite! Son +espoir et son bonheur avaient duré si peu! + +Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie +pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux +formaient un tableau et un contraste tels que celui qui étudie la nature +humaine, n'en rencontre pas souvent. + +Ce fut la soeur aînée qui parla la première. + +«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le +capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas +là de quoi pleurer. + +--C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce +serait affreux si je le perdais. + +--Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, chérie. Et maintenant +laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère +enfant! Que Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; le +capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait être fière +d'aimer.» + +Un instant après elle était dans sa chambre et là son calme l'abandonna, +et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit, +enfouit sa tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, bien +différents des douces larmes de Bessie. Ce fut une véritable convulsion +de désespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne +l'entendît, car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des choses +la frappa, même au milieu de sa souffrance. + +Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à +quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se +désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été +à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au +souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, +épanchant son pauvre coeur en sanglots dont il est la cause, ne sont, +après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre +étrange monde. + +Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur +enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds +nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la +première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir +d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi +avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! +Elle se connaissait bien! Son coeur avait parlé une fois pour toutes! Il +n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se +trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre +jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de +l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances +humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur +destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur +bonheur disparaît comme un oiseau de passage. + +Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons; +nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être +profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la +grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette +souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses +compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce +monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois +rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui +fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de +l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait +mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps +le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses +enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité. + +Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un +rayon de consolation pénétra dans son coeur, en même temps +qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait +pour sa soeur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon +de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent +les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée. +Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien +ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait +victorieusement contre la beauté de sa soeur, si loin que fussent allées +les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus +avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette +marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son +coeur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle, +moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de +travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la +protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans +limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa +conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de +toutes les forces de son coeur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie +garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle! +eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé, +et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût. + +Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la +première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette +fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite +elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à +l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa +douleur nouvelle. + +Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures! + + * * * * * + +«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du +_kraal_ où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une +faveur. + +--Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous +l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il? + +--Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom +demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de +pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais +tenu ma promesse. + +--Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière Jess qui veut +partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess? + +--J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure. +J'espère que vous ne me refuserez pas? + +--Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de certain. Mieux +vaut ne pas être trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Très +bien, chère enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez. + +--Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta. + +Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et essuya son front +chauve, avec un foulard rouge. + +«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, paraissant s'adresser +à un lézard qui s'avançait prudemment entre les pierres, pour se +chauffer au soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et +certainement Jess a quelque chose. Elle est plus étrange que jamais. +C'est égal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais +pas, à mon âge, me résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!» + + + + +CHAPITRE VIII + +JESS PART POUR PRÉTORIA + + +Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à coup qu'elle irait le +lendemain à Prétoria, pour voir Jane Neville. + +«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses +grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que +vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous +rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à +Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est +_un génie_! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous +faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites +que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du +précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois +avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est +pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.» + +A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John +aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille, +depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess +l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant +il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de +connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle +l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour +longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand +on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir +de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et +charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa +soeur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne +ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme, +au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour +ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande +contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui +adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation, +renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit +pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il +pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques +instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne +la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages, +mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la +malle, il ne fut pas très convaincu. + +Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au +dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa, +déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son +refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que +pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui +semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands +principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur, +dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus +faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, +mais elle était curieuse. + +Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom, +d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une +autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans +le Transvaal. + +En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança +le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé +de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient +le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une +_moocha_, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une +tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le +premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et +alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et +cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent +enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût +épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait +grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque +régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait +toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à +Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine. + +Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess +dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au +magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous +trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils +entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur +de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus +là qu'un garçon métis. + +«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John. + +--Environ deux mois, Capitaine. + +--Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton +convaincu. La ferme sera triste sans vous. + +--Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la +fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la +malle-poste dans la cour. Puis tout à coup: + +«Capitaine, dit-elle. + +--Plaît-il? + +--Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; je vais vous dire +quelque chose. Vous connaissez Frank Muller? + +--Oui, je le connais; c'est un individu bien déplaisant. + +--Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il est très capable de +mettre sa menace à exécution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je +désire que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion s'en +présente. Voulez-vous me le promettre? + +--Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez, +Jess», ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se +sentait étrangement attiré vers elle et désirait le lui laisser voir. + +«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un petit mouvement +d'impatience. «Bessie est assez charmante pour être protégée pour +elle-même, ce me semble.» + +Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le +conducteur était prêt et tous trois sortirent. + +«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess à l'oreille de John, +s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait à monter, si près que ses +lèvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de +la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser. + +Un instant après, les deux soeurs s'étaient embrassées tendrement, le +conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle +partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les +dépêches de Sa Majesté! John et Bessie suivirent quelques moments des +yeux les soubresauts désordonnés du véhicule, dans la longue rue qui +conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent à l'auberge pour se +préparer à repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans +Coetzee, que John connaissait déjà un peu, les aborda et leur souhaita +le bonjour, en leur tendant une main énorme. Hans Coetzee était un +excellent spécimen du Boer respectable et se rapprochait réellement du +type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple simple et pastoral. +Très grand et très fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux. +John le mesura du regard et estima son poids à plus de cent kilos! + +«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il en anglais, car il parlait +bien cette langue, «et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: +république de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant, +ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux. + +--J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer. + +--Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas d'épidémie sur les +chevaux, ni sur les moutons; de beaux pâturages pour le bétail. Vous +devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure +maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour +les autruches dans ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne +colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait. +J'en ai essayé et je sais ce que je dis. + +--Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque +entier et je n'en ai pas vu de plus beau. + +--En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu tout-puissant! Ce n'est +pas que je désire voyager moi-même. Je crois que le Seigneur préfère +nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le +répète, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi, +qu'autrefois. + +--Vous voulez dire que le pays a été cultivé, Meinheer? + +--Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, répondit-il +mystérieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes +compatriotes, j'espère qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, +j'étais républicain, et elle avait du bon la république, mais maintenant +que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement +anglais signifie: bon argent et sécurité, et si nous n'avons plus +d'assemblée, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici! +Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et +où menaient-ils la république, Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un +fossé de tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle +langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'était venu +l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas +comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit +gouvernement par-là, et des meetings et des discours! Les imbéciles +sautent les uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous, +Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple tirera sur les pauvres +_jaquettes rouges_ comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en +pleurerais volontiers, quand j'y pense.» + +John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous +les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques +régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement +d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du +capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre +que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à +Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il +semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait +d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses +oreilles les paroles de Coetzee. + +«Ah! ah! _nef_ (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est +pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui +soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée +avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. +Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai +vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas, +_nef_ Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine +brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, +Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a +quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?» + +Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude, +attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles, +poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était +singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait, +il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre +et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une +exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée, +quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie. + +«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec +un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat +sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde +de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera +passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut +monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un +démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce +à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me +disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles +de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me +faites l'effet d'un chasseur. + +--Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne +chasse. + +--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen. +Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, +venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à +tirer nos bêtes sauvages.» + +Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir, +monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup +plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au +petit galop, comme s'il portait une plume. + + + + +CHAPITRE IX + +L'HISTOIRE DE JANTJÉ + + +Peu après le départ du Boer, John rentra dans l'hôtellerie pour +surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitôt attirée +par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en +juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas. +Dans un coin de la cour, près de la porte des écuries, se tenait Frank +Muller entouré de la foule, une lourde cravache en nerf de boeuf levée +au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. Devant lui, ivre +de rage, les lèvres relevées comme celles d'un chien hargneux et +découvrant deux rangées de dents blanches, qui brillaient au soleil +comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et tout son +visage convulsé, se dressait le Hottentot Jantjé. A travers sa figure, +la cravache avait laissé un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un +grand couteau qu'il portait toujours. + +«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un passage dans la foule, +à coups d'épaule. + +«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour le donner aux vôtres!» +cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantjé de nouveau. +Celui-ci évita le coup en sautant derrière John, de sorte que la mèche +du fouet frappa la jambe de l'Anglais. + +«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand +effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a volé le +fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez +à vous plaindre, c'était à moi que vous deviez le faire. + +--Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une voie aiguë et +tremblante. Il ment; il a toujours été un menteur. Oui, oui, je peux +vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les +Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme, +ce Boer, Muller, il a tué mon père et ma mère ensuite, et d'un second +coup, car elle ne mourut pas du premier. + +--Démon jaune! diable à peau et à coeur noirs, menteur, fils de Satan!» +hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi +que vous parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer comment nous +traitons les menteurs de sa couleur.» Et, sans plus attendre, il se +précipita sur le Hottentot. + +Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, se pencha en avant +et repoussa Muller de toute sa force. Sans être très grand, il était +remarquablement robuste et le Boer recula en trébuchant. + +«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici! +ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois déjà +quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!» + +Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John, +presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il +bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que +celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se +renverser en arrière, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout +grand qu'il était, dans une mare contiguë à l'écurie. + +Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui éclata de rire, comme +font les foules en pareil cas, et sa tête alla frapper avec force le +chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce +qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement blessé. Bientôt +cependant il se releva, et sans nouvelle démonstration hostile, sans un +mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon +lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, détestait les bagarres, +bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne reculât jamais, quand une fois il y +était mêlé. + +Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, car il savait +que l'histoire serait contée avec amplifications, par tout le pays et +que, de plus, il s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il +le besoin de s'en prendre à quelqu'un. + +«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» dit-il avec +colère au Hottentot, qui, maintenant calmé, pleurnichait, se lamentait +et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hébétée. + +«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je n'avais pas pris le +fourrage. C'est un méchant homme ce baas Muller. + +--Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à moitié ivre», grommela +John, et après avoir assisté à l'opération presque entière, il alla +retrouver Bessie qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite +ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils +étaient déjà loin; elle devint très grave en l'écoutant, car elle se +rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait +adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, quand il apprit +les faits dans la soirée, après le retour des voyageurs. + +«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un méchant ennemi. +Certes, vous avez eu raison de défendre le Hottentot; j'en aurais fait +autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à oublier que +vous l'avez jeté sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs. +Jantjé doit être dégrisé maintenant; je vais l'appeler pour savoir la +vérité au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.» + +Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la véranda, où +les deux hommes s'étaient assis après le déjeuner. + +Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot sale et en +guenilles; celui-ci ôta son chapeau, s'accroupit sur l'allée, l'air +honteux et désolé, exposé aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il +ne paraissait même pas sentir. + +«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous êtes +encore grisé, malgré ma défense; je ne veux vous dire que ceci: la +première fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine. + +--Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, c'est vrai, mais pas +beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de _fumée du Cap_!(Rhum.) + +--Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez été cause d'une +querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a +frappé, vous avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. Était-ce +vrai, ou non? + +--Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit Jantjé avec animation. Je +l'ai dit et je le répète. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute +l'histoire. Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille d'un +Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire mon père, ma mère, mon +oncle, un homme très vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous +étions _squatters_ autorisés, sur des terres appartenant à Jacob Muller, +le père de baas Frank, là-bas, près de Lydenburg. C'était une ferme dans +la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux, +quand il n'y avait plus d'herbe pour son bétail, sur les hautes terres; +avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui +que nous avons vu hier. + +--Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas. + +Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre +fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank +était jeune alors; il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année, +quand baas Jacob s'en alla, il laissa six boeufs qui étaient trop +maigres pour le suivre et dit à mon père de les soigner comme ses +propres enfants. Mais les boeufs étaient ensorcelés. Trois moururent de +pleurésie; un lion en mangea un quatrième; un serpent en tua un +cinquième et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages. +Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colère contre mon +père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à ce qu'il fut tout en +sang, et quoiqu'on lui montrât les os des boeufs, affirma que nous les +avions volés et vendus. + +«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize boeufs noirs, qu'il +aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et +présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens. +Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux +mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette +époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied. +Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte +que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir +le soir même. Le lendemain matin, la porte du _kraal_ était renversée et +les boeufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain. +Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui +affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père +vendre les boeufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait +dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père, +à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous +dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent +dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des +mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon +père où étaient les boeufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le +Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et, +quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et +tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses +pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin +tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle +s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il +revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas +qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de +m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que +rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le +vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il +exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank +levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au +sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize +boeufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans +quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés +d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se +gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce +que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas +Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand +elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, +elle devint folle, car elle avait le coeur bon, quand elle n'avait pas +bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils +mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa +mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de +parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car +j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y +travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me +louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur, +j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout +comme autrefois, excepté sa barbe. + +«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas +Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été +le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui +qu'on a blessé avec sa lance.» + +Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux +feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça +sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses +longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si +atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant +qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était +convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties +sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois. + +«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une +malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a +douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une +bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand +bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était +absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des +troupeaux de son père et vint vivre ici. + +--Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le +moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir. +J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et +qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés +d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas +faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon +pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là, +c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités +se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a +enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il +faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre +m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille +avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se +rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre +surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi, +mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons +ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant +voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela +signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et +qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.» + +Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda +avec le plus parfait sang-froid: + +«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de +verdure?» + + + + +CHAPITRE X + +JOHN L'ÉCHAPPE BELLE! + + +Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, partit dans une +charrette écossaise attelée des deux meilleurs chevaux de +Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee. + +Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des véhicules +et des chevaux, qu'il n'était pas le seul invité. La première personne +qu'il aperçut en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller. + +«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank qui parle à un Basutu.» + +John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé de la rencontre. Il +avait toujours détesté cet homme, et depuis l'affaire du vendredi +précédent et surtout depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le +voir sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de +la maison, afin de l'éviter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de +sa présence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialité. + +«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, en lui tendant sa main +que John effleura. «Vous êtes donc venu chasser le daim chez l'oncle +Coetzee? Vous allez nous donner une leçon, à nous autres gens du +Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon +de votre carabine. Je sais à quoi vous pensez: à cette petite affaire de +l'autre jour, à Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais tort et +je ne rougis pas d'en convenir d'homme à homme. J'avais bu un verre de +trop, voilà le fait, et je ne savais plus guère ce que je faisais. Il +nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons +amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le défend. +Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant +du doigt Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne serait +jamais arrivé, et il ne convient pas que deux chrétiens se querellent +pour un être de son espèce.» + +Muller débita ce long discours en phrases hachées, à la façon d'un +écolier qui répète une leçon apprise avec peine, agitant ses pieds et +jetant ses regards indécis deçà et delà, en parlant. + +Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un silence glacial, que ce +discours, loin d'être improvisé, avait été soigneusement préparé. + +«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin; +je ne le fais jamais, à moins d'y être contraint et alors, ajouta-t-il, +d'un ton significatif, je m'applique à rendre la chose désagréable pour +mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué mon serviteur d'abord et +moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour +ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur ce, il se détourna +pour entrer dans la maison. + +Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait Jantjé; là il s'arrêta, +mit sa main dans sa poche, en tira une pièce de deux shillings et la +jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper. + +Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long +bâton dont il ne se séparait jamais, celui-là même qu'il avait montré à +Bessie. Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, et le +regard vif de Muller aperçut les entailles faites au-dessous de la +pomme; il le ramassa aussitôt pour l'examiner. + +«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, en montrant les +entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient évidemment +avoir été creusées depuis plusieurs années. + +Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», comme les naturels +de ce pays appellent une pièce de deux shillings[2], et la mit dans sa +poche avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne +rendait pas à ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des +Hottentots n'étant pas des plus élevés. + +[Note 2: Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande +impression sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant passer, +chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings ou 2 fr. +50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).] + +«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, c'est comme cela +que je compte. Si quelqu'un bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le +bâton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: «Un +jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frappé une fois, et ainsi de +suite.» Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela, +Baas Frank.» + +Muller laissa brusquement tomber le bâton et suivit John vers la maison. + +C'était une habitation très supérieure à celles dont les Boers se +contentent habituellement; la pièce de réunion, quoique sans autre +parquet qu'un mélange d'argile et de bouse de vache, était presque +entièrement tapissée de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une +table faite d'un joli bois du pays et entourée de chaises et de divans +recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil placé au +fond de la pièce, très occupée à ne rien faire, se prélassait Tanta +Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû +être assez belle; sur les divans étaient assis une demi-douzaine de +Boers, leur fusil de chasse à la main, ou entre les jambes. + +John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas +charmés de sa présence, et entendre un jeune homme, à l'air ironique et +sournois, murmurer quelque chose sur «ces damnés Anglais», à l'oreille +de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'était nécessaire. Quant au +vieux Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et dit à ses deux +filles, belles jeunes personnes, très élégantes pour des Hollandaises du +Transvaal, de donner une tasse de café au capitaine. John fit, selon +l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commençant +par la grosse dame, et reçut de chacun une poignée de main plus ou moins +moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; ce n'est pas leur +habitude; ils se contentèrent d'étendre leur large patte, en mâchonnant +leur mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est une cérémonie +assez pénible, tant qu'on n'y est pas habitué, et John s'arrêta +haletant, pour boire une tasse de café brûlant dont il n'avait pas +envie, mais que la politesse le forçait d'accepter. + +«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille dame, tante Coetzee, +d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui +énonce un fait. + +John répondit affirmativement. + +«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?» + +Toute l'assemblée écouta très attentivement la question de l'hôtesse, +puis tourna la tête pour écouter la réponse. + +«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft à exploiter sa +ferme.» + +Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce qu'un Rooibaatje +pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non. + +«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», déclara la grosse +dame, d'un ton doctoral et avec un regard sévère au loup déguisé en +brebis, à l'homme de sang qui prétendait être un fermier. + +De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa réplique dans un +silence glacial. + +«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, autant dans l'armée +des Indes et deux fois autant de volontaires», dit-il, d'une voix un peu +irritée. + +Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité la plus +décourageante. + +«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta la vieille +dame, d'un ton si positif qu'il en était écrasant. + +«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus jeunes Boers. + +«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, recommença la +triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il +ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère +de mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y +vit l'armée anglaise tout entière. Il compta les hommes; il y en avait +juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée anglaise. + +--Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis que John regardait cette +femme terrible, avec une exaspération impuissante. + +«Combien d'hommes commandez-vous dans l'armée? reprit-elle, après une +pause solennelle. + +--Cent! répliqua John sèchement. + +--Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des jeunes personnes, +vous avez été à l'école et vous savez compter. Combien de fois cent dans +trois mille!» + +La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune +Boer à l'air sardonique, qu'elle allait épouser; il secoua tristement la +tête, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'était pas +sage de pénétrer de pareils mystères. Réduite à ses propres ressources, +la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts +prirent une part animée, et annonça enfin, qu'en trois mille, il y avait +vingt-six fois cent, très exactement. + +«Yah! yah! s'écria le choeur; vingt-six fois exactement. + +--Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait rapidement John à la +folie furieuse, «le Capitaine commande la vingt-sixième partie de +l'armée anglaise et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec +l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un dédain +écrasant, donc il est évident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente; +tous les Anglais mentent, surtout les _Rooibaatjes_ anglais, mais il ne +devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur +d'entendre mentir si mal, même par un Anglais et un _Rooibaatje_.» + +John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison et se mit à jurer +furieusement, aussitôt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut espérer que +son péché lui fut pardonné, car la provocation était par trop forte. +Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est +pas agréable. + +Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement +l'épaule, d'une façon qui semblait dire: «Si les autres prétendent que +vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de vous en +bien tirer». Puis, sans transition, il annonça qu'il était temps de +partir. Tout le monde monta, soit dans son véhicule, soit sur son +cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir. + +Après avoir suivi pendant une demi-heure une route charretière à peine +tracée, la première voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, +un cocher malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la gauche, en +pleine prairie, et les autres suivirent. + +Quand on eut atteint le sommet d'une montée, d'où l'on apercevait un +plaine immense, Hans s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons +de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on +faisait halte: à un demi-mille environ paissait un troupeau de +chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, étaient +une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air plus sauvage, +ornés d'une queue blanche et désignés, dans le pays, sous le nom de +«Vilderbeestes». Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq ou +trente gracieuses gazelles d'Afrique. + +On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers (Frank Muller était du +nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du côté des +voitures, placées aux différents endroits vers lesquels ils se +dirigeraient probablement. + +Après une attente de douze à quinze minutes, du sommet de la montée qui +lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffées de fumée +blanche et l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué par des +convulsions désespérées. Aussitôt tout le troupeau se détourna et, +formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux +chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les +chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière de tenir leur longue tête +baissée en courant, ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue +barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», qui tournaient sur +eux-mêmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tête. +Cette manière d'avancer rend très difficile de distinguer la partie de +l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce sont les cornes, tantôt +les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevêtrent les uns dans les +autres, de telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau faisait +trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; de temps à autre, +l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal +tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route. + +Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures et une véritable +fusillade commença. Une vingtaine de chevreuils firent bande à part et +passèrent non loin de John. Sautant à terre, il tira ses deux coups, +hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de +nouveau, à une distance de deux cents mètres, et au second coup un +animal tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; il avait +visé une bête et en avait tué une autre. Le fait est que cette espèce de +tir est très difficile, quand on n'y est pas habitué et, en ce jour de +début, il ne put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de sorte +que ses bons amis, les Hollandais, restèrent convaincus que le +_Rooibaatje_ anglais tirait aussi médiocrement qu'il mentait! + +Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le +moment, ce qui n'est pas très sûr dans un pays où il y a tant de +vautours; Jantjé mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train. +C'était une façon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette +course furieuse, fusil en main, à travers une plaine où les fourmilières +sont grosses comme des fauteuils et innombrables. + +Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, aux trous +dans les fourmilières, aux petits marais dans les creux; mais la +surexcitation est trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, on +vole, se retenant de son mieux aux parois du véhicule et s'en remettant, +pour le reste, aux soins de la Providence. Grâce à l'habileté du +Hottentot, les dangers furent conjurés. De temps à autre, on stoppait, +quand le gibier était à portée. John sautait de la voiture, la laissait +continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura +presque une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept cartouches, tua +trois bêtes et en blessa une quatrième qu'il poursuivit. Mais elle était +atteinte à la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et très +vite; si bien que plusieurs milles avaient été parcourus, lorsqu'elle +s'arrêta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis +s'approchèrent. Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut voir son +animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'était pas le sien, +car, celui-ci, debout et tête basse, se reposait à environ cent vingt +mètres plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé fit +observer à John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traîner +à genoux jusqu'à l'animal mort et, caché derrière lui, de viser à son +aise son propre gibier, avant de tirer. + +En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux, +grâce à un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait +conseillée et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce qu'il fût +tout près de l'animal mort, et il se félicitait déjà du coup qu'il +allait pouvoir tirer à son aise, lorsque tout à coup quelque chose +frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit +nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait et aussitôt +entendit un coup de feu sur sa droite. Évidemment quelqu'un tirait sur +lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on +ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. Une minute après, il +vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank +Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une balle, et, furieux, il +se rapprocha de Muller. + +«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi? + +--Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il répondu avec le plus +grand sang-froid, «je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi +la femelle et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et quand +j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des +cartouches adhérait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris +donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous fûtes +debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tiré sur +un homme, je fus près de m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous +ai pas touché!» + +John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me faut vous croire, +Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus +merveilleuse qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à trois +cent mètres, vous preniez un homme à genoux pour un jeune chevreuil. + +--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui +avoir serré la main ce matin? + +--Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien +en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout +près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns, +qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère, +dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que +cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.» + +Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant +sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il +retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu +depuis longtemps. + +«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y +aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa +route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour +être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se +fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait +effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je +ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons +donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, +comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu +dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune +poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le +laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent +paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller, +je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je +tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot +par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je +le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma +volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je +prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en +rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce _Rooibaatje_; je le +sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures. +Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour +calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec +leurs beaux discours sur la _patrie_ et le _maudit gouvernement +anglais_! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont +Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour +président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais +je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à +cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! +Enfin! ils danseront à mes pipeaux!» + +«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas +Frank a tiré sur vous. + +--Comment le savez-vous? + +--Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout +un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé, +quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous +visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira +de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un +merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup. + +--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John, +frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil +mécréant ne doit pas échapper à la loi.» + +Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le +seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de +plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, +Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et +tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!» + + + + +CHAPITRE XI + +SUR LE BORD + + +Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel à la +chasse, aucun événement important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les jours +se succédaient dans une monotonie charmante, car, malgré ce que peuvent +dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un +jour d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays qui n'a pas +d'histoire!» dit la voix de la sagesse; la même remarque peut +s'appliquer, avec plus de vérité encore, à l'individu. Se lever le +matin, plein de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche +habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour dormir du sommeil +du juste, voilà le secret du bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas +le _statu quo_ et veut que la lutte soit la condition de l'existence. + +En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe, +répondait à ses espérances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait +même trop parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand bétail, +aux moutons et aux moissons. Le manque de société civilisée le troublait +peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en +désirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait +une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut +les articles politiques de la _Revue du Samedi_, au vieux Silas Croft, +dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait fort cette attention. + +Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue vie dans un pays +à demi civilisé, il était toujours resté très au courant de ce qui se +produisait d'intéressant dans le monde. Autrefois cette tâche de lire la +_Revue_ à haute voix, incombait à Bessie, mais son oncle fut très +content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'était pas au +diapason de la profonde revue, et son attention s'égarait parfois aux +passages les plus marquants. Bientôt une tendre et profonde affection +unit le vieillard et son jeune associé. On s'attachait facilement à +John, la vieillesse surtout, à laquelle il rendait volontiers mille +petits services. + +En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de gaieté calme et de +franche honnêteté qui séduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le +recommandait surtout à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, +expérimenté, et homme comme il faut, dans un pays où tout cela était +rare. De semaine en semaine, le propriétaire du domaine lui témoignait +de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part +d'autorité. + +«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; «la sauterelle +me devient un fardeau»; et voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en +posant affectueusement sa main sur l'épaule de John, «il faudra que vous +soyez mon fils, comme Bessie a été ma fille.» John leva les yeux sur le +bon et beau vieux visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra le +regard de ces autres yeux intelligents et perçants, très enfoncés sous +les sourcils épais, et cette vue lui rappela son vieux père à lui! mort +depuis longtemps; l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes. +Prenant la main de M. Croft, il lui dit: + +«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux. + +--Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup à parler de ces +choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut +m'appeler un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela arrive, je +m'en repose sur vous, pour protéger ces deux jeunes filles. Elles en +auront besoin; c'est un pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais +bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être encore ici. +Mais allons nous coucher. Je commence à croire que ma tâche en ce monde +est à peu près achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions à +se faire.» + +A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptême. + +On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque +semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à +Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent +absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait +aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme +Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la +droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de +vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il +est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente, +ajouta-t-elle par réflexion. + +--C'est une femme singulière», répondit John pensif. + +Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle +fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait +eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré +pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu, +comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était +restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été +plus durable. + +Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même +fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut +s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans +l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était +vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John +ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement +vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites +que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine +pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa soeur, du +souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout +bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie +prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement +éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire +une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien +l'y inviter. + +Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de +savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est +pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui +était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans +songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus +étroits. + +S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus +vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix +ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts +assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors +rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne +tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les +responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui +qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en +posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John +Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire +son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et +par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable +que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à +trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux +périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est +toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre +sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être +ainsi pour notre ami John Niel. + +Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft, +John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez +étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa +société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle +lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque +irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et +douce. + +Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie +quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint +pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que +Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son +indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement +en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre +John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui +se passait dans son esprit. + +«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il +l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation, +voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations +culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles +dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un +chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie +aujourd'hui. + +--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir. + +--Pourquoi pas? + +--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à faire. Si je sors, cette +fille stupide laissera brûler le gâteau.» Elle désignait du doigt une +jeune fille cafre, vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine, +très occupée à regarder, en souriant doucement et suçant ses doigts +noirs, les mouches du plafond. «En vérité», poursuivit Bessie, avec un +petit coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la patience d'un +ange pour supporter la stupidité de cette fille. Hier encore, après +avoir brisé le plus grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en +souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de le remettre en un +seul morceau. Les blancs étaient si habiles! Cela ne me donnerait pas +grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y +faire pousser des fleurs, il devait leur être facile de le remettre en +son état primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou +lui jeter les débris à la figure. + +--Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la coupable par le bras et +la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le +gâteau, «si vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'_inkosikaas_ +(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai là +dedans, pour y brûler avec le gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal +comme ça, l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute +blanche.» + +Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de +plus belle, murmura: _Koos_ (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre +ne s'effraye pas, par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée +le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les +naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces +étaient épouvantables, mais il n'en résultait pas grand'chose. Une seule +fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec un grand garçon qui +avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administré +une telle correction, que jamais depuis on ne s'était frotté à lui. + +«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; donc vous +allez venir. + +--Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant d'une petite manière +ensorcelante, qu'elle savait très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas +envie de marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent: +«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler avec vous! + +--Très bien, répondit John; il faut donc que je sorte seul!» Et il prit +son chapeau de l'air d'un martyr. + +Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les +ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrière la +maison. + +«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin? + +--Non; seulement autour de la plantation. + +--Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les serpents», reprit +Bessie, s'obstinant à trouver un prétexte pour ne pas sortir. + +«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc. + +--Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait +relevées jusqu'aux épaules pour faire son gâteau, et cachant ses beaux +bras blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous +m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait», ajouta-t-elle, avec un +petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se +remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne me reste plus de +volonté du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que +j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me plaît pas +du tout, Capitaine, et je serai très maussade pendant la promenade, je +vous en préviens.» + +Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette +façon particulièrement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en +colère, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il +n'avait vu femme plus délicieusement séduisante! + +Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'épouser; mais si +elle refusait? Cette idée ne lui souriait nullement. La première +jeunesse passée, peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation qui +les livre pieds et poings liés, à la malice d'une femme. Car +malheureusement, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré, +beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature, +capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, grâce peut-être à la +petite expérience dont nous avons parlé, partageait ces erreurs +insignes! + + + + +CHAPITRE XII + +LE SAUT + + +En quittant la maison, Bessie et John s'engageront dans l'avenue des +Gommiers. Silas était très fier de cette avenue, car, plantés depuis +vingt ans seulement, ces arbres, qui poussent avec une rapidité +extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche du Transvaal, +étaient presque tous très élevés et aussi gros que des chênes de cent +cinquante ans. L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés +fort près les uns des autres, s'élançaient comme de grandes colonnes, +dépourvus de toute branche, jusqu'à une hauteur considérable, tandis +qu'au faîte leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un tunnel +touffu, au bout duquel on voyait le paysage comme au bout d'un +télescope. + +Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, John et Bessie +tournèrent à droite, pour suivre un petit sentier capricieusement tracé +à travers les roches qui soutenaient le plateau de la colline sur le +flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier aboutissait à une +partie stérile de la plaine, lieu fort dangereux pendant un orage, mais +sauvegarde de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai de +fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation l'on pouvait voir les +éclairs frapper cette surface et même y courir en zigzags. Sur la gauche +s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles était la +plantation que John désirait examiner. + +Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation était entourée +d'un fossé et d'un mur en terre, assez bas, sur lequel Bessie vint +s'asseoir. Il fut convenu qu'elle attendrait là le retour du capitaine, +parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont une nombreuse +famille s'abritait sous bois. + +John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une colonie de porcs +pour détruire ces vilaines bêtes qu'il peuvent manger avec impunité. +Entré sous bois, il se fraya adroitement un passage à travers les jeunes +branches légères comme des plumes, et revint bientôt, sans avoir vu le +moindre reptile. + +En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta pour regarder +Bessie assise sur le petit mur et encadrée dans la splendide lumière du +soleil couchant. + +Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était grande, et la main qui +le tenait, pendait inerte à son côté, tandis que ses yeux admiraient les +splendeurs de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec délice +ce doux visage et cette gracieuse silhouette, qui lui rappelaient +certaine poésie, lue autrefois, quand elle se retourna et le vit. + +«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher du soleil? + +--Non; c'est vous que je regardais. + +--Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le soleil, répondit-elle, +en détournant vivement la tête. Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son +pareil? Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à cette époque +de l'année, quand les orages sont dans l'air.» + +Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages lourds, qui, deux +heures auparavant, couraient tout noirs sous la voûte d'azur, étaient +maintenant en flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses +forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne de la bouille qui +brûle. A l'est, le ciel était une plaine d'or bruni qui lentement +devenait rouge, puis orange et enfin rose très pâle. A gauche, les +rayons semblaient se poser avec amour, avant de disparaître, sur les +arêtes des monts Quathlamba, embrasant jusqu'aux neiges éternelles du +pic le plus élevé, comme pour inscrire sur leur blancheur le passage +d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient de petits nuages, +flocons de flamme tombés des masses supérieures, et sur la terre +s'étendaient de grandes ombres profondes, que traversaient des traînées +de lumière. + +John admirait immobile, et toute cette splendeur semblait enflammer son +imagination, comme elle enflammait le ciel et la terre, de telle sorte +que l'amour descendit dans son coeur, aussi brûlant que les rayons du +soleil sur la crête des montagnes. + +Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car il y a toujours un +grain de mélancolie dans les choses les plus belles; était-ce une autre +cause? toujours est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un voile de +tristesse que John ne lui avait jamais vu, et qui ajoutait à son charme, +comme l'ombre ajoute au charme de la lumière. + +«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il. + +Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient un peu. + +«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais pourquoi: je pensais à ma +mère. C'est à peine si je me rappelle son doux visage émacié. Je me +souviens qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, au +coucher du soleil, comme en ce moment, et je jouais près d'elle, quand +tout à coup elle m'appela, m'embrassa et, me montrant les nuages rouges +amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, chérie, quand +j'aurai franchi ces portes d'or?» Je ne compris pas alors ce qu'elle +voulait dire, mais je me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle +soit morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.» + +Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. + +Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une jolie femme en pleurs, et ce +petit incident vint mettre en déroute toute la prudence de John. + +«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je ne peux pas vous voir +pleurer.» + +Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les baissa de nouveau sans +rien dire. + +«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: j'ai quelque chose à +vous dire. Je veux vous demander si..., si..., bref, si vous +consentiriez à m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous me +connaissez assez bien maintenant. Je ne suis plus un enfant, chère +Bessie, j'ai vu le monde et j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux +petites affaires de coeur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de femme +aussi charmante et, si vous me permettez de vous le dire, aussi +délicieusement belle que vous; et, si vous m'acceptez, il me semble que +je serai l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.» + +Il s'arrêta. + +Quand elle eut compris où il voulait en venir, Bessie avait rougi +jusqu'aux yeux, puis était devenue blanche comme un lis. Elle aimait cet +homme; ses paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique +d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais Bessie n'était pas +exigeante. + +Enfin elle parla. + +«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce que vous me dites là? +Parfois on parle sous l'impulsion d'un premier mouvement et ensuite on +regrette ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous aurais +répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce pas? + +--Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria John, avec +indignation. + +--C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant des cercles sur le +sol, avec la baguette qu'elle tenait, «vous vous exagérez peut-être mes +mérites. Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que des +Hottentotes ou des Boers; et il en est de même pour tout le reste. Je ne +suis pas digne d'épouser un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je +ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une jeune fille +ignorante, élevée dans une ferme, sans fortune et n'ayant pour elle +qu'un peu de beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme du monde +et si jamais nous retournions en Angleterre, je serais une chaîne pour +vous. Vous auriez honte de moi et de mes manières coloniales. Si c'était +Jess, ce serait tout autre chose, car elle a plus d'intelligence dans +son petit doigt que moi dans toute ma personne.» + +Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les nerfs de John. Ce fut +comme une bouffée d'air froid au milieu d'une journée brûlante. Il +désirait oublier Jess, pour le moment. + +«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de telles choses? Je vous +assure que si vous paraissiez dans un salon de Londres, vous y +éclipseriez la plupart des femmes. Du reste, il est fort peu probable +que je fréquente les salons de Londres désormais, ajouta-t-il. + +--Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le contraire, reprit +Bessie; mais comprenez-moi bien: je ne veux pas que vous m'épousiez +seulement pour cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si vous +m'épousez, je veux que ce soit parce que vous m'aimez, _moi_, mon vrai +_moi_, et non pas seulement mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que +vous répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se mit à pleurer +doucement. + +«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne savait plus trop où il en +était, dites-moi franchement, loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux +peut-être pas grand'chose, mais peu importe, si vous m'aimez.» Il lui +prit la main, la fit glisser du mur et elle se trouva debout devant lui, +presque aussi grande que lui, car elle était d'une taille élancée. + +Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui répondre, deux fois le +courage lui manqua et enfin son secret lui échappa; ce fut presque un +cri: + +«Oh! John je vous aime de tout mon coeur!» + +Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le +premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses. + +Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi +heureux qu'ils pouvaient et devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur +de l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et pâle; jusqu'à ce +que le crépuscule cachât les montagnes et que les étoiles fussent seules +à regarder, avec eux, l'immensité sombre du désert. + +Pendant ce temps, une scène très différente se jouait à l'habitation. + +Dix minutes après que John et sa belle compagne furent partis pour cette +promenade mémorable à la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté +sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers. + +Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la manière serpentine +des Hottentots, manière qu'ils ont sans doute acquise à la suite des +siècles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés +à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait +toujours à se trouver inopinément en face d'une zagaie embusquée, ou +d'une bête sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il +agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un +moment où il savait ne pas être aperçu. La vie à Belle-Fontaine était +décidément trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il avait +besoin de s'offrir parfois des récréations de ce genre. + +Tout à coup et malgré la distance, il perçut le bruit des sabots d'un +cheval; il se redressa, écouta, puis se coucha sur le sol, y appuya son +oreille et laissa échapper un grognement guttural de satisfaction. + +«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu +et pose un pied plus légèrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank +vient-il ici? Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il savait +que Missie est allée à la plantation avec Baas Niel. On va aux +plantations pour s'embrasser (Jantjé n'était pas loin de la vérité!) et +Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui +disais; sans cela, je n'y manquerais pas.» + +Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se glissa aussi naturellement +qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne +ne se serait douté que cette touffe cachât un corps humain, pas même un +Boer, à moins qu'il n'eût marché droit à l'espion, et encore celui-ci +eût-il probablement réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le +répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le bon plaisir du +sauvage. + +Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tête et regarda de +ses yeux ronds comme des perles noires, à travers les brins d'herbes +gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, évidemment plongé +dans des réflexions qui excitaient sa colère. Profondément absorbé, il +laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier +s'était amusé à creuser la nuit précédente, au beau milieu de l'allée. + +«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, comme l'homme et la +cheval passaient à quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa +l'avenue, se glissa par un sentier détourné et se trouvait debout à la +porte des écuries, le visage dénué de toute expression, quelques +secondes avant l'arrivée de Frank Muller sur sa monture. + +«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le +Boer, ou plutôt le métis, car nous savons que sa mère était Anglaise et, +s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain je vais +à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krüger, +Prétorius et les autres «Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si +j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera, +et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas +m'épouser, j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le +plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu'à Waterberg. +Patriotisme! Indépendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si +longtemps, qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça que je +ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! ça, c'est +autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous, +excepté Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main pour +défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma +faute. Puis-je m'empêcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me +dessèche à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure, +oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon père et de ma mère +assassinés, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse? + +«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses +encore, comme étant les moteurs de nos actions, mais peut-on les +comparer à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si +facile à briser et qui cependant peut ébranler le monde et faire couler +le sang à flots. Me voici près de la roche; elle tremble sur sa base; +que je la touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. Peu +m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent. + +«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se +disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le marché. + +«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chassé tous ces Anglais +du pays, au bout de peu d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh +bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal +et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la +mer, nous nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons que ce +qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les États-Unis de +l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de +force, et nous verrons!» + +A ce moment, il arrivait devant la véranda et, faisant trêve à ses +visions ambitieuses, il mit pied à terre et entra. Dans le salon, il +trouva Silas Croft qui lisait un journal. + +«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue. + +--Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le vieillard assez +froidement, car Niel lui avait raconté l'incident de la chasse, qui +avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit +alors, il n'en avait pas moins tiré ses conclusions. + +«Que lisez-vous dans le _National_, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout? + +--Non! qu'est-ce qu'il y a? + +--Il y a que les Boers se soulèvent contre vous autres Anglais, voilà +tout. Le shériff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour +arriéré d'impôts, et le mit en vente à Potchefstroom; mais les habitants +chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le +poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur +Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la +loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en +y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18 +décembre, à Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est +la paix ou la guerre. + +--La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec humeur; il y a des +années qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis +que Shepstone a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté? +Rien que des mots. Et après tout, supposez que les Boers se battent, +quel sera le dénouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront +tués et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre +céderait à une poignée de Boers? Qu'a dit le général Wolseley l'autre +jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais +abandonné, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libéral ou radical +ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a télégraphié la même +chose; il est donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.» + +Muller répondit en riant: + +«Vous êtes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas +qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se +laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre +gouvernement oubliera ses grands mots et récusera Wolseley, Shepstone, +Bartle Frère, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse que +vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours +sont choses préparées à l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que +les Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a des taxes à +payer. Ils se disent que maintenant que vous avez payé leurs dettes et +chassé Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays. +Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, les Boers se +borneraient à parler, car beaucoup d'entre eux sont enchantés que le +pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des +marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de +l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher +la balance du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant le projet +de créer, dans le pays tout entier, une grande république anti-anglaise. +Si le Transvaal reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État +Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi ils sont en +colère et pourquoi leurs instruments soulèvent les Boers. Ils _veulent_ +qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont +vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; sinon les Boers payeront +les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont très habiles +les _patriotes_ du Cap, et savent très bien se tirer d'affaire.» + +Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla +regarder par la fenêtre. + + + + +CHAPITRE XIII + +FRANK MULLER JETTE LE MASQUE + + +Quelques instants après, Muller se retourna et dit: + +«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas? + +--Non. + +--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais, +vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est +imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres +Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la +moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers +haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On +tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux +qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux +du Transvaal et l'Afrique pour les Africains. + +--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où +voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.» + +Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le +savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que +moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous, +les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne +le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le +ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de +vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le +monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit. + +--Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard, +froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que +vous voulez, je vous répondrai. + +--Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux _Bessie_. J'aime +votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela +tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre. + +--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer +d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf. +Plaidez votre cause et acceptez sa réponse. + +--J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec +emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler +de moi? Elle aime ce damné _Rooibaatje_ Niel, que vous avez amené ici. +Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi. + +--Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle +prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank +Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une +explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un +malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le +père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore +presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John +Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et +maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays, +vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me +dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre, +et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi, +Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux +flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez +immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en +remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos +pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que +mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!» + +Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois +il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par +la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face +de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître +de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses +audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient +souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et +irrépressibles. + +C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait +mis en garde contre lui. + +«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en +doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes armés de +fusils. Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si fier, je vous +tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmènerai Bessie et elle sera +trop heureuse d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais il ne le +voudra plus, quand même elle le lui demanderait à genoux, je vous en +réponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront +pour vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers +et aux arbres; ils vous répondront mieux que votre Dieu et votre nation +anglaise! + +--Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que +vous blasphémez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine placée +au-dessus de la cheminée), à moins que je ne vous fasse chasser à coups +de fouet par mes Cafres.» + +Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurité était +venue, mais il y avait encore de la lumière dans le ciel, au bout de +l'avenue des Gommiers, et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette +de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. John l'avait +quittée, pour aller voir quelque chose à la ferme et elle rentrait +lentement, tout entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le +charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations. + +Elle apparaissait là comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus +beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de +reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux +brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse et charmante, +incarnation de pureté, de joie et de grâce. + +Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tête; la faible +lumière frappa en plein son visage, dont elle idéalisa la beauté émue +par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. Il y avait +en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, une splendeur dont +l'amour seul empreint l'humanité, et le coeur même de l'homme sauvage et +mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en +fut pénétré. + +Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et le regret. + +Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait? +Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce +bien une femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? Les +natures puissantes, mais indisciplinées, telles que celle de Frank +Muller, sont généralement superstitieuses, sans religion, et en ce +moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part, +un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mêlée +peut-être au sang des siens? + +Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait à tout cela? s'il +abandonnait la rébellion à elle-même? s'il épousait une des filles de +Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme +pour faire tourner son cheval à gauche et, par ce moyen, éviter Bessie; +mais tout à coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit +avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? Jamais! Il la +tuerait plutôt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied à terre +et se trouva face à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu. + +«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», se dit Jantjé, qui +rôdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. «Que +va dire Missie maintenant?» + +«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, d'une voix qu'il +s'efforçait de rendre calme. + +En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses +passions se reflétaient sur son visage, dont la beauté réelle ne servait +qu'à rendre cette expression plus frappante. + +«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», répondit-elle, en essayant +de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. +Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule +avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison à +trois cents mètres au moins! + +Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans +le repousser. + +«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; vous étiez immobile tout à +l'heure. + +--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper. + +--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je +pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.» + +Elle lui tendit la main. + +«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de son attitude contrainte. + +Il prît sa main et la garda. + +«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller. + +--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime +de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple +Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde. +J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si +vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez +une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout +simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent +en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non; +n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne +savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma +bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je _veux_ un baiser!» Et dans un +paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta +ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses +efforts, sur sa poitrine. + +Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à +l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se +montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre +expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand +nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un +long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de +Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le +mot _Frank_. L'effet produit sur Muller fut magique. + +«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de +ma mère! + +--_Frank_», gémit de nouveau la voix. + +Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna +pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt +pour s'enfuir. + +«_Frank_, _Frank_, _Frank_!» reprit la voix, gémissant et hurlant, +tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte +sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se +précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses +membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte +superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais +Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de +la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même +instant la voix de femme gémit: «_Frank_, tu mourras dans le sang, comme +moi, Frank!» + +Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était +cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour +ses nerfs. + +«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il; +alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit +comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix +milles de là. + +Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit +d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin +poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie +intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à +haute voix. + +«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment +saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les +paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!» + +Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait +coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse. +Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là! + +Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la +véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle +voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements +de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se +demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec +Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait? +peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à +prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique, +résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son +oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà +fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de +fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre +ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se +calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien +arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait +de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son +bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par +Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se +trouva en face de ce charmant et sentimental tableau. + +«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard. + +Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses? +Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante, +tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de +lui, la main sur son épaule. + +Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres, +et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence. + +«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous +avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus +considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne +vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient. +Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre +personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank +Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je +l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que +je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme +et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire +la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez +la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est +temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la +femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à +laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous +avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque +chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la. +Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et +je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique +australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie +Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon +goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie, +venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous +ne permettrez pas à John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous, +ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement +depuis douze ans.» + +Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur. + +«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne +pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être +persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop +large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait +son oncle et bienfaiteur. + + + + +CHAPITRE XIV + +JOHN, A LA RESCOUSSE! + + +Les importants événements domestiques, rapportés dans le chapitre +précédent, se passaient le 7 décembre 1880, et pendant une douzaine de +jours tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas +Croft se montrait plus ravi du dénouement auquel étaient arrivés nos +jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se félicitait davantage du +parti qu'il avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait +avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes et grâces de nature +et de caractère, qu'il n'avait pas soupçonnés jusque-là. Bessie était +comme une fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et +répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pénétrante était +restée jusqu'alors inconnue. + +Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites +comme elle, pour aimer et être aimées, jeunes filles, épouses et mères. +Sa beauté avait sa part de ce développement soudain; son teint admirable +prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et +plus profonds. Elle était en toutes choses, excepté une seule, tout ce +qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et encore cette exception +eût-elle plaidé en sa faveur, auprès de bien des hommes; elle n'était +pas douée d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât une dose +très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une +intelligence au-dessus de la moyenne et le goût très vif des choses +intellectuelles. En outre il appréciait fort cette supériorité chez les +femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer à une belle jeune +fille, ce n'est pas son _intellect_ qui préoccupe le plus. Ces +réflexions-là ne viennent que plus tard. + +Ils étaient donc très heureux et flânaient avec joie autour de +Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur sérénité par le grand meeting +des Boers qui devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent +des bruits de rébellion, que l'on commençait à les considérer comme +faisant partie de l'état normal des affaires. + +«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement sa tête aux +cheveux d'or, un matin qu'ils étaient assis sous la véranda, «j'en ai +par-dessus la tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que +tout cela signifie. C'est tout bonnement un prétexte pour quitter leurs +femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en +buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernière +lettre. Les gens de Prétoria sont persuadés que tout cela ne signifie +rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison. + +--A propos, Bessie, demanda John, avez-vous écrit à Jess pour lui +annoncer nos fiançailles? + +--Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, mais la lettre n'est +partie qu'hier. Elle en sera contente. Chère Jess! quand donc +reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.» + +John continua de fumer son cigare, sans répondre, se demandant si Jess +serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle. + +Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se faufilait parmi les +orangers, comme s'il désirait appeler l'attention sur lui. + +«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser +d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos +gages?» + +Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son habitude, au +beau milieu de l'allée, en plein soleil. + +«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore dus. + +--Eh bien! quoi alors? + +--Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au gouvernement anglais +et ils ont dévoré les Rooibaatjes près de Middelburg, à Bronker's +Spruit. Joubert les a fusillés tous avant-hier. + +--Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si stupéfait qu'il +laissa tomber son cigare. «Ce doit être un mensonge. Près de +Middelburg,... avant-hier,... c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous +appris cela? + +--Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un Basutu qui me l'a dit. + +--Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu arriver jusqu'ici en +trente-huit heures. A quoi pensez-vous de venir me raconter pareille +histoire?» + +Le Hottentot sourit. + +«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles volent comme les +oiseaux.» + +Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. Malgré +l'impossibilité apparente de la chose, John était inquiet; il savait +avec quelle rapidité les nouvelles voyagent chez les Cafres; le cavalier +le mieux monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était un peu +alarmée, il se mit à la recherche de Silas Croft, le trouva dans le +jardin et lui rapporta ce que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne +savait que croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir des +menaces de Frank Muller. + +«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y est pour quelque +chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; donnez-moi votre bras, John.» + +Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, ils aperçurent le +gros Hans Coetzee cheminant à l'amble, sur son petit, mais robuste +poney. + +«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous dira ce qu'il en est»; +et il cria de sa voix de stentor: «Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles +nouvelles apportez-vous?» + +Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, lui jeta la bride sur +la tête, et s'approcha d'eux. + +«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez +entendu parler du meeting à Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y +emmener; j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au +gouvernement britannique et envoyé une proclamation à Lanyon. On se +battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les +pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils. + +--Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, qui n'entendait pas que +l'on parlât de l'armée de sa Majesté avec cette pitié dédaigneuse. + +Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce qu'il dit, puis écouta +très attentivement le récit de Silas Croft, d'après la version de +Jantjé. + +«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous disais-je? Les pauvres +_Rooibaatjes_ tués comme des chevreuils et la terre couverte de sang! Et +maintenant Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer sur ces +pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai pas! Tels efforts que je +fasse, je ne pourrai pas les manquer. Et quand nous les aurons tués, le +vieux Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, Lanyon ne +vaut guère, mais Bürgers est encore pire.» + +Ce disant, le gros homme poussa un profond gémissement, à la pensée des +difficultés dans lesquelles il allait être plongé, puis il s'éloigna par +un sentier qui conduisait au sommet de la colline, après avoir déclaré +que, vu la tournure des événements, il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa +visite à un Anglais. + +«_Ils_ pourraient croire que je ne suis pas fidèle _au pays_, +ajouta-t-il, en manière d'explication; _le pays_ que nous avons payé de +notre sang, nous autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang, +quoique fassent ces pauvres troupeaux de _Rooibaatjes_! Ah! ces pauvres, +pauvres _Rooibaatjes_! + +«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, si toutefois ils +peuvent courir avec leurs grands havresacs et la batterie de cuisine qui +leur bat les flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! Que dit le +livre saint? Mille fuiront devant la menace d'un seul, et devant la +menace de cinq, vous fuirez! Du moins je crois que c'est là le texte. Le +cher Seigneur savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le Livre! Il +pensait aux Boers et aux pauvres _Rooibaatjes_!» + +Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête. + +«Il était temps! s'écria John, car, encore un peu, il aurait fui devant +la menace d'un seul «pauvre Rooibaatje», je vous en réponds! + +--John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que vous alliez à Prétoria +chercher Jess. Croyez-moi, les Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne +la faisons pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas. + +--Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux pas laisser partir +John. + +--Je regrette de vous entendre parler de la sorte, quand votre soeur est +en danger, répondit l'oncle sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où +est Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre chevaux gris. + +--Vous avez raison, cher oncle; John partira; j'ai parlé sans réfléchir; +cela m'a paru un peu dur tout d'abord. + +--Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous inquiétez pas, chère +aimée; je serai de retour dans cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent +faire vingt lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont trop +gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la route. En outre, le +chariot sera presque vide, de sorte que je pourrai emporter un muids de +grain et cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune Zulu Mouti; +il ne s'entend guère à soigner les chevaux, mais c'est un garçon +courageux, qui ne m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut pas +compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant et se griserait juste +au moment où l'on aurait besoin de lui. + +--Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle Silas; je vais m'occuper +des chevaux et faire graisser les roues. + +«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit chez Luke; vous +pourriez aller plus loin, mais la place est bonne pour y coucher; vous y +serez bien soigné; vous pourrez repartir à trois heures du matin, être à +Heidelberg demain soir à dix heures, et à Prétoria dans l'après-midi du +jour suivant.» Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs. + +«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces +sauvages Boers. Vous êtes officier anglais et, s'ils le découvrent, ils +vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent être, +quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me résigner +à vous laisser partir. + +--Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, pour l'amour du ciel, ne +pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle +ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me +pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment +laisser Jess enfermée dans Prétoria, pendant des mois peut-être? Quant +au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque à courir; je ne +le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me +rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, ma chérie, et +venez m'aider à emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai +sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.» + +Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très pratique, sécha ses +yeux, prit un air souriant, malgré l'angoisse de son coeur, et se mit à +préparer avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile au +voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources. + +Ensuite on servit un repas que John expédia en toute hâte et à peine +finissait-il, que le chariot était à la porte; Jantjé, comme d'habitude, +se tenait à la tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul +bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de bâtons +enveloppés dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide, +vêtu, malgré la chaleur, d'une immense capote militaire. + +«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant de refouler ses +larmes; adieu, mon bien-aimé! + +--Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il simplement, en +l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère vous revoir d'ici à huit jours.» + +Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues rênes; Jantjé +quitta la tête des chevaux; Mouti cessa de bayer aux étoiles et sauta +dans la voiture avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent le +petit galop, et bientôt tout disparut dans un nuage de poussière. + +Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et maintenant que ses +larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour +leur donner un libre cours. + +John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait ingénieusement les +attributions de l'hôtellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre +fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. Comme ce n'était +pas par le fait une véritable hôtellerie, il fallait l'aborder avec une +certaine prudence, si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et +gens; autrement on courait le risque d'être prié de continuer sa route. +Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalité +comme une faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions obséquieuses +de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses dépens. Il n'y a pas +d'autocrate qui égale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il +est tellement maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, allez +au diable! Voilà sa réponse au voyageur furieux. + +En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait +les gens de l'endroit, très polis si l'on s'approchait avec humilité; +ensuite ils étaient tous plongés dans un état de surexcitation si peu +agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver un autre Anglais avec qui +discuter les évènements. Le bruit courait du désastre de Bronker's +Spruit, de l'investissement probable de Prétoria, de l'approche d'un +corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du défilé de +Laing, au delà du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif. + +«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier de la triste figure; +ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous +tueront, voilà tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille à son +sort et de retourner à Belle-Fontaine.» + +John ne l'entendait pas ainsi. + +«J'essayerai toujours», répondit-il. + +Il avait une sorte de ténacité _bouledogue_, qui le disposait à croire +que, s'il voulait _bien_ faire une chose, il en viendrait à bout, à +moins de circonstances échappant tout à fait à son contrôle. Un +sentiment pareil mène un homme bien loin. C'est lui qui a fait +l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagération de +législation et les effets commencent à s'en faire sentir par une +diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! +qu'on lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités +d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? Qu'elle s'en débarrasse! Et +ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas +ainsi. + +L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus +grande partie, en dépit d'eux, par les efforts indépendants d'un certain +nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans +le gouvernement, de limiter, votre de détruire l'initiative et la +responsabilité individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute +chose. Le système n'est encore qu'à son début. Quand il se sera +développé, l'empire deviendra une vaste machine sans âme, qui, un jour, +se désorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes résolus, +obstinés, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est disposé à +le reconnaître, en ces jours de lumière. + +John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le +jour. Personne ne se montrait et comme il eût été impossible de +découvrir les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, Mouti et +son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, tâche assez difficile +dans l'obscurité. La note avait été payée la veille au soir; ils purent +donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils n'avaient pas fait +quarante pas, qu'une voix les somma d'arrêter, John obéit et aperçut une +seconde après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait même pas +dans l'air humide et immobile, le prophète de malheur de la veille, +entièrement drapé dans une couverture sale. + +Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il convenait à un +prophète, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent +s'emporter. + +«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'était pas +disposé à se laisser retarder. + +«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le fantôme, que je suis sûr +d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que +vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti.» Puis, +élevant sa lumière de manière à ce qu'elle frappât John en plein visage, +il lui adressa du regard un tendre adieu. + +«Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela à me dire, +vous auriez mieux fait de rester couché.» Et fouettant les chevaux de +volée, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophète +s'éteignit et que le prophète lui-même faillit rouler dans le ruisseau! + + + + +CHAPITRE XV + +UN VOYAGE DIFFICILE + + +Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants et traînaient un +poids léger, de sorte que, malgré le mauvais état des voies qu'on +appelle routes en Afrique, John avança rapidement. + +Vers onze heures du matin, il arriva à la petite ville de Standerton, +sur le bord du Vaal, près de laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en +doutât, des émotions terribles. + +Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de Bronker's Spruit; il +écouta les dents serrées, les yeux en flamme, ce récit d'une trahison et +d'un massacre sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres +civilisées. On lui répéta qu'il lui serait impossible de passer à +travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée de Prétoria de vingt +lieues environ, où le triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait +proclamé la république. De nouveau il répondit qu'il irait jusqu'à ce +qu'on l'arrêtât et repartit un peu réconforté en apprenant que l'évêque +de Prétoria, pressé de rejoindre sa famille, avait passé quelques heures +auparavant; peut-être, en se hâtant, pourrait-il le rattraper. + +Il repartit donc; les heures passaient sur la grande plaine déserte et +il ne rejoignait pas l'évêque. A quarante milles de Standerton, il vit +un chariot arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques +renseignements de son conducteur; mais en s'approchant, il se rendit +compte, après examen, que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce +qu'il contenait et les boeufs emmenés. Il y avait des traces plus +évidentes et plus terribles de violence. En travers du limon, les mains +encore crispées sur le manche d'un fouet en bambou, comme s'il avait +voulu en faire usage pour se défendre, était étendu le cadavre du +conducteur, un naturel du pays. John remarqua le calme de son visage; on +eût pu croire qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un petit +trou rond et net au milieu du front. + +Au coucher du soleil, John détela ses chevaux fatigués et leur donna, à +chacun, deux des bottelées de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti +veiller sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un petit +monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait était sauvage et +triste. Partout la plaine immense, ondulant comme une mer figée; et au +loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées Rooi Koopies. Le +ciel présentait le spectacle d'un de ces couchers de soleil éblouissants +et brûlants, comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du Sud. De +tous côtés se pressaient, menaçants, des nuages d'un rouge de sang. +L'herbe reflétait cette lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit +que le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang et l'on ne peut +s'étonner que John en fût impressionné, surtout après avoir vu le +cadavre du pauvre charretier et entendu raconter le massacre de +Bronker's Spruit. + +Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, il ne put s'empêcher de +se demander s'il faisait son dernier voyage et si une balle boer +n'allait pas lui révéler le mystère de la vie et de la mort. + +Quand les chevaux eurent terminé leur repas et repris le mors bien +malgré eux, la splendeur lugubre du ciel s'était éteinte et la nuit +s'étendait, comme un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure +embrasée. Il y avait heureusement un brillante demi-lune, qui bientôt +éclaira la route, pendant le long trajet qui lui restait à faire. Enfin +vers onze heures Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait +apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul parti à prendre était +de pousser droit devant lui et d'essayer de passer. + +Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua au loin un chariot, +autour duquel se mouvaient des hommes et deux lanternes. C'était sans +doute l'évêque arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, il le +vit repartir et, une seconde après, il entendit la voix d'une sentinelle +et vit luire le canon d'un fusil. + +«Qui va là? demanda la voix. + +--Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne fût rien moins que gai. + +Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un homme qui s'approcha +en bâillant et dit quelque chose en hollandais. L'oreille tendue, John +saisit ces mots: «de la suite de l'évêque». + +Ceci lui suggéra une idée. + +«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel arrivant, d'une voix +rude. Et il leva sa lanterne pour bien voir Niel. + +«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit celui-ci, s'efforçant +d'assumer l'aspect pacifique d'un membre du clergé», et je désire le +suivre à Prétoria.» + +L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement Niel portait un +vêtement sombre et un chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical, +celui-là même que Frank Muller avait troué d'une balle. + +«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; regardez; il est habillé +comme un vieux corbeau. Que disait le laissez-passer de Om Krüger? +Est-ce un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? C'était un +seul, je crois? + +--Non; deux, il me semble.» + +Le brave homme ne voulait pas avouer à son compagnon qu'il ne savait pas +lire. «Oui, maintenant que j'y pense, je suis sur que c'était deux.» + +L'autre se gratta la tête. + +«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om Krüger et de le lui +demander? + +--Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic quand on le +réveille. + +--Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à demain. + +--Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, dit John, de sa voix +la plus douce. On a besoin de moi à Prétoria, pour prêcher la parole du +Seigneur et veiller près des blessés et des mourants. + +--Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. Ce sera comme +pour les «Rooibaatjes» à Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle! + +--Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? demanda la sentinelle. + +--Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre au quartier général et +j'ai envie de dormir, répliqua l'autre en bâillant. + +--Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez raison et que le +laissez-passer disait deux chariots. En route, damné Anglais!» + +John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux +chevaux. + +«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme à la lanterne, tandis +que le chariot s'éloignait. Je ne suis pas bien sûr que ce fût un +révérend, après tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?» + +Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette idée +à laquelle l'autre renonça. + +Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du départ +du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris, +apprit qu'un véhicule répondant à cette description avait passé +librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile à +imaginer qu'à dépeindre. + +Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya +travailler aux fortifications pour _le reste de la guerre_. + +Heureusement pour John, malgré cette halte de quelques minutes, il put +rejoindre l'évêque. Par un hasard providentiel, _Sa Grandeur_ avait été +arrêtée sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son +soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé les rues montueuses de +Heidelberg, cette nuit-là. Toute la ville était encombrée de chariots +boers, où dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas de +véhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant +à la brise de nuit, blasonné aux armes symboliques du pays: un chariot +attelé de boeufs et gardé par un Boer armé; c'était sans doute le +quartier général du Triumvirat. Une fois, le chariot qui précédait celui +de Niel, fut arrêté par une sentinelle et repartit après l'échange de +quelques paroles, comme celui de notre héros. + +Ce fut une tâche ardue que cette traversée de Heidelberg et pleine de +terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse à être pris et envoyé +ignominieusement en prison. En outre les chevaux épuisés faisaient des +efforts désespérés pour s'arrêter à chaque maison. Ils avaient enfin +traversé la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de +nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut +moins heureux. + +«Le laissez-passer disait _un_ chariot, dit une voix. + +--Oui, oui; _un_ chariot», appuya une autre voix. + +John reprit son air clérical pour conter ingénument sa petite histoire, +mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot +d'anglais; elles se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante +mètres environ, afin de chercher un interprète. + +«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu Mouti. + +John suivit le conseil et fouetta les chevaux, tandis que Mouti, penché +sur le tablier, frappait les deux premiers avec une lourde cravache. +L'attelage, lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, quand +les sentinelles se rendirent compte de ce qui se passait. Alors elles se +mirent à courir en criant, mais le chariot se perdit bientôt dans +l'ombre. + +Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les chevaux, ils ne purent +rejoindre le premier chariot, dont l'attelage était plus frais. A minuit +la lune disparut et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti fut même +obligé de descendre plusieurs fois et de conduire par la bride les +pauvres bêtes, dont l'une tombait de temps en temps et qu'il fallait +battre cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le chariot +faillit verser; une autre fois, rouler dans un précipice. + +Vers deux heures du matin, John reconnut que les chevaux étaient +absolument à bout de forces. Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze +milles de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et leur donna +autant de fourrage qu'ils en purent manger. L'un d'eux se coucha et +refusa la nourriture, signe certain d'épuisement; un second mangea +couché, les deux autres prirent leur repas comme à l'ordinaire. Alors il +fallut attendre l'aurore. Mouti dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout +ce qu'il put faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé, +de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie et de s'asseoir ensuite, +son fusil entre les jambes. + +Enfin le jour parut et de nouveau il donna la provende aux chevaux. Une +autre difficulté se produisit. Le cheval qui avait refusé de manger, +était évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer le mode +d'attelage, mettre un cheval en arbalète et attacher le malade à +l'arrière du chariot. Puis on se remit en route. + +A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge située à vingt +milles de Prétoria; il n'y restait que deux chats et un chien errant. +Les habitants avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux à +l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui restait, avant de +repartir pour la dernière étape. Le chemin était affreux et Niel savait +que le pays devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse chance +de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut quatre heures pour faire +ces vingt milles et, au sommet d'une montée d'où l'on descendait dans +Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la crête d'une colline +rocheuse, à six cents mètres environ de l'endroit où il se trouvait. Il +crut d'abord qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis et +mirent pied à terre. + +Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, il vit un petit nuage +de fumée blanche, puis un second et, un instant après, deux balles +sifflèrent successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre sous +le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient sur lui. + +Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux au galop et se +déroba derrière un accident de terrain, avant que l'ennemi pût +recharger. Après cela il ne vit plus rien. + +John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la plus jolie ville de +l'Afrique australe, avec ses maisons blanches et rouges, ses grands +bouquets d'arbres, ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes +plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait encore tout cela, +et John rendit grâces à Dieu. Il se savait en sûreté désormais; aussi +permit-il à ses chevaux fatigués de descendre lentement et de traverser +au pas, la petite plaine qui le séparait encore de la ville. A sa gauche +étaient la prison et la caserne, autour desquelles se trouvaient +rassemblés des centaines de chariots et de tentes. Il se dirigea de ce +côté. Évidemment les habitants avaient abandonné la ville et campaient. +Lorsqu'il ne fut plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers suivi +d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, s'avança au-devant de lui. + +«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais ne laissait aucun +doute. + +«Un ami, bien content de vous voir», répondit John, avec la satisfaction +d'un homme à qui l'on vient d'enlever un poids écrasant. + + + + +CHAPITRE XVI + +PRÉTORIA + + +Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement à Prétoria, +même avant la déclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand +effort moral et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, ont +ressenti la réaction qui se produit aussi certainement que la nuit +succède au jour. On est fort pour renoncer à la passion et chanter son +chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul +dans les ténèbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il +s'affaiblit; «on ne voit que la nuit, n'entend que le silence», et +l'épreuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi sa prison, +et qu'on s'y est enfermé. + +Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce +qu'elle avait fait n'était pas absolument inéluctable; elle avait agi +d'après sa propre volonté et assez naturellement elle le regrettait +quelquefois. L'abnégation est un ange au visage austère, avec lequel il +faut lutter longtemps, pour qu'il consente à murmurer doucement des +paroles de consolation. C'est là une de ces choses que le temps nous +révèle plus tard, quand il lui plaît; le moment n'était pas encore venu +pour Jess. Extérieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance +qui lui rongeait le coeur; elle était pâle et silencieuse, il est vrai, +mais ne l'avait-elle pas toujours été? Seulement elle avait renoncé à la +musique et au chant. + +Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement pour la pauvre fille +qui, en apparence, vivait comme tout le monde à Prétoria. Le jour vint +où elle pensa qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage son +séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. Elle redoutait ce +retour; elle priait ardemment pour être «délivrée de la tentation». Elle +ignorait presque complètement ce qui se passait chez elle. Bessie et son +oncle lui écrivaient, sans lui dire ce qu'elle désirait le plus savoir. +Les lettres de Bessie étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que +faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Néanmoins +sa réticence en disait plus à l'esprit observateur de sa soeur, que ses +paroles mêmes. Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien +n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que tout cela signifiait +pour elle et, de temps à autre, elle se laissait entraîner à une +explosion de jalousie dont un témoin eût été péniblement affecté. + +Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester pour les fêtes, +qu'elle avait consenti à ne rentrer à Belle-Fontaine que pour le jour de +l'an. Bien qu'on parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop +préoccupée de ses propres affaires, pour prêter grande attention à ces +propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on était +habitué depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en +étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le 18 décembre, se répandit +la nouvelle que la république venait d'être proclamée! + +La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de camper et Jess, malgré +son vif désir de retourner à la ferme, n'en vit plus la possibilité. +Deux jours après, un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94e +régiment caché sous ses habits, entra en boitant dans Prétoria. Il avait +vu le massacre de Bronker's Spruit; le récit qu'il en faisait, glaçait +le sang dans les veines. + +La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclamée; la +ville fut abandonnée; les habitants reçurent l'ordre d'aller camper sur +la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades, +tous se réfugièrent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des +tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut obligée de +partager un chariot avec son amie, la mère et la soeur de celle-ci, et +n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant à dormir au +milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer. + +Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par +la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans +laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp, +jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la +dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit +le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait +suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans +broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un +fer rouge. + +Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et +l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. +Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants, +elle se réjouit en vérité du bonheur de sa soeur; elle aimait tant +Bessie! + +Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont +blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire +souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie! +Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et +qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus +vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une +nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle +s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie, +lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains. +Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait +à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le +succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le +mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si +c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le +mariage. Elle ne _le_ verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi +l'avait elle rencontré? + +Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se +leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de +Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible. +Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un +chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris, +qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième +suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du +véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser +passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi +les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle +venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle +impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol. +Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui +semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin. +Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait +se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une +puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour +laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un +raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que +les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la +limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée +par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait +tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que +d'autres, trancher la question. + +La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John +aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment +refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui +l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et +s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille. + +«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en +sûreté! + +--Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi +avez-vous quitté Bessie et mon oncle? + +--Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré. +Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée. + +--Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous +retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les +deux maintenant. + +--C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand +malheur, ajouta-t-il gaiement. + +--C'en est un très grand au contraire», répliqua Jess, en frappant du +pied; et tout à coup elle fondit en larmes. + +John était trop simple et trop droit, pour attribuer ce chagrin à autre +chose que l'inquiétude causée par les circonstances et la perspective +d'une longue captivité dans une ville qui pouvait être prise _vi et +armis_. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception après son long +et périlleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit. + +«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un +peu plus amicalement, eu égard à..., à bien des choses. Voyons, ne +pleurez plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où nous +retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que +je suis arrivé ici, je vous en réponds.» + +Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage était +passée. + +«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.» + +Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait les principaux +incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton +tout différent: + +«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie pour moi! Seulement je +ne conçois pas qu'à vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait +complètement inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien +triste pour vous et pour Bessie. + +--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? dit-il. + +--Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le +vous félicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie +femme de la contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute +femme pourrait être fière.» + +Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, d'un petit +air de dignité gracieuse, tout à fait séduisant. + +«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme. + +--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui +trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et +de fatigue.» + +Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti, +après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme +Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame +elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie +rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se +produisait en ce moment. + +«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut +fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le +blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins +étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de +boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne +sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley +arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher +dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une +tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement +convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si +près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous +voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. +Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.» + +Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme +Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un +beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du +chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi +par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise. + +«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa soeur. +Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme +celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il +ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une +économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le voeu de la +nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays +civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du +reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense, +puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin +d'elle, sans qu'on y trouve à redire.» + +Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux +religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut +pas en entendre parler. + +«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre +beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde! +Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre +compte.» + +Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement +proposé lui paraissait tout à fait convenable. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE 12 FÉVRIER + + +John s'habitua vite à l'existence du camp, moins désagréable en somme +qu'on aurait pu le croire, car les ennuis en étaient un peu compensés +par le charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans l'armée +anglaise, il préféra, voyant que ses services en cette qualité n'étaient +pas indispensables, s'engager comme volontaire dans la compagnie des +carabiniers de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, que lui +octroya le commandant des troupes. Il était actif et ses devoirs +militaires lui donnaient une occupation très suffisante. Le soir, quand +il revenait au chariot près duquel il couchait, afin de protéger Jess en +cas de danger, il la trouvait toujours prête à le bien recevoir et à lui +donner tout le confort que permettaient les circonstances. Peu à peu, +ils trouvèrent plus commode de faire leur petit ménage en dehors de +celui de leurs amis, et de prendre leurs repas sur une petite table +confectionnée au moyen d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un +jeune ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune de miel! Tout cela +n'était pas parfaitement commode et pourtant ne manquait pas d'un +certain charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien connaître, +était, pour un homme tel que John Niel, la plus délicieuse compagnie +qu'il pût imaginer. Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné +toute la richesse et l'originalité de son intelligence, et encore moins +à quel point elle pouvait être spirituelle, quand elle le voulait. Il y +avait en elle une véritable veine humoristique et le plaisir +qu'éprouvait John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il +s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. Personne, parmi +les parents et les amis de Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce +côté d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de quelque temps. Jess +devenait belle! Maigre et plus pâle que jamais, à l'arrivée du +capitaine, elle était, un mois après, positivement rondelette et elle y +gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée se jouait +capricieusement sur son visage pâle, et ses beaux yeux devenaient encore +plus beaux et plus profonds. + +«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria Mme Neville, un jour +qu'elle regardait Jess gravement occupée à faire griller une côtelette; +«la pauvre petite créature chétive est aujourd'hui réellement belle. Et +cela, au milieu d'une existence qui me réduit à l'état d'ombre et qui a +déjà tué à moitié ma pauvre chère fille. + +--C'est peut-être l'effet du grand air», répondit John, qui, dans sa +simplicité, ne songeait pas un instant que le remède merveilleux +agissant sur Jess, pouvait être le bonheur. + +Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout d'abord il y avait eu +lutte, puis apaisement et enfin une idée lui était venue. + +Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de John, pendant qu'elle le +pouvait? Il avait été jeté sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle +n'avait aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui, +parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune personne qui se +trouvait être la soeur de celle qu'il allait épouser; pas autre chose. +Pourquoi ne cueillerait-elle pas les roses qui s'offraient à elle? Elle +oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui peut troubler les sens +et faire tourner la tête. Elle se donna donc libre carrière et fut, +pendant quelques semaines, plus près de connaître le vrai bonheur, +qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse que l'amour +d'une femme, dans sa force et sa simplicité! Comme il idéalise les +choses les plus banales de la vie et met de la joie dans les services +les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle se réjouit de +s'abaisser devant son idole. Peu de femmes savent aimer comme Jess, et, +quand elles aiment, elles commettent généralement quelque fatale erreur, +grâce à laquelle leur trésor d'affection gaspillé devient une cause de +honte ou de douleur, pour elles-mêmes et pour d'autres. + +Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, lorsque John eut, à son +tour, une idée magnifique. A un quart de mille environ du camp, +s'élevait une petite maisonnette, appelée par plaisanterie: _le Palais_. +Elle était abandonnée comme les autres et le maître en était même +absent. Un jour, en se promenant, John et Jess traversèrent le petit +pont jeté sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. Par +une allée bordée des deux côtés de jeunes gommiers, ils arrivèrent au +cottage couvert en zinc; il n'y avait que deux pièces: une chambre à +coucher et un salon assez grand, où se trouvaient encore une table et +quelques chaises; derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie. +Ils entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent. + +Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée verdoyante, bornée en +face et sur la droite par des collines boisées. Ce jardin, planté de +vignes chargées pour le moment de raisins mûrissants, était entouré +d'une belle haie de rosiers du Bengale en pleine floraison; près de +l'habitation était une corbeille de roses doubles, d'une beauté et d'une +richesse inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux petit +endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation du camp; ils y +restèrent longtemps, causant beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft +et un peu de Bessie. + +«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement appuyée, les deux mains +derrière la tête, et embrassant d'un regard le paisible paysage. + +«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si nous établissions notre +quartier général ici, pendant le jour, bien entendu? Nous pourrions nous +y installer pour nos repas; nous y serions parfaitement en sûreté, car +ces braves Boers n'essayeront jamais de prendre la ville d'assaut, j'en +réponds.» + +Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un arrangement +charmant, de sorte que, dès le lendemain, elle mit le petit cottage en +aussi bon état que le permettaient les circonstances et se transforma en +maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi plus que jamais +rapprochés l'un de l'autre. Le siège traînait en longueur; aucune +nouvelle n'arrivait du dehors, mais les habitants, persuadés que Colley +venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu et s'amusaient à +faire des paris au sujet de l'arrivée des troupes. De temps en temps, +une sortie avait lieu; généralement sans résultat. John sortait +naturellement avec les autres et alors Jess endurait des tourments +d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les cacher! Toutefois rien de +fâcheux n'arriva et les choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12 +février. Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la Maison-Rouge, +occupé par les Boers. + +Le détachement, formé de troupes régulières et de volontaires, quitta +Prétoria avant le point du jour. John en faisait partie. Il fut très +surpris en s'approchant du chariot où couchait Jess, pour chercher un +objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, assise sur une +malle, malgré la rosée de la nuit, tenant en main une tasse de café +brûlant, qu'elle avait préparée pour lui. + +«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. Je vous défends +de vous lever au milieu de la nuit pour me faire du café. + +--Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec calme; je ne me suis pas +couchée. + +--C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant son café avec +satisfaction, tandis qu'assise sur sa malle, elle le regardait. + +«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la tête; vous serez +traversée par la rosée de la nuit. Tenez, vos cheveux sont tout +mouillés.» + +Alors elle parla. + +«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John maintenant, je +voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi: voulez-vous me le +promettre? + +--Que c'est bien d'une femme, de demander une promesse avant de dire de +quoi il s'agit! + +--C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle. + +--Eh bien! que demandez-vous, Jess? + +--Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez que vous pouvez +facilement en être dispensé, si cela vous convient.» + +Il se mit à rire et répondit: + +«Quelle petite folle! Et pourquoi cela? + +--Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de moi, si j'ai peur que +quelque chose ne vous arrive. + +--Dame! répliqua John par manière de consolation, toute balle a son +billet de logement et je n'y peux rien.» Jess insista. + +«Pensez à Bessie, dit-elle. + +--Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, à quoi bon essayer de +m'ôter tout mon courage? Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je +ne tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de Bessie; donc +calmez-vous et laissez-moi partir. + +--Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle tranquillement, et +je n'aurais pas aimé vous entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu +me taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui tendit une main +qu'il serra; puis il partit. + +«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en marchant avec la +troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que +je vais à la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la +chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se +consolerait. Quant à Jess, si elle venait un jour à perdre son fiancé, +je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément la +différence entre les deux soeurs: l'une est tout fleur, et l'autre est +tout racine.» + +Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si +elle pensait à lui, puis sa pensée revint à Jess; quelle charmante +compagnie que la sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et dans +le secret de son coeur, il espéra qu'elle resterait près d'eux, quand +ils seraient mariés. Sans s'en rendre compte et très innocemment, ils en +étaient arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se deviennent +réciproquement tout à fait nécessaires dans leur vie quotidienne. Il ne +savait pas encore quelle place tenait, dans ses pensées habituelles, +cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point son individualité +absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de +le rendre parfaitement heureux en sa société. Quand il lui parlait, ou +même quand il restait silencieux auprès d'elle, il se sentait envahi par +une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée +auprès d'une autre femme. + +C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus +faible à la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus; +il y avait l'influence de cette entière sympathie, de cet accord +parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus +élevée. Quand ils s'unissent à la passion proprement dite, ce qui est +assez rare, car ils se rencontrent plutôt dans les relations d'individus +du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque chose de plus +qu'humain, et l'amour fondé sur cette sympathie, qu'il existe entre une +mère et son fils, entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré leur +désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt jamais. + +Les réflexions de John furent assez promptement interrompues par la +nécessité de revenir aux détails pratiques et désagréables de la +situation. + +Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté de lui, et lui-même fut +atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous +n'avons pas à entrer ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu +glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de +cette malheureuse guerre, pendant laquelle la défense de quelques villes +fut seule de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue du +combat fut désastreuse et quelques heures après son départ du camp, John +revenait, ayant pris en croupe un homme grièvement blessé (car +l'ambulance était tombée aux mains des Boers). Pendant ce temps, des +rapports exagérés circulaient parmi la population et, entre autres +choses, on racontait que le capitaine Niel avait été tué. Un homme +affirma l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête. + +Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée pour en faire +part à Jess. + +Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'était rendue à la +petite maison qu'elle habitait pendant la journée. D'abord elle voulut +travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait +apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas +les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du +canon répercuté par les collines. Elle ne pouvait échapper au +pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. La plupart des gens +doués d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie, +mais cette fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut que +d'une ligne que John fût tué. + +Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du «Palais» sans +pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'était fort attachée au +capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière de l'ouïe qui +accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le léger bruit de +la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt +à l'angle de la maison pour voir qui entrait. + +Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes de son amie, lui +suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes +gommiers qui bordaient l'allée, afin de ne pas tomber. + +«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort? + +--Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», dit-on. + +Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune arbre; il lui semblait +qu'elle allait mourir aussi et elle l'espérait. Ses yeux égarés se +portèrent du visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. Devant +la grille «du Palais» passait un chemin qui se trouvait être le plus +court pour revenir du lieu du combat, et par ce chemin, s'avançaient +quatre Cafres portant quelque chose sur une civière que suivaient quatre +carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le visage du corps étendu sur +la civière, mais on voyait les jambes bottées, éperonnées et dont les +pieds tombaient écartés, de cette manière flasque dont la signification +n'est que trop claire. + +«Regardez, dit Jess, en étendant la main. + +--Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! s'écria Mme Neville; on +l'apporte ici pour l'ensevelir.» + +Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et l'arbre cédant sous son +poids, elle s'inclina avec lui; puis il se brisa et, avec un petit cri, +elle tomba sans connaissance, au moment où le cadavre passait devant +elle. + +Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait courir le bruit de +sa mort, et craignant qu'il ne parvînt aux oreilles de Jess, arriva au +galop, mit pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit et +s'avança en boitant dans l'allée. + +«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa vue; nous vous +croyions mort! + +--Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», répondit-il +sévèrement, les yeux fixés sur le visage mortellement pâle de Jess; +«vous auriez pu attendre d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné +un coup!» + +John se baissa, passa ses bras sous le corps de la jeune fille, la +souleva, non sans peine, la porta, toujours boitant, dans la maison, où +il la déposa sur un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son +mieux pour la ranimer; mais son évanouissement était si profond, que +leurs efforts restèrent infructueux; alors Mme Neville, effrayée, courut +au camp chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de lui +frictionner les mains et de lui asperger le visage d'eau froide. + +La bonne dame n'était partie que depuis trois ou quatre minutes, lorsque +tout à coup Jess ouvrit les yeux et crut, en apercevant John, qu'elle +allait s'évanouir de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes blêmes et +elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui la secoua des pieds à la +tête. + +«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du ciel! Vous me faites +peur! + +--Je croyais que vous étiez..., je croyais que vous....» Elle ne put +achever, éclata en sanglots et tomba sur la poitrine de John, qui sentit +sur son visage, la caresse de ses boucles brunes. + +Comment ne pas être ému? John n'était qu'un homme, et la vue de cette +femme étrange, à laquelle il s'attachait davantage chaque jour, plongée +dans une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas douter, lui +remuer le coeur profondément. Une corde vibra en lui, dont il ne se +rendit pas compte tout d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même +temps. Que signifiait-elle? + +«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; cela me fait trop +de mal.» + +Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée d'une main sur la +table. Elle le regardait. Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un +lis couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait une flamme que +jamais John n'avait vue dans des yeux de femme. Elle ne dit rien, mais +sa physionomie était plus éloquente que toutes les paroles du monde, car +les traits peuvent parfois traduire une pensée dans un langage à eux, +plus subtil que tous ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la +poitrine soulevée par l'émotion, comme les flots par la tempête, +incarnation vivante de l'amour le plus profond qu'une femme pût +ressentir. Soudain quelque chose sembla passer devant ses yeux et +l'aveugler; une puissance supérieure s'empara d'elle, absorbant tous ses +doutes et toutes ses craintes; elle céda à une force qui, tout en +faisant partie d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, son +amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa force. Elle savait, elle +avait toujours su qu'elle pourrait dompter Niel, si elle le voulait. +Comment le savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et, +maintenant, cédant à une impulsion irrésistible, _elle voulut_. + +Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur John. Il balbutia: + +«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?» + +Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme qu'une puissance +invincible le dominait. Tout disparut devant l'intensité surhumaine de +ce regard qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, tout fut +oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme et il comprit qu'il aimait +cette femme, comme jamais il n'avait aimé créature vivante. Si fort +qu'il fût, il trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix +étranglée, il murmura: + +«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!» + +Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. Elle levait son +visage vers lui, quand, tout à coup, elle s'arrêta et, posant une main +sur la poitrine de John: + +«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser Bessie.» + +Accablé de honte et de douleur, le capitaine se détourna et sortit en +trébuchant. + + + + +CHAPITRE XVIII + +ET APRÈS? + + +Devant la porte du _Palais_ et près d'une corbeille de fleurs quelque +peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois, +dépourvue de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil de la +petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir comme Jess. C'était +l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes émotions +qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt aperçut +Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie à la main. + +«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un +verre de cette eau-de-vie, je vais rouler à bas de mon siège, c'est +certain.» + +«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine. + +--Là, dans la maison; elle est revenue à elle.» + +Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle +ne revînt pas du tout.» + +«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» s'écria Mme Neville, en +s'éventant avec son chapeau. «Si vous saviez dans quel état on est au +camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les +ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, quand je leur ai dit que +vous n'étiez pas mort. Mais, bonté du ciel! votre botte est pleine de +sang! vous êtes blessé après tout. + +--Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu d'eau-de-vie?» dit John, +d'une voix faible. + +Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit à +moitié le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. +John but et se sentit mieux. + +«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! reprit Mme Neville. +Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit +qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette +jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune +fille ne tombe pas comme ça pour le premier venu. Pardonnez à une +vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille étrange que +Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y +prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort +embarrassante, vu que vous allez épouser sa soeur. Jess n'est pas +capable d'avoir une petite «flirtation» pour passer le temps, vous +pouvez m'en croire.» Elle secoua la tête d'un air solennel, comme si +elle soupçonnait le capitaine de jouer avec le jeune coeur de sa future +belle-soeur et, sans attendre un mot de réponse, rentra dans la maison. + +Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; que pouvait-il faire +de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut +honte de lui-même, ce fut John Niel en ce moment. + +Profondément honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait +agi contrairement à l'honneur. + +Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait et d'autant plus +coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! Il s'était senti comme submergé +par une vague immense, pendant qu'elle était debout devant lui, les yeux +fixés sur les siens, réduisant à néant son affection pour Bessie, à qui +l'unissaient les liens sacrés de l'honneur. + +Quelle chose étrange et merveilleuse que cette passion sortie tout armée +de son âme, pour en chasser tout ce qui n'était pas elle! Et +malheureusement il le sentait; c'était une passion aussi durable que +puissante. + +Il se maudissait avec honte et colère, tout en essayant de reprendre son +équilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serré que possible +autour de sa blessure. + +Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps, +afin de se bien assurer de sa préférence pour l'une des deux soeurs? +Pourquoi Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la +tentation, auprès de sa soeur si jolie? Il était sûr maintenant que Jess +l'avait aimé tout de suite. + +Quelle situation désolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il +n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était +plus consolant ni pour lui, ni pour Jess! + +Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, de sa blessure +glissa et le sang se mit à couler en telle abondance, qu'il fut bien +forcé de rentrer en boitant, pour demander du secours. + +Jess, en apparence remise de son agitation, parlait à Mme Neville, qui +s'efforçait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle +aperçut le visage livide de John et la traînée de sang qu'il laissait +derrière lui, elle s'écria en saisissant son chapeau: + +«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours +chercher le docteur.» + +Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme +Neville, mais, longtemps avant l'arrivée du médecin, il avait, à son +tour, et à la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait en vain +d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement connaissance. Le médecin, +après avoir examiné la plaie, déclara que la balle avait frôlé +l'enveloppe d'une des artères de la cuisse, sans la couper, mais que, +depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il était maintenant nécessaire de +la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opération réussit. +L'opérateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait été perdu. + +Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter +John à l'hôpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess +devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un +soldat pour la seconder. + +Aux objections de Mme Neville, il répondit que, pendant le transport, le +bandage de soie pourrait glisser et le blessé avoir une hémorragie +mortelle. + +Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt à faire les +préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle +acceptait avec joie une situation qu'elle n'eût certes pas cherchée. + +Une heure après, au moment où John se remettait des effets pénibles du +chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle +était, non seulement d'une nature grossière, mais ignorante et sans soin +et qu'elle ne pourrait guère remplir que la partie la plus infime de la +tâche. Quand John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée +vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, il poussa un +gémissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta +assise là toute la nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint +éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours +et, comme la nuit était très chaude, elle n'avait laissé qu'un drap sur +lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui +jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le drap se teindre de +sang. + +L'artère s'était rouverte!... + +Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, elle éveilla aussitôt +son malade, qui aurait sans doute passé paisiblement de son sommeil +actuel à un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour +arrêter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le +serra au moyen d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur +l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient qu'à demi et +Jess commençait à croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle +torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler +avec le sang! + +«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez +bénie, ma chérie. Tout commence à tourner autour de moi.» + +Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin! + +Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser l'artère, et il +s'évanouit; mais, par une coïncidence étrange, le sang coula beaucoup +moins fort. + +Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas +rapide du docteur sur le gravier. + +«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle. + +--J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une balle au poumon et +cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi +que je revinsse. Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. Par +Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le chloroforme!» + +Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit +les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois +jours il fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte une +troisième fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement +mort, avant qu'on eût le temps de le secourir. Parfois le délire causé +par la faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures dangereuses, +car il était alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et +chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu, +elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un +moyen de le calmer: c'était de lui abandonner sa petite main fraîche et +blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet +désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des heures elle restait ainsi, +quoique son bras fût tout endolori et que son dos semblât devoir se +briser, et enfin elle était récompensée par le calme qui revenait aux +yeux du malade, calme bientôt suivi d'un sommeil paisible. + +En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la plus heureuse de sa +vie. Il était là, celui qu'elle aimait avec l'intensité de sa nature +profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et +qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mère. Dans son +délire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lèvres et presque +toujours ce nom était accompagné d'une expression de tendresse. + +Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que +leurs deux vies se confondaient dans une identité divine, qu'elle ne +pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi, +et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette union ne +pourrait jamais être brisée; et elle était heureuse, quoiqu'elle sût que +la guérison de John, c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que +Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son empire sur +elle-même, eût cédé à sa passion, elle n'entendait pas y donner suite. +Elle avait, hélas! fait assez de mal à Bessie, en lui prenant le coeur +de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais elle n'irait +pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait près de sa soeur. + +Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, elle passait ainsi les +longues heures de la nuit et elle était heureuse. Là était sa joie! +Bientôt il lui serait enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais +aussi longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle! + +Il y avait pour son coeur de femme, une douceur infinie à le voir +s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce désir de +veiller sur le sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et des +plus étranges manifestations de la passion! Un poète, qui connaissait +bien le coeur humain, a pu dire en toute vérité, qu'il n'est pas de joie +semblable à la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime. + +Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put +interroger le pâle et expressif visage penché sur lui. Évidemment il +essayait de se rappeler quelque chose. + +«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement. + +--Oui, John. + +--Et vous m'avez soigné? + +--Oui, John. + +--Est-ce que je vais guérir? + +--Mais certainement.» + +De nouveau il ferma les yeux: + +«Il n'y a pas de nouvelles du dehors? + +--Rien de nouveau; tout est dans le même état. + +--Pas de nouvelles de Bessie? + +--Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.» + +Il se tut. Peu après, Jess reprit: + +«John, je désire vous dire quelque chose. Quand on a le délire, ou qu'on +va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et +qu'il vaut mieux oublier. + +--Oui, répondit-il, je comprends. + +--Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous oublierons tout ce que +vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment +où vous êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie. + +--Parfaitement, je renie tout. + +--_Nous renions_ tout», dit-elle, avec un petit signe de tête solennel; +puis elle soupira, et ainsi fut ratifié cet audacieux pacte d'oubli! + +Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait +existé auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long +et tendre dévouement de l'autre, quelque chose qui pût l'amoindrir! +Hélas, non! Leur sympathie n'en était que plus complète et leur entente +plus parfaite. + +C'était un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le +monde peut jouer plus ou moins la comédie, se peindre le visage, +affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait +trop, on ne peut se tromper soi-même. Il y a certainement en nous une +étincelle de l'éternelle vérité, car on ne peut mentir à son propre +coeur. + +Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectèrent +d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre +devant sa force magnétique, comme le roseau devant la tempête. + +Il fallait attribuer cela au délire. + +Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient d'un amour qui +puisait sa force dans son désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage +de John, des projets européens de Jess, comme si tout cela n'était pas, +pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils +s'étaient égarés un court instant, désormais, disons-le à leur honneur, +ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand +les pierres les blessaient. + +Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et ils le savaient; car +entre eux s'élevait le souvenir du passé irrévocable, qui les avait unis +par des liens indissolubles. + + + + +CHAPITRE XIX + +HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA + + +Une fois commencée, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution +vigoureuse répara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un +mois après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant. + +Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du +_Palais_. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait +emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. +Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par +Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, _les Nouvelles +du Camp_, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est +pas facile de composer un journal dans une ville assiégée. + +Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages +de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les +regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient +les collines boisées. + +C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du +bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des +ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris +des gommiers. + +Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à +aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux +s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge +qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers +semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait +au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent +pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, +l'épanouissement d'une nature merveilleuse. + +En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait +voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de +mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien +d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de +rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient, +lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais +qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le +soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à +murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les +femmes à rêver les mêmes rêves! + +Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle, +ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que +poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre? +Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle +avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant +elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un +sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la +vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en +avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour _lui_ et le jour +viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une +auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et +qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas +un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle +n'a pas en vain ouvert son coeur pur à l'espoir d'un bonheur dont, +pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle? + +John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son +visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son +impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance +flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands +yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa +physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé, +semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans +quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à +Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent +jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme +l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie +de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet +instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et +John en fut presque effrayé. + +«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?» + +Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût +dit qu'on lui mettait un masque. + +«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle. + +--Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.» + +Elle eut un petit rire. + +«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais à quoi je pensais! Peu +importe! Tout cela s'en est allé où s'en vont les rêves. En +compensation, je vais vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il +est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent être à +moitié fous. + +--Il y a deux mois que le siège dure; la colonne de secours ne peut +tarder à se montrer», répondit John. Car ces bonnes gens de Prétoria +nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir +de voir briller au soleil, une longue file de baïonnettes anglaises, qui +disperseraient les Boers comme un vent d'orage. + +Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus croire aux armées de +secours qui n'arrivaient jamais. + +«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons +réduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant +je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut? + +--Oui, merci. + +--Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne. + +--Mais, répondit John en riant, je suis fort comme un cheval. + +--C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.» + +Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas, +qu'elle aperçut tout à coup une silhouette bien connue, montée sur un +poney non moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. Le +personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même. + +Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans à Prétoria! Qu'est-ce +que cela signifiait? + +«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le voyant s'avancer à l'amble, +vers la route de Heidelberg. + +Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout +mystifié. + +«Par ici, Om Coetzee, par ici. + +--Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire demi-tour à son +poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici! + +--Et vous donc, Om Coetzee? + +--Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute bien; mais je suis un +messager de paix, comme la colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le +fait est», continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si +quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le gouvernement, pour faire +accepter un échange de prisonniers. + +--Mais quel gouvernement? + +--Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur +bénisse et fasse prospérer! Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher +Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui +permet de frapper son ennemi au bon endroit. + +--Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om +Coetzee, répliqua Jess, d'un ton acerbe. + +--Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la moelle des os. Je hais +le gouvernement anglais. Qu'il soit damné! Reprenons notre terre; ayons +notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille de Laing, où +était le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tué quatre de +ma main; le dernier roula la tête la première comme un chevreuil; j'en +pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais +Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait +fusiller. Ah! c'est un démon que ce Frank Muller! + +«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la +tête du général anglais d'être encore plus absurde ce jour-là que les +autres, et de vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille de ses +pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis où était le +bon droit et je criai: Damné soit le gouvernement anglais! Que fait-il +ici? Et je le répétai après la bataille d'Ingogo. + +--Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre +ton, et vous en changerez peut-être encore. Dites-moi comment vont mon +oncle et ma soeur? Sont-ils toujours à la ferme? + +--Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois allé les voir, je +pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont à la ferme. C'est un joli +domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand nous vous +aurons chassés tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je +continue ma route, sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra savoir +ce qui m'a retardé. + +--Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi? +Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai +mon oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos boeufs +moururent d'épidémie. + +--Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons +renvoyé tout les damnés Anglais.» + +Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et +répéta: + +«Voulez-vous me rendre un service? + +--Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les +prisonniers, au Kraal de Rooihuis. + +--Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une +escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.» + +Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction. + +«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle +idée! Allons, allons, il faut que je parte. + +--Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee. +Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai à mon oncle, au +sujet des cinq cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout +rendre. + +--Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis +toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles à +cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je +verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank Muller. Où vous trouverai-je? +dans cette maison blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra +avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous +l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous +n'en parlez pas à votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que +c'est que d'avoir un bon coeur et d'aimer à aider ses amis! Bonjour, +bonjour, Missie!» Et le vieux Boer s'éloigna, son large visage rayonnant +d'une bienveillance inimaginable! + +Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, Jess reprit sa route +vers le camp. + +Lorsqu'elle revint au _Palais_, elle dit à John ce qui s'était passé, +ajoutant qu'il serait bon de tout préparer, dans le cas où la réponse +serait favorable; en conséquence, le chariot fut rangé près de +l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti reçut l'ordre de +tenir les chevaux à proximité; tous étaient en bon état, quoiqu'un peu +maigres, à cause du manque de très bonne nourriture. + +Une heure environ après avoir quitté Jess, Hans Coetzee arriva en vue +d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait, +émergea un cavalier monté sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand +et bel homme au visage dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa +main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses +éperons et le bel animal se précipita au galop, dans la direction de +Hans Coetzee. + +«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank Muller! «Qu'est-ce qu'il +peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il +s'approche de moi.» + +Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près du poney et l'arrêt +était si soudain, que le Boer voyait, à sa grande terreur, les sabots du +grand cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa tête. + +«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant volte-face; faites +attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'être écrasé +comme un hanneton.» + +Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; il avait fait exprès +d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lâcheté. + +«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous fait des Anglais? +demanda-t-il; vous devriez être ici depuis une demi-heure. + +--Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été retenu; bien sûr vous +n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc! +Elle empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. «Je ne peux +pas en perdre le goût dans la bouche. + +--Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement Muller; Anglais +avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous +démasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous +ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à l'hôtellerie de Wakkerstroom, +quand vous me vîtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie +pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au pays»? + +Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage fleuri devint blême. + +«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il. + +--Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement _en ami_. +J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par....» Il murmura un +nom qui fit pâlir encore davantage le pauvre Hans. + +«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa +terreur, «eh bien! quelles conditions? + +«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, trop heureux de changer de +sujet; «j'ai trouvé les Anglais souples comme des gants. Ils échangeront +leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. Les hommes seront ici +demain, à dix heures. J'ai raconté au commandant les affaires de Laing +et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'étais un +menteur, comme lui. On commence à avoir faim là-bas; j'ai vu un +Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient déjà. + +--Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. Nous voici arrivés à +la maison, le général y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui +faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai +qu'il soit mort? + +--Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré la nièce d'Om Croft, +la brune. Elle est enfermée là-bas avec le capitaine, et elle m'a prié +d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux. +Naturellement je lui ai répondu que c'était absurde et qu'il leur +fallait subir la famine comme les autres.» + +Muller, qui avait écouté cette dernière partie du récit avec un intérêt +profond, arrêta subitement son cheval en s'écriant: + +«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes un plus grand imbécile +que je ne croyais. Qui vous a autorisé à décider s'ils auraient ou +n'auraient pas un laissez-passer?» + + + + +CHAPITRE XX + +LE GRAND HOMME + + +Complètement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance +et se répéta au dedans de lui-même, pour la centième fois, que Frank +était en vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils arrivaient à +la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee était +introduit en présence de l'un des chefs de l'insurrection. + +C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, voûté, laid, au +nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois était +intelligent et la physionomie générale laissait deviner une finesse et +des capacités au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois +blanc, le grand homme écrivait quelque chose, avec une peine évidente, +sur un papier sale, tout en fumant une très grande pipe. + +«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux compagnons entrèrent, +et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils +s'assirent donc, sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs pipes +de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer. + +«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? demanda le général, +un instant après; «je l'ai écrit de quatre manières différentes et +chacune me paraît pire que les autres.» + +Frank Muller fournit le renseignement demandé. En lui-même Hans se dit +qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion. + +«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant sa page +d'écriture d'un air de satisfaction presque enfantin. «Maudit soit celui +qui inventa l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi ne +ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les +traités avec les Cafres. Neveu, je crois, après tout, que vous vous êtes +trompé pour le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand un homme +écrit une lettre comme celle-ci, à la reine d'Angleterre, il n'a pas à +se préoccuper beaucoup de son orthographe!» Le général se renversa sur +sa chaise, en riant doucement. + +«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des +prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?» + +Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, lorsque le +général l'arrêta tout court. + +«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour +quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot. +On m'a parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se +fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois +pas. Seulement écoutez-moi; si c'était vrai et si je m'en assurais, par +Dieu! je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, fusiller +ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais.» A ces +mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de +poing dont le retentissement produisit un effet des plus désagréables +sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de férocité brilla +dans les petits yeux du général, de manière à décontenancer un homme +timide, fût-il parfaitement innocent. + +«Je jure..., commença Hans. + +--Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de l'Église! En outre, c'est +inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est +produit dernièrement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne +rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour. +N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.» + +L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui +qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à +la fois, sont des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais +allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au fond de son coeur), +comment prouverait-il qu'il avait nourri cette espérance? Pendant qu'il +se dirigeait vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié +malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en broussaille. + +«Un cauteleux, un lâche, un homme sans coeur pour le bien comme pour le +mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. Bah! +laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir +suffisamment effrayé; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite +que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce +sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous avez prise à la +bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour +nous, Frank. Combien étiez-vous en partant pour escalader la montagne? + +--Quatre-vingts hommes. + +--Et combien en arrivant? + +--Cent soixante-dix à peu près. + +--Et combien de victimes? + +--Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures. + +--Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été fou ce général +anglais. Qui l'a tué? + +--Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir blanc à la main; +Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres +coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. Oh! ç'a été +merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voilà +ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.» + +Le général eut un mauvais sourire et répliqua: «Voilà ce que c'est que +d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui +n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour +nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela +finira-t-il? Vous êtes intelligent; dites-moi comment cela finira.» + +Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de +répondre. + +«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre la réplique, il +continua: «Nous reprendrons le pays; voilà comment cela finira; voilà ce +que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé +de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de +céder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez président de la +république.» + +Le vieux général aspira la fumée de sa pipe. + +«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le +gouvernement anglais va céder. Les astres continuent à nous être +favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais +vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing +lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique. +Bürgers n'était pas si absurde après tout, quand il parlait d'une grande +république hollandaise. Je suis allé deux fois en Angleterre et +maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa +boutique, il s'y enfonce et ne peut penser à autre chose. Quelquefois il +s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, parce qu'il comprend la +boutique. Ils parlent beaucoup là-bas les Anglais, mais au fond c'est +toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de +patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la +boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle périra. +_Amen!_ Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal +d'abord, puis le reste. Shepstone était un habile homme; il voulait +faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour +commis; mais nous avons changé tout cela. Cependant nous devons de la +reconnaissance à Shepstone. Les Anglais ont payé nos dettes, battu les +Zulus qui nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre et +maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le +premier président. + +--Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et moi, je serai le +second.» + +Le grand homme le regarda. + +«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays. +Vous serez peut-être bien président; une bonne tête suffit pour mener +beaucoup d'imbéciles. + +--Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique +Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je détruirai les Zulus, excepté +un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon plan, mon +oncle; il est bon. + +--Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous +l'exécuterez peut-être, neveu. Un homme qui possède une cervelle et +l'argent, peut tout faire, _s'il vit_. Mais il y a un Dieu. Je crois, +Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de +l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! _Si nous vivez_, Frank Muller, +vous ferez ces choses, mais peut-être Dieu vous frappera-t-il +auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous +voudrez!» + +Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement maintenant. Muller +sentit que ce n'était pas là le verbiage que les gens en autorité, chez +les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller +ressentit un frisson, malgré son prétendu scepticisme. Sa superstition +endormie se réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce +brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glacé. Si +c'était la mort et que l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il +changea de visage et le général le remarqua. + +«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de +grands services à l'État et vous en serez récompensé, cousin, si je suis +président....» Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa point +à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, je deviens président, je ne +vous oublierai pas. + +«Maintenant il faut que je remonte à cheval et que je sois au Défilé +dans soixante heures, pour y attendre la réponse du général Wood. Vous +veillerez à l'échange des prisonniers.» + +Sur ce il éteignit sa pipe et se leva. + +«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout à coup un ton +respectueux, j'ai une faveur à vous demander. + +--Qu'est-ce, neveu? + +--Je voudrais un laissez-passer pour deux amis à moi, des Anglais qui +désirent quitter Prétoria et retourner près de leurs parents, dans le +district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee. + +--Je n'aime pas à donner des laissez-passer, répondit le général, avec +irritation; vous savez ce qui en résulte et je m'étonne que vous m'en +demandiez. + +--C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance. +Prétoria ne sera pas assiégée bien longtemps maintenant et j'ai des +obligations envers ces personnes. + +--Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes responsable des résultats. +Écrivez le laissez-passer; je le signerai.» + +Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. Les termes en +étaient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs. + +«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, dit le général, en +lisant. + +--Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment Muller. + +--Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le général; et il apposa +une grossière signature au bas du papier. + +«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux +hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du +district de Wakkerstroom. + +--Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu +que vos amis ne nuisent pas à la cause.» Et il sortit sans ajouter un +mot. + +Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer +et s'entretint avec lui-même, car il était bien trop prudent pour +s'entretenir avec d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre mes +mains», se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. «Je ne +perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu +celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer +le vieux aussi; je le regrette, mais c'est inévitable. En outre s'il +arrive quelque chose à Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un +beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui, +j'épouserai Bessie. Elle mériterait que je n'en fisse rien; mais, après +tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus maître de sa +femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une +puissance, même parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir +d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La +captivité! Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; d'ailleurs elles +aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les +baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour +ce que j'aurai osé pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix +ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse; +secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutôt _une femme_, +si on la désire au-dessus de toutes les autres; troisièmement le +pouvoir. Eh bien! tu as déjà la richesse, car tu es l'homme le plus +riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et +qui vaut plus, à tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras +le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera +président; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientôt son +siège comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du général); il +descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue +sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un +ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite +j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra +la peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines +dilatées. + +«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John +Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie; +dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai +supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour viendra où je n'aurai +qu'à étendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, +alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!» + +Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce qu'enfin sa raison se +perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succédaient devant ses +yeux. Il se voyait président et adressant la parole à l'Assemblée +nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait général en chef +d'une grande armée, battant les forces de l'Angleterre et les +contraignant, par le carnage, à fuir devant lui; il choisissait même le +champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se +voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique méridionale et régnant +sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui +brillait à ses pieds. C'était une couronne! + +Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction survint. +L'imagination qui l'avait entraîné, comme le papillon brillant entraîne +l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber à terre. +Alors il se rappela les paroles du général: _Dieu limite l'action de +l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!_ + +Le papillon s'était posé sur un cercueil! + + + + +CHAPITRE XXI + +JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER + + +Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec +Hans Coetzee, Jess était, selon son habitude, au _Palais_ et John +achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur +possession. Cela ne servirait probablement à rien, car ils +n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il +gaiement, c'était une distraction comme une autre. + +«Jess, venez ici. + +--Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise sur le seuil de la +porte et, sous prétexte de raccommoder quelque chose, contemplait son +paysage de prédilection. + +«Parce que j'ai à vous parler.» + +Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même. + +«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il? + +--J'ai fini d'emballer, voilà tout. + +--Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire +cela? + +--Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!» + +Il se mit à rire et elle fit de même. + +Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. Certaine +affection réciproque, même sans être exprimée, a de ces façons de mettre +du bonheur partout et de trouver toujours à rire. + +A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme à l'ordinaire, avec +son chapeau. + +«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, très agitée. Les +prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire +qu'il avait un laissez-passer signé par le général pour des Anglais, et +qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui cela peut-il être? + +--C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu +Hans Coetzee hier et je l'ai prié d'essayer de nous procurer un +laissez-passer; il a sans doute réussi. + +--Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de +m'asseoir et d'écrire une lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la +mettrez à la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans +et il est un peu en enfance, mais c'est égal, il sera content d'avoir de +mes nouvelles. + +--John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir Mouti d'atteler les +chevaux; il nous faudra partir tout à l'heure. + +--Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît que nous allons partir»; +et il ajouta: «Êtes-vous contente de partir? + +--Non! dit-elle, avec une explosion de colère et frappant du pied; puis +elle rentra dans la maison. + +«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon caractéristique de +cette race intelligente, mais paresseuse, «attelez les chevaux: nous +retournons à Belle-Fontaine. + +--Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à +l'oeuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de +quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des +beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute +que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la +race blanche, est capable de tout. + +John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait +est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en +était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait +dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était +confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait +plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses; +la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les +gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne +retrouvons que dans la vieillesse. + +Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et +John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec +qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il +épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres +du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; +mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le +secret de son coeur. + +Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler. + +«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise +plaisanterie.» + +A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés +jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui +s'avançaient à cheval vers le _Palais_, escortés par quatre carabiniers. +A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à +la porte de l'écurie. + +«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur. + +--C'est moi. + +--Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié. + +John l'ouvrit et lut: + +«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous désirez, +paraît-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de +Wakkerstroom. La seule condition attachée au laissez-passer, qui est +signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous +n'emportiez aucune dépêche de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre +parole d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.» + +Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, n'avait pas de +signature. + +«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer. + +--Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu brièvement; voulez-vous +donner votre parole? + +--Oui. + +--Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture était la même que +celle de la lettre, mais il y avait la signature du général boer. + +John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit. + +«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la +signature est bien celle du général, je l'ai déjà vue plusieurs fois. + +--Quand devrons-nous partir? demanda John. + +--Tout de suite, ou pas du tout. + +--Il faut que je passe par le quartier général afin d'expliquer mon +départ; on croirait que je me suis sauvé.» + +Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille consulter son +compagnon, et tous deux déclarèrent qu'ils allaient se rendre aussi au +quartier général, pour y attendre le chariot. + +On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prêt et John, après +avoir examiné avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess. +Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant, +et où elle avait été si heureuse. Sa main était posée sur son front, +comme pour protéger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait +pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle +pleurait de cette manière calme et si émouvante, qu'ont certaines +femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John +sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un dérivatif +dans la brusquerie. + +«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous faire attendre les +chevaux toute la journée?» + +Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut, +achevant de cacheter sa lettre. + +«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas fait attendre. Adieu, +ma chère; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez, +d'écrire au _Times_. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne +pleurerais guère si j'étais à votre place.» + +Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de +Mme Neville, pour fondre en larmes. + +Une minute après, ils étaient dans le chariot et Mouti grimpait derrière +eux. + +«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en posant une main sur +l'épaule de Jess; «il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher. + +--C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes. + +Au quartier général, le capitaine expliqua les motifs de son départ. +Tout d'abord l'officier qui remplaçait momentanément le commandant +blessé, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait +donné sa parole de ne pas emporter de dépêches; mais, en réfléchissant, +il reconnut que ce départ pouvait faire plus de bien que de mal, en +permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait _dans ce +trou_. On échangea une poignée de main et John sortit pour se trouver en +face d'une grande foule. + +Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le monde voulait s'en +assurer; semblable événement ne s'était pas produit depuis deux mois et +plus et causait une surexcitation proportionnée à sa rareté. + +«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, comme Jess, été surprise +par le siége pendant une visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer +une ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien, +à part les rhumatismes que j'ai gagnés en couchant par terre, et qu'il +embrasse les jumeaux de ma part. + +--Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers que nous leur donnerons +une bonne volée quand Colley nous aura secourus», dit à son tour un +jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de +Prétoria. Il ne se doutait guère que le pauvre Colley dormait +paisiblement à six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crâne. + +«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il faut nous mettre en +route.» Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup +de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en +dehors des traits. + +Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent la foule et nos +voyageurs commencèrent leur voyage au milieu d'une bordée d'adieux. + +Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John +allait bon train et les deux Boers suivaient à cheval. Au bout de ce +temps, et à une courte distance de la maison rouge où Frank Muller avait +obtenu, la veille, le laissez-passer du général, l'un des Boers se +rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dételer à la maison, où +on leur servirait un repas. Comme il était près d'une heure, cette +communication ne leur fut nullement désagréable; donc, à cinquante +mètres de l'habitation, John arrêta les chevaux, les fit dételer et, +après les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux +Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe aux voyageurs d'entrer +dans une petite pièce où ils trouvèrent une femme hottentote, en train +de placer le repas sur la table. + +«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait quand nous en aurons un +autre.» + +Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; l'un d'eux fit à +l'autre une observation ironique, accompagnée d'un regard insultant et +tous deux se mirent à rire. + +John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait +qu'une médiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait +une expression particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une +dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur la lèvre inférieure. +L'autre était un petit homme à la physionomie sardonique, orné d'une +profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui +tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses +favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte, +qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus à un +grand singe barbu qu'à un homme. Il avait le type boer le plus sauvage +de la frontière la plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais. +Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre «l'Unicorne», à cause de sa +dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à +Natal, qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées sur des +Cafres. + +L'Unicorne était un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le +capitaine, en lui saisissant le bras, au moment où il allait découper la +viande. + +«Qu'y a-t-il?» demanda Niel. + +Le Boer secoua tristement la tête. + +«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait été +livrée comme le grand roi Agag fut livré aux Israélites. Vous vous +asseyez pour votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!» + +Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier du nez, un +long _benedicite_ en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en +anglais, ce qui prit un temps considérable. «La Bête fauve» termina par +un _amen_, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la +liberté de commencer leur désagréable dîner; mais ne pouvant s'attendre +à rien de très agréable, ils se résignèrent et firent contre fortune bon +coeur; en somme il eût été plus fâcheux encore de ne pas dîner du tout. + + + + +CHAPITRE XXII + +EN ROUTE + + +Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever de table, quand la +porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le même, caressant sa +barbe d'or et conservant son expression sinistre. + +Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire détendit sa +bouche finement dessinée, mais cruelle. + +Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un se curait les dents +avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux +pouces de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une expression de +colère. + +«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que vous ne deviez pas +manger avec les _prisonniers_ (ce mot frappa désagréablement l'oreille +de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le +respect possible et je vous trouve vautrés sur la table et fumant en +leur présence. Sortez!» + +L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec un soupir, déposa sa +fourchette et partit sans réflexion, car il reconnaissait que Meinheer +Muller n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, mais son +compagnon se montra plus récalcitrant. + +«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, ne suis-je pas assez +bon pour m'asseoir à table avec deux maudits Anglais, un soldat et une +femme? Si j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait +mon tabac.» + +Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur insubordonné et, +d'une poussée de sa puissante épaule, l'envoya rouler à travers la porte +ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus +beau trait--son nez. + +«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manière de +traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous +souhaiter le bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune fille +une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer. + +Il ajouta poliment: + +«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas +obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a même fallu faire +valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de +vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.» + +Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui était resté debout, lui +parla ainsi: + +«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords autrefois; j'espère +vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je +n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je +reconnais que les torts étaient de mon côté, dans l'affaire de +l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.» +Et s'avançant vers John, il lui tendit la main. + +Jess était au courant de la situation; tout d'abord elle espéra que John +ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position +respective, elle espéra le contraire. + +John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il mit sa main derrière +son dos. + +«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, même dans les +circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez +pourquoi.» + +Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible de Muller, se +refléter sur son visage. + +«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous expliquer. + +--Très bien, répondit John. Vous avez essayé de m'assassiner. + +--Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix tonnante. + +--Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, sous prétexte de +tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» Il lui tendit son feutre mou, +qu'il portait encore. «Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me +doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous +tendre la main.» + +Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller. + +«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, en portant la main au +couteau de chasse qui pendait à sa ceinture. + +Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en face. John ne bougea +pas. Calme et fort comme le tronc d'un chêne, son loyal visage +présentait un contraste étrange avec la beauté démoniaque du grand +Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille: + +«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank Muller et, si c'est +nécessaire, je l'aurai encore, malgré votre couteau. Mais en attendant +je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit signé par votre général et qui +garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il, +avec un éclair de ses yeux bleus, je suis prêt.» + +Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il +avait eu un instant la pensée d'en finir tout de suite; mais, même dans +sa rage, il songea qu'il y aurait un témoin. + +Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il +s'écriât: + +«Un sauf-conduit du général! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous êtes +en mon pouvoir; je peux vous écraser, si bon me semble; mais (se +maîtrisant tout à coup) je dois peut-être prendre certaines choses en +considération; vous êtes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en +fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout +devant une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le loisir de vider +notre querelle, Capitaine; jusque-là, avec votre permission, nous n'en +parlerons plus. + +--Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; seulement ne me demandez +pas de vous donner la main. + +--Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais +dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous +voulons être à Heidelberg ce soir.» + +Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore +une fois failli compromettre le succès de son plan. + +«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un _vrai +gentleman_. Il a été courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il +est en mon pouvoir!» + +«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut refermée, j'ai peur de +cet homme. Si j'avais su qu'il fût pour quelque chose dans l'affaire du +sauf-conduit, je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé +reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore à +Prétoria! + +--Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, répéta John, une seconde +fois. Tâchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains +rien pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause de Bessie, sans +doute. + +--Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de Bessie. + +--C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant +sa pipe. Quel étrange mélange que la composition de la nature humaine! +Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait +donner un laissez-passer? Quel a pu être son but? + +--Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la tête, mois tout cela ne +me plaît guère. + +--Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a +essayé une fois déjà, pourtant. + +--Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec angoisse. + +--Je ne sais trop, après tout, si cela importerait beaucoup», répliqua +John, avec une apparence de gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien +des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai +effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de bonnes intentions +pour le moment. Voilà Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils +donné à manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot; +M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim.» Sur ce, John sortit en +riant gaiement. + +Quelques minutes après, ils repartaient; au moment où ils allaient se +mettre en route, Frank Muller s'approcha, ôta son chapeau et leur dit +qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, ou +tout serait préparé pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les +rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les +deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté jusqu'à +Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif: + +«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles impolitesses.» + +Un instant après, il partait au galop, sur son grand cheval noir, +laissant les deux voyageurs assez intrigués, mais surtout très soulagés. + +«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour, +dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude +réception.» + +Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien; +et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils +avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou +plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois, +en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au +crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à +neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures, +ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte. +Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on +n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement. + +«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à +moitié endormi, près du chariot. + +--A l'hôtel», répondit-il sèchement. + +Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se +reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas +éteintes dans la maison. + +Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux +heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un +pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en +tressaillant. + +«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que +j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout +s'arrêta; j'étais morte! + +--Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être +plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici +les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.» + +Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car +elle ne pouvait plus se mouvoir. + +Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête, +se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita +cordialement la bienvenue. + +«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, et m'a donné l'ordre +de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages +anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon +mari est à Prétoria. Il y est allé avec son chariot, juste au moment où +le siège commençait, et je n'ai plus entendu parler de lui. + +--Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il a été légèrement +blessé à l'épaule, le mois dernier, mais il est tout à fait guéri. + +--Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en pleurant; ces démons +m'ont dit qu'il était mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; +j'ai préparé pour vous un souper chaud; les garçons s'occuperont des +chevaux.» + +Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et +bons lits. + +Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps +leur fit dire qu'on ne partirait qu'à dix heures et demie, parce que les +chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage +dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la +satisfaction avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires de +repos dans de bons lits. A neuf heures, ils déjeunèrent et, comme dix +heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les +deux Boers parurent. + +«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John. + +--Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez +enlevé du coeur! En outre, nous sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont +pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la semaine +dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc +peu que vous me payiez. + +--Du courage, madame Gooch, répliqua John, gaiement. Le gouvernement +vous donnera des dédommagements, quand la guerre sera finie.» + +Mme Gooch secoua la tête. + +«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon +mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays, +je m'estimerai heureuse. + +«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de +provisions: pain, viande, oeufs durs et une bouteille de bon cognac. +Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous +arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les +Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer; +il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss; +j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et +veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai +entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à +Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils +riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a +entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de +vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer +votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous +prévenir.» + +John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce +moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route. + +Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de +la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni +Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils +n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils. + +Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit +incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un +trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se +releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim +mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon +rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance +d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé +jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de +son vêtement. + +«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et, +sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi +aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, +baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât +de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait +avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre +mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté. + +«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon coeur et la main douce; ma +propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une +damnée Anglaise.» + +Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la +Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le +mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le +sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver. + +Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le +coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où +un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LE GUÉ DU VAAL + + +La journée avait été si accablante, que nos voyageurs s'assirent +littéralement haletants, à l'ombre du chariot. La brise légère de +l'après-midi était tombée, et l'air devenait d'une lourdeur étouffante. + +Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, car ils s'étaient +étendus sur l'herbe à quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir +profondément. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient +même de manger et s'éloignaient d'un pas lourd, à longueur de leur +licou, mordillant délicatement une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le +Zulu Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; assis sur +un petit monticule, exposé en plein aux rayons du soleil couchant, il +chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont +d'aussi grands improvisateurs que les Italiens. + +«Encore un oeuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien. + +--Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur. + +--Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien +apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien +dire. + +--Impossible, John; un orage se prépare et je ne peux jamais manger +avant un orage, surtout quand je suis fatiguée.» + +La conversation cessa. + +«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous camperons cette nuit? +Si nous suivons la grande route, nous serons à Standerton dans une +heure. + +--Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; nous traverserons sans +doute le Vaal à gué et il faudra nous résigner à cheminer sur la +prairie.» + +A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent à discuter +quelque chose avec animation. + +L'immense disque rouge du soleil descendait à l'horizon et semblait +teindre le ciel et la terre dans le sang. + +A cent mètres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une +colline et John suivait du regard le soleil qui, peu à peu, +disparaissait derrière la hauteur. Quelque chose détourna son attention +et quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette de cavalier +immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumière de l'astre à +son déclin. C'était Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le +cheval se présentait de profil, de sorte que, même à cette distance, +chaque ligne des traits et jusqu'à la détente de la carabine se +détachaient nettement sur le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le +cheval semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire, +que John le fit remarquer à sa compagne. Elle frissonna +involontairement. + +«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de +courir le long de son corps. + +--Certes, c'est un démon, répliqua John, mais malheureusement il n'est +pas encore arrivé à destination. Le voici qui vient comme un +tourbillon.» + +En effet, quelques secondes après, le grand cheval noir s'arrêtait +subitement auprès du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau. + +«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce +n'a pas été sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y +renoncer. Enfin, me voici. + +--Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda Jess; à Standerton? + +--Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan +est de traverser le Vaal à un gué que je connais, à douze milles d'ici, +et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous +inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce +soir», ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess. + +«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il sûr? J'aurais cru que +le Vaal serait grossi par les pluies récentes? + +--Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je l'ai traversé +moi-même, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de +moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais à un +gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?» + +De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les deux Boers. + +John leva les épaules, puis alla aider Mouti à rassembler les quatre +chevaux gris, très occupés, pour le moment, à combattre les mouches qui +piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de +l'escorte se tenaient à une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent +compris la situation et refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux +de l'Anglais maudit. + +Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et se rapprochèrent de +leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais. + +En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore d'une trentaine de +mètres; là, les trois hommes se réunirent. + +«Écoutez», dit Muller sévèrement. + +Les deux Boers levèrent les yeux. + +«Continuez de détacher les rênes en écoutant.» + +Ils obéirent. + +«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, vous.» + +L'homme à la grande dent se mit à réciter sa leçon, tout en ayant l'air +de s'occuper des rênes. + +«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer à entrer dans +l'eau, où il n'y a pas de gué, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne +se noient pas, tirer sur eux. + +--Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» avec un ricanement. + +--Vous les comprenez? + +--Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave. +Vous avez donné les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise. + +--Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont +assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi +les gens, même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand il y a une +jolie fille dont on ferait bien sa femme.» + +Frank Muller grinça des dents. + +«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je suis votre officier; +quelle autre autorité vous faut-il? Mais j'ai pensé à cela. Voyez, +dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous +voie pas du chariot.» + +Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courbé vers les +jambes de son cheval: + +«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille +anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la république, d'après notre +décret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera +votre garantie.» + +--Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller. + +--Nous la voyons et nous la reconnaissons. + +--Très bien; rendez-moi le mandat.» + +L'homme à la dent allait obéir; son compagnon l'arrêta. + +«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me +plaît pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la +jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer +pour nous justifier de l'oeuvre de sang? Il faut que le mandat nous +reste. + +--Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez le papier dans +votre poche, Jan. + +--Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serrées. + +--Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; si vous insistez +pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons à +cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-même. +Allons, choisissez! Nous ne serons pas fâchés de retourner chez nous, +car la tâche nous répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des +Cafres, mais pas sur des blancs.» + +Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire. + +«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers des champs; mais +peut-être avez-vous raison. Après tout, peu importe qui garde le mandat, +pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là +l'important. + +--Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à nous pour ça; ce ne +seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai +mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute +la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber +des Anglais. + +--Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. Vous autres +imbéciles, vous ne comprenez jamais la différence entre tuer quand c'est +nécessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir, +_parce qu'ils ont trahi la patrie_.» + +Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un sourire +particulièrement méchant se dessinait sur son beau visage. «Ah! mon ami, +pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant +longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce +bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, même à moi, d'avoir +pris cette petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à se +débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette +guerre, je ne serais jamais arrivé à mon but. J'ai bien fait de la +voler. Je suis fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le +faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un témoin vivant. Ah! nous +allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes +s'accomplissent pendant un orage.» + +Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait rapidement, +recouvrant les étoiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de +crépuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque +sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu, +que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant +l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces beautés. L'air +était d'une chaleur étouffante. Vers l'est, les éclairs brillaient sans +intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil +couchant, se montrait encore à l'horizon. + +Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité croissante. +Heureusement le chemin était assez bon et Frank Muller marchait en +avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se détachait +nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort régnait sur la +terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffée d'air n'en +animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de +feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux +milles sur la lande désolée. On ne devait plus être loin de la rivière +et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre. + +C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avançaient +sur la prairie, poussés par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, +entourée d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière lugubre sur +l'immensité obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le +pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait à la rivière, +dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait une plaine semée de +larges pierres blanches, semblables à des pierres tombales, sur +lesquelles se jouaient les pâles rayons de la lune. + +«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait +voir un vaste cimetière, et les ombres qui les séparent, semblent être +celles des morts enterrés là. + +--Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. A quoi pensez-vous +donc?» + +Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre moral et, comme il +n'était pas loin de subir la même impression, il lui en voulait d'autant +plus et tenait à se montrer positif et pratique. + +Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi. +Elle croyait faire un rêve horrible; en outre, l'approche de l'orage +ébranlait ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués, +hennissaient et s'agitaient avec inquiétude. + +Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le +sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parlé. + +«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup John à Muller, qui le +précédait toujours de quinze ou vingt pas. + +«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; nous coupons par le plus +court, pour arriver au gué.» + +Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs du silence. A +cent mètres, la faible lumière qui brillait encore, se réfléchissait sur +la large surface de la rivière. + +En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité augmentait et +l'on ne distinguait pas l'autre bord. + +«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à quelques mètres en aval; +l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.» + +John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents +mètres environ et l'on atteignit un endroit où l'eau se précipitait et +tourbillonnait en grondant. + +«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la maison est sur l'autre +rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage éclate. + +--Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je ne vois pas à un pouce +devant moi et je ne sais où passer. + +--Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une +roche. + +--Je n'avance pas, c'est mon dernier mot. + +--Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas +nous ne le pouvons pas. Regardez!» De la main, il montrait l'orient, qui +maintenant présentait un spectacle aussi effrayant que magnifique. + +Droit devant eux, gonflé par le poids du vent comme le centre d'une +voile, se précipitait le grand nuage, chargé de tempête, illuminé sur +toute sa surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient comme +d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-être de plus +terrifiant, c'était le silence absolu de la nature, en ce moment. Le +grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempête +s'avançait majestueuse et muette, semblable au passage d'une armée +d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ailé courait +devant elle, et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie. + +Comme Muller parlait, un courant d'air glacé s'abattit sur le chariot, +le fit pencher et les éclairs devinrent encore plus fréquents. L'orage +éclatait au-dessus des voyageurs. + +«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués ici; la foudre frappe +toujours près de l'eau.» + +Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux de timon. + +«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi pour m'aider à tenir +les rênes», dit John au Zulu, qui obéit aussitôt et se plaça entre lui +et Jess. + +«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin. +Doucement, mes chevaux! doucement!» + +Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un côté et le gros +Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongèrent +dans la rivière. + +Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant quelques +instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui +s'avançait. + +Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mètres; puis, tout à +coup, John découvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux +de volée perdaient pied et résistaient avec peine au courant de la +rivière grossie. + +«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici. + +--Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», répondit la voix de +Muller. + +John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré pour détourner les +chevaux. Jess, à ce moment, se retourna sur son siège et un éclair lui +montra Muller et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon de +leurs carabines braqué droit sur le chariot. + +«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!» + +A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent +des carabines et le Zulu Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la +tête la première, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se +cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitôt +dans l'eau jaillissante. + +Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute description. Au-dessus, +l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait à +tout instant la rivière. + +Le tonnerre résonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent +tourbillonnait et faisait écumer la surface des eaux. Tout à coup, il +s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les +roues et le déposa sur l'eau, où il se mit à flotter. Alors les deux +chevaux de volée, affolés par la furie de l'ouragan et par les +convulsions du pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle force +sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir et disparurent entre +l'obscurité du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot +flottait toujours, tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau comme +un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis tournant lentement sur +lui-même. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait après lui +l'autre timonier dont les efforts pour se détacher étaient horribles à +voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça et fut étouffé. + +Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempête, on +entendait nettes et claires, les détonations des trois carabines, chaque +fois qu'un éclair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive. +Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, une balle entre ses larges +épaules, une autre dans le crâne; mais John se sentait encore bien +vivant, quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé sa joue. +Instinctivement il étendit le bras, attira Jess, la plaça en travers sur +ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la +protégerait contre les balles. + +Quelque puissance miséricordieuse les protégeait sans doute, car, bien +qu'un projectile eût coupé l'habit de John et que deux autres eussent +traversé la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir s'égara +et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si épais, que +les éclairs mêmes furent impuissants à les révéler aux regards des +assassins. + +«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts! +Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?» + +Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement +la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne +pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la +pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il +lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains +qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, _son_ mouchoir, _à +elle_, entourait encore son front _à lui_! Maintenant ces doigts se +crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres +glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort. +C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le +mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne, +car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du +chariot. + +Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière +quelconque, même si.... + +«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une +cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La +pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle +cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur +tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair +me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, +la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était +«l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le +suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient +leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées. + +Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans +l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus +rouges qu'elles ne l'étaient déjà? + +La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un +éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre, +illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour; +il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique. +Au coeur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux +complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi +distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la +fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens +roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre. + +Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais +l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune +commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons +tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits +convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux +étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en +l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés +rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le +mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un +effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et +s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer. + + + + +CHAPITRE XXIV + +L'OMBRE DE LA MORT + + +Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence +d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment +du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile +dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa +le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être +était-elle morte! + +«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous +saine et sauve?» + +Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se +passe-t-il? + +--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.» + +Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être +noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt +sans doute le chariot verserait et alors.... + +Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand +bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond. + +«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le +faisait pencher de côté. + +Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient +touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et +la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le +chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à +l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres +et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps +que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient +relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne +savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux +bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si +ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés +sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de +tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque +brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs +ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, +les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière. + +Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, la tête de +l'un des pauvres chevaux qui, secoué par le courant, semblait lutter +contre la mort, et le corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, +le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau +entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et +sinistre) les passagers d'une barque de plaisance. + +Tout cela disparut en un clin d'oeil; mais peu à peu l'orage s'éloigna +et la lune se fit jour à travers les nuages. La pluie cessa enfin, la +tempête se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agitées. + +«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose? + +--Rien, chère Jess. + +--Échapperons-nous au danger?» + +Il hésita. + +«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère enfant. Si le chariot verse, +nous serons noyés. Savez-vous nager? + +--Non. + +--Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-être la rive, +à moins que ces démons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous +ayons grand'chance de leur échapper. + +--Avez-vous peur de mourir, John?» + +De nouveau il hésita. + +«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir en homme. + +--Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque +espoir?» + +Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vérité; après +réflexion il s'y décida. + +«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noyés, nous serons +certainement fusillés. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive +et, pour leur propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.» + +Il ignorait que deux des assassins étaient morts et que le troisième +avait fui terrifié. + +«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre fin peut venir à tout +instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du +soleil.» + +C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le +comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux +personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine +jeunesse, face à face avec une mort violente, de savoir que l'on peut, +d'un instant à l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable +peut-être que la vie. John sentait son coeur défaillir devant cette +force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est +l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-même ne peut pas +prévaloir. Au regard de John, répondait en ce moment le regard de Jess +rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si +elle allait au-devant d'elle avec son bien-aimé. La mort était son +espoir et sa délivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle +pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une main +toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa mission remplie et elle +était libre!... libre de mourir avec son bien-aimé. Oui, son amour était +plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa +force, prêt à s'élancer vers les régions de l'amour éternel. + +«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore. + +--Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à vous le répéter? Je ne vois +aucun espoir.» + +Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de John; il sentait sur ses +joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine. + +«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et je ne peux vous le +dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je désire +que vous l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je vous aime, +John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce +que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.» + +Il entendit! Et si puisant était cet amour, que le sien, oublié dans la +terreur du moment, se réveilla dans toute sa force et son ardeur; lui +aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu'à sa passion refoulée +jusque-là. Jess était dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la +protéger contre les balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. La +lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans ses yeux, ce dont +aucun homme ne peut se détourner, quand il l'a vu. Une fois encore, même +à cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complète à la +douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la +petite maison de Prétoria. Mais maintenant toute considération terrestre +ayant disparu, il n'hésita plus à presser de ses lèvres les lèvres de la +jeune fille. Jamais, peut-être, la lune n'avait éclairé scène d'amour +aussi saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient la joie la +plus entière, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur +eux planait l'ombre de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par +les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balançait dans +le courant de la rivière torrentueuse; les corps des chevaux morts +plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur +laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants, +le ciel étendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemées +d'étoiles, que tout à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à +droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans +l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient +rien, si ce n'est que leurs coeurs s'étaient rencontrés; ils étaient +heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. Le passé +n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait +leur passion sanctifiée par la fin prochaine. + +Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à leurs promesses et +suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la +vie cessent avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, que la +dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refusé ce bonheur, +avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils +encore? + +Jess avait posé sa tête sur le coeur de son ami, dans ce muet abandon +d'adoration, si rare en ce monde et si supérieur à la passion vulgaire. +En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel était heureux +d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la mort. Quant à elle, perdue dans +l'immensité de son amour, elle soulageait son coeur par des sanglots. + +Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde, +lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube. +La mort qu'ils attendaient n'était pas encore venue; elle ne devait pas +être loin désormais. + +«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs +carabines? + +--Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut pour leur propre +salut. + +--Je voudrais que ce fût fini.» + +Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot +oscilla violemment. + +«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas +la rive et ne vous sauveriez-vous pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y +a pas plus de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi rapide.» + +L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas venue à John, et lui +parut si absurde, qu'il se mit positivement à rire. + +«Ne dites pas d'enfantillages, Jess. + +--Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure +maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous +attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me +souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez, +je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans +la rivière. Oh! le chariot verse! + +--Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!» + +Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction +continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina +de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la +rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre, +mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent, +il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même. +John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils +restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la +couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la +taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra. + +«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau. + +A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive +gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir +précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la +vitesse du courant était au moins de six noeuds et il comprit qu'avec +son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose +à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas +froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à +cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal. +Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. +L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit +qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et +roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le +contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva, +tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne +lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess +dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut +mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une +masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance. + +Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus +promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son +évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se +redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions. + +«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie, +les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants +d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion. + +«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.» + +Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil. + +«Que faire? dit John. + +--Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en +avez-vous empêchée? Il est des situations dont on ne sort que par la +mort; la nôtre est du nombre. + +--Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite satisfait; les +assassins nous poursuivront sans tarder.» + +De légères couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la +rivière, mais elles s'élevaient à mesure que le soleil montait dans le +ciel. L'endroit où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres +en aval de celui où la foudre avait frappé les deux Boers et leurs +chevaux. Voyant le brouillard s'élever, John insista pour que Jess se +blottît avec lui derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive, +sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à deux cents mètres, +deux chevaux qui paissaient tranquillement. + +«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied à terre là-bas. +Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas +mouillées. J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies. + +--Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement de son bras étendu +vers la rive, «ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux +chevaux de volée qui se sont détachés dans l'eau; voyez, ils ont encore +leur collier. + +--Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans +être pris nous-mêmes, nous sortirons peut-être d'ici. + +--Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas +apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tués et seront partis.» + +John porta ses regards alentour et, pour la première fois, un rayon +d'espoir se glissa dans son coeur. Ils survivraient peut-être, après +tout! + +«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions à +manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.» + +Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se +mirent en marche le long de la rive. + +Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de +joie et se précipita vers quelque chose de blanc, qui s'était pris dans +les roseaux. C'était le panier de provisions que la femme de +l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait été enlevé par +l'eau et, comme le couvercle était bien attaché, rien ne s'était perdu. +John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les +oeufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se +hâta de déboucher la bouteille, remplit à moitié, avec de l'eau, un +verre cassé au fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie et +fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, ressembla bientôt un peu +moins à un cadavre. Il répéta la même cérémonie pour son propre compte +et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Après cela ils +avancèrent prudemment. + +Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir +souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux eût été égratigné par une +balle. + +Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y +attacher les chevaux, de procéder à notre toilette et de déjeuner, dit +John presque gaiement. + +Ils se dirigèrent donc vers l'arbre. + +Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de +frayeur et les chevaux devinrent rétifs; devant eux, raidis par la mort +et déjà gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux gens +foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vêtements +hachés et enlevés par l'explosion des cartouches, étaient étendus les +corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire +réfléchir les plus sceptiques! + +«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y a ni Dieu, ni +châtiment pour les coupables!» s'écria John. + + + + +CHAPITRE XXV + +ATTENTE + + +On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine pour Prétoria, vers +la fin de décembre. Avec lui avaient disparu la vie et la joie de la +maison. + +«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui suivit le départ, +«comme cette maison est triste sans John!» + +Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut entièrement de cet +avis. + +Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de l'investissement de +Prétoria, mais rien de John; tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait +traversé Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans rien apporter +et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots convulsifs. + +«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à son oncle. Je savais +bien que c'était absurde. Il ne pouvait aider Jess en rien, ni la +ramener; il était certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant +il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont tué; tout cela est de +votre faute et, s'il est mort, je ne vous parlerai plus jamais!» + +Le vieillard battit en retraite, assez confus et effaré de cette +explosion qui n'était pas du tout dans les habitudes de Bessie. + +«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; elles deviennent de +vraies tigresses, quand il s'agit de l'homme qu'elles aiment.» + +Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; mais une tigresse +n'est pas agréable, en qualité d'animal domestique, et le pauvre vieux +Silas eut le loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui +suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait qu'on eût +éloigné son fiancé; elle oublia même qu'elle avait consenti à cet +éloignement; bref son humeur changea complètement sous l'influence du +chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque plus prononcer le +nom de John. + +Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible au dedans, comme au +dehors. Le lendemain du départ de John, deux ou trois Boers restés +fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la province de la +Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine et supplièrent Silas +Croft de se réfugier à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui +affirmèrent que les Boers tueraient certainement les Anglais sans +défense. Il ne voulut rien entendre. + +«Je suis Anglais, _Civis Romanus sum_, répondit-il, de son ton résolu, +et je ne crois pas que les gens parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt +ans me toucheront. En tout cas, je ne vais pas me sauver et laisser mon +bien à la merci d'une bande de voleurs. S'ils me tuent, ils auront à en +répondre devant le gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me +laisseront tranquille. Bessie peut partir, si bon lui semble, mais moi +je reste; c'est mon dernier mot.» + +Celui de Bessie fut le même et les braves gens repartirent sans délai, +déplorant cette confiance imprudente et cet orgueil insulaire. Cette +petite scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, le vieux +Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à ses ennemis. Il se rendit +dans sa chambre à coucher, tira d'une armoire un très grand drapeau +anglais et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé devant la +maison, où un gommier jeune et très élevé servait de mât au pavillon et +se voyait de très loin, quand, aux grands jours comme Noël, ou +l'anniversaire de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait plaisir +à l'arborer. + +«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; et aussitôt que +les larges plis flottèrent au vent il se découvrit, agita son chapeau +et, de sa voix puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit accourir +Bessie pour savoir ce qui arrivait. + +«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé mon pavillon, afin que +tous ces gens sachent bien qu'un Anglais demeure ici. «God save the +Queen!» + +--Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle n'était pas bien sûre que ce +défi jeté aux rebelles fût une sage mesure et faite pour calmer leurs +passions surexcitées. + +En effet, deux jours après, une patrouille composée de trois Boers, +ayant aperçu de très loin l'étendard qui flottait au vent, arriva au +galop et demanda des explications. Silas vit les hommes venir et, +prenant sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour lequel il +éprouvait une vénération presque superstitieuse. On n'oserait pas, +pensait-il, y toucher ou molester ceux qu'il abritait. + +«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef des trois Boers, que le +vieillard connaissait fort bien. + +«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan. + +--Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer. + +--Je vous enverrai au diable d'abord.» + +A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança vers le mât et là se +trouva face à face avec le canon du fusil de Silas Croft. + +«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci. + +Les trois hommes se consultèrent, puis partirent. + +Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft était très aimé +des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et +l'avaient vu siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut à cette +popularité qu'il dut de n'être pas sommé, dès le début de la révolte, +d'avoir à choisir entre la prison, ou le service actif contre son +gouvernement et ses compatriotes. + +Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva +la nouvelle de la défaite écrasante, subie au défilé de Laing-Hill par +les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun général +n'aurait été assez fou pour livrer bataille en cet endroit», disait-il. +Bientôt, hélas! la nouvelle fut confirmée par les indigènes. + +Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle on apprit la défaite +d'Ingogo. Un matin, pendant le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la +véranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une +montagne; les Anglais, complètement bloqués, se battaient admirablement, +mais «leurs armes étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la +nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais ne pouvaient pas +tirer droit!» + +La journée se traîna péniblement. A minuit, un espion indigène, que M. +Croft avait envoyé chercher des nouvelles, revint dire que le général +anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes +cruelles et abandonné ses blessés dont un grand nombre étaient morts +sous la pluie. + +Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit ces événements; +mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas +reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts +aux Anglais. + +«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientôt un +autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout à +quoi l'armée a pensé.» + +Le temps continuait sa marche lente et pénible, lorsqu'enfin arriva un +jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'était le 20 +février, juste une semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill. + +Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement ses regards le long +de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que +l'on n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante se livrait à +quelques milles de là. Les Cafres semblaient aller et venir comme +d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait +remarqué qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour regarder du côté du +Drakensberg et ensuite échanger quelques mots entre eux. Ils se +racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers +battaient la grande nation blanche, qui était venue par les mers et +avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour +s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on +avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les +Boers sont appelés pour le service, les Cafres ne couchent pas dans +leurs huttes, de crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se +demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dévoré les +Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait généralement à déclarer +que mieux vaudrait émigrer au Natal. + +Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et parfois quelques +paroles en harmonie avec ses tristes pensées parvenaient à son oreille. +Impatientée, elle se détourna et son attention se fixa sur son vieux +lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses pieds, qui maintenant +grognait sourdement et dont les poils se hérissaient. + +«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit Bessie. Stomp détestait les +Cafres qu'il ne connaissait pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était +pas trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, à la physionomie +scélérate et vêtu seulement d'un pantalon déguenillé, retenu autour de +la taille par une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure, +plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent les soi-disant +médecins sorciers. De la main gauche, il tenait un long bâton fendu à un +bout. Dans la fente était une lettre. + +«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir brillait subitement dans +son coeur. «Si la lettre était de John!» + +Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce Cafre lui déplaisait; +aussi celui-ci ne s'approcha-t-il que lorsque Stomp eut été rappelé; du +reste il se montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie et se +contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée. + +«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les lèvres tremblantes. + +«Une lettre, répondit l'homme. + +--Donnez-la-moi. + +--Non, Missie, pas avant que je vous aie bien regardée, pour voir si je +ne me trompe pas: cheveux d'or, _un_» (il comptait sur ses doigts); oui, +c'est cela; grands yeux bleus, _deux_; très bien; grande, blanche et +brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est pour vous.» Sur ce, il +lui poussa le bâton presque dans la figure. + +«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et saisie d'un soupçon +soudain. + +«De Wakkerstroom, en dernier. + +--De qui est-elle? + +--Lisez-la et vous le saurez.» + +Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un morceau de journal, +et la retourna plusieurs fois. Nous éprouvons tous une méfiance +instinctive pour les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était +particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne portait pas d'adresse +sur son enveloppe fort sale. Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous +lui avait servi de cachet. + +«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie. + +--Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec un rire insolent. Il +n'y a pas beaucoup de blanches comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs +je vous ai détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc. + +Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une feuille de papier +ordinaire, couverte d'une écriture hardie et ferme, quoique trahissant +un certain manque d'habitude. + +Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment de malheur. +C'était celle de Frank Muller. + +La jeune fille eut froid au coeur, mais il lui fallut lire ce qui suit: + + «Au camp, près de Prétoria, 15 février. + +«Chère Miss Bessie, + +«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique nous nous soyons +querellés dernièrement, vous, votre bon père et moi, je crois de mon +devoir de vous envoyer cette lettre par un messager choisi. Hier, les +malheureux habitants affamés de Prétoria ont fait une sortie et nos +armes ont été de nouveau victorieuses; les habits rouges se sont enfuis, +abandonnant leurs ambulances et emportant beaucoup de morts et de +blessés. Parmi les premiers était le capitaine Niel....» + +Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la lettre et saisit des deux +mains l'un des piliers de la véranda. + +Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui tendit. Elle la +prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, puis se remit à lire comme +en un rêve affreux. + +«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan Vanzil l'a tué et +plusieurs l'ont vu emporter; ils assurent qu'il était bien mort. Je +crains que ceci ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards de la +guerre et il est mort en combattant bravement. + +«Présentez mes compliments respectueux à votre oncle. Nous nous sommes +séparés avec colère, mais j'espère, dans les circonstances nouvelles où +se trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je n'ai pas de +rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, votre humble et dévoué +serviteur. + + «Frank Muller.» + +Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie saisit de nouveau le +pilier pour se soutenir. Il lui semblait que la lumière du soleil +faisait place à une obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était +mort! Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie +disparaissait comme les rayons du soleil. + +Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là, les yeux +grands ouverts, sans rien voir. Elle avait perdu le sentiment du temps; +il n'y avait plus de réel que ce fait écrasant: John était mort! + +«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, fixant son oeil unique sur +ce douloureux visage. + +Elle ne répondit pas; il répéta: + +«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je parte; je veux voir +les Boers prendre Prétoria.» + +Bessie le regarda vaguement. + +«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin de réponse», dit-elle. + +La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas porter une lettre au +Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan Vanzil le tuer. Il est tombé _comme +ça_!» Et il s'abattit tout d'une pièce sur le sol, comme un homme frappé +par une balle. Il continua: «Je ne peux pas lui porter un message, +Missie, mais ce que je voulais dire, c'est que je pourrais porter une +lettre de votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut mieux qu'un +Anglais mort et Frank Muller fera un beau mari. + +--Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, en lui montrant +l'avenue de son bras étendu. + +Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, que l'homme bondit +sur ses pieds, et au même instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le +temps avec des grognements sourds, interprétant le geste de sa maîtresse +comme un ordre d'agir, sauta droit à la gorge du messager. Le chien, +grand et lourd, frappa l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que +tous deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: l'homme se +débattait, criait, jurait; le chien le roulait, le mordait de façon à +lui laisser des marques ineffaçables. + +Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait pas voir ce qui +se passait. Son oncle accourut avec deux Cafres. + +«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il donc?» + +Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire lâcher prise au chien, +et l'homme se releva en trébuchant, saignant d'une demi-douzaine de +morsures. + +Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. Ensuite il tourna son +visage couvert de sang, son oeil unique flamboyant de fureur, vers la +pauvre Bessie, la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla +d'injures. + +«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera payer. Je suis son +serviteur! Je.... + +--Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de Silas Croft, ou, par le +ciel! je lance le chien sur vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui +luttait furieux avec les deux Cafres. + +Le messager le regarda; puis, avec une dernière menace de son poing, il +s'enfuit en courant et ne se retourna qu'une fois, pour s'assurer que le +chien ne le poursuivait pas. + +Bessie le suivit de son regard vague, avec autant d'indifférence qu'elle +en avait témoigné pendant la lutte. Tout à coup, elle se redressa et +rentra dans le salon. + +«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son oncle, qui la rejoignait. +Que veut dire cet homme, au sujet de Frank Muller? + +--Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, d'une voix qui +hésitait entre le sanglot et le rire convulsif, «que je suis veuve avant +d'avoir été mariée. John est mort! + +--Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la main à son front et +tournant sur lui-même avec égarement. «John est mort! + +--Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant la lettre de Muller. + +Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très long à la lire. + +«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma pauvre Bessie!» Il la +prit dans ses bras et la baisa tendrement. + +Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est peut-être un +mensonge, comme Frank Muller en fait souvent, dit-il; ou bien peut-être +s'est-il trompé.» + +Bessie resta muette. Pour le moment du moins, tout espoir l'avait +abandonnée. + + + + +CHAPITRE XXVI + +UN FAMILIER DE FRANK MULLER + + +L'étude des éléments opposés, qui concourent à former un caractère comme +celui de Frank Muller, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de +nature à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en son +entier développement, est heureusement difficile à rencontrer dans un +pays très civilisé. La lourde main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à +ce qu'elle l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait. +Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées à demi sauvages, où une poignée +d'hommes appartenant à une race supérieure règne sur des masses d'une +race inférieure ont certainement rencontré ses pareils. Les solitudes +sont favorables à la production de puissantes individualités. Au +contraire, la société des hommes très civilisés leur est adverse. Il en +est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolément dans la +plaine développent, d'après les lois de leur nature, toute leur force et +leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent la lumière +partout où elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la +direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent +vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices. + +Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré seulement du rebut de +l'humanité, il devient, extérieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut +qu'il soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, enchaîné +par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi +pareil aux autres, que les arbres élevés en espalier par la main du même +jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent +sous la friction constante de la société; et il devient, +superficiellement du moins, identique à ceux qui l'entourent et le +pressent. + +La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la +civilisation et de la barbarie. Trop civilisé pour posséder les vertus +primitives, qui, telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien +accordée à l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les +restrictions adoucissantes d'une société cultivée, il participe aux +forces et aux faiblesses des deux états. Animé de l'esprit de barbarie, +où domine la superstition, et entièrement dépourvu de l'esprit de +civilisation, qui se traduit par la pitié, il se tient entre les deux, +insultant à l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus +terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, préparé par +l'éducation et la réflexion, à maîtriser sa nature si bien armée pour le +mal, habitué à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de +l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût pu étonner le monde, +comme un Napoléon. + +Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de l'influence +inconsciente, mais réelle, d'une race de progrès, il eût pu écraser ses +semblables et les détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et +de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté entre deux forces, +qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance +invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des +faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances différentes, les +armes mortelles d'une force invincible et se sentait dominé par des +accès de terreur superstitieuse. + +Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scène de meurtre que +son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne +croit à aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent +dans son coeur, semblent prendre corps et lui crier: _Nous sommes les +messagers d'un Dieu vengeur._ Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond +noir de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix du tonnerre +le proclame. Il ferme ses yeux éblouis et les pas cadencés de son cheval +deviennent un rythme qui répète: _Il y a un Dieu! il y a un Dieu!_ + +Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de +l'homme de laisser derrière lui. + + * * * * * + +Il était près de minuit, lorsque Frank Muller s'arrêta devant une +misérable hutte en terre, perchée dans la solitude, sur la berge du +Vaal, et flanquée d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux +comme la tombe; pas même un chien pour aboyer. + +«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller tout haut, je le ferai +fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!» + +A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes et fit reculer le +cheval si violemment, qu'il faillit désarçonner son cavalier. + +«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank Muller, dont les nerfs +n'étaient plus en état de supporter le moindre choc. + +«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant de la +couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du +sorcier qui avait porté la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années +déjà, il suivait Muller comme son ombre. + +«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos +tours infernaux; prenez garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes +de ses pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous +et votre sorcellerie. + +--Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, mais il y a une +demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans +l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient après +vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis +tous ceux qui couraient derrière lui, comme s'ils vous eussent +poursuivi; alors je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut +que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent un à un. +C'étaient peut-être des démons! + +--Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» cria Muller, dont les +dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval +et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons à +l'aube. Dites-moi où sont les lumières et l'eau-de-vie! Si vous l'avez +bue, je vous fouetterai. + +--Tout cela est sur la planche à gauche de la porte, Baas, et il y a +aussi de la viande et du pain.» + +Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit +la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa +main tremblait si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer la +grossière chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Près +de la chandelle étaient une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet +d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le gobelet d'un +mélange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y +réussit pas et s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt, +il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit à fumer. + +Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval +mangeait de bon appétit. Il allait se retirer, quand son maître lui fit +signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait guère sa +société que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art +prétendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller +eût été content de parler à un chien. Les événements de la nuit avaient +abaissé cet homme terrible, plongé dans l'iniquité, dès sa première +jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta +d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses pieds. Puis les +libations répétées produisirent leur effet, et il oublia un peu +l'extrême prudence dont il ne se départait jamais, pas même avec son +«confident noir», Hendrik. + +«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui demanda-t-il. + +--Depuis quatre jours, Baas. + +--Avez-vous porté ma lettre à Om Croft? + +--Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie. + +--Qu'a-t-elle fait? + +--Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la véranda, comme ça.» +Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie. + +«Ainsi, elle l'a cru? + +--Certainement. + +--Et après? + +--Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! regardez!» + +Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui avaient faites les +crocs de Stomp. + +Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir imposteur, dit-il; +cela prouve son courage. Vous êtes sans doute furieux et vous rêvez de +vous venger? + +--Assurément. + +--Qui sait! Nous irons là-bas demain. + +--Je le savais d'avance, Baas. + +--Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un +conseil de guerre, pour avoir hissé le pavillon anglais et, si le +verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik. + +--Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant joyeusement les +mains; «mais sera-t-il condamné? + +--Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela +dépendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il +après réflexion. + +--Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le méchant +conseiller, et le Baas la présidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'être +sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se +chargera de le fusiller, Baas? + +--Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un +pour exécuter la sentence. + +--Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas été très payé. J'ai +fait de vilaines choses. J'ai interprété des présages, préparé des +filtres et _filé_ vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur? +Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? Ce n'est +pas une grande faveur, Baas, et je l'ai méritée. + +--Pourquoi désirez-vous le fusiller? + +--Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des années, pour ma +sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chassé de chez lui. En +outre, c'est agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus +content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si c'était la Missie qui +a lancé le chien sur moi. Je....» + +En un clin d'oeil, Muller saisit à la gorge le gredin stupéfait et lui +administra force coups de pied et coups de fouet. + +Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait remué tout ce qui +restait de généreux en lui; en outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il +aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultât +son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais +qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En +ce moment, il n'était pas moins dangereux de jouer avec les nerfs +surexcités de Muller qu'avec un taureau furieux. + +«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi +son nom, je vous tuerai malgré toute votre magie.» Et il le lança avec +tant de force contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée. +L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, puis sortit en se +traînant sur les mains et les genoux. + +Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le Cafre eut disparu, il +se leva, ferma la porte à double tour et tout à coup fondit en larmes, +brisé sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la +liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose à peine l'appeler +amour), qui lui dévorait le coeur. + +«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous +ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, +ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon +adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de +la cabane et s'endormit en sanglotant. + +Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du +mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience, +mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition +qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait +littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille +exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait +pas. + +Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la +hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé +le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom. + +L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la +lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire, +il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de +l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la +foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été +forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer +l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il +était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où +les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le +papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu +illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre +et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que +ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient +deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les +uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient +le chariot et tout était fini. + +Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne +pourrait le soupçonner. + +Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang +colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses +yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne +pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait +lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise +d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie +seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à +exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui +céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il +n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait +les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais. + +[Note 3: Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui +croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui +n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, +surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.] + +Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour +conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait +enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes +ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but +ressemblait fort à un trône. + + + + +CHAPITRE XXVII + +SILAS EST PERSUADÉ + + +Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait frappée; mais à +mesure que les jours s'écoulaient, elle se relevait peu à peu, car elle +avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent la +douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont mortellement +atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le +marbre, sans pénétrer au delà de la surface. Bessie appartenait à une +catégorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour +s'épanouir au soleil, elle ne devait pas languir à l'ombre d'un chagrin. +Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas +à un célibat éternel, ne s'immolent pas en holocauste à une chère +mémoire. Si leur premier amour leur est enlevé, elles pleurent et +souffrent beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, elles ne +repoussent pas le second qui se présente. + +Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse Bessie que l'on vit errer +à Belle-Fontaine, après la visite du Cafre borgne. Toute son +irritabilité avait disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir +envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même pas de s'accuser +lui-même. + +«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir; +vous en avez été l'instrument; voilà tout.» Puis elle vint lui passer +les bras autour du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du +vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils étaient seuls au monde, +et il la consola de son mieux. Chose étrange! ils ne pensaient guère à +Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une énigme, +quelque chose en dehors d'eux. Présente, ils l'aimaient et la laissaient +libre de vivre à sa manière; absente, elle semblait s'effacer dans une +ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle et les siens. Certes +ils lui étaient attachés, mais les natures simples s'éloignent +involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient +pas exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa soeur était bien +peu de chose, comparée à la tendresse profonde, à l'abnégation absolue +que Jess lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. Bessie +lui préférait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours +d'épreuve, leurs deux coeurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un +de l'autre. + +A mesure que le temps passait, tous deux se mirent à espérer de nouveau. +N'était-il pas possible, après tout, que Muller eût menti? Ils savaient +qu'il n'était pas homme à reculer devant une imposture, s'il y trouvait +son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'était pas douteux +pour eux. + +Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, Bessie, assise sous +la véranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut être celui +du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la +colline qui s'élevait derrière l'habitation. Arrivée au sommet, elle +embrassa du regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. Au +loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appelé Majuba et souvent +enveloppé de nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et il +sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté par la brise, venait +de là. Du reste elle ne vit rien. Bientôt l'écho se tut et elle pensa +que, peut-être, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain. + +Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement de la grosse +artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du +mont Majuba. Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque peu +découragé; les revers se succédaient avec une telle obstination, que +même sa foi robuste en la valeur britannique en était ébranlée. + +Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. Des bruits incessants +couraient dans le pays, apportés soit par des indigènes, soit par des +Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, il devint +certain qu'un armistice était conclu entre les Anglais et les Boers, +mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les +Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises considérables, se +soumettaient sans plus lutter; quant à Bessie, elle hocha la tête avec +incrédulité. + +Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté Prétoria, un Cafre +apporta la nouvelle que l'armistice était rompu, que les Anglais +s'avançaient en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer +Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau et Silas rayonna de +joie. + +«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux mois, j'avais presque +honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien +qu'on ne nous abandonnerait pas.» + +Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air +brave et fier, comme s'il eût été âgé de vingt-cinq ans, au lieu de +soixante-dix. + +Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent sans qu'on reçût +d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage éclata. + +Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et +son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard +rouge, car il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme. + +«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte +entre-bâillée. + +--Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au +souvenir de celui dont elle n'espérait plus de nouvelles. + +«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout +avec nos soldats qui sont si lents! On aura dû attendre quelque chose, +des canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous aurons des +nouvelles aujourd'hui.» + +Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout bouleversé. + +«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot; +ils sont vingt; Frank Muller est à leur tête, sur son cheval noir; Hans +Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière un arbre +dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils vont s'emparer du domaine.» + +Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantjé se glissa à +travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il était, +comme la plupart des Hottentots, extrêmement lâche. + +Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui se tenait debout, pâle +et tremblante, près de la porte. Ayant entendu des pas précipités sur +l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la +porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés à la ferme, avaient +aperçu les Boers, jeté leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme +ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un +jeune garçon de douze ans, roula sur le sol, frappé d'une balle entre +les deux épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien tiré!» puis +le rire féroce qui suivit la chute de l'enfant et le piétinement des +chevaux dans l'avenue. + +«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?» + +Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil au râtelier, s'assit +dans un fauteuil de bois qui faisait face à la porte-fenêtre et fit +signe à sa nièce de venir le rejoindre. + +«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas +peur d'eux. Ne craignez rien, ma chérie; ils n'oseront pas nous toucher; +ils craindront les conséquences.» + +A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi +que l'avait dit Jantjé, par Frank Muller, sur son cheval noir; après lui +venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, monté +sur un animal indéfinissable: il portait un fusil et une zagaie à la +main. Derrière eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi +lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins près de qui, depuis +vingt ans, il vivait en paix et amitié. + +Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder autour d'eux. Ils ne +voyaient pas encore bien à l'intérieur, à cause du contraste entre la +brillante lumière du dehors et l'ombre au dedans. + +«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu +vent de notre petite visite. + +--Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je les ai fait surveiller +et je sais qu'ils n'ont pas quitté ces lieux. Descendez de cheval, Om +Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.» + +Le Cafre obéit avec empressement et dégringola aussitôt de sa monture, +mais le Boer hésita. + +«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait +envahir sa maison. + +--Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne. + +--Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné Hans Coetzee, en se +préparant à obéir. + +Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la véranda et, de son oeil +unique, explorait l'intérieur. + +«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la petite poulette.» D'un +coup de pied il ouvrit violemment la porte-fenêtre et l'on vit alors le +vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et +tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied à terre et s'avança, +suivi d'une douzaine de Boers. + +«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous +ces hommes armés? demanda Silas Croft, sans se lever. + +--Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour être jugé comme +traître et rebelle à la République. Je regrette», ajouta Muller, en +saluant Bessie, qu'il n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, +«d'être obligé de vous arrêter devant une dame, mais mon devoir ne me +laisse pas de choix. + +--Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je suis le sujet de la reine +Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je être rebelle à aucune +république? Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si forte, que +chacun des Boers put l'entendre, «et je ne reconnais l'autorité d'aucune +république. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter, +au nom de mes droits de sujet anglais. + +--Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits, +si ce n'est ceux que nous leur accordons. + +--Fusillez-le, cria une voix. + +--Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la même voix +froide. + +--Non! répondit le vieillard avec force; je ne me rends pas à des +rebelles armés contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me +toucher.» Et se levant, il arma sa carabine. + +«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le sorcier borgne, jouant +avec la détente de son vieux fusil. Pour toute réponse, Muller lui +frappa le visage du revers de sa main et dit à Hans Coetzee: + +«Arrêtez cet homme.» + +Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas doué d'un grand courage +et la vue de ce canon de fusil le faisait défaillir. Il se mit à +balbutier des excuses. + +«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dénonce au +général, comme ami des Anglais?» lui dit le malicieux Muller, qui se +faisait un jeu de la lâcheté bien connue du personnage. + +« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite +faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le +rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-être l'obligeance de +détourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis +longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez, +cher cousin.... + +--Y allez-vous? répéta le maître terrible. + +--Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, déposez ce +fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux, +mais acceptez le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions +pas vous faire de mal. Allons, venez, venez», poursuivit Hans, lui +faisant signe de la main, comme à un cheval ombrageux qu'on veut +amadouer. + +«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, lui cria le vieillard, +si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle. + +--Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient les insulteurs, de la +fenêtre, très soigneux, du reste, de s'écarter à droite et à gauche, +afin de laisser un passage libre à la balle attendue. + +Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardât +son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lança +contre Silas. Il avait ses raisons pour désirer que celui-ci tuât +quelqu'un et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il le +choisissait pour victime. + +La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, qui jusque-là était +restée immobile, effarée, comprenant que le sang versé compliquerait +encore la situation, se précipita sur l'arme qui partit; seulement la +balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper +l'oreille et se perdit ensuite par la fenêtre. En un clin d'oeil, la +pièce fut remplie de fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de +douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre hommes guidés par +Hendrik, se précipitèrent dans la chambre et sur Silas Croft appuyé au +mur, son fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue. + +Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, car, si vieux +qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. On eût dit un vieux lion +acculé. Bientôt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant +qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna un coup de crosse qui +l'envoya rouler par terre, comme un boeuf assommé. Alors on l'entoura, +mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un +second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait +l'occasion, frappa sa tête chauve du canon de son vieux fusil et le +vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté avec +beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les +Boers virent Silas à terre, ils se jetèrent tous sur lui et l'auraient +sans doute achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne +se fût précipitée sur son corps et ne l'eût entouré de ses bras. + +Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée et intervint. D'un +seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous côtés, +grâce à sa grande force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, et +réussit enfin à relever Silas. + +«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux +blancs tout ensanglantée, fut saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné +d'abord sous la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace +découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé deux mois auparavant, +déployait fièrement ses plis à la brise. Là il tomba sur le gazon, le +dos appuyé au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau. + +Bessie qui sanglotait, le coeur déchiré d'angoisse et d'indignation, +fendit la foule pour courir à la maison et rapporter le verre d'eau. Une +de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à +son oncle qui le but avidement. + +«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand +mal. Ah! si John eût été ici! Avertis une heure seulement à l'avance, +nous aurions défendu la maison contre eux tous.» + +Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les épaules des autres, +avait réussi à détacher la corde qui retenait le drapeau, et, après +l'avoir renversé, l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!» + +«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en +République? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft. + +--De quelle république parlez-vous? répondit le vieillard; le Transvaal +est une colonie britannique.» + +Il y eut un éclat de rire. + +«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le même homme. Il +renonce au pays et doit l'évacuer dans les six mois. + +--C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lâche +mensonge. Quiconque prétend que les Anglais ont abandonné le pays à +quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est +un menteur, vomi par l'enfer.» + +Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller +s'avança. + +«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lâches ne sont +pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui +se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos +soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous +connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez +ce qu'il dit: + +«Très cher Herr Muller, + +«Les présentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui +combattent pour le droit et la liberté, et aussi par la lâcheté du +gouvernement britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous avons, +de par la volonté du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix +glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cède sur presque +tous les points et ne sauve que les apparences. La République sera +rétablie et les dernières troupes quitteront le pays dans six mois. +Faites savoir ceci à tous et n'oubliez pas de rendre grâces à Dieu pour +nos victoires.» + +Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant +au vieillard, il s'appuya au mât et sa tête ensanglantée se courba sur +sa poitrine, comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se +releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata en un tel +torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes reculèrent un instant, +muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un +excès d'humiliation. + +C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le +visage meurtri, ses cheveux blancs souillés de sang, ses vêtements en +lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient, +blasphémer son créateur, maudire le jour où il était né, couvrir +d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre d'Anglais, le gouvernement +qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son +drapeau déshonoré! + + + + +CHAPITRE XXVIII + +BESSIE EST MISE A LA QUESTION + + +Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière la maison. Après que +le sorcier Hendrik eut renversé Silas Croft et aidé à le traîner +jusqu'au mât du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter du +désordre général, pour son propre compte. En conséquence, au moment ou +Frank Muller se mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa +dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait voler. Passant +par le salon, il s'appropria la montre et la chaîne d'or de Bessie, +présents de son oncle aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il +passa dans la cuisine, où il trouva une belle provision de couverts +d'argent. Il les engloutit dans les vastes poches de la capote militaire +fort délabrée, dont il était vêtu, non sans être troublé par les +aboiements de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques semaines +auparavant et qui, pour le moment, était enchaîné à sa niche, près de la +cuisine. Ayant reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne pouvait +se défendre, il se prépara, avec une joie infernale, à se venger de lui. +Il avait laissé son fusil sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie. +Il sortit par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques pas du +chien qui le reconnut aussitôt et devint fou de fureur, s'amusa pendant +quelques instants à l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le +vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à coup la pauvre bête +de sa zagaie, et s'accroupit ensuite sur le sol, pour mieux jouir des +convulsions d'agonie de sa victime. + +Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot Jantjé s'était +faufilé à travers les hautes herbes et les broussailles, de l'autre côté +du mur, et son corps presque noir se pressait contre les pierres de la +même couleur, de telle sorte qu'un oeil inexpérimenté n'aurait pu le +distinguer à douze pas. De temps à autre, il levait la tête au-dessus du +mur, observait le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et +pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien. + +Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement se rencontre chez +les Hottentots et manque, au contraire, absolument aux Cafres. En outre, +il affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait toujours +dans les occasions assez rares où il lui convenait de marcher comme un +homme, au lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser comme un +serpent. Le supplice de Stomp lui inspira donc un vif désir de +vengeance, mais à la condition cependant qu'il n'y eût pas de péril pour +lui. Il en cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup de pied au +chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris subitement du désir de +cacher son méfait, ôta le collier, enleva l'animal dans ses bras, le +porta, non sans peine, dans la maison, et le dissimula sous la table de +la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit de pierres sans +ciment, en retira une, déposa la montre et les couverts d'argent dans la +cavité, et replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se rendre +compte de ses intentions, il alluma une allumette, regarda autour de lui +pour s'assurer que personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il +put et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait de toit à +l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie depuis plusieurs jours et, +grâce au soleil et au vent, le chaume était parfaitement sec. Aussi le +feu embrasa le toit en une seconde. + +Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur derrière lequel se +trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement les mains en admirant son +ouvrage. La tentation fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation +était trop directe et l'occasion trop belle. + +Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant des deux mains, il +frappa de toute sa force avec le gros bout le crâne sans défense du +coquin. + +Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba comme mort. Jantjé se hissa +par-dessus le mur, souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras +dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie du chien +mort. Ensuite, rempli d'une horrible joie, il se glissa dehors, ferma la +porte à double tour et rampa jusqu'à une petite plantation située à +quatre-vingts mètres environ, sur la droite de la maison, d'où il +pourrait voir les progrès du feu et tout ce que feraient les Boers. + +Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens pour se voir environné de +flammes dans lesquelles il périt, sans qu'on pût entendre ses cris +désespérés. + +Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait dans les convulsions, +malgré les soins de Bessie; au milieu d'un cercle de Boers qui fumaient, +riaient et se donnaient des airs de triomphateurs. + +Frank Muller contemplait avec un infernal sourire le beau visage de +Bessie baigné de larmes. + +Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant le toit d'où +s'échappaient des panaches de fumée bleuâtre. + +«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai fusiller.» + +Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, le toit flamba comme de +l'amadou, avec une rapidité extraordinaire. C'était l'heure où souvent +une brise légère soufflait de la colline et bientôt elle inclina les +flammes en un arc immense, vers les Boers qui ne tardèrent pas à sentir +la chaleur et la fumée leur brûler le visage. + +«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement écrasée par ce nouveau +malheur. + +«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut sauver quelque chose. +On étouffe ici; il faut en sortir.» + +A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses bras et, suivi de +Bessie, le porta dans la plantation où Jantjé s'était réfugié. Au centre +se trouvait une petite clairière entourée de jeunes orangers et +gommiers. Là, il déposa le vieillard sur une couche d'herbe et de +feuilles sèches, et s'éloigna sans un mot, pour se rendre compte des +progrès de l'incendie; déjà l'on ne pouvait plus approcher de la maison. +En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus qu'un bûcher incandescent; +au bout d'une demi-heure, il ne restait debout que les murs extérieurs, +épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait un sombre voile +de fumée. Belle-Fontaine n'était plus qu'une ruine noircie; les communs +et dépendances, couverts en fer galvanisé, restaient seuls intacts. + +Il y avait à peine cinq minutes que Muller était parti, lorsque, à la +grande joie de Bessie, son oncle ouvrit les yeux et put s'asseoir. + +«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. Qu'est-ce que +cette odeur de feu? Auraient-ils incendié la maison? + +--Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en pleurant amèrement. + +Le vieillard poussa un gémissement. + +«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau par morceau, +presque pierre par pierre, et maintenant tout est détruit! Pourquoi pas? +Que la volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, ma chérie; je +voudrais de l'eau; je me sens bien faible.» + +Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, sur la limite de +la plantation, coulait un petit ruisseau; Silas but avidement et lava +ensuite son visage et sa blessure. + +«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand mal; je me sens mieux. Je +crains d'avoir été absurde. Je n'ai pas assez appris à supporter le +malheur et le déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu nous +avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que sa volonté soit faite! Que +vont-ils faire maintenant? Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre +ami Frank Muller. + +--Je suis bien aise de voir que vous avez repris vos sens, oncle Croft, +dit Frank poliment, et je regrette d'avoir à vous dire que la maison est +perdue. Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le ferais +fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention de détruire votre +propriété.» + +Le vieillard inclina la tête sans répondre; son ardeur semblait éteinte. + +«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda Bessie. Peut-être, +maintenant que nous sommes ruinés, nous permettrez-vous d'aller au +Natal; je suppose que le pays est encore anglais? + +--Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le moment; bientôt il +sera hollandais, mais je regrette de ne pouvoir vous y laisser aller. +J'ai l'ordre de vous faire prisonniers tous deux et de faire juger votre +oncle par un conseil de guerre. La remise, poursuivit-il vivement, et +les deux petites pièces y attenant, n'ont pas été atteintes par le feu. +Je les ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur sera +supportable, on vous y conduira.» + +Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et donna rapidement des +ordres, que deux d'entre eux allèrent exécuter. + +Silas Croft continuait à garder le silence; il ne paraissait même ni +surpris, ni indigné de tout cela; mais la pauvre Bessie, absolument +anéantie, ne savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible +aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid devant eux. + +Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant sa barbe, puis +s'adressa de nouveau à deux Boers restés derrière lui. + +«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et vous ne permettrez à +personne de communiquer avec lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche +des écuries sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il soit +pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il parle à quelqu'un, ou +s'il est maltraité, vous serez responsables. Comprenez-vous? + +--Oui, Meinheer. + +--Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss Bessie, je vous demande +un moment d'entretien. + +--Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon oncle. + +--Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il avec un froid +sourire. Je vous supplie de réfléchir. Il y va de votre intérêt, à vous +et à votre oncle; je vous conseille de venir.» + +Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait de bonnes raisons +pour se méfier de lui et pour craindre un tête-à-tête. + +Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller avait chargés de +surveiller son oncle, se placèrent entre elle et lui. Muller fit +quelques pas sur la droite; en désespoir de cause, elle le suivit et le +rejoignit sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui adressât la +parole. + +«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, une main pressée sur son +coeur pour en calmer les battements. Son instinct de femme lui faisait +deviner ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage. + +«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des années je vous aime et +je désire vous épouser. Une fois encore, je vous demande d'être ma +femme. + +--Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie faisant tête à +l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux +vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes. + +--Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas +souvent aimées. Vous êtes dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que +j'ai fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour +Bessie Croft que je veux épouser. Tout est bien changé dans ce pays. La +rébellion est victorieuse. C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin de +vous conquérir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai +davantage. Vous grandirez avec moi. Réfléchissez. + +--J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. Vous osez me le +demander, sur les ruines de ma maison en cendres, après m'en avoir +arrachée avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je +ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser un Cafre plutôt que +vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez être.» + +Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il +est mort. A quoi bon rester fidèle à un mort? + +--Mort ou vivant, je l'aime de tout mon coeur et, s'il est mort, c'est +par la main des vôtres, et son sang s'élève entre nous. + +--Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce +votre dernier mot? + +--Oui. + +--Très bien. Alors, moi je vous dis que vous m'épouserez ou.... + +--Ou quoi? + +--Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra! + +--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix étouffée. + +--Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie +d'un vieillard s'interposer entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne +voulez pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative +de meurtre et haute trahison, dans le délai d'une heure; dans une heure +et demie il sera condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra par mon +ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme +qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tête!» + +Bessie saisit l'arbre pour se soutenir. + +«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un +vieillard innocent. + +--Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie +Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous +conquérir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa +belle voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser demain matin; je +ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme +l'air, quoiqu'il soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de tuer un +citoyen, après la conclusion de la paix. Refusez et il mourra. +Choisissez. + +--J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et +traître, assassin que vous êtes, je ne vous épouserai pas. + +--Très bien, très bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore. +Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenue. Si vous persistez, +votre oncle mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne voulez pas +m'épouser? Même en ce pays, où je peux tant de choses, je ne peux pas +vous y contraindre. Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait, +sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couché dans +sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule, +après le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous +enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop +heureuse de m'épouser pour couvrir votre honte. + +--Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon maudit. Mais vous ne +m'effrayerez pas jusqu'au déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!» + +Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes. + +«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je +sécherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» +cria-t-il à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie, +«venez ici.» + +Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mêmes +ordres qu'il avait déjà donnés pour Silas Croft. Elle devait être +enfermée dans la petite chambre de l'autre côté des remises et ne +communiquer avec personne. Il ajouta: + +«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger +l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de +meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du +Triumvirat.» + +Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant +à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite +par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la +pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin +rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma. + +Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que +par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour +laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié +plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais +elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien +verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était +placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la +séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un +peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui +se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés. +Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle +abandonner son vieil oncle à son sort? + + + + +CHAPITRE XXIX + +CONDAMNÉ A MORT + + +Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des +sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de +poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, +rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable, +et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le +mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de +voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans +la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils +placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie, +puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit +qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait +pas menacé en vain. + +Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent +dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot +qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un +mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie +vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle +aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries +cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les +Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un +d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son +ascendant était incontesté et incontestable. + +Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide, +et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis +Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec +lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même +instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé +pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et +un crayon. + +«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour +juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et +par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, +notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays +eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un +citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si +ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi +martiale. + +«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces accusations?» + +Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, regarda son juge et +répondit: + +«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre ma maison, après que +vous aviez tué l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre +juridiction et je refuse de me défendre.» + +Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques notes: + +«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la juridiction de la Cour. +Quant aux accusations, nous allons entendre les témoignages. Sur la +première, nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu flotter le +drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans +Coetzee, qui a été attaqué. + +«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la République, de dire +la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? + +--Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», répondit Hans Coetzee, +du véhicule où il s'était installé. + +«Parlez donc. + +--J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrêter, afin d'obéir à +vos ordres respectés, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur +moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une +abondante perte de sang. C'est là mon témoignage. + +--Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns des hommes assis dans +le chariot. + +«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser au témoin? demanda +Muller. + +--Aucune; je n'admets pas votre juridiction, répéta le vieillard, avec +énergie. + +--Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, de nouveau, je récuse +son objection. Messieurs, désirez-vous entendre d'autres témoignages? + +--Non, non. + +--Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse? + +--Oui, oui.» + +Muller prit une note et poursuivit: + +«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable de haute trahison et de +tentative de meurtre, il ne reste plus qu'à décider du châtiment que la +loi doit infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict +après avoir dûment considéré s'il peut en aucune façon, d'après la voix +sainte de sa conscience et les inspirations de la miséricorde, étendre +sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant et de président +de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire, +Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilité devant Dieu +et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous +laisser influencer ou entraîner par ma décision, car je ne suis, comme +vous tous, qu'un homme sujet à l'erreur. + +--Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand il s'arrêta pour +juger de l'effet produit par son discours. + +«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du +pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous +comme un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique Anglais, +l'un des pères du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme à une mort +sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune +nièce? + +--Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit appel aux meilleurs +sentiments de la nature humaine. + +--Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre coeur aussi a, +tout d'abord, crié: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le +vieillard soit pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute le +prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas dû lui enseigner la +sagesse? Ce qu'on pardonne à la jeunesse, doit-il être pardonné à la +mûre expérience de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir, +parce qu'il est vieux? + +--Non, certainement non, crièrent les mêmes voix, sur le chariot. + +--Vient ensuite la seconde considération. Il était un ancien, un des +pères du pays. N'aurait-il pas dû, en conséquence, refuser de le trahir +au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette +accusation ne soit pas portée contre lui, nous devons nous rappeler, +pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils +traîtres qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas contre nature +qu'un père vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce +pas un de ces cas où la justice s'oppose à la miséricorde? + +--Certainement, certainement», s'écrièrent ces braves gens qui, presque +tous, avaient voté l'annexion. + +«Et puis, autre chose encore: cet homme a une nièce et tous les honnêtes +gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans +ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la +haine et au préjudice de l'État. Mais en cette circonstance, ceci n'est +pas à craindre, car le domaine revient légalement à la jeune fille et ce +sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de ce vieillard violent +et sans conscience. Et maintenant, vous ayant exposé mes arguments pour +et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre conscience, je fais +connaître mon vote. C'est...», et, au milieu du plus profond silence, il +se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, «c'est +la mort!» + +Il y eut un petit frémissement. + +La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit dans l'amertume de son +coeur. + +Alors Hans Coetzee parla. Il avait le coeur déchiré de devoir élever la +voix contre celui qu'il avait considéré comme un frère, pendant bien des +années. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté contre leur +cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donné, que leurs +pères et eux avaient arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si +noire trahison? et comment maintenir les autres damnés Anglais dans le +devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir +qu'une seule réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec +bien des larmes, et cette réponse, c'était... _la mort_. + +Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son âge, +sur l'appel du président. D'abord il y eut un peu d'hésitation, car plus +d'un avait de l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas +facilement à le condamner. + +Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations +d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils +votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs +sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la +sentence fatale. + +Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier: + +«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous +avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre +loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas +exécutée, telle que l'ordonne le jugement?» + +Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en +arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois. + +«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à +vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs, +mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je +pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et +amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à +beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai +rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement +sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne +peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de +patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge +toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur +de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas +aussi la vie?» + +Frank Muller fixa son oeil froid sur le visage vibrant du vieillard et +sourit d'un terrible et triomphant sourire. + +«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la +République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube. +Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et +avoir pitié de votre âme! + +«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de +son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une +heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de +Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux +hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière, +derrière la maison.» + +Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec +eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente +du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis +enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans +relâche, elle tomba sans vie sur le sol. + +Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille +de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour +des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les +membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par +cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples +qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une +manoeuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers +donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte +authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris +les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent +saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent +tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors; +quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans, +déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller, +devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre: + +«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé l'arrêt.» + +Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent. + +«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller. + +Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce qu'il put, murmurant en +lui-même et très profondément mille malédictions contre «ce démon» Frank +Muller. Il fit pourtant contre fortune bon coeur, et apposa sa +signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui +essaya de se dérober, sous prétexte que son éducation avait été fort +négligée et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très +tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui fit mettre sa croix +en regard. Après cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le +revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins +lisibles de tous les membres du Conseil. + +Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, l'arrêt dans +une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son +habitude. + +Bientôt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le +soleil déclinait derrière la colline; la vaste remise s'emplissait +d'ombre qui, peu à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et +mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du _Mal_, car le mal a ses +princes comme le _Bien_, et il les marque de son sceau, les couronne +d'un diadème qui sont, l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; +or, parmi eux, Frank Muller était certainement grand. Un petit sourire +de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait +dans ses yeux froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait de son +maître, le démon! + +Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la tiens, se dit-il, je +la tiens comme dans un étau. Elle ne peut pas m'échapper; elle ne peut +pas laisser mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On joue d'eux +aussi aisément que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous +voici bientôt à la fin du morceau!» + + + + +CHAPITRE XXX + +IL FAUT NOUS SÉPARER + + +Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon regardaient les cadavres +noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes défigurés, +pour aller attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé quelques +pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et +s'éloigna en disant à John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses +vêtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand +elle fut bien sûre que les rochers la cachaient entièrement, elle +entreprit d'enlever l'un après l'autre ses vêtements trempés; y étant +parvenue, elle les tordit, les étendit sur de larges pierres plates, +chauffées aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses +cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre +d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à réfléchir à sa +situation. Elle avait le coeur si gonflé de douleur et d'amertume, +qu'elle se prenait à regretter de ne pas être étendue quelque part sous +ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, et elle vivait! Et +elle pouvait vivre longtemps, bien des années, avec sa honte et sa +souffrance. Tous les sentiments héroïques, toute la grandeur plus +qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée de sa fin +prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement défendu, +dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle avait +trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé de Bessie, l'avait fait +manquer à son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess +n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompée +et rejetée dans la lutte. + +Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvés? +Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le +jurait, dût-elle briser son coeur et celui de Niel. Tout était changé; +le souvenir de ces heures terribles et délicieuses, sur la rivière en +furie, pendant lesquelles ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour +l'éternité, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait là un +rêve de joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît. + +Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du moins que toute sa vie, +que cette raison, cette énigme dont elle cherchait en vain la solution. +Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de ce passé immortel +qui, ayant été, est toujours et ne peut plus changer. Mais désormais il +fallait que cette réalité indestructible, impérissable, disparût; il +fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! c'était amer, bien +amer! + +Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le +savoir marié à sa propre soeur, de se dire que le charme de Bessie se +glissait peu à peu dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que +l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la +passion ardente, comme le crépuscule efface peu à peu les splendeurs du +jour. + +Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! que n'était-elle +morte quand il lui donnait ce baiser sur les lèvres? Et la pauvre enfant +sanglotait dans sa détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam! + +Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le comprit. Essuyant donc +ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vêtements à demi +séchés; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif +dans sa chevelure et lorsque, après des efforts surhumains, elle eut +réintégré ses chaussures, elle retourna vers l'endroit où elle avait +laissé John, une heure auparavant. + +Elle le trouva occupé à transporter les selles et les brides des chevaux +morts, sur leurs deux chevaux gris. + +«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; avez-vous pu +sécher vos vêtements? Les miens le sont à peu près. + +--Oui», répondit-elle. + +Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma chérie. Allons! du +courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais à quoi bon pleurer? + +--John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous étions +morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec +l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?» + +Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement réveillé de leur +terrible et inextricable situation. + +«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il. + +Dans son angoisse elle frappa du pied. + +«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! A quoi pensez-vous? +A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre +faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! John! John! +dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne +sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous +séparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?» + +Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas lui répondre tout de +suite. Enfin il dit: + +«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? Je me mépriserais pour +le reste de mes jours, mais en vérité je suis presque tenté de le faire. + +--Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le défends. +Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux +pas que son bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons +souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis à ma +chère mère de veiller sur Bessie, de la protéger; je ne la trahirai +jamais, jamais. Vous l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas +d'autre parti à prendre.» + +John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir aigu lui traversait +le coeur, tandis qu'il contemplait ce visage pâle et passionné, ces +grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se +séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa, +presque avec colère. + +«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas +assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est +fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout +de suite, à moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous +fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous +désormais que je suis votre belle-soeur; rien de plus. Sinon je vous +quitte; je pars de mon côté, et je vous laisse aller du vôtre.» + +John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la +nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison +approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé, +regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances, + +Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais +heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait +même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait +l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés, +elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à +partir, après avoir passé un pied dans l'étrier. + +«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est +pas l'usage, mais vous tomberez. + +--Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son +cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait +droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse, +grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer. +Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter, +et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues +files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins +foudroyés. + +En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait +pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux +mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par +les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le +sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements +de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. +Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin, +jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux +connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite +boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de +s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci +ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que +sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux; +s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du +reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée. + +Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit +où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même +qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents. + +«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter. + +Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et +les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans +se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir +consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils +mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de +l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. +Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne +virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent +près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques +compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule +les enveloppa dans le désert. + +«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess +glissa de sa selle et répondit: + +«Dormir, si nous pouvons». + +Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John +entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre, +car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient. + +Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la +vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et +n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes +herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de +terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se +réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour. + +[Note 4: On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les +proportions de véritables monticules.] + +«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de +l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John. + +--Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.» + +Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la +pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour +entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, +marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba +et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le +voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se +leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant +autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs +de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils +passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment, +sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement +pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits +commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et +surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air. + +En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles, +presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas +absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une +lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son +chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus, +rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la +brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais +cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle. + +Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions, +et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux +étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on +voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à +seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une +lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe +dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il +fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de +l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, +ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à +cheval et armés! + + + + +CHAPITRE XXXI + +JESS TROUVE UN AMI + + +Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrêta +son cheval et tira son revolver. + +«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.» + +Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche. + +«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais. + +Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient à +Belle-Fontaine. + +«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant le papier; vous +trouverez sans doute une assemblée funèbre.» + +Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le +sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidité? +Jess, n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé dans une +flaque d'eau. + +Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses regards tombèrent sur la +selle de la jeune fille. + +«Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais +celle-ci; laissez-moi voir de l'autre côté: oui, il y a un trou de +balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue? + +--Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en +trouvais pas d'autres.» + +Le Boer hocha la tête. + +«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les +Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! +l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce +sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il +devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.» + +Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il +faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence. + +«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre. + +--Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de +nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de +faim. + +--Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste; +qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse! + +--Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.» + +Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt +l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de +s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? +Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait +plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait +presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des +paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à +la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa +donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il +faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess +évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune +homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser +sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et +son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en +résulter, il fut en un clin d'oeil près du misérable et, le prenant à la +gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval. +Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers +levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se +couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans +un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait +pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait +observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement. + +«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien +fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu +tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de +bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les +fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a +l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.» + +Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait +trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant été +remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le +moindre signe de gaieté. + +Peu après cet incident, Jess montrant à John une colline longue et +basse, qui émergeait de la plaine à une douzaine de milles, comme une +grosse pierre sur un désert de sable, lui dit tout bas: + +«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin! + +--Nous n'y sommes pas encore», répondit-il tristement. + +Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils +venaient de franchir la crête d'une petite montée, ils aperçurent tout à +coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était là qu'on +les conduisait. A une centaine de mètres de la maison, les Boers firent +halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint à Jess et lui +rendit le sauf-conduit en disant: + +«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste +avec nous, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir sur son +compte. + +--Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est +bien pénible de vous laisser au milieu de ces hommes. + +--Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer d'affaire tout seul, +et quand même je n'y réussirais pas, vous ne pourriez pas m'aider. +Peut-être trouverez-vous du secours à la ferme. En tout cas, partez, il +le faut. + +--Eh bien? demanda le Boer. + +--Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!» + +Elle répondit: + +«Adieu, John», en le regardant bien en face et avec fermeté, puis elle +se détourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgré +elle. + +Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent. + +Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; elle n'osait +suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrière +l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, +vers cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée par la faim et +le coeur plein d'angoisse. + +Mais Jess avait une grande force morale, une volonté de fer, et elle +persévéra, là où la plupart des femmes seraient mortes. Elle _voulait_ +arriver à Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y +arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son ami, elle mourrait +ensuite, s'il le fallait; peu lui importait. + +L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de +l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait à chaque +instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un véritable +supplice, montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus qu'au pas et +enfin, un peu après six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la +colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre +Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser à terre et essaya vainement de le +relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et détacha la sangle, +afin que la selle glissât, si la malheureuse bête se remettait sur pied. +Quand elle s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle +l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort désespéré +et marcha derrière elle, pendant une centaine de mètres, mais il +retomba. Jess se retourna et, malgré son épuisement, se mit +littéralement à _courir_, pour échapper au regard qu'elle vit dans ces +grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une pluie froide qui acheva le +pauvre animal. + +Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la +colline et regarda dans la vallée. Elle savait que, de l'endroit où elle +se trouvait, on voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de +Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une +nouvelle angoisse lui saisit le coeur et elle commença la descente. Elle +était à mi-chemin, quand une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du +site où devait être la maison; un pan de mur venait de s'écrouler dans +les cendres encore brûlantes. De nouveau, Jess s'arrêta stupéfaite et +terrifiée. Qu'était-il arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, +elle s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle fait vingt pas, +qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop +paralysée par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien +connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je +suis Jantjé!» + +Elle poussa un soupir de soulagement et son coeur se remit à battre. +Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit: + +«Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement, +mais je ne pouvais pas distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de +roc en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je me disais bien +que c'était une femme chaussée de bottines, mais impossible de rien +voir; la lumière s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les +étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce +que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passée et +je vous ai _flairée_; de la sorte je me suis assuré que c'était vous, +vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, donc ce ne +pouvait pas être elle. + +--Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess était si bouleversée, +qu'elle ne remarqua même pas l'instinct étrange et animal qui avait +guidé le Hottentot. + +«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.» + +Il la conduisit à un amas fantastique de roches, où il passait les +nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait +jeté un coup d'oeil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer. + +«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et +l'on ne peut pas voir la lumière du dehors.» + +Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche +et la conduisit par un dédale entre les roches, jusqu'à une étroite +ouverture où filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux et les +mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six +pieds carrés, haute de huit pieds et formée par la disposition naturelle +de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle était fort +sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et +renfermait une curieuse collection de débris variés. Refusant un +tabouret à trois pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur +un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le +long des parois, s'étalaient en festons toute espèce de vêtements, +depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes +d'un rôdeur du désert; le tout en un état plus ou moins avancé de +décomposition et ramassé avec persévérance, pendant bien des années. + +Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des pierres et des os de +formes singulières, des manches de couteaux, des débris de fusils, les +restes d'une horloge américaine et bien d'autres objets, que cette pie +humaine avait volés et entassés là. En somme, c'était un étrange réduit, +et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de bêtes, qu'à part les +vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un +spécimen assez réussi de la demeure d'un homme primitif. + +«Avant de commencer votre récit, dites-moi, Jantjé, si vous avez quelque +nourriture ici; je meurs de besoin.» + +Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de +satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une +gourde recouverte d'un morceau de tôle placé autrefois au fond d'un +poêle. Elle contenait du _maas_, sorte de petit-lait caillé, qu'une +femme du voisinage lui avait apporté pour son souper. Si affamé qu'il +fût (il n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas un instant à +donner tout à Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il +laissait échapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales +de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme à +jeun, Jess mangea tout, jusqu'à la dernière cuillerée, reconnaissante et +réconfortée à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu à +peu. + +«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.» + +Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux tous les événements du +jour. Lorsqu'il dit de quelle manière brutale le vieillard avait été +traité, les yeux de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent; +quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant qu'il était condamné à mort et +devait être fusillé à l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. +Jantjé ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle +avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu'à la +suite de cet entretien elle avait été enfermée dans le magasin aux +provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux +que personne peut-être, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui +concernait Bessie. Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi +il lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que +John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait été condamné à mort: +c'était pour se servir de lui contre Bessie; cet homme était capable de +tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière du jour et dans son +coeur elle jura que, malgré sa faiblesse, elle trouverait le moyen +d'empêcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John +eût été là! Mais il était prisonnier et elle serait forcée d'agir seule. +Elle pensa d'abord à se présenter hardiment devant Muller et à le +dénoncer comme assassin, en présence de ses hommes; bien vite elle +reconnut que c'était impraticable. Pour se sauver lui-même, il lui +imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec +Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle sût ce qui se +passait. Autant être à cent lieues, que de rester à cent mètres de +Belle-Fontaine. + +«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les Boers. + +--Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placés en +sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amené et dételé +sous les gommiers. + +--Où est Frank Muller? + +--Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une tente circulaire, qui +est plantée entre les deux grands gommiers. + +--Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que +vous veniez avec moi. + +--Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrière la remise et +deux par devant. Cependant nous pourrions peut-être nous rapprocher; je +vais voir quel temps il fait cette nuit.» + +Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait +très noir, parée que les nuages couvraient les étoiles. + +«Partons tout de suite, dit Jess. + +--Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouillée et les +Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme +un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe. + +--Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec vous. Il le faut.» + +Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et céda. Il éteignit les +bougies et tous deux, silencieux comme des fantômes, se glissèrent au +dehors, dans la nuit. + + + + +CHAPITRE XXXII + +IL MOURRA! + + +La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce, +assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de +choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux +descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la +remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune +fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la +sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils +restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils +aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la +main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un +geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la +lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de +sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête +et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle. + +«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de +lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable +des prisonniers.». + +L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de +Muller. + +«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur; +vous pourrez parler à missie Bessie.» + +En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main +l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance, +les deux soeurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle +allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle +s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, +pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête; +une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à +l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait +briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais +elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle +apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer +lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit +ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en +sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son +visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges +sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur, +elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs +amoncelés. + +«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi +venez-vous me tourmenter encore?» + +Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se +donnait le temps de réfléchir. + +«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. «Je +vous ai, ce matin, laissé le choix entre un mariage immédiat avec moi et +la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que si vous +refusiez de m'épouser, votre oncle serait fusillé et qu'ensuite vous +seriez à moi, sans la cérémonie du mariage. N'est-il pas vrai?» + +Bessie ne répondit rien. + +Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant sa barbe d'une main: + +«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse être +fusillé, il faut qu'il soit jugé et condamné de par la loi. Votre oncle +a été jugé et condamné. + +--J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, répondit Bessie, +relevant la tête pour la première fois. + +--Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi +je vous ai fait enfermer ici; il n'eût pas été convenable de vous amener +devant la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. «Ces communs +sont mal bâtis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond.» Il +s'en approcha et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut que +le temps de fermer les yeux, pour n'être pas trahie par la réflexion des +rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une +morte. Une seconde après, la lanterne était replacée sur un sac. + +«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a dû vous prouver que +j'avais parlé sérieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit, +n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que pas un +de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voilà le sang anglais; +c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes +veines. + +--Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que +vous voulez! demanda Bessie. + +--Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le +désirez, je viens au fait. Consentez-vous à m'épouser demain, au lever +du soleil, ou me forcerez-vous à faire exécuter la sentence? + +--Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.» + +Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrêt de mort et +un crayon. + +«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre oncle. Jusqu'à +présent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas signé, mais j'ai eu soin +de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma +signature, je ne peux plus me rétracter; il faut que la sentence soit +exécutée. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.» + +Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main. + +«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, «ce +serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas! + +--Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je +suis allé trop loin pour retourner en arrière, afin d'épargner un +vieillard anglais. Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous +le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se +contint. + +«Et de plus, ajouta Muller, votre soeur Jess est morte aussi, depuis +deux jours. + +--Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le +savez-vous? + +--Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons mariés. Donc, sans +votre oncle, vous êtes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera +mort bientôt et son sang retombera sur votre tête, car vous l'aurez tué. + +--Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'écria-t-elle, +avec égarement. Il est condamné par votre cour martiale; vous me +tromperiez et vous le tueriez tout de même. + +--Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au +pasteur et il le brûlera aussitôt la cérémonie terminée. Mais, Bessie, +vous ne voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la cire molle +dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le +diront. Ils ne désirent nullement fusiller votre oncle et seraient +enchantés de ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour Natal, +ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des +dommages et intérêts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.» + +Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à le croire. + +«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la maison moi-même et, si +je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, +soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que vous +aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas +digne d'être l'époux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie? +Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands +tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des +années et lentement, lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, +et maintenant vous êtes à ma portée.» + +Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en +un rêve: «Ma bien-aimée, ma bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, +cédez maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau crime. + +«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de +répandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le +mauvais esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura eu un époux +tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce +que la richesse et la puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle, +cédez au nom de l'amour immense que je vous offre.» + +Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu à peu, semblait +subir une sorte de fascination. Quand elle le vit près d'elle, +l'infortunée se redressa et jeta ses mains en avant. + +«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas _le_ trahir, vivant +ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!» + +Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'enfin ses bras +robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un +enfant. Alors elle parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, elle +se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement. + +«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous m'épouser?» +murmura-t-il, ses lèvres si près des boucles d'or, que Jess entendit à +peine ces mots: + +«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!» + +Il la pressa sur son coeur et couvrit son beau front de baisers. Puis un +instant après, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle +qui revenait. Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes elle +se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le réduit du +Hottentot. + +Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son +indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui +avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil +oncle innocent et l'honneur de sa soeur chérie, ce serait impossible. +Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la +rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller +n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle +de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit +que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec +Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était +droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de +profiter d'une situation semblable. + +Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé. + +«Allumez une bougie», dit-elle. + +Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et, +par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les +plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années +elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de +bougies de la maison; le mystère était expliqué. + +«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.» + +Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le +front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa +chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. +Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop +bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il +accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de +laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible. + +Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour +l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à +celle de John. + +Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On +la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle +y renonça donc. + +Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où +trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais +maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes +auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au +moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop +tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit +tout haut: + +«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank +Muller?» + +Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, comme une +inspiration: + +«_La mort!