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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 30, 2011 [EBook #38442]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843
+
+ L'ILLUSTRATION,
+ JOURNAL UNIVERSEL
+
+ Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+
+
+
+SOMMAIRE. Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin. _Gravure_.--Courrier
+de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa. _Portrait_.--Inauguration
+de la Statue de Bichat, sur la place de la Grenette, à Bourg. _Statue de
+Bichat, par David (d'Angers)_. M. A. Vattemare et son projet d'échange.
+_Médaille._--Une soirée orientale chez M. H... _Gravure_.--Coots.
+_Portrait et Exercices de Coots._--De l'autre côté de l'Eau, souvenirs
+d'une promenade par O. N.--Agriculture. Labour et Moisson. _Attributs;
+Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la
+Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs
+faisant des Meules._--On ne s'avise jamais de tout. Chansonnette.
+_Musique_.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La
+Conjuration. _Six Gravures_.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Théâtre portatif de Campagne. _Deux
+gravures_.--Amusement des sciences. _Gravure_. Rébus _Une Devise de
+Confiseur; Enseigne_.
+
+
+
+Incendie du théâtre de l'Opéra
+
+A BERLIN.
+
+Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était
+le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une
+représentation _par ordre_ dans laquelle madame Pauline. Viardot avait
+excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait
+encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand
+corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des
+tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade,
+pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une
+collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule
+considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des
+secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à
+se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de
+Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour
+de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince
+Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de
+Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept
+heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les
+instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des
+décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles
+qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver
+les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de
+Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait
+toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.
+
+La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus
+aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés
+et noircis.
+
+Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712,
+par la représentation de _César et Alexandre_, opéra de Grann; il était
+situé à l'extrémité de l'avenue _Unter den Linden_ (sous les tilleuls),
+à l'angle de _Fredericks-Strasse_. Six colonnes corinthiennes décoraient
+la façade, dont la plinthe portait cette inscription:
+
+FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS.
+
+Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées
+dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds),
+large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet,
+un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.
+
+Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, _la Comtesse de
+Rudolstadt_, se passent à l'Opéra de Berlin.
+
+[Illustration: Incendie du Théâtre de Berlin.]
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques
+s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en
+allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête
+homme et un homme de talent.
+
+Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu
+justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux
+nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la
+simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui
+courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies,
+comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.
+
+On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels
+sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux
+voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui
+s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un
+monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste,
+simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été
+volée par la piété de ces fidèles.
+
+Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription!
+jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle
+pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés,
+ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en
+honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on
+s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à
+toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de
+leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces
+homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de
+nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre
+récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de
+savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher
+l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.
+
+Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute
+leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués
+pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées
+que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en
+eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand
+jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs
+de renommée.
+
+Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa
+vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et
+habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le
+premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre
+heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre
+voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les
+connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux
+auteurs: l'un a fait le _Coupe-Jarret_, feuilleton en trente-cinq
+parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et
+l'autre, le _Coupe-Tête_, roman magnifique que je lirai la semaine
+prochaine, en attendant le _Coupe-Gorge_, par le même.»
+
+Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur
+stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce
+qu'on veut lui dire.
+
+Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment
+où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et
+qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout
+étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans
+repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source
+des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes.
+Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de
+l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la
+Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu
+résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul
+journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait
+apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et
+de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se
+livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le
+terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol
+monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution
+du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.
+
+Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande
+querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active,
+Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé
+tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme
+ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux
+fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner
+leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire
+terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat,
+quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus
+intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la
+première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire
+un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la
+résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un
+des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances
+de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux
+jours-là il mit sa vie sur son nom.
+
+Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre,
+mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien
+qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif.
+Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses
+devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la
+timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier
+échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière
+fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de
+déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il
+avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion
+de ses jeunes années un souvenir mélancolique.
+
+Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et
+beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain
+politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer
+tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série
+d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique
+dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et
+une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode;
+on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux
+sources pures.
+
+Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il
+fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par
+hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on
+n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue
+d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses
+amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois
+qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une
+foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le
+résumé du son observation spirituelle et déliée.
+
+Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une
+redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait,
+la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la
+regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et
+cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y
+asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en
+vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se
+décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez
+les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur
+les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter,
+tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis
+qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient
+avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand
+tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.
+
+Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays,
+après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la
+défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et
+ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet,
+et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte
+soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de
+Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux
+sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.
+
+--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est
+pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont
+pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit
+d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui
+qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une
+race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de
+titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant
+seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front;
+quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous
+quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à
+l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser
+quelque chose à votre sagacité.
+
+Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur
+un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux
+mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur
+le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce
+moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de
+l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre
+immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence:
+«Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre
+avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans
+cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et
+persistante.
+
+«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté
+est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une
+pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il
+allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième
+fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en
+tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et
+une disgrâce.
+
+Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage
+annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc?
+la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre
+Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette
+page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»
+
+Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!
+
+--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince
+bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.
+
+On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de
+Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège
+s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde,
+Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à
+travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la
+patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout
+les imaginations étaient émues.
+
+Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son
+enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta
+à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses
+murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la
+municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions
+arrivèrent de tous côtés.
+
+Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail
+précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des
+Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée;
+on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de
+notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché
+à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur
+talent.
+
+Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble
+tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur
+l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la
+mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit
+toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée
+subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le
+dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait
+du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.
+
+Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a
+passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau
+qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière
+partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de
+l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent
+supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.
+
+Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème
+napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la
+terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On
+se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui,
+accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.
+
+--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains
+bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles
+graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais
+biens,--c'était peut-être moi-même,--avait un rendez-vous l'autre jour
+avec un chef supérieur d'une grande direction.
+
+L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient
+depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous
+attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour
+viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon
+Dieu!»
+
+Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon
+homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!....
+dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les
+_omnibus_, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement
+vides.»
+
+Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que
+ces dix _omnibus_?
+
+--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois
+que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en
+pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus
+illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait:
+Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on
+puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il
+tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.
+
+Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un
+morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir
+votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille
+chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini
+avec effroi.
+
+Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a
+fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants.
+Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?
+
+--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle
+de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques;
+tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il
+oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité
+des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.
+
+--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement
+enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter
+encore quelques mots pour lui servir de _De profundis_ définitif.
