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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 30, 2011 [EBook #38442] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 + + L'ILLUSTRATION, + JOURNAL UNIVERSEL + + Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 + + + +SOMMAIRE. Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin. _Gravure_.--Courrier +de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa. _Portrait_.--Inauguration +de la Statue de Bichat, sur la place de la Grenette, à Bourg. _Statue de +Bichat, par David (d'Angers)_. M. A. Vattemare et son projet d'échange. +_Médaille._--Une soirée orientale chez M. H... _Gravure_.--Coots. +_Portrait et Exercices de Coots._--De l'autre côté de l'Eau, souvenirs +d'une promenade par O. N.--Agriculture. Labour et Moisson. _Attributs; +Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la +Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs +faisant des Meules._--On ne s'avise jamais de tout. Chansonnette. +_Musique_.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La +Conjuration. _Six Gravures_.--Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Théâtre portatif de Campagne. _Deux +gravures_.--Amusement des sciences. _Gravure_. Rébus _Une Devise de +Confiseur; Enseigne_. + + + +Incendie du théâtre de l'Opéra + +A BERLIN. + +Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était +le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une +représentation _par ordre_ dans laquelle madame Pauline. Viardot avait +excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait +encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand +corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des +tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade, +pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une +collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule +considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des +secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à +se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de +Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour +de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince +Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de +Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept +heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les +instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des +décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles +qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver +les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de +Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait +toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence. + +La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus +aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés +et noircis. + +Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712, +par la représentation de _César et Alexandre_, opéra de Grann; il était +situé à l'extrémité de l'avenue _Unter den Linden_ (sous les tilleuls), +à l'angle de _Fredericks-Strasse_. Six colonnes corinthiennes décoraient +la façade, dont la plinthe portait cette inscription: + +FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS. + +Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées +dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds), +large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet, +un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs. + +Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, _la Comtesse de +Rudolstadt_, se passent à l'Opéra de Berlin. + +[Illustration: Incendie du Théâtre de Berlin.] + + + +Courrier de Paris. + +Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques +s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en +allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête +homme et un homme de talent. + +Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu +justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux +nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la +simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui +courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, +comme vient de l'être ce bon et modeste Bert. + +On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels +sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux +voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui +s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un +monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, +simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été +volée par la piété de ces fidèles. + +Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! +jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle +pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, +ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en +honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on +s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à +toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de +leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces +homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de +nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre +récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de +savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher +l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal. + +Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute +leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués +pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées +que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en +eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand +jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs +de renommée. + +Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa +vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et +habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le +premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre +heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre +voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les +connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux +auteurs: l'un a fait le _Coupe-Jarret_, feuilleton en trente-cinq +parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et +l'autre, le _Coupe-Tête_, roman magnifique que je lirai la semaine +prochaine, en attendant le _Coupe-Gorge_, par le même.» + +Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur +stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce +qu'on veut lui dire. + +Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment +où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et +qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout +étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans +repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source +des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. +Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de +l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la +Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu +résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul +journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait +apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et +de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se +livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le +terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol +monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution +du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain. + +Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande +querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, +Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé +tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme +ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux +fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner +leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire +terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, +quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus +intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la +première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire +un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la +résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un +des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances +de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux +jours-là il mit sa vie sur son nom. + +Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, +mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien +qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. +Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses +devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la +timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier +échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière +fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de +déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il +avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion +de ses jeunes années un souvenir mélancolique. + +Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et +beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain +politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer +tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série +d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique +dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et +une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; +on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux +sources pures. + +Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il +fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par +hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on +n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue +d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses +amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois +qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une +foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le +résumé du son observation spirituelle et déliée. + +Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une +redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, +la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la +regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et +cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y +asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en +vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se +décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez +les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur +les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, +tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis +qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient +avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand +tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises. + +Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, +après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la +défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et +ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, +et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte +soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de +Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux +sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons. + +--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est +pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont +pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit +d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui +qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une +race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de +titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant +seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; +quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous +quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à +l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser +quelque chose à votre sagacité. + +Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur +un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux +mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur +le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce +moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de +l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre +immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: +«Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre +avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans +cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et +persistante. + +«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté +est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une +pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il +allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième +fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en +tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et +une disgrâce. + +Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage +annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? +la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre +Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette +page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.» + +Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches! + +--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince +bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît. + +On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de +Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège +s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, +Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à +travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la +patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout +les imaginations étaient émues. + +Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son +enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta +à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses +murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la +municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions +arrivèrent de tous côtés. + +Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail +précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des +Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; +on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de +notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché +à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur +talent. + +Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble +tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur +l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la +mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit +toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée +subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le +dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait +du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver. + +Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a +passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau +qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière +partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de +l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent +supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher. + +Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème +napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la +terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On +se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui, +accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs. + +--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains +bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles +graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais +biens,--c'était peut-être moi-même,--avait un rendez-vous l'autre jour +avec un chef supérieur d'une grande direction. + +L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient +depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous +attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour +viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon +Dieu!» + +Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon +homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!.... +dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les +_omnibus_, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement +vides.» + +Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que +ces dix _omnibus_? + +--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois +que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en +pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus +illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait: +Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on +puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il +tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière. + +Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un +morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir +votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille +chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini +avec effroi. + +Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a +fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants. +Est-ce une raison pour tant lui en vouloir? + +--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle +de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques; +tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il +oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité +des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août. + +--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement +enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter +encore quelques mots pour lui servir de _De profundis_ définitif. + +Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de +madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te +trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.» + +M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore +habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!» + +--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire +une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français: +l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les +_Demoiselles de Saint-Cyr?_ je n'en sais rien; toujours est-il que M. +Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures +qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin. + + + +Don Francisco Martinez de la Rosa. + +Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une +famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le +premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse +centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du +droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant +encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le +spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer +la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les +énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de +s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie. + +L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute +de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires; +il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie. +L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma +ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa +plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et +contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires, +force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de +l'Empire. + +Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à +la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en +Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et +opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de +ses plus remarquables poésies. _El Recuerdo de la patria_ (le Souvenir +de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi +remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres +et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette +cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces +femmes _blanches_ et _roses_, aux yeux plus _bleus une l'azur du ciel_, +aux cheveux qui _paraissent de l'or pur?_ Les _gracieux yeux noirs, le +pied léger, le teint brun_ des femmes de la patrie n'effacent-ils pas +ces froides _beautés du Nord_? Une triste et touchante invocation au +fleuve paternel, _Padre Dauro_, termine cette plainte harmonieuse. + +[Illustration: Francisco Martinez de la Rosa.] + +Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, +le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en +1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de +l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature +nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans +méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique +Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide +regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, +auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et +d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la +littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la +poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui +complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva. + +Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas +longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait +marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous +ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un +gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi +Ferdinand, alors prisonnier en France. + +Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses +services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs +qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui +inspirèrent un poème intitulé _Saragozza_, cri d'indignation et de +douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation +du poète. + +Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée +française en faisait le siège, sa tragédie de _la Vence de Padilla_, un +des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, +que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, +eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les +bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se +pressait pour voir cette grande figure historique, cette _tirana de +Toledo_, comme dit un historien, _que todos le acalaban no como à muger +mas como à varon heroico_. + +Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui +étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut +chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de +1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs +renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le +poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie +en face de ses injustes oppresseurs. + +On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes +constitutionnels qui lui avaient conservé son trône. + +Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en +Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa +tragédie de _Morayma_, un des plus poétiques épisodes de ces longues +guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les +historiens contemporains. + +La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la +liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait +être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville +natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage +éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses +talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand +nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le +chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, +la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les +partis extrêmes, les _communeros_ et les _descamisados_. Il fut renversé +le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un +libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant. + +La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais +cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en +France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une +édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons +citées déjà, la spirituelle comédie de la _Nina en casa y la madre en la +Mascara_, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la +tragédie d'_Oedipe_. + +Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, +lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la +Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: _Aben-Humeya_, ou _les +Maures sous Philippe II._ + +Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en +Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère +Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont +Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la +reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui +confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de +sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les +Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les +efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la +mère patrie. Le 10 avril, il publia l'_Estato real_, oeuvre pleine de +sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle +du pouvoir populaire. + +Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les +passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et +ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux +pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une +fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il +retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, +si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, +et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies +légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin +en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de +l'exilé. Nous citerons entre autres la _Soledad_, la _Muerte_, un sonnet +intitulé _Mis Penas_, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: +«Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut +l'être jamais!» + +Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès +historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un +discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au +commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un +esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui +excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée. + +Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, +dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et +de la vraie liberté de sa patrie. + + + +Inauguration de la statue de Bichat + +SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG. + +Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une +foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de +l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra +aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui +devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné +ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans +l'auditoire pouvait le remplacer. + +On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; +nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses +condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au +milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation +courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses +idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt +qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement +impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec +ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves +le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge +avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, +dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de +temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, +monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai +commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine +Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à +quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il +vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous +deviendrez un jour.» + +Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, +lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; +de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont +coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y +serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous +me succéderez un jour... bientôt peut-être.» + +Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait +hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec +moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.» + +Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, +l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après +avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du +petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études +classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était +ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses +travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège +de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de +son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de +Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans +son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant +ainsi un grand exemple. + +Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec +plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre +maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir +inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de +celui qui l'avait traité en père. + +De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de +Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la +carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations +chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine +proprement dite, et publia, en 1800, ses belles _Recherches +physiologiques sur la vie et la mort_. La même année il fut nommé +médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans. + +Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de +l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses +immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité +pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques +années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le +temps d'écrire, et parmi lesquels son _Anatomie générale_ est un de ses +beaux titres de gloire. + +Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées +par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, +dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que +Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant +de choses et aussi bien.» + +Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les +conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du +repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, +lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un +escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il +voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il +s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze +jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de +son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée. + +Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une +table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de +l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et +Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms +de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie. + +Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier +(Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le +24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. +La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y +affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de +Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de +Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. +Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine +opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, +Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le +cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des +pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient +M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le +département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de +l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires +publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les +souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie +d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: +«Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la +localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les +hauteurs du bastion. + +La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate +chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance +supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le +préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de +Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la +Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette +ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du +banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs +toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu +d'artifice a terminé la soirée. + +La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), +est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. +Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et +ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition +rappelle les _Recherches physiologiques sur la vie et la mort_, l'un des +principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne +de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les +bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, +la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, +de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments +originalement conçus. + +[Illustration: Statue de Bichat, par M. David d'Angers, inaugurée le 21 +août, à Bourg.] + +Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche +encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de +L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets.. + + + +M. A. Vattemare et son projet d'échange. + +Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de +la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous +vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il +importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, +dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus +connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes. + +M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par +son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à +travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans _l'Auberge de Calais_ et +autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom +propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. +Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde +entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les +délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. +Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le +public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs +des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. +Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une +idée utile. + +M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se +trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les +bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et +perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on +organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de +leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en +ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente +organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le +proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne +demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. +Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les +rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. +Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. +Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour +en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars +1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, +à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la +pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée +que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de +richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le +renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des +affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans +la nécropole des cartons ministériels. + +[Illustration.] + +M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: +«Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du +crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a +obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres +personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions +européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour +New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé +d'États en États, provoquant des _meetings_, remuant les congrès et les +populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour +la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système +d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. +White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général +Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre +toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à +l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons +Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny +Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait +pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains +«en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.» + +Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, +d'enthousiasme, de discours et de _meetings_, ont amené d'imperceptibles +résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, +New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques +documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 +décembre 1842, par l'expédition des _Comptes et Budgets de la Ville_, de +_l'Histoire du choléra_, des _Ordonnances de la Préfecture de Police_, +et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de +ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis +clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande +disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. +Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze +cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette +exposition. + + + +Une Soirée orientale à Paris. + +Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement +les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour +eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de +leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils +disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou +de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de +police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk +après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet +japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez +et croyez.» + +[Illustration: Soirée orientale chez M. H...] + +Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés +dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les +gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est +presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle +soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont +réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de +fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le +frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux +d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et +les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite +Babel. + +Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes +de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, +causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de +l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et +ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; +le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, +entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; +un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri +monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume +du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un +fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc +ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, +des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y +était représenté. + +Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant +que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année +venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était +en carnaval. + +Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, +qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de +M. H.... + +Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs +reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos +artistes et des savants les plus célèbres. + + + +Coots. + +EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT. + +Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et +rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à +égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque +fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le +programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les +terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques +amateurs profanes. + +Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où +sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie, +pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité. + +[Illustration: Coots, célèbre boxeur anglais.] + +Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est +mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il +a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes +convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le +Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne +l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une +tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un. + +Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter +cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions, +une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et +demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de +force de volonté que de vigueur musculaire. + +Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur +piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait +pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons. + +[Illustration: Exercices de Coots.] + +On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en +lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort +convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il +ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop +légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors. + + + +De l'autre côté de l'Eau. + +SOUVENIR D'UNE PROMENADE. + +Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus +exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper +de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute +leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses +sensations. + +Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit +avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un +de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans +l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un +qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la +vérité ne suffisait pas toujours et partout. + +Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet, +mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de +l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un +peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en +sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture, +et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé +Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins. + +UN LIEU CONSACRÉ. + +_Chambre de Sterne_.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans +le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein. + +J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis +qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et +posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une +émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de +nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient +paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger +désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous +quelque remise, une vieille _désobligeante_; il n'y avait que du gazon +et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer. + +J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du +factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation +de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine +privé. + +BIOGRAPHIE EPISODIQUE. + +Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai +trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a +tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de +caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa +famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans +autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un +peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques +vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet +aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti +l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, +Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour +qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous +des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant +perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille +appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne +s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit +sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les +premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. +Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du +service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant +venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne +sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira +dans _ses terres_ pour y vivre _comme il plaisait à Dieu_, c'est-à-dire +très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, +l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que +le sait du reste tout lecteur instruit. + +On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une +très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que +lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de +couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, +une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient +à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le +pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un _milord +anglais_, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si +bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; +quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à +propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au +nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue +Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout +prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les +républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la +rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des +cabaretiers de Calais. + +La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir +tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des +méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque +tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, +prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle +allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia +ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi +différentes que celles d'être trompeur ou trompé. + +Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et +toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une +figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient +enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre. + +Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en +Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à +demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on +d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son +intelligence. + +Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on +appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de +scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de +Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou +vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon. + +HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE. + +Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement +des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau +rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec +une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et +rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après +eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple +respectable. + +Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues +sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, +exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques +siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme +de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts. + +J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le +camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne +distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que +la veuve remariée de quelque riche nabab. + +Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette +apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste +Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans +retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante +entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur +d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne. + +Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces +jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une +calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du +bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de +son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un +seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait +plus long que bien des homélies sur le néant des richesses. + +J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute +l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous +gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument +napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise. + +Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg +de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition +qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en +orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les +battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce +pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais +songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de +lui-même et disparut. + +La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur +mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie +de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un +de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, +se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût +peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la +froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans +le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y +mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des +séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut +être aimé. + +Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après +bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse +de celui qu'elle ne pouvait épouser. + +Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien +que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent +encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s +élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, +lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, +qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le +gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de +dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été +jusque-là d'amour et de renommée. + +A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans +l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut +largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants +engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, +morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait. + +Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse +était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car +c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel +indien avaient exercé le plus de ravages. + +Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, +quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin +sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique +_steam-boat_ qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des +apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins +qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre +autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement +nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, +chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le +signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de +la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine +avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise +échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie. + +Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit +frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari. + +.............................................................. + +Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme +fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit +d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue +et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! +Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une +femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir! + +Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, +je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés +de ce mari si gros et si rubicond. + +Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera +tôt ou lard! + +Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur +ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais. + +Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à +cet homme éminemment marié. + +PRÉVENANCES. + +Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime +d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des +voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à +cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler +ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes +lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations +contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. +Le chevalier de _l'Etoile_ jette un insultant défi au champion du +_Lion-d'Or_; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils +s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute +lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante +les charmes du _Boeuf-Couronné_. Cette manoeuvre perfide attire les +regards des deux paladins à _tweeds_-gris; ils se précipitent, la +cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque +pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, +et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois _groans_ pour le _Lion_ +et _l'Étoile; hussah_ pour le _boeuf_; le _Boeuf for ever_, sa couronne +lui reste. + +A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés +nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, +et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté +soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que +l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce +que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, +les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent +en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre. + +Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: _Gentleman! +--Herren!--Signori!--Caballeros!--Messieurs!--the Star hotel!--die +Kanone!--l'Osteria del Orsa!-l'Albergia de la Anela!-les Trois Maures!_ + +Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait +encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, +l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la +prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de +canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper +et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout +à qui pouvait m'arriver de pis. + +Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un +sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses +cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée +jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un +éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, +ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on +Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais +serment au besoin. + +Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que +je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. +Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à +deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le +coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident +imprévu me tira d'affaire. + +Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils +saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait +butté sur les degrés de la _Custom-house_. Etendu au milieu de ces +sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la +baie de Katakakooa. + +Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute +l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me +débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, +brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la +rescousse de mon malheureux ami. + +Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux +pieds des rochers de Shakspeare. + +O. N. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +Agriculture + +LABOUR ET MOISSON. + +La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées +sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus +nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a +été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre +humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais +Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il +n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation. + +Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut +juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de +la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; +l'_Aramon_ phocéen et le _Fourca_ romain ont conservé leur nom et leur +forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction +desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être +plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les +départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc +est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à +l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le +travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se +nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du +mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore +qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui +se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c +que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie +essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les +charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail +aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de +la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie. + +Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les +perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures +charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, +portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, +par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement +illettrés, étrangers aux mathématiques. + +Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la +charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode +d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des +animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la +charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs +cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans +le jonc. + +Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez +bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; +les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis +l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte +sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de +mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au +collier, comme les chevaux. + +Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, +des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son +épine dorsale semble plutôt destiné à _porter_ qu'à _tirer_, cependant +un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de +labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. +Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus +rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler +ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus +glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du +département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort +nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de +six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement +semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord +quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa +charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du +concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa +portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile +pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la +terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles +sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de +la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. +C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes +étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez +grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une +réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du +département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à +la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des +équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air +des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour +des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le +poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des +ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de +cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en +arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à +cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la +voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes +et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître +fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même +nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même +quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de +lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le +laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison +de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son +instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement +pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine +raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens +sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que +ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il +eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la +perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé +avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les +autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, +proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de +rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on +leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par +des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre +d'instruments à vent, formaient un étrange charivari. + +Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit +de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux +d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins +de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, +vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui +venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que +l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et +les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et +l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le +labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une +économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites +économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite +qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres +énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population. + +La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont +traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est +un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de +celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la +sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le +proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans +le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le +nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à +l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également +bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente +charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du +Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains +efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la +Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe _harna_, ou +charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, +emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, +longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de +l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et +a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; +c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent +aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à +cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution +agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et +d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue +brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler. + +Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. +L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère +et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans +sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, +où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et +perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure +partie de la paille. + +Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et +tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis +trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. +Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement +supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le +moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement +de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, +munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger +à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune +fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la +nomment _sape_. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de +la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui +des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le +moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille +toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui +tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un +mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme +suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en +gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre +par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de +sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple +arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas +sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé +debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie +augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois +autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte +en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il +en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique. + +En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés +belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas +d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette +époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi. + +Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps +immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de +l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos +paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années +pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de +Paris, une perte de plusieurs millions. + +Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée +pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et +celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être +moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs +qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La +concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la +sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne +passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les +rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres +moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du +Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'_auterons_ ou +_hauterons_, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: +gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les +hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent +faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est +pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les +chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait +de faux la base d'une gerbe toute préparée. + +Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de +l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire +leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la +différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de +s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui +les rappelle. + +Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en +Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes +agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus +riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un +simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait +quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la +rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont +beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez +belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité. + +La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne +lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes +régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus +simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme +ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute +d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt +la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques +jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, +la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la +famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains +regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le +négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de +temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes +jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce +qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de +plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie +de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les +meules je paille ou _paillers_, qu'on voit à la porte de chaque +métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture +ou la litière du bétail. + +Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont +comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte +accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque +métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle +est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. +L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, +toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de +l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement +pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds +des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la +Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par +conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles +d'antiquité. Cette opération se nomme _dépiquage._ + +[Illustration.] + +A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course +circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées +en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue +paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible +et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la +raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou +diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de +la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du +Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans +attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent. + +La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont +le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture +principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus +dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme +hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des +gerbes; on la conserve en tas dans les greniers. + +[Illustration: Moissonneur à la sape.] + +Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi +inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les +conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les +cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en +ont pas besoin. + +Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, +partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute +impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour +n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; +les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers +à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute +l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des +architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de +perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus +précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les +produits en bon état. + +La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues +offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent +dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités +de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans +les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, +mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve +très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), +placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; +les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, +peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés +à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent +assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès. + +Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou +grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée +par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des +meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il +ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas +immédiatement battu est à la merci des éléments. + +[Illustration: Moissonneuse à la faucille.] + +Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries, +ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez +répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes +pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres +cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées, +ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi. + +Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une +passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double; +elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations. +L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne, +d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à +faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion +considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour +que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la +main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute +espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras +manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et +dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont +toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour. + +[Illustration: Moissonneur à la faux.] + +[Illustration: Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.] Il +reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture +d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de +fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici +atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au +fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus +défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle +met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre +ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu +n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les +greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie +à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie +prodigieusement. Le charançon (_curculio_) est le fléau de nos greniers. +De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à +étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en +suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les +charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque +matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des +charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il +n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois +de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler +très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être +attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération +nouvelle. + +[Illustration: Moissonneurs faisant des meules.] + +Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc +de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent +jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie +pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen +long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de +meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le +moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, +on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit +exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en +circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage +supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la +ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne +peuvent s'y multiplier. + +Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient +leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en +usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de +l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques +Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire +en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez +bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela +une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait +publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur +affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: _la +France n'a pas de réserve de céréales_. En temps de paix, elle se +suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la +Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre +littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse, +une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine. + + + +(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville +final de l'opéra _On ne s'avise jamais de tout_, charmant _pont-neuf_, +plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique +d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en +tirer parti.) + +[Illustration: Partition musicale.] + + ON NE S'AVISE JAMAIS DE TOUT + + PREMIER COUPLET + + Un tuteur pour sa pupille + Brûle des plus tendres feux + De son coeur la paix s'exile + C'est un argus aux cent yeux. + Il voit tout, + Est partout + Du grenier jusqu'à la cave + Sans témoin + Avec soin + Il visite chaque coin + Son amour + Nuit et jour. + Son amour le rend esclave + De bons chiens + Vieux gardiens + Et malgré tous ces moyens + Un enfant vient à bout + De tromper barbe grise. + Ah! c'est qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout + Un enfant vient à bout + De tromper barbe grise Ah! + DAME SIMONNE. + + Un enfant vient à bout + De tromper barbe grise Ah! + LE MARQUIS. + + Un enfant vient à bout + De tromper barbe grise Ah! + LE DOCTEUR. + + Un enfant vient à bout + De tromper barbe grise Ah! + + C'est qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout. + + C'est qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout. + + C'est qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout. + + C'est qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout. + + DEUXIÈME COUPLET + + LE MARQUIS. + Cher docteur, voulez-vous suivre + Le conseil de la raison? + C'est de brûler votre livre + Et d'oublier sa leçon. + LE DOCTEUR. + Oui, ma foi! + Je vous crois; + De ce soin je me délivre. + Mais j'en vois + Comme moi + S'adonner à cet emploi: + Vieux jaloux, + Loups-garoux. + Il vous faut apprendre à vivre, + Comprenez, + Retenez + Qu'ici-bas vous vous damnez, + Un enfant vient à bout, etc. + + TROISIÈME COUPLET + + LISE (AU PUBLIC). + + Avec l'espoir de vous plaire + Nous rajustons aujourd'hui + Un opéra centenaire + En son temps fort applaudi. + Les leçons. + En chansons + Parfois plaisent davantage; + Les sermons + Froids et longs + Ici ne semblent pas bons. + Si l'auteur, + Par malheur, + N'obtient pas votre suffrage, + Il a tort; + Mais encore, + Ne le jugez pas à mort: + Pardonnez à son goût + Sa funeste méprise; + Songez qu'on ne s'avise + Jamais jamais de tout! + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur as-tu souffert?--Non. +--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE V + +LA CONJURATION. + +BON Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre +enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en +sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et +devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en +souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me +promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens. + +«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les +miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force +de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me +désirent, dans la crainte du Seigneur. + +«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en +prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays +d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui +le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur +la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen +probe, honnête, dévoué.» + +[Illustration.] + +Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à +genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à +son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un +puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce +monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette +vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de +l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a +enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les +séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la +force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté +au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la +loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine +furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables... +mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire +cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au +fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme +celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans +ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des +hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore, +en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une +tranquille confiance dans le Père qui est au ciel. + +Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le +déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue +pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le +baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait: +«Tu seras vertueux!» + +Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de +l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans +une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et +qu'on passe sans les goûter! + +Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant +incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait +à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait +d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la +contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire +amoureusement au réveil. + +[Illustration.] + +Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où +s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le +retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de +Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si +bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après +un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son +mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir +trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans +l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et +préparer la vengeance. + +Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le +nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le +Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma +autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution +qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo +Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait +pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien +aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement +de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, +où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de +l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un +bourreau. + +Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours +n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la +porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de +son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie +bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et +fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée +paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de +son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après +l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui +étaient venus le trouver et le consoler. + +[Illustration.] + +Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été +désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il +fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, +ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et +noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de +plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et +entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les +murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en +faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres +percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, +donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la +chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, +les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une +table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, +des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On +remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de +Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, +exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient +autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point +réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi +arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile +capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur +d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu +podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre +l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il +enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la +Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même +temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée +lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement +abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage +de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du +dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants +succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses +désirs. + +[Illustration.] + +Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne +devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des +malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure +particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux +contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière +à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. +«Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir +couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, +chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce +n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer +sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on +sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se +vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son +métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les +obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, +exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous +contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à +qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les +glaces de l'âge.» + +Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent +aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne +l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne +profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance +de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui +voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une +première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du +plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à +son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons +le suivre. Notre travail est sa gloire. + +--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu +l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré +profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à +la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!... + +--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à +Parabiago? + +--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; +on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux +pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands +seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait +point dans l'oubli ceux qui autrefois.... + +--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et +frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! +n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? +Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.» + +Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation +dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, +Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires +publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les +apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il +n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle +ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres +époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui +embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation +du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle +avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des +exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la +passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni +lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et +commença à causer avec le docteur Aliprando. + +[Illustration.] + +Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier +d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des _Remèdes de l'une et de +l'autre Fortune_, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était +empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait +amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui +demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. +Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une +voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au +milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle +parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a +donné: _Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était +la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec +piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne +réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière +dans l'âme des citoyens._» + +Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté +unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul +homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?» + +Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme +l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille +elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie +d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: _On a +un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie +et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est +que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes +parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous +les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un +seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit +aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les +dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le +peuple appelle seigneurs et qui sont ses +bourreaux_.