_» + +Oui, la mort seule le vaincrait. + +Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette idée, puis +une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourût avant +l'aube. C'était le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était +l'unique solution du terrible problème, + +Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il avait tué et méditait +de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mérité une mort prompte et +sans pitié. + +Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive +aux vêtements souillés et déchirés, réfugiée dans le chenil d'un +sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa +conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait à mort! + +Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible traversa son cerveau et +arrêta las battements de son coeur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en +était pas encore réduite _à cela_. Ses regards tombèrent sur les bâtons +et les zagaies de Jantjé et une nouvelle inspiration lui vint. Jantjé +exécuterait la sentence. John lui avait conté un jour, au Palais, la +lugubre histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt ans +auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre fût +puni par le fils de ces infortunés? Mais le voudrait-il? Elle savait que +le petit homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers et surtout +Frank Muller. + +«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête hors du réduit. + +«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le corps de singe se glissa +à l'intérieur. + +«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je voudrais causer.» + +Il obéit en grimaçant un sourire. + +«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une +histoire du temps que les bêtes parlaient, comme je faisais quand vous +étiez petite? + +--Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long bâton qui a un gros bout +et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour +quelque chose dans cette histoire?» + +Instantanément le visage du Hottentot devint mauvais. + +«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de ses doigts maigres +et crochus. «Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon père: baas +Frank l'a tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: baas Frank +l'a tuée de même; et cette troisième, c'est pour mon oncle, un homme +bien vieux, bien vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques +plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus de lui,... oui; et +pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une +pour la maison qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon baas à +moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.» + +En effet, il tira de son côté un très grand couteau de chasse à manche +blanc et se mit à creuser ses entailles. + +Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'était le trésor préféré +de Jantjé, la grande joie de son pauvre coeur étroit. Il l'avait acheté +d'un Zulu, au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée pour six +mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie +Delagoa. Par le fait, c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, +qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été taillé dans une +défense d'hippopotame. Il était long d'un pied, traversé, dans la +longueur de la lame, de trois rainures, et très lourd. + +«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.» + +Il le mit dans la main de Jess. + +«Il tuerait bien un homme, dit-elle. + +--Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un. + +--Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» ajouta-t-elle, se +penchant tout à coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux +du Hottentot. + +«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. «Il le +tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un +rire sauvage. + +--Il a tué votre père, Jantjé? + +--Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont les yeux +commençaient à rouler avec fureur dans leur orbite. + +«Il a tué votre mère? + +--Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air féroce. + +--Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle? + +--Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le poing et ses longs doigts +de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri étouffé, il +faisait écho aux paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le +sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit quand elle était +possédée du démon, et les démons ne mentent jamais. Regardez: je dessine +le cercle de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; écoutez: je +dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque +chose); un vieux sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les +paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui +m'en a empoché. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrémités +se touchent. Il mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans le +cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait des dents. + +«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le tenant toujours sous +l'influence magnétique de ses yeux noirs, «il mourra dans le sang; il +mourra cette nuit, et c'est _vous_ qui le tuerez, Jantjé.» + +Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint jaune. + +«Comment? demanda t-il. Comment? + +--Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.» + +Pendant quelques instants, elle murmura à son oreille! + +«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'être +habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et après je pourrai +effacer les entailles du bâton, et les ombres de mon père, de ma mère et +de mon oncle ne gémiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si +longtemps, quand je dors!» + + + + +CHAPITRE XXXIII + +VENGEANCE! + + +Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi +Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller +s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé +devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à +prendre. + +Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un +effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du +Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il? +Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait +pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle +n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré +cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang, +même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se +marieraient, ils seraient heureux; mais _elle_, que deviendrait-elle? +Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime +nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux +vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait +plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur torturé +s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme +elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa +femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à +prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle échappait, elle +s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle. +Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de +ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée +jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente +s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les +intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque +pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se +détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle +se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John +debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh +bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques +mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela. + +Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du +général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de +sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour +tracer les lignes suivantes: + +«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en +ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y +attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je +vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que +je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne +m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous +m'oubliez.» + + J. + +Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaça sur +ses genoux et se mit à écrire très vite, en vers et presque sans +correction. + +C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât jamais ce qu'elle écrivait, +et en ce moment l'inspiration s'imposa irrésistiblement et presque +inconsciemment: + + Si je mourais ce soir, + Tu regarderais mon calme visage + Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos, + Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau; + Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux, + Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers, + Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse. + Pauvres mains si vides et si froides ce soir! + + Si je mourais ce soir, + Tu évoquerais le souvenir aimant + De quelque bonne action faite par ces mains glacées; + De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes; + De quelque tâche utile où ces pieds ont couru. + Le souvenir de ma colère et de mon orgueil + Et de toutes mes fautes serait effacé; + Et tout me serait pardonné ce soir. + + La mort veille sur moi ce soir. + J'entends la voix qui de loin m'appelle. + Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile. + Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée; + Les épines ont percé mes pieds chancelants; + Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli. + Quand le sommeil sans rêves sera mon partage, + Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir. + +Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour +toute autre raison, replaça la sauf-conduit dans sa poitrine et se +perdit bientôt dans une profonde rêverie. + +Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds comme un grand serpent +à tête humaine, son visage jaune tout luisant de pluie. + +«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait? + +--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente. +Il a causé avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais +il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait. + +--Les Boers dorment-ils? + +--Tous, Missie, excepté les sentinelles. + +--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank? + +--Non, Missie; il n'y a personne près de là. + +--Quelle heure est-il? + +--Environ trois heures et demie après le coucher du soleil (dix heures +et demie). + +--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez là-bas.» + +Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés dans le silence et +dans leurs pensées. + +Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à le repasser sur une +lanière de cuir. + +A cette vue, Jess se sentit défaillir. + +«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.» + +Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les minutes passèrent +lentement. + +Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant contre son émotion +poignante: + +«Il est temps, Jantjé.» + +Le Hottentot s'agita avant de répondre. + +«Il faut que Missie vienne avec moi. + +--Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant. + +--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul. + +--Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit: + +«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez +homme! + +--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme, +mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la +frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par +les blessures. + +--Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère. + +--Non, Missie, je n'irai pas seul.» + +Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise humeur s'emparait +de lui; or il n'est pas de mule obstinée plus intraitable qu'un +Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle +pas également coupable, soit qu'elle restât, soit qu'elle le suivît? +Quant à être découverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la +force de penser à autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule +chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment: +cela, c'était au-dessus de ses forces. + +«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé. + +--A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre à +distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit +endormi, bien, bien endormi.» + +Une fois encore, lentement et avec les plus grandes précautions, ils +descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumière nulle part et l'on +n'entendait que le pas des sentinelles près de la remise. Mais ce +n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; ils laissèrent +les communs sur leur droite et firent un détour vers l'avenue des +Gommiers. Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent près +d'un tas de grosses pierres et Jantjé s'avança pour reconnaître les +lieux. Bientôt il revint dire que tous les Boers, restés près du +chariot, dormaient, mais que Muller était encore assis sous sa tente, +plongé dans ses réflexions. Très doucement ils se glissèrent jusqu'au +tronc du premier grand gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais +brouillard. + +A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente de Muller. Une lumière +brûlait à l'intérieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la +pluie, se reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était placé +de telle sorte que la lumière jetait un reflet agrandi, non seulement de +tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude +habituelle lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, les yeux +fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, à tout ce qu'il avait +fait pour le remporter, à tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant +tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe, +il éprouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux général +boer revenaient à sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que +Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le +tue!» + +Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas terrible s'il y avait +un Dieu, et que ce Dieu plongeât son âme, cette nuit même, dans un lieu +de terreur éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent et il +frissonna si violemment, que la grande silhouette trembla sur la toile. + +Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement son premier +vêtement, baissa sans l'éteindre la mèche de la lampe et se jeta sur le +lit de camp, qui gémit sous son poids. + +Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la chute des gouttes de +pluie sur les feuilles, et le passage de la brise dans les branches. +C'était une nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour énerver un +homme robuste, éprouvé déjà par la fatigue, la douleur et les +privations. Que devait-ce être pour la malheureuse jeune fille dont le +coeur se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la fièvre, dont +la raison s'égarait dans l'attente d'un meurtre? Les minutes se +traînaient et, à chaque bruissement de fouilles, sa terreur augmentait. +Mais sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, jusqu'au +bout! + +Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent jusqu'à la tente et +approchèrent, prêtant l'oreille, jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il +dormait; sa respiration était douce et régulière. + +Jess toucha le bras de son compagnon et sentit qu'il tremblait. + +«Maintenant», murmura-t-elle. + +Il recula. Évidemment cette longue attente avait affaibli son courage. + +«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit à peine, quoiqu'il +sentit son souffle sur ses cheveux. «Allez, et frappez ferme.» + +Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau de sa gaine et +une seconde après, il n'était plus à son côté; puis elle vit la ligne +lumineuse, qui tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente, +s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. Alors elle se +détourna et posa ses mains sur ses oreilles; et comme elle voyait encore +une longue ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, elle ferma +les yeux et attendit immobile et le coeur défaillant. + +Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du temps, quelqu'un lui +toucha le bras. C'était Jantjé. + +_Est-ce fait?_ murmura-t-elle. + +Il secoua la tête et l'attira loin de la tente. + +«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un enfant. Quand j'ai +levé le couteau, il a souri dans son sommeil, et mon bras a perdu toute +sa force. Je n'ai pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de +l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un coup sur l'épaule, et +je me suis sauvé.» + +Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé sur l'heure. La +lâcheté de cet homme affolait Jess; elle étouffait de fureur. A ce +moment, un chevreuil, descendu de la montagne pour brouter les buissons +de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa comme une lueur grise, +dans l'obscurité. Jess tressaillit, mais comprit aussitôt de quoi il +s'agissait, tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, tomba +sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de la vieille femme anglaisa». +Le couteau lui avait échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait, +s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec rage: + +«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!» + +Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider à rentrer sous la +tente. + +Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, elle enfouit son +visage dans ses mains moites et essaya de penser. + +Peu à peu une résolution terrible pénétra son âme. Muller n'échapperait +pas. Bessie ne lui serait pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte +_elle-même_! + +Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue par l'excès même de sa +souffrance et par l'énergie de son désespoir, et se glissa vers la +tente, le grand couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur. +Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux de s'habituer à la +lumière. Elle vit d'abord le lit, puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé +avait dit qu'il dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au +moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus de même. Au +contraire, son visage convulsé exprimait une terreur extrême et de +grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se +rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. Il était couché +sur le dos. Le bras gauche pendait du lit et la main touchait le sol; +l'autre bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, en +glissant, avaient découvert le cou et la large poitrine. + +Jess s'arrêta et le regarda. + +«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», murmura-t-elle, et, +poussée par une force qui semblait agir en dehors de sa volonté, elle +avança lentement, lentement vers le lit. + +A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts se fixèrent en plein +sur ceux de la jeune fille. Quel qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors +fut bien plus terrible, car vers lui se penchait _le fantôme de la femme +qu'il avait assassinée dans le Vaal_! Elle était là, sortie de sa tombe +liquide, échevelée, déchirée, l'eau coulant encore de ses mains et de +ses cheveux! Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne +pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'_esprit_ de Jess Croft, +de la femme qu'il avait tuée, revenu pour lui dire qu'il y avait une +vengeance divine et un _enfer_. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne +saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant _la fin_. Elle +vit son visage se décomposer, devenir d'une pâleur grise comme la +cendre, tandis qu'une sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il +était éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait ni remuer, +ni parler.... + +Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et .. + + * * * * * + +Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la main. Elle jeta au +loin l'objet maudit. Ce cri devait avoir éveillé tout le voisinage à un +mille à la ronde. Déjà elle entendait vaguement les mouvements des +hommes qui gardaient le chariot et la course folle de Jantjé, qui fuyait +pour sauver sa vie. + +Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne ne l'aperçut, ni ne +la poursuivit. Ou courait sur la gauche, après Jantjé. Elle sentait son +coeur lourd comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que devant, +derrière, alentour, hurlaient toutes les furies engendrées par la +conscience de celui qui vient de tuer. + +Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans la nuit noire, ne +voyant qu'une chose, n'entendant qu'un cri! + + + + +CHAPITRE XXXIV + +TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE + + +Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, près de la maison de +Hans Coetzee, John reçut l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la +selle de son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, et son +cheval entravé fut laissé dans la prairie, au pacage. On fit ensuite +entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pièce même où il avait +été introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coûter +la vie. Il retrouva toutes choses dans un état si semblable, y compris +tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre, +près de la table sur laquelle était posé un bol de café, plus que jamais +occupée à ne rien faire, ses filles aussi parées, leurs jeunes +admirateurs armés des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les +yeux et de se demander si les événements des derniers mois n'étaient pas +un mauvais rêve. L'accueil qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette +illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu +condescendre à serrer la main d'un misérable «rooibaatje» anglais, +ramassé sur la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence glacial +régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. La vieille dame ne daigna +pas lever les yeux; les autres se détournèrent avec un dégoût évident. +Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur. + +John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait une chaise vacante, +et resta debout à côté. + +«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il à voix haute. + +--Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la dame, au Boer placé +près d'elle. «C'est une voix de taureau! Que dit-il?» + +Le Boer le lui expliqua. + +«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, répliqua-t-elle; +mais, après tout, c'est un homme et il est peut-être endolori, après sa +longue course à cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent +de monter.» + +Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria: + +«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul à +posséder une voix», ajouta-t-elle en guise d'explication. + +Un ricanement étouffé accueillit cette remarque humoristique et John +profita aussitôt de la permission, avec toute la bonne grâce qu'il put y +mettre, ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire. + +«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché dans des trous de +fourmilier, sans rien avoir à manger. On me dit que là-bas, au +Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir de +faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.» + +Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes filles intervint. + +«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à John, en anglais. + +John écumait de rage, mais en même temps il tombait d'inanition; il +répondit: «Oui». + +«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons s'il peut attraper +dans la bouche comme un chien, suggéra l'un des deux jeunes gens. + +--Non, non! Faites-lui manger de la bouillie avec une cuiller de bois, +comme un Cafre. Je le ferai manger, si vous avez une cuiller très +longue.» + +Après discussion, il y eut un compromis. On lui jeta du pain et du +jambon, de l'autre bout de la pièce; il fut assez adroit pour les saisir +au vol et commença son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim +dévorante, aux spectateurs assemblés autour de lui. + +«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au sardonique fiancé de sa +fille, «il y a trois mille Rooibaatjes dans l'armée anglaise, n'est-ce +pas? + +--Oui, ma tante. + +--Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta-t-elle avec +irritation, comme si quelqu'un l'avait contredite. + +«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus. + +--Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus? + +--Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante. + +--Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la colère du Cher +Seigneur, d'entendre un garçon qui louche (Carolus était légèrement +affligé de cette infirmité) contredire sa future belle-mère. Dites-moi, +combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek. + +--Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude. + +--Et à Ingogo? + +--Six cent vingt. + +--Et à Majuba? + +--Mille. + +--Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on a achevé le reste à +Bronker's Spruit, mes neveux; ce Rooibaatje que voici est l'un des +derniers de l'armée anglaise.» + +La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument comme définitif; mais +un mauvais esprit inspira au malheureux Carolus la fâcheuse idée de +contredire. + +«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damnés Anglais +qui se cachent dans le défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom. + +--C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant la voix. Ce ne sont que +des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future +belle-mère, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà pour vous.» + +Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de s'esquiver, elle lui +jeta au visage tout le contenu du bol de café. Le bol se brisa sur son +nez et le café se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de +son cou et sur ses vêtements. + +C'était un spectacle indescriptible. + +«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et radoucie par le +succès de son coup, «vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol +de café! Je ne me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant trente +ans. Maintenant que je vous ai donné une leçon, Carolus, allez vous +laver et nous souperons ensuite.» + +A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus se laissa emmener par +sa fiancée, dont la soeur s'occupa de préparer le couvert. Quand le +souper fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien +entendu, John ne fut pas invité, mais l'une des jeunes filles lui +apporta de quoi apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au +moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme les hommes buvaient +sec, la situation se gâta bientôt pour John. L'un des convives se +souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait châtié, +lorsqu'il avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, dans +la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette idée fut accueillie +avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John était encore là, aussi +gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse +aimable. + +«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant +qui saura disposer de lui.» + +John n'en douta pas, car le commandant, c'était Frank Muller. + +Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; alors les autres +voulurent s'amuser un peu. Armés de leurs carabines, ils visèrent John, +en pariant qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le +capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son +revolver, qu'heureusement il possédait encore. + +«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, que l'on comprit à +merveille, «je jure, de par Dieu! que je le tue.» Sa résolution bien +évidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne +fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus pouvoir perdre ses +adversaires de vue un seul instant, de peur de traîtrise. Deux fois il +en appela à la maîtresse de la maison, mais elle resta immobile dans son +grand fauteuil, un sourire béat sur son large visage. + +On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un «rooibaatje» +anglais harcelé comme une bête fauve. + +Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution de se frayer un +passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous côtés, le +sombre Carolus, dont l'humeur ne s'était pas encore remise de +l'aspersion au café et qui, de plus, était parfaitement ivre, se +précipita en jurant sur John, pour lui asséner un formidable coup de +crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa +chaise et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus serait +assurément partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que +les choses se gâtaient sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec +une promptitude merveilleuse. + +«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», cria-t-elle, en jouant à +droite et à gauche, de ses poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai +assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous +partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un +peu, s'ils sont à l'écurie.» + +Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, et la bonne dame, +poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors, à la grande surprise +et satisfaction de John. + +Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit: + +«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes un brave et que vous +n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni +désordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici, +ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc +allez-vous-en, pendant que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte. + +«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante Coetzee», répondit +John, abasourdi de découvrir que cette femme possédait un coeur, et +avait, plus ou moins, joué un rôle, toute la soirée. + +«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice flegmatique, «ce serait +vraiment bien dommage de tuer le dernier _rooibaatje_ de l'armée +anglaise; il faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez un +bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois, +quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout +ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante Coetzee. Mais je +ne vous aurais pas sauvé, si vous n'aviez pas été si courageux; non +certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce +misérable Carolus. Allons, partez!» + +John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant +après, disparut dans la nuit. L'obscurité était profonde, la pluie +abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le +risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose à faire; se +diriger à pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait +sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que +dix milles le séparassent encore de son but, il se résigna, grâce à son +heureuse aptitude à souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une +heure tout alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive +contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après avoir perdu un grand +quart d'heure à le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se +diriger sans plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait +devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était bien elle en effet; +seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait mené +droit à la maison, il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la +colline, avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en serait même pas +aperçu, si le hasard ne l'eût conduit à l'entrée de la Gorge aux Lions, +là même où, quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une +conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait avec peine, au +milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il était +près de minuit. Les premiers rayons permirent à John de reconnaître la +localité. + +Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une semaine, il avait +voyagé continuellement et, pendant les deux dernières nuits, le sommeil +avait été remplacé par des dangers terribles et des émotions sans cesse +renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu +faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en +pouvait plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux os et +n'aspirait qu'à une chose: s'étendre n'importe où et dormir, ou... +mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess +s'était réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amené une +fois, après leurs fiançailles, et lui avait dit que c'était une des +retraites favorites de sa soeur. + +S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins un sol sec et un +abri contre la pluie. Il ne devait pas en être à plus de trois cents +mètres. Appelant donc tout son courage à son aide, pour un suprême +effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les roches éparpillées, +jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au pied de l'immense pilier que la foudre +avait frappé un jour, devant les yeux de Jess. + +Trente pas encore et il entra dans la grotte. + +Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta sur le sol rocheux et, +presque instantanément, tomba dans un sommeil de plomb. + + + + +CHAPITRE XXXV + +CONCLUSION + + +Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait toujours éperdument, sur +le plateau de la colline. Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée +absorbait son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître à jamais! +Tout à coup elle se trouva au sommet de la Gorge aux Lions, qu'elle +reconnut malgré le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à +descendre. Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans crainte d'être +troublée, car personne n'y venait jamais, si ce n'est parfois quelque +Cafre errant. + +Sautant de roche en roche, disparaissant dans l'ombre, pour reparaître à +la lumière blafarde de la lune, elle semblait être une apparition +fantastique, tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose. + +Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, mais sans y +prendre garde, malgré une blessure assez profonde au poignet. Enfin elle +arriva au bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était temps! +Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna le corps brisé, l'esprit +égaré,... _mourante_. + +«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi», gémissait la +malheureuse, en tombant sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi, +mais j'ai effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que j'ai +fait _cela_. Je serais morte plutôt que de _le_ tuer pour moi. Tu +épouseras John et tu ne sauras jamais, jamais, ce que j'ai fait pour +toi. Je vais mourir. Je sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais +revoir _son_ visage une seule fois, une seule, avant de mourir!» + +Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, projetait ses rayons +dans les profondeurs sombres de la gorge; ils atteignirent l'ouverture +de la grotte et vinrent se jouer sur le visage de John endormi. + +Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et poussa un profond +soupir; son dernier voeu était-il donc exaucé? Son bien-aimé était-il +mort? Était-ce une vision? Elle se traîna sur les mains et les genoux, +pour venir écouter s'il respirait encore. Oui; elle entendit son souffle +lent et régulier; celui d'un homme plongé dans le sommeil. + +L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle avait tué? Pour +qu'il la vît mourir, car elle sentait sa fin venir vite, très vite. Non! +cent fois non! + +Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel elle avait écrit à +John et le glissa entre ses doigts engourdis. Il parlerait pour elle. +Puis elle se pencha vers lui, image vivante de la tendresse infinie et +désespérée, de l'amour plus profond que la tombe. + +Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, ses pieds, ses jambes +devenaient froids et bientôt elle ne sentit plus rien au-dessous de la +poitrine. Le coeur seul vivait encore. + +Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le niveau de la petite grotte +et cessèrent d'éclairer le visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au +front un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement ce fut la fin! +Une lueur aveuglante passa devant ses yeux; un grondement, pareil à +celui de la mer en furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina +doucement sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle s'endormit!... De +quel sommeil? Pour quel réveil? C'est le grand _Peut-être_! + +Pauvre Jess aux yeux et au coeur profonde! Telle fut la dernière joie de +son amour! Telle fut sa couche nuptiale! + +Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice et de son crime, et +le vent de la nuit chantait son _requiem_, au-dessus de cette retraite +où elle avait ouvert et fermé le livre de sa vie. + +Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait pu même être heureuse, +quoique les femmes comme elle le soient rarement. Il n'est pas sage de +risquer toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui indulgents +et qu'elle dorme en paix! + + * * * * * + +Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et +sans rêves, la tête de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! +Étrange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde +s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent dans la grotte et se +jouèrent indifféremment sur le visage blême, sur les boucles en désordre +de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un +regard à l'intérieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive +indignation à la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde +s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper de la mort de Jess; il +est si habitué à ces sortes de choses! + +Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'étirant les bras, +il eut tout à coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son +regard, vit d'abord très confusément, puis enfin clairement et sans +doute possible! + + * * * * * + +Il est des choses que l'oeil humain doit respecter. Au nombre de ces +choses, est la première explosion du désespoir d'un homme fort! John +Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans cet +abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence, +mais meurtri pour le reste de ses jours. + +Quelques heures plus tard, un homme hâve et hagard descendait, en +trébuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. +L'agitation régnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient +haut et gesticulaient, se précipitèrent vers le nouvel arrivant, pour +voir ce qu'il portait. Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le +laisser passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison incendiée, +puis se dirigea vers les remises et déposa son fardeau sur le banc où +Frank Muller s'était assis la veille, pendant le soi-disant conseil de +guerre. + +Enfin il demanda d'une voix étouffée: + +«Où est M. Croft?» + +L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pièce où était +enfermé le vieillard. + +«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si menaçant, qu'on lui obéit +sans mot dire. + +«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! Vous nous revenez du +monde des mourants! + +Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme dans ses bras; mais +celui-ci l'arrêta. + +«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!» + +Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre Jess! + + * * * * * + +Pendant la journée, les Boers partirent sans plus s'occuper des +habitants de Belle-Fontaine. Depuis la mort de Muller, personne ne +songeait à exécuter la sentence; du reste on n'en avait pas le droit, +puisque la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent +donc de dresser une sorte de procès-verbal et d'enterrer leur chef dans +le petit cimetière planté de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir +pas la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent dans celle +qu'on avait préparée pour le vieux Croft! + +Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut jamais éclairci. Les +indigènes employés à la ferme reconnurent le couteau comme ayant +appartenu à Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il était +l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, mystérieusement +disparu. Du reste, on ne prit pas grand'peine pour les découvrir. Muller +était un personnage important, mais non populaire, et dans des temps si +troublés, dans un pays à demi sauvage, la mort d'un homme n'est pas un +événement dont on se préoccupe longtemps. + +Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel allèrent, à leur tour, au +cimetière sur la colline. Ils y déposèrent leur chère morte, à dix pas +de celui pour qui son bras avait été l'instrument de vengeance. Ils ne +la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent même toujours +qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, pendant cette nuit terrible. +Personne ne le sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas de +ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités par les blancs, loin, +bien loin dans les déserts de l'Afrique centrale. + +«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut refermée, ce pays n'est +pas fait pour des Anglais; retournons dans le nôtre.» John courba la +tête en signe d'acquiescement. + +Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les 25 000 francs payés à +Silas Croft par le capitaine, pour sa part d'intérêt dans l'exploitation +de Belle-Fontaine, étaient restés, avec une autre somme de 6 000 francs, +à la banque de Natal. + +Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. Trois mois après +leur arrivée en Angleterre, John Niel trouva un emploi de régisseur, sur +un important domaine du comté de Rutland. Au bout d'un certain temps il +devint l'époux bien-aimé de la charmante Bessie Croft et, à tout +prendre, il peut passer pour un homme heureux. Parfois pourtant, un +chagrin que sa femme ignore, s'empare de lui et le maîtrise pendant +quelque temps. + +Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, mais il lui arrive +de loin en loin, lorsque, sa tâche du jour terminée, il s'arrête à +l'entrée de son jardin et contemple le paisible paysage anglais, ou le +ciel parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra jamais où il +reverra ces grands yeux sombres et passionnés, où il entendra de nouveau +cette douce voix inoubliée! + +Car il se sent toujours aussi près de son amour perdu et parfois semble +savoir positivement que s'il y a, comme nous l'espérons tous, un avenir +pour chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la lutte, il trouvera +Jess l'attendant sur le seuil! + + + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Chapitres. + +I.--John a une aventure 1 +II.--Comment les deux soeurs vinrent à Belle-Fontaine 8 +III.--M. Frank Muller 21 +IV.--Bessie est demandée en mariage 30 +V.--Rêves et folies 40 +VI.--L'orage éclate 46 +VII.--Jeune rêve d'amour 56 +VIII.--Jess part pour Prétoria 63 +IX.--L'histoire de Jantjé 71 +X.--John l'échappe belle! 79 +XI.--Sur le bord 90 +XII.--Le saut 98 +XIII.--Frank Muller jette le masque 109 +XIV.--John, à la rescousse! 118 +XV.--Un voyage difficile 128 +XVI.--Prétoria 135 +XVII.--Le 12 février 143 +XVIII.--Et après? 158 +XIX.--Hans Coetzee vient à Prétoria 161 +XX.--Le grand homme 170 +XXI.--Jess obtient un laissez-passer 179 +XXII.--En route 186 +XXIII.--Le gué du vaal 195 +XXIV.--L'ombre de la mort 207 +XXV.--Attente 217 +XXVI.--Un familier de Frank Muller 226 +XXVII.--Silas est persuadé 235 +XXVIII.--Bessie est mise à la question 245 +XXIX.--Condamné à mort 254 +XXX.--Il faut nous séparer 262 +XXXI.--Jess trouve un ami 270 +XXXII.--Il mourra! 278 +XXXIII.--Vengeance! 289 +XXXIV.--Tante Coetzee à la rescousse 298 +XXXV.--Conclusion 305 + +1160-13.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P9-13. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + +***** This file should be named 38493-8.txt or 38493-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38493/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38493-8.zip b/38493-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..534ce61 --- /dev/null +++ b/38493-8.zip diff --git a/38493-h.zip b/38493-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4903a3 --- /dev/null +++ b/38493-h.zip diff --git a/38493-h/38493-h.htm b/38493-h/38493-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b817a8e --- /dev/null +++ b/38493-h/38493-h.htm @@ -0,0 +1,13909 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<!-- $Id: header.txt 236 2009-12-07 18:57:00Z vlsimpson $ --> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Jess, by H. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jess + Épisode de la guerre du Transvaal + +Author: Henry Rider Haggard + +Translator: Marie Dronsart + +Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>H. RIDER HAGGARD</h1> + + +<h1>JESS</h1> + +<h3><i>ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL</i></h3> + + +<h4>—1881—</h4> + +<h4>ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</h4> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>M<sup>me</sup> MARIE DRONSART</h3> + + + +<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h4><a name="PARIS" id="PARIS"></a>PARIS</h4> + +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4> + +<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5> + + +<h5>1914</h5> + +<h5>Tous droits réservés. +</h5> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2> + +<h2>JOHN A UNE AVENTURE</h2> + + +<p>La journée avait été très chaude, même pour le +Transvaal, où l'on sait ce que peut être la chaleur +jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les orages ne +reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. +Les lis bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en +forme de trompette, écrasés par le souffle brûlant +qui, depuis bien des heures, paraissait s'échapper +d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui +s'étendait indécis et faiblement tracé, à travers la +plaine, bifurquait en embranchements et revenait +à la ligne principale, l'herbe était complètement +recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.</p> + +<p>Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours +au coucher du soleil; il ne se manifestait plus que +par de petits tourbillons, qui s'élevaient subitement +sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes +et soulevaient une grande colonne de poussière, +haute de cinquante pieds ou plus, et se maintenant +longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant de +se désagréger lentement, pour retomber enfin sur +le sol.</p> + +<p>A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et +inexplicables, un cavalier s'avançait sur le chemin. +L'homme et le cheval étaient aussi poudreux et +aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par +ce siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés +un instant. Tout à coup, le tourbillon qui s'était +approché rapidement, s'arrêta, et la poussière, +après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie +expirante, s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta +aussi et la regarda d'un air absorbé.</p> + +<p>«C'est tout juste comme la vie d'un homme, +Blesbok, dit-il à son cheval: venant on ne sait +d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne +de poussière sur la grande route du monde, puis +disparaissant et laissant la poussière retomber sur +le sol, pour être foulée aux pieds et oubliée.»</p> + +<p>Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid +que beau, malgré d'agréables yeux bleus et une +jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, paraissait +avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses +réflexions sentencieuses, puis donna un léger coup +de cravache à son cheval épuisé: «Avançons, Blesbok, +reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le +vieux Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité +que nous sommes au tournant», ajouta-t-il, en désignant +de son fouet un petit sentier plein d'ornières, +qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, +dans la direction d'une colline étrangement isolée, +terminée au sommet par un large plateau et qui +surgissait de la plaine onduleuse, à une distance +d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux +Boer a dit: le second tournant, continua-t-il, se +parlant à lui-même, mais peut-être mentait-il? +On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à +égarer un Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline +au sommet plat, située à une demi-heure environ +de la grande route; ceci répond au signalement; +j'en cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il +fit prendre à sa monture une sorte de petit trot à +l'amble, qu'affectionnent particulièrement les chevaux +de l'Afrique méridionale.</p> + +<p>«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine +John Niel, en trottant doucement. Me voici +à trente-quatre ans, sur le point de recommencer la +mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du +Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes +ambitions et à quatorze années de service dans +l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le +mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»</p> + +<p>A ce moment ses méditations furent interrompues, +car, au sommet d'une montée peu rapide, un +spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa +vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un +poney monté par une femme s'avançait en galopant +furieusement et, derrière lui, les ailes étendues, le +cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait, +couvrant douze ou quinze pieds de terrain à +chaque enjambée de ses longues échasses. Le poney +avait encore à peu près vingt mètres d'avance, mais, +quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer +la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... +Le grand échassier rejoignait le cheval. Ah! John +Niel sentit le cœur lui manquer et ferma les yeux, +car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever +très haut et retomber comme un gourdin plombé!</p> + +<p>Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé +son cheval sur l'échine, derrière la selle; l'animal, +momentanément paralysé, tomba comme une masse +sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le +montait, se releva et courut vers John, poursuivie +par l'autruche. Le membre terrible se leva de nouveau, +mais, avant qu'il pût frapper son épaule, la +jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre. +Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se +roula et sembla vouloir l'écraser, jusqu'à ce que +mort s'ensuivît. John arrivait. Dès que l'échassier +le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui, +avec un mouvement de valse solennelle, que cet +animal affecte souvent avant d'attaquer. Or le capitaine +Niel ignorait les façons d'agir de l'autruche et +son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait +fort disposé à déguerpir; le maître, en toute +autre circonstance, n'aurait pas mieux demandé, +mais comment abandonner la beauté en détresse? +Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa +glisser à terre et, sa cravache en nerf de bœuf à la +main, il fit vaillamment face à l'ennemi. Pendant +quelques secondes, l'autruche resta immobile, clignant +ses yeux brillants et balançant gracieusement +son long cou. Puis, soudain, elle étendit ses +ailes et fondit comme la foudre sur son adversaire. +Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement +des plumes et aperçut une grande patte qui frappait +dans le vide, près de sa tête. Heureusement l'autruche +le manqua et passa comme un éclair; mais, +avant que l'étranger pût se retourner, l'ennemi +revenait, lui lançait un de ses terribles coups dans +le dos et l'envoyait rouler à terre. En une seconde, +John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé +et absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche +revenait; il courut à elle et lui asséna son +fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle s'arrêta. Profitant +du répit, il saisit l'échassier par une aile et +s'y cramponna désespérément des deux mains. Alors +ils commencèrent à tourner, lentement d'abord, +puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il semblât à +John Niel que le temps, l'espace et la terre ne +fussent plus qu'une vision tournoyante, fixée +quelque part dans les ombres de la nuit. Au-dessus +de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le +long cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient +les pattes semblables à de gigantesques totons et, +devant lui, s'étalait une douce masse de plumes +blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée +d'étoiles! John était sur le dos et l'autruche, qui ne +semblait pas sujette aux étourdissements, lui infligeait +un châtiment terrible. Heureusement elle ne +peut frapper très fort un homme étendu; autrement +c'eût été la fin de John Niel et nous n'aurions pas à +conter cette histoire.</p> + +<p>Pendant une demi-minute environ, l'échassier +s'en donna à cœur joie, sur le corps de son antagoniste +renversé, qui crut toucher au terme de sa +carrière terrestre. Au moment où tout devenait +indistinct à ses yeux, il aperçut tout à coup deux +bras blancs qui se nouaient autour des pattes de +l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le +cou, sinon elle vous tuera!»</p> + +<p>Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva +chancelant. Pendant ce temps, l'échassier et la jeune +fille roulaient enlacés en une masse confuse, au-dessus +de laquelle le cou élégant et le bec sifflant +se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. +John se précipita, saisit ce cou des deux mains et, +de toute sa force (qui était considérable), il le tordit +jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement, quelques +bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, +mort!</p> + +<p>Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa +d'un regard la scène du combat. La jeune fille +restait sans mouvement comme l'autruche; avait-elle +succombé dans la lutte? Trop faible pour aller +s'en assurer, John se mit à détailler son visage. +Elle avait la tête appuyée sur le vaincu, dont les +plumes légères lui faisaient un doux oreiller. Lentement +il reconnut que ce visage était très beau, +malgré son extrême pâleur: front bas et large, +couronné de soyeux cheveux d'or, menton très rond +et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu +grande. On ne voyait pas les yeux, car ils étaient +fermés; la jeune fille avait perdu connaissance. +Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une +vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu +et, se traînant vers elle (car il était terriblement +contusionné), il lui prit la main et essaya de la +réchauffer dans les siennes. Elle était belle de +forme, cette main, mais brunie, et laissait deviner +qu'elle travaillait beaucoup. La jeune fille ouvrit +les yeux et Niel remarqua, non sans plaisir, qu'ils +étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un +petit rire:</p> + +<p>«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je +me suis évanouie.</p> + +<p>—Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, +et il faisait le geste d'ôter son chapeau, quand +il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la bagarre. +«J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal +sérieux?</p> + +<p>—Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en +tout cas je suis bien aise que vous ayez tué cette +méchante bête. Elle était sortie du <i>camp</i>, il y a trois +jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué +un jeune garçon l'année dernière et j'avais dit à +mon oncle qu'il devrait lui tirer un coup de fusil, +mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était trop +belle.</p> + +<p>—Puis-je vous demander, reprit John Niel, si +vous êtes miss Croft?</p> + +<p>—Oui, je suis une des demoiselles Croft, car +nous sommes deux; quant à vous, je devine que +vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon +oncle pour l'aider dans son exploitation.</p> + +<p>—Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci», +répliqua John, en désignant le grand échassier +mort, «je crois que mes nouvelles occupations ne +me plairont guère.»</p> + +<p>La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de +montrer deux charmantes rangées de dents blanches.</p> + +<p>«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi +nos autruches; mais, Capitaine, j'ai grand'peur que +ce séjour ne vous paraisse horriblement ennuyeux. +Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez +pas un Anglais plus près que Wakkerstroom.</p> + +<p>—Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement, +car, en vérité, cette fille du désert avait, dans toute +sa personne, quelque chose de très charmant.</p> + +<p>«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous +savez, et je n'ai aucune supériorité. Jess (c'est ma +sœur), ah! Jess! c'est autre chose; elle a été en +pension au Cap et elle a une intelligence supérieure. +Moi aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y +ai pas appris grand'chose. Mais, Capitaine, les deux +chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la ferme +et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir +comment nous rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein). +C'est le nom de notre résidence. Pouvez-vous +marcher?</p> + +<p>—Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a +étrangement secoué.»</p> + +<p>Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt +avec un cri de douleur; une cheville était foulée et +il se sentait si raide, si endolori par tout le corps, +qu'il pouvait à peine bouger.</p> + +<p>«La maison est-elle loin? demanda-t-il.</p> + +<p>—A un mille environ, par là. Nous la verrons du +haut de la montée. Regardez, moi, je n'ai rien du +tout; je le répète, c'est ridicule d'avoir perdu connaissance, +mais cette bête m'ôtait la respiration.» +Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se +rassurer! «Aïe! fit-elle; je souffre de partout. Il faut +que vous preniez mon bras, voilà tout; si cependant +cela ne vous est pas désagréable?</p> + +<p>—Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je +vous assure», répliqua-t-il en riant; et ils partirent +bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>COMMENT LES DEUX SŒURS VINRENT +A BELLE-FONTAINE</h2> + + +<p>«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait +Bessie), lorsqu'ils eurent fait péniblement et en boitant +une centaine de mètres, «me trouverez-vous +impertinente, si je vous adresse une question?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous +enterrer ici?</p> + +<p>—Pourquoi me le demandez-vous?</p> + +<p>—Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. +Je ne crois pas, poursuivit-elle lentement, que +cet endroit convienne à un gentleman anglais et à +un officier. Les Boers vous seront odieux et vous +n'aurez pour compagnie que mon vieil oncle et nous +deux.»</p> + +<p>John Niel se mit à rire.</p> + +<p>«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen +anglais ne sont pas si difficiles par le temps qui +court, surtout quand il leur faut gagner leur vie. +Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire +tout de suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée +depuis quatorze ans et j'en ai trente-quatre. J'ai pu +vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me faisait +une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle +mourut, me laissant le peu qu'elle possédait, car presque +toute sa fortune était en viager. Après avoir payé +tous les droits de succession, je me trouvai à la tête +de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec +cela dans l'armée. Après la mort de ma tante, je vins +de l'île Maurice à Durban, avec mon régiment qui est +rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je savais +que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je +demandai donc un congé d'un an et je résolus de +m'informer et de voir si je ne pourrais pas m'habituer +à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de Durban +me parla de votre oncle, de son désir de céder +pour 25 000 francs un tiers de ses intérêts dans son +exploitation, parce qu'il devenait trop vieux pour y +suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui +et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; +voilà pourquoi j'arrive juste à temps pour empêcher +que vous ne soyez mise en morceaux par une +autruche.</p> + +<p>—Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en +riant, que vous avez été reçu chaudement. Enfin, +j'espère que vous ne vous déplairez pas ici.»</p> + +<p>Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait +au sommet de la montée d'où l'autruche avait +poursuivi Bessie Croft, et nos deux personnages aperçurent +un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une +main le poney de Bessie et de l'autre le cheval du +capitaine. A quelque distance derrière lui, marchait +une dame.</p> + +<p>«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et +voici Jess qui vient voir ce qui est arrivé.»</p> + +<p>La personne en question était maintenant assez +proche pour produire sur John une première impression. +Elle était petite et plutôt maigre; une +épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son +visage; certes, elle n'était pas charmante comme +sa sœur, mais deux choses frappaient en elle: une +pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus +magnifiques yeux noirs que John Niel eût jamais +vus. A tout prendre, et malgré sa petite taille, c'était +une personne à remarquer et à ne pas oublier quand +on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser +plus loin ses observations, les deux nouveaux venus +les avaient rejoints.</p> + +<p>«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria +Jess, avec un regard rapide sur le compagnon de sa +sœur, et un léger accent africain qui n'est pas sans +charme chez une jolie femme. Bessie commença +aussitôt le récit de l'aventure, faisant parfois appel +à John pour corroborer son dire.</p> + +<p>Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse +et le capitaine se disait qu'il n'avait jamais +vu figure si impassible; elle ne changea pas une +fois, même aux péripéties les plus émouvantes du +drame.</p> + +<p>«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne +doit pas avoir beaucoup de cœur!»</p> + +<p>Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John +vit où se réfugiait cette physionomie: c'était dans +ces yeux extraordinaires. Si impassible que fût le +visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une +émotion intérieure qui les faisaient resplendir. Le +contraste entre cette figure immobile et ces yeux de +feu avait quelque chose d'étrange et de presque surnaturel.</p> + +<p>«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle, +mais je regrette la pauvre autruche.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda John.</p> + +<p>—Parce que nous étions très bons amis; moi +seule pouvais la dompter.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête +la suivait comme un chien; c'était la chose la plus +drôle du monde.—Mais partons; il faut rentrer, car +il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en +s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel +à monter son cheval et ayez soin que la selle ne +tourne pas; les sangles sont peut-être desserrées.»</p> + +<p>Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement +en selle; la jeune fille fit promptement de +même et l'on repartit dans l'obscurité croissante. +Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une +avenue carrossable, bordée de grands gommiers, +et presque aussitôt l'aboiement d'un chien et l'apparition +de fenêtres éclairées lui firent comprendre +qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt +en face de la porte, car elle était séparée du chemin +par une véranda, les nouveaux venus s'arrêtèrent +et descendirent de cheval. En même temps une +exclamation de bienvenue partit de la maison et, +dans l'encadrement de la porte, se détachant sur le +fond lumineux, parut un personnage d'aspect aussi +agréable que peu commun: c'était un homme très +grand, ou qui du moins l'avait été, mais dont l'âge +et les rhumatismes avaient courbé la haute taille. Sa +longue chevelure blanche, rejetée en arrière d'un +front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de +la tête, chauve comme la tonsure d'un prêtre, brillait +à la lumière des lampes et les mèches blanches +formaient une couronne autour de cette calvitie. +Le visage, ridé comme une pomme bien conservée, +avait aussi la couleur rosée de ce fruit. Les traits +étaient aquilins et bien modelés et, sous les sourcils +encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, +aussi perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il +n'y avait rien de dur, ni de déplaisant dans cette physionomie +accentuée, empreinte au contraire d'une +grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de +gros drap gris, chaussé de grandes bottes à l'écuyère, +le personnage tenait à la main un chapeau de chasse +à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft, l'un +des hommes les plus remarquables du Transvaal, +lorsque John Niel le vit pour la première fois.</p> + +<p>«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de +stentor; les naturels du pays m'ont dit que vous +arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de +vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?» +ajouta-t-il, en voyant le Zulu Mouti accourir pour +aider John à descendre de cheval.</p> + +<p>«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche +favorite nous a presque tués, votre nièce et +moi, et que j'ai tué ladite favorite.»</p> + +<p>Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant +ce temps on fit entrer le capitaine dans la +maison.</p> + +<p>«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard. +Quand j'y pense! quand j'y pense! Dieu soit loué, +Bessie, ma chérie, de ce que vous avez échappé au +danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons! +Prenez la charrette écossaise et une paire de bœufs, +pour aller chercher la bête. Autant vaut lui enlever +ses plumes avant que les vautours la mettent en +pièces.»</p> + +<p>Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué +un mélange d'eau et d'arnica sur ses contusions, +John réussit à gagner la pièce où le souper attendait. +Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne; +des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. +Dans un coin se trouvait un piano et John devina +que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs, +devait être la propriété de miss Jess.</p> + +<p>Le souper se passa fort agréablement, puis les +jeunes filles se mirent au piano, pendant que les +hommes fumaient. Une nouvelle surprise attendait +John Niel: après que Bessie, presque entièrement +remise de sa secousse, eut joué très convenablement +deux ou trois morceaux, Jess, qui jusque-là était +restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce +ne fut pas de bon cœur, car elle n'y consentit que +sur la demande réitérée, faite par son oncle le +patriarche, de sa voix retentissante et joyeuse. Pendant +quelques instants elle laissa errer ses doigts +sur les touches, frappant de vagues accords, puis +tout à coup elle chanta comme jamais le capitaine +n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était +peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, +de sorte que John ne comprenait pas les paroles, +mais il n'était pas nécessaire de les comprendre +pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant +néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans +fin et sans bornes trouvaient un écho dans chacune +des notes splendides et les pénétraient. La voix +divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, +faisait vibrer les nerfs de l'auditeur comme les +cordes d'une harpe éolienne, transportait son âme +sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux +portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme +l'aigle retombe, et s'éteignit dans une dernière vibration.</p> + +<p>John respirait avec peine et son émotion était +si forte, qu'il s'appuya au dossier de sa chaise, +énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction qui se +produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, +il surprit Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. +Jess, penchée sur le piano, caressait encore +doucement les touches, la tête inclinée sous la couronne +de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.</p> + +<p>«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant +sa nièce du bout de sa pipe, «que pensez-vous +de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il pas de quoi +vous empoigner le cœur et vous pénétrer jusqu'aux +moelles?</p> + +<p>—Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit +John simplement, et j'ai entendu presque +toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment beau! +Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter +ainsi dans le Transvaal.»</p> + +<p>Jess se retourna vivement et John remarqua que +si ses yeux brillaient d'émotion, le reste de son +visage était aussi impassible que jamais.</p> + +<p>«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous +moquez de moi, capitaine Niel»; et aussitôt, avec un +«bonsoir» bref, elle quitta la chambre.</p> + +<p>Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte +par laquelle Jess était sortie et cligna des yeux +d'une façon qui probablement en disait long, mais +n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et +muet.</p> + +<p>Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de +sa voix sympathique, s'informa, avec la sollicitude +d'une bonne ménagère, si sa chambre lui convenait, +combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, +lui dit que s'il était incommodé par le parfum des +fleurs plantées près de la véranda, il ferait bien de +fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle de gauche.</p> + +<p>Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, +elle sortit et le capitaine, la suivant des yeux, se +disait qu'il était impossible de rêver une jeune créature +plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante en +tout point.</p> + +<p>«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, +en poussant le flacon carré vers son hôte; «vous +devez en avoir besoin, après avoir été roué de coups +par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez +remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en +remercie de tout mon cœur, croyez-le; je dois vous +avouer que Bessie est ma nièce favorite. Jamais il +n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les +mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle +taille! et ce qu'elle travaille! Comme trois, je vous +l'affirme. Et pas la moindre prétention, pas d'airs +de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.</p> + +<p>—Les deux sœurs paraissent très différentes, dit +John.</p> + +<p>—Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne +croirait jamais que le même sang coule dans leurs +veines. Il y a trois ans de différence d'abord: Bessie +est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess +en a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà +vingt-trois ans! Leur histoire est assez étrange, je +vous assure.</p> + +<p>—Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.</p> + +<p>—Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la +remplissant à nouveau du tabac boer, grossièrement +coupé dans un grand pot de terre brune; «je vais +vous la conter, si vous voulez; autant que vous la +connaissiez, puisque vous allez vivre avec nous.</p> + +<p>«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez +pour vous.</p> + +<p>«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien +né même. Je suis du comté de Cambridge, du pays +plantureux qui entoure Ely. Mon père était pasteur, +peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa +bénédiction, trente guinées dans ma poche et le +montant de ma traversée jusqu'au Cap; je lui serrai +la main, Dieu le bénisse! je partis et depuis cinquante +ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu soixante-dix +ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une +autre fois; pour le moment, il s'agit des enfants. +Environ vingt ans après mon départ, mon bon vieux +père se remaria avec une femme encore jeune, assez +riche et moins bien née que lui. De cette union il eut +un fils, puis mourut. Le peu que j'appris sur le +compte de mon demi-frère, fut qu'il avait fort mal +tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, +il y a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais +assis dans cette même pièce, dans ce même fauteuil, +car cette partie de la maison existait déjà (les ailes +ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant +la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, +quand, tout à coup, un vieux chien <i>pointer</i> que +j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à aboyer.</p> + +<p>«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les +Cafres.»</p> + +<p>«A ce moment il me sembla entendre un faible +coup frappé sur la porte et Ben aboya de nouveau; +je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux petites +filles enveloppées de vieux châles. Je refermai +la porte, après avoir regardé s'il y en avait d'autres +dehors et je restai planté là, les yeux et la bouche +grands ouverts, devant les deux petites créatures. +Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; +l'aînée paraissait avoir onze ans, la plus petite, huit +environ. Elles se taisaient, mais l'aînée se détourna +pour enlever le châle et le chapeau de sa petite +sœur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit +visage et ses cheveux d'or tout mouillés; elle mit un +doigt dans sa bouche et me regarda de telle façon +que je me crus le jouet d'un rêve.</p> + +<p>«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, +est-ce ici la maison de M. Croft? M. Croft..., république +de l'Afrique du Sud.</p> + +<p>«—Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république +de l'Afrique du Sud, et je suis M. Croft. Et +vous, mes chères petites, qui pouvez-vous bien +être? répondis-je.</p> + +<p>«—S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos +nièces, et nous sommes venues d'Angleterre pour +vous chercher.</p> + +<p>«—Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en +avais bien le droit.</p> + +<p>«—Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant +ses menottes maigres et humbles, je vous +en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si +mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas +en état d'aller plus loin.»</p> + +<p>«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit +autant, par sympathie et aussi de peur et de froid.</p> + +<p>«Naturellement je les amenai près du feu, les pris +sur mes genoux, appelai de toutes mes forces Hébé, +la vieille Hottentote qui faisait ma cuisine, et à nous +deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper +dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un +potage et du vin et une demi-heure après, elles étaient +tout heureuses, leurs craintes absolument disparues.</p> + +<p>«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, +embrassez-moi et contez-moi un peu comment +vous êtes venues.»</p> + +<p>«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire +complète que plus tard) et le récit fut étrange.</p> + +<p>«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une +charmante jeune fille du Norfolk et l'avait traitée +comme un chien. C'était un ivrogne et un gredin +que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la +négligeait honteusement et souvent même maltraitait +les enfants, de sorte qu'enfin, la pauvre créature, +affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, +ne put y tenir plus longtemps et conçut l'idée +insensée de s'échapper, pour venir ici se placer sous +ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son désespoir. +Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer +trois places de secondes jusqu'à Natal et avoir encore +quelques livres de surplus, et un jour que sa brute +de mari était allé boire et jouer, elle parvint à se +faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les +docks de Londres, et elle était loin en mer avec ses +filles, quand il s'aperçut de sa fuite. Mais ce fut son +dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On +n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle +prit le lit et succomba, laissant les pauvres enfants +seules au monde. Ce qu'elles durent souffrir, du +moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu +seul le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est +qu'elle ne s'est jamais complètement remise de ce +coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais, qu'on +dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille +sur les faibles et cette Puissance prit sous son aile +ces pauvres enfants errantes et sans abri. Le capitaine +du navire fut bon pour elles et, lorsqu'on arriva +enfin à Durban, les passagers firent une souscription +et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de +ce côté du Transvaal, de se charger d'elles. Le Boer +et sa femme traitèrent les enfants convenablement, +mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au +tournant de la route de Wakkerstroom, que vous +avez suivie aujourd'hui, ils firent descendre les enfants +(elles n'avaient pas de bagages) et leur dirent +qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient +à la maison de Meinheer Croft.</p> + +<p>«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne +fut qu'à huit heures du soir, qu'elles arrivèrent ici, +les pauvres chéries, car le chemin n'était pas alors +aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent +dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la +pluie glacée, si elles n'eussent aperçu, par hasard, +les lumières de la maison. Et voilà comment mes +nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours +restées depuis, excepté pendant deux ans que +je les envoyai en pension au Cap; et je me sentis bien +seul, quand elles furent parties.</p> + +<p>—Et le père? demanda Niel, que ce récit avait +profondément intéressé; avez-vous jamais entendu +parler de lui?</p> + +<p>—Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le +vieillard, bondissant de colère; oui, certes! Le croiriez-vous? +Les deux mignonnes étaient chez moi +depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour +que j'eusse appris à les aimer de tout mon cœur, +quand un beau matin, comme j'examinais le nouveau +mur du <i>kraal</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, j'aperçois un individu qui +s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient +vers moi et, comme il s'approche, je l'examine: +«Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un gredin, c'est +écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta +figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant +pas que je contemplais un fils de mon propre +père; comment l'aurais-je pu?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.</p></div> + +<p>«Votre nom est-il Croft? dit-il.</p> + +<p>«—Oui, répondis-je.</p> + +<p>«—C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un +mauvais regard d'ivrogne sournois; je suis votre +frère.</p> + +<p>«—En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car +je commençais à comprendre de quoi il s'agissait; +et que pouvez-vous bien me vouloir? Je vous +dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous +êtes mon frère, vous êtes un misérable et que je +ne veux ni vous connaître, ni rien avoir à démêler +avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, +je vous demande pardon de vous confondre avec +un pareil drôle.</p> + +<p>«—Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en +ricanant. Eh bien! mon cher frère Silas, je veux +mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à la +maison, car je me suis remarié, Silas, et il les +attend avec impatience pour jouer avec lui; donc, +si vous voulez avoir la bonté de me les remettre, +je les emmènerai de suite.</p> + +<p>«—Vraiment! Vous les emmènerez si vite que +ça? dis-je, tout tremblant de rage et de crainte.</p> + +<p>«—Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par +la loi et je n'entends pas mettre des enfants au +monde pour que vous jouissiez de leur société. +J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau +ricanement sardonique, et la loi est pour moi.»</p> + +<p>«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai +la manière dont il avait traité ces pauvres +enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna et +je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus +le mur à moitié bâti, j'attrapai ce vaurien +par une jambe, car j'étais fort il y a dix ans, et l'arrachai +de son cheval. En touchant terre, il laissa +tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui +donnai la plus belle volée qu'homme ait jamais +reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je fus las, +je lui permis de se relever.</p> + +<p>«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, +je chargerai les Cafres de vous reconduire à +Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici dans +la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu +de la loi.» C'était vrai dans ce temps-là.</p> + +<p>«—Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces +enfants et, pour l'amour de vous, je ferai de leur +vie un enfer, comptez-y. République d'Afrique ou +non, j'ai la loi pour moi.»</p> + +<p>«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa +cravache après lui. Ce fut la première et la dernière +fois que je vis mon frère.</p> + +<p>—Que devint-il donc?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver +qu'il est une Puissance dont l'œil surveille de tels +hommes. Il alla ce soir-là jusqu'à Newcastle, entra +à la buvette, se mit à boire en me traitant de la belle +façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier +appela ses garçons pour le mettre dehors. Or, les +garçons étaient rudes, comme le sont volontiers les +Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et, +au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans +sa poitrine, il tomba mort et tout fut dit. Telle est +l'histoire de mes deux jeunes filles, capitaine Niel, +et maintenant je vais me coucher. Demain, je vous +montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. +Bonsoir, Capitaine, bonsoir!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>M. FRANK MULLER</h2> + + +<p>John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain +matin, aussi raide et endolori que s'il eût été bien +battu d'abord, puis étroitement sanglé ensuite, à +l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller, +et sortit en boitant sous la véranda, par la +porte-fenêtre de sa chambre, afin de contempler la +vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un endroit délicieux. +Derrière la maison s'élevait la colline escarpée, +plane au sommet et semée de roches rondes; +elle s'étendait en demi-cercle, de chaque côté d'un +vaste terrain en pente et verdoyant, au milieu duquel +se trouvait l'habitation.</p> + +<p>La maison proprement dite était construite en +pierre brune et couverte d'un chaume épais, d'une +belle couleur fauve et dorée. La toiture des remises, +hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, +qui étincelait aux rayons du soleil levant, de +façon à faire cligner des yeux aux aigles eux-mêmes. +Sur toute la façade régnait une véranda gracieusement +envahie, dans ses parties treillagées, par des +vignes et des plantes grimpantes aux fleurs variées; +au delà, se trouvait une large allée carrossable, +tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers touffus, +chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, +les autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient +les jardins entourés de murs bas en pierre +brute, les vergers remplis d'arbres fruitiers, et, plus +loin encore, les parcs ou <i>kraals</i> aux bœufs et aux +autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au +long cou.</p> + +<p>A la droite de la maison, s'élevaient des plantations +florissantes de gommiers et autres arbres indigènes; +à gauche, on voyait de vastes terres cultivées, +irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la +puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, +à une grande hauteur au-dessus de la maison, +et donnait à ce lieu le nom de Belle-Fontaine.</p> + +<p>John Niel vit tout cela et bien d'autres choses +encore, de son observatoire sous la véranda, mais, +pour le moment du moins, tout se perdit dans la +merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense +qui se déroulait à ses pieds, sur la gauche, +jusqu'à la grandiose chaîne des montagnes du Drakensberg, +couronnée çà et là de neige; panorama +borné, sur la droite comme en face, par l'horizon +vaste et indécis des plaines onduleuses du Transvaal. +C'était une vue superbe, une de ces vues qui font +courir plus vite le sang dans les veines d'un homme +et font battre son cœur, joyeux de vivre pour la +contempler. La terre couverte, à perte de vue, d'une +riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un +champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel +d'un bleu profond, sans un seul nuage pour troubler +son immensité et, entre les deux, le vif courant +du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes +imposantes, inspirant des pensées solennelles, +élevaient leurs crêtes vers le ciel; couronnées +de la neige des siècles, dont elles sont les +monuments, elles contemplaient majestueusement +les larges plaines et les éphémères fourmilières +humaines qui les foulent et se croient, pendant +leur courte existence, les maîtresses de leur petit +monde. Et au-dessus de tout: montagnes, plaines +et cours d'eau étincelants, la glorieuse lumière du +soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, +comme il passait autrefois, sur les eaux plongées +dans la nuit.</p> + +<p>John, debout, regardait la beauté primitive de cette +nature, la comparait dans sa pensée, avec beaucoup +d'autres paysages cultivés, et en arrivait à cette +conclusion: que si désirable que puisse être la présence +de l'homme civilisé dans le monde, on ne +saurait affirmer que ses œuvres en augmentent réellement +la beauté.</p> + +<p>Ses réflexions furent interrompues par le pas +ferme encore de Silas Croft, malgré son âge et sa +taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers lui.</p> + +<p>«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà +levé! C'est bon signe, si vous voulez devenir fermier. +Oui, c'est une jolie vue et un joli séjour! C'est moi +qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à cheval +et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière +la maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai +avec le soleil, contemplai cette belle vue et la grande +prairie alors peuplée de gibier, et je me dis: «Silas, +il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste +contrée et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as +jamais vu un lieu plus beau, ni plus sain; sois sage +et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille arpents +pour 250 francs comptant et un tonnelet de +gin et me mis à l'œuvre pour faire ce que vous voyez. +Oui, c'est bien l'œuvre de mes mains; il n'est pas +une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et +vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. +Enfin! quoi qu'il en soit, j'ai réussi et maintenant je +suis trop vieux pour exploiter le domaine à moi seul; +c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais prendre +un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. +Vous savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut +un <i>gentleman</i>; l'argent m'importe peu; j'accepterai +25 000 francs pour une part d'un tiers, si je peux +trouver un <i>gentleman</i>; pas de vos Boers, ou de vos +blancs inférieurs.»</p> + +<p>«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le +plus heureux jour de ma vie fut celui où le vieux +général Shepstone hissa le drapeau anglais à Prétoria +et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.</p> + +<p>«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, +sujets de la Reine, qui aspirent à être de nouveau les +sujets d'une république! Fous! capitaine Niel! Ils +sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout +cela est fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la +Reine, sir Garnet Wolseley, là-bas, sur la rivière +Vaal: «Que ce pays resterait anglais jusqu'à ce +que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière +Vaal remontât vers sa source.» Cela me suffit; +comme je le dis à ces frondeurs qui voudraient +reprendre le pays, maintenant que nous avons payé +leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement +anglais ne dément sa parole, pas plus qu'il +ne manque aux engagements pris solennellement +par ses représentants. Nous laissons ces sortes de +choses aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne +vous demanderais pas de prendre un intérêt dans +cette affaire, si je n'étais pas certain que ce pays +restera sous la protection du drapeau anglais. Mais +nous reparlerons de tout ceci une autre fois; allons +déjeuner.»</p> + +<p>Après le repas, comme John boitait trop pour faire +le tour de la ferme, la belle Bessie lui proposa de +venir l'aider à laver un lot de plumes d'autruche. +Le lieu de l'opération était une petite pelouse située +derrière un massif d'orangers. Là furent placés un +baquet plein d'eau chaude et une bassine en fer +battu, contenant de l'eau froide. Les plumes, couvertes, +pour la plupart, d'une boue rouge, furent +d'abord plongées dans le baquet d'eau chaude, où +John les brossa avec du savon, puis les transféra +dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait +et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher +au soleil.</p> + +<p>La matinée était délicieuse et John découvrit +promptement, qu'il y a au monde beaucoup d'occupations +plus désagréables que le lavage des plumes +d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car +elle était charmante, il n'y avait pas à en douter; un +type de vraie femme heureuse et fraîche. Assise sur +un tabouret bas, ses manches relevées presque jusqu'à +l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent +pas déparé une statue de Vénus, riait et babillait +sans interrompre son travail. John n'était pas +très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était +brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; +néanmoins il se demandait, en face de cette +belle jeune fille, qu'il comparait en lui-même à un +superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien +de temps il serait possible de vivre avec elle, dans +la même maison, sans tomber sous le charme de sa +grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et le +contraste que présentaient les deux sœurs.</p> + +<p>«Où est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.</p> + +<p>—Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée +aux Lions, pour lire ou dessiner. Voyez-vous, dans +cet établissement, je représente le travail manuel +et Jess l'<i>intellect</i>»; et, avec un joli signe de tête, +elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a +pris toute la supériorité d'esprit!</p> + +<p>—En tout cas, dit John tranquillement, les yeux +fixés sur elle, je ne pense pas que vous ayez à vous +plaindre de la manière dont la nature vous a traitée.»</p> + +<p>Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé +que de ce qu'il avait dit, et se hâta de reprendre:</p> + +<p>«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente +des femmes, voilà mon opinion; elle n'a, je +crois, qu'un seul défaut: elle me gâte trop. Mon +oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre +arrivée ici, j'avais huit ans. Je me rappelle que +lorsque nous fûmes égarées dans la prairie ce soir-là, +par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son châle +et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il +en a toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois +avoir le châle et tout doit me céder. Telle est Jess; +quelquefois je la crois froide comme une pierre, mais +quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je +connais peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut +pas y en avoir beaucoup comme Jess de par le +monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait +s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et +devenir célèbre; seulement, ajouta-t-elle d'un petit +air profond, je craindrais que tous les livres de Jess +ne fussent tristes.»</p> + +<p>Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur +et laissa retomber dans l'eau, le paquet de plumes +qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, John +tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un +homme très grand, coiffé d'un chapeau à très larges +bords et monté sur un magnifique cheval noir, qui +s'avançait au petit galop vers la maison.</p> + +<p>—Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en +frappant légèrement du pied. Il s'appelle Frank +Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. Il est +très riche, très habile et possède toutes les terres +autour de nous, de sorte que mon oncle est forcé de +se montrer poli envers lui, quoiqu'il ne l'aime pas +non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»</p> + +<p>Le cheval approchait et John croyait que le cavalier +allait passer sans les voir, quand tout à coup la +robe de Bessie attira son regard à travers les arbres +et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il +paraissait avoir environ quarante ans; ses traits +étaient réguliers, ses yeux bleus et froids; sa barbe +magnifique et dorée tombait bas sur sa poitrine. +Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements +d'étoffe et de coupe anglaises et de grandes bottes +à l'écuyère.</p> + +<p>«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous +voilà donc avec vos jolis bras découverts. J'ai de la +chance d'arriver juste à temps pour les voir. Voulez-vous +que je vienne vous aider à laver les plumes? +Vous n'avez qu'un mot à dire et....»</p> + +<p>A ce moment il aperçut John et s'arrêta.</p> + +<p>«Je suis venu à la recherche d'un bœuf noir, +marqué d'un cœur et d'un W au milieu. Savez-vous +si votre oncle l'a vu quelque part?</p> + +<p>—Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, +mais mon oncle est là-bas (elle montrait un +parc situé à un demi-mille environ), si vous désirez +aller le lui demander.</p> + +<p>—<i>Monsieur</i> Muller, miss Bessie, dit-il, le front +curieusement contracté. <i>Meinheer</i> est bon pour les +Boers, mais nous sommes tous Anglais maintenant. +Quant au bœuf, il peut attendre; avec votre permission +je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» +Sans plus de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, +lui passa la bride sur la tête pour lui faire comprendre +qu'il devait rester là, et s'avança vers Bessie, +la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras +dans l'eau jusqu'au coude et John resta persuadé +qu'elle avait voulu, par ce moyen, éviter la poignée +de main de son visiteur.</p> + +<p>«Je regrette que mes mains soient mouillées», +lui dit-elle, en lui adressant un froid et léger +salut de la tête. «Permettez-moi de vous présenter, +<i>monsieur</i> (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... +le capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon +oncle.»</p> + +<p>John tendit sa main, que Muller serra.</p> + +<p>«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine +de navire? je suppose.</p> + +<p>—Non, répondit John; capitaine dans l'armée +anglaise.</p> + +<p>—Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je +ne m'étonne pas qu'après la guerre contre les Zulus, +vous vous fassiez fermier.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, répliqua John assez +froidement.</p> + +<p>—Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous +offenser! Je voulais seulement dire que vous autres, +jaquettes rouges, vous n'étiez pas sortis très glorieusement +de la dernière guerre. J'y étais avec Pict +Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un +Zulu n'avait qu'à se montrer la nuit, et vos régiments +prenaient leur course, comme un troupeau de +bœufs qui sentent le lion.</p> + +<p>«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe +comment, mais surtout aux nuages, sans qu'on pût +les arrêter. C'est pourquoi, voyez-vous, je pensais +que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée en +charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, +sans vous offenser, croyez-moi.»</p> + +<p>Pendant ce discours, John Niel, qui était Anglais +jusqu'à la moelle des os et chérissait la réputation +de sa profession, presque autant que son propre +honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant +plus qu'il y avait un peu de vrai dans les insultes +du Boer. Il eut néanmoins assez de bon sens pour +rester calme, au moins en apparence.</p> + +<p>«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur +Muller», dit-il froidement, et juste à ce moment le +vieux Silas Croft arriva à cheval, ce qui mit fin à la +conversation.</p> + +<p>M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez +tard dans l'après-midi. Il semblait avoir complètement +oublié le bœuf égaré.</p> + +<p>Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare, +buvait du vin mélangé d'eau, bavardait en anglais, +non sans y ajouter du hollandais-boer, que John +Niel ne comprenait pas, et contemplait la jeune +fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante. +Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement +intéressé dans la question, mais néanmoins +le remarquable Hollandais lui parut très désagréable.</p> + +<p>Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant +au jardin et Jess, de sa façon un peu brusque, +lui offrit de le lui montrer.</p> + +<p>«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle, +pendant qu'ils descendaient lentement le terrain +en pente, situé devant la maison.</p> + +<p>«Non; et vous, miss Jess?</p> + +<p>—Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun +de ses mots, que c'est l'être le plus odieux et le +plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle retomba +dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que +pour faire quelque remarque sur les arbres et les +fleurs.</p> + +<p>Une demi-heure après, comme ils revenaient à +leur point de départ, M. Muller s'en retournait à +cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la véranda +était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait +tenu le cheval du Hollandais. C'était un curieux +petit homme, desséché, vêtu de haillons et dont les +cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis +de laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq +et soixante ans; impossible de se prononcer à +ce sujet. Pour le moment sa jaune face de singe +exprimait la plus intense malignité; debout, en plein +soleil, il lançait à voix basse des malédictions en +hollandais et montrait le poing au Boer qui s'éloignait; +on n'aurait pu imaginer personnification plus +parfaite de la rage impuissante et sans frein.</p> + +<p>«Que fait-il?» demanda John.</p> + +<p>Jess se mit à rire.</p> + +<p>«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne +l'aime, répondit-elle, mais je ne sais pas pourquoi. +Il n'a jamais voulu me le dire.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h2>BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE</h2> + + +<p>Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et +autres maux infligés par l'autruche en fureur (par +parenthèse, il est humiliant d'être la victime d'une +bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de +la ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, +surtout sous les ordres d'un aussi joli moniteur que +Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué d'un tempérament +énergique et travailleur, il fit des progrès +rapides dans ses nouvelles études et, au bout de six +semaines, il commençait à parler en connaisseur, du +bétail, des autruches, de l'herbe douce et de l'herbe +acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer +une sorte d'examen; de plus elle lui donnait des +leçons de hollandais et de zulu, deux langues +qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait +pas, comme on peut le voir, d'occupations +agréables et utiles. En outre, il s'attacha sérieusement +au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son +beau et honnête visage, son expérience considérable +et variée, sa forte nature anglaise, l'impressionna +profondément. Il n'avait jamais connu d'homme +tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, +car son hôte le prit en grande amitié. Il +expliquait ainsi ses sentiments à sa nièce Bessie: +«Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et +s'il ne sait pas grand'chose du métier de fermier, +c'est un parfait <i>gentleman</i>. Quand on a affaire à des +Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut avoir +un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront +jamais rien des Cafres; c'est pourquoi les +Boers les fouettent et les tuent; ils ne peuvent en +rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il +n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est +ce qu'il me faut, ma chère; je le crois»; et Bessie +était entièrement de son avis. Donc il advint, +qu'après un essai de six semaines, le marché fut +conclu. John paya ses 25 000 francs et devint associé +pour un tiers, dans l'exploitation de la ferme.</p> + +<p>Il n'est guère possible, en général, qu'un homme +encore jeune comme John Niel, vive sous le même +toit qu'une jeune et charmante femme, telle que +Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins +grands; surtout si les deux personnes n'ont ni distraction, +ni société au dehors, pour détourner leur +attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le +moindre symptôme d'amour entre eux; seulement +ils se plaisaient beaucoup et trouvaient agréable +d'être souvent ensemble.</p> + +<p>Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, +qui conduit aux sentiers montagneux de l'amour. +C'est une route large comme cette autre qui mène +ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une +large porte. Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. +Quoi qu'il en soit, elle est charmante à suivre, +la main dans la main, en compagnie aimable et +sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; +plus tard c'est différent. Quand les voyageurs gravissent +les hauteurs de la passion, les précipices s'ouvrent, +les torrents se précipitent, l'éclair aveugle et +la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce +pic lointain et sublime, que les hommes appellent +le bonheur? Les uns disent qu'on ne l'atteint jamais +et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière +de la terre, mais une promesse et un fanal, une +lueur reflétée nous ne savons d'où, et reposant sur +la terre étrangère, comme la lumière du soleil repose +sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent +qu'ils ont gravi son sommet le plus élevé, +respiré le souffle frais du ciel qui enveloppe ses +hauteurs, et même entendu le frémissement des +harpes immortelles et le murmure des ailes angéliques; +puis tout à coup un brouillard est tombé +sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il s'est +dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne +et le pic était au loin. Un très petit nombre +d'êtres nous disent qu'ils vivent là toujours, écoutant +la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par +le voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux +passions, aux ambitions, aux ardeurs brûlantes de +l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle de +leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx +Éternité.</p> + +<p>Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre +du premier joli minois venu. Quelques années auparavant, +il avait subi une épreuve qui, pensait-il, +l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait +à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non +plus. Il n'était pas dans la maison depuis huit jours, +que déjà John décidait, à part lui, que Jess était la +plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, +dans son genre, l'une des plus attrayantes. Son +impassibilité même ajoutait à son charme, car est-il +en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un +mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. +Il s'aperçut vite, à ses rares observations, +qu'elle était intelligente et instruite; il savait qu'elle +chantait comme un ange; mais quel était le principal +ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? +A cela il ne pouvait répondre. Évidemment +ce n'était pas celui de la plupart des femmes +et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien +portante et simple Bessie. Il devint si curieux de +pénétrer ces mystères, qu'il rechercha toutes les +occasions de se trouver avec elle et s'offrit même, +quand il en avait le temps, à l'accompagner dans +ses excursions artistiques, lorsqu'elle allait esquisser +quelque site, ou peindre des fleurs sauvages. Dans +ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de +livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. +Jamais elle ne parlait d'elle-même.</p> + +<p>Cependant il fut bientôt évident pour John, que +sa société plaisait à Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il +ne pouvait l'accompagner. Il ne se rendit pas +compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille, +supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que +ses aspirations et ses capacités intellectuelles entraînaient +bien plus haut encore, devait trouver +dans la société d'un homme distingué, intelligent et +instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. +Il avait lu et pensé; il avait même écrit un peu et +Jess trouvait en lui un esprit qui, bien qu'inférieur +au sien, était cependant en sympathie avec lui.</p> + +<p>Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et +enfin (que ne le sut-il!) une lueur d'aurore éclaira +le crépuscule de sa pensée, la fit tressaillir et la +transforma, comme les premiers rayons du matin +font tressaillir et transforment l'obscurité de la +nuit. Qu'arriverait-il, si elle apprenait à aimer cet +homme et lui enseignait à l'aimer? Chez presque +toutes les femmes, cette pensée amène celle du +mariage et de ce changement de condition qu'elles +considèrent généralement comme si désirable. Mais +Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à +l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre +vie, de trouver quelqu'un qui la seconderait, qui +briserait les entraves imposées à son génie, afin +qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.</p> + +<p>Un homme venait enfin qui <i>comprenait</i>, qui était +plus qu'un animal, qui possédait ce don divin: une +intelligence; don maudit pour elle jusqu'alors, qui +l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et +séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui +l'entouraient. Ah! si l'amour parfait, dont les livres +lui avaient tant parlé, pouvait leur venir à tous +deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de +vivre!</p> + +<p>C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, +les hommes n'apprennent jamais la sagesse par +l'expérience.</p> + +<p>Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir +qu'il est toujours périlleux de jouer avec les matières +explosibles, et que les substances les plus +inoffensives en apparence sont souvent les plus +dangereuses; il aurait dû savoir que rechercher la +société d'une femme aux yeux aussi éloquents que +ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur +flamme et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir +qu'en faisant peser de tout son poids son esprit cultivé +sur celui de la jeune fille, en s'intéressant profondément +à ses études, en la suppliant de lui montrer +les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans +vouloir les laisser voir à personne; en exprimant +son ravissement lorsqu'elle chantait, il aurait dû +savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; +et cependant il le fit sans penser à mal.</p> + +<p>Quant à Bessie, elle était enchantée que sa sœur +eût trouvé quelqu'un avec qui elle pût causer et qui +la comprît. Il ne lui vint pas à l'esprit que Jess pût +s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne +qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage +à ce qui pouvait arriver à John. Jusque-là elle +n'avait pas intérêt à se préoccuper du capitaine Niel. +Oh, non!</p> + +<p>Les choses allèrent donc fort agréablement pendant +quelque temps, pour tous les personnages de +notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les nuées +d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, +comme d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme +jusqu'à l'heure du dîner; après le repas, il prit son +fusil et dit à Jantjé de seller son poney de chasse. Il +était debout sous la véranda, attendant le poney, +et près de lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais +dans sa robe blanche, lorsque soudain il aperçut le +grand cheval de Frank Muller et Frank Muller lui-même +dans l'avenue des gommiers.</p> + +<p>«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.</p> + +<p>—Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du +pied; puis avec un regard rapide: «Pourquoi l'appelez-vous +mon ami? dit-elle.</p> + +<p>—J'imagine qu'il se considère comme tel, à en +juger par le nombre de visites qu'il vous fait dans la +semaine. En tout cas, il n'est pas le mien et je m'en +vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.</p> + +<p>—Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en +lui tournant le dos.</p> + +<p>Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller +arrivait.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il +en mettant pied à terre, avec la rapidité d'un homme +habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc s'en va +la <i>Jaquette rouge</i>?</p> + +<p>—Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement.</p> + +<p>—Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous +pourrons causer agréablement. Où est ce singe noir, +Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon cheval, vilain diable, +et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!»</p> + +<p>Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse +de cette aimable plaisanterie, et partit avec la monture.</p> + +<p>«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer +Muller, dit Bessie, avec un malin plaisir, et je ne +m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours ainsi. +Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis +vingt ans. Est-ce vrai?»</p> + +<p>Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit +un effet remarquable sur le Boer; il pâlit sous +son hâle.</p> + +<p>«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai +une balle, s'il répète cela. Qu'est-ce que je peux +savoir de lui, et que peut-il savoir de moi? Puis-je +garder le souvenir de chaque misérable homme-singe +que je rencontre?»</p> + +<p>Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession +de jurons hollandais.</p> + +<p>«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.</p> + +<p>—Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer», +demanda-t-il, en se tournant vers elle d'un air si +courroucé, qu'elle tressaillit et recula d'un pas. «Je +suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus, +grâce à lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais +maintenant.</p> + +<p>—Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant +d'être pris pour un Boer, dit Bessie avec calme; vous +étiez autrefois un ardent patriote.</p> + +<p>—Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le +nord, quand le vent soufflait du sud, mais à présent +ils s'inclinent de l'autre côté, car le vent a tourné. +Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord. +Alors, nous verrons!»</p> + +<p>Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans +répondre, et de cueillir une feuille de la vigne qui +courait au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa +barbe avec embarras. Évidemment il réfléchissait à +une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux fois il +fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux +fois il les en détourna. La seconde fois elle s'effraya.</p> + +<p>«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut +vouloir entrer dans la maison.</p> + +<p>«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était +agité. Il saisit même, de sa grande main, la robe +blanche de la jeune fille.</p> + +<p>Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant +bien en face:</p> + +<p>«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien +d'encourageant, vous alliez me dire quelque chose.</p> + +<p>—Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta.</p> + +<p>Bessie conserva son regard poliment interrogateur +et attendit.</p> + +<p>«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous +épouser.</p> + +<p>—Ah! fit Bessie en tressaillant.</p> + +<p>—Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant +courage à mesure qu'il avançait, comme font les +gens peu cultivés, quand c'est leur cœur qui parle. +Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. +Chaque fois que je vous ai vue, je vous ai aimée +davantage. Ne me dites pas non! Vous ne savez pas +combien je vous aime. Je rêve de vous chaque nuit; +quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de +votre robe, que vous venez me donner un baiser et, +alors, il me semble que je suis dans le ciel.»</p> + +<p>Bessie fit un geste de dégoût.</p> + +<p>«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez +pas. Je suis très riche, Bessie; j'ai mes terres d'ici +et, de plus, quatre fermes près de Lydenburg, dix +mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de +grand bétail, sans compter les moutons, les chevaux +et de l'argent à la banque.» Voyant que l'inventaire +de ses biens ne la touchait pas, il continua: «Vous +ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera +arrangée à l'anglaise; je construirai un nouveau +salon et je ferai venir les meubles de Natal. Croyez-moi: +je vous aime, je vous le répète; ne me dites +pas non!» Et il saisit sa main.</p> + +<p>Elle la lui arracha, disant:</p> + +<p>«Je vous suis très obligée, monsieur Muller; +mais,... en deux mots, je ne peux pas vous épouser. +Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux pas. Je +vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon +oncle. Oubliez tout cela, monsieur Muller.»</p> + +<p>Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft +venait, mais il était loin et marchait lentement.</p> + +<p>«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les +dents serrées.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous +à le répéter?</p> + +<p>—C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il. +Vous n'étiez pas comme cela, autrefois. Qu'il soit +maudit, ce lâche Anglais! Il me payera cela, et +quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela +vous plaise ou non. Regardez-moi. Croyez-vous que +je sois un homme dont on puisse se jouer? Allez à +Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank +Muller. Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut +que je vous aie. Je ne pourrais pas vivre, si je pensais +que vous ne serez jamais à moi. Je vous dis +qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie +et celle de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, +quand je devrais susciter une révolte contre le gouvernement. +Je vous le jure par Dieu ou par le diable; +l'un ou l'autre, ça m'est égal!»</p> + +<p>Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses +paroles. Il se tenait devant elle, tremblant de rage, +les lèvres frémissantes, serrant et desserrant sa +grande main.</p> + +<p>Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et +la nécessité lui donna du courage.</p> + +<p>«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je +vais appeler mon oncle. Je vous répète que je ne veux +pas vous épouser, Frank Muller, et que rien ne m'y +forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais +je ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai +jamais,... jamais!»</p> + +<p>Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant +d'un rire sauvage, il reprit:</p> + +<p>«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen +de vous y forcer»; et, sans un mot de plus, il tourna +sur ses talons et partit.</p> + +<p>Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un +cheval, leva les yeux et vit disparaître, dans la +pénombre de l'avenue des gommiers, la gigantesque +stature de son terrible soupirant.</p> + +<p>Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur +derrière la maison et s'y dirigea pour se rendre +compte. Près de la porte des écuries, elle trouva +Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son +côté, d'où le sang coulait.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son +fouet.</p> + +<p>—La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de +colère.</p> + +<p>—Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le +Hottentot, son vilain visage livide de fureur, <i>c'en est +un de plus</i>, voilà tout. Je l'ai marqué sur ce bâton.» +Il montrait un long et épais bâton sur lequel étaient +plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes, +creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'œil au +guet, qu'il cherche dans les herbes, qu'il se glisse +autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes tant qu'il +voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé +le trouvera!»</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au +galop? demanda le vieux Croft à Bessie, lorsqu'elle +revint à la véranda.</p> + +<p>—Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne +jugeant pas nécessaire de tout expliquer au vieillard.</p> + +<p>—Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère +enfant. Il n'est pas bon de se quereller avec un +homme comme Frank Muller. Je le connais depuis +bien des années et je sais que son cœur est mauvais, +quand on le contrarie. Voyez-vous, ma chérie, on +peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais, mais +les chiens de races croisées ne sont pas commodes +à apprivoiser. Suivez mon conseil; réconciliez-vous +avec Frank Muller.»</p> + +<p>Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le +moral de Bessie, déjà suffisamment éprouvé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h2>RÊVES ET FOLIES</h2> + + +<p>Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à +l'approche de Frank Muller, Niel avait sifflé son +chien, Pontac, et était parti sur son poney de chasse, +à la recherche des perdreaux.</p> + +<p>Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes +pentes des collines, autour de Wakkerstroom, surtout +dans les endroits où se trouve ce qu'on appelle +l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel +que se jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, +dans toutes les directions, à la pointe du jour; il y a +vraiment de quoi mettre en liesse le cœur de tout +bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la +colline située à l'arrière; son poney posait avec +soin ses pieds parmi les pierres et Pontac fourrageait +en avant, à une distance de deux ou trois +cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire +d'avoir des chiens qui battent volontiers le pays. +Bientôt John le vit s'arrêter sous un mimosa épineux +et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; le +maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes +immobile, puis tourna lentement la tête comme si +elle eût été mue par un ressort, pour voir si John +s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; +trois fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi +la tête, puis, si le fusil n'était pas à portée, il courrait +certainement au buisson et ferait lever les +oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait +jamais, car sa patience avait des limites. Elles +n'étaient pas franchies, lorsque John arriva et, sautant +à bas du poney, arma son fusil et monta lentement, +rempli d'un doux espoir. Le chien se rapprochait, +l'œil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête +et la face empreintes d'une expression extraordinaire +de férocité instinctive, tendues en avant autant qu'il +était possible.</p> + +<p>Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au +ventre dans l'herbe rouge et chaude; où pouvaient +être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un obus emplumé +venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! +Douze couples au moins! et tous avaient été +couchés bec à bec, dans un espace pas plus grand +qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un +peu plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second +coup; même résultat! Jetons un voile sur les exclamations +profanes qui suivirent. Un instant après +tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec +autant de dédain que de colère.</p> + +<p>«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que +tu allais pénétrer dans le buisson et tu m'as fait +aller trop vite.</p> + +<p>—Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. +A quoi bon arrêter pour vous? Il y a de quoi dégoûter +un bon chien!»</p> + +<p>La compagnie, ou plutôt la collection de vieux +perdreaux, car cette espèce se réunit ainsi, un peu +avant la saison des couvées, s'était dispersée de +toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver +quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. +Quatre fois Pontac tomba en arrêt; chaque fois, un +oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un +mètre!</p> + +<p>La vie a des joies pour tous les hommes; mais en +a-t-elle de comparable à celle du chasseur qui vient +d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, ou quelques +faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de +bruyère. Et c'est une joie qui dure, que rien n'altère, +aussi longtemps que le chasseur peut épauler son +fusil et poursuivre son gibier.</p> + +<p>Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses +beaux perdreaux, avant de les transférer dans sa +carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas s'arrêter +là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ +cinq cents arpents, qui formait le faîte de la +colline, qu'il aperçut, à une distance de cent cinquante +mètres, le long cou et la tête étrange d'une +grande outarde.</p> + +<p>On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une +outarde en droite ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité +et fixer son attention, décrire autour d'elle +un cercle de plus en plus étroit. Mettant son poney +au petit galop, John se livra, le cœur battant, à cet +exercice. L'outarde disparut sous la touffe d'herbe +d'où elle avait émergé. Le dernier cercle décrit par +John l'amena à soixante-dix mètres environ de l'oiseau; +il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta +de son cheval, courut le plus vite qu'il put vers sa +proie et tira ses deux coups; l'oiseau tomba. Alors +l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans recharger +son fusil. Déjà il avançait la main pour +saisir sa victime, lorsque tout à coup les grandes +ailes s'étendirent et reprirent leur vol. John, d'abord +désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il +courut à son cheval et se mit à la poursuite du +fugitif; enfin il le tint à portée de son fusil, tira et +le roi des oiseaux tomba pour ne plus se relever. A +ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au +bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût +jamais vu.</p> + +<p>On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois +lions y avaient été un jour enfermés et tués par une +compagnie de Boers. Cette gorge était longue d'un +demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur +variait de vingt à soixante mètres. Elle devait +évidemment son origine à l'action des eaux, car +au sommet, juste à la droite de John Niel, un petit +ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de +la colline, tombait de couche en couche, formant +une série de petits lacs, clairs comme le cristal, et +de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il +atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à +demi caché sous les ombelles du mimosa et autres +buissons épineux, pour aboutir aux plaines voisines. +Sans aucun doute ce petit ruisseau était le +père du gouffre qu'il descendait, mais combien de +siècles lui avait-il fallu, pensait John Niel, pour +produire un résultat si formidable; pour saturer +d'abord le sol amoncelé sur et entre les rochers; +pour emporter ensuite, à l'aide des pluies et des +neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour donner +aux débris leur relief actuel et compléter l'œuvre +colossale? Que de siècles! que de siècles!