+
+Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de
+madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te
+trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»
+
+M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore
+habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»
+
+--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire
+une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français:
+l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les
+_Demoiselles de Saint-Cyr?_ je n'en sais rien; toujours est-il que M.
+Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures
+qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.
+
+
+
+Don Francisco Martinez de la Rosa.
+
+Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une
+famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le
+premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse
+centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du
+droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant
+encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le
+spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer
+la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les
+énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de
+s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.
+
+L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute
+de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires;
+il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie.
+L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma
+ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa
+plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et
+contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires,
+force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de
+l'Empire.
+
+Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à
+la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en
+Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et
+opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de
+ses plus remarquables poésies. _El Recuerdo de la patria_ (le Souvenir
+de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi
+remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres
+et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette
+cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces
+femmes _blanches_ et _roses_, aux yeux plus _bleus une l'azur du ciel_,
+aux cheveux qui _paraissent de l'or pur?_ Les _gracieux yeux noirs, le
+pied léger, le teint brun_ des femmes de la patrie n'effacent-ils pas
+ces froides _beautés du Nord_? Une triste et touchante invocation au
+fleuve paternel, _Padre Dauro_, termine cette plainte harmonieuse.
+
+[Illustration: Francisco Martinez de la Rosa.]
+
+Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles,
+le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en
+1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de
+l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature
+nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans
+méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique
+Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide
+regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème,
+auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et
+d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la
+littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la
+poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui
+complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.
+
+Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas
+longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait
+marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous
+ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un
+gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi
+Ferdinand, alors prisonnier en France.
+
+Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses
+services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs
+qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui
+inspirèrent un poème intitulé _Saragozza_, cri d'indignation et de
+douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation
+du poète.
+
+Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée
+française en faisait le siège, sa tragédie de _la Vence de Padilla_, un
+des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique,
+que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez,
+eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les
+bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se
+pressait pour voir cette grande figure historique, cette _tirana de
+Toledo_, comme dit un historien, _que todos le acalaban no como à muger
+mas como à varon heroico_.
+
+Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui
+étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut
+chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de
+1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs
+renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le
+poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie
+en face de ses injustes oppresseurs.
+
+On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes
+constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.
+
+Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en
+Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa
+tragédie de _Morayma_, un des plus poétiques épisodes de ces longues
+guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les
+historiens contemporains.
+
+La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la
+liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait
+être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville
+natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage
+éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses
+talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand
+nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le
+chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme,
+la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les
+partis extrêmes, les _communeros_ et les _descamisados_. Il fut renversé
+le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un
+libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.
+
+La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais
+cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en
+France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une
+édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons
+citées déjà, la spirituelle comédie de la _Nina en casa y la madre en la
+Mascara_, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la
+tragédie d'_Oedipe_.
+
+Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue,
+lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la
+Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: _Aben-Humeya_, ou _les
+Maures sous Philippe II._
+
+Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en
+Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère
+Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont
+Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la
+reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui
+confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de
+sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les
+Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les
+efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la
+mère patrie. Le 10 avril, il publia l'_Estato real_, oeuvre pleine de
+sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle
+du pouvoir populaire.
+
+Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les
+passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et
+ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux
+pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une
+fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il
+retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil,
+si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires,
+et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies
+légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin
+en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de
+l'exilé. Nous citerons entre autres la _Soledad_, la _Muerte_, un sonnet
+intitulé _Mis Penas_, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré:
+«Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut
+l'être jamais!»
+
+Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès
+historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un
+discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au
+commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un
+esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui
+excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.
+
+Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez,
+dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et
+de la vraie liberté de sa patrie.
+
+
+
+Inauguration de la statue de Bichat
+
+SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.
+
+Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une
+foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de
+l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra
+aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui
+devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné
+ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans
+l'auditoire pouvait le remplacer.
+
+On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste;
+nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses
+condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au
+milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation
+courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses
+idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt
+qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement
+impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec
+ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves
+le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge
+avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette,
+dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de
+temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non,
+monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai
+commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine
+Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à
+quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il
+vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous
+deviendrez un jour.»
+
+Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez,
+lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville;
+de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont
+coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y
+serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous
+me succéderez un jour... bientôt peut-être.»
+
+Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait
+hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec
+moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»
+
+Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat,
+l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après
+avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du
+petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études
+classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était
+ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses
+travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège
+de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de
+son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de
+Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans
+son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant
+ainsi un grand exemple.
+
+Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec
+plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre
+maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir
+inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de
+celui qui l'avait traité en père.
+
+De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de
+Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la
+carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations
+chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine
+proprement dite, et publia, en 1800, ses belles _Recherches
+physiologiques sur la vie et la mort_. La même année il fut nommé
+médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.
+
+Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de
+l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses
+immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité
+pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques
+années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le
+temps d'écrire, et parmi lesquels son _Anatomie générale_ est un de ses
+beaux titres de gloire.
+
+Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées
+par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique,
+dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que
+Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant
+de choses et aussi bien.»
+
+Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les
+conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du
+repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes,
+lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un
+escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il
+voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il
+s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze
+jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de
+son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.
+
+Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une
+table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de
+l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et
+Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms
+de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.
+
+Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier
+(Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le
+24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette.
+La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y
+affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de
+Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de
+Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M.
+Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine
+opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier,
+Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le
+cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des
+pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient
+M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le
+département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de
+l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires
+publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les
+souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie
+d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées:
+«Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la
+localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les
+hauteurs du bastion.
+
+La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate
+chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance
+supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le
+préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de
+Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la
+Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette
+ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du
+banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs
+toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu
+d'artifice a terminé la soirée.
+
+La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers),
+est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille.
+Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et
+ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition
+rappelle les _Recherches physiologiques sur la vie et la mort_, l'un des
+principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne
+de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les
+bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini,
+la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé,
+de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments
+originalement conçus.
+
+[Illustration: Statue de Bichat, par M. David d'Angers, inaugurée le 21
+août, à Bourg.]
+
+Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche
+encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de
+L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..
+
+
+
+M. A. Vattemare et son projet d'échange.
+
+Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de
+la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous
+vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il
+importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul,
+dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus
+connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.
+
+M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par
+son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à
+travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans _l'Auberge de Calais_ et
+autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom
+propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques.
+Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde
+entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les
+délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M.
+Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le
+public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs
+des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M.
+Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une
+idée utile.
+
+M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se
+trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les
+bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et
+perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on
+organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de
+leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en
+ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente
+organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le
+proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne
+demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières.
+Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les
+rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M.
+Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui.
+Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour
+en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars
+1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26,
+à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la
+pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée
+que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de
+richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le
+renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des
+affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans
+la nécropole des cartons ministériels.
+
+[Illustration.]
+
+M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète:
+«Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du
+crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a
+obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres
+personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions
+européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour
+New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé
+d'États en États, provoquant des _meetings_, remuant les congrès et les
+populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour
+la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système
+d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M.
+White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général
+Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre
+toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à
+l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons
+Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny
+Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait
+pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains
+«en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»
+
+Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices,
+d'enthousiasme, de discours et de _meetings_, ont amené d'imperceptibles
+résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston,
+New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques
+documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21
+décembre 1842, par l'expédition des _Comptes et Budgets de la Ville_, de
+_l'Histoire du choléra_, des _Ordonnances de la Préfecture de Police_,
+et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de
+ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis
+clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande
+disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare.
+Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze
+cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette
+exposition.
+
+
+
+Une Soirée orientale à Paris.
+
+Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement
+les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour
+eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de
+leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils
+disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou
+de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de
+police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk
+après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet
+japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez
+et croyez.»
+
+[Illustration: Soirée orientale chez M. H...]
+
+Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés
+dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les
+gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est
+presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle
+soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont
+réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de
+fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le
+frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux
+d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et
+les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite
+Babel.
+
+Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes
+de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales,
+causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de
+l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et
+ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France;
+le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies,
+entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère;
+un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri
+monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume
+du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un
+fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc
+ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens,
+des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y
+était représenté.
+
+Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant
+que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année
+venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était
+en carnaval.
+
+Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet,
+qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de
+M. H....
+
+Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs
+reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos
+artistes et des savants les plus célèbres.
+
+
+
+Coots.
+
+EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT.
+
+Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et
+rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à
+égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque
+fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le
+programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les
+terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques
+amateurs profanes.
+
+Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où
+sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie,
+pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.
+
+[Illustration: Coots, célèbre boxeur anglais.]
+
+Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est
+mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il
+a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes
+convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le
+Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne
+l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une
+tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.
+
+Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter
+cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions,
+une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et
+demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de
+force de volonté que de vigueur musculaire.
+
+Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur
+piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait
+pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.
+
+[Illustration: Exercices de Coots.]
+
+On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en
+lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort
+convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il
+ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop
+légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.
+
+
+
+De l'autre côté de l'Eau.
+
+SOUVENIR D'UNE PROMENADE.
+
+Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus
+exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper
+de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute
+leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses
+sensations.
+
+Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit
+avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un
+de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans
+l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un
+qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la
+vérité ne suffisait pas toujours et partout.
+
+Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet,
+mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de
+l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un
+peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en
+sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture,
+et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé
+Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.
+
+UN LIEU CONSACRÉ.
+
+_Chambre de Sterne_.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans
+le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.
+
+J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis
+qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et
+posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une
+émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de
+nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient
+paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger
+désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous
+quelque remise, une vieille _désobligeante_; il n'y avait que du gazon
+et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.
+
+J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du
+factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation
+de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine
+privé.
+
+BIOGRAPHIE EPISODIQUE.
+
+Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai
+trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a
+tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de
+caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa
+famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans
+autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un
+peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques
+vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet
+aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti
+l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le,
+Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour
+qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous
+des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant
+perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille
+appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne
+s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit
+sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les
+premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour.
+Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du
+service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant
+venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne
+sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira
+dans _ses terres_ pour y vivre _comme il plaisait à Dieu_, c'est-à-dire
+très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil,
+l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que
+le sait du reste tout lecteur instruit.
+
+On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une
+très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que
+lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de
+couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas,
+une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient
+à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le
+pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un _milord
+anglais_, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si
+bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme;
+quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à
+propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au
+nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue
+Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout
+prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les
+républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la
+rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des
+cabaretiers de Calais.
+
+La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir
+tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des
+méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque
+tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique,
+prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle
+allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia
+ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi
+différentes que celles d'être trompeur ou trompé.
+
+Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et
+toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une
+figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient
+enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.
+
+Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en
+Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à
+demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on
+d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son
+intelligence.
+
+Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on
+appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de
+scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de
+Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou
+vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.
+
+HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE.
+
+Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement
+des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau
+rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec
+une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et
+rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après
+eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple
+respectable.
+
+Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues
+sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites,
+exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques
+siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme
+de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.
+
+J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le
+camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne
+distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que
+la veuve remariée de quelque riche nabab.
+
+Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette
+apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste
+Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans
+retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante
+entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur
+d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.
+
+Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces
+jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une
+calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du
+bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de
+son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un
+seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait
+plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.
+
+J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute
+l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous
+gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument
+napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.
+
+Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg
+de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition
+qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en
+orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les
+battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce
+pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais
+songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de
+lui-même et disparut.
+
+La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur
+mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie
+de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un
+de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée,
+se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût
+peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la
+froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans
+le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y
+mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des
+séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut
+être aimé.
+
+Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après
+bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse
+de celui qu'elle ne pouvait épouser.
+
+Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien
+que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent
+encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s
+élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement,
+lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves,
+qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le
+gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de
+dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été
+jusque-là d'amour et de renommée.
+
+A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans
+l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut
+largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants
+engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain,
+morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.
+
+Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse
+était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car
+c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel
+indien avaient exercé le plus de ravages.
+
+Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir,
+quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin
+sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique
+_steam-boat_ qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des
+apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins
+qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre
+autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement
+nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement,
+chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le
+signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de
+la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine
+avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise
+échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.
+
+Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit
+frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.
+
+..............................................................
+
+Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme
+fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit
+d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue
+et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies!
+Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une
+femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!
+
+Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne,
+je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés
+de ce mari si gros et si rubicond.
+
+Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera
+tôt ou lard!
+
+Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur
+ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.
+
+Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à
+cet homme éminemment marié.