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient +les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, +flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à +lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: _Comment +peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de +l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le +même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, +souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est +détestée et que chacun te souhaite, la mort?_--Qu'en dites-vous? Est-il +besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément +pour.... + +--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent +ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un +autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand +Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, +sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il +avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des +princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus +grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le +blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de +vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des +tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption +que l'était celle des Visconti. + +Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les +conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour +désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles +plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et +envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le +réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des +opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait +souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, +dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme +ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, +malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. +Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux +sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne +dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme +empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans +la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. +Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous +n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez +à l'assassinat! + +--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino +Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi +sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un +autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur +la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne +spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. +L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours +accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes +étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda +pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand +Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête +de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug +des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, +nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter +qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance. + +--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la +fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits +rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le +sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? +Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine +ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple. + +--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas +nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? +Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. +Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par +l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et +c'est la révolte. + +--Et les armes, ajouta Pinalla. + +--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou +envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de +s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de +Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La +révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la _Vipère_, il ne +fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera +attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple! + +--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de +Saint-Colomban? demanda Zurione. + +--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux +que lui tenir l'épée? + +--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? +Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient +bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans. + +--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait +Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux +des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on +doit compter sur eux. + +--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la +liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les +sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus +pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce +nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il +met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il +abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses +soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. +C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner. + +--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à +Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de +la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au +beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il +figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir +partager son trône.» + +Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. +«Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette +famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous +faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité +est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, +manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui +se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder... + +--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la +recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne +désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les +massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une +victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.» + +Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme +qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour +frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille +doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être +préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que +celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, +s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; +faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que +le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos +femmes....» + +A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au +coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il +s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse +qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par +un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la +tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur +d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando +de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été +outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de +More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses +manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois +qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à +Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive +saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. +Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans +l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé +toutes ces imaginations lombardes. + +Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave +mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux +oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la +façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, +dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A +côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large +tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la +remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit +d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit +circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la +généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie. + +«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo. + +--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: +Vive Milan! vive saint Ambroise! + +--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas +sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour +corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!» + +Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, +ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets +sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, +de penser à leur projet commun et de se revoir. + +Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de +Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle +avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir +secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la +rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils +s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion +favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils +avaient fixé à la nuit du lendemain. + +--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur. + + + + +[Illustration.] + +Bulletin bibliographique.. + +_Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne_: par M. X. MARMIER, +auteurs des _Lettres sur le Nord et sur la Hollande_. 2 vol. +in-18.--Paris, 1843. _Delloye_. 3 fr. 50 c. le vol. + +M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de +l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur +le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires +et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les +achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées +septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir +une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des +ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces +nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes +vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets +matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop +vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X. +Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique +reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de +Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le +caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui +ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages +mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles +bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore +à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?» + +Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord +aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à +Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après +avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée +depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur +l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X. +Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature +finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les +vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les +chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés +presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et +Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur, +longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il +gagne Saint-Pétersbourg en poste. + +M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou; +aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général +et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le +temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non +content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a +entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration +et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres +de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de +Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée +Pichot. + +En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il +visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous +donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que +nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse. +«Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances +humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là +le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui +gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur +les rives étrangères.» + +«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce +que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de +choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans +mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les +flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de +la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne +considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son +outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne +cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné +et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes +entraves de son état politique et social. C'est cette place que +j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les +rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un +sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre +loyal et sincère.» + +_Philosophie sociale de la Bible_; par l'abbé F.-B. CLÉMENT. 2 vol. +in-8.--Paris, 1843. _Paul Mellier_. 15 fr.. + +La _Philosophie sociale de la Bible_, que vient de publier l'abbé F.-B. +Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre +de _Mosaïsme_, traite des principes de stabilité avant le Christ, et +plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de +_Christianisme_, comprend l'analyse et l'application raisonnée des +principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi +expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants, +le but et les résultats de son ouvrage. + +L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le +monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle +établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans +le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la +reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette +première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée +surtout à rappeler le besoin des croyances en général. + +Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la +loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver +la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement. +Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son +point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé +Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion +les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure +definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question: +Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est _une créature faite à +l'image et à la ressemblance de Dieu_. + +Un voit par cette définition que la _raison_ de l'homme, c'est-à-dire ce +qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance +avec la divinité; donc il y a _trois_ dans l'homme comme en Dieu: la +_puissance_ ou force, correspondant au père; le _verbe_ ou +l'entendement, au fils, et le _sens_, à l'esprit. Le _moi_ humain n'est +pas l'unité simple, mais une _société_ indivisible, car l'homme converse +avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois _termes_ +ou _éléments_ du _moi_, la _puissance_ et le _sens_, produisent la +variété, taudis que le troisième, le _verbe_, donne l'unité, l'union, la +fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un +seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut +consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de +ressemblance qu'ils ont entre eux. Le _verbe_ sera donc appelé à donner +la loi générale du genre humain. + +Le désordre originel survenu dans le développement des éléments +constitutifs du _moi_ fournit l'explication de la société ancienne. La +perturbation de la petite société individuelle grandissant avec +l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie +après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion +n'a pas reçu son développement légitime. + +Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du +monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se +construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se +perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On +reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le +moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen +analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales +dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et +assure lu vie nationale et la liberté. + +Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter +du _merveilleux_ et de la _parole_. Afin de conserver au raisonnement +l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume +ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le +point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à +l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut +faire par lui-même; c'est le moyen _extra-naturel_ tenu en réserve pour +les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule +de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle +aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même +en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible, +l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine, +comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver +la première _parole_ et en même temps la première vérité. + +Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la +continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme, +tous se résumaient dans l'usage de la _force_. Quand la force fait la +loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la +_réparation_, la _rédemption_, la _délivrance_. Il est donc appelé à +renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social. +C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire +les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est +éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la +variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union +produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être +vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est +jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le +despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir +l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité +chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des +nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité. + +La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de +gouvernement; elle est fille de la _vérite_ qui _réunit_; lu tyrannie +est enfantée par l'_erreur_ qui _divise_. Cependant tous les esprits +étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la +meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le +mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que +le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples, +mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que +le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés +au développement légitime et naturel du christianisme. + +Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions +de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne +fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les +hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme +gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation +de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans +l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette +supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il +se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et +l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et +l'autre de l'unité du principe. + +Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement +empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit +chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie, +c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement +déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous +le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est +pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément +qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce +bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se +propose l'auteur de la _Philosophie de la Bible_, et les moyens à l'aide +desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses +théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par +la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime +particulières de tous les esprits sérieux. + + +_Éléments de Géographie générale_, ou Description abrégée de la terre, +d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions +naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus +récentes; par ADRIEN BALBI. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8 +cartes.--Paris, 1843, _Jules Renouard_. 15 francs. + +Un traite de _Géographie moderne_, quelque élémentaire qu'il soit, doit +offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux +trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la +terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire; +dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en +général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les +États qui se partagent sa surface. + +Les _Éléments de Géographie généraux_ que vient de publier M. Balbi se +divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes +généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la +partie descriptive, qui comprend la troisième. + +Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi +expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que +la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique, +à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces +chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie, +comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder +l'exposition des théorèmes ou des faits. + +La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections, +correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en +géographie générale et en géographie particulière. La géographie +générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et +la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les +articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes, +détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles, +montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées +basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer, +industrie, commerce, superficie, population absolue et relative, +ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie +particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou +de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose +des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves, +topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe, +possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque +partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État, +sa superficie, sa population absolue et sa population relative. + +Cette courte analyse suffit pour prouver que les _Éléments de +Géographie_, «miniature de son _Abrégé_,» comme les appelle M. A. Balbi, +ne sont que l'_Abrégé_ lui-même, considérablement diminué, corrigé et +augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les +intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la +prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin +qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a +évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme +aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus +grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science +dans son état actuel. + + +_Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil)_, suivis d'autres +ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une +Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madame NECKER +DE SAUSSURE. 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Charpentier_. 3 +fr. 50 c. + +L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre de _Dix +années d'Exil_ se compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur +de _Corinne_ se proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse +qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un +intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800, +s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181 +2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage +excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet +politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des +gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa +préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de +Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande. +Outre _Dix années d'Exil_, le nouveau volume que vient de publier M. +Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les +ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M. +Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques, _***** dans le +désert_, scène lyrique; _Geneviève de Brabant_, drame en 3 actes et en +prose; la _Nanumate_ drame en trois actes et en prose; le _Capitaine +Kersadec_, ou _Sept Années en un Jour_, comédie en deux actes; +_********_ et _le Mannequin_, proverbes dramatiques, et S*****, drame en +cinq actes et en prose. + +[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères +complètement délavés dans le document électronique qui nous a été +fourni.] + + + +Théâtre portatif de campagne. + +[Illustration: Développement général.] + +Un fabricant de papiers peints(1) a eu l'ingénieuse idée d'appliquer la +forme simple et portative du paravent à la construction de petits +théâtres de campagne. + +[Note 1: Passage Choiseul.] + +Un seul de ces paravents suffit pour la représentation de la plupart des +proverbes; avec deux, figurant un salon et un jardin, on peut +représenter toutes les pièces d'un répertoire très-varié. + +Il est, d'ailleurs facile d'appliquer sur les feuilles de ces paravents +quelques légers châssis garnis de toiles et recouverts de papier peint, +ou plutôt badigeonné par quelque artiste amateur, pour modifier et +varier, autant qu'il peut être nécessaire, les décorations principales. + +[Illustration: Développement partiel.] + +On place les paravents au fond d'un salon ou d'une galerie, en ayant +soin de laisser à l'entour une enceinte de dégagement destinée à servir +de coulisses et à faciliter l'entrée et la sortie des personnages par +les portes pratiquées dans la décoration. On masque ce dégagement de +l'ouverture de la scène au moyen de deux grands rideaux, qui, fixés par +des anneaux à une tringle transversale, s'ouvrent au moyen d'un jeu de +poulies ordinaire. + +[Illustration.] + + + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. Placez devant vous un miroir plan MM', dans lequel vous apercevrez +l'objet O que vous voulez atteindre. Mettez le canon du pistolet P sur +l'épaule ou au-dessus, et dirigez-le, en regardant dans le miroir, et en +visant, avec l'image P' du pistolet, l'image réfléchie O' du but à +frapper; puis lâchez le coup lorsque l'image sera bien dans l'alignement +de la mire et du canon. + +[Illustration.] + +II. Il avait 7 napoléons, et à la première emplette il en a dépensé 4, à +la seconde 2, à la troisième 1; car 4 est la moitié de 7 augmentée de +1/2; 2 est la moitié du reste 3 augmentée de 1/2; 1 est la moitié du +reste 1 augmentée de 1/2. + +Ou parvient facilement à ce résultat en raisonnant sur le nombre 7 +comme s'il était connu, et en imaginant que l'on effectue les opérations +indiquées par l'énoncé. Un trouvera alors que lorsque du huitième du +nombre inconnu on retranche les 7/8 de l'unité, il ne reste rien. Donc +le nombre inconnu est 7. + +III. En faisant le même raisonnement, on trouvera que si c'est à la +quatrième emplette, seulement que tout a été dépensé, le nombre des +napoléons était de 15; de 31 à la cinquième emplette, de 65 à la +sixiéme, et ainsi de suite. Voici un petit tableau qui montre la marche +à suivre pour résoudre complètement la question, quel que soit le nombre +des emplettes. + + Nombre des Termes de la Nombre des + emplettes progression double napoléons dépensés. + + 1 2 1 + 2 4 3 + 3 8 7 + 4 16 15 + 5 32 31 + 6 64 63 + 7 128 127 + 8 256 255 + 9 512 511 + 10 1024 1023 + + + +NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE. + +I. Faire une boîte dans laquelle on verra des corps pesants que l'on y +jette, une balle de plomb, par exemple, monter de bas en haut, au lieu +de descendre, de haut en bas. + +II. Les trois Grâces portant des oranges, dont elles ont chacune un +nombre égal sont rencontrées par les neuf Muses, qui leur en demandent. +Chacune des Grâces en donne le même nombre à chacune des muses, après +quoi elles se trouvent toutes également partagées. Combien les Grâces +avaient-elles d'oranges? + + + +Rébus + +EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS. + +Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. +La valeur n'attend pas le nombre des années. +Qui nous délivrera des Grecs et des Romains. + + +[Illustration: Nouveau rébus. UNE DEVISE DE CONFISEUR.] + +[Illustration. Nouveau rébus. UNE ENSEIGNE.] + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 *** + +***** This file should be named 38442-8.txt or 38442-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/4/38442/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 30, 2011 [EBook #38442] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<pre> + Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 +</pre> + +<div class="somm"> + +<h3>SOMMAIRE.</h3> + <p><b>Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Courrier +de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa</b>. <i>Portrait</i>.--<b>Inauguration +de la Statue de Bichat</b>, sur la place de la Grenette, à Bourg. <i>Statue de +Bichat, par David (d'Angers)</i>. <b>M. A. Vattemare et son projet d'échange</b>. +<i>Médaille.</i>--<b>Une soirée orientale chez M. H...</b> <i>Gravure</i>.--<b>Coots</b>. +<i>Portrait et Exercices de Coots.</i>--<b>De l'autre côté de l'Eau</b>. souvenirs +d'une promenade par O. N.--<b>Agriculture</b>. Labour et Moisson. <i>Attributs; +Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la +Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs +faisant des Meules.</i>--<b>On ne s'avise jamais de tout</b>. Chansonnette. +<i>Musique</i>.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La +Conjuration. <i>Six Gravures</i>.--<b>Bulletin +bibliographique.--Théâtre portatif de Campagne</b>. <i>Deux +gravures</i>.--<b>Amusement des sciences.</b> <i>Gravure</i>. <b>Rébus</b> <i>Une Devise de +Confiseur; Enseigne</i>.</p> +</div> +<br> + +<h2>Incendie du théâtre de l'Opéra</h2> + +<h4>A BERLIN.