</p> + +<p>La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout +le long de ses parois et çà et là, au fond, se dressaient +de puissantes colonnes de roches, non pas +d'un seul bloc, mais formées de grosses roches +arrondies, superposées comme une sorte de maçonnerie; +on eût dit que les Titans d'un âge disparu +les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de +chacune d'elles pour maintenir les autres, lors +même que l'ouragan mugissait le long de la gorge +et venait essayer ses forces contre elles. A cent pas +environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une +hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus +remarquable de ces piliers puissants; il était formé +de sept énormes roches, la plus énorme à la base, +grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, +et la plus petite, au sommet, mesurant environ dix +pieds de diamètre. La main de la nature avait posé +ces roches arrondies par l'action des eaux, comme +d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient +réciproquement à leur place. Mais il n'en avait pas +toujours été ainsi; près de ce pilier si parfait, un +autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches +de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur +le sol, ressemblant à de monstrueux boulets de +canon pétrifiés. L'une d'elles s'était brisée en deux +morceaux et sur l'un de ces fragments John aperçut +Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et +paraissant toute petite au fond du vaste abîme. Il +mit pied à terre, examina le terrain autour de lui et +découvrit que l'on pouvait descendre en suivant le +cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles +qu'il avait peu à peu creusées dans le roc. +Jetant les rênes sur la tête du poney et le laissant, +en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, +comme les poneys d'Afrique sont habitués à le faire, +John déposa son fusil et son carnier et commença +la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour +admirer ce paysage grandiose et examiner les +innombrables variétés de mousses et de fougères +qui se suspendaient à toutes les roches, dans toutes +les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades +leur apportaient une nourriture suffisante. En approchant +du fond de la gorge, il vit que sur les +bords du ruisseau, partout où le sol était humide, +croissaient des milliers de lis arum alors en pleine +floraison; il les avait bien aperçus d'en haut, mais +ils semblaient si petits, qu'il les avait pris pour des +immortelles ou des anémones. En ce moment Jess +était cachée par un buisson qui croît au bord des +ruisseaux, dans l'Afrique australe, et se couvre, à certaines +saisons, d'une profusion de fleurs du plus brillant +écarlate, John marchait sans bruit sur l'herbe +épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, +il vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle +dormait. Elle avait ôté son chapeau; sa tête reposait +sur sa main. Un rayon de lumière, se jouant à +travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes +et jetait des ombres chaudes sur son visage pâle, +son poignet délicat et sa main blanche. John, debout +en face d'elle, la regarda et de nouveau il se sentit +pris de curiosité et du désir de comprendre cette +énigme vivante. Plus d'un avant lui a été victime +d'un désir semblable et a vécu pour regretter d'y +avoir succombé.</p> + +<p>Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de +l'inconnu. Le savoir vient assez vite; combien diront +qu'il leur est venu trop tôt et les a laissés désolés! +Il n'est pas d'amertume semblable à celle de l'expérience! +Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est +souvent écrié le fils de l'homme qui a suivi la même +voie! Ne cherche pas les mystères, ô fils de l'homme! +Comprends celle qui se laisse pénétrer; quant aux +autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui +d'Ève et de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et +là, tel cœur humain dont il n'est pas sage de soulever +le voile, tel cœur dans lequel sommeillent bien +des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés +encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas +le voile, ne murmure pas le mot de vie dans le silence +où dorment toutes choses, de peur que par ce +souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent +des ombres indécises qui prennent forme et t'épouvantent. +Une minute à peine s'était écoulée, quand +subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands yeux +encore chargés d'ombre et regarda John.</p> + +<p>«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce +vous, ou mon rêve?</p> + +<p>—N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien +moi, en chair et en os.»</p> + +<p>Elle se couvrit un instant le visage de la main et, +lorsqu'elle la retira, il remarqua qu'en ce seul instant, +ses yeux avaient changé d'une manière surprenante. +Ils étaient grands et beaux comme toujours, +mais ils avaient changé. Tout à l'heure on +eût dit que, par eux, l'âme elle-même regardait. +Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation des +pupilles par le sommeil?</p> + +<p>«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.</p> + +<p>—Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange +qui excita plus que jamais sa curiosité. Les rêves ne +sont que folies!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h2>L'ORAGE ÉCLATE</h2> + + +<p>«Savez-vous que vous êtes une très singulière +personne, miss Jess, reprit bientôt John, en souriant; +je ne crois pas que vous ayez l'âme heureuse.»</p> + +<p>Elle leva les yeux.</p> + +<p>«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? +Pas ceux qui sentent, assurément. En supposant +que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses petits +intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment +peut-on être heureux, en face de la misère humaine +et de la grande marée de peine et de douleur qui +s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur +quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan +d'équinoxe vous emporte, ou vous laisse surnager, +mais on ne peut, si l'on a un cœur, rester +impassible.</p> + +<p>—Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?</p> + +<p>—Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du +reste est la même chose, l'indifférence étant la perfection +de l'égoïsme.</p> + +<p>—Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup +d'égoïsme en ce monde, car il y a beaucoup de +bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le +bonheur venait plutôt d'un bon cœur et d'un bon +estomac.»</p> + +<p>Jess secoua la tête et reprit:</p> + +<p>«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas +que l'on puisse être heureux dans un monde de +maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai +vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était +pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa +vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux +et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel +spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires +et peut-être coupables, et bien d'autres +les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention +de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en +riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes +cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les +mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les +uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, +s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et +tel est le résumé, le commencement et la fin des +nuages et des larmes!</p> + +<p>—Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on +puisse être heureux en ce monde?</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je +crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si +l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on +s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette +personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour +les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de +l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de +l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de +l'or; le reste n'est que doré.</p> + +<p>—Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; +vous n'avez jamais aimé?</p> + +<p>—Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le +bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes +affections. Je crois que l'amour est le secret du +monde; il est comme la pierre philosophale que +l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile +à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la +terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui, +nous pussions remonter vers eux. C'est la seule +chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans +lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme +se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, +il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut +que cet amour soit <i>vrai</i>; vous me comprenez?... Il +faut qu'il soit vrai!»</p> + +<p>John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa +froideur apparente se fondait à la chaleur de sa +parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait +la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, +d'une beauté toute personnelle.</p> + +<p>En la regardant parler, John commençait à comprendre +l'intensité et la profondeur de cette curieuse +nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle. +Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge +à lui le garantit contre les effets foudroyants des +regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec +curiosité.</p> + +<p>«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», +dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il +ne s'adressait à Jess.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se +poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle +mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé. +Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si +elle le voulait, elle pourrait s'emparer du cœur de +cet homme et le conserver envers et contre tous, +car sa nature morale était plus forte que celle de +Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, +mais aussi sûrement qu'elle voyait le +ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment, +le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, +une révélation, l'annonce de grandes joies ou de +grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à +coup, elle baissa les yeux.</p> + +<p>«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons +dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon +esquisse.»</p> + +<p>John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient +à la maison; il dit, au moment de s'éloigner, +qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement, +comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et +l'atmosphère était extraordinairement lourde.</p> + +<p>Quand Jess se retourna un instant après, elle le +vit qui remontait lentement, le long du précipice, +vers le plateau.</p> + +<p>L'après-midi était splendide dans sa tranquillité +extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps, +dans ces contrées.</p> + +<p>Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, +et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu +de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient +les diamants de la rosée. Jess s'étendit et +regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. +Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait +apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient +comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut, +un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la +guettait et descendait pour s'assurer si elle était +morte, ou seulement endormie.</p> + +<p>Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort +lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue +dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre +sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une +branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel +elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux +couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, +passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. +Son regard se porta ensuite sur la grande +colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle, +semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des +printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles +qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes +mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché +dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: +«Toutes mortes, toutes mortes!»</p> + +<p>Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps +dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums; +l'eau chantait en jaillissant et retombant; le +soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, +comme des promesses de jours heureux sur le fond +gris de la vie; les innombrables ramiers des roches +préparaient leurs nids et rompaient le silence par +leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. +Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une +pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait, +sachant que sa femelle avait déposé un œuf +dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait +et chantait le retour du printemps, de la saison +d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel, +et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le +soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.</p> + +<p>Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la +force magnétique de la nature, gonflait ses veines +comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et +agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique +chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature +qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à +être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit +toutes grandes les portes de son cœur, et quelque +chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant +avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque +chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui +désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus +mourir.</p> + +<p>Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une +femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle +porte, se retint au buisson et retomba, sentant que +l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée +et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut +révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était +femme!</p> + +<p>Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés +appellent la mort et l'amour était venu dans toute +sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle +avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant +et la grande joie, cette conscience de sa force et de +sa personnalité que la vraie passion donne à certaines +natures profondes, lui resta seule. Elle sentit +qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu +de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue, +les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue +et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut +pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était +allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte +du silence absolu, solennel, qui avait succédé à +toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête +prochaine.</p> + +<p>Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct +bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur +était venu la trouver, pour le revoir une fois encore, +mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus +la lumière, le rayonnement et la vie heureuse +qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à +leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes. +Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu +derrière la colline, laissant la nuit se faire dans +la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert +le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre +vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de +pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement +dans le sein d'un nuage qui s'avançait. +L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.</p> + +<p>Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue +à elle, savait ce qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles +de dessin et se réfugia promptement au fond +d'une petite grotte creusée par l'eau dans le rocher. +Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête +éclata. La pluie tomba comme un rideau; les éclairs +se succédèrent presque sans interruption, dans +l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements +du tonnerre se répercutèrent effroyables dans les +anfractuosités des rochers. Puis vint un instant de +silence, suivi d'un éclair aveuglant, et, en même +temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche +de Jess, oscilla comme un peuplier au vent et +s'écroula avec un fracas qui couvrit presque celui +de la foudre et les cris des babouins affolés de +terreur.</p> + +<p>Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le +brave vieux pilier qui avait résisté pendant tant de +siècles, faisant jaillir un nuage de poussière et de +débris et jetant l'effroi dans le cœur de la jeune +fille témoin de sa chute.</p> + +<p>L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était +venu, et une pluie fine et grise se mit à tomber.</p> + +<p>Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à +gravir les degrés naturels que l'obscurité et la +chute des eaux rendaient presque impraticables; +puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le +sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait +un étranger mort à Belle-Fontaine et atteignit +enfin l'habitation, au moment où la nuit l'enveloppait +comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une +lanterne à la main, à la porte de derrière.</p> + +<p>«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. +«Seigneur! dans quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle +surgit de l'obscurité, sa robe ruisselante, +collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées +par les roches, sa chevelure défaite lui couvrant +les épaules et une partie du visage.</p> + +<p>«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. +Mais, où avez-vous été, Jess? Le capitaine est allé +vous chercher avec les Cafres.</p> + +<p>—J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et +j'ai été surprise par l'orage. Laissez-moi passer, +mon oncle; j'ai hâte de changer de vêtements. La +nuit est froide.»</p> + +<p>Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant +sur le parquet une longue traînée d'eau. Le vieux +Croft rentra, ferma la porte et éteignit la lanterne.</p> + +<p>«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, +en tâtonnant dans le corridor, pour se rendre au +salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le soir où elle +est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment +a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit +connaître le climat depuis le temps qu'elle est ici. +Elle aura rêvé, rêvé! Quelle singulière femme que +Jess!»</p> + +<p>Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait +juste. Certes, Jess avait rêvé et, non moins certainement, +c'était une étrange femme.</p> + +<p>Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses +vêtements mouillés et de faire disparaître les traces +de sa lutte avec les éléments. Mais de l'autre lutte +qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les +effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient +autant que sa vie. C'était son ancien moi +qu'elle avait dépouillé et qui gisait là-bas, comme +les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien +étrange! Ainsi donc, <i>il</i> était parti à sa recherche et +ne l'avait pas trouvée? Elle était heureuse qu'il y +fût allé, heureuse de penser qu'il la cherchait et +l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure, +quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait +de ce qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, +couverte de boue. Cela aurait pu le détourner d'elle. +Les hommes aiment à voir les femmes propres, +parées et jolies.</p> + +<p>Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, +éleva la lumière au-dessus de sa tête et examina +attentivement son visage. Elle avait aussi peu de +vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là, +elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. +C'était peu important dans le district de +Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à coup, elle +changea d'avis; cela devenait très important; elle +contempla donc ses yeux merveilleux, la masse de +ses boucles brunes, encore humides et luisantes de +pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin net +et ferme.</p> + +<p>«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque +laide, se dit-elle tout haut. Si seulement j'étais belle +comme Bessie!» Alors, une autre idée surgit. «S'il +allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de +grandes attentions pour Bessie?»</p> + +<p>Un sentiment terrible de doute et de jalousie la +traversa comme une flèche, car les femmes telles +que Jess savent ce qu'est la jalousie, par la douleur +qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce +qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et +pour toujours, de telle sorte qu'elle ne pourrait plus +le reprendre, était donné à un homme aimant une +autre femme, et cette femme, sa sœur si chère? Elle +pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu +dans ses yeux, cet après-midi; mais pouvait-elle, +après avoir promis à sa mère mourante de chérir +et de protéger cette sœur, que jusqu'à ce jour elle +avait aimée plus que tout au monde, pouvait-elle, +s'il en était ainsi, lui dérober le cœur de celui qui +l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à elle! +Elle serait comme le grand pilier abattu tout à +l'heure par la foudre: un amas de débris. Elle le +sentait déjà, et voilà pourquoi elle restait assise sur +son petit lit blanc, pressant une main sur son cœur +oppressé d'effroi.</p> + +<p>Bientôt elle entendit la voix de John.</p> + +<p>«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.</p> + +<p>Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa +chambre. La lumière tomba en plein sur le visage +et les vêtements trempés de John. Il était pâle et +anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.</p> + +<p>«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en +saisissant la main de Jess. Je commençais à vous +croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de la Gorge +aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.</p> + +<p>—Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de +nouveau leurs regards se rencontrèrent; cette fois +encore il tressaillit sous celui de la jeune fille. Il y +avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de +Jess, ce soir-là!</p> + +<p>Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie +ne parut que vers la moitié du repas et resta silencieuse. +Jess raconta son aventure; tout le monde +écouta.</p> + +<p>Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou +peut-être chacun pensait-il à ses propres affaires. +Après le souper, le vieux Silas parla de la situation +politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il, +que les Boers méditaient une révolte contre le +gouvernement. Frank Muller le lui avait dit et il +savait toujours ce qui se passait. Cette nouvelle ne +contribua pas à relever le moral du petit cercle et +la soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. +Enfin Bessie se leva, étendit ses beaux bras, déclara +qu'elle était fatiguée et qu'elle se retirait.</p> + +<p>«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en +passant près de sa sœur; j'ai à vous parler.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<h2>JEUNE RÊVE D'AMOUR</h2> + + +<p>Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir +à son oncle et à John et alla droit à la chambre de +Bessie. Celle-ci était assise sur le bord de son lit, +enveloppée dans une robe de chambre bleue qui +seyait admirablement à son teint délicat; son beau +visage exprimait l'abattement. Elle était de celles +qui sont facilement abattues et se redressent non +moins aisément.</p> + +<p>Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul +n'aurait pu deviner l'anxiété cruelle qui la mordait +au cœur en ce moment.</p> + +<p>«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez +venue! J'ai tant besoin de vos conseils! Ou du +moins de savoir ce que vous pensez....» Elle s'arrêta.</p> + +<p>«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère +Bessie», répondit Jess, s'asseyant en face de sa +sœur, de telle manière que son propre visage restât +dans l'ombre.</p> + +<p>Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait +le parquet. Il était bien joli, ce pied!</p> + +<p>«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux +mots: Frank Muller m'a demandé de l'épouser!</p> + +<p>—Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un +soupir de soulagement. Il lui semblait qu'on venait +de lui enlever un poids énorme, qui lui écrasait le +cœur.</p> + +<p>«Il voulait mon consentement et, quand je le lui +ai refusé, il s'est conduit comme..., comme....</p> + +<p>—Comme un Boer? suggéra Jess.</p> + +<p>—Comme une brute! s'écria Bessie.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?</p> + +<p>—Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point +je le hais, avec son beau et mauvais visage et ses +yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais plus que +jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est +passé.»</p> + +<p>Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux +commentaires et parenthèses.</p> + +<p>Jess attendit immobile qu'elle eût fini.</p> + +<p>«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez +pas Frank Muller, donc tout est dit. Vous ne pouvez +pas le détester plus que moi. Je le surveille depuis +plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je +vous affirme que Frank Muller est un menteur et un +traître. Cet homme trahirait son propre père, s'il y +trouvait son intérêt. Il hait mon oncle, j'en suis certaine, +quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je suis +sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers +contre lui. Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut +Frank Muller qui fit réquisitionner les deux plus +beaux chariots de mon oncle, avec leurs attelages, +tandis que lui fournissait seulement deux sacs de +farine. C'est un mauvais homme et un homme dangereux, +Bessie, mais il a plus de cervelle et d'influence +qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous +n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera +sur nous tous.</p> + +<p>—Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua +Bessie, il ne peut pas faire grand chose.</p> + +<p>—Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout +certaine que le pays restera anglais. Vous vous moquez +de moi, parce que je lis les journaux d'Angleterre, +mais j'y vois bien des choses qui me font +douter. Le pouvoir n'est plus aux mains du même +parti et qui sait ce que feront les nouveaux ministres? +Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce +soir. On pourrait bien nous abandonner aux Boers. +N'oubliez pas que les colons, au loin, sont les pions +avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais +ne sont pas ainsi; quand ils disent une chose, +ils n'en démordent pas.</p> + +<p>—Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant +pour se retirer.</p> + +<p>Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.</p> + +<p>«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai +encore quelque chose à vous dire.»</p> + +<p>Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, +si pâle qu'elle fût, pâlit encore. Bessie, au contraire, +de rose qu'elle était, devint rouge.</p> + +<p>«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.</p> + +<p>—Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix +sonna étrange et froide à ses propres oreilles. «A-t-il +suivi l'exemple de Frank Muller? Vous a-t-il fait une +déclaration, lui aussi?</p> + +<p>—Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant +sur un tabouret aux pieds de sa sœur, posa +son front sur ses genoux. «Non, mais je l'aime, Jess, +et <i>je crois</i> qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a dit que +j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus +charmante, et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la +tête et souriant d'un sourire joyeux, «je crois qu'il +le pense.</p> + +<p>—Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?</p> + +<p>—Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte +de le dire. Je commençai à l'aimer quand il tua +l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il paraissait si +fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une +belle chose de voir un homme déployer toute sa +force. Et puis c'est un vrai gentleman, si différent +des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je l'ai aimé +de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il +ne veut pas m'épouser, mon cœur se brisera. Voilà +toute la vérité, chère Jess.» Et sa belle tête dorée +s'inclina de nouveau et ses larmes coulèrent doucement.</p> + +<p>Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main +pendant inerte à son côté, son visage pâle aussi +fermé, aussi impassible que celui d'un sphinx +d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers +les vitres contre lesquelles battait la pluie, au +loin, dans la nuit et la tempête. Elle pouvait entendre, +voir et sentir et cependant il lui semblait qu'elle +était <i>morte</i>. La foudre avait frappé son âme, comme +tantôt elle avait frappé le pilier de rochers dans la +Gorge aux Lions, et tel était le pilier, telle était son +âme! La foudre était tombée si vite! Son espoir et +son bonheur avaient duré si peu!</p> + +<p>Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, +tandis que Bessie pleurait devant elle, comme une +belle suppliante, et toutes deux formaient un tableau +et un contraste tels que celui qui étudie la nature +humaine, n'en rencontre pas souvent.</p> + +<p>Ce fut la sœur aînée qui parla la première.</p> + +<p>«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? +Vous aimez le capitaine Niel et vous croyez qu'il +vous aime. Il n'y a certainement pas là de quoi +pleurer.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais +je pensais combien ce serait affreux si je le perdais.</p> + +<p>—Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, +chérie. Et maintenant laissez-moi aller me reposer; +je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère enfant! Que +Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; +le capitaine Niel est un homme que toute femme +pourrait être fière d'aimer.»</p> + +<p>Un instant après elle était dans sa chambre et là +son calme l'abandonna, et il ne resta plus que la +femme aimante. Elle se jeta sur son lit, enfouit sa +tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, +bien différents des douces larmes de Bessie. Ce fut +une véritable convulsion de désespoir. Elle mordit +ses draps, dans la crainte que John Niel ne l'entendît, +car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des +choses la frappa, même au milieu de sa souffrance.</p> + +<p>Séparé d'elle par quelques pouces seulement de +lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se +trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi, +et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été +à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant +tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et +Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant +son pauvre cœur en sanglots dont il est la cause, ne +sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe +continuellement dans notre étrange monde.</p> + +<p>Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le +paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de +long en large, sans interruption, les pieds nus, sans +bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement +la première amertume de son chagrin. Oh! que +n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures +qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce +visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! +Elle se connaissait bien! Son cœur avait parlé une +fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les +femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une +nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette +pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une +part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter +aux changements des circonstances humaines. +Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute +leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent, +elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un +oiseau de passage.</p> + +<p>Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? +Nous l'ignorons; nous savons seulement +que seules les choses profondes peuvent être profondément +remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. +La vraie, la grande souffrance est une de ses +prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle +trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations. +Celui qui ressent le contre-coup des douleurs +de ce monde, comme il arrive aux hommes +vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie, +lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et +lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut +la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus +sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances +et le pêché du monde, lui donnait en même +temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de +même pour ceux de ses enfants qui prennent part, +si obscurément que ce soit, à sa divinité.</p> + +<p>Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et +noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans +son cœur, en même temps qu'apparaissaient les +premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour +sa sœur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et +froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans +le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout +d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi +renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses +droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait +que sa force morale lutterait victorieusement contre +la beauté de sa sœur, si loin que fussent allées les +choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup +plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. +Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le +meilleur de sa nature se révolta et dompta son cœur. +Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible +qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis +à sa mère mourante, de travailler au bonheur de +Bessie en toutes circonstances et de la protéger par +tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment +sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore +qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas +moins engagée. En outre elle aimait Bessie de +toutes les forces de son cœur, plus, bien plus +qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne +saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien! +elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil +blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle +guérît ou... mourût.</p> + +<p>Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux +au moment où la première lueur d'aurore s'étendait +sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina +pas son visage; peu lui importait désormais. +Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un +sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait +recommencer la lutte contre la vie et sa douleur +nouvelle.</p> + +<p>Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré +que trois heures!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas +Croft qui sortait du <i>kraal</i> où il venait de compter +ses moutons, «je vais vous demander une faveur.</p> + +<p>—Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! +Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi +s'agit-il?</p> + +<p>—Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui +part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et +y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane +Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais +tenu ma promesse.</p> + +<p>—Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière +Jess qui veut partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, +Jess?</p> + +<p>—J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, +je vous l'assure. J'espère que vous ne me refuserez +pas?</p> + +<p>—Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il +y a de certain. Mieux vaut ne pas être trop curieux, +quand il s'agit d'une jeune fille. Très bien, chère +enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.</p> + +<p>—Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et +elle le quitta.</p> + +<p>Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et +essuya son front chauve, avec un foulard rouge.</p> + +<p>«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, +paraissant s'adresser à un lézard qui s'avançait +prudemment entre les pierres, pour se chauffer au +soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et certainement +Jess a quelque chose. Elle est plus étrange +que jamais. C'est égal, je suis bien aise que ce ne +soit pas Bessie. Je ne pourrais pas, à mon âge, me +résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<h2>JESS PART POUR PRÉTORIA</h2> + + +<p>Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à +coup qu'elle irait le lendemain à Prétoria, pour +voir Jane Neville.</p> + +<p>«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en +ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais +le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous +n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop +vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, +l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant +au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est <i>un génie</i>! +C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut +vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de +frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas, +elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège. +Et maintenant vous voulez aller passer deux mois +avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et +de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous +quitter pour si longtemps.»</p> + +<p>A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant +sa décision. John aussi fut très surpris et, en +outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa +visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux +pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été +pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné +une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître +le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point +elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait +s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement +que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait +plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir +de son pas silencieux et résolu. Bessie était +certainement belle et charmante, mais elle n'avait +ni l'intelligence, ni l'originalité de sa sœur, et John +Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne +ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et +l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un +crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne +pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva +une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur, +à l'idée de son départ. Il lui adressa des +regards pleins de reproche, et, dans son irritation, +renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses +regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors, +sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla +voir les autruches, après avoir attendu quelques +instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit +rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit +qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne +peut emporter que vingt livres dudit bagage par la +malle, il ne fut pas très convaincu.</p> + +<p>Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus +impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui +demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle +renonçait au chant pour le moment et persista dans +son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les +oiseaux ne chantent que pendant la saison des +amours et c'est une chose curieuse, une chose qui +semble venir à l'appui de la théorie affirmant que +les mêmes grands principes régissent toute la nature, +que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de +l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait +plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute +qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.</p> + +<p>Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite +à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait +partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre +question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas +une affaire dans le Transvaal.</p> + +<p>En conséquence, à huit heures et demie, par une +belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une +tente, posé sur deux roues massives et attelé de +quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels +se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu +Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une <i>moocha</i>, +de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et +d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son +oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess +après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux, +reculant, se cabrant, se précipitant tour à +tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement +autour des orangers, partirent enfin au petit galop; +le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté +quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. +John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux +à une allure presque régulière, ce qui, joint +aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute +conversation impossible. Ils arrivèrent en deux +heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles +de Belle-Fontaine.</p> + +<p>Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla +retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint +ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où +elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, +tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, +et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus +énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur +de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il +ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.</p> + +<p>«Combien de temps pensez-vous être absente, +miss Jess? demanda John.</p> + +<p>—Environ deux mois, Capitaine.</p> + +<p>—Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, +d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.</p> + +<p>—Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le +visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder +avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la +cour. Puis tout à coup:</p> + +<p>«Capitaine, dit-elle.</p> + +<p>—Plaît-il?</p> + +<p>—Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; +je vais vous dire quelque chose. Vous connaissez +Frank Muller?</p> + +<p>—Oui, je le connais; c'est un individu bien +déplaisant.</p> + +<p>—Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il +est très capable de mettre sa menace à exécution. +Je ne peux vous en dire plus long, mais je désire +que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion +s'en présente. Voulez-vous me le promettre?</p> + +<p>—Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si +vous me le demandiez, Jess», ajouta-t-il tendrement, +car maintenant qu'elle partait, il se sentait étrangement +attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.</p> + +<p>«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un +petit mouvement d'impatience. «Bessie est assez +charmante pour être protégée pour elle-même, ce +me semble.»</p> + +<p>Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, +leur dit que le conducteur était prêt et tous trois +sortirent.</p> + +<p>«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess +à l'oreille de John, s'inclinant vers lui pendant qu'il +l'aidait à monter, si près que ses lèvres le touchaient +presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine +de la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.</p> + +<p>Un instant après, les deux sœurs s'étaient embrassées +tendrement, le conducteur avait fait de +nouveau retentir son affreux bugle et la malle partait +au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs +et les dépêches de Sa Majesté! John et Bessie +suivirent quelques moments des yeux les soubresauts +désordonnés du véhicule, dans la longue rue +qui conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent +à l'auberge pour se préparer à repartir. Comme +ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans Coetzee, +que John connaissait déjà un peu, les aborda et +leur souhaita le bonjour, en leur tendant une main +énorme. Hans Coetzee était un excellent spécimen +du Boer respectable et se rapprochait réellement +du type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple +simple et pastoral. Très grand et très fort, il avait +un beau visage ouvert et de bons yeux. John le mesura +du regard et estima son poids à plus de cent +kilos!</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il +en anglais, car il parlait bien cette langue, «et que +pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: république +de l'Afrique australe; c'est haute trahison +maintenant, ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.</p> + +<p>—J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.</p> + +<p>—Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas +d'épidémie sur les chevaux, ni sur les moutons; de +beaux pâturages pour le bétail. Vous devez vous +trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure +maison du pays, avec ses autruches et le +reste. Non que je tienne pour les autruches dans +ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne +colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant +qu'il faudrait. J'en ai essayé et je sais ce que je dis.</p> + +<p>—Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru +le monde presque entier et je n'en ai pas vu +de plus beau.</p> + +<p>—En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu +tout-puissant! Ce n'est pas que je désire voyager +moi-même. Je crois que le Seigneur préfère nous +voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. +Oui, je le répète, c'est un beau pays et (baissant la +voix) plus beau, selon moi, qu'autrefois.</p> + +<p>—Vous voulez dire que le pays a été cultivé, +Meinheer?</p> + +<p>—Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, +répondit-il mystérieusement, et quoique je +n'ose pas dire cela parmi mes compatriotes, j'espère +qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, j'étais +républicain, et elle avait du bon la république, mais +maintenant que je suis Anglais, je suis Anglais. Je +sais que le gouvernement anglais signifie: bon argent +et sécurité, et si nous n'avons plus d'assemblée, peu +importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici! +Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au +coucher du soleil! Et où menaient-ils la république, +Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un fossé de +tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone +(ah! quelle langue a cet homme et comme il aime +les petits enfants!) n'était venu l'en retirer. Mais +voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas +comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais +par-ci et le maudit gouvernement par-là, et des +meetings et des discours! Les imbéciles sautent les +uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous, +Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple +tirera sur les pauvres <i>jaquettes rouges</i> comme sur des +chevreuils, et reprendra le pays. J'en pleurerais +volontiers, quand j'y pense.»</p> + +<p>John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à +démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient +une assez pauvre figure devant quelques régiments +anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement +d'attitude de son compagnon. Posant son énorme +main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un +rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence +de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à +Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait +au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux +mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue +de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses +oreilles les paroles de Coetzee.</p> + +<p>«Ah! ah! <i>nef</i> (neveu), dit le vieux Coetzee à +John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous +aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui +soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous +la veillée avec la jolie nièce du vieux +Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue +rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je +l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune +homme, n'est-ce pas, <i>nef</i> Frank? (Ceci s'adressait +à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue +chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, +Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma +femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez +les yeux de ce côté?»</p> + +<p>Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller +avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que +John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un +soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude +était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux +Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que +Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et, +quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, +avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine +lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas, +et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant +le visage, avec un mouchoir de coton rouge, +«j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de +Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura +garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes +compatriotes, me fera passer pour un traître au +pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter +deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le +froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il +juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la +jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres +me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur +mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous +tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites +l'effet d'un chasseur.</p> + +<p>—Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté +à l'idée d'une bonne chasse.</p> + +<p>—Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous +êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture +légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, +venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et +vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»</p> + +<p>Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. +John le vit partir, monté sur un petit poney bien +nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que +lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles +au petit galop, comme s'il portait une plume.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<h2>L'HISTOIRE DE JANTJÉ</h2> + + +<p>Peu après le départ du Boer, John rentra dans +l'hôtellerie pour surveiller l'attelage du chariot, et +son attention fut aussitôt attirée par le bruit d'une +querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en +juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne +se trompait pas. Dans un coin de la cour, près de la +porte des écuries, se tenait Frank Muller entouré de +la foule, une lourde cravache en nerf de bœuf levée +au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. +Devant lui, ivre de rage, les lèvres relevées comme +celles d'un chien hargneux et découvrant deux rangées +de dents blanches, qui brillaient au soleil comme +de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et +tout son visage convulsé, se dressait le Hottentot +Jantjé. A travers sa figure, la cravache avait laissé +un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un grand +couteau qu'il portait toujours.</p> + +<p>«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un +passage dans la foule, à coups d'épaule.</p> + +<p>«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour +le donner aux vôtres!» cria Muller, hors de lui, et il +essaya de frapper Jantjé de nouveau. Celui-ci évita +le coup en sautant derrière John, de sorte que la +mèche du fouet frappa la jambe de l'Anglais.</p> + +<p>«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit +John, avec un grand effort pour rester calme. Comment +savez-vous que cet homme a volé le fourrage +de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si +vous aviez à vous plaindre, c'était à moi que vous +deviez le faire.</p> + +<p>—Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une +voie aiguë et tremblante. Il ment; il a toujours été +un menteur. Oui, oui, je peux vous en dire long sur +son compte. Le pays est anglais maintenant et les +Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon +plaisir. Cet homme, ce Boer, Muller, il a tué mon père +et ma mère ensuite, et d'un second coup, car elle ne +mourut pas du premier.</p> + +<p>—Démon jaune! diable à peau et à cœur noirs, +menteur, fils de Satan!» hurla le grand Boer, dont la +barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi que vous +parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer +comment nous traitons les menteurs de sa couleur.» +Et, sans plus attendre, il se précipita sur le Hottentot.</p> + +<p>Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, +se pencha en avant et repoussa Muller de toute sa +force. Sans être très grand, il était remarquablement +robuste et le Boer recula en trébuchant.</p> + +<p>«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide +de fureur. Hors d'ici! ou je laisserai ma marque sur +votre joli visage. Je vous dois déjà quelque chose et +je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»</p> + +<p>Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. +Cette fois, John, presque aussi furieux que son adversaire, +ne l'attendit pas, mais il bondit en avant, +passa son bras autour du cou de Muller et, avant +que celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse +terrible qui le fit se renverser en arrière, tandis +qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout grand qu'il +était, dans une mare contiguë à l'écurie.</p> + +<p>Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui +éclata de rire, comme font les foules en pareil cas, +et sa tête alla frapper avec force le chambranle de +la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, +ce qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement +blessé. Bientôt cependant il se releva, et sans +nouvelle démonstration hostile, sans un mot, il se +dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer +si bon lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, +détestait les bagarres, bien qu'en bon Anglo-Saxon +il ne reculât jamais, quand une fois il y était +mêlé.</p> + +<p>Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, +car il savait que l'histoire serait contée avec +amplifications, par tout le pays et que, de plus, il +s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il +le besoin de s'en prendre à quelqu'un.</p> + +<p>«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» +dit-il avec colère au Hottentot, qui, maintenant +calmé, pleurnichait, se lamentait et appelait le +capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.</p> + +<p>«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je +n'avais pas pris le fourrage. C'est un méchant homme +ce baas Muller.</p> + +<p>—Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à +moitié ivre», grommela John, et après avoir assisté à +l'opération presque entière, il alla retrouver Bessie +qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite +ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part +que lorsqu'ils étaient déjà loin; elle devint très grave +en l'écoutant, car elle se rappelait sa propre querelle +avec le Boer et les menaces qu'il lui avait +adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, +quand il apprit les faits dans la soirée, après le +retour des voyageurs.</p> + +<p>«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, +et un méchant ennemi. Certes, vous avez eu raison +de défendre le Hottentot; j'en aurais fait autant il y +a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à +oublier que vous l'avez jeté sur le dos, devant une +foule de Cafres et de blancs. Jantjé doit être dégrisé +maintenant; je vais l'appeler pour savoir la vérité +au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»</p> + +<p>Cette conversation avait lieu le lendemain matin, +sous la véranda, où les deux hommes s'étaient assis +après le déjeuner.</p> + +<p>Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot +sale et en guenilles; celui-ci ôta son chapeau, +s'accroupit sur l'allée, l'air honteux et désolé, exposé +aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il ne +paraissait même pas sentir.</p> + +<p>«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. +Hier vous vous êtes encore grisé, malgré ma défense; +je ne veux vous dire que ceci: la première fois que +cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.</p> + +<p>—Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, +c'est vrai, mais pas beaucoup; je n'avais bu qu'une +demi-bouteille de <i>fumée du Cap</i>!(Rhum.)</p> + +<p>—Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous +avez été cause d'une querelle entre baas Muller et +le Capitaine. Quand baas Muller vous a frappé, vous +avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. +Était-ce vrai, ou non?</p> + +<p>—Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit +Jantjé avec animation. Je l'ai dit et je le répète. +Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute l'histoire. +Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille +d'un Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire +mon père, ma mère, mon oncle, un homme très +vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous +étions <i>squatters</i> autorisés, sur des terres appartenant +à Jacob Muller, le père de baas Frank, là-bas, +près de Lydenburg. C'était une ferme dans la plaine +et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses +troupeaux, quand il n'y avait plus d'herbe pour son +bétail, sur les hautes terres; avec lui venaient sa +femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui +que nous avons vu hier.</p> + +<p>—Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.</p> + +<p>Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, +et l'ouvrit quatre fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt +ans, l'hiver dernier. Baas Frank était jeune alors; +il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année, +quand baas Jacob s'en alla, il laissa six bœufs qui +étaient trop maigres pour le suivre et dit à mon père +de les soigner comme ses propres enfants. Mais les +bœufs étaient ensorcelés. Trois moururent de pleurésie; +un lion en mangea un quatrième; un serpent +en tua un cinquième et le dernier s'empoisonna +en mangeant des tulipes sauvages. Quand le vieux +Jacob revint, il entra dans une grande colère contre +mon père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à +ce qu'il fut tout en sang, et quoiqu'on lui montrât +les os des bœufs, affirma que nous les avions volés +et vendus.</p> + +<p>«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize +bœufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils +venaient au joug quand il les appelait et présentaient +la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme +des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent +promptement et, au bout de deux mois, voulurent +courir le pays, comme font leurs pareils. A cette +époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était +blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se +mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu +était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le +soir même. Le lendemain matin, la porte du <i>kraal</i> +était renversée et les bœufs avaient disparu. Toute +la journée on les chercha en vain. Alors le vieux +Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank +lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir +entendu mon père vendre les bœufs au Basutu, +pour payer des moutons dont le prix serait dû au +printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank +haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le +lendemain matin, au petit jour, nous dormions +encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres +entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous +et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes +de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père +où étaient les bœufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. +Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une +prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il +eut fini, baas Frank approcha tout près avec un +fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur +ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas +Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin +tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et +coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira +de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses +pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais +pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un +chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il +chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et +dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, +et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était +désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur. +Et juste au moment où baas Frank levait son fusil, +il le laissa retomber, car doucement, doucement, +au sommet de la colline, parmi les buissons, se +montraient les seize bœufs! Ils étaient partis pendant +la nuit, pour aller chercher dans quelque +gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés +et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux +Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur +ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que +ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la +mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait +cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts +et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle +devint folle, car elle avait le cœur bon, quand elle +n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait +sur eux et qu'ils mourraient tous de mort +sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes +liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour +m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me +cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très +peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; +j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et +que baas Croft me louât pour conduire son chariot de +Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé +baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste +tout comme autrefois, excepté sa barbe.</p> + +<p>«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais +baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne +peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin; +car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours +celui qu'on a blessé avec sa lance.»</p> + +<p>Ayant terminé son récit, le misérable petit homme +ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux +plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses +oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, +avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. +Une histoire si atroce n'admettait pas de +commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle +ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, +était convaincante. Du reste, de tels faits ne +sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique +australe, bien qu'on exagère parfois.</p> + +<p>«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise +leur prédit une malédiction et une mort sanglante. +Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux +Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une +bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. +Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il +n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la +chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des +troupeaux de son père et vint vivre ici.</p> + +<p>—Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, +sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette +de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu +que la femme anglaise était possédée d'un démon +et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand +les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours +la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire +autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur +le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin +les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle +du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités +se sont touchées et ils sont morts. Un vieux +docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la +vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant +je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre +m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent +pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis +les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il +en sera de même pour baas Frank. Quelque jour +une pierre surgira, mais les extrémités finiront par +se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le +démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne +peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et +maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied +et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront +morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront +tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront +inconnues.»</p> + +<p>Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, +Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:</p> + +<p>«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise +une ou deux bottes de verdure?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<h2>JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!</h2> + + +<p>Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, +partit dans une charrette écossaise attelée +des deux meilleurs chevaux de Belle-Fontaine, afin +d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.</p> + +<p>Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au +nombre des véhicules et des chevaux, qu'il n'était +pas le seul invité. La première personne qu'il aperçut +en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.</p> + +<p>«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank +qui parle à un Basutu.»</p> + +<p>John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé +de la rencontre. Il avait toujours détesté cet homme, +et depuis l'affaire du vendredi précédent et surtout +depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le voir +sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire +le tour de la maison, afin de l'éviter, quand soudain +Muller parut s'apercevoir de sa présence et s'approcha +de lui avec la plus grande cordialité.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, +en lui tendant sa main que John effleura. «Vous êtes +donc venu chasser le daim chez l'oncle Coetzee? Vous +allez nous donner une leçon, à nous autres gens du +Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi +raide que le canon de votre carabine. Je sais à quoi +vous pensez: à cette petite affaire de l'autre jour, à +Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais +tort et je ne rougis pas d'en convenir d'homme à +homme. J'avais bu un verre de trop, voilà le fait, et +je ne savais plus guère ce que je faisais. Il nous faut +vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons +bons amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. +Le Seigneur le défend. Oubliez donc tout cela. Sans +ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant du doigt +Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne +serait jamais arrivé, et il ne convient pas que deux +chrétiens se querellent pour un être de son espèce.»</p> + +<p>Muller débita ce long discours en phrases hachées, +à la façon d'un écolier qui répète une leçon apprise +avec peine, agitant ses pieds et jetant ses regards +indécis deçà et delà, en parlant.</p> + +<p>Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un +silence glacial, que ce discours, loin d'être improvisé, +avait été soigneusement préparé.</p> + +<p>«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer +Muller, dit-il enfin; je ne le fais jamais, à moins d'y +être contraint et alors, ajouta-t-il, d'un ton significatif, +je m'applique à rendre la chose désagréable +pour mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué +mon serviteur d'abord et moi ensuite. Je suis +bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour +ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur +ce, il se détourna pour entrer dans la maison.</p> + +<p>Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait +Jantjé; là il s'arrêta, mit sa main dans sa poche, en +tira une pièce de deux shillings et la jeta au Hottentot, +en lui criant de l'attraper.</p> + +<p>Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans +l'autre il portait le long bâton dont il ne se séparait +jamais, celui-là même qu'il avait montré à Bessie. +Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, +et le regard vif de Muller aperçut les entailles faites +au-dessous de la pomme; il le ramassa aussitôt +pour l'examiner.</p> + +<p>«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, +en montrant les entailles petites et +grandes, dont quelques-unes devaient évidemment +avoir été creusées depuis plusieurs années.</p> + +<p>Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», +comme les naturels de ce pays appellent une +pièce de deux shillings<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et la mit dans sa poche +avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le +donateur, ne rendait pas à ses yeux le don moins +acceptable, le sens moral des Hottentots n'étant pas +des plus élevés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande impression +sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant +passer, chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings +ou 2 fr. 50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).</p></div> + +<p>«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, +c'est comme cela que je compte. Si quelqu'un +bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le bâton et +chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se +dit: «Un jour tu frapperas deux fois l'homme qui +t'a frappé une fois, et ainsi de suite.» Voyez combien +il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela, +Baas Frank.»</p> + +<p>Muller laissa brusquement tomber le bâton et +suivit John vers la maison.</p> + +<p>C'était une habitation très supérieure à celles +dont les Boers se contentent habituellement; la +pièce de réunion, quoique sans autre parquet qu'un +mélange d'argile et de bouse de vache, était presque +entièrement tapissée de peaux de gazelle; au +milieu se trouvait une table faite d'un joli bois du +pays et entourée de chaises et de divans recouverts +de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil +placé au fond de la pièce, très occupée à ne +rien faire, se prélassait Tanta Coetzee, la femme +du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû +être assez belle; sur les divans étaient assis une +demi-douzaine de Boers, leur fusil de chasse à la +main, ou entre les jambes.</p> + +<p>John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns +ne paraissaient pas charmés de sa présence, et +entendre un jeune homme, à l'air ironique et sournois, +murmurer quelque chose sur «ces damnés +Anglais», à l'oreille de son voisin, d'une voix plus +haute qu'il n'était nécessaire. Quant au vieux +Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et +dit à ses deux filles, belles jeunes personnes, très +élégantes pour des Hollandaises du Transvaal, de +donner une tasse de café au capitaine. John fit, +selon l'usage, le tour de la chambre pour saluer +tout le monde, en commençant par la grosse dame, +et reçut de chacun une poignée de main plus ou +moins moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; +ce n'est pas leur habitude; ils se contentèrent +d'étendre leur large patte, en mâchonnant leur +mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est +une cérémonie assez pénible, tant qu'on n'y est pas +habitué, et John s'arrêta haletant, pour boire une +tasse de café brûlant dont il n'avait pas envie, mais +que la politesse le forçait d'accepter.</p> + +<p>«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille +dame, tante Coetzee, d'un ton interrogateur et cependant +avec la certitude de quelqu'un qui énonce un fait.</p> + +<p>John répondit affirmativement.</p> + +<p>«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? +Est-ce comme espion?»</p> + +<p>Toute l'assemblée écouta très attentivement la +question de l'hôtesse, puis tourna la tête pour écouter +la réponse.</p> + +<p>«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas +Croft à exploiter sa ferme.»</p> + +<p>Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce +qu'un Rooibaatje pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement +non.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +déclara la grosse dame, d'un ton doctoral et avec un +regard sévère au loup déguisé en brebis, à l'homme +de sang qui prétendait être un fermier.</p> + +<p>De nouveau tout le monde regarda John et attendit +sa réplique dans un silence glacial.</p> + +<p>«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, +autant dans l'armée des Indes et deux fois autant de +volontaires», dit-il, d'une voix un peu irritée.</p> + +<p>Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité +la plus décourageante.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +répéta la vieille dame, d'un ton si positif qu'il en +était écrasant.</p> + +<p>«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus +jeunes Boers.</p> + +<p>«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, +recommença la triomphante vieille femme. Si le +Capitaine dit qu'il y en a plus, il ment. Il est naturel +qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère de +mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur +Smith, et il y vit l'armée anglaise tout entière. +Il compta les hommes; il y en avait juste trois +mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée +anglaise.</p> + +<p>—Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis +que John regardait cette femme terrible, avec une +exaspération impuissante.</p> + +<p>«Combien d'hommes commandez-vous dans +l'armée? reprit-elle, après une pause solennelle.</p> + +<p>—Cent! répliqua John sèchement.</p> + +<p>—Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des +jeunes personnes, vous avez été à l'école et vous +savez compter. Combien de fois cent dans trois +mille!»</p> + +<p>La jeune personne ricana, devint confuse et demanda +du secours au jeune Boer à l'air sardonique, +qu'elle allait épouser; il secoua tristement la tête, +voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il +n'était pas sage de pénétrer de pareils mystères. +Réduite à ses propres ressources, la demoiselle se +plongea dans des calculs profonds, auxquels ses +doigts prirent une part animée, et annonça enfin, +qu'en trois mille, il y avait vingt-six fois cent, très +exactement.</p> + +<p>«Yah! yah! s'écria le chœur; vingt-six fois exactement.</p> + +<p>—Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait +rapidement John à la folie furieuse, «le Capitaine +commande la vingt-sixième partie de l'armée anglaise +et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec +l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec +un dédain écrasant, donc il est évident qu'il ment. +Il est naturel qu'il mente; tous les Anglais mentent, +surtout les <i>Rooibaatjes</i> anglais, mais il ne devrait pas +mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur +d'entendre mentir si mal, même par un Anglais +et un <i>Rooibaatje</i>.»</p> + +<p>John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison +et se mit à jurer furieusement, aussitôt qu'il fut +dehors. Et vraiment il faut espérer que son péché lui +fut pardonné, car la provocation était par trop forte. +Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, +ce n'est pas agréable.</p> + +<p>Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui +caressa amicalement l'épaule, d'une façon qui semblait +dire: «Si les autres prétendent que vous ne +savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de +vous en bien tirer». Puis, sans transition, il annonça +qu'il était temps de partir. Tout le monde monta, +soit dans son véhicule, soit sur son cheval. John +remarqua que Frank Muller montait son beau cheval +noir.</p> + +<p>Après avoir suivi pendant une demi-heure une +route charretière à peine tracée, la première voiture, +dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, un cocher +malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la +gauche, en pleine prairie, et les autres suivirent.</p> + +<p>Quand on eut atteint le sommet d'une montée, +d'où l'on apercevait un plaine immense, Hans +s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons +de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit +pourquoi l'on faisait halte: à un demi-mille environ +paissait un troupeau de chevreuils; il y en avait +bien trois cents et, un peu plus loin, étaient une +soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air +plus sauvage, ornés d'une queue blanche et désignés, +dans le pays, sous le nom de «Vilderbeestes». +Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq +ou trente gracieuses gazelles d'Afrique.</p> + +<p>On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers +(Frank Muller était du nombre) envelopperaient les +animaux et les pousseraient du côté des voitures, +placées aux différents endroits vers lesquels ils se +dirigeraient probablement.</p> + +<p>Après une attente de douze à quinze minutes, du +sommet de la montée qui lui faisait face, John vit +flotter dans l'air deux bouffées de fumée blanche et +l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué +par des convulsions désespérées. Aussitôt tout le +troupeau se détourna et, formant une longue ligne +en travers de la plaine, poussa droit aux chasseurs +avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, +puis les chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière +de tenir leur longue tête baissée en courant, +ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue +barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», +qui tournaient sur eux-mêmes et sautaient en l'air, +comme s'ils avaient perdu la tête. Cette manière +d'avancer rend très difficile de distinguer la partie +de l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce +sont les cornes, tantôt les pieds, ou bien la queue, +puis ils s'enchevêtrent les uns dans les autres, de +telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau +faisait trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; +de temps à autre, l'un d'eux sautait de +son cheval, tirait un coup, un pauvre animal tombait, +le chasseur remontait et poursuivait sa route.</p> + +<p>Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures +et une véritable fusillade commença. Une +vingtaine de chevreuils firent bande à part et passèrent +non loin de John. Sautant à terre, il tira ses +deux coups, hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant +bien vite, il tira de nouveau, à une distance +de deux cents mètres, et au second coup un animal +tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; +il avait visé une bête et en avait tué une autre. Le +fait est que cette espèce de tir est très difficile, quand +on n'y est pas habitué et, en ce jour de début, il ne +put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de +sorte que ses bons amis, les Hollandais, restèrent +convaincus que le <i>Rooibaatje</i> anglais tirait aussi +médiocrement qu'il mentait!</p> + +<p>Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la +plaine, pour le moment, ce qui n'est pas très sûr +dans un pays où il y a tant de vautours; Jantjé +mit les chevaux au galop et l'on repartit grand +train. C'était une façon d'aller bien faite pour secouer +le sang que cette course furieuse, fusil en main, à +travers une plaine où les fourmilières sont grosses +comme des fauteuils et innombrables.</p> + +<p>Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, +aux trous dans les fourmilières, aux petits +marais dans les creux; mais la surexcitation est +trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, +on vole, se retenant de son mieux aux parois du +véhicule et s'en remettant, pour le reste, aux soins +de la Providence. Grâce à l'habileté du Hottentot, +les dangers furent conjurés. De temps à autre, on +stoppait, quand le gibier était à portée. John sautait +de la voiture, la laissait continuer sa route, +tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura presque +une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept +cartouches, tua trois bêtes et en blessa une quatrième +qu'il poursuivit. Mais elle était atteinte à la +croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps +et très vite; si bien que plusieurs milles avaient été +parcourus, lorsqu'elle s'arrêta un instant, pour +repartir encore, quand ses ennemis s'approchèrent. +Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut +voir son animal mort. Un second regard lui prouva +que ce n'était pas le sien, car, celui-ci, debout et +tête basse, se reposait à environ cent vingt mètres +plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé +fit observer à John qu'il ferait bien de descendre de +voiture, de se traîner à genoux jusqu'à l'animal +mort et, caché derrière lui, de viser à son aise son +propre gibier, avant de tirer.</p> + +<p>En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa +voiture et ses chevaux, grâce à un mouvement de +terrain; John prit la posture qu'il lui avait conseillée +et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce +qu'il fût tout près de l'animal mort, et il se félicitait +déjà du coup qu'il allait pouvoir tirer à son aise, +lorsque tout à coup quelque chose frappa violemment +la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit +nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait +et aussitôt entendit un coup de feu sur sa droite. +Évidemment quelqu'un tirait sur lui; il se releva +promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin +qu'on ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. +Une minute après, il vit un homme s'avancer +vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank +Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une +balle, et, furieux, il se rapprocha de Muller.</p> + +<p>«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous +sur moi?</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il +répondu avec le plus grand sang-froid, «je vous ai +pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi la femelle +et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et +quand j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de +temps parce qu'une des cartouches adhérait, je +levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris donc +mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand +vous fûtes debout, les bras en l'air et criant, et que +je vis que j'avais tiré sur un homme, je fus près de +m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous ai +pas touché!»</p> + +<p>John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me +faut vous croire, Meinheer Muller; mais on m'a +dit que vous aviez la vue la plus merveilleuse +qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à +trois cent mètres, vous preniez un homme à genoux +pour un jeune chevreuil.</p> + +<p>—Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu +l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, +regardant Muller bien en face; tout ce que je sais, +c'est que votre étrange erreur a été tout près de me +coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux +bruns, qui tenait encore à son chapeau troué +et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt +et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec +vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»</p> + +<p>Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur +son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit +John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait +à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu +depuis longtemps.</p> + +<p>«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? +Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout +haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank +Muller était suffisamment imbu des idées modernes, +pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, +autrement, comment se fait-il que la première +balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré +sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec +soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois +sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est +le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, +comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les +dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui +traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font +servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, +le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis +le montent paisiblement, le long du chemin qui mène +au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces +hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je +tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, +et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne +savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé +à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à +ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les +tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai +Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose +que plus délicieuse. Elle aime ce <i>Rooibaatje</i>; je le +sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! +voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est +parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs. +Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec +leurs beaux discours sur la <i>patrie</i> et le <i>maudit gouvernement +anglais</i>! Ils ne savent pas ce qui leur est +bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le +berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour +président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, +c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise +d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois +ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! +Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»</p> + +<p>«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient +chez eux, baas Frank a tiré sur vous.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne +cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il +allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna +et vous vit; alors il mit un genou en terre et +vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous +ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment +il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur; +il ne manque jamais son coup.</p> + +<p>—Je ferai juger cet homme pour tentative de +meurtre», dit John, frappant de la crosse de son +fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne +doit pas échapper à la loi.»</p> + +<p>Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, +car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas +croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait +jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, +Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par +où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je +ferais, moi, si je l'osais!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<h2>SUR LE BORD</h2> + + +<p>Pendant les quelques semaines qui suivirent +l'aventure de John Niel à la chasse, aucun événement +important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les +jours se succédaient dans une monotonie charmante, +car, malgré ce que peuvent dire les gais mondains, +la monotonie est aussi pleine de charme qu'un jour +d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays +qui n'a pas d'histoire!» dit la voix de la sagesse; +la même remarque peut s'appliquer, avec plus de +vérité encore, à l'individu. Se lever le matin, plein +de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche +habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour +dormir du sommeil du juste, voilà le secret du +bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas le <i>statu +quo</i> et veut que la lutte soit la condition de l'existence.</p> + +<p>En somme, le genre de vie que John menait dans +l'Afrique australe, répondait à ses espérances. Il +avait beaucoup d'occupations; il en avait même trop +parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand +bétail, aux moutons et aux moissons. Le manque de +société civilisée le troublait peu, car il lisait beaucoup +et pouvait avoir autant de livres qu'il en désirait, +de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire +apportait une abondante provision de +journaux. Le dimanche, il lisait tout haut les articles +politiques de la <i>Revue du Samedi</i>, au vieux +Silas Croft, dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait +fort cette attention.</p> + +<p>Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue +vie dans un pays à demi civilisé, il était toujours +resté très au courant de ce qui se produisait d'intéressant +dans le monde. Autrefois cette tâche de lire +la <i>Revue</i> à haute voix, incombait à Bessie, mais son +oncle fut très content du changement de lecteur. +L'esprit de Bessie n'était pas au diapason de la profonde +revue, et son attention s'égarait parfois aux +passages les plus marquants. Bientôt une tendre +et profonde affection unit le vieillard et son jeune +associé. On s'attachait facilement à John, la vieillesse +surtout, à laquelle il rendait volontiers mille +petits services.</p> + +<p>En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de +gaieté calme et de franche honnêteté qui séduisait +jeunes et vieux. Mais ce qui le recommandait surtout +à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, expérimenté, +et homme comme il faut, dans un pays où tout cela +était rare. De semaine en semaine, le propriétaire +du domaine lui témoignait de plus en plus de confiance +et lui donnait une plus grande part d'autorité.</p> + +<p>«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; +«la sauterelle me devient un fardeau»; et +voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en posant affectueusement +sa main sur l'épaule de John, «il faudra +que vous soyez mon fils, comme Bessie a été ma +fille.» John leva les yeux sur le bon et beau vieux +visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra +le regard de ces autres yeux intelligents et perçants, +très enfoncés sous les sourcils épais, et cette vue lui +rappela son vieux père à lui! mort depuis longtemps; +l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes. +Prenant la main de M. Croft, il lui dit:</p> + +<p>«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.</p> + +<p>—Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup +à parler de ces choses, mais comme je vous le +disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut m'appeler +un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela +arrive, je m'en repose sur vous, pour protéger ces +deux jeunes filles. Elles en auront besoin; c'est un +pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais bien +certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être +encore ici. Mais allons nous coucher. Je commence +à croire que ma tâche en ce monde est à peu près +achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions +à se faire.»</p> + +<p>A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son +nom de baptême.</p> + +<p>On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. +Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et +rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria, +mais elle était de ces gens dont les lettres ne +disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui +absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur +donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme +Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois +feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess. +«Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas +plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est +vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle +est présente, ajouta-t-elle par réflexion.</p> + +<p>—C'est une femme singulière», répondit John +pensif.</p> + +<p>Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, +si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui +une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience +qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement +vibré pendant quelque temps; mais les vibrations +s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une +harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était +restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait +probablement été plus durable.</p> + +<p>Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle +s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de +ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de +combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait +dans l'habitation, comme un rayon de lumière +dans un jardin, car elle était vraiment ravissante +et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John +ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. +S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or +Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve +impose à une jeune fille, ne prenait pas la +moindre peine pour cacher sa préférence. Non +qu'elle fût animée, comme sa sœur, du souffle brûlant +et quasi divin de la passion; don bien rare et +(tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions +ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse, +qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la +manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête +à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel, +si celui-ci voulait bien l'y inviter.</p> + +<p>Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à +envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien +de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon +pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, +et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant +de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui +et celle qui en était douée, des liens plus étroits.</p> + +<p>S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il +aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il +n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant, +comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les +doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière +l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis +il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas +le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les +responsabilités de la famille prennent un aspect tout +différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La +tentation peut être grande, mais en posant le pour +et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John +Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent +la peine de lire son histoire, la vérité nous +oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela +même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si +aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment +épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition +nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage. +Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est +toujours exposé à ce que la tentation devienne assez +forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses +plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour +notre ami John Niel.</p> + +<p>Une huitaine de jours environ après sa conversation +avec Silas Croft, John se dit tout à coup que +l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange +depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait +évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du +moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle +avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce +qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et +douce.</p> + +<p>Un tel changement, dans une personne de qui +dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien +pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à +l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir +de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment +peut-être, de son indifférence apparente. +C'était pourtant là l'explication du changement en +question. Bessie, étant droite et simple, et un peu +fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même), +traduisait par son attitude ce qui se passait dans son +esprit.</p> + +<p>«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de +l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant), +je vais à la jeune plantation, voir comment +elle se comporte; si vous avez fini vos opérations +culinaires (car Bessie était occupée, comme bien +d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner +un gâteau), vous devriez mettre un chapeau +et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes +pas sortie aujourd'hui.</p> + +<p>—Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à +faire. Si je sors, cette fille stupide laissera brûler le +gâteau.» Elle désignait du doigt une jeune fille cafre, +vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa +laine, très occupée à regarder, en souriant doucement +et suçant ses doigts noirs, les mouches du plafond. +«En vérité», poursuivit Bessie, avec un petit +coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la +patience d'un ange pour supporter la stupidité de +cette fille. Hier encore, après avoir brisé le plus +grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en +souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de +le remettre en un seul morceau. Les blancs étaient +si habiles! Cela ne me donnerait pas grand'peine. +S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite +y faire pousser des fleurs, il devait leur être facile +de le remettre en son état primitif. Je ne savais quel +parti prendre, rire, pleurer, ou lui jeter les débris à +la figure.</p> + +<p>—Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la +coupable par le bras et la conduisant solennellement +au four tout ouvert pour recevoir le gâteau, «si +vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'<i>inkosikaas</i> +(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, +je vous fourrerai là dedans, pour y brûler avec le +gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal comme ça, +l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute +blanche.»</p> + +<p>Bessie traduisit cette menace diabolique et la +jeune fille, riant de plus belle, murmura: <i>Koos</i> (chef) +d'une voix fort gaie. Une fille cafre ne s'effraye pas, +par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée +le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de +John Niel, et les naturels de Belle-Fontaine le connaissaient +bien alors. Ses menaces étaient épouvantables, +mais il n'en résultait pas grand'chose. Une +seule fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec +un grand garçon qui avait cru pouvoir abuser de sa +taille; mais Niel lui avait administré une telle correction, +que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.</p> + +<p>«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; +donc vous allez venir.</p> + +<p>—Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant +d'une petite manière ensorcelante, qu'elle savait +très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas envie de +marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent: +«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler +avec vous!</p> + +<p>—Très bien, répondit John; il faut donc que je +sorte seul!» Et il prit son chapeau de l'air d'un +martyr.</p> + +<p>Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda +les rayons et les ombres qui se jouaient sur le flanc +rebondi de la colline, derrière la maison.</p> + +<p>«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous +loin?</p> + +<p>—Non; seulement autour de la plantation.</p> + +<p>—Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les +serpents», reprit Bessie, s'obstinant à trouver un +prétexte pour ne pas sortir.</p> + +<p>«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.</p> + +<p>—Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses +manches, qu'elle avait relevées jusqu'aux épaules +pour faire son gâteau, et cachant ses beaux bras +blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais +parce que vous m'y forcez. Je ne sais pas comment +cela se fait», ajouta-t-elle, avec un petit coup impatient +de son pied, tandis que ses yeux bleus se +remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne +me reste plus de volonté du tout. Quand je veux +faire une chose et que vous voulez que j'en fasse +une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me +plaît pas du tout, Capitaine, et je serai très maussade +pendant la promenade, je vous en préviens.»</p> + +<p>Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher +son chapeau, de cette façon particulièrement gracieuse +qu'ont parfois certaines femmes en colère, et +John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, +il n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!</p> + +<p>Il avait envie de tout risquer et de lui proposer +de l'épouser; mais si elle refusait? Cette idée ne lui +souriait nullement. La première jeunesse passée, +peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation +qui les livre pieds et poings liés, à la malice +d'une femme. Car malheureusement, jusqu'à ce que +le contraire soit bien démontré, beaucoup d'hommes +croiront que bien des femmes sont, par nature, +capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, +grâce peut-être à la petite expérience dont nous +avons parlé, partageait ces erreurs insignes!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<h2>LE SAUT</h2> + + +<p>En quittant la maison, Bessie et John s'engageront +dans l'avenue des Gommiers. Silas était très fier de +cette avenue, car, plantés depuis vingt ans seulement, +ces arbres, qui poussent avec une rapidité +extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche +du Transvaal, étaient presque tous très élevés et +aussi gros que des chênes de cent cinquante ans. +L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés +fort près les uns des autres, s'élançaient comme de +grandes colonnes, dépourvus de toute branche, jusqu'à +une hauteur considérable, tandis qu'au faîte +leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un +tunnel touffu, au bout duquel on voyait le paysage +comme au bout d'un télescope.</p> + +<p>Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, +John et Bessie tournèrent à droite, pour suivre un +petit sentier capricieusement tracé à travers les +roches qui soutenaient le plateau de la colline sur +le flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier +aboutissait à une partie stérile de la plaine, lieu +fort dangereux pendant un orage, mais sauvegarde +de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai +de fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation +l'on pouvait voir les éclairs frapper cette surface +et même y courir en zigzags. Sur la gauche +s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles +était la plantation que John désirait examiner.</p> + +<p>Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation +était entourée d'un fossé et d'un mur en terre, +assez bas, sur lequel Bessie vint s'asseoir. Il fut convenu +qu'elle attendrait là le retour du capitaine, +parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont +une nombreuse famille s'abritait sous bois.</p> + +<p>John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une +colonie de porcs pour détruire ces vilaines bêtes +qu'il peuvent manger avec impunité. Entré sous +bois, il se fraya adroitement un passage à travers +les jeunes branches légères comme des plumes, et +revint bientôt, sans avoir vu le moindre reptile.</p> + +<p>En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta +pour regarder Bessie assise sur le petit mur et +encadrée dans la splendide lumière du soleil couchant.</p> + +<p>Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était +grande, et la main qui le tenait, pendait inerte à son +côté, tandis que ses yeux admiraient les splendeurs +de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec +délice ce doux visage et cette gracieuse silhouette, +qui lui rappelaient certaine poésie, lue autrefois, +quand elle se retourna et le vit.</p> + +<p>«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher +du soleil?</p> + +<p>—Non; c'est vous que je regardais.</p> + +<p>—Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le +soleil, répondit-elle, en détournant vivement la tête. +Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son pareil? +Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à +cette époque de l'année, quand les orages sont dans +l'air.»</p> + +<p>Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages +lourds, qui, deux heures auparavant, couraient tout +noirs sous la voûte d'azur, étaient maintenant en +flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses +forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne +de la bouille qui brûle. A l'est, le ciel était une plaine +d'or bruni qui lentement devenait rouge, puis orange +et enfin rose très pâle. A gauche, les rayons semblaient +se poser avec amour, avant de disparaître, +sur les arêtes des monts Quathlamba, embrasant +jusqu'aux neiges éternelles du pic le plus élevé, +comme pour inscrire sur leur blancheur le passage +d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient +de petits nuages, flocons de flamme tombés des +masses supérieures, et sur la terre s'étendaient de +grandes ombres profondes, que traversaient des traînées +de lumière.</p> + +<p>John admirait immobile, et toute cette splendeur +semblait enflammer son imagination, comme elle +enflammait le ciel et la terre, de telle sorte que +l'amour descendit dans son cœur, aussi brûlant que +les rayons du soleil sur la crête des montagnes.</p> + +<p>Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car +il y a toujours un grain de mélancolie dans les +choses les plus belles; était-ce une autre cause? toujours +est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un +voile de tristesse que John ne lui avait jamais vu, et +qui ajoutait à son charme, comme l'ombre ajoute au +charme de la lumière.</p> + +<p>«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.</p> + +<p>Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient +un peu.</p> + +<p>«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais +pourquoi: je pensais à ma mère. C'est à peine si je +me rappelle son doux visage émacié. Je me souviens +qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, +au coucher du soleil, comme en ce moment, et +je jouais près d'elle, quand tout à coup elle m'appela, +m'embrassa et, me montrant les nuages rouges +amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, +chérie, quand j'aurai franchi ces portes d'or?» Je +ne compris pas alors ce qu'elle voulait dire, mais je +me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle soit +morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»</p> + +<p>Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur +ses joues.</p> + +<p>Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une +jolie femme en pleurs, et ce petit incident vint mettre +en déroute toute la prudence de John.</p> + +<p>«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je +ne peux pas vous voir pleurer.»</p> + +<p>Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les +baissa de nouveau sans rien dire.</p> + +<p>«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: +j'ai quelque chose à vous dire. Je veux vous +demander si..., si..., bref, si vous consentiriez à +m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous +me connaissez assez bien maintenant. Je ne suis +plus un enfant, chère Bessie, j'ai vu le monde et +j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux petites +affaires de cœur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de +femme aussi charmante et, si vous me permettez +de vous le dire, aussi délicieusement belle que vous; +et, si vous m'acceptez, il me semble que je serai +l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Quand elle eut compris où il voulait en venir, +Bessie avait rougi jusqu'aux yeux, puis était devenue +blanche comme un lis. Elle aimait cet homme; ses +paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique +d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais +Bessie n'était pas exigeante.</p> + +<p>Enfin elle parla.</p> + +<p>«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce +que vous me dites là? Parfois on parle sous l'impulsion +d'un premier mouvement et ensuite on regrette +ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous +aurais répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria +John, avec indignation.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant +des cercles sur le sol, avec la baguette qu'elle +tenait, «vous vous exagérez peut-être mes mérites. +Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que +des Hottentotes ou des Boers; et il en est de même +pour tout le reste. Je ne suis pas digne d'épouser +un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je +ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une +jeune fille ignorante, élevée dans une ferme, +sans fortune et n'ayant pour elle qu'un peu de +beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme +du monde et si jamais nous retournions en Angleterre, +je serais une chaîne pour vous. Vous auriez +honte de moi et de mes manières coloniales. Si +c'était Jess, ce serait tout autre chose, car elle a +plus d'intelligence dans son petit doigt que moi +dans toute ma personne.»</p> + +<p>Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les +nerfs de John. Ce fut comme une bouffée d'air froid +au milieu d'une journée brûlante. Il désirait oublier +Jess, pour le moment.</p> + +<p>«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de +telles choses? Je vous assure que si vous paraissiez +dans un salon de Londres, vous y éclipseriez la plupart +des femmes. Du reste, il est fort peu probable +que je fréquente les salons de Londres désormais, +ajouta-t-il.</p> + +<p>—Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le +contraire, reprit Bessie; mais comprenez-moi bien: +je ne veux pas que vous m'épousiez seulement pour +cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si +vous m'épousez, je veux que ce soit parce que vous +m'aimez, <i>moi</i>, mon vrai <i>moi</i>, et non pas seulement +mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que vous +répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se +mit à pleurer doucement.</p> + +<p>«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne +savait plus trop où il en était, dites-moi franchement, +loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux peut-être +pas grand'chose, mais peu importe, si vous +m'aimez.» Il lui prit la main, la fit glisser du mur +et elle se trouva debout devant lui, presque aussi +grande que lui, car elle était d'une taille élancée.</p> + +<p>Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui +répondre, deux fois le courage lui manqua et enfin +son secret lui échappa; ce fut presque un cri:</p> + +<p>«Oh! John je vous aime de tout mon cœur!»</p> + +<p>Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit +jeter un voile, et le premier aveu d'une femme pure +comme Bessie est au nombre de ces choses.</p> + +<p>Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce +mur du terre, aussi heureux qu'ils pouvaient et +devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur de +l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et +pâle; jusqu'à ce que le crépuscule cachât les montagnes +et que les étoiles fussent seules à regarder, +avec eux, l'immensité sombre du désert.</p> + +<p>Pendant ce temps, une scène très différente se +jouait à l'habitation.</p> + +<p>Dix minutes après que John et sa belle compagne +furent partis pour cette promenade mémorable à +la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté +sur son coursier noir, s'avancer lentement vers +l'avenue des Gommiers.</p> + +<p>Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la +manière serpentine des Hottentots, manière qu'ils +ont sans doute acquise à la suite des siècles pendant +lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés +à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, +comme s'il s'attendait toujours à se trouver inopinément +en face d'une zagaie embusquée, ou d'une bête +sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour +qu'il agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct +naturel, dans un moment où il savait ne pas être +aperçu. La vie à Belle-Fontaine était décidément +trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il +avait besoin de s'offrir parfois des récréations de ce +genre.</p> + +<p>Tout à coup et malgré la distance, il perçut le +bruit des sabots d'un cheval; il se redressa, écouta, +puis se coucha sur le sol, y appuya son oreille et +laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.</p> + +<p>«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; +il a un talon fendu et pose un pied plus légèrement +que l'autre. Pourquoi Baas Frank vient-il ici? +Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il +savait que Missie est allée à la plantation avec Baas +Niel. On va aux plantations pour s'embrasser (Jantjé +n'était pas loin de la vérité!) et Baas Frank serait +fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui +disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»</p> + +<p>Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se +glissa aussi naturellement qu'un serpent, sous une +touffe de hautes herbes, et attendit. Personne ne se +serait douté que cette touffe cachât un corps humain, +pas même un Boer, à moins qu'il n'eût marché droit +à l'espion, et encore celui-ci eût-il probablement +réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le +répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le +bon plaisir du sauvage.</p> + +<p>Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un +peu la tête et regarda de ses yeux ronds comme des +perles noires, à travers les brins d'herbes gros +comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, +évidemment plongé dans des réflexions qui excitaient +sa colère. Profondément absorbé, il laissa son +cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un +fourmilier s'était amusé à creuser la nuit précédente, +au beau milieu de l'allée.</p> + +<p>«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, +comme l'homme et la cheval passaient à quatre pas +de lui. Puis il se leva, traversa l'avenue, se glissa +par un sentier détourné et se trouvait debout à la +porte des écuries, le visage dénué de toute expression, +quelques secondes avant l'arrivée de Frank +Muller sur sa monture.</p> + +<p>«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de +se sauver, pensait le Boer, ou plutôt le métis, car +nous savons que sa mère était Anglaise et, s'ils le +rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain +je vais à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter +avec Paul Krüger, Prétorius et les autres +«Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si +j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura +pas; sinon, elle sera, et si l'oncle Silas ne veut pas +me donner Bessie, si Bessie ne veut pas m'épouser, +j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le +plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le +Cap jusqu'à Waterberg. Patriotisme! Indépendance! +Taxes! Ils crient tout cela depuis si longtemps, +qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça +que je ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la +vengeance, ah! ça, c'est autre chose. Je les tuerais +tous, s'ils me barraient le chemin, tous, excepté +Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main +pour défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient +tous peur. Ce n'est pas ma faute. Puis-je m'empêcher +d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me dessèche +à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, +si je pleure, oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les +cadavres de mon père et de ma mère assassinés, +sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me +repousse?</p> + +<p>«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, +de bien d'autres choses encore, comme étant les +moteurs de nos actions, mais peut-on les comparer +à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce +jouet si facile à briser et qui cependant peut ébranler +le monde et faire couler le sang à flots. Me voici près +de la roche; elle tremble sur sa base; que je la +touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. +Peu m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.</p> + +<p>«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour +avoir Bessie, se disait-il, et tous les Boers aussi et +les naturels par-dessus le marché.</p> + +<p>«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai +chassé tous ces Anglais du pays, au bout de peu +d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh bien! +ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais +dans le Natal et dans l'ancienne colonie du Cap; +nous pousserons les Anglais dans la mer, nous +nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons +que ce qu'il faudra pour nous servir, et nous +aurons les États-Unis de l'Afrique Australe. Qu'on +me donne seulement quarante ans de vie et de force, +et nous verrons!»</p> + +<p>A ce moment, il arrivait devant la véranda et, +faisant trêve à ses visions ambitieuses, il mit pied +à terre et entra. Dans le salon, il trouva Silas Croft +qui lisait un journal.</p> + +<p>«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.</p> + +<p>—Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le +vieillard assez froidement, car Niel lui avait raconté +l'incident de la chasse, qui avait failli se terminer +tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit alors, il +n'en avait pas moins tiré ses conclusions.</p> + +<p>«Que lisez-vous dans le <i>National</i>, Om Silas? +L'affaire de Bezuidenhout?</p> + +<p>—Non! qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Il y a que les Boers se soulèvent contre vous +autres Anglais, voilà tout. Le shériff saisit l'autre +jour le chariot de Bezuidenhout pour arriéré d'impôts, +et le mit en vente à Potchefstroom; mais +les habitants chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur +du chariot et le poursuivirent tout +autour de la ville. Et maintenant le gouverneur +Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables +et faire respecter la loi. Il pourrait aussi +bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en y +jetant des pierres. Le grand meeting qui devait +avoir lieu le 18 décembre, à Paarde Kraal, aura +lieu le 8, et nous saurons alors si c'est la paix ou la +guerre.</p> + +<p>—La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec +humeur; il y a des années qu'on crie cela. Combien +y a-t-il eu de grands meetings depuis que Shepstone +a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté? +Rien que des mots. Et après tout, supposez que +les Boers se battent, quel sera le dénouement? +Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront tués +et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que +l'Angleterre céderait à une poignée de Boers? Qu'a +dit le général Wolseley l'autre jour, au banquet de +Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais abandonné, +parce qu'aucun gouvernement, conservateur, +libéral ou radical ne l'oserait. La nouvelle administration +Gladstone a télégraphié la même chose; il est +donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»</p> + +<p>Muller répondit en riant:</p> + +<p>«Vous êtes vraiment simples, vous autres +Anglais. Ne savez-vous pas qu'un gouvernement +est comme une femme qui dit non, non, non! et se +laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de +bruit, votre gouvernement oubliera ses grands mots +et récusera Wolseley, Shepstone, Bartle Frère, +Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse +que vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces +meetings et ces discours sont choses préparées à +l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que les +Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a +des taxes à payer. Ils se disent que maintenant que +vous avez payé leurs dettes et chassé Sikukuni et +Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays. +Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, +les Boers se borneraient à parler, car beaucoup +d'entre eux sont enchantés que le pays appartienne +aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils +des marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser +tous les Anglais de l'Afrique australe. Quand Shepstone +annexa le Transvaal, il fit pencher la balance +du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant +le projet de créer, dans le pays tout entier, une +grande république anti-anglaise. Si le Transvaal +reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État +Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi +ils sont en colère et pourquoi leurs instruments +soulèvent les Boers. Ils <i>veulent</i> qu'ils se battent +et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers +sont vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; +sinon les Boers payeront les frais de la guerre +et les autres se tairont. Ils sont très habiles les +<i>patriotes</i> du Cap, et savent très bien se tirer +d'affaire.»</p> + +<p>Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank +Muller se leva et alla regarder par la fenêtre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2> + +<h2>FRANK MULLER JETTE LE MASQUE</h2> + + +<p>Quelques instants après, Muller se retourna et +dit:</p> + +<p>«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, +Om Silas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Parce que je veux vous faire comprendre que +vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une +situation très dangereuse. La guerre est imminente +et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous +autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. +Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre +et vous défendez toujours les noirs que les Boers +haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la +guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos +maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont, +devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera +pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.</p> + +<p>—Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, +qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir? +Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»</p> + +<p>Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! +si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi +j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si +les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, +vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence +dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même +pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si +j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais +éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix, +Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent +comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.