+
+PRÉVENANCES.
+
+Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime
+d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des
+voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à
+cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler
+ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes
+lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations
+contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante.
+Le chevalier de _l'Etoile_ jette un insultant défi au champion du
+_Lion-d'Or_; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils
+s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute
+lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante
+les charmes du _Boeuf-Couronné_. Cette manoeuvre perfide attire les
+regards des deux paladins à _tweeds_-gris; ils se précipitent, la
+cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque
+pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux,
+et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois _groans_ pour le _Lion_
+et _l'Étoile; hussah_ pour le _boeuf_; le _Boeuf for ever_, sa couronne
+lui reste.
+
+A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés
+nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien,
+et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté
+soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que
+l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce
+que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée,
+les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent
+en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.
+
+Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: _Gentleman!
+--Herren!--Signori!--Caballeros!--Messieurs!--the Star hotel!--die
+Kanone!--l'Osteria del Orsa!-l'Albergia de la Anela!-les Trois Maures!_
+
+Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait
+encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait,
+l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la
+prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de
+canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper
+et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout
+à qui pouvait m'arriver de pis.
+
+Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un
+sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses
+cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée
+jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un
+éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol,
+ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on
+Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais
+serment au besoin.
+
+Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que
+je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine.
+Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à
+deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le
+coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident
+imprévu me tira d'affaire.
+
+Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils
+saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait
+butté sur les degrés de la _Custom-house_. Etendu au milieu de ces
+sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la
+baie de Katakakooa.
+
+Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute
+l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me
+débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et,
+brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la
+rescousse de mon malheureux ami.
+
+Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux
+pieds des rochers de Shakspeare.
+
+O. N.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+Agriculture
+
+LABOUR ET MOISSON.
+
+La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées
+sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus
+nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a
+été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre
+humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais
+Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il
+n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.
+
+Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut
+juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de
+la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification;
+l'_Aramon_ phocéen et le _Fourca_ romain ont conservé leur nom et leur
+forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction
+desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être
+plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les
+départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc
+est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à
+l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le
+travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se
+nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du
+mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore
+qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui
+se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c
+que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie
+essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les
+charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail
+aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de
+la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.
+
+Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les
+perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures
+charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche,
+portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs,
+par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement
+illettrés, étrangers aux mathématiques.
+
+Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la
+charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode
+d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des
+animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la
+charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs
+cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans
+le jonc.
+
+Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez
+bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail;
+les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis
+l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte
+sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de
+mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au
+collier, comme les chevaux.
+
+Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux,
+des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son
+épine dorsale semble plutôt destiné à _porter_ qu'à _tirer_, cependant
+un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de
+labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux.
+Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus
+rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler
+ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus
+glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du
+département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort
+nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de
+six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement
+semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord
+quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa
+charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du
+concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa
+portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile
+pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la
+terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles
+sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de
+la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux.
+C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes
+étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez
+grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une
+réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du
+département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à
+la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des
+équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air
+des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour
+des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le
+poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des
+ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de
+cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en
+arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à
+cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la
+voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes
+et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître
+fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même
+nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même
+quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de
+lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le
+laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison
+de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son
+instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement
+pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine
+raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens
+sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que
+ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il
+eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la
+perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé
+avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les
+autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes,
+proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de
+rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on
+leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par
+des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre
+d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.
+
+Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit
+de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux
+d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins
+de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets,
+vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui
+venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que
+l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et
+les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et
+l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le
+labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une
+économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites
+économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite
+qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres
+énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.
+
+La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont
+traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est
+un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de
+celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la
+sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le
+proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans
+le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le
+nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à
+l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également
+bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente
+charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du
+Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains
+efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la
+Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe _harna_, ou
+charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue,
+emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui,
+longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de
+l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et
+a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine;
+c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent
+aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à
+cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution
+agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et
+d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue
+brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.
+
+Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner.
+L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère
+et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans
+sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements,
+où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et
+perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure
+partie de la paille.
+
+Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et
+tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis
+trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès.
+Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement
+supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le
+moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement
+de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins,
+munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger
+à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune
+fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la
+nomment _sape_. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de
+la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui
+des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le
+moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille
+toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui
+tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un
+mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme
+suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en
+gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre
+par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de
+sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple
+arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas
+sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé
+debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie
+augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois
+autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte
+en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il
+en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.
+
+En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés
+belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas
+d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette
+époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.
+
+Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps
+immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de
+l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos
+paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années
+pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de
+Paris, une perte de plusieurs millions.
+
+Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée
+pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et
+celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être
+moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs
+qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La
+concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la
+sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne
+passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les
+rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres
+moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du
+Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'_auterons_ ou
+_hauterons_, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase:
+gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les
+hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent
+faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est
+pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les
+chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait
+de faux la base d'une gerbe toute préparée.
+
+Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de
+l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire
+leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la
+différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de
+s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui
+les rappelle.
+
+Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en
+Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes
+agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus
+riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un
+simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait
+quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la
+rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont
+beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez
+belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.
+
+La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne
+lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes
+régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus
+simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme
+ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute
+d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt
+la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques
+jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs,
+la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la
+famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains
+regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le
+négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de
+temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes
+jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce
+qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de
+plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie
+de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les
+meules je paille ou _paillers_, qu'on voit à la porte de chaque
+métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture
+ou la litière du bétail.
+
+Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont
+comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte
+accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque
+métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle
+est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire.
+L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé,
+toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de
+l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement
+pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds
+des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la
+Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par
+conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles
+d'antiquité. Cette opération se nomme _dépiquage._
+
+[Illustration.]
+
+A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course
+circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées
+en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue
+paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible
+et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la
+raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou
+diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de
+la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du
+Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans
+attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.
+
+La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont
+le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture
+principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus
+dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme
+hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des
+gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.
+
+[Illustration: Moissonneur à la sape.]
+
+Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi
+inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les
+conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les
+cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en
+ont pas besoin.
+
+Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France,
+partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute
+impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour
+n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre;
+les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers
+à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute
+l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des
+architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de
+perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus
+précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les
+produits en bon état.