</h4> + +<p>Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était +le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une +représentation <i>par ordre</i> dans laquelle madame Pauline. Viardot avait +excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait +encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand +corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des +tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade, +pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une +collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule +considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des +secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à +se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de +Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour +de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince +Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de +Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept +heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les +instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des +décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles +qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver +les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de +Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait +toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.</p> + +<p>La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus +aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés +et noircis.</p> + +<p>Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712, +par la représentation de <i>César et Alexandre</i>, opéra de Grann; il était +situé à l'extrémité de l'avenue <i>Unter den Linden</i> (sous les tilleuls), +à l'angle de <i>Fredericks-Strasse</i>. Six colonnes corinthiennes décoraient +la façade, dont la plinthe portait cette inscription:</p> + +<h4>FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS.</h4> + +<p>Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées +dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds), +large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet, +un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.</p> + +<p>Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, <i>la Comtesse de +Rudolstadt</i>, se passent à l'Opéra de Berlin.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Incendie du Théâtre de Berlin.</b></p> +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques +s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en +allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête +homme et un homme de talent.</p> + +<p>Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu +justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux +nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la +simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui +courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, +comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.</p> + +<p>On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels +sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux +voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui +s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un +monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, +simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été +volée par la piété de ces fidèles.</p> + +<p>Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! +jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle +pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, +ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en +honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on +s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à +toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de +leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces +homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de +nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre +récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de +savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher +l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.</p> + +<p>Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute +leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués +pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées +que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en +eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand +jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs +de renommée.</p> + +<p>Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa +vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et +habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le +premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre +heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre +voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les +connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux +auteurs: l'un a fait le <i>Coupe-Jarret</i>, feuilleton en trente-cinq +parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et +l'autre, le <i>Coupe-Tête</i>, roman magnifique que je lirai la semaine +prochaine, en attendant le <i>Coupe-Gorge</i>, par le même.»</p> + +<p>Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur +stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce +qu'on veut lui dire.</p> + +<p>Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment +où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et +qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout +étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans +repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source +des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. +Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de +l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la +Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu +résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul +journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait +apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et +de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se +livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le +terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol +monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution +du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.</p> + +<p>Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande +querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, +Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé +tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme +ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux +fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner +leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire +terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, +quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus +intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la +première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire +un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la +résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un +des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances +de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux +jours-là il mit sa vie sur son nom.</p> + +<p>Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, +mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien +qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. +Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses +devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la +timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier +échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière +fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de +déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il +avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion +de ses jeunes années un souvenir mélancolique.</p> + +<p>Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et +beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain +politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer +tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série +d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique +dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et +une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; +on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux +sources pures.</p> + +<p>Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il +fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par +hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on +n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue +d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses +amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois +qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une +foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le +résumé du son observation spirituelle et déliée.</p> + +<p>Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une +redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, +la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la +regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et +cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y +asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en +vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se +décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez +les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur +les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, +tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis +qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient +avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand +tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.</p> + +<p>Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, +après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la +défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et +ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, +et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte +soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de +Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux +sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.</p> + +<p>--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est +pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont +pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit +d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui +qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une +race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de +titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant +seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; +quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous +quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à +l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser +quelque chose à votre sagacité.</p> + +<p>Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur +un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux +mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur +le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce +moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de +l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre +immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: +«Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre +avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans +cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et +persistante.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté +est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une +pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il +allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième +fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en +tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et +une disgrâce.</p> + +<p>Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage +annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? +la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre +Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette +page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»</p> + +<p>Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!</p> + +<p>--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince +bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.</p> + +<p>On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de +Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège +s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, +Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à +travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la +patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout +les imaginations étaient émues.</p> + +<p>Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son +enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta +à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses +murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la +municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions +arrivèrent de tous côtés.</p> + +<p>Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail +précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des +Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; +on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de +notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché +à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur +talent.</p> + +<p>Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble +tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur +l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la +mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit +toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée +subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le +dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait +du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.</p> + +<p>Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a +passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau +qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière +partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de +l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent +supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.</p> + +<p>Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème +napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la +terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On +se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui, +accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.</p> + +<p>--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains +bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles +graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais +biens,--c'était peut-être moi-même, --avait un rendez-vous l'autre jour +avec un chef supérieur d'une grande direction.</p> + +<p>L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient +depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous +attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour +viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon +Dieu!»</p> + +<p>Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon +homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!.... +dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les +<i>omnibus</i>, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement +vides.»</p> + +<p>Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que +ces dix <i>omnibus</i>?</p> + +<p>--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois +que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en +pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus +illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait: +Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on +puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il +tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.</p> + +<p>Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un +morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir +votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille +chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini +avec effroi.</p> + +<p>Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a +fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants. +Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?</p> + +<p>--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle +de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques; +tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il +oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité +des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.</p> + +<p>--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement +enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter +encore quelques mots pour lui servir de <i>De profundis</i> définitif.</p> + +<p>Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de +madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te +trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»</p> + +<p>M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore +habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»</p> + +<p>--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire +une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français: +l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les +<i>Demoiselles de Saint-Cyr?</i> je n'en sais rien; toujours est-il que M. +Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures +qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.</p> + +<br><br> + +<h2>Don Francisco Martinez de la Rosa.</h2> + +<p>Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une +famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le +premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse +centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du +droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant +encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le +spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer +la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les +énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de +s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.</p> + +<p>L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute +de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires; +il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie. +L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma +ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa +plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et +contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires, +force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de +l'Empire.</p> + +<p>Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à +la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en +Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et +opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de +ses plus remarquables poésies. <i>El Recuerdo de la patria</i> (le Souvenir +de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi +remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres +et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette +cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces +femmes <i>blanches</i> et <i>roses</i>, aux yeux plus <i>bleus une l'azur du ciel</i>, +aux cheveux qui <i>paraissent de l'or pur?</i> Les <i>gracieux yeux noirs, le +pied léger, le teint brun</i> des femmes de la patrie n'effacent-ils pas +ces froides <i>beautés du Nord</i>? Une triste et touchante invocation au +fleuve paternel, <i>Padre Dauro</i>, termine cette plainte harmonieuse.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br> + <b>Francisco Martinez de la Rosa.</b></p> + +<p>Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, +le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en +1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de +l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature +nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans +méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique +Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide +regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, +auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et +d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la +littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la +poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui +complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.</p> + +<p>Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas +longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait +marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous +ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un +gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi +Ferdinand, alors prisonnier en France.</p> + +<p>Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses +services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs +qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui +inspirèrent un poème intitulé <i>Saragozza</i>, cri d'indignation et de +douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation +du poète.</p> + +<p>Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée +française en faisait le siège, sa tragédie de <i>la Vence de Padilla</i>, un +des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, +que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, +eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les +bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se +pressait pour voir cette grande figure historique, cette <i>tirana de +Toledo</i>, comme dit un historien, <i>que todos le acalaban no como à muger +mas como à varon heroico</i>.</p> + +<p>Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui +étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut +chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de +1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs +renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le +poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie +en face de ses injustes oppresseurs.</p> + +<p>On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes +constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.</p> + +<p>Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en +Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa +tragédie de <i>Morayma</i>, un des plus poétiques épisodes de ces longues +guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les +historiens contemporains.</p> + +<p>La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la +liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait +être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville +natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage +éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses +talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand +nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le +chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, +la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les +partis extrêmes, les <i>communeros</i> et les <i>descamisados</i>. Il fut renversé +le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un +libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.</p> + +<p>La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais +cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en +France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une +édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons +citées déjà, la spirituelle comédie de la <i>Nina en casa y la madre en la +Mascara</i>, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la +tragédie d'<i>Oedipe</i>.</p> + +<p>Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, +lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la +Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: <i>Aben-Humeya</i>, ou <i>les +Maures sous Philippe II.</i></p> + +<p>Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en +Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère +Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont +Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la +reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui +confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de +sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les +Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les +efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la +mère patrie. Le 10 avril, il publia l'<i>Estato real</i>, oeuvre pleine de +sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle +du pouvoir populaire.</p> + +<p>Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les +passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et +ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux +pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une +fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il +retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, +si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, +et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies +légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin +en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de +l'exilé. Nous citerons entre autres la <i>Soledad</i>, la <i>Muerte</i>, un sonnet +intitulé <i>Mis Penas</i>, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: +«Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut +l'être jamais!»</p> + +<p>Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès +historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un +discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au +commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un +esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui +excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.</p> + +<p>Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, +dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et +de la vraie liberté de sa patrie.</p> + +<br><br> + +<h2>Inauguration de la statue de Bichat</h2> + +<h4>SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.</h4> + +<p>Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une +foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de +l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra +aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui +devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné +ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans +l'auditoire pouvait le remplacer.</p> + +<p>On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; +nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses +condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au +milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation +courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses +idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt +qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement +impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec +ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves +le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge +avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, +dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de +temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, +monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai +commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine +Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à +quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il +vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous +deviendrez un jour.»</p> + +<p>Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, +lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; +de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont +coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y +serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous +me succéderez un jour... bientôt peut-être.»</p> + +<p>Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait +hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec +moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»</p> + +<p>Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, +l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après +avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du +petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études +classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était +ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses +travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège +de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de +son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de +Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans +son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant +ainsi un grand exemple.</p> + +<p>Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec +plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre +maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir +inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de +celui qui l'avait traité en père.</p> + +<p>De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de +Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la +carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations +chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine +proprement dite, et publia, en 1800, ses belles <i>Recherches +physiologiques sur la vie et la mort</i>. La même année il fut nommé +médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.</p> + +<p>Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de +l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses +immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité +pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques +années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le +temps d'écrire, et parmi lesquels son <i>Anatomie générale</i> est un de ses +beaux titres de gloire.</p> + +<p>Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées +par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, +dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que +Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant +de choses et aussi bien.»</p> + +<p>Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les +conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du +repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, +lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un +escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il +voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il +s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze +jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de +son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.</p> + +<p>Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une +table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de +l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et +Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms +de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b> +Statue de Bichat, par M. David d'Angers,<br> inaugurée le 21 +août, à Bourg.</b></p> + +<p>Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier +(Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le +24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. +La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y +affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de +Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de +Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. +Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine +opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, +Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le +cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des +pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient +M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le +département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de +l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires +publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les +souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie +d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: +«Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la +localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les +hauteurs du bastion.