</p> + +<p>—Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, +répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme +droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez, +je vous répondrai.</p> + +<p>—Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je +veux <i>Bessie</i>. J'aime votre nièce et je désire l'épouser; +oui, je veux l'épouser et pour cela tous les +moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.</p> + +<p>—Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. +Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le +voudrais, comme d'un poulain ou d'un bœuf. +Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.</p> + +<p>—J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, +reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous +pas qu'elle ne veut pas entendre parler de +moi? Elle aime ce damné <i>Rooibaatje</i> Niel, que vous +avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas +un regard pour moi.</p> + +<p>—Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. +S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût, +car John Niel est un honnête homme, Frank Muller, +ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, +avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je +vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un +coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père, +la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous +étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous +avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte +que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et +maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la +Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à +haute voix votre loyalisme, vous venez me dire +que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection +et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix +de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je +vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux +flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant +la porte: «Sortez immédiatement par cette +porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en +remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, +non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux +voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée +à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. +Sortez!»</p> + +<p>Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya +de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand +il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur, +étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère +en face de la contradiction étaient le côté faible de +son caractère. Plus maître de lui, il eût été un +coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux +et ténébreux projets, médités pendant des +années, étaient souvent exposés à se voir déjoués +par ces emportements soudains et irrépressibles.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir +John et l'avait mis en garde contre lui.</p> + +<p>«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, +mais je reviendrai, n'en doutez pas, et quand je +reviendrai, ce sera avec des hommes armés de fusils. +Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si +fier, je vous tuerai, vous et votre ami l'Anglais. +J'emmènerai Bessie et elle sera trop heureuse +d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais +il ne le voudra plus, quand même elle le lui demanderait +à genoux, je vous en réponds. Nous verrons +alors ce que Dieu et la nation anglaise feront pour +vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux +chevaux, aux rochers et aux arbres; ils vous +répondront mieux que votre Dieu et votre nation +anglaise!</p> + +<p>—Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, +ou par le Dieu que vous blasphémez, je vous envoie +une balle (il saisit une carabine placée au-dessus +de la cheminée), à moins que je ne vous fasse +chasser à coups de fouet par mes Cafres.»</p> + +<p>Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. +L'obscurité était venue, mais il y avait encore de la +lumière dans le ciel, au bout de l'avenue des Gommiers, +et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette +de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. +John l'avait quittée, pour aller voir quelque +chose à la ferme et elle rentrait lentement, tout +entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le +charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses +occupations.</p> + +<p>Elle apparaissait là comme le type et le symbole +de ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux en +ce monde grossier, le cœur plein de reconnaissance +pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les +yeux brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse +et charmante, incarnation de pureté, de joie +et de grâce.</p> + +<p>Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et +leva la tête; la faible lumière frappa en plein son +visage, dont elle idéalisa la beauté émue par la +passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. +Il y avait en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, +une splendeur dont l'amour seul empreint +l'humanité, et le cœur même de l'homme sauvage +et mauvais, qui l'adorait avec toute la violence +d'une nature terrible, en fut pénétré.</p> + +<p>Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et +le regret.</p> + +<p>Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous +ceux qu'elle aimait? Ne ferait-il pas mieux de la +fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce bien une +femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? +Les natures puissantes, mais indisciplinées, +telles que celle de Frank Muller, sont généralement +superstitieuses, sans religion, et en ce moment cet +instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque +part, un juge pour punir celui qui jetterait cette +fleur dans la boue mêlée peut-être au sang des siens?</p> + +<p>Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait +à tout cela? s'il abandonnait la rébellion à elle-même? +s'il épousait une des filles de Hans Coetzee +et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride +comme pour faire tourner son cheval à gauche et, +par ce moyen, éviter Bessie; mais tout à coup le +souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit +avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? +Jamais! Il la tuerait plutôt de sa propre main! En +un clin d'œil, il mit pied à terre et se trouva face +à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.</p> + +<p>«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», +se dit Jantjé, qui rôdait autour de la maison, +en se cachant dans les hautes herbes. «Que va dire +Missie maintenant?»</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, +d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.</p> + +<p>En le regardant, la jeune fille comprit que la voix +mentait. Toutes ses passions se reflétaient sur son +visage, dont la beauté réelle ne servait qu'à rendre +cette expression plus frappante.</p> + +<p>«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», +répondit-elle, en essayant de continuer sa route, car +elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. Elle connaissait +assez son admirateur pour redouter de se trouver +seule avec lui, si loin de tout secours; personne aux +environs et la maison à trois cents mètres au moins!</p> + +<p>Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne +pouvait passer sans le repousser.</p> + +<p>«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; +vous étiez immobile tout à l'heure.</p> + +<p>—Il est temps que je rentre et que je m'occupe +du souper.</p> + +<p>—Le souper peut attendre un instant, Bessie, et +moi, je ne le puis. Je pars demain matin pour +Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de +son attitude contrainte.</p> + +<p>Il prît sa main et la garda.</p> + +<p>«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur +Muller.</p> + +<p>—Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai +à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie. +Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer; +mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai +vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je +comprends bien des choses, et si vous consentez à +m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez +une des plus grandes dames de l'Afrique australe, +quoique je sois tout simplement Frank Muller, +aujourd'hui. De grands événements se préparent +en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement +politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je +vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à +quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me +croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je +<i>veux</i> un baiser!» Et dans un paroxysme de passion, +que la résistance enflammait davantage, il jeta ses +bras robustes autour de la jeune fille et l'attira +malgré ses efforts, sur sa poitrine.</p> + +<p>Mais, à ce moment, se produisit une diversion +inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que +les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur +que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un +autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il +possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes. +Subitement le silence fut troublé par un +long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus +de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait, +puis bientôt on put distinguer le mot <i>Frank</i>. +L'effet produit sur Muller fut magique.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les +yeux; c'est la voix de ma mère!</p> + +<p>—<i>Frank</i>», gémit de nouveau la voix.</p> + +<p>Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha +Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où +venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.</p> + +<p>«<i>Frank</i>, <i>Frank</i>, <i>Frank</i>!» reprit la voix, gémissant +et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers, +jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât +vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de +tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir +sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un +cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait +cela, et l'état de sa monture fut pour lui la +preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un +bond il sauta en selle et au même instant la voix de +femme gémit: «<i>Frank</i>, tu mourras dans le sang, +comme moi, Frank!»</p> + +<p>Muller devint blême et une sueur froide inonda son +visage. C'était cependant un homme brave et hardi, +mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.</p> + +<p>«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres +paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons +dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un +éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez +lui, à dix milles de là.</p> + +<p>Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque +éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta +de tout son long au milieu du chemin poudreux, et +se roula avec délices, en proie aux transports d'une +joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui +permettait pas d'exhaler à haute voix.</p> + +<p>«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! +se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se +rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles +prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! +hi!»</p> + +<p>Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau +de bœuf qu'il avait coupé sur un infortuné animal, +mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était +heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!</p> + +<p>Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers +plantés devant la véranda; là, rassurée par les +lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut +réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux +gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y +songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était +de décider si elle parlerait de sa rencontre avec +Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la +colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John? +Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce +baiser si violemment demandé. Bessie, en personne +pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et +d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât +sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait, +comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une +branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, +s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans +sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, +se calma complètement et rentra dans la maison, +comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne +qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de +l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en +riant de son bouquet symbolique et se préparait +à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque +l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et +se trouva en face de ce charmant et sentimental +tableau.</p> + +<p>«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» +demanda le vieillard.</p> + +<p>Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter +exactement les choses? Ce fut le parti que prit John, +avec une gaucherie fort divertissante, tandis que +Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait +près de lui, la main sur son épaule.</p> + +<p>Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un +sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux +plein d'indulgence.</p> + +<p>«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, +c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh? +Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans +la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne +vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, +à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là +viennent toujours par séries. Une autre personne +m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce +coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant +ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la +belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce +que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. +C'est un mauvais homme et un homme dangereux; +ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la +corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, +vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie +reçue depuis bien des années. Il est temps de vous +marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni +pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait +et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après +cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon +consentement et en outre ma bénédiction, et vous +aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps. +Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie +assez rude que j'ai menée, je connais un peu les +femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas +une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus +charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft; +en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens +et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers +enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser +votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que +vous ne permettrez pas à John de me chasser de +votre cœur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas +d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis +douze ans.»</p> + +<p>Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de +tout son cœur.</p> + +<p>«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, +ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait +de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle +sentait comme elle parlait. Bessie avait le cœur +trop large pour que personne, en effet, pût prendre +la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2> + +<h2>JOHN, A LA RESCOUSSE!</h2> + + +<p>Les importants événements domestiques, rapportés +dans le chapitre précédent, se passaient le +7 décembre 1880, et pendant une douzaine de jours +tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque +jour, Silas Croft se montrait plus ravi du dénouement +auquel étaient arrivés nos jeunes gens, et, chaque +jour aussi, John se félicitait davantage du parti qu'il +avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait +avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes +et grâces de nature et de caractère, qu'il n'avait +pas soupçonnés jusque-là. Bessie était comme une +fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et +répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur +pénétrante était restée jusqu'alors inconnue.</p> + +<p>Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout +des femmes faites comme elle, pour aimer et être +aimées, jeunes filles, épouses et mères. Sa beauté +avait sa part de ce développement soudain; son teint +admirable prenait une nuance plus riche; ses yeux +devenaient plus expressifs et plus profonds. Elle +était en toutes choses, excepté une seule, tout ce +qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et +encore cette exception eût-elle plaidé en sa faveur, +auprès de bien des hommes; elle n'était pas douée +d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât +une dose très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, +John avait, lui, une intelligence au-dessus de la +moyenne et le goût très vif des choses intellectuelles. +En outre il appréciait fort cette supériorité chez les +femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer +à une belle jeune fille, ce n'est pas son <i>intellect</i> qui +préoccupe le plus. Ces réflexions-là ne viennent que +plus tard.</p> + +<p>Ils étaient donc très heureux et flânaient avec +joie autour de Belle-Fontaine, sans laisser troubler +leur sérénité par le grand meeting des Boers qui +devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si +souvent des bruits de rébellion, que l'on commençait +à les considérer comme faisant partie de l'état +normal des affaires.</p> + +<p>«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement +sa tête aux cheveux d'or, un matin qu'ils +étaient assis sous la véranda, «j'en ai par-dessus la +tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais +ce que tout cela signifie. C'est tout bonnement un +prétexte pour quitter leurs femmes et leurs enfants, +perdre leur temps et faire de beaux discours en +buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit +dans sa dernière lettre. Les gens de Prétoria sont +persuadés que tout cela ne signifie rien du tout et je +crois qu'ils ont parfaitement raison.</p> + +<p>—A propos, Bessie, demanda John, avez-vous +écrit à Jess pour lui annoncer nos fiançailles?</p> + +<p>—Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, +mais la lettre n'est partie qu'hier. Elle en sera contente. +Chère Jess! quand donc reviendra-t-elle? Il y +a bien assez longtemps qu'elle est partie.»</p> + +<p>John continua de fumer son cigare, sans répondre, +se demandant si Jess serait vraiment aussi contente +que cela d'apprendre la nouvelle.</p> + +<p>Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se +faufilait parmi les orangers, comme s'il désirait appeler +l'attention sur lui.</p> + +<p>«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez +de vous glisser d'arbre en arbre comme un serpent. +Qu'est-ce que vous voulez? Vos gages?»</p> + +<p>Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son +habitude, au beau milieu de l'allée, en plein soleil.</p> + +<p>«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore +dus.</p> + +<p>—Eh bien! quoi alors?</p> + +<p>—Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au +gouvernement anglais et ils ont dévoré les Rooibaatjes +près de Middelburg, à Bronker's Spruit. Joubert +les a fusillés tous avant-hier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si +stupéfait qu'il laissa tomber son cigare. «Ce doit être +un mensonge. Près de Middelburg,... avant-hier,... +c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous appris cela?</p> + +<p>—Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un +Basutu qui me l'a dit.</p> + +<p>—Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu +arriver jusqu'ici en trente-huit heures. A quoi pensez-vous +de venir me raconter pareille histoire?»</p> + +<p>Le Hottentot sourit.</p> + +<p>«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles +volent comme les oiseaux.»</p> + +<p>Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. +Malgré l'impossibilité apparente de la chose, John +était inquiet; il savait avec quelle rapidité les nouvelles +voyagent chez les Cafres; le cavalier le mieux +monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était +un peu alarmée, il se mit à la recherche de Silas +Croft, le trouva dans le jardin et lui rapporta ce +que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne savait que +croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir +des menaces de Frank Muller.</p> + +<p>«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y +est pour quelque chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; +donnez-moi votre bras, John.»</p> + +<p>Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, +ils aperçurent le gros Hans Coetzee cheminant à +l'amble, sur son petit, mais robuste poney.</p> + +<p>«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous +dira ce qu'il en est»; et il cria de sa voix de stentor: +«Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles nouvelles +apportez-vous?»</p> + +<p>Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, +lui jeta la bride sur la tête, et s'approcha d'eux.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont +mauvaises. Vous avez entendu parler du meeting à +Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y emmener; +j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au +gouvernement britannique et envoyé une proclamation +à Lanyon. On se battra, Om Silas; le sang coulera +comme de l'eau et l'on tuera les pauvres Rooibaatjes +comme des chevreuils.</p> + +<p>—Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, +qui n'entendait pas que l'on parlât de l'armée de sa +Majesté avec cette pitié dédaigneuse.</p> + +<p>Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce +qu'il dit, puis écouta très attentivement le récit de +Silas Croft, d'après la version de Jantjé.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous +disais-je? Les pauvres <i>Rooibaatjes</i> tués comme des +chevreuils et la terre couverte de sang! Et maintenant +Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer +sur ces pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai +pas! Tels efforts que je fasse, je ne pourrai pas les +manquer. Et quand nous les aurons tués, le vieux +Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, +Lanyon ne vaut guère, mais Bürgers est encore +pire.»</p> + +<p>Ce disant, le gros homme poussa un profond +gémissement, à la pensée des difficultés dans lesquelles +il allait être plongé, puis il s'éloigna par un +sentier qui conduisait au sommet de la colline, après +avoir déclaré que, vu la tournure des événements, +il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa visite à un Anglais.</p> + +<p>«<i>Ils</i> pourraient croire que je ne suis pas fidèle +<i>au pays</i>, ajouta-t-il, en manière d'explication; <i>le +pays</i> que nous avons payé de notre sang, nous +autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang, +quoique fassent ces pauvres troupeaux de <i>Rooibaatjes</i>! +Ah! ces pauvres, pauvres <i>Rooibaatjes</i>!</p> + +<p>«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, +si toutefois ils peuvent courir avec leurs grands +havresacs et la batterie de cuisine qui leur bat les +flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! +Que dit le livre saint? Mille fuiront devant la menace +d'un seul, et devant la menace de cinq, vous fuirez! +Du moins je crois que c'est là le texte. Le cher Seigneur +savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le +Livre! Il pensait aux Boers et aux pauvres <i>Rooibaatjes</i>!»</p> + +<p>Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.</p> + +<p>«Il était temps! s'écria John, car, encore un +peu, il aurait fui devant la menace d'un seul «pauvre +Rooibaatje», je vous en réponds!</p> + +<p>—John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que +vous alliez à Prétoria chercher Jess. Croyez-moi, les +Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne la faisons +pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.</p> + +<p>—Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux +pas laisser partir John.</p> + +<p>—Je regrette de vous entendre parler de la sorte, +quand votre sœur est en danger, répondit l'oncle +sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où est +Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre +chevaux gris.</p> + +<p>—Vous avez raison, cher oncle; John partira; +j'ai parlé sans réfléchir; cela m'a paru un peu dur +tout d'abord.</p> + +<p>—Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous +inquiétez pas, chère aimée; je serai de retour dans +cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent faire vingt +lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont +trop gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la +route. En outre, le chariot sera presque vide, de +sorte que je pourrai emporter un muids de grain et +cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune +Zulu Mouti; il ne s'entend guère à soigner les chevaux, +mais c'est un garçon courageux, qui ne +m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut +pas compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant +et se griserait juste au moment où l'on aurait besoin +de lui.</p> + +<p>—Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle +Silas; je vais m'occuper des chevaux et faire graisser +les roues.</p> + +<p>«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit +chez Luke; vous pourriez aller plus loin, mais la +place est bonne pour y coucher; vous y serez bien +soigné; vous pourrez repartir à trois heures du +matin, être à Heidelberg demain soir à dix heures, +et à Prétoria dans l'après-midi du jour suivant.» +Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.</p> + +<p>«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de +vous voir aller parmi ces sauvages Boers. Vous êtes +officier anglais et, s'ils le découvrent, ils vous fusilleront. +Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent +être, quand ils n'y voient pas de danger. O John! +John! je ne peux me résigner à vous laisser +partir.</p> + +<p>—Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, +pour l'amour du ciel, ne pleurez pas, car cela me +bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle ne me +pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je +ne me pardonnerais pas davantage. Personne ne +peut y aller que moi et comment laisser Jess enfermée +dans Prétoria, pendant des mois peut-être? +Quant au danger, dame! il y en a un peu, mais +c'est un risque à courir; je ne le crains pas, ou du +moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me +rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, +ma chérie, et venez m'aider à emballer ce qu'il me +faut. Dieu aidant! je reviendrai sain et sauf, avec +Jess, dans une semaine au plus.»</p> + +<p>Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très +pratique, sécha ses yeux, prit un air souriant, +malgré l'angoisse de son cœur, et se mit à préparer +avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile +au voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.</p> + +<p>Ensuite on servit un repas que John expédia en +toute hâte et à peine finissait-il, que le chariot était +à la porte; Jantjé, comme d'habitude, se tenait à la +tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le +seul bagage semblait consister en un faisceau de +zagaies et de bâtons enveloppés dans une natte +d'herbe, allait et venait d'un air placide, vêtu, malgré +la chaleur, d'une immense capote militaire.</p> + +<p>«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant +de refouler ses larmes; adieu, mon bien-aimé!</p> + +<p>—Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il +simplement, en l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère +vous revoir d'ici à huit jours.»</p> + +<p>Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues +rênes; Jantjé quitta la tête des chevaux; Mouti +cessa de bayer aux étoiles et sauta dans la voiture +avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent +le petit galop, et bientôt tout disparut dans un +nuage de poussière.</p> + +<p>Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et +maintenant que ses larmes ne pouvaient plus troubler +John, elle s'enferma chez elle, pour leur donner un +libre cours.</p> + +<p>John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait +ingénieusement les attributions de l'hôtellerie, +du magasin et de la ferme. On en rencontre +fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. +Comme ce n'était pas par le fait une véritable +hôtellerie, il fallait l'aborder avec une certaine prudence, +si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et +gens; autrement on courait le risque d'être prié de +continuer sa route. Il faut, en pareil cas, s'avancer +chapeau bas et demander l'hospitalité comme une +faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions +obséquieuses de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses +dépens. Il n'y a pas d'autocrate qui égale l'aubergiste +amphibie de l'Afrique australe. Il est tellement +maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, +allez au diable! Voilà sa réponse au voyageur +furieux.</p> + +<p>En cette circonstance, John fut assez heureux; +d'abord il connaissait les gens de l'endroit, très +polis si l'on s'approchait avec humilité; ensuite ils +étaient tous plongés dans un état de surexcitation +si peu agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver +un autre Anglais avec qui discuter les évènements. +Le bruit courait du désastre de Bronker's Spruit, de +l'investissement probable de Prétoria, de l'approche +d'un corps nombreux de Boers qui venaient prendre +possession du défilé de Laing, au delà du Drakensberg, +mais on ne savait rien de positif.</p> + +<p>«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier +de la triste figure; ce n'est pas la peine d'essayer. +Les Boers vous attraperont et vous tueront, voilà +tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille +à son sort et de retourner à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>John ne l'entendait pas ainsi.</p> + +<p>«J'essayerai toujours», répondit-il.</p> + +<p>Il avait une sorte de ténacité <i>bouledogue</i>, qui le +disposait à croire que, s'il voulait <i>bien</i> faire une +chose, il en viendrait à bout, à moins de circonstances +échappant tout à fait à son contrôle. Un sentiment +pareil mène un homme bien loin. C'est lui +qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par +exagération de législation et les effets commencent +à s'en faire sentir par une diminution de puissance. +On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! qu'on +lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités +d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? +Qu'elle s'en débarrasse! Et ainsi de suite! Mais les +Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas ainsi.</p> + +<p>L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, +mais, pour la plus grande partie, en dépit +d'eux, par les efforts indépendants d'un certain +nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber +l'individu dans le gouvernement, de limiter, +votre de détruire l'initiative et la responsabilité +individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute +chose. Le système n'est encore qu'à son début. +Quand il se sera développé, l'empire deviendra une +vaste machine sans âme, qui, un jour, se désorganisera, +puis se brisera. Le pays doit plus aux +hommes résolus, obstinés, si l'on veut, de la trempe +de John Niel, qu'il n'est disposé à le reconnaître, en +ces jours de lumière.</p> + +<p>John reprit son dangereux voyage le lendemain +matin, une heure avant le jour. Personne ne se +montrait et comme il eût été impossible de découvrir +les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, +Mouti et son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, +tâche assez difficile dans l'obscurité. La +note avait été payée la veille au soir; ils purent +donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils +n'avaient pas fait quarante pas, qu'une voix les +somma d'arrêter, John obéit et aperçut une seconde +après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait +même pas dans l'air humide et immobile, le +prophète de malheur de la veille, entièrement drapé +dans une couverture sale.</p> + +<p>Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il +convenait à un prophète, et fit une telle peur aux +chevaux, qu'ils faillirent s'emporter.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise +humeur, car il n'était pas disposé à se laisser retarder.</p> + +<p>«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le +fantôme, que je suis sûr d'avoir raison et que les +Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que vous +pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir +averti.» Puis, élevant sa lumière de manière à +ce qu'elle frappât John en plein visage, il lui adressa +du regard un tendre adieu.</p> + +<p>«Allez au diable! cria John furieux; si vous +n'aviez que cela à me dire, vous auriez mieux fait de +rester couché.» Et fouettant les chevaux de volée, +il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du +prophète s'éteignit et que le prophète lui-même +faillit rouler dans le ruisseau!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2> + +<h2>UN VOYAGE DIFFICILE</h2> + + +<p>Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants +et traînaient un poids léger, de sorte que, +malgré le mauvais état des voies qu'on appelle +routes en Afrique, John avança rapidement.</p> + +<p>Vers onze heures du matin, il arriva à la petite +ville de Standerton, sur le bord du Vaal, près de +laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en doutât, des +émotions terribles.</p> + +<p>Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de +Bronker's Spruit; il écouta les dents serrées, les yeux +en flamme, ce récit d'une trahison et d'un massacre +sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres civilisées. +On lui répéta qu'il lui serait impossible de +passer à travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée +de Prétoria de vingt lieues environ, où le +triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait +proclamé la république. De nouveau il répondit +qu'il irait jusqu'à ce qu'on l'arrêtât et repartit un +peu réconforté en apprenant que l'évêque de Prétoria, +pressé de rejoindre sa famille, avait passé +quelques heures auparavant; peut-être, en se hâtant, +pourrait-il le rattraper.</p> + +<p>Il repartit donc; les heures passaient sur la grande +plaine déserte et il ne rejoignait pas l'évêque. A +quarante milles de Standerton, il vit un chariot +arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques +renseignements de son conducteur; mais en +s'approchant, il se rendit compte, après examen, +que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce qu'il +contenait et les bœufs emmenés. Il y avait des traces +plus évidentes et plus terribles de violence. En travers +du limon, les mains encore crispées sur le manche +d'un fouet en bambou, comme s'il avait voulu +en faire usage pour se défendre, était étendu le +cadavre du conducteur, un naturel du pays. John +remarqua le calme de son visage; on eût pu croire +qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un +petit trou rond et net au milieu du front.</p> + +<p>Au coucher du soleil, John détela ses chevaux +fatigués et leur donna, à chacun, deux des bottelées +de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti veiller +sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un +petit monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait +était sauvage et triste. Partout la plaine +immense, ondulant comme une mer figée; et au +loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées +Rooi Koopies. Le ciel présentait le spectacle d'un +de ces couchers de soleil éblouissants et brûlants, +comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du +Sud. De tous côtés se pressaient, menaçants, des +nuages d'un rouge de sang. L'herbe reflétait cette +lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit que +le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang +et l'on ne peut s'étonner que John en fût impressionné, +surtout après avoir vu le cadavre du pauvre +charretier et entendu raconter le massacre de Bronker's +Spruit.</p> + +<p>Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, +il ne put s'empêcher de se demander s'il faisait son +dernier voyage et si une balle boer n'allait pas lui +révéler le mystère de la vie et de la mort.</p> + +<p>Quand les chevaux eurent terminé leur repas et +repris le mors bien malgré eux, la splendeur lugubre +du ciel s'était éteinte et la nuit s'étendait, comme +un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure embrasée. +Il y avait heureusement un brillante demi-lune, +qui bientôt éclaira la route, pendant le long +trajet qui lui restait à faire. Enfin vers onze heures +Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait +apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul +parti à prendre était de pousser droit devant lui et +d'essayer de passer.</p> + +<p>Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua +au loin un chariot, autour duquel se mouvaient des +hommes et deux lanternes. C'était sans doute l'évêque +arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, +il le vit repartir et, une seconde après, il entendit +la voix d'une sentinelle et vit luire le canon d'un +fusil.</p> + +<p>«Qui va là? demanda la voix.</p> + +<p>—Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne +fût rien moins que gai.</p> + +<p>Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un +homme qui s'approcha en bâillant et dit quelque +chose en hollandais. L'oreille tendue, John saisit +ces mots: «de la suite de l'évêque».</p> + +<p>Ceci lui suggéra une idée.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel +arrivant, d'une voix rude. Et il leva sa lanterne +pour bien voir Niel.</p> + +<p>«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit +celui-ci, s'efforçant d'assumer l'aspect pacifique d'un +membre du clergé», et je désire le suivre à Prétoria.»</p> + +<p>L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement +Niel portait un vêtement sombre et un +chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical, celui-là +même que Frank Muller avait troué d'une balle.</p> + +<p>«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; +regardez; il est habillé comme un vieux corbeau. +Que disait le laissez-passer de Om Krüger? Est-ce +un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? +C'était un seul, je crois?</p> + +<p>—Non; deux, il me semble.»</p> + +<p>Le brave homme ne voulait pas avouer à son +compagnon qu'il ne savait pas lire. «Oui, maintenant +que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»</p> + +<p>L'autre se gratta la tête.</p> + +<p>«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om +Krüger et de le lui demander?</p> + +<p>—Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic +quand on le réveille.</p> + +<p>—Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à +demain.</p> + +<p>—Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, +dit John, de sa voix la plus douce. On a besoin de +moi à Prétoria, pour prêcher la parole du Seigneur +et veiller près des blessés et des mourants.</p> + +<p>—Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. +Ce sera comme pour les «Rooibaatjes» à +Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!</p> + +<p>—Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? +demanda la sentinelle.</p> + +<p>—Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre +au quartier général et j'ai envie de dormir, répliqua +l'autre en bâillant.</p> + +<p>—Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez +raison et que le laissez-passer disait deux chariots. +En route, damné Anglais!»</p> + +<p>John n'en demanda pas davantage; il donna un +vigoureux coup de fouet aux chevaux.</p> + +<p>«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme +à la lanterne, tandis que le chariot s'éloignait. Je +ne suis pas bien sûr que ce fût un révérend, après +tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»</p> + +<p>Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, +n'encouragea pas cette idée à laquelle l'autre renonça.</p> + +<p>Quand, le lendemain matin, le commandant Frank +Muller, averti du départ du capitaine Niel avec le +chariot du Cap et les quatre chevaux gris, apprit +qu'un véhicule répondant à cette description avait +passé librement au milieu de la nuit, il fut d'une +humeur plus facile à imaginer qu'à dépeindre.</p> + +<p>Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale +et les envoya travailler aux fortifications pour +<i>le reste de la guerre</i>.</p> + +<p>Heureusement pour John, malgré cette halte de +quelques minutes, il put rejoindre l'évêque. Par un +hasard providentiel, <i>Sa Grandeur</i> avait été arrêtée +sur la route, par la rupture d'un trait; autrement +son soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé +les rues montueuses de Heidelberg, cette nuit-là. +Toute la ville était encombrée de chariots boers, où +dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas +de véhicules et de tentes, John distingua la drapeau +du Transvaal flottant à la brise de nuit, blasonné +aux armes symboliques du pays: un chariot attelé +de bœufs et gardé par un Boer armé; c'était sans +doute le quartier général du Triumvirat. Une fois, +le chariot qui précédait celui de Niel, fut arrêté +par une sentinelle et repartit après l'échange de +quelques paroles, comme celui de notre héros.</p> + +<p>Ce fut une tâche ardue que cette traversée de +Heidelberg et pleine de terreurs pour Niel, qui s'attendait +sans cesse à être pris et envoyé ignominieusement +en prison. En outre les chevaux épuisés +faisaient des efforts désespérés pour s'arrêter à +chaque maison. Ils avaient enfin traversé la petite +ville, quand une fois encore ils furent retenus; de +nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais +cette fois John fut moins heureux.</p> + +<p>«Le laissez-passer disait <i>un</i> chariot, dit une +voix.</p> + +<p>—Oui, oui; <i>un</i> chariot», appuya une autre voix.</p> + +<p>John reprit son air clérical pour conter ingénument +sa petite histoire, mais ni l'une ni l'autre des +deux sentinelles ne parlait un mot d'anglais; elles +se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante +mètres environ, afin de chercher un interprète.</p> + +<p>«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu +Mouti.</p> + +<p>John suivit le conseil et fouetta les chevaux, +tandis que Mouti, penché sur le tablier, frappait les +deux premiers avec une lourde cravache. L'attelage, +lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, +quand les sentinelles se rendirent compte de ce qui +se passait. Alors elles se mirent à courir en criant, +mais le chariot se perdit bientôt dans l'ombre.</p> + +<p>Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les +chevaux, ils ne purent rejoindre le premier chariot, +dont l'attelage était plus frais. A minuit la lune disparut +et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti +fut même obligé de descendre plusieurs fois et de +conduire par la bride les pauvres bêtes, dont l'une +tombait de temps en temps et qu'il fallait battre +cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le +chariot faillit verser; une autre fois, rouler dans un +précipice.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, John reconnut que +les chevaux étaient absolument à bout de forces. +Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze milles +de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et +leur donna autant de fourrage qu'ils en purent +manger. L'un d'eux se coucha et refusa la nourriture, +signe certain d'épuisement; un second mangea +couché, les deux autres prirent leur repas comme +à l'ordinaire. Alors il fallut attendre l'aurore. Mouti +dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout ce qu'il put +faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé, +de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie +et de s'asseoir ensuite, son fusil entre les jambes.</p> + +<p>Enfin le jour parut et de nouveau il donna la +provende aux chevaux. Une autre difficulté se produisit. +Le cheval qui avait refusé de manger, était +évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer +le mode d'attelage, mettre un cheval en arbalète et +attacher le malade à l'arrière du chariot. Puis on se +remit en route.</p> + +<p>A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge +située à vingt milles de Prétoria; il n'y restait +que deux chats et un chien errant. Les habitants +avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux +à l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui +restait, avant de repartir pour la dernière étape. Le +chemin était affreux et Niel savait que le pays +devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse +chance de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut +quatre heures pour faire ces vingt milles et, au +sommet d'une montée d'où l'on descendait dans +Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la +crête d'une colline rocheuse, à six cents mètres +environ de l'endroit où il se trouvait. Il crut d'abord +qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis +et mirent pied à terre.</p> + +<p>Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, +il vit un petit nuage de fumée blanche, puis un +second et, un instant après, deux balles sifflèrent +successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre +sous le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient +sur lui.</p> + +<p>Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux +au galop et se déroba derrière un accident de +terrain, avant que l'ennemi pût recharger. Après cela +il ne vit plus rien.</p> + +<p>John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la +plus jolie ville de l'Afrique australe, avec ses maisons +blanches et rouges, ses grands bouquets d'arbres, +ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes +plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait +encore tout cela, et John rendit grâces à Dieu. +Il se savait en sûreté désormais; aussi permit-il à +ses chevaux fatigués de descendre lentement et de +traverser au pas, la petite plaine qui le séparait +encore de la ville. A sa gauche étaient la prison et +la caserne, autour desquelles se trouvaient rassemblés +des centaines de chariots et de tentes. Il se +dirigea de ce côté. Évidemment les habitants avaient +abandonné la ville et campaient. Lorsqu'il ne fut +plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers +suivi d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, +s'avança au-devant de lui.</p> + +<p>«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais +ne laissait aucun doute.</p> + +<p>«Un ami, bien content de vous voir», répondit +John, avec la satisfaction d'un homme à qui l'on +vient d'enlever un poids écrasant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2> + +<h2>PRÉTORIA</h2> + + +<p>Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien +gaiement à Prétoria, même avant la déclaration de +guerre. Tous ceux qui ont fait un grand effort moral +et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, +ont ressenti la réaction qui se produit aussi certainement +que la nuit succède au jour. On est fort +pour renoncer à la passion et chanter son chant +d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on +se trouve seul dans les ténèbres. Tout d'abord le +souvenir vous soutient, puis il s'affaiblit; «on ne +voit que la nuit, n'entend que le silence», et l'épreuve +est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi +sa prison, et qu'on s'y est enfermé.</p> + +<p>Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle +le savait. Ce qu'elle avait fait n'était pas absolument +inéluctable; elle avait agi d'après sa propre +volonté et assez naturellement elle le regrettait +quelquefois. L'abnégation est un ange au visage +austère, avec lequel il faut lutter longtemps, pour +qu'il consente à murmurer doucement des paroles +de consolation. C'est là une de ces choses que le +temps nous révèle plus tard, quand il lui plaît; le +moment n'était pas encore venu pour Jess. Extérieurement +elle ne laissait rien voir de la souffrance qui +lui rongeait le cœur; elle était pâle et silencieuse, +il est vrai, mais ne l'avait-elle pas toujours été? +Seulement elle avait renoncé à la musique et au +chant.</p> + +<p>Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement +pour la pauvre fille qui, en apparence, vivait comme +tout le monde à Prétoria. Le jour vint où elle pensa +qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage +son séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. +Elle redoutait ce retour; elle priait ardemment +pour être «délivrée de la tentation». Elle ignorait +presque complètement ce qui se passait chez elle. +Bessie et son oncle lui écrivaient, sans lui dire ce +qu'elle désirait le plus savoir. Les lettres de Bessie +étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que faisait +le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. +Néanmoins sa réticence en disait plus à l'esprit +observateur de sa sœur, que ses paroles mêmes. +Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien +n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que +tout cela signifiait pour elle et, de temps à autre, +elle se laissait entraîner à une explosion de jalousie +dont un témoin eût été péniblement affecté.</p> + +<p>Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester +pour les fêtes, qu'elle avait consenti à ne rentrer à +Belle-Fontaine que pour le jour de l'an. Bien qu'on +parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop +préoccupée de ses propres affaires, pour prêter +grande attention à ces propos. Du reste l'opinion publique +demeurait assez calme; on était habitué depuis +longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, +s'en étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le +18 décembre, se répandit la nouvelle que la république +venait d'être proclamée!</p> + +<p>La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de +camper et Jess, malgré son vif désir de retourner à la +ferme, n'en vit plus la possibilité. Deux jours après, +un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94<sup>e</sup> régiment +caché sous ses habits, entra en boitant dans +Prétoria. Il avait vu le massacre de Bronker's Spruit; +le récit qu'il en faisait, glaçait le sang dans les veines.</p> + +<p>La confusion devint indescriptible; la loi martiale +fut proclamée; la ville fut abandonnée; les habitants +reçurent l'ordre d'aller camper sur la colline qui +la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, +malades, tous se réfugièrent sous la protection de +la forteresse, n'ayant que des tentes, des chariots et +des hangars pour abris. Jess fut obligée de partager +un chariot avec son amie, la mère et la sœur de celle-ci, +et n'y trouva que bien juste une place pour se +coucher. Quant à dormir au milieu des bruits du +camp, il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, +qu'elle reçut par la malle (la dernière qui +devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle +Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna +du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où +elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un +bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet. +Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait +suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au +bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse +la brûlassent comme un fer rouge.</p> + +<p>Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! +elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle +n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire, +elle devait s'en réjouir et, pendant quelques +instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa +sœur; elle aimait tant Bessie!</p> + +<p>Et pourtant elle en voulait à John, comme on en +veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi +était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi! +Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec +Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers +prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait +une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que +ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever +une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement +impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait +dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait +de se faire une place parmi ses contemporains. +Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant +qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant +plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles. +Elle ne resterait pas à la ferme après le +mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue +et même, si c'était possible, elle ne retournerait +pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne <i>le</i> +verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait +elle rencontré?</p> + +<p>Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti +bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais +elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle +désirait être seule le plus longtemps possible. Elle +marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle +aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier, +et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître +aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché +derrière le chariot. Des hommes marchaient à +côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait +pour laisser passer la petite troupe, quand tout +à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et +le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle +venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa +une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se +laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition +quelque chose de surnaturel, qui semblait se +produire pour lui prouver son impuissance en face +du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée +l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était +simplement un instrument aux mains d'une puissance +supérieure, dont sa passion accomplissait la +volonté et pour laquelle sa destinée individuelle +importait fort peu. C'était un raisonnement insensé, +une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que +les circonstances leur donnaient une apparence de +vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme +du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne, +pas même par saint Paul. Comment décider +que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle +fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher +la question.</p> + +<p>La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en +levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres +qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme +de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient, +puis à Mouti, qui continua sa route avec la +voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers +la jeune fille.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin +je vous retrouve et en sûreté!</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque +avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon +oncle?</p> + +<p>—Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi +parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener +avant que Prétoria fût assiégée.</p> + +<p>—Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu +croire que nous retournerions à Belle-Fontaine? +Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.</p> + +<p>—C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce +n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.</p> + +<p>—C'en est un très grand au contraire», répliqua +Jess, en frappant du pied; et tout à coup elle fondit +en larmes.</p> + +<p>John était trop simple et trop droit, pour attribuer +ce chagrin à autre chose que l'inquiétude causée +par les circonstances et la perspective d'une longue +captivité dans une ville qui pouvait être prise <i>vi et +armis</i>. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception +après son long et périlleux voyage, et vraiment +il en avait bien le droit.</p> + +<p>«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce +me semble, me parler un peu plus amicalement, eu +égard à..., à bien des choses. Voyons, ne pleurez +plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où +nous retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce +n'est pas sans peine que je suis arrivé ici, je vous +en réponds.»</p> + +<p>Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie +d'orage était passée.</p> + +<p>«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi +tout cela.»</p> + +<p>Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait +les principaux incidents de son voyage et, quand il +eut fini, elle lui dit d'un ton tout différent:</p> + +<p>«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie +pour moi! Seulement je ne conçois pas qu'à vous +tous, vous n'ayez pas vu que ce serait complètement +inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien +triste pour vous et pour Bessie.</p> + +<p>—Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? +dit-il.</p> + +<p>—Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ +deux heures; le vous félicite tous deux. Vous aurez +la plus charmante et la plus jolie femme de la +contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont +toute femme pourrait être fière.»</p> + +<p>Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, +d'un petit air de dignité gracieuse, tout à +fait séduisant.</p> + +<p>«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis +un heureux homme.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du +chariot et lui trouver une place dans ce misérable +camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la +voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux, +avait placée près de celle de Mme Neville, et la première +personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même. +C'était une bonne et maternelle personne, +habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un +incident comme celui qui se produisait en ce moment.</p> + +<p>«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt +que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un +homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de +ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins +étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé +avec un nerf de bœuf. Ce n'est pas que votre venue +serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici +avant que l'armée de secours du général Colley +arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess +pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça! +Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la +placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement +convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on +n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur. +Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je +l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. +Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»</p> + +<p>Quand John revint une demi-heure après, il vit +avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et +surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak, +qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du +chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas +improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville +bavardait à son aise.</p> + +<p>«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous +étiez fiancé à sa sœur. Je vous félicite. Un homme a +besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci. +Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur +six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de +se marier. C'est une économie ici et les enfants sont +une bénédiction, selon le vœu de la nature, au lieu +d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les +pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne +la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence +de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez +être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin +d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»</p> + +<p>Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller +demander aux religieuses du couvent de lui donner +asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre +parler.</p> + +<p>«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du +moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous +envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc! +Les religieuses auront bien assez à faire pour leur +propre compte.»</p> + +<p>Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne +disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait +tout à fait convenable.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h2> + +<h2>LE 12 FÉVRIER</h2> + + +<p>John s'habitua vite à l'existence du camp, moins +désagréable en somme qu'on aurait pu le croire, +car les ennuis en étaient un peu compensés par le +charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans +l'armée anglaise, il préféra, voyant que ses services +en cette qualité n'étaient pas indispensables, s'engager +comme volontaire dans la compagnie des carabiniers +de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, +que lui octroya le commandant des troupes. Il était +actif et ses devoirs militaires lui donnaient une occupation +très suffisante. Le soir, quand il revenait au +chariot près duquel il couchait, afin de protéger +Jess en cas de danger, il la trouvait toujours prête +à le bien recevoir et à lui donner tout le confort que +permettaient les circonstances. Peu à peu, ils trouvèrent +plus commode de faire leur petit ménage en +dehors de celui de leurs amis, et de prendre leurs +repas sur une petite table confectionnée au moyen +d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un jeune +ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune +de miel! Tout cela n'était pas parfaitement commode +et pourtant ne manquait pas d'un certain +charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien +connaître, était, pour un homme tel que John Niel, +la plus délicieuse compagnie qu'il pût imaginer. +Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné +toute la richesse et l'originalité de son intelligence, +et encore moins à quel point elle pouvait être spirituelle, +quand elle le voulait. Il y avait en elle une +véritable veine humoristique et le plaisir qu'éprouvait +John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il +s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. +Personne, parmi les parents et les amis de +Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce côté +d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de +quelque temps. Jess devenait belle! Maigre et plus +pâle que jamais, à l'arrivée du capitaine, elle était, +un mois après, positivement rondelette et elle y +gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée +se jouait capricieusement sur son visage pâle, et +ses beaux yeux devenaient encore plus beaux et +plus profonds.</p> + +<p>«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria +Mme Neville, un jour qu'elle regardait Jess gravement +occupée à faire griller une côtelette; «la pauvre +petite créature chétive est aujourd'hui réellement +belle. Et cela, au milieu d'une existence qui me réduit +à l'état d'ombre et qui a déjà tué à moitié ma +pauvre chère fille.</p> + +<p>—C'est peut-être l'effet du grand air», répondit +John, qui, dans sa simplicité, ne songeait pas un instant +que le remède merveilleux agissant sur Jess, +pouvait être le bonheur.</p> + +<p>Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout +d'abord il y avait eu lutte, puis apaisement et enfin +une idée lui était venue.</p> + +<p>Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de +John, pendant qu'elle le pouvait? Il avait été jeté +sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle n'avait +aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui, +parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune +personne qui se trouvait être la sœur de celle qu'il +allait épouser; pas autre chose. Pourquoi ne cueillerait-elle +pas les roses qui s'offraient à elle? Elle +oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui +peut troubler les sens et faire tourner la tête. Elle +se donna donc libre carrière et fut, pendant quelques +semaines, plus près de connaître le vrai bonheur, +qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse +que l'amour d'une femme, dans sa force et sa +simplicité! Comme il idéalise les choses les plus +banales de la vie et met de la joie dans les services +les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle +se réjouit de s'abaisser devant son idole. Peu de +femmes savent aimer comme Jess, et, quand elles +aiment, elles commettent généralement quelque +fatale erreur, grâce à laquelle leur trésor d'affection +gaspillé devient une cause de honte ou de douleur, +pour elles-mêmes et pour d'autres.</p> + +<p>Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, +lorsque John eut, à son tour, une idée magnifique. +A un quart de mille environ du camp, s'élevait une +petite maisonnette, appelée par plaisanterie: <i>le Palais</i>. +Elle était abandonnée comme les autres et le +maître en était même absent. Un jour, en se promenant, +John et Jess traversèrent le petit pont jeté +sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. +Par une allée bordée des deux côtés de +jeunes gommiers, ils arrivèrent au cottage couvert +en zinc; il n'y avait que deux pièces: une +chambre à coucher et un salon assez grand, où se +trouvaient encore une table et quelques chaises; +derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie. Ils +entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.</p> + +<p>Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée +verdoyante, bornée en face et sur la droite par des +collines boisées. Ce jardin, planté de vignes chargées +pour le moment de raisins mûrissants, était +entouré d'une belle haie de rosiers du Bengale en +pleine floraison; près de l'habitation était une corbeille +de roses doubles, d'une beauté et d'une richesse +inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux +petit endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation +du camp; ils y restèrent longtemps, causant +beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft et un +peu de Bessie.</p> + +<p>«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement +appuyée, les deux mains derrière la tête, et embrassant +d'un regard le paisible paysage.</p> + +<p>«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si +nous établissions notre quartier général ici, pendant +le jour, bien entendu? Nous pourrions nous y installer +pour nos repas; nous y serions parfaitement +en sûreté, car ces braves Boers n'essayeront jamais +de prendre la ville d'assaut, j'en réponds.»</p> + +<p>Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un +arrangement charmant, de sorte que, dès le lendemain, +elle mit le petit cottage en aussi bon état que +le permettaient les circonstances et se transforma +en maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi +plus que jamais rapprochés l'un de l'autre. Le siège +traînait en longueur; aucune nouvelle n'arrivait du +dehors, mais les habitants, persuadés que Colley +venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu +et s'amusaient à faire des paris au sujet de l'arrivée +des troupes. De temps en temps, une sortie avait +lieu; généralement sans résultat. John sortait naturellement +avec les autres et alors Jess endurait des +tourments d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les +cacher! Toutefois rien de fâcheux n'arriva et les +choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12 février. +Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la +Maison-Rouge, occupé par les Boers.</p> + +<p>Le détachement, formé de troupes régulières et +de volontaires, quitta Prétoria avant le point du jour. +John en faisait partie. Il fut très surpris en s'approchant +du chariot où couchait Jess, pour chercher un +objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, +assise sur une malle, malgré la rosée de la nuit, +tenant en main une tasse de café brûlant, qu'elle +avait préparée pour lui.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. +Je vous défends de vous lever au milieu de la +nuit pour me faire du café.</p> + +<p>—Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec +calme; je ne me suis pas couchée.</p> + +<p>—C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant +son café avec satisfaction, tandis qu'assise sur +sa malle, elle le regardait.</p> + +<p>«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la +tête; vous serez traversée par la rosée de la nuit. +Tenez, vos cheveux sont tout mouillés.»</p> + +<p>Alors elle parla.</p> + +<p>«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John +maintenant, je voudrais que vous fissiez quelque +chose pour moi: voulez-vous me le promettre?</p> + +<p>—Que c'est bien d'une femme, de demander une +promesse avant de dire de quoi il s'agit!</p> + +<p>—C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.</p> + +<p>—Eh bien! que demandez-vous, Jess?</p> + +<p>—Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez +que vous pouvez facilement en être dispensé, si cela +vous convient.»</p> + +<p>Il se mit à rire et répondit:</p> + +<p>«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de +moi, si j'ai peur que quelque chose ne vous arrive.</p> + +<p>—Dame! répliqua John par manière de consolation, +toute balle a son billet de logement et je n'y +peux rien.» Jess insista.</p> + +<p>«Pensez à Bessie, dit-elle.</p> + +<p>—Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, +à quoi bon essayer de m'ôter tout mon courage? +Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je ne +tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de +Bessie; donc calmez-vous et laissez-moi partir.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle +tranquillement, et je n'aurais pas aimé vous +entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu me +taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui +tendit une main qu'il serra; puis il partit.</p> + +<p>«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en +marchant avec la troupe, dans le brouillard blanc +de l'aube. Elle pense probablement que je vais à la +mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle +la chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, +mais j'imagine qu'elle se consolerait. Quant à Jess, +si elle venait un jour à perdre son fiancé, je ne crois +pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément +la différence entre les deux sœurs: l'une est +tout fleur, et l'autre est tout racine.»</p> + +<p>Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, +ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui, puis sa pensée +revint à Jess; quelle charmante compagnie que la +sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et +dans le secret de son cœur, il espéra qu'elle resterait +près d'eux, quand ils seraient mariés. Sans s'en +rendre compte et très innocemment, ils en étaient +arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se +deviennent réciproquement tout à fait nécessaires +dans leur vie quotidienne. Il ne savait pas encore +quelle place tenait, dans ses pensées habituelles, +cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point +son individualité absorbait la sienne propre. Il savait +seulement qu'elle avait le don de le rendre parfaitement +heureux en sa société. Quand il lui parlait, +ou même quand il restait silencieux auprès +d'elle, il se sentait envahi par une sensation de +repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée +auprès d'une autre femme.</p> + +<p>C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu +par la nature la plus faible à la nature la plus forte, +mais il y avait quelque chose de plus; il y avait l'influence +de cette entière sympathie, de cet accord +parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection +la plus élevée. Quand ils s'unissent à la passion +proprement dite, ce qui est assez rare, car ils +se rencontrent plutôt dans les relations d'individus +du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque +chose de plus qu'humain, et l'amour fondé sur cette +sympathie, qu'il existe entre une mère et son fils, +entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré +leur désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt +jamais.</p> + +<p>Les réflexions de John furent assez promptement +interrompues par la nécessité de revenir aux détails +pratiques et désagréables de la situation.</p> + +<p>Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté +de lui, et lui-même fut atteint par une balle qui passa +entre sa selle et sa cuisse. Nous n'avons pas à entrer +ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu +glorieuse pour les armes anglaises, que presque +tous les combats de cette malheureuse guerre, pendant +laquelle la défense de quelques villes fut seule +de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue +du combat fut désastreuse et quelques heures +après son départ du camp, John revenait, ayant pris +en croupe un homme grièvement blessé (car l'ambulance +était tombée aux mains des Boers). Pendant +ce temps, des rapports exagérés circulaient parmi +la population et, entre autres choses, on racontait +que le capitaine Niel avait été tué. Un homme affirma +l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.</p> + +<p>Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée +pour en faire part à Jess.</p> + +<p>Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, +s'était rendue à la petite maison qu'elle habitait pendant +la journée. D'abord elle voulut travailler et ne +put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait +apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses +yeux ne suivaient pas les lignes, et ses oreilles entendaient +anxieusement le bruit sourd du canon répercuté +par les collines. Elle ne pouvait échapper au +pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. +La plupart des gens doués d'imagination ont souffert +de ce mal et en ont reconnu la folie, mais cette +fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut +que d'une ligne que John fût tué.</p> + +<p>Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit +la route du «Palais» sans pouvoir retenir ses larmes, +car la bonne dame s'était fort attachée au +capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière +de l'ouïe qui accompagne souvent la surexcitation +nerveuse, entendit le léger bruit de la petite grille +qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt +à l'angle de la maison pour voir qui entrait.</p> + +<p>Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes +de son amie, lui suffit. Elle comprit ce qu'on allait +lui dire et saisit un des jeunes gommiers qui bordaient +l'allée, afin de ne pas tomber.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il +mort?</p> + +<p>—Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», +dit-on.</p> + +<p>Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune +arbre; il lui semblait qu'elle allait mourir aussi et +elle l'espérait. Ses yeux égarés se portèrent du +visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. +Devant la grille «du Palais» passait un chemin qui +se trouvait être le plus court pour revenir du lieu du +combat, et par ce chemin, s'avançaient quatre Cafres +portant quelque chose sur une civière que suivaient +quatre carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le +visage du corps étendu sur la civière, mais on voyait +les jambes bottées, éperonnées et dont les pieds +tombaient écartés, de cette manière flasque dont +la signification n'est que trop claire.</p> + +<p>«Regardez, dit Jess, en étendant la main.</p> + +<p>—Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! +s'écria Mme Neville; on l'apporte ici pour l'ensevelir.»</p> + +<p>Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et +l'arbre cédant sous son poids, elle s'inclina avec +lui; puis il se brisa et, avec un petit cri, elle tomba +sans connaissance, au moment où le cadavre passait +devant elle.</p> + +<p>Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait +courir le bruit de sa mort, et craignant qu'il ne +parvînt aux oreilles de Jess, arriva au galop, mit +pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit +et s'avança en boitant dans l'allée.</p> + +<p>«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa +vue; nous vous croyions mort!</p> + +<p>—Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», +répondit-il sévèrement, les yeux fixés sur le visage +mortellement pâle de Jess; «vous auriez pu attendre +d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné un +coup!»</p> + +<p>John se baissa, passa ses bras sous le corps de la +jeune fille, la souleva, non sans peine, la porta, toujours +boitant, dans la maison, où il la déposa sur +un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son +mieux pour la ranimer; mais son évanouissement +était si profond, que leurs efforts restèrent infructueux; +alors Mme Neville, effrayée, courut au camp +chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de +lui frictionner les mains et de lui asperger le visage +d'eau froide.</p> + +<p>La bonne dame n'était partie que depuis trois ou +quatre minutes, lorsque tout à coup Jess ouvrit les +yeux et crut, en apercevant John, qu'elle allait s'évanouir +de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes +blêmes et elle fut saisie d'un tremblement convulsif +qui la secoua des pieds à la tête.</p> + +<p>«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du +ciel! Vous me faites peur!</p> + +<p>—Je croyais que vous étiez..., je croyais que +vous....» Elle ne put achever, éclata en sanglots et +tomba sur la poitrine de John, qui sentit sur son +visage, la caresse de ses boucles brunes.</p> + +<p>Comment ne pas être ému? John n'était qu'un +homme, et la vue de cette femme étrange, à laquelle +il s'attachait davantage chaque jour, plongée dans +une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas +douter, lui remuer le cœur profondément. Une corde +vibra en lui, dont il ne se rendit pas compte tout +d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même +temps. Que signifiait-elle?</p> + +<p>«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; +cela me fait trop de mal.»</p> + +<p>Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée +d'une main sur la table. Elle le regardait. +Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un lis +couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait +une flamme que jamais John n'avait vue dans des +yeux de femme. Elle ne dit rien, mais sa physionomie +était plus éloquente que toutes les paroles du +monde, car les traits peuvent parfois traduire une +pensée dans un langage à eux, plus subtil que tous +ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la poitrine +soulevée par l'émotion, comme les flots par la +tempête, incarnation vivante de l'amour le plus +profond qu'une femme pût ressentir. Soudain quelque +chose sembla passer devant ses yeux et l'aveugler; +une puissance supérieure s'empara d'elle, +absorbant tous ses doutes et toutes ses craintes; +elle céda à une force qui, tout en faisant partie +d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, +son amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa +force. Elle savait, elle avait toujours su qu'elle pourrait +dompter Niel, si elle le voulait. Comment le +savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et, maintenant, +cédant à une impulsion irrésistible, <i>elle voulut</i>.</p> + +<p>Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur +John. Il balbutia:</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»</p> + +<p>Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme +qu'une puissance invincible le dominait. Tout disparut +devant l'intensité surhumaine de ce regard +qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, +tout fut oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme +et il comprit qu'il aimait cette femme, comme jamais +il n'avait aimé créature vivante. Si fort qu'il fût, il +trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix +étranglée, il murmura:</p> + +<p>«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»</p> + +<p>Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. +Elle levait son visage vers lui, quand, tout à coup, +elle s'arrêta et, posant une main sur la poitrine de +John:</p> + +<p>«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser +Bessie.»</p> + +<p>Accablé de honte et de douleur, le capitaine se +détourna et sortit en trébuchant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h2> + +<h2>ET APRÈS?</h2> + + +<p>Devant la porte du <i>Palais</i> et près d'une corbeille +de fleurs quelque peu envahie par les mauvaises +herbes, se trouvait une chaise en bois, dépourvue +de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil +de la petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir +comme Jess. C'était l'effet de la fatigue, de la +perte de son sang et des fortes émotions qu'il venait +de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt +aperçut Mme Neville qui revenait, une bouteille +d'eau-de-vie à la main.</p> + +<p>«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je +ne bois pas un verre de cette eau-de-vie, je vais +rouler à bas de mon siège, c'est certain.»</p> + +<p>«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.</p> + +<p>—Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»</p> + +<p>Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu +pour nous deux qu'elle ne revînt pas du tout.»</p> + +<p>«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» +s'écria Mme Neville, en s'éventant avec son chapeau. +«Si vous saviez dans quel état on est au camp! Les +volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires +qui les ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, +quand je leur ai dit que vous n'étiez pas mort. Mais, +bonté du ciel! votre botte est pleine de sang! vous +êtes blessé après tout.</p> + +<p>—Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu +d'eau-de-vie?» dit John, d'une voix faible.</p> + +<p>Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long +du chemin, remplit à moitié le verre qu'elle tenait et +ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. John but et se +sentit mieux.</p> + +<p>«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! +reprit Mme Neville. Si vous aviez vu cette petite +s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit qu'on vous +croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; +si cette jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en +est pas loin. Une jeune fille ne tombe pas comme +ça pour le premier venu. Pardonnez à une vieille +femme de vous parler franchement. C'est une fille +étrange que Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de +l'intelligence, et si vous n'y prenez pas garde, vous +vous trouverez dans une situation fort embarrassante, +vu que vous allez épouser sa sœur. Jess n'est +pas capable d'avoir une petite «flirtation» pour +passer le temps, vous pouvez m'en croire.» Elle secoua +la tête d'un air solennel, comme si elle soupçonnait +le capitaine de jouer avec le jeune cœur de +sa future belle-sœur et, sans attendre un mot de +réponse, rentra dans la maison.</p> + +<p>Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; +que pouvait-il faire de plus? La situation +ne lui laissait aucun doute et si jamais homme +eut honte de lui-même, ce fut John Niel en ce +moment.</p> + +<p>Profondément honorable, il souffrait cruellement +de penser qu'il avait agi contrairement à l'honneur.</p> + +<p>Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait +et d'autant plus coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! +Il s'était senti comme submergé par une vague +immense, pendant qu'elle était debout devant lui, +les yeux fixés sur les siens, réduisant à néant son +affection pour Bessie, à qui l'unissaient les liens +sacrés de l'honneur.</p> + +<p>Quelle chose étrange et merveilleuse que cette +passion sortie tout armée de son âme, pour en +chasser tout ce qui n'était pas elle! Et malheureusement +il le sentait; c'était une passion aussi durable +que puissante.</p> + +<p>Il se maudissait avec honte et colère, tout en +essayant de reprendre son équilibre physique et en +nouant un mouchoir aussi serré que possible autour +de sa blessure.</p> + +<p>Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas +attendu plus longtemps, afin de se bien assurer de +sa préférence pour l'une des deux sœurs? Pourquoi +Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la +tentation, auprès de sa sœur si jolie? Il était sûr +maintenant que Jess l'avait aimé tout de suite.</p> + +<p>Quelle situation désolante! Une seule chose lui +paraissait certaine: il n'irait pas plus loin et ne +romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était plus +consolant ni pour lui, ni pour Jess!</p> + +<p>Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, +de sa blessure glissa et le sang se mit à couler en +telle abondance, qu'il fut bien forcé de rentrer en +boitant, pour demander du secours.</p> + +<p>Jess, en apparence remise de son agitation, parlait +à Mme Neville, qui s'efforçait de lui faire boire +un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle aperçut le +visage livide de John et la traînée de sang qu'il +laissait derrière lui, elle s'écria en saisissant son +chapeau:</p> + +<p>«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la +petite chambre; je cours chercher le docteur.»</p> + +<p>Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, +avec l'aide de Mme Neville, mais, longtemps avant +l'arrivée du médecin, il avait, à son tour, et à la +grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait +en vain d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement +connaissance. Le médecin, après avoir examiné +la plaie, déclara que la balle avait frôlé l'enveloppe +d'une des artères de la cuisse, sans la couper, +mais que, depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il +était maintenant nécessaire de la rattacher. Avec +l'aide du chloroforme, l'opération réussit. L'opérateur +fit observer cependant que beaucoup de sang +avait été perdu.</p> + +<p>Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on +pouvait transporter John à l'hôpital; le docteur s'y +opposa formellement, disant que Jess devait rester +pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme +d'un soldat pour la seconder.</p> + +<p>Aux objections de Mme Neville, il répondit que, +pendant le transport, le bandage de soie pourrait +glisser et le blessé avoir une hémorragie mortelle.</p> + +<p>Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt +à faire les préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait +de nouveau; elle acceptait avec joie une +situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.</p> + +<p>Une heure après, au moment où John se remettait +des effets pénibles du chloroforme, la femme du +soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle était, +non seulement d'une nature grossière, mais ignorante +et sans soin et qu'elle ne pourrait guère remplir +que la partie la plus infime de la tâche. Quand +John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée +vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, +il poussa un gémissement sourd et se rendormit, +mais Jess ne dormit pas. Elle resta assise là toute la +nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint +éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il +dormait toujours et, comme la nuit était très chaude, +elle n'avait laissé qu'un drap sur lui. Avant d'aller +prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui +jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le +drap se teindre de sang.</p> + +<p>L'artère s'était rouverte!...</p> + +<p>Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, +elle éveilla aussitôt son malade, qui aurait sans +doute passé paisiblement de son sommeil actuel à +un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur +mieux pour arrêter ce flux mortel; Jess noua son +mouchoir autour de la jambe et le serra au moyen +d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur +l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient +qu'à demi et Jess commençait à croire qu'il +allait mourir dans ses bras. Quelle torture de voir +ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler +avec le sang!</p> + +<p>«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, +Jess, dit John. Soyez bénie, ma chérie. Tout commence +à tourner autour de moi.»</p> + +<p>Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents +et attendre la fin!</p> + +<p>Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser +l'artère, et il s'évanouit; mais, par une coïncidence +étrange, le sang coula beaucoup moins fort.</p> + +<p>Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle +entendit le pas rapide du docteur sur le gravier.</p> + +<p>«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une +balle au poumon et cette stupide femme, au lieu de +venir me chercher, a attendu chez moi que je revinsse. +Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. +Par Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le +chloroforme!»</p> + +<p>Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand +le pauvre John rouvrit les yeux, trop faible pour +parler, il ne put que sourire. Pendant trois jours il +fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte +une troisième fois, il lui restait si peu de sang, +qu'il serait probablement mort, avant qu'on eût le +temps de le secourir. Parfois le délire causé par la +faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures +dangereuses, car il était alors presque impossible +de le faire tenir tranquille, et chaque mouvement +jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu, +elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle +n'avait qu'un moyen de le calmer: c'était de lui +abandonner sa petite main fraîche et blanche, ou +de la lui poser sur le front; cela seul produisait +l'effet désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des +heures elle restait ainsi, quoique son bras fût tout +endolori et que son dos semblât devoir se briser, et +enfin elle était récompensée par le calme qui revenait +aux yeux du malade, calme bientôt suivi d'un +sommeil paisible.</p> + +<p>En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la +plus heureuse de sa vie. Il était là, celui qu'elle +aimait avec l'intensité de sa nature profonde; elle le +servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et qu'il +avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa +mère. Dans son délire, il avait sans cesse le nom de +Jess sur les lèvres et presque toujours ce nom +était accompagné d'une expression de tendresse.</p> + +<p>Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, +elle sentait que leurs deux vies se confondaient +dans une identité divine, qu'elle ne pouvait ni analyser, +ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi, +et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette +union ne pourrait jamais être brisée; et elle était +heureuse, quoiqu'elle sût que la guérison de John, +c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que +Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son +empire sur elle-même, eût cédé à sa passion, elle +n'entendait pas y donner suite. Elle avait, hélas! fait +assez de mal à Bessie, en lui prenant le cœur de son +futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais +elle n'irait pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait +près de sa sœur.</p> + +<p>Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, +elle passait ainsi les longues heures de la nuit et elle +était heureuse. Là était sa joie! Bientôt il lui serait +enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais aussi +longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!</p> + +<p>Il y avait pour son cœur de femme, une douceur +infinie à le voir s'endormir, quand elle lui posait +une main sur le front, car ce désir de veiller sur le +sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et +des plus étranges manifestations de la passion! Un +poète, qui connaissait bien le cœur humain, a pu dire +en toute vérité, qu'il n'est pas de joie semblable à +la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle +aime.</p> + +<p>Le temps passait. Aucun accident ne survint et +enfin, un matin, John put interroger le pâle et +expressif visage penché sur lui. Évidemment il essayait +de se rappeler quelque chose.</p> + +<p>«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.</p> + +<p>—Oui, John.</p> + +<p>—Et vous m'avez soigné?</p> + +<p>—Oui, John.</p> + +<p>—Est-ce que je vais guérir?</p> + +<p>—Mais certainement.»</p> + +<p>De nouveau il ferma les yeux:</p> + +<p>«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?</p> + +<p>—Rien de nouveau; tout est dans le même +état.</p> + +<p>—Pas de nouvelles de Bessie?</p> + +<p>—Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»</p> + +<p>Il se tut. Peu après, Jess reprit:</p> + +<p>«John, je désire vous dire quelque chose. Quand +on a le délire, ou qu'on va l'avoir, on dit parfois +des choses dont on n'est pas responsable et qu'il +vaut mieux oublier.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, je comprends.</p> + +<p>—Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous +oublierons tout ce que vous pourrez imaginer avoir +dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment où vous +êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.</p> + +<p>—Parfaitement, je renie tout.</p> + +<p>—<i>Nous renions</i> tout», dit-elle, avec un petit signe +de tête solennel; puis elle soupira, et ainsi fut ratifié +cet audacieux pacte d'oubli!</p> + +<p>Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient +bien. Si l'amour avait existé auparavant, y avait-il +dans la faiblesse de l'un et dans le long et tendre +dévouement de l'autre, quelque chose qui pût +l'amoindrir! Hélas, non! Leur sympathie n'en était +que plus complète et leur entente plus parfaite.</p> + +<p>C'était un mensonge, comme on en voit chaque +jour dans la vie. Tout le monde peut jouer plus ou +moins la comédie, se peindre le visage, affecter de +sourire, mais, malheureusement ou heureusement, +on ne sait trop, on ne peut se tromper soi-même. Il +y a certainement en nous une étincelle de l'éternelle +vérité, car on ne peut mentir à son propre cœur.</p> + +<p>Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce +jour, ils affectèrent d'oublier cette heure, pendant +laquelle l'une avait fait ployer l'autre devant sa +force magnétique, comme le roseau devant la tempête.</p> + +<p>Il fallait attribuer cela au délire.</p> + +<p>Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient +d'un amour qui puisait sa force dans son +désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage de +John, des projets européens de Jess, comme si tout +cela n'était pas, pour eux, des questions de vie et de +mort spirituelles. Bref, s'ils s'étaient égarés un court +instant, désormais, disons-le à leur honneur, ils suivaient +le chemin du devoir d'un pied ferme et sans +crier quand les pierres les blessaient.</p> + +<p>Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et +ils le savaient; car entre eux s'élevait le souvenir +du passé irrévocable, qui les avait unis par des liens +indissolubles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h2> + +<h2>HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA</h2> + + +<p>Une fois commencée, la convalescence de John +fut rapide. Sa constitution vigoureuse répara promptement +la perte de sang qu'il avait subie et, un mois +après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.</p> + +<p>Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, +assis dans le jardin du <i>Palais</i>. Étendu dans un long +fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé +à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. +Près de lui s'étalaient de magnifiques +grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses +genoux était ouvert ce curieux journal, <i>les Nouvelles +du Camp</i>, remarquable surtout par l'absence +de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un +journal dans une ville assiégée.</p> + +<p>Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir +des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains +croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin, +sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les +collines boisées.</p> + +<p>C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du +camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit +cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux +et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide +et gris des gommiers.</p> + +<p>Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que +Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait +aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les +flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge +qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des +grenadiers semblaient vouloir humilier les roses, +l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre +brute, comme si des millions d'elfes eussent pris +leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, +l'épanouissement d'une nature merveilleuse.</p> + +<p>En contemplant cette richesse, cette splendeur +radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant, +entraînée par cet étrange courant de mélancolie +qui faisait partie de sa nature, elle se demandait +combien d'êtres avaient subi en ce même lieu, +les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli +du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à +son tour elle serait tombée dans le gouffre sans +écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient +aux siècles, le soleil continuerait à inonder +la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans +sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et +les femmes à rêver les mêmes rêves!</p> + +<p>Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, +souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un +mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle +une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce +qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? +Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas +autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus +de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment +nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, +tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un +avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle, +il y en aurait un aussi pour <i>lui</i> et le jour viendrait +où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme +une auréole au-dessus de la triste existence terrestre! +Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas +la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où +l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait +qu'elle n'a pas en vain ouvert son cœur pur à l'espoir +d'un bonheur dont, pendant quelques instants, +l'ombre s'est approchée d'elle?</p> + +<p>John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, +contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne +se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et +semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant +dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes +et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et +douce, tandis que toute sa physionomie exprimait +une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables +à ceux qu'il avait vus sur le visage de la +Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens +maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une +beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux +eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, +l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle +de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa +nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en +cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une +créature humaine, et John en fut presque effrayé.</p> + +<p>«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»</p> + +<p>Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression +habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.</p> + +<p>«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.</p> + +<p>—Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai +jamais vue ainsi.»</p> + +<p>Elle eut un petit rire.</p> + +<p>«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais +à quoi je pensais! Peu importe! Tout cela s'en est +allé où s'en vont les rêves. En compensation, je vais +vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il est +temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie +doivent être à moitié fous.</p> + +<p>—Il y a deux mois que le siège dure; la colonne +de secours ne peut tarder à se montrer», répondit +John. Car ces bonnes gens de Prétoria nourrissaient +le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le +plaisir de voir briller au soleil, une longue file de +baïonnettes anglaises, qui disperseraient les Boers +comme un vent d'orage.</p> + +<p>Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus +croire aux armées de secours qui n'arrivaient jamais.</p> + +<p>«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis +que nous serons réduits par la famine; du reste +nous n'en sommes pas loin. En attendant je vais +chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous +faut?</p> + +<p>—Oui, merci.</p> + +<p>—Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.</p> + +<p>—Mais, répondit John en riant, je suis fort comme +un cheval.</p> + +<p>—C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. +Au revoir.»</p> + +<p>Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas +fait cinquante pas, qu'elle aperçut tout à coup une +silhouette bien connue, montée sur un poney non +moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. +Le personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.</p> + +<p>Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans +à Prétoria! Qu'est-ce que cela signifiait?</p> + +<p>«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le +voyant s'avancer à l'amble, vers la route de Heidelberg.</p> + +<p>Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour +de lui, d'un air tout mystifié.</p> + +<p>«Par ici, Om Coetzee, par ici.</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire +demi-tour à son poney. Vous, missie Jess, vous! qui +aurait cru vous voir ici!</p> + +<p>—Et vous donc, Om Coetzee?</p> + +<p>—Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute +bien; mais je suis un messager de paix, comme la +colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le fait est», +continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir +si quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le +gouvernement, pour faire accepter un échange de +prisonniers.</p> + +<p>—Mais quel gouvernement?</p> + +<p>—Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, +que le Seigneur bénisse et fasse prospérer! +Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher Seigneur +donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse +qui lui permet de frapper son ennemi au bon endroit.</p> + +<p>—Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, +tout d'un coup, Om Coetzee, répliqua Jess, d'un ton +acerbe.</p> + +<p>—Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la +moelle des os. Je hais le gouvernement anglais. Qu'il +soit damné! Reprenons notre terre; ayons notre +Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille +de Laing, où était le bon droit. Ah! ces pauvres +rooibaatjes! J'en ai tué quatre de ma main; le dernier +roula la tête la première comme un chevreuil; +j'en pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout +d'aller me battre, mais Frank Muller m'envoya dire +que si je n'y allais pas, il me ferait fusiller. Ah! c'est +un démon que ce Frank Muller!</p> + +<p>«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur +avait mis dans la tête du général anglais d'être +encore plus absurde ce jour-là que les autres, et de +vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille +de ses pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le +disais, je vis où était le bon droit et je criai: Damné +soit le gouvernement anglais! Que fait-il ici? Et je +le répétai après la bataille d'Ingogo.</p> + +<p>—Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu +chanter sur un autre ton, et vous en changerez peut-être +encore. Dites-moi comment vont mon oncle et +ma sœur? Sont-ils toujours à la ferme?</p> + +<p>—Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que +je sois allé les voir, je pense? Mais j'ai entendu dire +qu'ils sont à la ferme. C'est un joli domaine que +Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand +nous vous aurons chassés tous, vous autres Anglais. +Et maintenant il faut que je continue ma route, +sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra +savoir ce qui m'a retardé.</p> + +<p>—Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque +chose pour moi? Nous sommes de vieux amis +vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai mon +oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), +quand vos bœufs moururent d'épidémie.</p> + +<p>—Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, +quand nous aurons renvoyé tout les damnés Anglais.»</p> + +<p>Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais +Jess les saisit et répéta:</p> + +<p>«Voulez-vous me rendre un service?</p> + +<p>—Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme +m'attend avec les prisonniers, au Kraal de Rooihuis.</p> + +<p>—Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine +Niel et une escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un +laissez-passer! Quelle idée! Allons, allons, il faut +que je parte.</p> + +<p>—Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, +Om Coetzee. Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, +je parlerai à mon oncle, au sujet des cinq +cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout +rendre.</p> + +<p>—Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, +Missie, et je dis toujours: n'abandonnons jamais un +ami. Seigneur! je ferais cent milles à cheval, je +nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je +verrai, je verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank +Muller. Où vous trouverai-je? dans cette maison +blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra +avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, +elle vous l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez +pas les cinq cents livres. Si vous n'en parlez pas à +votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que +c'est que d'avoir un bon cœur et d'aimer à aider ses +amis! Bonjour, bonjour, Missie!» Et le vieux Boer +s'éloigna, son large visage rayonnant d'une bienveillance +inimaginable!</p> + +<p>Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, +Jess reprit sa route vers le camp.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint au <i>Palais</i>, elle dit à John ce +qui s'était passé, ajoutant qu'il serait bon de tout +préparer, dans le cas où la réponse serait favorable; +en conséquence, le chariot fut rangé près de +l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti +reçut l'ordre de tenir les chevaux à proximité; tous +étaient en bon état, quoiqu'un peu maigres, à cause +du manque de très bonne nourriture.</p> + +<p>Une heure environ après avoir quitté Jess, +Hans Coetzee arriva en vue d'une petite maison en +briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait, +émergea un cavalier monté sur un robuste cheval +noir. Le cavalier, grand et bel homme au visage +dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa main, +afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le +cheval de ses éperons et le bel animal se précipita +au galop, dans la direction de Hans Coetzee.</p> + +<p>«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank +Muller! «Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? J'ai +toujours froid dans le dos, quand il s'approche +de moi.»</p> + +<p>Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près +du poney et l'arrêt était si soudain, que le Boer +voyait, à sa grande terreur, les sabots du grand +cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa +tête.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant +volte-face; faites attention, neveu; faites attention; +je n'ai pas envie d'être écrasé comme un +hanneton.»</p> + +<p>Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; +il avait fait exprès d'effrayer le vieillard dont +il connaissait la lâcheté.</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous +fait des Anglais? demanda-t-il; vous devriez +être ici depuis une demi-heure.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été +retenu; bien sûr vous n'admettez pas que je m'attarderais +dans cette maudite place. Fi donc! Elle +empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. +«Je ne peux pas en perdre le goût dans la bouche.</p> + +<p>—Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement +Muller; Anglais avec les Anglais, Boer avec +les Boers. Prenez garde, ou nous vous démasquerons! +Je vous connais, vous et vos discours. Vous +rappelez-vous ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à +l'hôtellerie de Wakkerstroom, quand vous me vîtes +en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie +pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au +pays»?</p> + +<p>Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage +fleuri devint blême.</p> + +<p>«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais +seulement <i>en ami</i>. J'ai entendu raconter certaines +choses sur vous, par....» Il murmura un nom qui fit +pâlir encore davantage le pauvre Hans.</p> + +<p>«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut +bien joui de sa terreur, «eh bien! quelles conditions?</p> + +<p>«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, +trop heureux de changer de sujet; «j'ai trouvé les +Anglais souples comme des gants. Ils échangeront +leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. +Les hommes seront ici demain, à dix heures. J'ai +raconté au commandant les affaires de Laing et +d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait +que j'étais un menteur, comme lui. On commence +à avoir faim là-bas; j'ai vu un Hottentot de ma connaissance, +qui m'a dit que les os se montraient déjà.</p> + +<p>—Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. +Nous voici arrivés à la maison, le général y est; +il vient de Heidelberg; vous pouvez lui faire votre +rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il +vrai qu'il soit mort?</p> + +<p>—Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré +la nièce d'Om Croft, la brune. Elle est enfermée là-bas +avec le capitaine, et elle m'a prié d'obtenir un +laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez +eux. Naturellement je lui ai répondu que c'était +absurde et qu'il leur fallait subir la famine comme +les autres.»</p> + +<p>Muller, qui avait écouté cette dernière partie du +récit avec un intérêt profond, arrêta subitement son +cheval en s'écriant:</p> + +<p>«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes +un plus grand imbécile que je ne croyais. Qui vous +a autorisé à décider s'ils auraient ou n'auraient pas +un laissez-passer?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h2> + +<h2>LE GRAND HOMME</h2> + + +<p>Complètement abasourdi par la riposte de Muller, +Hans perdit contenance et se répéta au dedans de +lui-même, pour la centième fois, que Frank était en +vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils +arrivaient à la porte de l'habitation, descendaient de +cheval et Coetzee était introduit en présence de l'un +des chefs de l'insurrection.</p> + +<p>C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, +court, voûté, laid, au nez long, aux yeux petits, aux +cheveux plats. Le front toutefois était intelligent et +la physionomie générale laissait deviner une finesse +et des capacités au-dessus de la moyenne. Assis +devant une table en bois blanc, le grand homme +écrivait quelque chose, avec une peine évidente, sur +un papier sale, tout en fumant une très grande +pipe.</p> + +<p>«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux +compagnons entrèrent, et il leur indiqua, de la tige +de sa pipe, un banc de sapin. Ils s'assirent donc, +sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs +pipes de leurs poches et se mirent en devoir de les +allumer.</p> + +<p>«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? +demanda le général, un instant après; «je l'ai +écrit de quatre manières différentes et chacune me +paraît pire que les autres.»</p> + +<p>Frank Muller fournit le renseignement demandé. +En lui-même Hans se dit qu'il se trompait, mais il +n'osa pas exprimer son opinion.</p> + +<p>«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant +sa page d'écriture d'un air de satisfaction +presque enfantin. «Maudit soit celui qui inventa +l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi +ne ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il +est vrai, utile pour les traités avec les Cafres. Neveu, +je crois, après tout, que vous vous êtes trompé pour +le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand +un homme écrit une lettre comme celle-ci, à la reine +d'Angleterre, il n'a pas à se préoccuper beaucoup +de son orthographe!» Le général se renversa sur sa +chaise, en riant doucement.</p> + +<p>«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? +Ah! je sais: des prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous +fait?»</p> + +<p>Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, +lorsque le général l'arrêta tout court.</p> + +<p>«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront +douze hommes pour quatre? C'est une assez juste +proportion: ah! un instant; encore un mot. On m'a +parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne +pouvait pas se fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; +pour ma part je ne le crois pas. Seulement écoutez-moi; +si c'était vrai et si je m'en assurais, par Dieu! +je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, +fusiller ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau +aux Anglais.» A ces mots, il se pencha vers Coetzee, +donna sur la table un vigoureux coup de poing dont +le retentissement produisit un effet des plus désagréables +sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur +soudaine de férocité brilla dans les petits yeux du +général, de manière à décontenancer un homme +timide, fût-il parfaitement innocent.</p> + +<p>«Je jure..., commença Hans.</p> + +<p>—Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de +l'Église! En outre, c'est inutile; je vous ai dit que je +n'y croyais pas. Seulement il s'est produit dernièrement +deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. +Vous ne rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, +cousin, bonjour. N'oubliez pas de remercier le +Dieu tout-puissant, de nos victoires.»</p> + +<p>L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant +que les jours de celui qui essaye, si adroitement que +ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à la fois, sont +des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais +allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au +fond de son cœur), comment prouverait-il qu'il avait +nourri cette espérance? Pendant qu'il se dirigeait +vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié +malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en +broussaille.</p> + +<p>«Un cauteleux, un lâche, un homme sans cœur +pour le bien comme pour le mal, tel est Hans +Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. +Bah! laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, +mais je crois l'avoir suffisamment effrayé; au reste, +s'il le fallait, il s'apercevrait vite que je n'aboie +jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur +ce sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous +avez prise à la bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse +victoire! Les astres sont pour nous, Frank. +Combien étiez-vous en partant pour escalader la +montagne?</p> + +<p>—Quatre-vingts hommes.</p> + +<p>—Et combien en arrivant?</p> + +<p>—Cent soixante-dix à peu près.</p> + +<p>—Et combien de victimes?</p> + +<p>—Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.</p> + +<p>—Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été +fou ce général anglais. Qui l'a tué?</p> + +<p>—Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir +blanc à la main; Breytenbach tira; Colley +tomba comme une masse, et alors tous les autres +coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. +Oh! ç'a été merveilleux. Ils auraient pu nous faire +reculer de la main gauche. Voilà ce que c'est que de +combattre pour une bonne cause, mon oncle.»</p> + +<p>Le général eut un mauvais sourire et répliqua: +«Voilà ce que c'est que d'avoir des hommes qui savent +tirer, qui connaissent le pays et qui n'ont pas +peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont +pour nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. +Mais comment cela finira-t-il? Vous êtes +intelligent; dites-moi comment cela finira.»</p> + +<p>Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur +de la chambre avant de répondre.</p> + +<p>«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre +la réplique, il continua: «Nous reprendrons le +pays; voilà comment cela finira; voilà ce que signifie +l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé +de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent +l'occasion de céder, mon oncle; nous reprendrons +le pays et vous serez président de la république.»</p> + +<p>Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.</p> + +<p>«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne +l'avez pas perdue. Le gouvernement anglais va céder. +Les astres continuent à nous être favorables. Mais +cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais vous +le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber +son poing lourd sur la table) le triomphe des Boers +dans tout le sud de l'Afrique. Bürgers n'était pas si +absurde après tout, quand il parlait d'une grande +république hollandaise. Je suis allé deux fois en +Angleterre et maintenant je connais l'Anglais. Il ne +sait rien, rien. Il comprend sa boutique, il s'y enfonce +et ne peut penser à autre chose. Quelquefois +il s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, +parce qu'il comprend la boutique. Ils parlent beaucoup +là-bas les Anglais, mais au fond c'est toujours +une question de boutique. Ils parlent d'honneur et +de patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, +Frank, c'est la boutique qui a fait l'Angleterre; +c'est par la boutique qu'elle périra. <i>Amen!</i> Nous +aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le +Transvaal d'abord, puis le reste. Shepstone était un +habile homme; il voulait faire de tout le pays une +grande boutique anglaise avec les noirs pour commis; +mais nous avons changé tout cela. Cependant +nous devons de la reconnaissance à Shepstone. Les +Anglais ont payé nos dettes, battu les Zulus qui +nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre +et maintenant notre tour revient et, comme vous le +dites, je serai le premier président.</p> + +<p>—Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et +moi, je serai le second.»</p> + +<p>Le grand homme le regarda.</p> + +<p>«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait +les hommes et les pays. Vous serez peut-être bien +président; une bonne tête suffit pour mener beaucoup +d'imbéciles.</p> + +<p>—Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais +de l'Afrique Australe, avec l'aide des Zulus; +ensuite je détruirai les Zulus, excepté un certain +nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon +plan, mon oncle; il est bon.</p> + +<p>—Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait +le dire? Vous l'exécuterez peut-être, neveu. Un +homme qui possède une cervelle et l'argent, peut +tout faire, <i>s'il vit</i>. Mais il y a un Dieu. Je crois, Frank +Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action +de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! <i>Si +nous vivez</i>, Frank Muller, vous ferez ces choses, mais +peut-être Dieu vous frappera-t-il auparavant. Qui +sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous +voudrez!»</p> + +<p>Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement +maintenant. Muller sentit que ce n'était pas +là le verbiage que les gens en autorité, chez les +Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il +pensait et Muller ressentit un frisson, malgré son +prétendu scepticisme. Sa superstition endormie se +réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui +et ce brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait +un gouffre glacé. Si c'était la mort et que +l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il changea +de visage et le général le remarqua.</p> + +<p>«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant +vous avez rendu de grands services à l'État et vous +en serez récompensé, cousin, si je suis président....» +Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa +point à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, +je deviens président, je ne vous oublierai pas.</p> + +<p>«Maintenant il faut que je remonte à cheval et +que je sois au Défilé dans soixante heures, pour y +attendre la réponse du général Wood. Vous veillerez +à l'échange des prisonniers.»</p> + +<p>Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.</p> + +<p>«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout +à coup un ton respectueux, j'ai une faveur à vous +demander.</p> + +<p>—Qu'est-ce, neveu?</p> + +<p>—Je voudrais un laissez-passer pour deux amis +à moi, des Anglais qui désirent quitter Prétoria et +retourner près de leurs parents, dans le district de +Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par +Hans Coetzee.</p> + +<p>—Je n'aime pas à donner des laissez-passer, +répondit le général, avec irritation; vous savez ce +qui en résulte et je m'étonne que vous m'en demandiez.</p> + +<p>—C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois +sans importance. Prétoria ne sera pas assiégée bien +longtemps maintenant et j'ai des obligations envers +ces personnes.</p> + +<p>—Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes +responsable des résultats. Écrivez le laissez-passer; +je le signerai.»</p> + +<p>Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. +Les termes en étaient simples: Laissez passer les +porteurs sains et saufs.</p> + +<p>«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, +dit le général, en lisant.</p> + +<p>—Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment +Muller.</p> + +<p>—Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le +général; et il apposa une grossière signature au +bas du papier.</p> + +<p>«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter +le chariot avec deux hommes. Vous savez que je +pars demain, pour prendre le commandement du +district de Wakkerstroom.</p> + +<p>—Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de +questions, pourvu que vos amis ne nuisent pas à la +cause.» Et il sortit sans ajouter un mot.</p> + +<p>Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda +le laissez-passer et s'entretint avec lui-même, +car il était bien trop prudent pour s'entretenir avec +d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre +mes mains», se dit-il, avec un sourire et caressant +sa barbe d'or. «Je ne perdrai pas l'occasion qu'il +m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu celle +de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra +sans doute tuer le vieux aussi; je le regrette, mais +c'est inévitable. En outre s'il arrive quelque chose à +Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un beau +morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai +assez.... Oui, j'épouserai Bessie. Elle mériterait que +je n'en fisse rien; mais, après tout, le mariage est +plus respectable et l'on est plus maître de sa femme. +Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle +femme est une puissance, même parmi ces miens +concitoyens, si l'on sait se servir d'elle pour amorcer +ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La captivité! +Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; +d'ailleurs elles aiment cela! Et cela leur donne du +prix. Ce sera une cour sanglante. Les baisers n'en +seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera +pour ce que j'aurai osé pour elle. Allons, +Frank Muller, allons! Il y a dix ans, tu t'es dit: Il +y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse; +secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou +plutôt <i>une femme</i>, si on la désire au-dessus de toutes +les autres; troisièmement le pouvoir. Eh bien! tu as +déjà la richesse, car tu es l'homme le plus riche du +Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que +tu aimes et qui vaut plus, à tes yeux, que le monde +entier. Dans cinq ans, tu auras le pouvoir absolu +sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera président; +mais je suis plus habile que lui. Je prendrai +bientôt son siège comme celui-ci (il alla s'asseoir +sur la chaise du général); il descendra d'un cran +et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue +sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le +pays comme un ouragan. Je chasserai les Anglais, +avec l'aide des Cafres; ensuite j'exterminerai les +Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra la +peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, +les narines dilatées.