+
+La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues
+offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent
+dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités
+de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans
+les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports,
+mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve
+très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées),
+placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol;
+les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats,
+peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés
+à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent
+assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.
+
+Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou
+grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée
+par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des
+meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il
+ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas
+immédiatement battu est à la merci des éléments.
+
+[Illustration: Moissonneuse à la faucille.]
+
+Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries,
+ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez
+répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes
+pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres
+cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées,
+ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.
+
+Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une
+passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double;
+elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations.
+L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne,
+d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à
+faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion
+considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour
+que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la
+main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute
+espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras
+manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et
+dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont
+toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.
+
+[Illustration: Moissonneur à la faux.]
+
+[Illustration: Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.] Il
+reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture
+d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de
+fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici
+atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au
+fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus
+défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle
+met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre
+ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu
+n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les
+greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie
+à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie
+prodigieusement. Le charançon (_curculio_) est le fléau de nos greniers.
+De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à
+étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en
+suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les
+charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque
+matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des
+charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il
+n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois
+de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler
+très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être
+attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération
+nouvelle.
+
+[Illustration: Moissonneurs faisant des meules.]
+
+Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc
+de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent
+jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie
+pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen
+long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de
+meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le
+moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin,
+on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit
+exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en
+circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage
+supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la
+ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne
+peuvent s'y multiplier.
+
+Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient
+leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en
+usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de
+l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques
+Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire
+en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez
+bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela
+une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait
+publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur
+affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: _la
+France n'a pas de réserve de céréales_. En temps de paix, elle se
+suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la
+Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre
+littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse,
+une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.
+
+
+
+(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville
+final de l'opéra _On ne s'avise jamais de tout_, charmant _pont-neuf_,
+plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique
+d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en
+tirer parti.)
+
+[Illustration: Partition musicale.]
+
+ ON NE S'AVISE JAMAIS DE TOUT
+
+ PREMIER COUPLET
+
+ Un tuteur pour sa pupille
+ Brûle des plus tendres feux
+ De son coeur la paix s'exile
+ C'est un argus aux cent yeux.
+ Il voit tout,
+ Est partout
+ Du grenier jusqu'à la cave
+ Sans témoin
+ Avec soin
+ Il visite chaque coin
+ Son amour
+ Nuit et jour.
+ Son amour le rend esclave
+ De bons chiens
+ Vieux gardiens
+ Et malgré tous ces moyens
+ Un enfant vient à bout
+ De tromper barbe grise.
+ Ah! c'est qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout
+ Un enfant vient à bout
+ De tromper barbe grise Ah!
+ DAME SIMONNE.
+
+ Un enfant vient à bout
+ De tromper barbe grise Ah!
+ LE MARQUIS.
+
+ Un enfant vient à bout
+ De tromper barbe grise Ah!
+ LE DOCTEUR.
+
+ Un enfant vient à bout
+ De tromper barbe grise Ah!
+
+ C'est qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout.
+
+ C'est qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout.
+
+ C'est qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout.
+
+ C'est qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout.
+
+ DEUXIÈME COUPLET
+
+ LE MARQUIS.
+ Cher docteur, voulez-vous suivre
+ Le conseil de la raison?
+ C'est de brûler votre livre
+ Et d'oublier sa leçon.
+ LE DOCTEUR.
+ Oui, ma foi!
+ Je vous crois;
+ De ce soin je me délivre.
+ Mais j'en vois
+ Comme moi
+ S'adonner à cet emploi:
+ Vieux jaloux,
+ Loups-garoux.
+ Il vous faut apprendre à vivre,
+ Comprenez,
+ Retenez
+ Qu'ici-bas vous vous damnez,
+ Un enfant vient à bout, etc.
+
+ TROISIÈME COUPLET
+
+ LISE (AU PUBLIC).
+
+ Avec l'espoir de vous plaire
+ Nous rajustons aujourd'hui
+ Un opéra centenaire
+ En son temps fort applaudi.
+ Les leçons.
+ En chansons
+ Parfois plaisent davantage;
+ Les sermons
+ Froids et longs
+ Ici ne semblent pas bons.
+ Si l'auteur,
+ Par malheur,
+ N'obtient pas votre suffrage,
+ Il a tort;
+ Mais encore,
+ Ne le jugez pas à mort:
+ Pardonnez à son goût
+ Sa funeste méprise;
+ Songez qu'on ne s'avise
+ Jamais jamais de tout!
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur as-tu souffert?--Non.
+--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE V
+
+LA CONJURATION.
+
+BON Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre
+enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en
+sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et
+devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en
+souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me
+promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.
+
+«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les
+miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force
+de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me
+désirent, dans la crainte du Seigneur.
+
+«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en
+prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays
+d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui
+le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur
+la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen
+probe, honnête, dévoué.»
+
+[Illustration.]
+
+Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à
+genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à
+son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un
+puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce
+monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette
+vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de
+l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a
+enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les
+séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la
+force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté
+au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la
+loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine
+furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables...
+mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire
+cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au
+fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme
+celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans
+ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des
+hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore,
+en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une
+tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.
+
+Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le
+déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue
+pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le
+baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait:
+«Tu seras vertueux!»
+
+Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de
+l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans
+une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et
+qu'on passe sans les goûter!
+
+Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant
+incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait
+à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait
+d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la
+contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire
+amoureusement au réveil.
+
+[Illustration.]
+
+Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où
+s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le
+retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de
+Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si
+bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après
+un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son
+mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir
+trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans
+l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et
+préparer la vengeance.
+
+Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le
+nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le
+Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma
+autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution
+qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo
+Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait
+pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien
+aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement
+de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé,
+où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de
+l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un
+bourreau.
+
+Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours
+n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la
+porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de
+son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie
+bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et
+fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée
+paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de
+son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après
+l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui
+étaient venus le trouver et le consoler.
+
+[Illustration.]
+
+Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été
+désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il
+fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde,
+ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et
+noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de
+plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et
+entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les
+murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en
+faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres
+percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs,
+donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la
+chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco,
+les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une
+table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées,
+des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On
+remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de
+Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres,
+exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient
+autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point
+réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi
+arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile
+capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur
+d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu
+podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre
+l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il
+enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la
+Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même
+temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée
+lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement
+abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage
+de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du
+dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants
+succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses
+désirs.