</p> + +<p>La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate +chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance +supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le +préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de +Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la +Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette +ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du +banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs +toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu +d'artifice a terminé la soirée.</p> + +<p>La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), +est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. +Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et +ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition +rappelle les <i>Recherches physiologiques sur la vie et la mort</i>, l'un des +principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne +de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les +bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, +la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, +de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments +originalement conçus.</p> + +<p>Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche +encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de +L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..</p> + +<br><br> + +<h2>M. A. Vattemare et son projet d'échange.</h2> + +<p>Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de +la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous +vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il +importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, +dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus +connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.</p> + +<p>M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par +son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à +travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans <i>l'Auberge de Calais</i> et +autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom +propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. +Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde +entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les +délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. +Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le +public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs +des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. +Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une +idée utile.</p> + +<p>M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se +trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les +bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et +perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on +organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de +leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en +ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente +organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le +proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne +demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. +Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les +rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. +Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. +Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour +en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars +1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, +à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la +pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée +que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de +richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le +renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des +affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans +la nécropole des cartons ministériels.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br></p> + +<p>M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: +«Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du +crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a +obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres +personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions +européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour +New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé +d'États en États, provoquant des <i>meetings</i>, remuant les congrès et les +populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour +la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système +d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. +White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général +Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre +toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à +l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons +Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny +Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait +pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains +«en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»</p> + +<p>Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, +d'enthousiasme, de discours et de <i>meetings</i>, ont amené d'imperceptibles +résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, +New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques +documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 +décembre 1842, par l'expédition des <i>Comptes et Budgets de la Ville</i>, de +<i>l'Histoire du choléra</i>, des <i>Ordonnances de la Préfecture de Police</i>, +et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de +ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis +clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande +disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. +Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze +cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette +exposition.</p> + +<br><br> + +<h2>Une Soirée orientale à Paris.</h2> + +<p>Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement +les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour +eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de +leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils +disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou +de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de +police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk +après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet +japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez +et croyez.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Soirée orientale chez M. H...</b></p> + +<p>Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés +dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les +gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est +presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle +soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont +réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de +fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le +frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux +d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et +les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite +Babel.</p> + +<p>Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes +de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, +causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de +l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et +ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; +le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, +entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; +un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri +monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume +du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un +fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc +ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, +des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y +était représenté.</p> + +<p>Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant +que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année +venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était +en carnaval.</p> + +<p>Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, +qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de +M. H....</p> + +<p>Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs +reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos +artistes et des savants les plus célèbres.</p> + +<br><br> + +<h2>Coots.</h2> + +<h4>EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT.</h4> + +<p>Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et +rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à +égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque +fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le +programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les +terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques +amateurs profanes.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p>Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où +sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie, +pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.</p> + +<p>Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est +mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il +a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes +convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le +Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne +l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une +tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.</p> + +<p>Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter +cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions, +une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et +demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de +force de volonté que de vigueur musculaire.</p> +<img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Exercices de Coots.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Coots, célèbre boxeur anglais.</b> + +<p>Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur +piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait +pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.</p> + +<p>On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en +lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort +convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il +ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop +légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.</p> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<br><br> + +<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2> + +<h4>SOUVENIR D'UNE PROMENADE.</h4> + +<p>Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus +exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper +de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute +leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses +sensations.</p> + +<p>Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit +avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un +de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans +l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un +qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la +vérité ne suffisait pas toujours et partout.</p> + +<p>Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet, +mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de +l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un +peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en +sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture, +et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé +Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.</p> + +<h4>UN LIEU CONSACRÉ.</h4> + +<p><i>Chambre de Sterne</i>.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans +le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.</p> + +<p>J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis +qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et +posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une +émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de +nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient +paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger +désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous +quelque remise, une vieille <i>désobligeante</i>; il n'y avait que du gazon +et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.</p> + +<p>J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du +factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation +de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine +privé.</p> + +<h4>BIOGRAPHIE EPISODIQUE.</h4> + +<p>Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai +trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a +tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de +caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa +famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans +autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un +peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques +vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet +aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti +l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, +Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour +qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous +des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant +perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille +appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne +s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit +sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les +premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. +Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du +service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant +venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne +sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira +dans <i>ses terres</i> pour y vivre <i>comme il plaisait à Dieu</i>, c'est-à-dire +très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, +l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que +le sait du reste tout lecteur instruit.</p> + +<p>On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une +très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que +lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de +couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, +une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient +à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le +pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un <i>milord +anglais</i>, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si +bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; +quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à +propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au +nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue +Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout +prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les +républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la +rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des +cabaretiers de Calais.</p> + +<p>La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir +tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des +méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque +tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, +prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle +allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia +ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi +différentes que celles d'être trompeur ou trompé.</p> + +<p>Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et +toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une +figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient +enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en +Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à +demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on +d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son +intelligence.</p> + +<p>Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on +appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de +scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de +Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou +vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.</p> + +<h4>HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE.</h4> + +<p>Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement +des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau +rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec +une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et +rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après +eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple +respectable.</p> + +<p>Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues +sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, +exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques +siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme +de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.</p> + +<p>J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le +camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne +distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que +la veuve remariée de quelque riche nabab.</p> + +<p>Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette +apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste +Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans +retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante +entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur +d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.</p> + +<p>Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces +jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une +calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du +bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de +son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un +seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait +plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.</p> + +<p>J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute +l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous +gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument +napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.</p> + +<p>Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg +de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition +qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en +orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les +battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce +pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais +songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de +lui-même et disparut.</p> + +<p>La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur +mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie +de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un +de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, +se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût +peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la +froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans +le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y +mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des +séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut +être aimé.</p> + +<p>Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après +bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse +de celui qu'elle ne pouvait épouser.</p> + +<p>Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien +que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent +encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s +élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, +lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, +qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le +gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de +dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été +jusque-là d'amour et de renommée.</p> + +<p>A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans +l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut +largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants +engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, +morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.</p> + +<p>Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse +était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car +c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel +indien avaient exercé le plus de ravages.</p> + +<p>Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, +quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin +sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique +<i>steam-boat</i> qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des +apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins +qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre +autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement +nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, +chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le +signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de +la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine +avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise +échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.</p> + +<p>Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit +frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.</p> + +<p>..............................................................</p> + +<p>Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme +fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit +d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue +et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! +Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une +femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!</p> + +<p>Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, +je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés +de ce mari si gros et si rubicond.</p> + +<p>Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera +tôt ou lard!</p> + +<p>Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur +ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.</p> + +<p>Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à +cet homme éminemment marié.</p> + +<h4>PRÉVENANCES.</h4> + +<p>Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime +d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des +voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à +cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler +ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes +lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations +contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. +Le chevalier de <i>l'Etoile</i> jette un insultant défi au champion du +<i>Lion-d'Or</i>; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils +s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute +lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante +les charmes du <i>Boeuf-Couronné</i>. Cette manoeuvre perfide attire les +regards des deux paladins à <i>tweeds</i>-gris; ils se précipitent, la +cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque +pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, +et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois <i>groans</i> pour le <i>Lion</i> +et <i>l'Étoile; hussah</i> pour le <i>boeuf</i>; le <i>Boeuf for ever</i>, sa couronne +lui reste.</p> + +<p>A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés +nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, +et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté +soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que +l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce +que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, +les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent +en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.</p> + +<p>Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: <i>Gentleman! + -- Herren! -- Signori! -- Caballeros! -- Messieurs! -- the Star hotel! -- die +Kanone! -- l'Osteria del Orsa! -- l'Albergia de la Anela! -- les Trois Maures!</i></p> + +<p>Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait +encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, +l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la +prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de +canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper +et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout +à qui pouvait m'arriver de pis.</p> + +<p>Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un +sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses +cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée +jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un +éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, +ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on +Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais +serment au besoin.</p> + +<p>Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que +je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. +Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à +deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le +coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident +imprévu me tira d'affaire.</p> + +<p>Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils +saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait +butté sur les degrés de la <i>Custom-house</i>. Etendu au milieu de ces +sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la +baie de Katakakooa.</p> + +<p>Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute +l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me +débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, +brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la +rescousse de mon malheureux ami.</p> + +<p>Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux +pieds des rochers de Shakspeare.<br> + +<span class="rig">O. N.</span></p> + +<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> + +<h2>Agriculture</h2> + +<h4>LABOUR ET MOISSON.</h4> + +<p>La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées +sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus +nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a +été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre +humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais +Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il +n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.</p> + +<p>Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut +juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de +la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; +l'<i>Aramon</i> phocéen et le <i>Fourca</i> romain ont conservé leur nom et leur +forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction +desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être +plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les +départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc +est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à +l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le +travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se +nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du +mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore +qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui +se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c +que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie +essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les +charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail +aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de +la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.</p> + +<p>Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les +perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures +charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, +portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, +par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement +illettrés, étrangers aux mathématiques.</p> + +<p>Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la +charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode +d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des +animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la +charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs +cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans +le jonc.</p> + +<p>Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez +bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; +les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis +l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte +sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de +mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au +collier, comme les chevaux.</p> + +<p>Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, +des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son +épine dorsale semble plutôt destiné à <i>porter</i> qu'à <i>tirer</i>, cependant +un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de +labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. +Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus +rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler +ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus +glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du +département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort +nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de +six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement +semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord +quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa +charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du +concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa +portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile +pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la +terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles +sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de +la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. +C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes +étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez +grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une +réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du +département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à +la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des +équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air +des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour +des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le +poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des +ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de +cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en +arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à +cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la +voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes +et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître +fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même +nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même +quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de +lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le +laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison +de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son +instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement +pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine +raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens +sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que +ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il +eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la +perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé +avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les +autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, +proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de +rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on +leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par +des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre +d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.