</p> + +<p>«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer +cet Anglais, ce John Niel, mon rival, par exemple! +Aujourd'hui il est fort et plein de vie; dans trois +jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai +supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour +viendra où je n'aurai qu'à étendre la main pour +envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, alors +ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai +heureux!»</p> + +<p>Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce +qu'enfin sa raison se perdit dans une ivresse morale. +Les tableaux se succédaient devant ses yeux. Il se +voyait président et adressant la parole à l'Assemblée +nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait +général en chef d'une grande armée, battant les +forces de l'Angleterre et les contraignant, par le carnage, +à fuir devant lui; il choisissait même le champ +de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le +Natal. Il se voyait ensuite chassant les naturels de +l'Afrique méridionale et régnant sans conteste sur +un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui +brillait à ses pieds. C'était une couronne!</p> + +<p>Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction +survint. L'imagination qui l'avait entraîné, comme +le papillon brillant entraîne l'enfant, changea subitement +de couleur et le fit retomber à terre. Alors +il se rappela les paroles du général: <i>Dieu limite +l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!</i></p> + +<p>Le papillon s'était posé sur un cercueil!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h2> + +<h2>JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER</h2> + + +<p>Vers dix heures et demie du matin, le lendemain +de son entrevue avec Hans Coetzee, Jess était, selon +son habitude, au <i>Palais</i> et John achevait d'emballer +dans le chariot les quelques objets en leur possession. +Cela ne servirait probablement à rien, car ils +n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, +mais, disait-il gaiement, c'était une distraction comme +une autre.</p> + +<p>«Jess, venez ici.</p> + +<p>—Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise +sur le seuil de la porte et, sous prétexte de raccommoder +quelque chose, contemplait son paysage de +prédilection.</p> + +<p>«Parce que j'ai à vous parler.»</p> + +<p>Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y +a-t-il?</p> + +<p>—J'ai fini d'emballer, voilà tout.</p> + +<p>—Et vous allez me faire croire que vous m'avez +fait venir pour me dire cela?</p> + +<p>—Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»</p> + +<p>Il se mit à rire et elle fit de même.</p> + +<p>Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. +Certaine affection réciproque, même sans être exprimée, +a de ces façons de mettre du bonheur partout +et de trouver toujours à rire.</p> + +<p>A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme +à l'ordinaire, avec son chapeau.</p> + +<p>«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, +très agitée. Les prisonniers sont revenus et j'ai +entendu un Boer de l'escorte, dire qu'il avait un +laissez-passer signé par le général pour des Anglais, +et qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui +cela peut-il être?</p> + +<p>—C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons +chez nous. J'ai vu Hans Coetzee hier et je l'ai +prié d'essayer de nous procurer un laissez-passer; il +a sans doute réussi.</p> + +<p>—Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la +chance! Permettez-moi de m'asseoir et d'écrire une +lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la mettrez à +la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze +ans et il est un peu en enfance, mais c'est +égal, il sera content d'avoir de mes nouvelles.</p> + +<p>—John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir +Mouti d'atteler les chevaux; il nous faudra partir +tout à l'heure.</p> + +<p>—Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît +que nous allons partir»; et il ajouta: «Êtes-vous +contente de partir?</p> + +<p>—Non! dit-elle, avec une explosion de colère et +frappant du pied; puis elle rentra dans la maison.</p> + +<p>«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon +caractéristique de cette race intelligente, mais paresseuse, +«attelez les chevaux: nous retournons à Belle-Fontaine.</p> + +<p>—Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; +et il se mit à l'œuvre, comme si c'était la +chose la plus ordinaire du monde, de quitter une +ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une +des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; +ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire +de sagesse et de folie, dont se compose la race +blanche, est capable de tout.</p> + +<p>John, debout, regardait distraitement l'attelage +des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait +s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux +mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque +temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait +pas partie de ce rêve, était confus pour lui, +comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait +plus bien compte des proportions et de la situation +relative des choses; la seule réalité, c'était son +rêve; tout le reste était vague comme les gens et les +faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne +retrouvons que dans la vieillesse.</p> + +<p>Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard +se dissiperait et John serait contraint de regarder +les événements face à face. Jess, avec qui il avait +partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à +lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se +perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait; +c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il +n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, +dans le secret de son cœur.</p> + +<p>Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il +devait atteler.</p> + +<p>«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement +une mauvaise plaisanterie.»</p> + +<p>A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut +deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un +aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient +à cheval vers le <i>Palais</i>, escortés par quatre +carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et +l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.</p> + +<p>«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton +interrogateur.</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Alors voici une lettre pour vous»; et il lui +tendit un papier plié.</p> + +<p>John l'ouvrit et lut:</p> + +<p>«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit +que vous désirez, paraît-il, afin de retourner avec +miss Jess Croft, au district de Wakkerstroom. La +seule condition attachée au laissez-passer, qui est +signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, +est que vous n'emportiez aucune dépêche +de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre parole +d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»</p> + +<p>Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, +n'avait pas de signature.</p> + +<p>«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu +brièvement; voulez-vous donner votre parole?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture +était la même que celle de la lettre, mais il y avait +la signature du général boer.</p> + +<p>John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui +traduisit.</p> + +<p>«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs +sains et saufs; et la signature est bien celle du +général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.</p> + +<p>—Quand devrons-nous partir? demanda John.</p> + +<p>—Tout de suite, ou pas du tout.</p> + +<p>—Il faut que je passe par le quartier général +afin d'expliquer mon départ; on croirait que je me +suis sauvé.»</p> + +<p>Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille +consulter son compagnon, et tous deux déclarèrent +qu'ils allaient se rendre aussi au quartier général, +pour y attendre le chariot.</p> + +<p>On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut +prêt et John, après avoir examiné avec soin les +harnais et les bagages, alla chercher Jess. Il la +trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle +aimait tant, et où elle avait été si heureuse. Sa +main était posée sur son front, comme pour protéger +ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne +donnait pas sur elle et John devina pourquoi elle +cachait ses yeux. Elle pleurait de cette manière +calme et si émouvante, qu'ont certaines femmes; +quelques grosses larmes coulaient lentement sur +ses joues. John sentit sa gorge se serrer et tout +naturellement chercha un dérivatif dans la brusquerie.</p> + +<p>«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous +faire attendre les chevaux toute la journée?»</p> + +<p>Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment +Mme Neville accourut, achevant de cacheter sa lettre.</p> + +<p>«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas +fait attendre. Adieu, ma chère; que Dieu vous +garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez, +d'écrire au <i>Times</i>. Allons! Ne pleurez pas. Je vous +assure que je ne pleurerais guère si j'étais à votre +place.»</p> + +<p>Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la +chaude embrassade de Mme Neville, pour fondre en +larmes.</p> + +<p>Une minute après, ils étaient dans le chariot et +Mouti grimpait derrière eux.</p> + +<p>«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en +posant une main sur l'épaule de Jess; «il faut souffrir +ce qu'on ne peut empêcher.</p> + +<p>—C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.</p> + +<p>Au quartier général, le capitaine expliqua les +motifs de son départ. Tout d'abord l'officier qui +remplaçait momentanément le commandant blessé, +fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que +Niel avait donné sa parole de ne pas emporter de +dépêches; mais, en réfléchissant, il reconnut que ce +départ pouvait faire plus de bien que de mal, en +permettant au capitaine de faire savoir ce qui se +passait <i>dans ce trou</i>. On échangea une poignée de +main et John sortit pour se trouver en face d'une +grande foule.</p> + +<p>Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le +monde voulait s'en assurer; semblable événement +ne s'était pas produit depuis deux mois et plus et +causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.</p> + +<p>«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, +comme Jess, été surprise par le siége pendant une +visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer une +ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que +je me porte bien, à part les rhumatismes que j'ai +gagnés en couchant par terre, et qu'il embrasse les +jumeaux de ma part.</p> + +<p>—Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers +que nous leur donnerons une bonne volée quand +Colley nous aura secourus», dit à son tour un jeune +et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers +de Prétoria. Il ne se doutait guère que le +pauvre Colley dormait paisiblement à six pieds sous +terre, avec une balle boer dans le crâne.</p> + +<p>«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il +faut nous mettre en route.» Joignant le geste aux +paroles, l'un des Boers donna un tel coup de sa +lourde cravache au premier cheval, que l'animal +bondit presque en dehors des traits.</p> + +<p>Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent +la foule et nos voyageurs commencèrent leur +voyage au milieu d'une bordée d'adieux.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne +se produisit; John allait bon train et les deux Boers +suivaient à cheval. Au bout de ce temps, et à une +courte distance de la maison rouge où Frank Muller +avait obtenu, la veille, le laissez-passer du général, +l'un des Boers se rapprocha et dit assez rudement +qu'ils devaient dételer à la maison, où on leur servirait +un repas. Comme il était près d'une heure, +cette communication ne leur fut nullement désagréable; +donc, à cinquante mètres de l'habitation, +John arrêta les chevaux, les fit dételer et, après les +avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les +deux Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe +aux voyageurs d'entrer dans une petite pièce où ils +trouvèrent une femme hottentote, en train de placer +le repas sur la table.</p> + +<p>«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait +quand nous en aurons un autre.»</p> + +<p>Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; +l'un d'eux fit à l'autre une observation ironique, +accompagnée d'un regard insultant et tous deux se +mirent à rire.</p> + +<p>John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte +ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. L'un des +Boers, grand, gros, flasque, avait une expression +particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une +dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur +la lèvre inférieure. L'autre était un petit homme à +la physionomie sardonique, orné d'une profusion de +barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui +tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils +s'abaissaient, ses favoris se rapprochaient et ses +moustaches se relevaient de telle sorte, qu'on ne +voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait +plus à un grand singe barbu qu'à un homme. Il +avait le type boer le plus sauvage de la frontière la +plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais. +Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre +«l'Unicorne», à cause de sa dent. Celui-ci parlait +bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à Natal, +qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées +sur des Cafres.</p> + +<p>L'Unicorne était un homme extraordinairement +pieux, et surprit fort le capitaine, en lui saisissant +le bras, au moment où il allait découper la viande.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.</p> + +<p>Le Boer secoua tristement la tête.</p> + +<p>«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit +maudite et nous ait été livrée comme le grand roi +Agag fut livré aux Israélites. Vous vous asseyez pour +votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»</p> + +<p>Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier +du nez, un long <i>benedicite</i> en hollandais, +qu'il voulut ensuite traduire en anglais, ce qui prit +un temps considérable. «La Bête fauve» termina +par un <i>amen</i>, de son ton sardonique, et enfin les +voyageurs eurent la liberté de commencer leur désagréable +dîner; mais ne pouvant s'attendre à rien de +très agréable, ils se résignèrent et firent contre +fortune bon cœur; en somme il eût été plus fâcheux +encore de ne pas dîner du tout.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h2> + +<h2>EN ROUTE</h2> + + +<p>Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever +de table, quand la porte s'ouvrit et Frank Muller +parut, toujours le même, caressant sa barbe d'or et +conservant son expression sinistre.</p> + +<p>Quand son regard froid tomba sur John, un faible +sourire détendit sa bouche finement dessinée, mais +cruelle.</p> + +<p>Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un +se curait les dents avec une fourchette d'acier, +tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux pouces +de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une +expression de colère.</p> + +<p>«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que +vous ne deviez pas manger avec les <i>prisonniers</i> (ce +mot frappa désagréablement l'oreille de Jess). Je +vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le +respect possible et je vous trouve vautrés sur la table +et fumant en leur présence. Sortez!»</p> + +<p>L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec +un soupir, déposa sa fourchette et partit sans réflexion, +car il reconnaissait que Meinheer Muller +n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, +mais son compagnon se montra plus récalcitrant.</p> + +<p>«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, +ne suis-je pas assez bon pour m'asseoir à table avec +deux maudits Anglais, un soldat et une femme? Si +j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait +mon tabac.»</p> + +<p>Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur +insubordonné et, d'une poussée de sa puissante +épaule, l'envoya rouler à travers la porte ouverte, +dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et +de son plus beau trait—son nez.</p> + +<p>«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la +seule manière de traiter un individu de cette sorte; +et maintenant permettez-moi de vous souhaiter le +bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune +fille une main qu'elle prit assez froidement, il faut +l'avouer.</p> + +<p>Il ajouta poliment:</p> + +<p>«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce +bon office. Je n'ai pas obtenu le sauf-conduit sans +quelque peine; il m'a même fallu faire valoir mes +services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me +charge de vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»</p> + +<p>Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui +était resté debout, lui parla ainsi:</p> + +<p>«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords +autrefois; j'espère vous prouver par le service +que je vous rends, que moi, du moins, je n'ai pas de +rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je +reconnais que les torts étaient de mon côté, dans +l'affaire de l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous +la main et oublions tout cela.» Et s'avançant +vers John, il lui tendit la main.</p> + +<p>Jess était au courant de la situation; tout d'abord +elle espéra que John ne prendrait pas cette main, +puis, se rappelant leur position respective, elle +espéra le contraire.</p> + +<p>John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il +mit sa main derrière son dos.</p> + +<p>«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, +même dans les circonstances actuelles, je ne peux +pas vous donner la main; vous savez pourquoi.»</p> + +<p>Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible +de Muller, se refléter sur son visage.</p> + +<p>«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous +expliquer.</p> + +<p>—Très bien, répondit John. Vous avez essayé de +m'assassiner.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix +tonnante.</p> + +<p>—Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, +sous prétexte de tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» +Il lui tendit son feutre mou, qu'il portait encore. +«Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me +doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je +refuse de vous tendre la main.»</p> + +<p>Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.</p> + +<p>«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, +en portant la main au couteau de chasse qui pendait +à sa ceinture.</p> + +<p>Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en +face. John ne bougea pas. Calme et fort comme le +tronc d'un chêne, son loyal visage présentait un +contraste étrange avec la beauté démoniaque du +grand Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:</p> + +<p>«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank +Muller et, si c'est nécessaire, je l'aurai encore, malgré +votre couteau. Mais en attendant je vous rappelle +que j'ai un sauf-conduit signé par votre général +et qui garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur +Muller, ajouta-t-il, avec un éclair de ses yeux +bleus, je suis prêt.»</p> + +<p>Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa +dans le fourreau. Il avait eu un instant la pensée +d'en finir tout de suite; mais, même dans sa rage, il +songea qu'il y aurait un témoin.</p> + +<p>Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, +pour qu'il s'écriât:</p> + +<p>«Un sauf-conduit du général! grand bien vous +fasse, Capitaine! Vous êtes en mon pouvoir; je peux +vous écraser, si bon me semble; mais (se maîtrisant +tout à coup) je dois peut-être prendre certaines +choses en considération; vous êtes un vaincu, vous +en souffrez et cela vous en fait dire plus long que +vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout devant +une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le +loisir de vider notre querelle, Capitaine; jusque-là, +avec votre permission, nous n'en parlerons plus.</p> + +<p>—Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; +seulement ne me demandez pas de vous donner la +main.</p> + +<p>—Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me +le permettez, je vais dire qu'on attelle vos chevaux; +il faut nous remettre en route, si nous voulons être +à Heidelberg ce soir.»</p> + +<p>Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence +avait encore une fois failli compromettre le +succès de son plan.</p> + +<p>«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les +Anglais appellent un <i>vrai gentleman</i>. Il a été courageux +de refuser ma main, quand il sait qu'il est +en mon pouvoir!»</p> + +<p>«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut +refermée, j'ai peur de cet homme. Si j'avais su qu'il +fût pour quelque chose dans l'affaire du sauf-conduit, +je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé +reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que +nous fussions encore à Prétoria!</p> + +<p>—Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, +répéta John, une seconde fois. Tâchons seulement +d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains rien +pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause +de Bessie, sans doute.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de +Bessie.</p> + +<p>—C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, +remarqua John, en allumant sa pipe. Quel étrange +mélange que la composition de la nature humaine! +Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi +m'a-t-il fait donner un laissez-passer? Quel a +pu être son but?</p> + +<p>—Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la +tête, mois tout cela ne me plaît guère.</p> + +<p>—Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de +m'assassiner? Il a essayé une fois déjà, pourtant.</p> + +<p>—Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec +angoisse.</p> + +<p>—Je ne sais trop, après tout, si cela importerait +beaucoup», répliqua John, avec une apparence de +gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien des ennuis +et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai +effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de +bonnes intentions pour le moment. Voilà Mouti qui +nous appelle. Ces brutes lui auront-ils donné à +manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste +de gigot; M. Frank Muller ne nous fera pas mourir +de faim.» Sur ce, John sortit en riant gaiement.</p> + +<p>Quelques minutes après, ils repartaient; au moment +où ils allaient se mettre en route, Frank Muller +s'approcha, ôta son chapeau et leur dit qu'il les +rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, +ou tout serait préparé pour qu'ils passassent +une bonne nuit. S'il ne les rejoignait pas, c'est +qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les deux +hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté +jusqu'à Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:</p> + +<p>«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles +impolitesses.»</p> + +<p>Un instant après, il partait au galop, sur son +grand cheval noir, laissant les deux voyageurs assez +intrigués, mais surtout très soulagés.</p> + +<p>«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous +jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant +qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»</p> + +<p>Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je +n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour +leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de +quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou +plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer +qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le +coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La +route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, +à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. +Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg. +La ville semblait presque déserte. Évidemment, le +plus grand nombre des Boers était parti en avant, +et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège +du gouvernement.</p> + +<p>«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», +qui trottait à moitié endormi, près du chariot.</p> + +<p>—A l'hôtel», répondit-il sèchement.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de +penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant, +que les lumières n'étaient pas éteintes dans +la maison.</p> + +<p>Malgré les secousses terribles du chariot, Jess +dormait depuis deux heures, le bras passé dans le +dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus +dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla +en tressaillant.</p> + +<p>«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve +affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais +à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta; +j'étais morte!</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; +aucune vie ne peut être plus dure que la route où +nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les +garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»</p> + +<p>Il descendit tout raide du chariot et aida, ou +plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.</p> + +<p>Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée +au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise +au visage agréable, qui leur souhaita cordialement +la bienvenue.</p> + +<p>«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, +et m'a donné l'ordre de vous attendre, dit-elle. +Je suis bien contente de revoir des visages anglais, +vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi +si mon mari est à Prétoria. Il y est allé avec +son chariot, juste au moment où le siège commençait, +et je n'ai plus entendu parler de lui.</p> + +<p>—Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il +a été légèrement blessé à l'épaule, le mois dernier, +mais il est tout à fait guéri.</p> + +<p>—Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en +pleurant; ces démons m'ont dit qu'il était mort, +pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; j'ai +préparé pour vous un souper chaud; les garçons +s'occuperont des chevaux.»</p> + +<p>Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon +souper, bon accueil et bons lits.</p> + +<p>Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs +estimables gardes du corps leur fit dire qu'on ne +partirait qu'à dix heures et demie, parce que les +chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque +a fait un voyage dans un chariot de poste +de l'Afrique australe, comprendra la satisfaction +avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires +de repos dans de bons lits. A neuf heures, +ils déjeunèrent et, comme dix heures et demie sonnaient, +Mouti amena le chariot devant la porte et +les deux Boers parurent.</p> + +<p>«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? +demanda John.</p> + +<p>—Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel +poids vous m'avez enlevé du cœur! En outre, nous +sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont pris les +chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la +semaine dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir +un sou; il importe donc peu que vous me payiez.</p> + +<p>—Du courage, madame Gooch, répliqua John, +gaiement. Le gouvernement vous donnera des dédommagements, +quand la guerre sera finie.»</p> + +<p>Mme Gooch secoua la tête.</p> + +<p>«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. +Si seulement mon mari me revient et que nous +puissions sortir vivants de ce maudit pays, je m'estimerai +heureuse.</p> + +<p>«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un +panier plein de provisions: pain, viande, œufs durs +et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous +être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous +arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez +ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton; +vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra +faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, +Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez +prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui +vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu +dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux +blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de +bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de +vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus; +l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient +débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela +signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte; +somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»</p> + +<p>John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. +Mais à ce moment l'un des Boers parut et il +fallut se remettre en route.</p> + +<p>Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, +la contre-partie de la première. Le chemin était +absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers, +ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent +que quelques troupeaux de chevreuils.</p> + +<p>Vers deux heures, comme on repartait après une +courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval +de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba +lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci +se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la +mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment +sur son visage barbu. Son compagnon rit +brutalement, car, pour certaines natures, la vue de +la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement +comique, mais le blessé jurait de toutes ses +forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son +vêtement.</p> + +<p>«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau +dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du +chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le +sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, +baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à +ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus +un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le +chariot, et banda le front du blessé avec son propre +mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché +de sa bonté.</p> + +<p>«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon cœur +et la main douce; ma propre femme n'aurait pas +mieux fait; c'est dommage que vous soyez une +damnée Anglaise.»</p> + +<p>Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre +et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage +et moins humain que jamais, avec le mouchoir +maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie +par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine +de laver.</p> + +<p>Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, +une heure avant le coucher du soleil, on détela par +ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à +peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h2> + +<h2>LE GUÉ DU VAAL</h2> + + +<p>La journée avait été si accablante, que nos voyageurs +s'assirent littéralement haletants, à l'ombre du +chariot. La brise légère de l'après-midi était tombée, +et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.</p> + +<p>Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, +car ils s'étaient étendus sur l'herbe à quelques pas +sur la gauche et paraissaient dormir profondément. +Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient +même de manger et s'éloignaient d'un pas +lourd, à longueur de leur licou, mordillant délicatement +une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le Zulu +Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; +assis sur un petit monticule, exposé en plein +aux rayons du soleil couchant, il chantonnait tranquillement +un air de sa composition, car les Zulus +sont d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.</p> + +<p>«Encore un œuf, Jess, dit John, cela vous fera du +bien.</p> + +<p>—Non, merci; il m'est impossible de manger par +cette chaleur.</p> + +<p>—Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre +halte! Je ne peux rien apprendre de notre charmante +escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien +dire.</p> + +<p>—Impossible, John; un orage se prépare et je ne +peux jamais manger avant un orage, surtout quand +je suis fatiguée.»</p> + +<p>La conversation cessa.</p> + +<p>«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous +camperons cette nuit? Si nous suivons la grande +route, nous serons à Standerton dans une heure.</p> + +<p>—Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; +nous traverserons sans doute le Vaal à gué et il faudra +nous résigner à cheminer sur la prairie.»</p> + +<p>A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent +à discuter quelque chose avec animation.</p> + +<p>L'immense disque rouge du soleil descendait à +l'horizon et semblait teindre le ciel et la terre dans +le sang.</p> + +<p>A cent mètres environ, le petit sentier escaladait +le sommet d'une colline et John suivait du regard +le soleil qui, peu à peu, disparaissait derrière la +hauteur. Quelque chose détourna son attention et +quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette +de cavalier immobile se montrait au sommet, sous +la brillante lumière de l'astre à son déclin. C'était +Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le +cheval se présentait de profil, de sorte que, même à +cette distance, chaque ligne des traits et jusqu'à la +détente de la carabine se détachaient nettement sur +le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le cheval +semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire, +que John le fit remarquer à sa compagne. +Elle frissonna involontairement.</p> + +<p>«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; +le feu a l'air de courir le long de son corps.</p> + +<p>—Certes, c'est un démon, répliqua John, mais +malheureusement il n'est pas encore arrivé à destination. +Le voici qui vient comme un tourbillon.»</p> + +<p>En effet, quelques secondes après, le grand cheval +noir s'arrêtait subitement auprès du chariot et Muller, +souriant, soulevait son chapeau.</p> + +<p>«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je +vous assure que ce n'a pas été sans peine; j'ai cru +au dernier moment qu'il me faudrait y renoncer. +Enfin, me voici.</p> + +<p>—Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda +Jess; à Standerton?</p> + +<p>—Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, +je le crains. Mon plan est de traverser le Vaal à un +gué que je connais, à douze milles d'ici, et de passer +la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne +vous inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez +bien tous deux ce soir», ajouta-t-il, avec un sourire +qui terrifia Jess.</p> + +<p>«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il +sûr? J'aurais cru que le Vaal serait grossi par les +pluies récentes?</p> + +<p>—Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je +l'ai traversé moi-même, il y a deux heures. Je sais +que vous avez mauvaise opinion de moi, mais vous +n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais +à un gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu +d'atteler vos chevaux?»</p> + +<p>De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les +deux Boers.</p> + +<p>John leva les épaules, puis alla aider Mouti à +rassembler les quatre chevaux gris, très occupés, +pour le moment, à combattre les mouches qui piquent +toujours plus cruellement avant un orage. Les deux +chevaux de l'escorte se tenaient à une cinquantaine +de pas, connue s'ils eussent compris la situation et +refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux de +l'Anglais maudit.</p> + +<p>Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et +se rapprochèrent de leurs chevaux, lentement suivis +par le Hollandais.</p> + +<p>En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore +d'une trentaine de mètres; là, les trois hommes se +réunirent.</p> + +<p>«Écoutez», dit Muller sévèrement.</p> + +<p>Les deux Boers levèrent les yeux.</p> + +<p>«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»</p> + +<p>Ils obéirent.</p> + +<p>«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, +vous.»</p> + +<p>L'homme à la grande dent se mit à réciter sa +leçon, tout en ayant l'air de s'occuper des rênes.</p> + +<p>«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les +forcer à entrer dans l'eau, où il n'y a pas de gué, le +soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne se noient pas, tirer +sur eux.</p> + +<p>—Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» +avec un ricanement.</p> + +<p>—Vous les comprenez?</p> + +<p>—Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, +l'affaire est grave. Vous avez donné les ordres, +montrez-nous la preuve qui vous y autorise.</p> + +<p>—Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. +Ces gens sont assez inoffensifs; montrez-nous +l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi les gens, +même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand +il y a une jolie fille dont on ferait bien sa femme.»</p> + +<p>Frank Muller grinça des dents.</p> + +<p>«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je +suis votre officier; quelle autre autorité vous faut-il? +Mais j'ai pensé à cela. Voyez, dit-il, en tirant un +papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous +voie pas du chariot.»</p> + +<p>Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours +courbé vers les jambes de son cheval:</p> + +<p>«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un +Anglais, une jeune fille anglaise et un Cafre zulu) +comme ennemis de la république, d'après notre +décret et selon les ordres de votre commandant. +Pour cet acte, ceci sera votre garantie.»</p> + +<p>—Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? +dit Muller.</p> + +<p>—Nous la voyons et nous la reconnaissons.</p> + +<p>—Très bien; rendez-moi le mandat.»</p> + +<p>L'homme à la dent allait obéir; son compagnon +l'arrêta.</p> + +<p>«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette +commission ne me plaît pas. S'il ne s'agissait que +de l'Anglais et du Cafre..., mais la jeune fille? Si nous +vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer +pour nous justifier de l'œuvre de sang? Il faut que le +mandat nous reste.</p> + +<p>—Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez +le papier dans votre poche, Jan.</p> + +<p>—Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents +serrées.</p> + +<p>—Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; +si vous insistez pour avoir le papier, on vous +le rendra, mais alors nous monterons à cheval, nous +partirons et vous ferez votre besogne d'assassin +vous-même. Allons, choisissez! Nous ne serons pas +fâchés de retourner chez nous, car la tâche nous +répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou +des Cafres, mais pas sur des blancs.»</p> + +<p>Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.</p> + +<p>«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers +des champs; mais peut-être avez-vous raison. Après +tout, peu importe qui garde le mandat, pourvu que +la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là +l'important.</p> + +<p>—Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à +nous pour ça; ce ne seront pas les premiers que +nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai mon mandat, +je ne demande pas mieux que de tirer sur des +Anglais toute la nuit. Je ne connais pas de spectacle +plus charmant que de voir tomber des Anglais.</p> + +<p>—Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. +Vous autres imbéciles, vous ne comprenez jamais +la différence entre tuer quand c'est nécessaire, ou +tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir, +<i>parce qu'ils ont trahi la patrie</i>.»</p> + +<p>Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un +sourire particulièrement méchant se dessinait sur +son beau visage. «Ah! mon ami, pensa-t-il en hollandais, +ce mandat te faussera compagnie avant +longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire +pendre, dans ce bienheureux pays! Le vieux.... ne +pardonnerait pas, même à moi, d'avoir pris cette +petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à +se débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la +peine, mais, sans cette guerre, je ne serais jamais +arrivé à mon but. J'ai bien fait de la voler. Je suis +fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il +le faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un +témoin vivant. Ah! nous allons avoir un orage. Tant +mieux! il est bon que de tels actes s'accomplissent +pendant un orage.»</p> + +<p>Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait +rapidement, recouvrant les étoiles d'un voile +couleur d'encre. Il y a peu de crépuscule dans +le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque +sans transition. A peine le disque sanglant +du soleil avait-il disparu, que la nuit et des astres +sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant +l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces +beautés. L'air était d'une chaleur étouffante. Vers +l'est, les éclairs brillaient sans intermission. Vers +l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil couchant, +se montrait encore à l'horizon.</p> + +<p>Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité +croissante. Heureusement le chemin était assez +bon et Frank Muller marchait en avant, pour guider +les autres; sa belle silhouette virile se détachait nettement +sur la lueur du couchant. Un silence de mort +régnait sur la terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin +d'herbe ou bouffée d'air n'en animaient la surface. +Les seuls signes de vie venaient des langues de feu +qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient +aux milles sur la lande désolée. On ne devait +plus être loin de la rivière et l'on entendait au loin +le sourd grondement du tonnerre.</p> + +<p>C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur +de boue s'avançaient sur la prairie, poussés +par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, entourée +d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière +lugubre sur l'immensité obscure, qui sembla frissonner, +comme si elle avait le pressentiment des terreurs +si proches. Le chariot arrivait à la rivière, +dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait +une plaine semée de larges pierres blanches, semblables +à des pierres tombales, sur lesquelles se +jouaient les pâles rayons de la lune.</p> + +<p>«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un +rire nerveux; on croirait voir un vaste cimetière, et +les ombres qui les séparent, semblent être celles +des morts enterrés là.</p> + +<p>—Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. +A quoi pensez-vous donc?»</p> + +<p>Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre +moral et, comme il n'était pas loin de subir la même +impression, il lui en voulait d'autant plus et tenait +à se montrer positif et pratique.</p> + +<p>Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans +pouvoir dire pourquoi. Elle croyait faire un rêve +horrible; en outre, l'approche de l'orage ébranlait +ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués, +hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.</p> + +<p>Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on +venait de franchir le sommet d'une de ces ondulations +de terrain dont nous avons parlé.</p> + +<p>«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup +John à Muller, qui le précédait toujours de quinze +ou vingt pas.</p> + +<p>«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; +nous coupons par le plus court, pour arriver au gué.»</p> + +<p>Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs +du silence. A cent mètres, la faible lumière +qui brillait encore, se réfléchissait sur la large surface +de la rivière.</p> + +<p>En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité +augmentait et l'on ne distinguait pas l'autre +bord.</p> + +<p>«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à +quelques mètres en aval; l'eau est trop profonde +ici, pour les chevaux.»</p> + +<p>John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur +de trois cents mètres environ et l'on atteignit +un endroit où l'eau se précipitait et tourbillonnait +en grondant.</p> + +<p>«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la +maison est sur l'autre rive et vous ferez bien d'y +arriver avant que l'orage éclate.</p> + +<p>—Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je +ne vois pas à un pouce devant moi et je ne sais où +passer.</p> + +<p>—Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds +d'eau et pas une roche.</p> + +<p>—Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.</p> + +<p>—Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester +ici, et en tout cas nous ne le pouvons pas. Regardez!» +De la main, il montrait l'orient, qui maintenant +présentait un spectacle aussi effrayant que +magnifique.</p> + +<p>Droit devant eux, gonflé par le poids du vent +comme le centre d'une voile, se précipitait le grand +nuage, chargé de tempête, illuminé sur toute sa +surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient +comme d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y +avait peut-être de plus terrifiant, c'était le silence +absolu de la nature, en ce moment. Le grondement +lointain du tonnerre se taisait et la grande +tempête s'avançait majestueuse et muette, semblable +au passage d'une armée d'ombres, sans bruit de pas +ni de roues. Seul le vent ailé courait devant elle, +et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.</p> + +<p>Comme Muller parlait, un courant d'air glacé +s'abattit sur le chariot, le fit pencher et les éclairs +devinrent encore plus fréquents. L'orage éclatait au-dessus +des voyageurs.</p> + +<p>«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués +ici; la foudre frappe toujours près de l'eau.»</p> + +<p>Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux +de timon.</p> + +<p>«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi +pour m'aider à tenir les rênes», dit John au Zulu, +qui obéit aussitôt et se plaça entre lui et Jess.</p> + +<p>«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que +nous en avons besoin. Doucement, mes chevaux! +doucement!»</p> + +<p>Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller +d'un côté et le gros Boer de l'autre les frappaient si +cruellement, qu'enfin ils plongèrent dans la rivière.</p> + +<p>Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant +quelques instants, que le bruissement de l'eau +et le sifflement de la pluie qui s'avançait.</p> + +<p>Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt +mètres; puis, tout à coup, John découvrit qu'il entrait +dans l'eau profonde; les deux chevaux de +volée perdaient pied et résistaient avec peine au +courant de la rivière grossie.</p> + +<p>«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.</p> + +<p>—Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», +répondit la voix de Muller.</p> + +<p>John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré +pour détourner les chevaux. Jess, à ce moment, se +retourna sur son siège et un éclair lui montra Muller +et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon +de leurs carabines braqué droit sur le chariot.</p> + +<p>«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur +nous!»</p> + +<p>A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues +de flamme jaillirent des carabines et le Zulu +Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la tête +la première, au fond du chariot, tandis que l'un des +chevaux se cabrait droit dans les airs, avec un cri +d'agonie, et plongeait aussitôt dans l'eau jaillissante.</p> + +<p>Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute +description. Au-dessus, l'orage faisait explosion dans +toute sa fureur et la foudre frappait à tout instant la +rivière.</p> + +<p>Le tonnerre résonnait comme la trompette du +jugement dernier. Le vent tourbillonnait et faisait +écumer la surface des eaux. Tout à coup, il s'engouffra +sous la couverture du chariot, enleva celui-ci +de dessus les roues et le déposa sur l'eau, où il se mit +à flotter. Alors les deux chevaux de volée, affolés +par la furie de l'ouragan et par les convulsions du +pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle +force sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir +et disparurent entre l'obscurité du ciel et celle +des ondes bouillonnantes. Le chariot flottait toujours, +tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau +comme un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis +tournant lentement sur lui-même. Avec lui flottait +le cheval mort, qui attirait après lui l'autre timonier +dont les efforts pour se détacher étaient horribles +à voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça +et fut étouffé.</p> + +<p>Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de +la tempête, on entendait nettes et claires, les détonations +des trois carabines, chaque fois qu'un éclair +montrait le chariot aux meurtriers debout sur la +rive. Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, +une balle entre ses larges épaules, une autre dans +le crâne; mais John se sentait encore bien vivant, +quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé +sa joue. Instinctivement il étendit le bras, attira +Jess, la plaça en travers sur ses genoux et se pencha +sur elle, avec un faible espoir que son corps la +protégerait contre les balles.</p> + +<p>Quelque puissance miséricordieuse les protégeait +sans doute, car, bien qu'un projectile eût coupé +l'habit de John et que deux autres eussent traversé +la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir +s'égara et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa +d'un voile si épais, que les éclairs mêmes +furent impuissants à les révéler aux regards des +assassins.</p> + +<p>«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a +coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé +à notre feu et au Vaal débordé?»</p> + +<p>Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», +hochant doucement la tête, fit observer à son +compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient +guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes +sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit +pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque +semblant d'imagination. Il songeait aux douces +mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le +mouchoir, <i>son</i> mouchoir, <i>à elle</i>, entourait encore +son front <i>à lui</i>! Maintenant ces doigts se crispaient +sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les +pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent +déjà détendus par la mort. C'était une pensée +pénible, mais il se consolait, en se rappelant le +mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement +tué personne, car il avait eu soin de toujours +tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.</p> + +<p>Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le +reprît d'une manière quelconque, même si....</p> + +<p>«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près +d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où +elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous +ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle +cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. +Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de +cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au +moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre +enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au +ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête +fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher +des chevaux. Les patients animaux attendaient +leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.</p> + +<p>Muller, debout près du sien, vit les deux hommes +disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce +papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles +ne l'étaient déjà?</p> + +<p>La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A +ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt +d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout +le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du +jour; il n'est pas rare que la tempête se termine +ainsi au midi de l'Afrique. Au cœur de ce foyer lumineux, +blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices +et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, +aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit +les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout; +une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la +terre; puis tout rentra dans l'ombre.</p> + +<p>Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en +appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui +répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait +à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles +rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une +sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel, +et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux +chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes +en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables +étaient allés rendre leurs comptes à Dieu. +Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme +le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être +un effet tangible du jugement suprême, il se précipita +vers son cheval et s'enfuit comme un possédé +poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h2> + +<h2>L'OMBRE DE LA MORT</h2> + + +<p>Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait +sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, +comprit que, pour le moment du moins, il n'y +avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile +dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une +idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être +Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!</p> + +<p>«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la +tempête, «êtes-vous saine et sauve?»</p> + +<p>Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le +crois; que se passe-t-il?</p> + +<p>—Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»</p> + +<p>Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en +danger imminent d'être noyés. Ils descendaient, +dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans +doute le chariot verserait et alors....</p> + +<p>Un instant après, une roue frappa quelque chose; +le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en +grinçant sur le fond.</p> + +<p>«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait +le véhicule et le faisait pencher de côté.</p> + +<p>Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. +Ils avaient touché, par le travers, une roche +qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant +avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot +de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, +pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres +des chevaux faisant office d'ancres et les traits en +cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps +que les traits et le reste du harnachement tiendraient +bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils +ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien. +Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux +bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne +savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes +vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux +furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de +mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient +bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à +leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour +un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les +tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.</p> + +<p>Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, +la tête de l'un des pauvres chevaux qui, secoué +par le courant, semblait lutter contre la mort, et le +corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, le +bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant +filtrer l'eau entre les doigts, comme font souvent +(rapprochement ironique et sinistre) les passagers +d'une barque de plaisance.</p> + +<p>Tout cela disparut en un clin d'œil; mais peu à +peu l'orage s'éloigna et la lune se fit jour à travers +les nuages. La pluie cessa enfin, la tempête se tut +et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux +agitées.</p> + +<p>«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque +chose?</p> + +<p>—Rien, chère Jess.</p> + +<p>—Échapperons-nous au danger?»</p> + +<p>Il hésita.</p> + +<p>«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère +enfant. Si le chariot verse, nous serons noyés. +Savez-vous nager?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons +peut-être la rive, à moins que ces démons +ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous ayons +grand'chance de leur échapper.</p> + +<p>—Avez-vous peur de mourir, John?»</p> + +<p>De nouveau il hésita.</p> + +<p>«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir +en homme.</p> + +<p>—Dites-moi franchement ce que vous pensez. +Nous reste-t-il quelque espoir?»</p> + +<p>Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire +toute la vérité; après réflexion il s'y décida.</p> + +<p>«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas +noyés, nous serons certainement fusillés. Ils nous +attendront jusqu'au matin sur la rive et, pour leur +propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»</p> + +<p>Il ignorait que deux des assassins étaient morts +et que le troisième avait fui terrifié.</p> + +<p>«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre +fin peut venir à tout instant; il semble impossible +qu'elle ne vienne pas avant le lever du soleil.»</p> + +<p>C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et +le lecteur le comprendra, s'il peut se rendre compte +de la situation de nos deux personnages. Il est +affreux de se sentir, en pleine force, en pleine jeunesse, +face à face avec une mort violente, de savoir +que l'on peut, d'un instant à l'autre, entrer dans cet +inconnu, plus redoutable peut-être que la vie. John +sentait son cœur défaillir devant cette force de la +mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: +c'est l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la +mort elle-même ne peut pas prévaloir. Au regard +de John, répondait en ce moment le regard de Jess +rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait +pas la mort, si elle allait au-devant d'elle avec son +bien-aimé. La mort était son espoir et sa délivrance. +Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle pouvait +trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une +main toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa +mission remplie et elle était libre!... libre de mourir +avec son bien-aimé. Oui, son amour était plus profond +que la tombe et maintenant il se redressait +dans toute sa force, prêt à s'élancer vers les régions +de l'amour éternel.</p> + +<p>«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.</p> + +<p>—Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à +vous le répéter? Je ne vois aucun espoir.»</p> + +<p>Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de +John; il sentait sur ses joues la caresse de ses boucles +soyeuses et le souffle de son haleine.</p> + +<p>«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et +je ne peux vous le dire que si nous devons mourir. +Vous savez ce que c'est, mais je désire que vous +l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je +vous aime, John, je vous aime, je vous aime! et je +suis heureuse de mourir, parce que je peux mourir +et quitter ce monde avec vous.»</p> + +<p>Il entendit! Et si puisant était cet amour, que +le sien, oublié dans la terreur du moment, se réveilla +dans toute sa force et son ardeur; lui aussi oublia +la mort imminente, pour ne penser qu'à sa +passion refoulée jusque-là. Jess était dans ses bras, +telle qu'il l'avait prise pour la protéger contre les +balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. +La lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans +ses yeux, ce dont aucun homme ne peut se détourner, +quand il l'a vu. Une fois encore, même à +cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission +complète à la douce tyrannie de Jess s'empara +de lui, comme cet autre jour, dans la petite maison +de Prétoria. Mais maintenant toute considération +terrestre ayant disparu, il n'hésita plus à presser +de ses lèvres les lèvres de la jeune fille. Jamais, peut-être, +la lune n'avait éclairé scène d'amour aussi +saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient +la joie la plus entière, la plus intense que la +vie puisse offrir, tandis que sur eux planait l'ombre +de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par +les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot +se balançait dans le courant de la rivière torrentueuse; +les corps des chevaux morts plongeaient +et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur +laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus +des deux amants, le ciel étendait ses profondeurs +d'un bleu sombre et parsemées d'étoiles, que tout +à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à +droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se +perdre dans l'ombre; mais ils ne voyaient rien de +tout cela; ils ne se rappelaient rien, si ce n'est que +leurs cœurs s'étaient rencontrés; ils étaient heureux +d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. +Le passé n'existait plus; l'avenir allait commencer +et entre les deux planait leur passion sanctifiée +par la fin prochaine.</p> + +<p>Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à +leurs promesses et suivi, en se sacrifiant, le chemin +du devoir. Mais les engagements de la vie cessent +avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, +que la dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils +refusé ce bonheur, avant d'entrer dans +l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils +encore?</p> + +<p>Jess avait posé sa tête sur le cœur de son ami, +dans ce muet abandon d'adoration, si rare en ce +monde et si supérieur à la passion vulgaire. En +plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel +était heureux d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la +mort. Quant à elle, perdue dans l'immensité de son +amour, elle soulageait son cœur par des sanglots.</p> + +<p>Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent +garde, lorsqu'enfin un air plus froid vint leur +annoncer l'approche de l'aube. La mort qu'ils attendaient +n'était pas encore venue; elle ne devait +pas être loin désormais.</p> + +<p>«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous +tueront avec leurs carabines?</p> + +<p>—Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut +pour leur propre salut.</p> + +<p>—Je voudrais que ce fût fini.»</p> + +<p>Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un +petit cri, et le chariot oscilla violemment.</p> + +<p>«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi +ne gagneriez vous pas la rive et ne vous sauveriez-vous +pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y a pas plus +de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi +rapide.»</p> + +<p>L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas +venue à John, et lui parut si absurde, qu'il se mit +positivement à rire.</p> + +<p>«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.</p> + +<p>—Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe +que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez +et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh! +John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens, +je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et +maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me +désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh! +le chariot verse!</p> + +<p>—Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les +traits sont brisés!»</p> + +<p>Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé +par la friction continuelle sur le roc. Le chariot +tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte +que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut +dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids, +reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu +par les corps des chevaux et la force du vent, il +se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant +sur lui-même. John comprit que tout était perdu et +que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le +véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la +couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit +Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même +instant le chariot sombra.</p> + +<p>«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, +quand il revint sur l'eau.</p> + +<p>A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait +distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle +ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent. +Elle semblait être à une quarantaine de mètres, +mais la vitesse du courant était au moins de six +nœuds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait +impossible d'atteindre le bord. La seule chose à +faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement +elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux. +Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de +larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors, +saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. +L'eau écumait furieuse autour des roches. A +un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais +cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et +roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, +qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir +comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux +fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui +vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait +porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva +une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins +il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une +masse sur une large roche plate, où John perdit +connaissance.</p> + +<p>Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, +revenue à elle plus promptement, essayait de lui +réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement +avait dû être assez long, car le soleil était levé. +Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait +que des contusions.</p> + +<p>«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui +pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par +les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait +un spectacle vraiment digne de compassion.</p> + +<p>«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»</p> + +<p>Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein +soleil.</p> + +<p>«Que faire? dit John.</p> + +<p>—Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais +mourir; pourquoi m'en avez-vous empêchée? Il est +des situations dont on ne sort que par la mort; +la nôtre est du nombre.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite +satisfait; les assassins nous poursuivront sans +tarder.»</p> + +<p>De légères couches de brouillard couvraient le lit +et les bords de la rivière, mais elles s'élevaient à +mesure que le soleil montait dans le ciel. L'endroit +où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres +en aval de celui où la foudre avait frappé les deux +Boers et leurs chevaux. Voyant le brouillard s'élever, +John insista pour que Jess se blottît avec lui +derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive, +sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à +deux cents mètres, deux chevaux qui paissaient +tranquillement.</p> + +<p>«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont +mis pied à terre là-bas. Dieu merci! j'ai encore +mon revolver et les cartouches ne sont pas mouillées. +J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.</p> + +<p>—Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement +de son bras étendu vers la rive, «ce ne sont +pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux chevaux +de volée qui se sont détachés dans l'eau; +voyez, ils ont encore leur collier.</p> + +<p>—Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement +les attraper sans être pris nous-mêmes, nous +sortirons peut-être d'ici.</p> + +<p>—Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et +je ne vois pas apparence de Boers. Ils auront cru +nous avoir tués et seront partis.»</p> + +<p>John porta ses regards alentour et, pour la première +fois, un rayon d'espoir se glissa dans son cœur. +Ils survivraient peut-être, après tout!</p> + +<p>«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut +que nous cherchions à manger quelque part; je suis +d'une faiblesse indicible.»</p> + +<p>Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui +tendait et ils se mirent en marche le long de la +rive.</p> + +<p>Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque +John poussa un cri de joie et se précipita vers quelque +chose de blanc, qui s'était pris dans les roseaux. +C'était le panier de provisions que la femme de +l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait +été enlevé par l'eau et, comme le couvercle était +bien attaché, rien ne s'était perdu. John l'ouvrit et +retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les +œufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, +par exemple. Il se hâta de déboucher la bouteille, +remplit à moitié, avec de l'eau, un verre cassé au +fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie +et fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, +ressembla bientôt un peu moins à un cadavre. Il +répéta la même cérémonie pour son propre compte +et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en +lui. Après cela ils avancèrent prudemment.</p> + +<p>Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne +paraissant pas avoir souffert de l'aventure, quoique +l'un d'eux eût été égratigné par une balle.</p> + +<p>Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; +nous ferons bien d'y attacher les chevaux, de procéder +à notre toilette et de déjeuner, dit John presque +gaiement.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.</p> + +<p>Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula +en poussant un cri de frayeur et les chevaux devinrent +rétifs; devant eux, raidis par la mort et déjà +gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux +gens foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs +mains, leurs vêtements hachés et enlevés par l'explosion +des cartouches, étaient étendus les corps des +deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire +réfléchir les plus sceptiques!</p> + +<p>«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y +a ni Dieu, ni châtiment pour les coupables!» s'écria +John.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h2> + +<h2>ATTENTE</h2> + + +<p>On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine +pour Prétoria, vers la fin de décembre. Avec +lui avaient disparu la vie et la joie de la maison.</p> + +<p>«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui +suivit le départ, «comme cette maison est triste +sans John!»</p> + +<p>Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut +entièrement de cet avis.</p> + +<p>Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de +l'investissement de Prétoria, mais rien de John; +tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait traversé +Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans +rien apporter et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots +convulsifs.</p> + +<p>«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à +son oncle. Je savais bien que c'était absurde. Il ne +pouvait aider Jess en rien, ni la ramener; il était +certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant +il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont +tué; tout cela est de votre faute et, s'il est mort, je +ne vous parlerai plus jamais!»</p> + +<p>Le vieillard battit en retraite, assez confus et +effaré de cette explosion qui n'était pas du tout dans +les habitudes de Bessie.</p> + +<p>«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; +elles deviennent de vraies tigresses, quand il s'agit +de l'homme qu'elles aiment.»</p> + +<p>Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; +mais une tigresse n'est pas agréable, en qualité +d'animal domestique, et le pauvre vieux Silas eut le +loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui +suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait +qu'on eût éloigné son fiancé; elle oublia même +qu'elle avait consenti à cet éloignement; bref son +humeur changea complètement sous l'influence du +chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque +plus prononcer le nom de John.</p> + +<p>Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible +au dedans, comme au dehors. Le lendemain +du départ de John, deux ou trois Boers restés +fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la +province de la Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine +et supplièrent Silas Croft de se réfugier +à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui affirmèrent +que les Boers tueraient certainement les Anglais +sans défense. Il ne voulut rien entendre.</p> + +<p>«Je suis Anglais, <i>Civis Romanus sum</i>, répondit-il, +de son ton résolu, et je ne crois pas que les gens +parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt ans me toucheront. +En tout cas, je ne vais pas me sauver et +laisser mon bien à la merci d'une bande de voleurs. +S'ils me tuent, ils auront à en répondre devant le +gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me laisseront +tranquille. Bessie peut partir, si bon lui +semble, mais moi je reste; c'est mon dernier mot.»</p> + +<p>Celui de Bessie fut le même et les braves gens +repartirent sans délai, déplorant cette confiance +imprudente et cet orgueil insulaire. Cette petite +scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, +le vieux Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à +ses ennemis. Il se rendit dans sa chambre à coucher, +tira d'une armoire un très grand drapeau anglais +et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé +devant la maison, où un gommier jeune et très élevé +servait de mât au pavillon et se voyait de très loin, +quand, aux grands jours comme Noël, ou l'anniversaire +de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait +plaisir à l'arborer.</p> + +<p>«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; +et aussitôt que les larges plis flottèrent au +vent il se découvrit, agita son chapeau et, de sa voix +puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit +accourir Bessie pour savoir ce qui arrivait.</p> + +<p>«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé +mon pavillon, afin que tous ces gens sachent bien +qu'un Anglais demeure ici. «God save the Queen!»</p> + +<p>—Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle +n'était pas bien sûre que ce défi jeté aux rebelles +fût une sage mesure et faite pour calmer leurs passions +surexcitées.</p> + +<p>En effet, deux jours après, une patrouille composée +de trois Boers, ayant aperçu de très loin l'étendard +qui flottait au vent, arriva au galop et demanda des +explications. Silas vit les hommes venir et, prenant +sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour +lequel il éprouvait une vénération presque superstitieuse. +On n'oserait pas, pensait-il, y toucher ou +molester ceux qu'il abritait.</p> + +<p>«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef +des trois Boers, que le vieillard connaissait fort +bien.</p> + +<p>«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.</p> + +<p>—Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.</p> + +<p>—Je vous enverrai au diable d'abord.»</p> + +<p>A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança +vers le mât et là se trouva face à face avec le canon +du fusil de Silas Croft.</p> + +<p>«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.</p> + +<p>Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.</p> + +<p>Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft +était très aimé des Boers, qui, pour la plupart, le +connaissaient depuis leur enfance et l'avaient vu +siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut +à cette popularité qu'il dut de n'être pas sommé, +dès le début de la révolte, d'avoir à choisir entre la +prison, ou le service actif contre son gouvernement +et ses compatriotes.</p> + +<p>Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout +de ce temps, arriva la nouvelle de la défaite écrasante, +subie au défilé de Laing-Hill par les Anglais. +Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun +général n'aurait été assez fou pour livrer bataille en +cet endroit», disait-il. Bientôt, hélas! la nouvelle +fut confirmée par les indigènes.</p> + +<p>Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle +on apprit la défaite d'Ingogo. Un matin, pendant +le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la véranda. +Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut +d'une montagne; les Anglais, complètement bloqués, +se battaient admirablement, mais «leurs armes +étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la +nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais +ne pouvaient pas tirer droit!»</p> + +<p>La journée se traîna péniblement. A minuit, un +espion indigène, que M. Croft avait envoyé chercher +des nouvelles, revint dire que le général anglais +avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait +des pertes cruelles et abandonné ses blessés dont +un grand nombre étaient morts sous la pluie.</p> + +<p>Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit +ces événements; mille bruits couraient, sans apporter +de nouvelles positives. Silas reprit courage, +quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux +renforts aux Anglais.</p> + +<p>«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils +chanteront bientôt un autre air! Et il est grand +temps. Je ne peux pas comprendre du tout à quoi +l'armée a pensé.»</p> + +<p>Le temps continuait sa marche lente et pénible, +lorsqu'enfin arriva un jour terrible, jour que Bessie +n'oubliera de sa vie. C'était le 20 février, juste une +semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.</p> + +<p>Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement +ses regards le long de la sombre avenue des +Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que l'on +n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante +se livrait à quelques milles de là. Les Cafres semblaient +aller et venir comme d'habitude, pour leurs +travaux, mais un observateur attentif aurait remarqué +qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour +regarder du côté du Drakensberg et ensuite échanger +quelques mots entre eux. Ils se racontaient que des +choses extraordinaires se passaient, que les Boers +battaient la grande nation blanche, qui était venue +par les mers et avait fait trembler leur terre. On +profitait de ces confidences pour s'accroupir sur le +sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on +avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, +car lorsque les Boers sont appelés pour le service, +les Cafres ne couchent pas dans leurs huttes, de +crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se demandait +ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient +dévoré les Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait +généralement à déclarer que mieux vaudrait +émigrer au Natal.</p> + +<p>Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et +parfois quelques paroles en harmonie avec ses tristes +pensées parvenaient à son oreille. Impatientée, +elle se détourna et son attention se fixa sur son +vieux lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses +pieds, qui maintenant grognait sourdement et dont +les poils se hérissaient.</p> + +<p>«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit +Bessie. Stomp détestait les Cafres qu'il ne connaissait +pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était pas +trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, +à la physionomie scélérate et vêtu seulement d'un +pantalon déguenillé, retenu autour de la taille par +une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure, +plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent +les soi-disant médecins sorciers. De la main gauche, +il tenait un long bâton fendu à un bout. Dans la +fente était une lettre.</p> + +<p>«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir +brillait subitement dans son cœur. «Si la lettre +était de John!»</p> + +<p>Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce +Cafre lui déplaisait; aussi celui-ci ne s'approcha-t-il +que lorsque Stomp eut été rappelé; du reste il se +montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie +et se contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les +lèvres tremblantes.</p> + +<p>«Une lettre, répondit l'homme.</p> + +<p>—Donnez-la-moi.</p> + +<p>—Non, Missie, pas avant que je vous aie bien +regardée, pour voir si je ne me trompe pas: cheveux +d'or, <i>un</i>» (il comptait sur ses doigts); oui, c'est cela; +grands yeux bleus, <i>deux</i>; très bien; grande, blanche +et brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est +pour vous.» Sur ce, il lui poussa le bâton presque +dans la figure.</p> + +<p>«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et +saisie d'un soupçon soudain.</p> + +<p>«De Wakkerstroom, en dernier.</p> + +<p>—De qui est-elle?</p> + +<p>—Lisez-la et vous le saurez.»</p> + +<p>Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un +morceau de journal, et la retourna plusieurs fois. +Nous éprouvons tous une méfiance instinctive pour +les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était +particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne +portait pas d'adresse sur son enveloppe fort sale. +Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous lui avait +servi de cachet.</p> + +<p>«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.</p> + +<p>—Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec +un rire insolent. Il n'y a pas beaucoup de blanches +comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs je vous ai +détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.</p> + +<p>Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait +une feuille de papier ordinaire, couverte d'une écriture +hardie et ferme, quoique trahissant un certain +manque d'habitude.</p> + +<p>Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment +de malheur. C'était celle de Frank Muller.</p> + +<p>La jeune fille eut froid au cœur, mais il lui fallut +lire ce qui suit:</p> + +<blockquote><p>«Au camp, près de Prétoria, 15 février.</p></blockquote> + +<p>«Chère Miss Bessie,</p> + +<p>«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique +nous nous soyons querellés dernièrement, vous, +votre bon père et moi, je crois de mon devoir de +vous envoyer cette lettre par un messager choisi. +Hier, les malheureux habitants affamés de Prétoria +ont fait une sortie et nos armes ont été de nouveau +victorieuses; les habits rouges se sont enfuis, abandonnant +leurs ambulances et emportant beaucoup +de morts et de blessés. Parmi les premiers était le +capitaine Niel....»</p> + +<p>Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la +lettre et saisit des deux mains l'un des piliers de la +véranda.</p> + +<p>Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui +tendit. Elle la prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, +puis se remit à lire comme en un rêve affreux.</p> + +<p>«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan +Vanzil l'a tué et plusieurs l'ont vu emporter; ils +assurent qu'il était bien mort. Je crains que ceci +ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards +de la guerre et il est mort en combattant bravement.</p> + +<p>«Présentez mes compliments respectueux à votre +oncle. Nous nous sommes séparés avec colère, mais +j'espère, dans les circonstances nouvelles où se +trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je +n'ai pas de rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, +votre humble et dévoué serviteur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<span class="smcap">Frank Muller.</span>»<br /></span> +</div></div> + +<p>Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie +saisit de nouveau le pilier pour se soutenir. Il lui +semblait que la lumière du soleil faisait place à une +obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était mort! +Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie +disparaissait comme les rayons du soleil.</p> + +<p>Elle ne sut jamais combien de temps elle était +restée là, les yeux grands ouverts, sans rien voir. +Elle avait perdu le sentiment du temps; il n'y avait +plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!</p> + +<p>«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, +fixant son œil unique sur ce douloureux visage.</p> + +<p>Elle ne répondit pas; il répéta:</p> + +<p>«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je +parte; je veux voir les Boers prendre Prétoria.»</p> + +<p>Bessie le regarda vaguement.</p> + +<p>«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin +de réponse», dit-elle.</p> + +<p>La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas +porter une lettre au Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan +Vanzil le tuer. Il est tombé <i>comme ça</i>!» Et il s'abattit +tout d'une pièce sur le sol, comme un homme +frappé par une balle. Il continua: «Je ne peux pas +lui porter un message, Missie, mais ce que je voulais +dire, c'est que je pourrais porter une lettre de +votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut +mieux qu'un Anglais mort et Frank Muller fera un +beau mari.</p> + +<p>—Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, +en lui montrant l'avenue de son bras étendu.</p> + +<p>Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, +que l'homme bondit sur ses pieds, et au même +instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le temps avec +des grognements sourds, interprétant le geste de sa +maîtresse comme un ordre d'agir, sauta droit à la +gorge du messager. Le chien, grand et lourd, frappa +l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que tous +deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: +l'homme se débattait, criait, jurait; le chien le roulait, +le mordait de façon à lui laisser des marques +ineffaçables.</p> + +<p>Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait +pas voir ce qui se passait. Son oncle accourut +avec deux Cafres.</p> + +<p>«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il +donc?»</p> + +<p>Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire +lâcher prise au chien, et l'homme se releva en trébuchant, +saignant d'une demi-douzaine de morsures.</p> + +<p>Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. +Ensuite il tourna son visage couvert de sang, son œil +unique flamboyant de fureur, vers la pauvre Bessie, +la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla +d'injures.</p> + +<p>«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera +payer. Je suis son serviteur! Je....</p> + +<p>—Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de +Silas Croft, ou, par le ciel! je lance le chien sur +vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui luttait +furieux avec les deux Cafres.</p> + +<p>Le messager le regarda; puis, avec une dernière +menace de son poing, il s'enfuit en courant et ne se +retourna qu'une fois, pour s'assurer que le chien ne +le poursuivait pas.</p> + +<p>Bessie le suivit de son regard vague, avec autant +d'indifférence qu'elle en avait témoigné pendant la +lutte. Tout à coup, elle se redressa et rentra dans +le salon.</p> + +<p>«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son +oncle, qui la rejoignait. Que veut dire cet homme, +au sujet de Frank Muller?</p> + +<p>—Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, +d'une voix qui hésitait entre le sanglot et le rire +convulsif, «que je suis veuve avant d'avoir été mariée. +John est mort!</p> + +<p>—Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la +main à son front et tournant sur lui-même avec égarement. +«John est mort!</p> + +<p>—Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant +la lettre de Muller.</p> + +<p>Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très +long à la lire.</p> + +<p>«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma +pauvre Bessie!» Il la prit dans ses bras et la baisa +tendrement.</p> + +<p>Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est +peut-être un mensonge, comme Frank Muller en fait +souvent, dit-il; ou bien peut-être s'est-il trompé.»</p> + +<p>Bessie resta muette. Pour le moment du moins, +tout espoir l'avait abandonnée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h2> + +<h2>UN FAMILIER DE FRANK MULLER</h2> + + +<p>L'étude des éléments opposés, qui concourent à +former un caractère comme celui de Frank Muller, +si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de nature +à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en +son entier développement, est heureusement difficile +à rencontrer dans un pays très civilisé. La lourde +main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à ce qu'elle +l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui +l'entourerait. Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées +à demi sauvages, où une poignée d'hommes +appartenant à une race supérieure règne sur des +masses d'une race inférieure ont certainement rencontré +ses pareils. Les solitudes sont favorables à la +production de puissantes individualités. Au contraire, +la société des hommes très civilisés leur est adverse. +Il en est des hommes comme des arbres; ceux qui +croissent isolément dans la plaine développent, +d'après les lois de leur nature, toute leur force et +leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent +la lumière partout où elle se trouve; ils prennent +pour cela la forme et la direction que leur imposent +leurs voisins; avant tout, ils veulent vivre, +n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.</p> + +<p>Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré +seulement du rebut de l'humanité, il devient, extérieurement, +ce que l'esprit qui l'anime veut qu'il +soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, +enchaîné par l'usage, retenu par la force +de l'opinion publique, il devient aussi pareil aux +autres, que les arbres élevés en espalier par la +main du même jardinier sont pareils entre eux. Les +angles de sa nature disparaissent sous la friction +constante de la société; et il devient, superficiellement +du moins, identique à ceux qui l'entourent et +le pressent.</p> + +<p>La place d'un homme comme Frank Muller est sur +les confins de la civilisation et de la barbarie. Trop +civilisé pour posséder les vertus primitives, qui, +telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien +accordée à l'homme par la nature; trop barbare +pour accepter les restrictions adoucissantes d'une +société cultivée, il participe aux forces et aux faiblesses +des deux états. Animé de l'esprit de barbarie, +où domine la superstition, et entièrement +dépourvu de l'esprit de civilisation, qui se traduit +par la pitié, il se tient entre les deux, insultant à +l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le +plus terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, +préparé par l'éducation et la réflexion, à maîtriser +sa nature si bien armée pour le mal, habitué +à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage +de l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût +pu étonner le monde, comme un Napoléon.</p> + +<p>Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de +l'influence inconsciente, mais réelle, d'une race de +progrès, il eût pu écraser ses semblables et les +détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage +et de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté +entre deux forces, qu'il ne reconnaissait pas, il +devenait le jouet d'une puissance invisible qui transformait +en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des +faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances +différentes, les armes mortelles d'une force invincible +et se sentait dominé par des accès de terreur +superstitieuse.</p> + +<p>Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la +scène de meurtre que son cerveau n'a pas craint +de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne croit à +aucun dieu et cependant les craintes terribles qui +surgissent dans son cœur, semblent prendre corps +et lui crier: <i>Nous sommes les messagers d'un Dieu +vengeur.</i> Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond noir +de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix +du tonnerre le proclame. Il ferme ses yeux éblouis +et les pas cadencés de son cheval deviennent un +rythme qui répète: <i>Il y a un Dieu! il y a un +Dieu!</i></p> + +<p>Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est +pas au pouvoir de l'homme de laisser derrière +lui.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Il était près de minuit, lorsque Frank Muller +s'arrêta devant une misérable hutte en terre, perchée +dans la solitude, sur la berge du Vaal, et flanquée +d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux +comme la tombe; pas même un chien pour +aboyer.</p> + +<p>«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller +tout haut, je le ferai fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»</p> + +<p>A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes +et fit reculer le cheval si violemment, qu'il faillit +désarçonner son cavalier.</p> + +<p>«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank +Muller, dont les nerfs n'étaient plus en état de supporter +le moindre choc.</p> + +<p>«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant +de la couverture grise qui l'enveloppait et +montrant la vilaine figure du sorcier qui avait porté +la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années déjà, il +suivait Muller comme son ombre.</p> + +<p>«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous +cacher ainsi? C'est un de vos tours infernaux; prenez +garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes de ses +pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai +loin, vous et votre sorcellerie.</p> + +<p>—Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, +mais il y a une demi-heure je vous ai entendu venir; +je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air cette nuit; on +aurait dit que vingt personnes galopaient après +vous. Je les entendais distinctement: d'abord le +grand cheval noir, puis tous ceux qui couraient derrière +lui, comme s'ils vous eussent poursuivi; alors +je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut +que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent +un à un. C'étaient peut-être des démons!</p> + +<p>—Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» +cria Muller, dont les dents s'entre-choquaient de +crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval et ayez-en +grand soin; il a fourni une longue course et nous +partons à l'aube. Dites-moi où sont les lumières et +l'eau-de-vie! Si vous l'avez bue, je vous fouetterai.</p> + +<p>—Tout cela est sur la planche à gauche de la +porte, Baas, et il y a aussi de la viande et du pain.»</p> + +<p>Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la +hutte, dont il ouvrit la porte branlante d'un coup +de pied. Il trouva les allumettes, mais sa main tremblait +si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer +la grossière chandelle que font les Boers, avec +la graisse du mouton. Près de la chandelle étaient +une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet +d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le +gobelet d'un mélange de liqueur et d'eau et but; +puis il essaya de manger un peu, n'y réussit pas et +s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt, +il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit +à fumer.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui +dire que le cheval mangeait de bon appétit. Il allait +se retirer, quand son maître lui fit signe de rester. +L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait +guère sa société que lorsqu'il voulait le consulter, +ou lui faire exercer son art prétendu de divination; +le fait est que, pour le moment, Frank Muller eût été +content de parler à un chien. Les événements de +la nuit avaient abaissé cet homme terrible, plongé +dans l'iniquité, dès sa première jeunesse, au niveau +d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta +d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses +pieds. Puis les libations répétées produisirent leur +effet, et il oublia un peu l'extrême prudence dont il +ne se départait jamais, pas même avec son «confident +noir», Hendrik.</p> + +<p>«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui +demanda-t-il.</p> + +<p>—Depuis quatre jours, Baas.</p> + +<p>—Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?</p> + +<p>—Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle fait?</p> + +<p>—Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la +véranda, comme ça.» Il essaya d'imiter l'attitude +et la physionomie de la pauvre Bessie.</p> + +<p>«Ainsi, elle l'a cru?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! +regardez!»</p> + +<p>Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui +avaient faites les crocs de Stomp.</p> + +<p>Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir +imposteur, dit-il; cela prouve son courage. Vous +êtes sans doute furieux et vous rêvez de vous venger?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Qui sait! Nous irons là-bas demain.</p> + +<p>—Je le savais d'avance, Baas.</p> + +<p>—Nous allons prendre le domaine; nous ferons +juger Silas Croft par un conseil de guerre, pour +avoir hissé le pavillon anglais et, si le verdict est +contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.</p> + +<p>—Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant +joyeusement les mains; «mais sera-t-il condamné?</p> + +<p>—Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa +barbe d'or; cela dépendra de ce que Missie dira; et +du verdict de la cour, ajouta-t-il après réflexion.</p> + +<p>—Le verdict de la cour! le verdict de la cour! +ricana le méchant conseiller, et le Baas la présidera! +Ha! ha! pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner +le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se chargera +de le fusiller, Baas?</p> + +<p>—Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera +toujours quelqu'un pour exécuter la sentence.</p> + +<p>—Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas +été très payé. J'ai fait de vilaines choses. J'ai interprété +des présages, préparé des filtres et <i>filé</i> vos ennemis. +Voulez-vous m'accorder une faveur? Voulez-vous +me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? +Ce n'est pas une grande faveur, Baas, et je l'ai +méritée.</p> + +<p>—Pourquoi désirez-vous le fusiller?</p> + +<p>—Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des +années, pour ma sorcellerie, et parce que, l'autre +jour, il m'a chassé de chez lui. En outre, c'est +agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore +plus content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si +c'était la Missie qui a lancé le chien sur moi. Je....»</p> + +<p>En un clin d'œil, Muller saisit à la gorge le gredin +stupéfait et lui administra force coups de pied et +coups de fouet.</p> + +<p>Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait +remué tout ce qui restait de généreux en lui; en +outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il aimait trop +follement cette femme, pour permettre qu'un homme +insultât son nom, surtout un homme dont il pouvait +redouter la sorcellerie, mais qu'il mettait d'ailleurs +bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En ce +moment, il n'était pas moins dangereux de jouer +avec les nerfs surexcités de Muller qu'avec un taureau +furieux.</p> + +<p>«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous +osez prononcer ainsi son nom, je vous tuerai malgré +toute votre magie.» Et il le lança avec tant de force +contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée. +L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, +puis sortit en se traînant sur les mains et les genoux.</p> + +<p>Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le +Cafre eut disparu, il se leva, ferma la porte à double +tour et tout à coup fondit en larmes, brisé sans +doute par la fatigue physique et morale, par l'effet +de la liqueur et aussi par la passion inassouvie (on +ose à peine l'appeler amour), qui lui dévorait le +cœur.</p> + +<p>«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout +cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de +les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie! +si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! +mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se +jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit +en sanglotant.</p> + +<p>Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, +car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un +homme soit, non seulement sans conscience, mais +sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la +superstition qui peut, au besoin, remplacer la première, +et la seconde pesait littéralement sur sa vie +entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur +lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se +doutait pas.</p> + +<p>Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa +humblement dans la hutte pour éveiller son maître, +et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils +se dirigeaient vers Wakkerstroom.</p> + +<p>L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que +se répandait la lumière du jour; quand le soleil se +montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que +le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser. +Il se rendit compte de tout: les deux Boers +frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux, +car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même, +s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de +mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait +cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps, +sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient +sans doute déjà; si on les découvrait, le papier +aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou +serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que +Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik +établirait un alibi. C'était un homme utile que +ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? +Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la +rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur +les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, +renversaient le chariot et tout était fini.</p> + +<p>Muller se disait que tout était pour le mieux et +que personne ne pourrait le soupçonner.</p> + +<p>Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes +efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la +flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans +deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne +pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et +puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain, +s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient +faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il +aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé +de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait +et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à +craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les +armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui +croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, +et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, +surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.</p></div> + +<p>Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il +fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait +depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa +passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés +à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but +ressemblait fort à un trône.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h2> + +<h2>SILAS EST PERSUADÉ</h2> + + +<p>Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait +frappée; mais à mesure que les jours s'écoulaient, +elle se relevait peu à peu, car elle avait du ressort +et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent +la douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont +mortellement atteintes; sur d'autres, au contraire, +elle glisse comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer +au delà de la surface. Bessie appartenait à une catégorie +moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le +bonheur, pour s'épanouir au soleil, elle ne devait pas +languir à l'ombre d'un chagrin. Les femmes de sa +trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent +pas à un célibat éternel, ne s'immolent pas en +holocauste à une chère mémoire. Si leur premier +amour leur est enlevé, elles pleurent et souffrent +beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, +elles ne repoussent pas le second qui se présente.</p> + +<p>Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse +Bessie que l'on vit errer à Belle-Fontaine, après la +visite du Cafre borgne. Toute son irritabilité avait +disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir +envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même +pas de s'accuser lui-même.</p> + +<p>«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, +lui dit-elle un soir; vous en avez été l'instrument; +voilà tout.» Puis elle vint lui passer les bras autour +du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du +vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils +étaient seuls au monde, et il la consola de son mieux. +Chose étrange! ils ne pensaient guère à Jess, quand +ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une +énigme, quelque chose en dehors d'eux. Présente, +ils l'aimaient et la laissaient libre de vivre à sa +manière; absente, elle semblait s'effacer dans une +ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle +et les siens. Certes ils lui étaient attachés, mais les +natures simples s'éloignent involontairement de ce +qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient pas +exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa +sœur était bien peu de chose, comparée à la tendresse +profonde, à l'abnégation absolue que Jess +lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. +Bessie lui préférait de beaucoup son vieil +oncle. Aussi, dans ces jours d'épreuve, leurs deux +cœurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un de +l'autre.</p> + +<p>A mesure que le temps passait, tous deux se +mirent à espérer de nouveau. N'était-il pas possible, +après tout, que Muller eût menti? Ils savaient qu'il +n'était pas homme à reculer devant une imposture, +s'il y trouvait son compte, et son objectif, en +cette circonstance, n'était pas douteux pour eux.</p> + +<p>Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, +Bessie, assise sous la véranda, crut entendre +un grondement sourd, qui lui parut être celui du +canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se +leva et gravit la colline qui s'élevait derrière l'habitation. +Arrivée au sommet, elle embrassa du +regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. +Au loin, sur la droite, dominait un pic +abrupt, appelé Majuba et souvent enveloppé de +nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et +il sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté +par la brise, venait de là. Du reste elle ne vit rien. +Bientôt l'écho se tut et elle pensa que, peut-être, +elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.</p> + +<p>Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement +de la grosse artillerie, couvrant la retraite +des troupes anglaises sur les flancs du mont Majuba. +Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque +peu découragé; les revers se succédaient avec une +telle obstination, que même sa foi robuste en la +valeur britannique en était ébranlée.</p> + +<p>Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. +Des bruits incessants couraient dans le pays, apportés +soit par des indigènes, soit par des Boers +de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, +il devint certain qu'un armistice était conclu +entre les Anglais et les Boers, mais on en ignorait +les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les +Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises +considérables, se soumettaient sans plus lutter; +quant à Bessie, elle hocha la tête avec incrédulité.</p> + +<p>Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté +Prétoria, un Cafre apporta la nouvelle que l'armistice +était rompu, que les Anglais s'avançaient +en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer +Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau +et Silas rayonna de joie.</p> + +<p>«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux +mois, j'avais presque honte de mon titre d'Anglais. +Mais tout cela va finir; je savais bien qu'on ne nous +abandonnerait pas.»</p> + +<p>Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, +avait l'air brave et fier, comme s'il eût été +âgé de vingt-cinq ans, au lieu de soixante-dix.</p> + +<p>Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent +sans qu'on reçût d'autres nouvelles; mais le lundi +23 mars, l'orage éclata.</p> + +<p>Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses +occupations du matin, et son oncle, debout dans le +salon, s'essuyait le front avec son foulard rouge, car +il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.</p> + +<p>«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, +par la porte entre-bâillée.</p> + +<p>—Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux +yeux, et soupirant au souvenir de celui dont elle +n'espérait plus de nouvelles.</p> + +<p>«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent +du temps, surtout avec nos soldats qui sont +si lents! On aura dû attendre quelque chose, des +canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous +aurons des nouvelles aujourd'hui.»</p> + +<p>Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout +bouleversé.</p> + +<p>«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent +avec un chariot; ils sont vingt; Frank Muller +est à leur tête, sur son cheval noir; Hans Coetzee et +le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière +un arbre dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils +vont s'emparer du domaine.»</p> + +<p>Sans attendre pour donner d'autres explications, +Jantjé se glissa à travers la maison et se cacha +quelque part sur la colline, car il était, comme la +plupart des Hottentots, extrêmement lâche.</p> + +<p>Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui +se tenait debout, pâle et tremblante, près de la +porte. Ayant entendu des pas précipités sur l'avenue +qui passait devant la maison, il se dirigea vers +la porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés +à la ferme, avaient aperçu les Boers, jeté +leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme +ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier +d'entre eux, un jeune garçon de douze ans, roula +sur le sol, frappé d'une balle entre les deux +épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien +tiré!» puis le rire féroce qui suivit la chute +de l'enfant et le piétinement des chevaux dans +l'avenue.</p> + +<p>«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»</p> + +<p>Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil +au râtelier, s'assit dans un fauteuil de bois qui faisait +face à la porte-fenêtre et fit signe à sa nièce de +venir le rejoindre.</p> + +<p>«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que +nous n'avons pas peur d'eux. Ne craignez rien, ma +chérie; ils n'oseront pas nous toucher; ils craindront +les conséquences.»</p> + +<p>A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade +parut, conduite, ainsi que l'avait dit Jantjé, par +Frank Muller, sur son cheval noir; après lui venaient +Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier +Hendrik, monté sur un animal indéfinissable: +il portait un fusil et une zagaie à la main. Derrière +eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi +lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins +près de qui, depuis vingt ans, il vivait en paix et +amitié.</p> + +<p>Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder +autour d'eux. Ils ne voyaient pas encore bien à l'intérieur, +à cause du contraste entre la brillante +lumière du dehors et l'ombre au dedans.</p> + +<p>«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans +Coetzee; ils auront eu vent de notre petite visite.</p> + +<p>—Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je +les ai fait surveiller et je sais qu'ils n'ont pas quitté +ces lieux. Descendez de cheval, Om Coetzee, et vous +aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»</p> + +<p>Le Cafre obéit avec empressement et dégringola +aussitôt de sa monture, mais le Boer hésita.</p> + +<p>«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien +tirer, s'il voyait envahir sa maison.</p> + +<p>—Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce +que je vous ordonne.</p> + +<p>—Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné +Hans Coetzee, en se préparant à obéir.</p> + +<p>Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la +véranda et, de son œil unique, explorait l'intérieur.</p> + +<p>«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la +petite poulette.» D'un coup de pied il ouvrit violemment +la porte-fenêtre et l'on vit alors le vieillard +assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, +et tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied +à terre et s'avança, suivi d'une douzaine de Boers.</p> + +<p>«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous +chez moi avec tous ces hommes armés? demanda +Silas Croft, sans se lever.</p> + +<p>—Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour +être jugé comme traître et rebelle à la République. +Je regrette», ajouta Muller, en saluant Bessie, qu'il +n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, +«d'être obligé de vous arrêter devant une dame, +mais mon devoir ne me laisse pas de choix.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je +suis le sujet de la reine Victoria; je suis Anglais. +Comment donc puis-je être rebelle à aucune république? +Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si +forte, que chacun des Boers put l'entendre, «et je ne +reconnais l'autorité d'aucune république. Cette maison +est la mienne et je vous somme de la quitter, +au nom de mes droits de sujet anglais.</p> + +<p>—Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais +n'ont pas de droits, si ce n'est ceux que nous leur +accordons.</p> + +<p>—Fusillez-le, cria une voix.</p> + +<p>—Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda +Muller, de la même voix froide.</p> + +<p>—Non! répondit le vieillard avec force; je ne me +rends pas à des rebelles armés contre la Reine. Je tire +sur le premier qui ose me toucher.» Et se levant, il +arma sa carabine.</p> + +<p>«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le +sorcier borgne, jouant avec la détente de son vieux +fusil. Pour toute réponse, Muller lui frappa le visage +du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:</p> + +<p>«Arrêtez cet homme.»</p> + +<p>Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas +doué d'un grand courage et la vue de ce canon de +fusil le faisait défaillir. Il se mit à balbutier des +excuses.</p> + +<p>«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je +vous dénonce au général, comme ami des Anglais?» +lui dit le malicieux Muller, qui se faisait un jeu de +la lâcheté bien connue du personnage.</p> + +<p>« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... +une petite faiblesse,... la chaleur du soleil.... +Mais je vais saisir le rebelle.... Un de ces jeunes gens +aura peut-être l'obligeance de détourner son attention? +C'est un homme violent,... je le connais depuis +longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... +vous savez, cher cousin....</p> + +<p>—Y allez-vous? répéta le maître terrible.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous +en prie, déposez ce fusil; c'est si dangereux! Ne me +regardez pas comme un taureau furieux, mais acceptez +le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne +voudrions pas vous faire de mal. Allons, venez, +venez», poursuivit Hans, lui faisant signe de la main, +comme à un cheval ombrageux qu'on veut amadouer.</p> + +<p>«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, +lui cria le vieillard, si vous faites un pas, par le ciel! +je vous envoie une balle.</p> + +<p>—Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient +les insulteurs, de la fenêtre, très soigneux, du reste, +de s'écarter à droite et à gauche, afin de laisser un +passage libre à la balle attendue.</p> + +<p>Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, +le seul qui gardât son sang-froid, le saisit par le bras +et, de toute sa force, le lança contre Silas. Il avait +ses raisons pour désirer que celui-ci tuât quelqu'un +et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il +le choisissait pour victime.</p> + +<p>La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, +qui jusque-là était restée immobile, effarée, comprenant +que le sang versé compliquerait encore la situation, +se précipita sur l'arme qui partit; seulement +la balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta +de lui couper l'oreille et se perdit ensuite par la +fenêtre. En un clin d'œil, la pièce fut remplie de +fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de +douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre +hommes guidés par Hendrik, se précipitèrent dans +la chambre et sur Silas Croft appuyé au mur, son +fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.</p> + +<p>Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, +car, si vieux qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. +On eût dit un vieux lion acculé. Bientôt un +des hommes essaya de le frapper, le manqua et, +avant qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna +un coup de crosse qui l'envoya rouler par terre, +comme un bœuf assommé. Alors on l'entoura, mais +il continua son jeu de moulinet avec son fusil et +repoussa un second assaillant. A ce moment, le sorcier +Hendrik, qui guettait l'occasion, frappa sa tête +chauve du canon de son vieux fusil et le vieillard +tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté +avec beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. +Mais quand les Boers virent Silas à terre, ils +se jetèrent tous sur lui et l'auraient sans doute +achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un +grand cri, ne se fût précipitée sur son corps et ne +l'eût entouré de ses bras.</p> + +<p>Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée +et intervint. D'un seul bond il fut au milieu des combattants, +les jeta de tous côtés, grâce à sa grande +force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, +et réussit enfin à relever Silas.</p> + +<p>«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa +couronne de cheveux blancs tout ensanglantée, fut +saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné d'abord sous +la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace +découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé +deux mois auparavant, déployait fièrement ses plis +à la brise. Là il tomba sur le gazon, le dos appuyé +au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.</p> + +<p>Bessie qui sanglotait, le cœur déchiré d'angoisse +et d'indignation, fendit la foule pour courir à la maison +et rapporter le verre d'eau. Une de ces brutes +essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à +son oncle qui le but avidement.</p> + +<p>«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez +pas; je n'ai pas grand mal. Ah! si John eût été ici! +Avertis une heure seulement à l'avance, nous aurions +défendu la maison contre eux tous.»</p> + +<p>Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les +épaules des autres, avait réussi à détacher la corde +qui retenait le drapeau, et, après l'avoir renversé, +l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»</p> + +<p>«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous +sommes de nouveau en République? dit, d'un ton +moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.</p> + +<p>—De quelle république parlez-vous? répondit le +vieillard; le Transvaal est une colonie britannique.»</p> + +<p>Il y eut un éclat de rire.</p> + +<p>«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta +le même homme. Il renonce au pays et doit +l'évacuer dans les six mois.</p> + +<p>—C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur +ses pieds; un lâche mensonge. Quiconque prétend +que les Anglais ont abandonné le pays à quelques +milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux +sujets, est un menteur, vomi par l'enfer.»</p> + +<p>Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit +fin, Frank Muller s'avança.</p> + +<p>«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et +les lâches ne sont pas les Boers qui vous ont battus +bien des fois, mais vos soldats, qui se sont toujours +enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de +vos soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier +de sa poche, vous connaissez cette signature, je +pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez ce qu'il dit:</p> + +<p>«Très cher Herr Muller,</p> + +<p>«Les présentes sont pour vous informer que, par +la force des armes qui combattent pour le droit et +la liberté, et aussi par la lâcheté du gouvernement +britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous +avons, de par la volonté du Tout-Puissant, conclu +aujourd'hui une paix glorieuse avec l'ennemi. Le +gouvernement britannique cède sur presque tous les +points et ne sauve que les apparences. La République +sera rétablie et les dernières troupes quitteront le +pays dans six mois. Faites savoir ceci à tous et n'oubliez +pas de rendre grâces à Dieu pour nos victoires.»</p> + +<p>Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se +tordit les mains. Quant au vieillard, il s'appuya au +mât et sa tête ensanglantée se courba sur sa poitrine, +comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se +releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata +en un tel torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes +reculèrent un instant, muets devant l'explosion +de cette fureur qui puisait sa force dans un +excès d'humiliation.</p> + +<p>C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et +pieux vieillard, le visage meurtri, ses cheveux blancs +souillés de sang, ses vêtements en lambeaux, frapper +la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient, +blasphémer son créateur, maudire le jour où il était +né, couvrir d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre +d'Anglais, le gouvernement qui l'abandonnait et +tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son drapeau +déshonoré!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h2> + +<h2>BESSIE EST MISE A LA QUESTION</h2> + + +<p>Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière +la maison. Après que le sorcier Hendrik eut +renversé Silas Croft et aidé à le traîner jusqu'au mât +du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter +du désordre général, pour son propre compte. +En conséquence, au moment ou Frank Muller se +mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa +dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait +voler. Passant par le salon, il s'appropria la montre +et la chaîne d'or de Bessie, présents de son oncle +aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il passa +dans la cuisine, où il trouva une belle provision de +couverts d'argent. Il les engloutit dans les vastes +poches de la capote militaire fort délabrée, dont il +était vêtu, non sans être troublé par les aboiements +de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques +semaines auparavant et qui, pour le moment, était +enchaîné à sa niche, près de la cuisine. Ayant +reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne +pouvait se défendre, il se prépara, avec une joie +infernale, à se venger de lui. Il avait laissé son fusil +sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie. Il sortit +par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques +pas du chien qui le reconnut aussitôt et devint fou +de fureur, s'amusa pendant quelques instants à +l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le +vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à +coup la pauvre bête de sa zagaie, et s'accroupit +ensuite sur le sol, pour mieux jouir des convulsions +d'agonie de sa victime.