+
+[Illustration.]
+
+Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne
+devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des
+malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure
+particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux
+contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière
+à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient.
+«Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir
+couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards,
+chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce
+n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer
+sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on
+sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se
+vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son
+métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les
+obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois,
+exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous
+contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à
+qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les
+glaces de l'âge.»
+
+Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent
+aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne
+l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne
+profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance
+de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui
+voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une
+première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du
+plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à
+son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons
+le suivre. Notre travail est sa gloire.
+
+--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu
+l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré
+profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à
+la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...
+
+--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à
+Parabiago?
+
+--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando;
+on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux
+pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands
+seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait
+point dans l'oubli ceux qui autrefois....
+
+--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et
+frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi!
+n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs?
+Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»
+
+Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation
+dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance,
+Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires
+publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les
+apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il
+n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle
+ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres
+époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui
+embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation
+du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle
+avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des
+exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la
+passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni
+lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et
+commença à causer avec le docteur Aliprando.
+
+[Illustration.]
+
+Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier
+d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des _Remèdes de l'une et de
+l'autre Fortune_, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était
+empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait
+amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui
+demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin.
+Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une
+voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au
+milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle
+parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a
+donné: _Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était
+la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec
+piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne
+réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière
+dans l'âme des citoyens._»
+
+Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté
+unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul
+homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»
+
+Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme
+l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille
+elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie
+d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: _On a
+un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie
+et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est
+que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes
+parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous
+les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un
+seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit
+aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les
+dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le
+peuple appelle seigneurs et qui sont ses
+bourreaux_.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient
+les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur,
+flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à
+lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: _Comment
+peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de
+l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le
+même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs,
+souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est
+détestée et que chacun te souhaite, la mort?_--Qu'en dites-vous? Est-il
+besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément
+pour....
+
+--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent
+ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un
+autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand
+Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque,
+sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il
+avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des
+princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus
+grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le
+blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de
+vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des
+tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption
+que l'était celle des Visconti.
+
+Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les
+conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour
+désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles
+plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et
+envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le
+réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des
+opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait
+souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle,
+dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme
+ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple,
+malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange.
+Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux
+sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne
+dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme
+empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans
+la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher.
+Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous
+n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez
+à l'assassinat!
+
+--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino
+Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi
+sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un
+autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur
+la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne
+spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence.
+L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours
+accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes
+étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda
+pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand
+Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête
+de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug
+des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui,
+nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter
+qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.
+
+--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la
+fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits
+rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le
+sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui?
+Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine
+ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.
+
+--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas
+nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous?
+Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée.
+Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par
+l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et
+c'est la révolte.
+
+--Et les armes, ajouta Pinalla.
+
+--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou
+envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de
+s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de
+Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La
+révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la _Vipère_, il ne
+fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera
+attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!
+
+--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de
+Saint-Colomban? demanda Zurione.
+
+--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux
+que lui tenir l'épée?
+
+--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée?
+Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient
+bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.
+
+--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait
+Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux
+des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on
+doit compter sur eux.
+
+--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la
+liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les
+sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus
+pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce
+nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il
+met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il
+abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses
+soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville.
+C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.
+
+--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à
+Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de
+la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au
+beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il
+figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir
+partager son trône.»
+
+Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit.
+«Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette
+famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous
+faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité
+est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors,
+manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui
+se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...
+
+--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la
+recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne
+désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les
+massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une
+victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»
+
+Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme
+qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour
+frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille
+doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être
+préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que
+celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain,
+s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains;
+faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que
+le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos
+femmes....»
+
+A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au
+coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il
+s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse
+qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par
+un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la
+tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur
+d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando
+de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été
+outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de
+More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses
+manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois
+qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à
+Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive
+saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle.
+Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans
+l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé
+toutes ces imaginations lombardes.
+
+Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave
+mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux
+oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la
+façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier,
+dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A
+côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large
+tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la
+remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit
+d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit
+circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la
+généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.
+
+«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.
+
+--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient:
+Vive Milan! vive saint Ambroise!
+
+--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas
+sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour
+corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»
+
+Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité,
+ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets
+sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence,
+de penser à leur projet commun et de se revoir.
+
+Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de
+Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle
+avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir
+secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la
+rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils
+s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion
+favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils
+avaient fixé à la nuit du lendemain.
+
+--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.
+
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Bulletin bibliographique..
+
+_Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne_: par M. X. MARMIER,
+auteurs des _Lettres sur le Nord et sur la Hollande_. 2 vol.
+in-18.--Paris, 1843. _Delloye_. 3 fr. 50 c. le vol.
+
+M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de
+l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur
+le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires
+et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les
+achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées
+septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir
+une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des
+ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces
+nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes
+vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets
+matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop
+vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X.
+Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique
+reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de
+Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le
+caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui
+ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages
+mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles
+bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore
+à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»
+
+Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord
+aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à
+Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après
+avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée
+depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur
+l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X.
+Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature
+finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les
+vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les
+chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés
+presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et
+Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur,
+longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il
+gagne Saint-Pétersbourg en poste.
+
+M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou;
+aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général
+et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le
+temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non
+content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a
+entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration
+et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres
+de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de
+Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée
+Pichot.
+
+En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il
+visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous
+donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que
+nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse.
+«Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances
+humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là
+le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui
+gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur
+les rives étrangères.»
+
+«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce
+que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de
+choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans
+mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les
+flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de
+la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne
+considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son
+outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne
+cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné
+et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes
+entraves de son état politique et social. C'est cette place que
+j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les
+rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un
+sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre
+loyal et sincère.»
+
+_Philosophie sociale de la Bible_; par l'abbé F.-B. CLÉMENT. 2 vol.
+in-8.--Paris, 1843. _Paul Mellier_. 15 fr..
+
+La _Philosophie sociale de la Bible_, que vient de publier l'abbé F.-B.
+Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre
+de _Mosaïsme_, traite des principes de stabilité avant le Christ, et
+plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de
+_Christianisme_, comprend l'analyse et l'application raisonnée des
+principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi
+expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants,
+le but et les résultats de son ouvrage.