</p> + +<p>Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit +de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux +d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins +de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, +vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui +venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que +l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et +les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et +l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le +labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une +économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites +économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite +qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres +énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.</p> + +<p>La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont +traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est +un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de +celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la +sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le +proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans +le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le +nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à +l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également +bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente +charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du +Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains +efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la +Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe <i>harna</i>, ou +charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, +emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, +longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de +l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et +a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; +c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent +aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à +cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution +agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et +d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue +brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.</p> + +<p>Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. +L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère +et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans +sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, +où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et +perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure +partie de la paille.</p> + +<p>Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et +tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis +trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. +Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement +supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le +moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement +de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, +munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger +à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune +fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la +nomment <i>sape</i>. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de +la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui +des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le +moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille +toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui +tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un +mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme +suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en +gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre +par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de +sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple +arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas +sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé +debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie +augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois +autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte +en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il +en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.</p> + +<p>En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés +belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas +d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette +époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.</p> + +<p>Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps +immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de +l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos +paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années +pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de +Paris, une perte de plusieurs millions.</p> + +<p>Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée +pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et +celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être +moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs +qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La +concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la +sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne +passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les +rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres +moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du +Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'<i>auterons</i> ou +<i>hauterons</i>, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: +gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les +hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent +faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est +pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les +chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait +de faux la base d'une gerbe toute préparée.</p> + +<p>Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de +l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire +leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la +différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de +s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui +les rappelle.</p> + +<p>Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en +Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes +agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus +riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un +simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait +quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la +rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont +beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez +belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.</p> + +<p>La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne +lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes +régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus +simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme +ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute +d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt +la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques +jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, +la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la +famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains +regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le +négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de +temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes +jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce +qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de +plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie +de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les +meules je paille ou <i>paillers</i>, qu'on voit à la porte de chaque +métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture +ou la litière du bétail.</p> + +<p>Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont +comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte +accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque +métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle +est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. +L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, +toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de +l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement +pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds +des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la +Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par +conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles +d'antiquité. Cette opération se nomme <i>dépiquage.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p> + +<p>A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course +circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées +en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue +paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible +et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la +raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou +diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de +la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du +Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans +attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.</p> + +<p>La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont +le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture +principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus +dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme +hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des +gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br> + <b>Moissonneur à la sape.</b></p> + +<p>Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi +inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les +conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les +cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en +ont pas besoin.</p> + +<p>Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, +partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute +impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour +n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; +les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers +à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute +l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des +architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de +perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus +précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les +produits en bon état.</p> + +<p>La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues +offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent +dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités +de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans +les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, +mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve +très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), +placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; +les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, +peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés +à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent +assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.</p> + +<p>Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou +grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée +par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des +meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il +ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas +immédiatement battu est à la merci des éléments.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b> + Moissonneuse à la faucille.</b></p> + +<p>Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries, +ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez +répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes +pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres +cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées, +ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.</p> + +<p>Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une +passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double; +elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations. +L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne, +d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à +faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion +considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour +que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la +main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute +espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras +manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et +dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont +toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center;"> +<b>Moissonneur à la faux.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 70%; text-align: center;"> +<b>Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p> Il reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture +d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de +fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici +atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au +fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus +défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle +met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre +ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu +n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les +greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie +à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie +prodigieusement. Le charançon (<i>curculio</i>) est le fléau de nos greniers. +De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à +étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en +suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les +charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque +matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des +charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il +n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois +de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler +très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être +attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération +nouvelle.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Moissonneurs faisant des meules.</b></p> + +<p>Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc +de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent +jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie +pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen +long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de +meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le +moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, +on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit +exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en +circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage +supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la +ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne +peuvent s'y multiplier.</p> + +<p>Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient +leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en +usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de +l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques +Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire +en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez +bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela +une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait +publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur +affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: <i>la +France n'a pas de réserve de céréales</i>. En temps de paix, elle se +suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la +Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre +littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse, +une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.</p> + +<br><br> + +<p>(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville +final de l'opéra <i>On ne s'avise jamais de tout</i>, charmant <i>pont-neuf</i>, +plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique +d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en +tirer parti.)</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008small.png"><br><a href="images/008large.png">(Agrandissement)</a></p> +<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;"> +<br><br><br><br><img alt="" src="images/009b.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;"> +DEUXIÈME COUPLET<br><br> + + LE MARQUIS.<br> + Cher docteur, voulez-vous suivre<br> + Le conseil de la raison?<br> + C'est de brûler votre livre<br> + Et d'oublier sa leçon.<br> + LE DOCTEUR.<br> + Oui, ma foi!<br> + Je vous crois;<br> + De ce soin je me délivre.<br> + Mais j'en vois<br> + Comme moi<br> + S'adonner à cet emploi:<br> + Vieux jaloux,<br> + Loups-garoux.<br> + Il vous faut apprendre à vivre,<br> + Comprenez,<br> + Retenez<br> + Qu'ici-bas vous vous damnez,<br> + Un enfant vient à bout, etc. + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;"> +<br><br><br><br><img alt="" src="images/009c.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;"> +TROISIÈME COUPLET<br><br> + +LISE (AU PUBLIC).<br> + + Avec l'espoir de vous plaire<br> + Nous rajustons aujourd'hui<br> + Un opéra centenaire<br> + En son temps fort applaudi.<br> + Les leçons.<br> + En chansons<br> + Parfois plaisent davantage;<br> + Les sermons<br> + Froids et longs<br> + Ici ne semblent pas bons.<br> + Si l'auteur,<br> + Par malheur,<br> + N'obtient pas votre suffrage,<br> + Il a tort;<br> + Mais encore,<br> + Ne le jugez pas à mort:<br> + Pardonnez à son goût<br> + Sa funeste méprise;<br> + Songez qu'on ne s'avise<br> + Jamais jamais de tout! + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;"> +<br><br><br><br><img alt="" src="images/009d.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<br><br> + + + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>LA CONJURATION.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/27-01.png"></span><span class="sc">on</span> Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre +enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en +sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et +devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en +souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me +promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.</p> + +<p>«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les +miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force +de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me +désirent, dans la crainte du Seigneur.</p> + +<p>«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en +prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays +d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui +le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur +la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen +probe, honnête, dévoué.»</p> + + <p class="lef"><img alt="" src="images/27-02.png"></p> + +<p>Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à +genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à +son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un +puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce +monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette +vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de +l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a +enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les +séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la +force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté +au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la +loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine +furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables... +mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire +cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au +fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme +celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans +ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des +hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore, +en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une +tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.</p> + +<p>Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le +déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue +pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le +baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait: +«Tu seras vertueux!»</p> + +<p>Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de +l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans +une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et +qu'on passe sans les goûter!</p> + +<p>Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant +incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait +à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait +d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la +contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire +amoureusement au réveil.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/27-03.png"></p> + +<p>Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où +s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le +retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de +Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si +bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après +un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son +mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir +trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans +l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et +préparer la vengeance.</p> + +<p>Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le +nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le +Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma +autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution +qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo +Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait +pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien +aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement +de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, +où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de +l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un +bourreau.</p> + +<p>Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours +n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la +porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de +son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie +bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et +fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée +paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de +son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après +l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui +étaient venus le trouver et le consoler.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/27-04.png"></p> + +<p>Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été +désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il +fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, +ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et +noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de +plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et +entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les +murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en +faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres +percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, +donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la +chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, +les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une +table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, +des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On +remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de +Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, +exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient +autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point +réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi +arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile +capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur +d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu +podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre +l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il +enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la +Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même +temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée +lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement +abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage +de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du +dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants +succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses +désirs.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/27-05.png"></p> + +<p>Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne +devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des +malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure +particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux +contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière +à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. +«Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir +couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, +chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce +n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer +sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on +sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se +vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son +métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les +obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, +exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous +contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à +qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les +glaces de l'âge.»</p> + +<p>Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent +aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne +l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne +profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance +de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui +voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une +première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du +plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à +son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons +le suivre. Notre travail est sa gloire.</p> + +<p>--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu +l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré +profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à +la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...</p> + +<p>--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à +Parabiago?</p> + +<p>--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; +on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux +pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands +seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait +point dans l'oubli ceux qui autrefois....</p> + +<p>--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et +frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! +n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? +Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»</p> + +<p>Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation +dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, +Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires +publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les +apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il +n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle +ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres +époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui +embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation +du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle +avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des +exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la +passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni +lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et +commença à causer avec le docteur Aliprando.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/27-06.png"><br> + +<p>Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier +d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des <i>Remèdes de l'une et de +l'autre Fortune</i>, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était +empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait +amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui +demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. +Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une +voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au +milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle +parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a +donné: <i>Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était +la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec +piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne +réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière +dans l'âme des citoyens.</i>»</p> + +<p>Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté +unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul +homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»</p> + +<p>Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme +l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille +elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie +d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: <i>On a +un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie +et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est +que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes +parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous +les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un +seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit +aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les +dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le +peuple appelle seigneurs et qui sont ses +bourreaux</i>.