</p> + +<p>Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot +Jantjé s'était faufilé à travers les hautes herbes et les +broussailles, de l'autre côté du mur, et son corps +presque noir se pressait contre les pierres de la +même couleur, de telle sorte qu'un œil inexpérimenté +n'aurait pu le distinguer à douze pas. De temps +à autre, il levait la tête au-dessus du mur, observait +le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et +pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.</p> + +<p>Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement +se rencontre chez les Hottentots et manque, +au contraire, absolument aux Cafres. En outre, il +affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait +toujours dans les occasions assez rares où +il lui convenait de marcher comme un homme, au +lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser +comme un serpent. Le supplice de Stomp lui inspira +donc un vif désir de vengeance, mais à la condition +cependant qu'il n'y eût pas de péril pour lui. Il en +cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup +de pied au chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris +subitement du désir de cacher son méfait, ôta le collier, +enleva l'animal dans ses bras, le porta, non sans +peine, dans la maison, et le dissimula sous la table +de la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit +de pierres sans ciment, en retira une, déposa la +montre et les couverts d'argent dans la cavité, et +replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se +rendre compte de ses intentions, il alluma une allumette, +regarda autour de lui pour s'assurer que +personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il put +et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait +de toit à l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie +depuis plusieurs jours et, grâce au soleil et au vent, +le chaume était parfaitement sec. Aussi le feu +embrasa le toit en une seconde.</p> + +<p>Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur +derrière lequel se trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement +les mains en admirant son ouvrage. La tentation +fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation +était trop directe et l'occasion trop belle.</p> + +<p>Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant +des deux mains, il frappa de toute sa force +avec le gros bout le crâne sans défense du coquin.</p> + +<p>Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba +comme mort. Jantjé se hissa par-dessus le mur, +souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras +dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie +du chien mort. Ensuite, rempli d'une horrible +joie, il se glissa dehors, ferma la porte à +double tour et rampa jusqu'à une petite plantation +située à quatre-vingts mètres environ, sur la droite +de la maison, d'où il pourrait voir les progrès du +feu et tout ce que feraient les Boers.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens +pour se voir environné de flammes dans lesquelles +il périt, sans qu'on pût entendre ses cris désespérés.</p> + +<p>Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait +dans les convulsions, malgré les soins de Bessie; au +milieu d'un cercle de Boers qui fumaient, riaient et +se donnaient des airs de triomphateurs.</p> + +<p>Frank Muller contemplait avec un infernal sourire +le beau visage de Bessie baigné de larmes.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant +le toit d'où s'échappaient des panaches de fumée +bleuâtre.</p> + +<p>«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai +fusiller.»</p> + +<p>Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, +le toit flamba comme de l'amadou, avec une rapidité +extraordinaire. C'était l'heure où souvent une +brise légère soufflait de la colline et bientôt elle +inclina les flammes en un arc immense, vers les +Boers qui ne tardèrent pas à sentir la chaleur et la +fumée leur brûler le visage.</p> + +<p>«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement +écrasée par ce nouveau malheur.</p> + +<p>«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut +sauver quelque chose. On étouffe ici; il faut en +sortir.»</p> + +<p>A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses +bras et, suivi de Bessie, le porta dans la plantation +où Jantjé s'était réfugié. Au centre se trouvait une +petite clairière entourée de jeunes orangers et gommiers. +Là, il déposa le vieillard sur une couche +d'herbe et de feuilles sèches, et s'éloigna sans un +mot, pour se rendre compte des progrès de l'incendie; +déjà l'on ne pouvait plus approcher de la +maison. En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus +qu'un bûcher incandescent; au bout d'une demi-heure, +il ne restait debout que les murs extérieurs, +épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait +un sombre voile de fumée. Belle-Fontaine n'était +plus qu'une ruine noircie; les communs et dépendances, +couverts en fer galvanisé, restaient seuls +intacts.</p> + +<p>Il y avait à peine cinq minutes que Muller était +parti, lorsque, à la grande joie de Bessie, son oncle +ouvrit les yeux et put s'asseoir.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. +Qu'est-ce que cette odeur de feu? Auraient-ils +incendié la maison?</p> + +<p>—Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en +pleurant amèrement.</p> + +<p>Le vieillard poussa un gémissement.</p> + +<p>«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau +par morceau, presque pierre par pierre, et +maintenant tout est détruit! Pourquoi pas? Que la +volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, +ma chérie; je voudrais de l'eau; je me sens bien +faible.»</p> + +<p>Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, +sur la limite de la plantation, coulait un petit +ruisseau; Silas but avidement et lava ensuite son +visage et sa blessure.</p> + +<p>«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand +mal; je me sens mieux. Je crains d'avoir été absurde. +Je n'ai pas assez appris à supporter le malheur et le +déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu +nous avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que +sa volonté soit faite! Que vont-ils faire maintenant? +Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre ami +Frank Muller.</p> + +<p>—Je suis bien aise de voir que vous avez repris +vos sens, oncle Croft, dit Frank poliment, et je regrette +d'avoir à vous dire que la maison est perdue. +Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le +ferais fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention +de détruire votre propriété.»</p> + +<p>Le vieillard inclina la tête sans répondre; son +ardeur semblait éteinte.</p> + +<p>«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda +Bessie. Peut-être, maintenant que nous sommes ruinés, +nous permettrez-vous d'aller au Natal; je suppose +que le pays est encore anglais?</p> + +<p>—Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le +moment; bientôt il sera hollandais, mais je regrette +de ne pouvoir vous y laisser aller. J'ai l'ordre de +vous faire prisonniers tous deux et de faire juger +votre oncle par un conseil de guerre. La remise, +poursuivit-il vivement, et les deux petites pièces y +attenant, n'ont pas été atteintes par le feu. Je les +ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur +sera supportable, on vous y conduira.»</p> + +<p>Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et +donna rapidement des ordres, que deux d'entre eux +allèrent exécuter.</p> + +<p>Silas Croft continuait à garder le silence; il ne +paraissait même ni surpris, ni indigné de tout cela; +mais la pauvre Bessie, absolument anéantie, ne +savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible +aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid +devant eux.</p> + +<p>Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant +sa barbe, puis s'adressa de nouveau à deux Boers +restés derrière lui.</p> + +<p>«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et +vous ne permettrez à personne de communiquer avec +lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche des écuries +sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il +soit pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il +parle à quelqu'un, ou s'il est maltraité, vous serez +responsables. Comprenez-vous?</p> + +<p>—Oui, Meinheer.</p> + +<p>—Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss +Bessie, je vous demande un moment d'entretien.</p> + +<p>—Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon +oncle.</p> + +<p>—Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il +avec un froid sourire. Je vous supplie de réfléchir. +Il y va de votre intérêt, à vous et à votre oncle; je +vous conseille de venir.»</p> + +<p>Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait +de bonnes raisons pour se méfier de lui et pour +craindre un tête-à-tête.</p> + +<p>Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller +avait chargés de surveiller son oncle, se placèrent +entre elle et lui. Muller fit quelques pas sur la droite; +en désespoir de cause, elle le suivit et le rejoignit +sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui +adressât la parole.</p> + +<p>«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, +une main pressée sur son cœur pour en calmer les +battements. Son instinct de femme lui faisait deviner +ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.</p> + +<p>«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des +années je vous aime et je désire vous épouser. +Une fois encore, je vous demande d'être ma +femme.</p> + +<p>—Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie +faisant tête à l'orage, je vous remercie de votre +proposition, et tout ce que je peux vous dire, c'est +que je la repousse une fois pour toutes.</p> + +<p>—Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme +les femmes ne sont pas souvent aimées. Vous êtes +dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que j'ai +fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: +C'est pour Bessie Croft que je veux épouser. Tout +est bien changé dans ce pays. La rébellion est victorieuse. +C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin +de vous conquérir. Je suis un homme important +maintenant, et je le serai davantage. Vous grandirez +avec moi. Réfléchissez.</p> + +<p>—J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. +Vous osez me le demander, sur les ruines de ma +maison en cendres, après m'en avoir arrachée avec +mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? +et je ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser +un Cafre plutôt que vous, Frank Muller, si grand +que vous puissiez être.»</p> + +<p>Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous +me parlez ainsi? Il est mort. A quoi bon rester fidèle +à un mort?</p> + +<p>—Mort ou vivant, je l'aime de tout mon cœur et, +s'il est mort, c'est par la main des vôtres, et son sang +s'élève entre nous.</p> + +<p>—Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une +fois encore, est-ce votre dernier mot?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien. Alors, moi je vous dis que vous +m'épouserez ou....</p> + +<p>—Ou quoi?</p> + +<p>—Ou que votre oncle, ce vieillard que vous +aimez tant, mourra!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une +voix étouffée.</p> + +<p>—Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous +que je laisserai la vie d'un vieillard s'interposer +entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne voulez +pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation +pour tentative de meurtre et haute trahison, dans +le délai d'une heure; dans une heure et demie il sera +condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra +par mon ordre. Je commande ici, avec droit de vie +et de mort, et je vous affirme qu'il mourra! Que son +sang retombe sur votre tête!»</p> + +<p>Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.</p> + +<p>«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez +pas assassiner un vieillard innocent.</p> + +<p>—Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez +bien peu, Bessie Croft, pour parler de ce que +je n'oserai pas faire, afin de vous conquérir. Pour +cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa belle +voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser +demain matin; je ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, +et votre oncle sera libre comme l'air, quoiqu'il +soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de +tuer un citoyen, après la conclusion de la paix. +Refusez et il mourra. Choisissez.</p> + +<p>—J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. +Frank Muller, parjure et traître, assassin que vous +êtes, je ne vous épouserai pas.</p> + +<p>—Très bien, très bien, Bessie; comme il vous +plaira. Un mot encore. Vous ne direz pas que je ne +vous ai pas prévenue. Si vous persistez, votre oncle +mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne +voulez pas m'épouser? Même en ce pays, où je peux +tant de choses, je ne peux pas vous y contraindre. +Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait, +sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle +sera couché dans sa tombe. Je vous donnerai le +choix une fois encore, mais une seule, après le jugement. +Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous +enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous +serez trop heureuse de m'épouser pour couvrir votre +honte.</p> + +<p>—Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon +maudit. Mais vous ne m'effrayerez pas jusqu'au +déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»</p> + +<p>Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit +en larmes.</p> + +<p>«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, +dit-il en riant; demain je sécherai vos larmes sous +mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» cria-t-il +à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie, +«venez ici.»</p> + +<p>Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de +Bessie, les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés +pour Silas Croft. Elle devait être enfermée dans la +petite chambre de l'autre côté des remises et ne +communiquer avec personne. Il ajouta:</p> + +<p>«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, +afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers +l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous, +pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»</p> + +<p>Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par +les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à +travers la petite plantation, et ensuite par le chemin +qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la +pièce qui allait lui servir de prison. C'était une +sorte de magasin rempli de sacs de pommes de +terre et de farine. Là, on l'enferma.</p> + +<p>Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait +un peu de jour que par les fentes de la porte et un +trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser +entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de +farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première +pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut +vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée; +une sentinelle montait la garde devant; +une autre était placée derrière le mur du fond. La +jeune fille examina celui qui la séparait de la remise. +Les briques dont il était construit s'étaient un peu +disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait +voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle +trouverait des hommes armés. Mais, en supposant +même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner +son vieil oncle à son sort?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h2> + +<h2>CONDAMNÉ A MORT</h2> + + +<p>Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé +que par les pas des sentinelles et la chute de quelques +pans de murs calcinés. L'odeur de poussière +et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, +rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie +presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu +d'air venait par une des fentes dans le mur de la +remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien +perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt +plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent +tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent +contre le mur opposé à celui contre lequel +s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs +et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient +tout pour le conseil de guerre. Frank Muller +n'avait pas menacé en vain.</p> + +<p>Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, +défilèrent dans la remise et se placèrent sur +deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient +gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée +avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et +tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait +pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle +aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries +cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à +toute organisation chez les Boers, est la difficulté +d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux; +mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour +Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.</p> + +<p>Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, +dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre +les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son +vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent +avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du +président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa +dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour +servir de banc des témoins et Muller tira de sa +poche un carnet et un crayon.</p> + +<p>«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en +conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft. +Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses +paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, +notamment en continuant d'arborer le drapeau +anglais, après que ce pays eût été rendu à la république. +En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen +de la République, en tirant sur lui, avec un fusil +chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera +la mort, d'après la loi martiale.</p> + +<p>«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces +accusations?»</p> + +<p>Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, +regarda son juge et répondit:</p> + +<p>«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre +ma maison, après que vous aviez tué l'un de mes +serviteurs. Je ne reconnais pas votre juridiction et +je refuse de me défendre.»</p> + +<p>Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques +notes:</p> + +<p>«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la +juridiction de la Cour. Quant aux accusations, nous +allons entendre les témoignages. Sur la première, +nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu +flotter le drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons +entendre le citoyen Hans Coetzee, qui a été attaqué.</p> + +<p>«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de +la République, de dire la vérité, toute la vérité, +rien que la vérité?</p> + +<p>—Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», +répondit Hans Coetzee, du véhicule où il s'était installé.</p> + +<p>«Parlez donc.</p> + +<p>—J'entrais dans la maison du prisonnier pour +l'arrêter, afin d'obéir à vos ordres respectés, quand +le prisonnier leva sa carabine et tira sur moi. La +balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance +et une abondante perte de sang. C'est là mon +témoignage.</p> + +<p>—Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns +des hommes assis dans le chariot.</p> + +<p>«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser +au témoin? demanda Muller.</p> + +<p>—Aucune; je n'admets pas votre juridiction, +répéta le vieillard, avec énergie.</p> + +<p>—Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, +de nouveau, je récuse son objection. Messieurs, +désirez-vous entendre d'autres témoignages?</p> + +<p>—Non, non.</p> + +<p>—Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont +on l'accuse?</p> + +<p>—Oui, oui.»</p> + +<p>Muller prit une note et poursuivit:</p> + +<p>«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable +de haute trahison et de tentative de meurtre, il ne +reste plus qu'à décider du châtiment que la loi doit +infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra +son verdict après avoir dûment considéré s'il peut +en aucune façon, d'après la voix sainte de sa conscience +et les inspirations de la miséricorde, étendre +sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant +et de président de la Cour, j'ai le droit de +voter le premier et je dois vous dire, Messieurs, que +je sais combien est lourde ma responsabilité devant +Dieu et devant mon pays; je dois aussi vous recommander +de ne pas vous laisser influencer ou entraîner +par ma décision, car je ne suis, comme vous tous, +qu'un homme sujet à l'erreur.</p> + +<p>—Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand +il s'arrêta pour juger de l'effet produit par son discours.</p> + +<p>«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle +est en faveur du pardon. Le prisonnier est un +vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous comme +un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique +Anglais, l'un des pères du pays. Pouvons-nous +condamner un tel homme à une mort sanglante, +surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une +jeune nièce?</p> + +<p>—Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit +appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine.</p> + +<p>—Messieurs, ces sentiments vous font honneur. +Mon propre cœur aussi a, tout d'abord, crié: Non, +non! Quelles que soient ses fautes, que le vieillard soit +pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute +le prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas +dû lui enseigner la sagesse? Ce qu'on pardonne à la +jeunesse, doit-il être pardonné à la mûre expérience +de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de +trahir, parce qu'il est vieux?</p> + +<p>—Non, certainement non, crièrent les mêmes +voix, sur le chariot.</p> + +<p>—Vient ensuite la seconde considération. Il était +un ancien, un des pères du pays. N'aurait-il pas dû, +en conséquence, refuser de le trahir au profit des +Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que +cette accusation ne soit pas portée contre lui, nous +devons nous rappeler, pour comprendre toute sa +conduite, que le prisonnier fut un de ces vils traîtres +qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas +contre nature qu'un père vende son propre enfant +pour en faire un esclave? N'est ce pas un de ces cas +où la justice s'oppose à la miséricorde?</p> + +<p>—Certainement, certainement», s'écrièrent ces +braves gens qui, presque tous, avaient voté l'annexion.</p> + +<p>«Et puis, autre chose encore: cet homme a une +nièce et tous les honnêtes gens doivent avoir soin +que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans ressources +et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse +dans la haine et au préjudice de l'État. Mais +en cette circonstance, ceci n'est pas à craindre, car +le domaine revient légalement à la jeune fille et ce +sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de +ce vieillard violent et sans conscience. Et maintenant, +vous ayant exposé mes arguments pour +et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre +conscience, je fais connaître mon vote. C'est...», +et, au milieu du plus profond silence, il se tourna +vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, +«c'est la mort!»</p> + +<p>Il y eut un petit frémissement.</p> + +<p>La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit +dans l'amertume de son cœur.</p> + +<p>Alors Hans Coetzee parla. Il avait le cœur déchiré +de devoir élever la voix contre celui qu'il avait considéré +comme un frère, pendant bien des années. +Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté +contre leur cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur +leur avait donné, que leurs pères et eux avaient +arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si +noire trahison? et comment maintenir les autres +damnés Anglais dans le devoir, sinon en punissant +celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir qu'une seule +réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec +bien des larmes, et cette réponse, c'était... <i>la mort</i>.</p> + +<p>Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun +vota selon son âge, sur l'appel du président. D'abord +il y eut un peu d'hésitation, car plus d'un avait de +l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas facilement +à le condamner.</p> + +<p>Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré +ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien +ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président. +Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments, +avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent +la sentence fatale.</p> + +<p>Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:</p> + +<p>«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler +vos crimes. Vous avez été jugé impartialement +par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous +quelque raison à donner pour que la sentence +ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»</p> + +<p>Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de +flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux +blancs, comme un vieux lion aux abois.</p> + +<p>«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un +assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je +pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur +tué, ma maison détruite après dix années de +labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon +citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays +pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à +beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; +mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon +vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur +vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me +vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre +m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets +donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge +toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. +Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur, +foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la +vie?»</p> + +<p>Frank Muller fixa son œil froid sur le visage vibrant +du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant +sourire.</p> + +<p>«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au +nom de Dieu et de la République, de vous prévenir +que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le +Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement +et avoir pitié de votre âme!</p> + +<p>«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende +de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est +sur le versant de la colline, à une heure de distance +de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre +de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au +condamné. Que deux hommes aillent creuser la +tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la +maison.»</p> + +<p>Les gardes posèrent la main sur les épaules de +Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole. +Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à +ce que la chère et vénérable tête eût disparu; +puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs +qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie +sur le sol.</p> + +<p>Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de +mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas +la place de sa signature en blanc, pour des raisons +à lui connues. Il voulait le faire contresigner par +tous les membres du prétendu tribunal, afin de les +tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable +de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils +soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à +jour une manœuvre de ce genre. Tous, sans exception, +avaient assez volontiers donné leur voix contre +Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique, +c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils +eurent compris les intentions de leur redoutable et +respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat +et simultané de disparaître. Ils découvrirent +tous, au même instant, que des affaires les appelaient +au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous +la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs +de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant +leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:</p> + +<p>«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé +l'arrêt.»</p> + +<p>Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.</p> + +<p>«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.</p> + +<p>Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce +qu'il put, murmurant en lui-même et très profondément +mille malédictions contre «ce démon» Frank +Muller. Il fit pourtant contre fortune bon cœur, et +apposa sa signature, en souriant faiblement. Puis +Muller en appela un autre qui essaya de se dérober, +sous prétexte que son éducation avait été fort négligée +et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très +tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui +fit mettre sa croix en regard. Après cela, aucun +obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le revers +entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou +moins lisibles de tous les membres du Conseil.</p> + +<p>Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, +l'arrêt dans une main, tandis que de l'autre il +caressait sa belle barbe, selon son habitude.</p> + +<p>Bientôt il cessa et demeura immobile comme une +statue de marbre. Le soleil déclinait derrière la colline; +la vaste remise s'emplissait d'ombre qui, peu +à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et +mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du <i>Mal</i>, car +le mal a ses princes comme le <i>Bien</i>, et il les marque +de son sceau, les couronne d'un diadème qui sont, +l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; or, +parmi eux, Frank Muller était certainement grand. +Un petit sourire de triomphe se jouait sur son beau +et cruel visage, une lueur brillait dans ses yeux +froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait +de son maître, le démon!</p> + +<p>Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la +tiens, se dit-il, je la tiens comme dans un étau. Elle +ne peut pas m'échapper; elle ne peut pas laisser +mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On +joue d'eux aussi aisément que d'un violon, et je suis +un artiste habile! Oui, nous voici bientôt à la fin du +morceau!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h2> + +<h2>IL FAUT NOUS SÉPARER</h2> + + +<p>Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon +regardaient les cadavres noircis des Boers. Il leur +fallut passer devant ces restes défigurés, pour aller +attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé +quelques pas plus loin. Jess prit ensuite quelques +aliments dans le panier, et s'éloigna en disant à +John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses vêtements +au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire +autant. Quand elle fut bien sûre que les rochers la +cachaient entièrement, elle entreprit d'enlever l'un +après l'autre ses vêtements trempés; y étant parvenue, +elle les tordit, les étendit sur de larges +pierres plates, chauffées aux rayons du soleil, puis +elle lava ses meurtrissures et ses cheveux plains +de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre +d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à +réfléchir à sa situation. Elle avait le cœur si gonflé +de douleur et d'amertume, qu'elle se prenait à regretter +de ne pas être étendue quelque part sous +ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, +et elle vivait! Et elle pouvait vivre longtemps, bien +des années, avec sa honte et sa souffrance. Tous +les sentiments héroïques, toute la grandeur plus +qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée +de sa fin prochaine, tout cela redescendait au +niveau d'un attachement défendu, dont il lui faudrait +porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle +avait trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé +de Bessie, l'avait fait manquer à son serment. La +mort aurait absous tout cela. Jamais Jess n'aurait +failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait +trompée et rejetée dans la lutte.</p> + +<p>Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils +fussent sauvés? Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle +n'irait pas plus loin; elle se le jurait, dût-elle briser +son cœur et celui de Niel. Tout était changé; le souvenir +de ces heures terribles et délicieuses, sur la +rivière en furie, pendant lesquelles ils s'étaient +donnés l'un à l'autre pour l'éternité, serait un souvenir +et rien de plus. Ils avaient fait là un rêve de +joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.</p> + +<p>Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du +moins que toute sa vie, que cette raison, cette +énigme dont elle cherchait en vain la solution. +Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de +ce passé immortel qui, ayant été, est toujours et ne +peut plus changer. Mais désormais il fallait que +cette réalité indestructible, impérissable, disparût; +il fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! +c'était amer, bien amer!</p> + +<p>Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour +toujours? de le savoir marié à sa propre sœur, de se +dire que le charme de Bessie se glissait peu à peu +dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que l'amour +doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le +souvenir de la passion ardente, comme le crépuscule +efface peu à peu les splendeurs du jour.</p> + +<p>Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! +que n'était-elle morte quand il lui donnait ce baiser +sur les lèvres? Et la pauvre enfant sanglotait dans sa +détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!</p> + +<p>Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le +comprit. Essuyant donc ses yeux, elle prit le parti +de rentrer dans ses vêtements à demi séchés; un +petit peigne de poche lui permit de remettre un +ordre relatif dans sa chevelure et lorsque, après des +efforts surhumains, elle eut réintégré ses chaussures, +elle retourna vers l'endroit où elle avait laissé +John, une heure auparavant.</p> + +<p>Elle le trouva occupé à transporter les selles et +les brides des chevaux morts, sur leurs deux chevaux +gris.</p> + +<p>«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; +avez-vous pu sécher vos vêtements? Les miens le +sont à peu près.</p> + +<p>—Oui», répondit-elle.</p> + +<p>Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma +chérie. Allons! du courage! notre ciel est sombre, +il est vrai, mais à quoi bon pleurer?</p> + +<p>—John, dit Jess, presque durement, laissons tout +cela. Nous étions morts cette nuit, nous vivons maintenant. +Qui sait, ajouta-t-elle avec l'ombre d'un sourire, +si vous ne verrez pas Bessie demain?»</p> + +<p>Le visage de John se contracta, au souvenir +brusquement réveillé de leur terrible et inextricable +situation.</p> + +<p>«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.</p> + +<p>Dans son angoisse elle frappa du pied.</p> + +<p>«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! +A quoi pensez-vous? A partir d'aujourd'hui nous +sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre faute. +Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! +John! John! dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous +fait vivre? Pourquoi ne sommes-nous pas morts +tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous séparer, +John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»</p> + +<p>Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas +lui répondre tout de suite. Enfin il dit:</p> + +<p>«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? +Je me mépriserais pour le reste de mes jours, mais en +vérité je suis presque tenté de le faire.</p> + +<p>—Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; +je vous le défends. Jurez-moi que jamais vous ne lui +direz un mot de tout ceci. Je ne veux pas que son +bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons +souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. +J'ai promis à ma chère mère de veiller sur Bessie, +de la protéger; je ne la trahirai jamais, jamais. Vous +l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas d'autre +parti à prendre.»</p> + +<p>John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir +aigu lui traversait le cœur, tandis qu'il contemplait +ce visage pâle et passionné, ces grands +yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la +force de se séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les +bras. Elle les repoussa, presque avec colère.</p> + +<p>«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. +Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous +me tentiez? Je vous dis que tout est fini. Achevez de +seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout +de suite, à moins cependant que les Boers ne nous +reprennent et ne nous fusillent, ce que, pour ma +part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous désormais +que je suis votre belle-sœur; rien de plus. +Sinon je vous quitte; je pars de mon côté, et je +vous laisse aller du vôtre.»</p> + +<p>John se tut. La détermination de Jess était aussi +écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et, +chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui +révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant +comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à +leurs souffrances,</p> + +<p>Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des +selles d'homme, mais heureusement Jess montait +comme une écuyère de profession et pouvait même +se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes +fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que +les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant +agilement sur le sien et se déclara prête à partir, +après avoir passé un pied dans l'étrier.</p> + +<p>«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; +je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.</p> + +<p>—Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. +Quand elle eut mis son cheval au petit galop, +John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite +et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle +de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps +très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine +prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même +instant Jess montra de la main, à son compagnon, +les longues files de vautours qui descendaient se +repaître du cadavre des assassins foudroyés.</p> + +<p>En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, +et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le +salut, puisque la ville était aux mains des Anglais. +Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par +les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient +bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, +après les événements de la veille, ils ne se +fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils +décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre +leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué +pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien +le pays et, de plus, John possédait une petite boussole +suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur +permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les +routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque +presque certain d'être découverts, tandis que sur la +plaine ils ne rencontreraient fort probablement que +des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils +pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles +seraient sans doute à l'armée.</p> + +<p>Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent +à un endroit où l'eau leur parut peu profonde. +Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot +avait dû passer là, pendant les jours précédents.</p> + +<p>«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans +hésiter.</p> + +<p>Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant +assez fort et les chevaux perdirent pied sur un +espace de quelques mètres; mais, sans se laisser +effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir +consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. +A midi, ils mirent pied à terre pendant +une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et +dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. +Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De +toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux +de daims et de chevreuils qui passèrent près +d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, +et quelques compagnies de vautours qui se disputaient +une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa +dans le désert.</p> + +<p>«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra +dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:</p> + +<p>«Dormir, si nous pouvons».</p> + +<p>Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre +à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de +sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation +deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.</p> + +<p>Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux +fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une +sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient +que le vent, dont le souffle faisait onduler les +hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun +abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux +fourmilières<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, sur lesquelles ils se réfugièrent pour +suivre des yeux le déclin du jour.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent +les proportions de véritables monticules.</p></div> + +<p>«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de +rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud, +suggéra John.</p> + +<p>—Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très +bien comme ça.»</p> + +<p>Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà +les dents de la pauvre enfant claquaient de froid. +Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation +du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, +marcher de long en large. Au bout d'une heure et +demie, la brise tomba et la température devint plus +clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la +faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune +se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, +rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent +les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui +enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils +passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre +l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient, +ils n'en seraient probablement pas sortis +vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits +commençaient à devenir froides sur les prairies des +hautes terres et surtout après l'orage qui avait +rafraîchi l'air.</p> + +<p>En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils +restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir, +et cependant ils ne se sentaient pas absolument +malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. +Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva, +secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et +alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les +chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque +dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient +sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever +Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.</p> + +<p>Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs +maigres provisions, et se remirent ensuite en route, +assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi +fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait +atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait +être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle +halte nécessitée par une lassitude extrême et, +environ deux heures plus tard, catastrophe dernière! +Ils descendaient une petite colline, au bas de +laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse, +pour remonter de l'autre côté une colline +semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se +trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe +de Boers à cheval et armés!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h2> + +<h2>JESS TROUVE UN AMI</h2> + + +<p>Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur +un moineau. John arrêta son cheval et tira son +revolver.</p> + +<p>«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule +chance de salut.»</p> + +<p>Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus +proche.</p> + +<p>«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.</p> + +<p>Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit +et se rendaient à Belle-Fontaine.</p> + +<p>«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant +le papier; vous trouverez sans doute une assemblée +funèbre.»</p> + +<p>Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina +soigneusement le sauf-conduit et voulut savoir +pourquoi il portait des traces d'humidité? Jess, +n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé +dans une flaque d'eau.</p> + +<p>Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses +regards tombèrent sur la selle de la jeune fille.</p> + +<p>«Comment se fait-il que vous ayez une selle +d'homme? Mais je connais celle-ci; laissez-moi voir +de l'autre côté: oui, il y a un trou de balle; c'est +celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?</p> + +<p>—Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter +un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»</p> + +<p>Le Boer hocha la tête.</p> + +<p>«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le +temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à +vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est +aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. +Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, +d'un ton froid; il devrait être contresigné par le +commandant local. Je dois vous arrêter.»</p> + +<p>Jess essaya de lui donner d'autres explications, +mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna +des ordres en conséquence.</p> + +<p>«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous +n'avons qu'à nous soumettre.</p> + +<p>—Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement +un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement; +je meurs littéralement de faim.</p> + +<p>—Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, +avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc +et que cela finisse!</p> + +<p>—Du courage, Jess; la chance va peut-être +tourner.»</p> + +<p>Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend +au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait +trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens. +Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle +acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui +n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement +John ne comprenait presque pas. Un de +ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des +paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de +faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait +si adroitement. Il poussa donc son propre cheval +si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser +le pauvre animal épuisé. Plus prompte que +lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière. +Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus, +revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa +victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois +John le vit et son sang bouillonna dans ses veines. +Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en +un clin d'œil près du misérable et, le prenant à la +gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe +de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée. +John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines +et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit +le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié +John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux +hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit +se trouva être assez brave homme au fond; il avait +observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait +complètement.</p> + +<p>«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. +C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de +faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce +n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de +bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles +choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de +vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade +qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»</p> + +<p>Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que +Jess voyait trembler de tous ses membres, avec une +satisfaction intime, ayant été remis en selle avec +quelque peine, acheva la route sans plus donner le +moindre signe de gaieté.</p> + +<p>Peu après cet incident, Jess montrant à John une +colline longue et basse, qui émergeait de la plaine à +une douzaine de milles, comme une grosse pierre +sur un désert de sable, lui dit tout bas:</p> + +<p>«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!</p> + +<p>—Nous n'y sommes pas encore», répondit-il +tristement.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien +longue, et comme ils venaient de franchir la crête +d'une petite montée, ils aperçurent tout à coup, au +bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était +là qu'on les conduisait. A une centaine de mètres de +la maison, les Boers firent halte pour se consulter; +enfin le chef de la bande vint à Jess et lui rendit le +sauf-conduit en disant:</p> + +<p>«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il +faut que l'Anglais reste avec nous, jusqu'à ce que +nous sachions à quoi nous en tenir sur son compte.</p> + +<p>—Il dit que je peux partir! que dois-je faire? +demanda Jess. Il m'est bien pénible de vous laisser +au milieu de ces hommes.</p> + +<p>—Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer +d'affaire tout seul, et quand même je n'y réussirais +pas, vous ne pourriez pas m'aider. Peut-être trouverez-vous +du secours à la ferme. En tout cas, partez, +il le faut.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le Boer.</p> + +<p>—Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>«Adieu, John», en le regardant bien en face et +avec fermeté, puis elle se détourna pour lui cacher +les larmes qui lui montaient aux yeux malgré elle.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.</p> + +<p>Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; +elle n'osait suivre la route, mais il y avait un +sentier qui descendait derrière l'habitation de Belle-Fontaine, +et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, vers +cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée +par la faim et le cœur plein d'angoisse.</p> + +<p>Mais Jess avait une grande force morale, une +volonté de fer, et elle persévéra, là où la plupart des +femmes seraient mortes. Elle <i>voulait</i> arriver à Belle-Fontaine +n'importe comment; elle savait donc qu'elle +y arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son +ami, elle mourrait ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.</p> + +<p>L'allure de son cheval devenait de plus en plus +lente; au lieu de l'amble, qui est la meilleure allure +dans ces pays, il prenait à chaque instant un petit +trot fort court, qui lui infligeait un véritable supplice, +montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus +qu'au pas et enfin, un peu après six heures, le pauvre +animal tomba, au pied de la colline qu'il fallait gravir +et redescendre pour atteindre Belle-Fontaine. Jess +se laissa glisser à terre et essaya vainement de le +relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et +détacha la sangle, afin que la selle glissât, si la +malheureuse bête se remettait sur pied. Quand elle +s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle +l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par +un effort désespéré et marcha derrière elle, pendant +une centaine de mètres, mais il retomba. Jess se +retourna et, malgré son épuisement, se mit littéralement +à <i>courir</i>, pour échapper au regard qu'elle vit +dans ces grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une +pluie froide qui acheva le pauvre animal.</p> + +<p>Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin +le sommet de la colline et regarda dans la vallée. +Elle savait que, de l'endroit où elle se trouvait, on +voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de Belle-Fontaine. +Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? +Une nouvelle angoisse lui saisit le cœur et elle +commença la descente. Elle était à mi-chemin, quand +une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du site où +devait être la maison; un pan de mur venait de +s'écrouler dans les cendres encore brûlantes. De nouveau, +Jess s'arrêta stupéfaite et terrifiée. Qu'était-il +arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, elle +s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle +fait vingt pas, qu'une main se posa sur son bras. +Elle se retourna vivement, trop paralysée par la +terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien +connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie +Jess, est-ce vous? je suis Jantjé!»</p> + +<p>Elle poussa un soupir de soulagement et son +cœur se remit à battre. Elle trouvait un ami, enfin! +Il poursuivit:</p> + +<p>«Je vous ai entendue descendre, quoique vous +marchiez bien doucement, mais je ne pouvais pas +distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de roc +en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je +me disais bien que c'était une femme chaussée de +bottines, mais impossible de rien voir; la lumière +s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les +étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur +votre gauche, parce que le vent souffle de droite, +j'ai attendu que vous fussiez passée et je vous ai +<i>flairée</i>; de la sorte je me suis assuré que c'était vous, +vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, +donc ce ne pouvait pas être elle.</p> + +<p>—Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess +était si bouleversée, qu'elle ne remarqua même pas +l'instinct étrange et animal qui avait guidé le Hottentot.</p> + +<p>«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»</p> + +<p>Il la conduisit à un amas fantastique de roches, +où il passait les nuits. Jess connaissait bien cet +endroit et plus d'une fois elle avait jeté un coup +d'œil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.</p> + +<p>«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une +bougie; j'en ai ici et l'on ne peut pas voir la lumière +du dehors.»</p> + +<p>Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit +Jess par la manche et la conduisit par un dédale +entre les roches, jusqu'à une étroite ouverture où +filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux +et les mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans +une petite chambre de six pieds carrés, haute de +huit pieds et formée par la disposition naturelle +de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. +Elle était fort sale, comme on devait s'y attendre de +la part d'un Hottentot, et renfermait une curieuse collection +de débris variés. Refusant un tabouret à trois +pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur +un amas de peaux et put se croire dans le repaire +d'un chiffonnier. Le long des parois, s'étalaient en +festons toute espèce de vêtements, depuis l'uniforme +blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux +culottes d'un rôdeur du désert; le tout en un état +plus ou moins avancé de décomposition et ramassé +avec persévérance, pendant bien des années.</p> + +<p>Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des +pierres et des os de formes singulières, des manches +de couteaux, des débris de fusils, les restes d'une +horloge américaine et bien d'autres objets, que cette +pie humaine avait volés et entassés là. En somme, +c'était un étrange réduit, et Jess se dit, en s'affaissant +sur les peaux de bêtes, qu'à part les vieux habits +et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux +un spécimen assez réussi de la demeure d'un homme +primitif.</p> + +<p>«Avant de commencer votre récit, dites-moi, +Jantjé, si vous avez quelque nourriture ici; je meurs +de besoin.»</p> + +<p>Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour +un sourire de satisfaction. Il tira de dessous un +amas de choses indescriptibles, une gourde recouverte +d'un morceau de tôle placé autrefois au fond +d'un poêle. Elle contenait du <i>maas</i>, sorte de petit-lait +caillé, qu'une femme du voisinage lui avait +apporté pour son souper. Si affamé qu'il fût (il +n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas +un instant à donner tout à Jess, plus une cuiller de +bois; accroupi devant elle, il laissait échapper, en +la regardant manger, des exclamations gutturales +de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le +souper d'un homme à jeun, Jess mangea tout, jusqu'à +la dernière cuillerée, reconnaissante et réconfortée +à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient +peu à peu.</p> + +<p>«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, +contez-moi tout.»</p> + +<p>Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux +tous les événements du jour. Lorsqu'il dit de quelle +manière brutale le vieillard avait été traité, les yeux +de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent; +quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant +qu'il était condamné à mort et devait être fusillé à +l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. Jantjé +ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est +qu'elle avait eu un entretien avec Frank Muller +dans le petit bois, et qu'à la suite de cet entretien +elle avait été enfermée dans le magasin aux provisions. +Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait +Muller mieux que personne peut-être, et n'ignorait +aucun de ses desseins en ce qui concernait Bessie. +Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi il +lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer +ainsi que John; elle vit pourquoi son vieil oncle +avait été condamné à mort: c'était pour se servir +de lui contre Bessie; cet homme était capable de +tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière +du jour et dans son cœur elle jura que, malgré sa +faiblesse, elle trouverait le moyen d'empêcher ces +infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement +John eût été là! Mais il était prisonnier et elle +serait forcée d'agir seule. Elle pensa d'abord à se +présenter hardiment devant Muller et à le dénoncer +comme assassin, en présence de ses hommes; bien +vite elle reconnut que c'était impraticable. Pour se +sauver lui-même, il lui imposerait silence par tous +les moyens. Si elle pouvait communiquer avec +Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle +sût ce qui se passait. Autant être à cent lieues, que +de rester à cent mètres de Belle-Fontaine.</p> + +<p>«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les +Boers.</p> + +<p>—Quelques-uns sont dans la remise, Missie; +d'autres sont placés en sentinelles; le reste est +autour du chariot qu'ils ont amené et dételé sous +les gommiers.</p> + +<p>—Où est Frank Muller?</p> + +<p>—Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une +tente circulaire, qui est plantée entre les deux +grands gommiers.</p> + +<p>—Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce +qui se passe, et que vous veniez avec moi.</p> + +<p>—Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle +derrière la remise et deux par devant. Cependant +nous pourrions peut-être nous rapprocher; je vais +voir quel temps il fait cette nuit.»</p> + +<p>Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie +fine et qu'il faisait très noir, parée que les nuages +couvraient les étoiles.</p> + +<p>«Partons tout de suite, dit Jess.</p> + +<p>—Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous +serez mouillée et les Boers vous prendront. Laissez-moi +aller seul. Je peux me glisser comme un serpent +et si les Boers m'attrapent, peu importe.</p> + +<p>—Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec +vous. Il le faut.»</p> + +<p>Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et +céda. Il éteignit les bougies et tous deux, silencieux +comme des fantômes, se glissèrent au dehors, dans +la nuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h2> + +<h2>IL MOURRA!</h2> + + +<p>La nuit était calme et très sombre. Une petite +pluie fine et douce, assez semblable à la brume +d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses +favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous +deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à +quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot +posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille +pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas +de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant +deux minutes, ils restèrent immobiles, ne +sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent +un homme qui tournait l'angle de la remise, +une lanterne à la main. A cette vue, la première +pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé +lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à +la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant +la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait +gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête +et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche +de la sentinelle.</p> + +<p>«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle +fut près de lui; revenez dans une demi-heure; +pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».</p> + +<p>L'homme grommela quelque chose contre la pluie +et s'en alla, suivi de Muller.</p> + +<p>«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a +une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à +missie Bessie.»</p> + +<p>En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle +chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait +bien, car souvent, dans leur enfance, les deux sœurs +l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et +elle allait appeler Bessie, quand subitement, la +porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller +entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir +la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était +nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur +ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la +lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa +barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser +que jamais elle n'avait vu plus splendide forme +humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère +Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer +lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié +plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le +tressaillement d'une personne éveillée en sursaut. +Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front +blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance +et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient +ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se +leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent +les sacs amoncelés.</p> + +<p>«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné +ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter +encore?»</p> + +<p>Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess +comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.</p> + +<p>«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix +pleine et sonore. «Je vous ai, ce matin, laissé le choix +entre un mariage immédiat avec moi et la mort de +votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que +si vous refusiez de m'épouser, votre oncle serait +fusillé et qu'ensuite vous seriez à moi, sans la cérémonie +du mariage. N'est-il pas vrai?»</p> + +<p>Bessie ne répondit rien.</p> + +<p>Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant +sa barbe d'une main:</p> + +<p>«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant +qu'un homme puisse être fusillé, il faut qu'il soit +jugé et condamné de par la loi. Votre oncle a été +jugé et condamné.</p> + +<p>—J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, +répondit Bessie, relevant la tête pour la première +fois.</p> + +<p>—Je pensais bien que vous verriez tout par cette +fente; c'est pourquoi je vous ai fait enfermer ici; +il n'eût pas été convenable de vous amener devant +la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. +«Ces communs sont mal bâtis; tenez, il y a une +ouverture dans le mur du fond.» Il s'en approcha +et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut +que le temps de fermer les yeux, pour n'être pas +trahie par la réflexion des rayons lumineux. Elle +retint sa respiration et resta immobile comme une +morte. Une seconde après, la lanterne était replacée +sur un sac.</p> + +<p>«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela +a dû vous prouver que j'avais parlé sérieusement. +Votre vieil oncle s'est bien conduit, n'est-ce pas? +C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que +pas un de ses muscles ne tressaillira au dernier +moment. Voilà le sang anglais; c'est le premier sang +du monde et je suis fier de l'avoir dans mes veines.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me +dire tout de suite ce que vous voulez! demanda +Bessie.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, +puisque vous le désirez, je viens au fait. Consentez-vous +à m'épouser demain, au lever du soleil, ou me +forcerez-vous à faire exécuter la sentence?</p> + +<p>—Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»</p> + +<p>Muller la regarda froidement, puis tira de sa +poche l'arrêt de mort et un crayon.</p> + +<p>«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre +oncle. Jusqu'à présent, il est sans valeur, car je ne +l'ai pas signé, mais j'ai eu soin de le faire signer +par tous les autres. Si une fois j'appose ma signature, +je ne peux plus me rétracter; il faut que la +sentence soit exécutée. Si vous persistez dans votre +refus, je signerai devant vous.»</p> + +<p>Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon +dans sa main.</p> + +<p>«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant +les mains, «ce serait monstrueux. Vous ne ferez +pas cela! Vous ne le ferez pas!</p> + +<p>—Je vous assure que vous vous trompez. Je le +peux et je le veux. Je suis allé trop loin pour retourner +en arrière, afin d'épargner un vieillard anglais. +Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous +le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous +mentez! Mais elle se contint.</p> + +<p>«Et de plus, ajouta Muller, votre sœur Jess est +morte aussi, depuis deux jours.</p> + +<p>—Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas +vrai. Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons +mariés. Donc, sans votre oncle, vous êtes seule au +monde. Si vous persistez, lui aussi sera mort bientôt +et son sang retombera sur votre tête, car vous +l'aurez tué.</p> + +<p>—Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? +s'écria-t-elle, avec égarement. Il est condamné par +votre cour martiale; vous me tromperiez et vous le +tueriez tout de même.</p> + +<p>—Non! sur mon honneur. Avant notre mariage +je remettrai ce papier au pasteur et il le brûlera aussitôt +la cérémonie terminée. Mais, Bessie, vous ne +voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la +cire molle dans mes mains? Ce que je ferai, ce que +je dirai, ils le feront et le diront. Ils ne désirent nullement +fusiller votre oncle et seraient enchantés de +ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour +Natal, ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera +rendu; on lui donnera des dommages et intérêts +pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»</p> + +<p>Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à +le croire.</p> + +<p>«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la +maison moi-même et, si je trouve l'incendiaire, je le +ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, soyez raisonnable. +Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que +vous aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; +ne suis-je pas digne d'être l'époux d'une jeune +fille, quoique je sois Boer en partie? Et j'ai mon +intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera +grands tous deux. Nous sommes faits l'un pour +l'autre; je le sais depuis des années et lentement, +lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, et +maintenant vous êtes à ma portée.»</p> + +<p>Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix +douce et comme en un rêve: «Ma bien-aimée, ma +bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, cédez +maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau +crime.</p> + +<p>«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. +Je voudrais cesser de répandre le sang. Quand vous +serez ma femme, je crois vraiment que le mauvais +esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura +eu un époux tel que moi; je vous ferai une vie belle +et douce. Vous aurez tout ce que la richesse et la +puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle, +cédez au nom de l'amour immense que je vous +offre.»</p> + +<p>Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, +peu à peu, semblait subir une sorte de fascination. +Quand elle le vit près d'elle, l'infortunée se redressa +et jeta ses mains en avant.</p> + +<p>«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux +pas <i>le</i> trahir, vivant ou mort. Je me tuerai, je me +tuerai!»</p> + +<p>Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce +qu'enfin ses bras robustes se refermassent sur elle +et l'attirassent vers lui, comme un enfant. Alors elle +parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, +elle se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, +ni moralement.</p> + +<p>«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous +m'épouser?» murmura-t-il, ses lèvres si près +des boucles d'or, que Jess entendit à peine ces +mots:</p> + +<p>«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens +que j'en mourrai!»</p> + +<p>Il la pressa sur son cœur et couvrit son beau front +de baisers. Puis un instant après, il ouvrit les bras. +On entendait les pas de la sentinelle qui revenait. +Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes +elle se retrouva sur le flanc de la colline, courant +vers le réduit du Hottentot.</p> + +<p>Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! +Donner une idée de son indignation, de sa fureur, +de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait +essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie +de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa sœur +chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la +fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait +folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que +Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, +à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si +Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage +de Bessie avec Muller rendrait possible le sien +avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. +Avant tout elle était droite, généreuse, prête au +sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une +situation semblable.</p> + +<p>Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.</p> + +<p>«Allumez une bougie», dit-elle.</p> + +<p>Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine +de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges +de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus +futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis +des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre, +où passaient les bouts de bougies de la maison; +le mystère était expliqué.</p> + +<p>«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin +de réfléchir.»</p> + +<p>Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de +peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont +les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse, +Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. +Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle +le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant. +Bessie serait le seul prix qu'il accepterait +en échange de la vie de son oncle. Il était impossible +de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était +trop horrible.</p> + +<p>Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter +devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence +de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.</p> + +<p>Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi +cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la +tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça +donc.</p> + +<p>Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, +c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle +part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant +que les Boers avaient vaincu les Anglais, +les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du +temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher +et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard. +Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. +Elle se dit tout haut:</p> + +<p>«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un +homme tel que Frank Muller?»</p> + +<p>Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, +comme une inspiration:</p> + +<p>«<i>La mort!</i>»</p> + +<p>Oui, la mort seule le vaincrait.</p> + +<p>Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa +avec cette idée, puis une autre la suivit rapidement. +Il fallait que Muller mourût avant l'aube. C'était le +seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était +l'unique solution du terrible problème,</p> + +<p>Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il +avait tué et méditait de tuer encore. Jamais homme +n'avait mieux mérité une mort prompte et sans +pitié.</p> + +<p>Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, +cette fugitive aux vêtements souillés et +déchirés, réfugiée dans le chenil d'un sauvage, citait +le puissant chef de parti devant le tribunal de sa +conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait +à mort!</p> + +<p>Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible +traversa son cerveau et arrêta las battements de son +cœur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en était +pas encore réduite <i>à cela</i>. Ses regards tombèrent sur +les bâtons et les zagaies de Jantjé et une nouvelle +inspiration lui vint. Jantjé exécuterait la sentence. +John lui avait conté un jour, au Palais, la lugubre +histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt +ans auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas +juste que ce monstre fût puni par le fils de ces infortunés? +Mais le voudrait-il? Elle savait que le petit +homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers +et surtout Frank Muller.</p> + +<p>«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête +hors du réduit.</p> + +<p>«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le +corps de singe se glissa à l'intérieur.</p> + +<p>«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je +voudrais causer.»</p> + +<p>Il obéit en grimaçant un sourire.</p> + +<p>«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous +que je vous conte une histoire du temps que les +bêtes parlaient, comme je faisais quand vous étiez +petite?</p> + +<p>—Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long +bâton qui a un gros bout et des entailles au-dessous. +Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour quelque +chose dans cette histoire?»</p> + +<p>Instantanément le visage du Hottentot devint +mauvais.</p> + +<p>«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de +ses doigts maigres et crochus. «Voyez-vous cette +large entaille? C'est pour mon père: baas Frank l'a +tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: +baas Frank l'a tuée de même; et cette troisième, +c'est pour mon oncle, un homme bien vieux, bien +vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques +plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus +de lui,... oui; et pour d'autres choses aussi. Et maintenant +je vais en faire d'autres: une pour la maison +qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon +baas à moi, qu'il va fusiller, et une pour missie +Bessie.»</p> + +<p>En effet, il tira de son côté un très grand couteau +de chasse à manche blanc et se mit à creuser ses +entailles.</p> + +<p>Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. +C'était le trésor préféré de Jantjé, la grande joie de +son pauvre cœur étroit. Il l'avait acheté d'un Zulu, +au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée +pour six mois de gages. Le Zulu le tenait d'un +homme qui venait de la baie Delagoa. Par le fait, +c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, qui +coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été +taillé dans une défense d'hippopotame. Il était long +d'un pied, traversé, dans la longueur de la lame, de +trois rainures, et très lourd.</p> + +<p>«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»</p> + +<p>Il le mit dans la main de Jess.</p> + +<p>«Il tuerait bien un homme, dit-elle.</p> + +<p>—Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.</p> + +<p>—Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» +ajouta-t-elle, se penchant tout à coup vers lui et +fixant ses grands yeux sombres sur ceux du Hottentot.</p> + +<p>«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. +«Il le tuerait net! Ah! que ce serait bon de le +tuer! poursuivit-il, avec un rire sauvage.</p> + +<p>—Il a tué votre père, Jantjé?</p> + +<p>—Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont +les yeux commençaient à rouler avec fureur dans +leur orbite.</p> + +<p>«Il a tué votre mère?</p> + +<p>—Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air +féroce.</p> + +<p>—Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?</p> + +<p>—Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le +poing et ses longs doigts de pied se tordirent, tandis +qu'avec une sorte de cri étouffé, il faisait écho aux +paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans +le sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit +quand elle était possédée du démon, et les démons +ne mentent jamais. Regardez: je dessine le cercle +de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; +écoutez: je dis les paroles, je dis les paroles (il +marmottait rapidement quelque chose); un vieux +sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les +paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait +une pierre qui m'en a empoché. Cette fois il n'y a +pas de pierre, tenez; les extrémités se touchent. Il +mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans +le cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait +des dents.</p> + +<p>«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le +tenant toujours sous l'influence magnétique de ses +yeux noirs, «il mourra dans le sang; il mourra cette +nuit, et c'est <i>vous</i> qui le tuerez, Jantjé.»</p> + +<p>Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint +jaune.</p> + +<p>«Comment? demanda t-il. Comment?</p> + +<p>—Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»</p> + +<p>Pendant quelques instants, elle murmura à son +oreille!</p> + +<p>«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que +c'est beau d'être habile comme les blancs! Je le +tuerai cette nuit, et après je pourrai effacer les +entailles du bâton, et les ombres de mon père, de +ma mère et de mon oncle ne gémiront plus dans la +nuit, comme elles font depuis si longtemps, quand +je dors!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h2> + +<h2>VENGEANCE!</h2> + + +<p>Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques +minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait +parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré +sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé +devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières +mesures à prendre.</p> + +<p>Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait +fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et +la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la +résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué +d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas +sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant +elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait +mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur +d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même +pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait +aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux; +mais <i>elle</i>, que deviendrait-elle? Privée de son amour +et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire, +quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? +Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur +et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter. +Alors tout son pauvre cœur torturé s'absorba +dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait +jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine +et cependant Bessie serait sa femme, tandis +qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à +prendre. Elle sauverait sa sœur, et ensuite, si elle +échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne +n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins +agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de +ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée +et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la +nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son +corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries, +mais jamais son esprit n'avait été plus +lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme +à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec +une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. +Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, +tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par +la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien! +puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait +quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans +cela.</p> + +<p>Dans sa poche était un crayon et dans son corsage +le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui +suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le +posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière +pour tracer les lignes suivantes:</p> + +<p>«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne +devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un +autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai, +sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, +car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne +ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde +ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez +pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si +vous m'oubliez.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle +le replaça sur ses genoux et se mit à écrire très vite, +en vers et presque sans correction.</p> + +<p>C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât +jamais ce qu'elle écrivait, et en ce moment l'inspiration +s'imposa irrésistiblement et presque inconsciemment:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span> +<span class="i0">Tu regarderais mon calme visage<br /></span> +<span class="i0">Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos,<br /></span> +<span class="i0">Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;<br /></span> +<span class="i0">Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,<br /></span> +<span class="i0">Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,<br /></span> +<span class="i0">Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.<br /></span> +<span class="i0">Pauvres mains si vides et si froides ce soir!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Si je mourais ce soir,<br /></span> +<span class="i0">Tu évoquerais le souvenir aimant<br /></span> +<span class="i0">De quelque bonne action faite par ces mains glacées;<br /></span> +<span class="i0">De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes;<br /></span> +<span class="i0">De quelque tâche utile où ces pieds ont couru.<br /></span> +<span class="i0">Le souvenir de ma colère et de mon orgueil<br /></span> +<span class="i0">Et de toutes mes fautes serait effacé;<br /></span> +<span class="i0">Et tout me serait pardonné ce soir.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La mort veille sur moi ce soir.<br /></span> +<span class="i0">J'entends la voix qui de loin m'appelle.<br /></span> +<span class="i0">Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile.<br /></span> +<span class="i0">Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée;<br /></span> +<span class="i0">Les épines ont percé mes pieds chancelants;<br /></span> +<span class="i0">Le monde amer a fait saigner mon cœur affaibli.<br /></span> +<span class="i0">Quand le sommeil sans rêves sera mon partage,<br /></span> +<span class="i0">Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le +papier, que pour toute autre raison, replaça la sauf-conduit +dans sa poitrine et se perdit bientôt dans +une profonde rêverie.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds +comme un grand serpent à tête humaine, son visage +jaune tout luisant de pluie.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?</p> + +<p>—Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement +de rentrer sous sa tente. Il a causé avec le pasteur; +j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais il parlait +si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.</p> + +<p>—Les Boers dorment-ils?</p> + +<p>—Tous, Missie, excepté les sentinelles.</p> + +<p>—Y en a-t-il une devant la tente de baas +Frank?</p> + +<p>—Non, Missie; il n'y a personne près de là.</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Environ trois heures et demie après le coucher +du soleil (dix heures et demie).</p> + +<p>—Attendons encore une demi-heure et puis vous +retournerez là-bas.»</p> + +<p>Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés +dans le silence et dans leurs pensées.</p> + +<p>Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à +le repasser sur une lanière de cuir.</p> + +<p>A cette vue, Jess se sentit défaillir.</p> + +<p>«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»</p> + +<p>Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les +minutes passèrent lentement.</p> + +<p>Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant +contre son émotion poignante:</p> + +<p>«Il est temps, Jantjé.»</p> + +<p>Le Hottentot s'agita avant de répondre.</p> + +<p>«Il faut que Missie vienne avec moi.</p> + +<p>—Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.</p> + +<p>—Parce que l'ombre de la femme anglaise me +suivra, si j'y vais seul.</p> + +<p>—Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint +et répondit:</p> + +<p>«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre +père et à votre mère; soyez homme!</p> + +<p>—Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le +tuerai comme un homme, mais que peut un homme +contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais +du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait +du feu par les blessures.</p> + +<p>—Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.</p> + +<p>—Non, Missie, je n'irai pas seul.»</p> + +<p>Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise +humeur s'emparait de lui; or il n'est pas de +mule obstinée plus intraitable qu'un Hottentot de +mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle +pas également coupable, soit qu'elle restât, soit +qu'elle le suivît? Quant à être découverte, peu lui +importait. Elle ne se sentait plus la force de penser à +autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule +chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au +dernier moment: cela, c'était au-dessus de ses forces.</p> + +<p>«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.</p> + +<p>—A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; +vous tiendrez l'ombre à distance, pendant que je +tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit endormi, +bien, bien endormi.»</p> + +<p>Une fois encore, lentement et avec les plus grandes +précautions, ils descendirent la colline. Il n'y +avait plus de lumière nulle part et l'on n'entendait +que le pas des sentinelles près de la remise. Mais +ce n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; +ils laissèrent les communs sur leur droite +et firent un détour vers l'avenue des Gommiers. +Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent +près d'un tas de grosses pierres et Jantjé +s'avança pour reconnaître les lieux. Bientôt il revint +dire que tous les Boers, restés près du chariot, dormaient, +mais que Muller était encore assis sous sa +tente, plongé dans ses réflexions. Très doucement +ils se glissèrent jusqu'au tronc du premier grand +gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais +brouillard.</p> + +<p>A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente +de Muller. Une lumière brûlait à l'intérieur et sur +la toile rendue luisante par la brume et la pluie, se +reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était +placé de telle sorte que la lumière jetait un reflet +agrandi, non seulement de tous ses traits, mais aussi +de leur expression. Il gardait son attitude habituelle +lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, +les yeux fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, +à tout ce qu'il avait fait pour le remporter, à tout ce +qu'il y gagnerait. Il avait maintenant tous les atouts +dans les mains. Et cependant, au milieu de son +triomphe, il éprouvait une crainte vague. De nouveau +les paroles du vieux général boer revenaient à +sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois +que Dieu met une limite aux actions de l'homme. +S'il va trop loin, Dieu le tue!»</p> + +<p>Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas +terrible s'il y avait un Dieu, et que ce Dieu plongeât +son âme, cette nuit même, dans un lieu de terreur +éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent +et il frissonna si violemment, que la grande +silhouette trembla sur la toile.</p> + +<p>Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement +son premier vêtement, baissa sans l'éteindre +la mèche de la lampe et se jeta sur le lit de camp, +qui gémit sous son poids.</p> + +<p>Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la +chute des gouttes de pluie sur les feuilles, et le +passage de la brise dans les branches. C'était une +nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour +énerver un homme robuste, éprouvé déjà par la +fatigue, la douleur et les privations. Que devait-ce +être pour la malheureuse jeune fille dont le cœur +se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la +fièvre, dont la raison s'égarait dans l'attente d'un +meurtre? Les minutes se traînaient et, à chaque +bruissement de fouilles, sa terreur augmentait. Mais +sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, +jusqu'au bout!</p> + +<p>Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent +jusqu'à la tente et approchèrent, prêtant l'oreille, +jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il dormait; sa +respiration était douce et régulière.</p> + +<p>Jess toucha le bras de son compagnon et sentit +qu'il tremblait.</p> + +<p>«Maintenant», murmura-t-elle.</p> + +<p>Il recula. Évidemment cette longue attente avait +affaibli son courage.</p> + +<p>«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit +à peine, quoiqu'il sentit son souffle sur ses +cheveux. «Allez, et frappez ferme.»</p> + +<p>Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau +de sa gaine et une seconde après, il n'était plus +à son côté; puis elle vit la ligne lumineuse, qui +tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente, +s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. +Alors elle se détourna et posa ses mains sur ses +oreilles; et comme elle voyait encore une longue +ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, +elle ferma les yeux et attendit immobile et le cœur +défaillant.</p> + +<p>Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du +temps, quelqu'un lui toucha le bras. C'était Jantjé.</p> + +<p><i>Est-ce fait?</i> murmura-t-elle.</p> + +<p>Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.</p> + +<p>«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un +enfant. Quand j'ai levé le couteau, il a souri dans son +sommeil, et mon bras a perdu toute sa force. Je n'ai +pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de +l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un +coup sur l'épaule, et je me suis sauvé.»</p> + +<p>Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé +sur l'heure. La lâcheté de cet homme affolait Jess; +elle étouffait de fureur. A ce moment, un chevreuil, +descendu de la montagne pour brouter les buissons +de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa +comme une lueur grise, dans l'obscurité. Jess tressaillit, +mais comprit aussitôt de quoi il s'agissait, +tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, +tomba sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de +la vieille femme anglaisa». Le couteau lui avait +échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait, +s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec +rage:</p> + +<p>«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»</p> + +<p>Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider +à rentrer sous la tente.</p> + +<p>Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, +elle enfouit son visage dans ses mains moites +et essaya de penser.</p> + +<p>Peu à peu une résolution terrible pénétra son +âme. Muller n'échapperait pas. Bessie ne lui serait +pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte <i>elle-même</i>!</p> + +<p>Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue +par l'excès même de sa souffrance et par l'énergie +de son désespoir, et se glissa vers la tente, le grand +couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur. +Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux +de s'habituer à la lumière. Elle vit d'abord le lit, +puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé avait dit qu'il +dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au +moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus +de même. Au contraire, son visage convulsé exprimait +une terreur extrême et de grosses gouttes de +sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se +rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. +Il était couché sur le dos. Le bras gauche +pendait du lit et la main touchait le sol; l'autre +bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, +en glissant, avaient découvert le cou et la large +poitrine.</p> + +<p>Jess s'arrêta et le regarda.</p> + +<p>«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», +murmura-t-elle, et, poussée par une force qui semblait +agir en dehors de sa volonté, elle avança lentement, +lentement vers le lit.</p> + +<p>A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts +se fixèrent en plein sur ceux de la jeune fille. Quel +qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors fut bien plus +terrible, car vers lui se penchait <i>le fantôme de la +femme qu'il avait assassinée dans le Vaal</i>! Elle était +là, sortie de sa tombe liquide, échevelée, déchirée, +l'eau coulant encore de ses mains et de ses cheveux! +Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne +pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'<i>esprit</i> +de Jess Croft, de la femme qu'il avait tuée, revenu +pour lui dire qu'il y avait une vengeance divine et +un <i>enfer</i>. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne +saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant +<i>la fin</i>. Elle vit son visage se décomposer, devenir +d'une pâleur grise comme la cendre, tandis qu'une +sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il était +éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait +ni remuer, ni parler....</p> + +<p>Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la +main. Elle jeta au loin l'objet maudit. Ce cri devait +avoir éveillé tout le voisinage à un mille à la ronde. +Déjà elle entendait vaguement les mouvements des +hommes qui gardaient le chariot et la course folle +de Jantjé, qui fuyait pour sauver sa vie.</p> + +<p>Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne +ne l'aperçut, ni ne la poursuivit. Ou courait sur la +gauche, après Jantjé. Elle sentait son cœur lourd +comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que +devant, derrière, alentour, hurlaient toutes les furies +engendrées par la conscience de celui qui vient +de tuer.</p> + +<p>Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans +la nuit noire, ne voyant qu'une chose, n'entendant +qu'un cri!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h2> + +<h2>TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE</h2> + + +<p>Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, +près de la maison de Hans Coetzee, John reçut +l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la selle de +son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, +et son cheval entravé fut laissé dans la prairie, au +pacage. On fit ensuite entrer le capitaine suivi de +deux Boers, dans la pièce même où il avait été introduit +le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui +coûter la vie. Il retrouva toutes choses dans un +état si semblable, y compris tante Coetzee assise +dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre, +près de la table sur laquelle était posé un bol de +café, plus que jamais occupée à ne rien faire, ses +filles aussi parées, leurs jeunes admirateurs armés +des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter +les yeux et de se demander si les événements des +derniers mois n'étaient pas un mauvais rêve. L'accueil +qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette +illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un +Boer aurait-il pu condescendre à serrer la main +d'un misérable «rooibaatje» anglais, ramassé sur +la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence +glacial régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. +La vieille dame ne daigna pas lever les yeux; les +autres se détournèrent avec un dégoût évident. Seul +Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.</p> + +<p>John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait +une chaise vacante, et resta debout à côté.</p> + +<p>«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il +à voix haute.</p> + +<p>—Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la +dame, au Boer placé près d'elle. «C'est une voix de +taureau! Que dit-il?»</p> + +<p>Le Boer le lui expliqua.</p> + +<p>«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, +répliqua-t-elle; mais, après tout, c'est un homme et il +est peut-être endolori, après sa longue course à cheval; +les Anglais le sont toujours quand ils essayent +de monter.»</p> + +<p>Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:</p> + +<p>«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje +qu'il n'est pas seul à posséder une voix», ajouta-t-elle +en guise d'explication.</p> + +<p>Un ricanement étouffé accueillit cette remarque +humoristique et John profita aussitôt de la permission, +avec toute la bonne grâce qu'il put y mettre, +ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.</p> + +<p>«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché +dans des trous de fourmilier, sans rien avoir à +manger. On me dit que là-bas, au Drakensberg, ces +trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir +de faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de +rencontrer un Boer.»</p> + +<p>Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes +filles intervint.</p> + +<p>«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à +John, en anglais.</p> + +<p>John écumait de rage, mais en même temps il +tombait d'inanition; il répondit: «Oui».</p> + +<p>«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons +s'il peut attraper dans la bouche comme un +chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.</p> + +<p>—Non, non! Faites-lui manger de la bouillie +avec une cuiller de bois, comme un Cafre. Je le ferai +manger, si vous avez une cuiller très longue.»</p> + +<p>Après discussion, il y eut un compromis. On lui +jeta du pain et du jambon, de l'autre bout de la pièce; +il fut assez adroit pour les saisir au vol et commença +son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim dévorante, +aux spectateurs assemblés autour de lui.</p> + +<p>«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au +sardonique fiancé de sa fille, «il y a trois mille Rooibaatjes +dans l'armée anglaise, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, ma tante.</p> + +<p>—Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», +répéta-t-elle avec irritation, comme si quelqu'un +l'avait contredite.</p> + +<p>«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.</p> + +<p>—Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?</p> + +<p>—Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.</p> + +<p>—Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la +colère du Cher Seigneur, d'entendre un garçon qui +louche (Carolus était légèrement affligé de cette infirmité) +contredire sa future belle-mère. Dites-moi, +combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.</p> + +<p>—Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.</p> + +<p>—Et à Ingogo?</p> + +<p>—Six cent vingt.</p> + +<p>—Et à Majuba?</p> + +<p>—Mille.</p> + +<p>—Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on +a achevé le reste à Bronker's Spruit, mes neveux; +ce Rooibaatje que voici est l'un des derniers de +l'armée anglaise.»</p> + +<p>La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument +comme définitif; mais un mauvais esprit inspira au +malheureux Carolus la fâcheuse idée de contredire.</p> + +<p>«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup +de damnés Anglais qui se cachent dans le +défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.</p> + +<p>—C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant +la voix. Ce ne sont que des Cafres et autre populace. +Comment osez-vous contredire votre future belle-mère, +sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà +pour vous.»</p> + +<p>Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de +s'esquiver, elle lui jeta au visage tout le contenu +du bol de café. Le bol se brisa sur son nez et le café +se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long +de son cou et sur ses vêtements.</p> + +<p>C'était un spectacle indescriptible.</p> + +<p>«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et +radoucie par le succès de son coup, «vous ne direz +pas que je ne sais pas lancer un bol de café! Je ne +me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant +trente ans. Maintenant que je vous ai donné une +leçon, Carolus, allez vous laver et nous souperons +ensuite.»</p> + +<p>A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus +se laissa emmener par sa fiancée, dont la sœur +s'occupa de préparer le couvert. Quand le souper +fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les +servirent. Bien entendu, John ne fut pas invité, +mais l'une des jeunes filles lui apporta de quoi +apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au +moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme +les hommes buvaient sec, la situation se gâta bientôt +pour John. L'un des convives se souvint subitement +du jeune Boer que le capitaine avait châtié, lorsqu'il +avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, +dans la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? +Cette idée fut accueillie avec faveur. Heureusement +l'ex-protecteur de John était encore là, aussi gris +que les autres, il faut en convenir, mais il avait +l'ivresse aimable.</p> + +<p>«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons +demain au commandant qui saura disposer de lui.»</p> + +<p>John n'en douta pas, car le commandant, c'était +Frank Muller.</p> + +<p>Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; +alors les autres voulurent s'amuser un peu. Armés +de leurs carabines, ils visèrent John, en pariant +qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le +capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, +puis tira son revolver, qu'heureusement il possédait +encore.</p> + +<p>«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, +que l'on comprit à merveille, «je jure, de par Dieu! +que je le tue.» Sa résolution bien évidente de faire +ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne +fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus +pouvoir perdre ses adversaires de vue un seul instant, +de peur de traîtrise. Deux fois il en appela à la maîtresse +de la maison, mais elle resta immobile dans +son grand fauteuil, un sourire béat sur son large +visage.</p> + +<p>On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir +un «rooibaatje» anglais harcelé comme une bête +fauve.</p> + +<p>Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution +de se frayer un passage au milieu de ses ennemis, +en tirant au hasard de tous côtés, le sombre Carolus, +dont l'humeur ne s'était pas encore remise de l'aspersion +au café et qui, de plus, était parfaitement +ivre, se précipita en jurant sur John, pour lui asséner +un formidable coup de crosse. Le capitaine esquiva +le coup, qui tomba sur le dossier de sa chaise +et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus +serait assurément partie pour un monde meilleur, +si la vieille dame, voyant que les choses se gâtaient +sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec +une promptitude merveilleuse.</p> + +<p>«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», +cria-t-elle, en jouant à droite et à gauche, de ses +poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai assez +de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; +ils seront tous partis demain matin, si vous vous +fiez aux Cafres. Allez donc voir un peu, s'ils sont à +l'écurie.»</p> + +<p>Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, +et la bonne dame, poursuivant ses avantages, +les poussa tous dehors, à la grande surprise et +satisfaction de John.</p> + +<p>Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:</p> + +<p>«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes +un brave et que vous n'avez pas eu peur de cette +foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni désordre dans +ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent +ici, ils commenceront par se griser davantage +et puis ils vous tueront; donc allez-vous-en, pendant +que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.</p> + +<p>«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante +Coetzee», répondit John, abasourdi de découvrir que +cette femme possédait un cœur, et avait, plus ou +moins, joué un rôle, toute la soirée.</p> + +<p>«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice +flegmatique, «ce serait vraiment bien dommage +de tuer le dernier <i>rooibaatje</i> de l'armée anglaise; il +faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez +un bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit +est humide. Et parfois, quand vous serez hors du +Transvaal et que vous vous rappellerez tout ceci, +souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante +Coetzee. Mais je ne vous aurais pas sauvé, si vous +n'aviez pas été si courageux; non certes! J'aime +qu'un homme soit un homme et non un singe, comme +ce misérable Carolus. Allons, partez!»</p> + +<p>John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, +sortit et, un instant après, disparut dans la nuit. +L'obscurité était profonde, la pluie abondante; il +comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le +risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose +à faire; se diriger à pied, vers Belle Fontaine, +aussi vite que le lui permettrait sa fatigue. Il prit +donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que +dix milles le séparassent encore de son but, il se +résigna, grâce à son heureuse aptitude à souffrir ce +qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une heure tout +alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive +contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après +avoir perdu un grand quart d'heure à le chercher +sans le retrouver, il prit le parti de se diriger sans +plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait +devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était +bien elle en effet; seulement, au lieu de continuer +sur la gauche, ce qui l'aurait mené droit à la maison, +il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la colline, +avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en +serait même pas aperçu, si le hasard ne l'eût conduit +à l'entrée de la Gorge aux Lions, là même où, +quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une +conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait +avec peine, au milieu des roches, la pluie cessa et la +lune sortit des nuages; il était près de minuit. Les +premiers rayons permirent à John de reconnaître la +localité.</p> + +<p>Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une +semaine, il avait voyagé continuellement et, pendant +les deux dernières nuits, le sommeil avait été +remplacé par des dangers terribles et des émotions +sans cesse renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante +Coetzee, il n'aurait jamais pu faire cette marche de +quinze milles environ; mais maintenant il n'en pouvait +plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux +os et n'aspirait qu'à une chose: s'étendre +n'importe où et dormir, ou... mourir! A cet instant +il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess s'était +réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait +amené une fois, après leurs fiançailles, et lui avait +dit que c'était une des retraites favorites de sa sœur.</p> + +<p>S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins +un sol sec et un abri contre la pluie. Il ne devait +pas en être à plus de trois cents mètres. Appelant +donc tout son courage à son aide, pour un suprême +effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les +roches éparpillées, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au +pied de l'immense pilier que la foudre avait frappé +un jour, devant les yeux de Jess.</p> + +<p>Trente pas encore et il entra dans la grotte.</p> + +<p>Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta +sur le sol rocheux et, presque instantanément, tomba +dans un sommeil de plomb.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h2> + +<h2>CONCLUSION</h2> + + +<p>Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait +toujours éperdument, sur le plateau de la colline. +Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée absorbait +son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître +à jamais! Tout à coup elle se trouva au sommet +de la Gorge aux Lions, qu'elle reconnut malgré +le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à descendre. +Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans +crainte d'être troublée, car personne n'y venait +jamais, si ce n'est parfois quelque Cafre errant.</p> + +<p>Sautant de roche en roche, disparaissant dans +l'ombre, pour reparaître à la lumière blafarde de la +lune, elle semblait être une apparition fantastique, +tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.</p> + +<p>Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, +mais sans y prendre garde, malgré une blessure +assez profonde au poignet. Enfin elle arriva au +bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était +temps! Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna +le corps brisé, l'esprit égaré,... <i>mourante</i>.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi», +gémissait la malheureuse, en tombant +sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi, mais j'ai +effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que +j'ai fait <i>cela</i>. Je serais morte plutôt que de <i>le</i> tuer +pour moi. Tu épouseras John et tu ne sauras jamais, +jamais, ce que j'ai fait pour toi. Je vais mourir. Je +sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais revoir <i>son</i> +visage une seule fois, une seule, avant de mourir!»</p> + +<p>Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, +projetait ses rayons dans les profondeurs sombres +de la gorge; ils atteignirent l'ouverture de la grotte +et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.</p> + +<p>Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et +poussa un profond soupir; son dernier vœu était-il +donc exaucé? Son bien-aimé était-il mort? Était-ce +une vision? Elle se traîna sur les mains et les +genoux, pour venir écouter s'il respirait encore. Oui; +elle entendit son souffle lent et régulier; celui d'un +homme plongé dans le sommeil.</p> + +<p>L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle +avait tué? Pour qu'il la vît mourir, car elle sentait +sa fin venir vite, très vite. Non! cent fois non!</p> + +<p>Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel +elle avait écrit à John et le glissa entre ses doigts +engourdis. Il parlerait pour elle. Puis elle se pencha +vers lui, image vivante de la tendresse infinie et +désespérée, de l'amour plus profond que la tombe.</p> + +<p>Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, +ses pieds, ses jambes devenaient froids et bientôt +elle ne sentit plus rien au-dessous de la poitrine. +Le cœur seul vivait encore.</p> + +<p>Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le +niveau de la petite grotte et cessèrent d'éclairer le +visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au front +un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement +ce fut la fin! Une lueur aveuglante passa devant ses +yeux; un grondement, pareil à celui de la mer en +furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina doucement +sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle +s'endormit!... De quel sommeil? Pour quel réveil? +C'est le grand <i>Peut-être</i>!</p> + +<p>Pauvre Jess aux yeux et au cœur profonde! Telle +fut la dernière joie de son amour! Telle fut sa +couche nuptiale!</p> + +<p>Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice +et de son crime, et le vent de la nuit chantait son +<i>requiem</i>, au-dessus de cette retraite où elle avait +ouvert et fermé le livre de sa vie.</p> + +<p>Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait +pu même être heureuse, quoique les femmes comme +elle le soient rarement. Il n'est pas sage de risquer +toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui +indulgents et qu'elle dorme en paix!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, +d'un sommeil lourd et sans rêves, la tête de la +femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! Étrange +et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le +monde s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent +dans la grotte et se jouèrent indifféremment sur le +visage blême, sur les boucles en désordre de la +morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux +babouin jeta un regard à l'intérieur, par l'ouverture +de la grotte, et une vive indignation à la +vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le +monde s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper +de la mort de Jess; il est si habitué à ces +sortes de choses!</p> + +<p>Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux +et s'étirant les bras, il eut tout à coup conscience +du poids qu'il portait, abaissa son regard, vit d'abord +très confusément, puis enfin clairement et sans doute +possible!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Il est des choses que l'œil humain doit respecter. +Au nombre de ces choses, est la première explosion +du désespoir d'un homme fort! John Niel dut remercier +Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans +cet abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et +sauf en apparence, mais meurtri pour le reste de +ses jours.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, un homme hâve et +hagard descendait, en trébuchant, la colline de +Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. L'agitation +régnait partout. Du petits groupes de Boers, +qui parlaient haut et gesticulaient, se précipitèrent +vers le nouvel arrivant, pour voir ce qu'il portait. +Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le laisser +passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison +incendiée, puis se dirigea vers les remises et déposa +son fardeau sur le banc où Frank Muller s'était +assis la veille, pendant le soi-disant conseil de +guerre.</p> + +<p>Enfin il demanda d'une voix étouffée:</p> + +<p>«Où est M. Croft?»</p> + +<p>L'un des Boers montra du doigt la porte de la +petite pièce où était enfermé le vieillard.</p> + +<p>«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si +menaçant, qu'on lui obéit sans mot dire.</p> + +<p>«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! +Vous nous revenez du monde des mourants!</p> + +<p>Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme +dans ses bras; mais celui-ci l'arrêta.</p> + +<p>«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»</p> + +<p>Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre +Jess!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Pendant la journée, les Boers partirent sans plus +s'occuper des habitants de Belle-Fontaine. Depuis la +mort de Muller, personne ne songeait à exécuter la +sentence; du reste on n'en avait pas le droit, puisque +la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent +donc de dresser une sorte de procès-verbal +et d'enterrer leur chef dans le petit cimetière planté +de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir pas +la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent +dans celle qu'on avait préparée pour le vieux Croft!</p> + +<p>Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut +jamais éclairci. Les indigènes employés à la ferme +reconnurent le couteau comme ayant appartenu à +Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il +était l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, +mystérieusement disparu. Du reste, on ne prit +pas grand'peine pour les découvrir. Muller était un +personnage important, mais non populaire, et dans +des temps si troublés, dans un pays à demi sauvage, +la mort d'un homme n'est pas un événement dont +on se préoccupe longtemps.</p> + +<p>Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel +allèrent, à leur tour, au cimetière sur la colline. Ils y +déposèrent leur chère morte, à dix pas de celui pour +qui son bras avait été l'instrument de vengeance. +Ils ne la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent +même toujours qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, +pendant cette nuit terrible. Personne ne le +sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas +de ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités +par les blancs, loin, bien loin dans les déserts de +l'Afrique centrale.</p> + +<p>«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut +refermée, ce pays n'est pas fait pour des Anglais; +retournons dans le nôtre.» John courba la tête en +signe d'acquiescement.</p> + +<p>Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les +25 000 francs payés à Silas Croft par le capitaine, +pour sa part d'intérêt dans l'exploitation de Belle-Fontaine, +étaient restés, avec une autre somme de +6 000 francs, à la banque de Natal.</p> + +<p>Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. +Trois mois après leur arrivée en Angleterre, +John Niel trouva un emploi de régisseur, sur un important +domaine du comté de Rutland. Au bout d'un +certain temps il devint l'époux bien-aimé de la charmante +Bessie Croft et, à tout prendre, il peut passer +pour un homme heureux. Parfois pourtant, un chagrin +que sa femme ignore, s'empare de lui et le +maîtrise pendant quelque temps.</p> + +<p>Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, +mais il lui arrive de loin en loin, lorsque, sa tâche +du jour terminée, il s'arrête à l'entrée de son jardin +et contemple le paisible paysage anglais, ou le ciel +parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra +jamais où il reverra ces grands yeux sombres et +passionnés, où il entendra de nouveau cette douce +voix inoubliée!</p> + +<p>Car il se sent toujours aussi près de son amour +perdu et parfois semble savoir positivement que s'il +y a, comme nous l'espérons tous, un avenir pour +chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la +lutte, il trouvera Jess l'attendant sur le seuil!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FIN" id="FIN"></a>FIN</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<p> + +Chapitres <br /> + +<a href="#CHAPITRE_I"><b>I</b></a>. John a une aventure <br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>II</b></a>. Comment les deux sœurs vinrent à Belle-Fontaine <br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>III</b></a>. M. Frank Muller<br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV</b></a>. Bessie est demandée en mariage <br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>V</b></a>. Rêves et folies <br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI</b></a>. L'orage éclate <br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII</b></a>. Jeune rêve d'amour <br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII</b></a>. Jess part pour Prétoria <br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX</b></a>. L'histoire de Jantjé <br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>X</b></a>. John l'échappe belle! <br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI</b></a>. Sur le bord 90<br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII</b></a>. Le saut<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII</b></a>. Frank Muller jette le masque<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV</b></a>. John, à la rescousse! <br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV</b></a>. Un voyage difficile<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI</b></a>. Prétoria<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII</b></a>. Le 12 février<br /> +<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII</b></a>. Et après?<br /> +<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX</b></a>. Hans Coetzee vient à Prétoria <br /> +<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX</b></a>. Le grand homme<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI</b></a>. Jess obtient un laissez-passer<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII</b></a>. En route <br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII</b></a>. Le gué du vaal <br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV</b></a>. L'ombre de la mort<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>XXV</b></a>. Attente<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>XXVI</b></a>. Un familier de Frank Muller<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>XXVII</b></a>. Silas est persuadé<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>XXVIII</b></a>. Bessie est mise à la question<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>XXIX</b></a>. Condamné à mort<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>XXX</b></a>. Il faut nous séparer<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>XXXI</b></a>. Jess trouve un ami<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>XXXII</b></a>. Il mourra!<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>XXXIII</b></a>. Vengeance!<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIV"><b>XXXIV</b></a>. Tante Coetzee à la rescousse<br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXV"><b>XXXV</b></a>. Conclusion<br /> +</p> + +<p>1160-13.—Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.—P9-13.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS *** + +***** This file should be named 38493-h.htm or 38493-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/4/9/38493/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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