+
+L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le
+monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle
+établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans
+le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la
+reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette
+première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée
+surtout à rappeler le besoin des croyances en général.
+
+Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la
+loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver
+la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement.
+Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son
+point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé
+Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion
+les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure
+definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question:
+Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est _une créature faite à
+l'image et à la ressemblance de Dieu_.
+
+Un voit par cette définition que la _raison_ de l'homme, c'est-à-dire ce
+qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance
+avec la divinité; donc il y a _trois_ dans l'homme comme en Dieu: la
+_puissance_ ou force, correspondant au père; le _verbe_ ou
+l'entendement, au fils, et le _sens_, à l'esprit. Le _moi_ humain n'est
+pas l'unité simple, mais une _société_ indivisible, car l'homme converse
+avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois _termes_
+ou _éléments_ du _moi_, la _puissance_ et le _sens_, produisent la
+variété, taudis que le troisième, le _verbe_, donne l'unité, l'union, la
+fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un
+seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut
+consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de
+ressemblance qu'ils ont entre eux. Le _verbe_ sera donc appelé à donner
+la loi générale du genre humain.
+
+Le désordre originel survenu dans le développement des éléments
+constitutifs du _moi_ fournit l'explication de la société ancienne. La
+perturbation de la petite société individuelle grandissant avec
+l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie
+après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion
+n'a pas reçu son développement légitime.
+
+Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du
+monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se
+construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se
+perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On
+reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le
+moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen
+analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales
+dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et
+assure lu vie nationale et la liberté.
+
+Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter
+du _merveilleux_ et de la _parole_. Afin de conserver au raisonnement
+l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume
+ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le
+point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à
+l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut
+faire par lui-même; c'est le moyen _extra-naturel_ tenu en réserve pour
+les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule
+de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle
+aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même
+en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible,
+l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine,
+comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver
+la première _parole_ et en même temps la première vérité.
+
+Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la
+continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme,
+tous se résumaient dans l'usage de la _force_. Quand la force fait la
+loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la
+_réparation_, la _rédemption_, la _délivrance_. Il est donc appelé à
+renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social.
+C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire
+les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est
+éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la
+variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union
+produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être
+vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est
+jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le
+despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir
+l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité
+chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des
+nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.
+
+La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de
+gouvernement; elle est fille de la _vérite_ qui _réunit_; lu tyrannie
+est enfantée par l'_erreur_ qui _divise_. Cependant tous les esprits
+étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la
+meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le
+mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que
+le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples,
+mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que
+le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés
+au développement légitime et naturel du christianisme.
+
+Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions
+de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne
+fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les
+hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme
+gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation
+de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans
+l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette
+supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il
+se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et
+l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et
+l'autre de l'unité du principe.
+
+Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement
+empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit
+chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie,
+c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement
+déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous
+le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est
+pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément
+qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce
+bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se
+propose l'auteur de la _Philosophie de la Bible_, et les moyens à l'aide
+desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses
+théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par
+la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime
+particulières de tous les esprits sérieux.
+
+
+_Éléments de Géographie générale_, ou Description abrégée de la terre,
+d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions
+naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus
+récentes; par ADRIEN BALBI. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8
+cartes.--Paris, 1843, _Jules Renouard_. 15 francs.
+
+Un traite de _Géographie moderne_, quelque élémentaire qu'il soit, doit
+offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux
+trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la
+terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire;
+dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en
+général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les
+États qui se partagent sa surface.
+
+Les _Éléments de Géographie généraux_ que vient de publier M. Balbi se
+divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes
+généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la
+partie descriptive, qui comprend la troisième.
+
+Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi
+expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que
+la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique,
+à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces
+chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie,
+comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder
+l'exposition des théorèmes ou des faits.
+
+La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections,
+correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en
+géographie générale et en géographie particulière. La géographie
+générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et
+la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les
+articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes,
+détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles,
+montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées
+basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer,
+industrie, commerce, superficie, population absolue et relative,
+ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie
+particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou
+de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose
+des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves,
+topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe,
+possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque
+partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État,
+sa superficie, sa population absolue et sa population relative.
+
+Cette courte analyse suffit pour prouver que les _Éléments de
+Géographie_, «miniature de son _Abrégé_,» comme les appelle M. A. Balbi,
+ne sont que l'_Abrégé_ lui-même, considérablement diminué, corrigé et
+augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les
+intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la
+prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin
+qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a
+évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme
+aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus
+grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science
+dans son état actuel.
+
+
+_Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil)_, suivis d'autres
+ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une
+Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madame NECKER
+DE SAUSSURE. 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Charpentier_. 3
+fr. 50 c.
+
+L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre de _Dix
+années d'Exil_ se compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur
+de _Corinne_ se proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse
+qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un
+intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800,
+s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181
+2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage
+excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet
+politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des
+gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa
+préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de
+Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande.
+Outre _Dix années d'Exil_, le nouveau volume que vient de publier M.
+Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les
+ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M.
+Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques, _***** dans le
+désert_, scène lyrique; _Geneviève de Brabant_, drame en 3 actes et en
+prose; la _Nanumate_ drame en trois actes et en prose; le _Capitaine
+Kersadec_, ou _Sept Années en un Jour_, comédie en deux actes;
+_********_ et _le Mannequin_, proverbes dramatiques, et S*****, drame en
+cinq actes et en prose.
+
+[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères
+complètement délavés dans le document électronique qui nous a été
+fourni.]
+
+
+
+Théâtre portatif de campagne.
+
+[Illustration: Développement général.]
+
+Un fabricant de papiers peints(1) a eu l'ingénieuse idée d'appliquer la
+forme simple et portative du paravent à la construction de petits
+théâtres de campagne.
+
+[Note 1: Passage Choiseul.]
+
+Un seul de ces paravents suffit pour la représentation de la plupart des
+proverbes; avec deux, figurant un salon et un jardin, on peut
+représenter toutes les pièces d'un répertoire très-varié.
+
+Il est, d'ailleurs facile d'appliquer sur les feuilles de ces paravents
+quelques légers châssis garnis de toiles et recouverts de papier peint,
+ou plutôt badigeonné par quelque artiste amateur, pour modifier et
+varier, autant qu'il peut être nécessaire, les décorations principales.
+
+[Illustration: Développement partiel.]