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient +les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, +flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à +lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: <i>Comment +peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de +l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le +même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, +souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est +détestée et que chacun te souhaite, la mort?</i>--Qu'en dites-vous? Est-il +besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément +pour....</p> + +<p>--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent +ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un +autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand +Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, +sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il +avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des +princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus +grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le +blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de +vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des +tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption +que l'était celle des Visconti.</p> + +<p>Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les +conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour +désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles +plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et +envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le +réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des +opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait +souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, +dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme +ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, +malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. +Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux +sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne +dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme +empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans +la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. +Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous +n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez +à l'assassinat!</p> + +<p>--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino +Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi +sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un +autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur +la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne +spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. +L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours +accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes +étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda +pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand +Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête +de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug +des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, +nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter +qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.</p> + +<p>--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la +fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits +rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le +sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? +Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine +ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.</p> + +<p>--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas +nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? +Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. +Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par +l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et +c'est la révolte.</p> + +<p>--Et les armes, ajouta Pinalla.</p> + +<p>--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou +envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de +s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de +Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La +révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la <i>Vipère</i>, il ne +fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera +attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!</p> + +<p>--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de +Saint-Colomban? demanda Zurione.</p> + +<p>--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux +que lui tenir l'épée?</p> + +<p>--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? +Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient +bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.</p> + +<p>--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait +Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux +des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on +doit compter sur eux.</p> + +<p>--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la +liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les +sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus +pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce +nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il +met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il +abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses +soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. +C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.</p> + +<p>--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à +Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de +la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au +beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il +figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir +partager son trône.»</p> + +<p>Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. +«Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette +famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous +faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité +est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, +manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui +se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...</p> + +<p>--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la +recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne +désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les +massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une +victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»</p> + +<p>Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme +qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour +frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille +doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être +préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que +celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, +s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; +faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que +le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos +femmes....»</p> + +<p>A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au +coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il +s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse +qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par +un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la +tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur +d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando +de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été +outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de +More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses +manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois +qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à +Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive +saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. +Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans +l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé +toutes ces imaginations lombardes.</p> + +<p>Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave +mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux +oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la +façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, +dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A +côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large +tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la +remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit +d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit +circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la +généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.</p> + +<p>«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.</p> + +<p>--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: +Vive Milan! vive saint Ambroise!</p> + +<p>--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas +sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour +corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»</p> + +<p>Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, +ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets +sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, +de penser à leur projet commun et de se revoir.</p> + +<p>Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de +Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle +avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir +secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la +rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils +s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion +favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils +avaient fixé à la nuit du lendemain.</p> + +<p>--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"></p> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne</i>: par M. X. <span class="sc">Marmier</span>, +auteurs des <i>Lettres sur le Nord et sur la Hollande</i>. 2 vol. +in-18.--Paris, 1843. <i>Delloye</i>. 3 fr. 50 c. le vol.</p> + +<p>M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de +l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur +le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires +et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les +achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées +septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir +une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des +ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces +nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes +vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets +matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop +vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X. +Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique +reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de +Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le +caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui +ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages +mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles +bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore +à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»</p> + +<p>Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord +aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à +Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après +avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée +depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur +l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X. +Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature +finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les +vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les +chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés +presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et +Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur, +longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il +gagne Saint-Pétersbourg en poste.</p> + +<p>M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou; +aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général +et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le +temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non +content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a +entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration +et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres +de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de +Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée +Pichot.</p> + +<p>En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il +visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous +donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que +nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse. +«Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances +humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là +le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui +gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur +les rives étrangères.»</p> + +<p>«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce +que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de +choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans +mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les +flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de +la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne +considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son +outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne +cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné +et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes +entraves de son état politique et social. C'est cette place que +j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les +rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un +sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre +loyal et sincère.»</p> + +<p><i>Philosophie sociale de la Bible</i>; par l'abbé F.-B. <span class="sc">Clément</span>. 2 vol. +in-8.--Paris, 1843. <i>Paul Mellier</i>. 15 fr..</p> + +<p>La <i>Philosophie sociale de la Bible</i>, que vient de publier l'abbé F.-B. +Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre +de <i>Mosaïsme</i>, traite des principes de stabilité avant le Christ, et +plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de +<i>Christianisme</i>, comprend l'analyse et l'application raisonnée des +principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi +expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants, +le but et les résultats de son ouvrage.</p> + +<p>L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le +monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle +établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans +le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la +reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette +première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée +surtout à rappeler le besoin des croyances en général.</p> + +<p>Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la +loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver +la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement. +Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son +point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé +Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion +les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure +definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question: +Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est <i>une créature faite à +l'image et à la ressemblance de Dieu</i>.</p> + +<p>Un voit par cette définition que la <i>raison</i> de l'homme, c'est-à-dire ce +qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance +avec la divinité; donc il y a <i>trois</i> dans l'homme comme en Dieu: la +<i>puissance</i> ou force, correspondant au père; le <i>verbe</i> ou +l'entendement, au fils, et le <i>sens</i>, à l'esprit. Le <i>moi</i> humain n'est +pas l'unité simple, mais une <i>société</i> indivisible, car l'homme converse +avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois <i>termes</i> +ou <i>éléments</i> du <i>moi</i>, la <i>puissance</i> et le <i>sens</i>, produisent la +variété, taudis que le troisième, le <i>verbe</i>, donne l'unité, l'union, la +fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un +seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut +consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de +ressemblance qu'ils ont entre eux. Le <i>verbe</i> sera donc appelé à donner +la loi générale du genre humain.</p> + +<p>Le désordre originel survenu dans le développement des éléments +constitutifs du <i>moi</i> fournit l'explication de la société ancienne. La +perturbation de la petite société individuelle grandissant avec +l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie +après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion +n'a pas reçu son développement légitime.</p> + +<p>Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du +monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se +construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se +perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On +reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le +moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen +analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales +dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et +assure lu vie nationale et la liberté.</p> + +<p>Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter +du <i>merveilleux</i> et de la <i>parole</i>. Afin de conserver au raisonnement +l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume +ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le +point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à +l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut +faire par lui-même; c'est le moyen <i>extra-naturel</i> tenu en réserve pour +les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule +de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle +aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même +en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible, +l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine, +comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver +la première <i>parole</i> et en même temps la première vérité.</p> + +<p>Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la +continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme, +tous se résumaient dans l'usage de la <i>force</i>. Quand la force fait la +loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la +<i>réparation</i>, la <i>rédemption</i>, la <i>délivrance</i>. Il est donc appelé à +renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social. +C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire +les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est +éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la +variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union +produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être +vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est +jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le +despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir +l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité +chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des +nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.</p> + +<p>La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de +gouvernement; elle est fille de la <i>vérite</i> qui <i>réunit</i>; lu tyrannie +est enfantée par l'<i>erreur</i> qui <i>divise</i>. Cependant tous les esprits +étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la +meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le +mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que +le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples, +mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que +le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés +au développement légitime et naturel du christianisme.</p> + +<p>Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions +de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne +fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les +hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme +gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation +de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans +l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette +supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il +se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et +l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et +l'autre de l'unité du principe.</p> + +<p>Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement +empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit +chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie, +c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement +déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous +le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est +pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément +qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce +bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se +propose l'auteur de la <i>Philosophie de la Bible</i>, et les moyens à l'aide +desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses +théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par +la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime +particulières de tous les esprits sérieux.</p> + +<p><i>Éléments de Géographie générale</i>, ou Description abrégée de la terre, +d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions +naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus +récentes; par <span class="sc">Adrien</span> Balbi. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8 +cartes.--Paris, 1843, <i>Jules Renouard</i>. 15 francs.</p> + +<p>Un traite de <i>Géographie moderne</i>, quelque élémentaire qu'il soit, doit +offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux +trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la +terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire; +dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en +général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les +États qui se partagent sa surface.</p> + +<p>Les <i>Éléments de Géographie généraux</i> que vient de publier M. Balbi se +divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes +généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la +partie descriptive, qui comprend la troisième.</p> + +<p>Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi +expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que +la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique, +à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces +chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie, +comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder +l'exposition des théorèmes ou des faits.</p> + +<p>La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections, +correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en +géographie générale et en géographie particulière. La géographie +générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et +la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les +articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes, +détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles, +montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées +basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer, +industrie, commerce, superficie, population absolue et relative, +ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie +particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou +de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose +des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves, +topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe, +possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque +partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État, +sa superficie, sa population absolue et sa population relative.</p> + +<p>Cette courte analyse suffit pour prouver que les <i>Éléments de +Géographie</i>, «miniature de son <i>Abrégé</i>,» comme les appelle M. A. Balbi, +ne sont que l'<i>Abrégé</i> lui-même, considérablement diminué, corrigé et +augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les +intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la +prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin +qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a +évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme +aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus +grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science +dans son état actuel.</p> + +<p><i>Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil)</i>, suivis d'autres +ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une +Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madame <span class="sc">Necker +de Saussure.</span> 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>. 3 +fr. 50 c.</p> + +<p>L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre de <i>Dix +années d'Exil</i> se compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur +de <i>Corinne</i> se proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse +qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un +intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800, +s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181 +2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage +excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet +politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des +gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa +préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de +Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande. +Outre <i>Dix années d'Exil</i>, le nouveau volume que vient de publier M. +Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les +ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M. +Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques, <i>***** dans le +désert</i>, scène lyrique; <i>Geneviève de Brabant</i>, drame en 3 actes et en +prose; la <i>Nanumate</i> drame en trois actes et en prose; le <i>Capitaine +Kersadec</i>, ou <i>Sept Années en un Jour</i>, comédie en deux actes; +<i>********</i> et <i>le Mannequin</i>, proverbes dramatiques, et S*****, drame en +cinq actes et en prose.</p> + +<p>[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères +complètement délavés dans le document électronique qui nous a été +fourni.]</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p> +<br><br> + +<h2>Théâtre portatif de campagne.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>Développement général.</b></p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/013b.png"><br> <b>Développement partiel.</b></p> + +<p>Un fabricant de papiers peints(1) a eu l'ingénieuse idée d'appliquer la +forme simple et portative du paravent à la construction de petits +théâtres de campagne.</p> + +<blockquote>Note 1: Passage Choiseul.</blockquote> + +<p>Un seul de ces paravents suffit pour la représentation de la plupart des +proverbes; avec deux, figurant un salon et un jardin, on peut +représenter toutes les pièces d'un répertoire très-varié.</p> + +<p>Il est, d'ailleurs facile d'appliquer sur les feuilles de ces paravents +quelques légers châssis garnis de toiles et recouverts de papier peint, +ou plutôt badigeonné par quelque artiste amateur, pour modifier et +varier, autant qu'il peut être nécessaire, les décorations principales.</p> + +<p>On place les paravents au fond d'un salon ou d'une galerie, en ayant +soin de laisser à l'entour une enceinte de dégagement destinée à servir +de coulisses et à faciliter l'entrée et la sortie des personnages par +les portes pratiquées dans la décoration. On masque ce dégagement de +l'ouverture de la scène au moyen de deux grands rideaux, qui, fixés par +des anneaux à une tringle transversale, s'ouvrent au moyen d'un jeu de +poulies ordinaire.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"></p> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Placez devant vous un miroir plan MM', dans lequel vous apercevrez +l'objet O que vous voulez atteindre. Mettez le canon du pistolet P sur +l'épaule ou au-dessus, et dirigez-le, en regardant dans le miroir, et en +visant, avec l'image P' du pistolet, l'image réfléchie O' du but à +frapper; puis lâchez le coup lorsque l'image sera bien dans l'alignement +de la mire et du canon.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013d.png"></p> + +<p>II. Il avait 7 napoléons, et à la première emplette il en a dépensé 4, à +la seconde 2, à la troisième 1; car 4 est la moitié de 7 augmentée de +1/2; 2 est la moitié du reste 3 augmentée de 1/2; 1 est la moitié du +reste 1 augmentée de 1/2.</p> + +<p>Ou parvient facilement à ce résultat en raisonnant sur le nombre 7 +comme s'il était connu, et en imaginant que l'on effectue les opérations +indiquées par l'énoncé. Un trouvera alors que lorsque du huitième du +nombre inconnu on retranche les 7/8 de l'unité, il ne reste rien. Donc +le nombre inconnu est 7.</p> + +<p>III. En faisant le même raisonnement, on trouvera que si c'est à la +quatrième emplette, seulement que tout a été dépensé, le nombre des +napoléons était de 15; de 31 à la cinquième emplette, de 65 à la +sixiéme, et ainsi de suite. Voici un petit tableau qui montre la marche +à suivre pour résoudre complètement la question, quel que soit le nombre +des emplettes.</p> + +<pre> + Nombre des Termes de la Nombre des + emplettes. progression double. napoléons dépensés. + + 1 2 1 + 2 4 3 + 3 8 7 + 4 16 15 + 5 32 31 + 6 64 63 + 7 128 127 + 8 256 255 + 9 512 511 + 10 1024 1023 +</pre> +<br> +<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Faire une boîte dans laquelle on verra des corps pesants que l'on y +jette, une balle de plomb, par exemple, monter de bas en haut, au lieu +de descendre, de haut en bas.</p> + +<p>II. Les trois Grâces portant des oranges, dont elles ont chacune un +nombre égal sont rencontrées par les neuf Muses, qui leur en demandent. +Chacune des Grâces en donne le même nombre à chacune des muses, après +quoi elles se trouvent toutes également partagées. Combien les Grâces +avaient-elles d'oranges?</p> +<br><br> + +<h2>Rébus</h2> + +<h4>EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.</p> + +<p class="mid">La valeur n'attend pas le nombre des années.</p> + +<p class="mid">Qui nous délivrera des Grecs et des Romains.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013e.png"><br><b>UNE DEVISE DE CONFISEUR.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013f.png"><br><b>UNE ENSEIGNE.</b></p> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 *** + +***** This file should be named 38442-h.htm or 38442-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/4/38442/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/38442-h/images/001.png b/38442-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0bb6c56 --- /dev/null +++ b/38442-h/images/001.png diff --git a/38442-h/images/001a.png b/38442-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5beb5c0 --- /dev/null +++ b/38442-h/images/001a.png diff --git a/38442-h/images/002.png b/38442-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..68cfdff --- /dev/null +++ b/38442-h/images/002.png 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