+
+On place les paravents au fond d'un salon ou d'une galerie, en ayant
+soin de laisser à l'entour une enceinte de dégagement destinée à servir
+de coulisses et à faciliter l'entrée et la sortie des personnages par
+les portes pratiquées dans la décoration. On masque ce dégagement de
+l'ouverture de la scène au moyen de deux grands rideaux, qui, fixés par
+des anneaux à une tringle transversale, s'ouvrent au moyen d'un jeu de
+poulies ordinaire.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Placez devant vous un miroir plan MM', dans lequel vous apercevrez
+l'objet O que vous voulez atteindre. Mettez le canon du pistolet P sur
+l'épaule ou au-dessus, et dirigez-le, en regardant dans le miroir, et en
+visant, avec l'image P' du pistolet, l'image réfléchie O' du but à
+frapper; puis lâchez le coup lorsque l'image sera bien dans l'alignement
+de la mire et du canon.
+
+[Illustration.]
+
+II. Il avait 7 napoléons, et à la première emplette il en a dépensé 4, à
+la seconde 2, à la troisième 1; car 4 est la moitié de 7 augmentée de
+1/2; 2 est la moitié du reste 3 augmentée de 1/2; 1 est la moitié du
+reste 1 augmentée de 1/2.
+
+Ou parvient facilement à ce résultat en raisonnant sur le nombre 7
+comme s'il était connu, et en imaginant que l'on effectue les opérations
+indiquées par l'énoncé. Un trouvera alors que lorsque du huitième du
+nombre inconnu on retranche les 7/8 de l'unité, il ne reste rien. Donc
+le nombre inconnu est 7.
+
+III. En faisant le même raisonnement, on trouvera que si c'est à la
+quatrième emplette, seulement que tout a été dépensé, le nombre des
+napoléons était de 15; de 31 à la cinquième emplette, de 65 à la
+sixiéme, et ainsi de suite. Voici un petit tableau qui montre la marche
+à suivre pour résoudre complètement la question, quel que soit le nombre
+des emplettes.
+
+ Nombre des Termes de la Nombre des
+ emplettes progression double napoléons dépensés.
+
+ 1 2 1
+ 2 4 3
+ 3 8 7
+ 4 16 15
+ 5 32 31
+ 6 64 63
+ 7 128 127
+ 8 256 255
+ 9 512 511
+ 10 1024 1023
+
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
+
+I. Faire une boîte dans laquelle on verra des corps pesants que l'on y
+jette, une balle de plomb, par exemple, monter de bas en haut, au lieu
+de descendre, de haut en bas.
+
+II. Les trois Grâces portant des oranges, dont elles ont chacune un
+nombre égal sont rencontrées par les neuf Muses, qui leur en demandent.
+Chacune des Grâces en donne le même nombre à chacune des muses, après
+quoi elles se trouvent toutes également partagées. Combien les Grâces
+avaient-elles d'oranges?
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS.
+
+Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
+La valeur n'attend pas le nombre des années.
+Qui nous délivrera des Grecs et des Romains.
+
+
+[Illustration: Nouveau rébus. UNE DEVISE DE CONFISEUR.]
+
+[Illustration. Nouveau rébus. UNE ENSEIGNE.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre
+1843, by Various
+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 30, 2011 [EBook #38442]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
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+<p>L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+<pre>
+ Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+ <p><b>Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Courrier
+de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa</b>. <i>Portrait</i>.--<b>Inauguration
+de la Statue de Bichat</b>, sur la place de la Grenette, à Bourg. <i>Statue de
+Bichat, par David (d'Angers)</i>. <b>M. A. Vattemare et son projet d'échange</b>.
+<i>Médaille.</i>--<b>Une soirée orientale chez M. H...</b> <i>Gravure</i>.--<b>Coots</b>.
+<i>Portrait et Exercices de Coots.</i>--<b>De l'autre côté de l'Eau</b>. souvenirs
+d'une promenade par O. N.--<b>Agriculture</b>. Labour et Moisson. <i>Attributs;
+Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la
+Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs
+faisant des Meules.</i>--<b>On ne s'avise jamais de tout</b>. Chansonnette.
+<i>Musique</i>.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La
+Conjuration. <i>Six Gravures</i>.--<b>Bulletin
+bibliographique.--Théâtre portatif de Campagne</b>. <i>Deux
+gravures</i>.--<b>Amusement des sciences.</b> <i>Gravure</i>. <b>Rébus</b> <i>Une Devise de
+Confiseur; Enseigne</i>.</p>
+</div>
+<br>
+
+<h2>Incendie du théâtre de l'Opéra</h2>
+
+<h4>A BERLIN.</h4>
+
+<p>Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était
+le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une
+représentation <i>par ordre</i> dans laquelle madame Pauline. Viardot avait
+excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait
+encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand
+corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des
+tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade,
+pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une
+collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule
+considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des
+secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à
+se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de
+Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour
+de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince
+Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de
+Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept
+heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les
+instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des
+décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles
+qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver
+les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de
+Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait
+toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.</p>
+
+<p>La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus
+aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés
+et noircis.</p>
+
+<p>Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712,
+par la représentation de <i>César et Alexandre</i>, opéra de Grann; il était
+situé à l'extrémité de l'avenue <i>Unter den Linden</i> (sous les tilleuls),
+à l'angle de <i>Fredericks-Strasse</i>. Six colonnes corinthiennes décoraient
+la façade, dont la plinthe portait cette inscription:</p>
+
+<h4>FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS.</h4>
+
+<p>Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées
+dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds),
+large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet,
+un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.</p>
+
+<p>Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, <i>la Comtesse de
+Rudolstadt</i>, se passent à l'Opéra de Berlin.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Incendie du Théâtre de Berlin.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques
+s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en
+allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête
+homme et un homme de talent.</p>
+
+<p>Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu
+justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux
+nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la
+simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui
+courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies,
+comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.</p>
+
+<p>On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels
+sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux
+voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui
+s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un
+monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste,
+simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été
+volée par la piété de ces fidèles.</p>
+
+<p>Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription!
+jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle
+pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés,
+ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en
+honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on
+s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à
+toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de
+leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces
+homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de
+nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre
+récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de
+savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher
+l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.</p>
+
+<p>Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute
+leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués
+pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées
+que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en
+eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand
+jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs
+de renommée.</p>
+
+<p>Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa
+vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et
+habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le
+premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre
+heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre
+voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les
+connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux
+auteurs: l'un a fait le <i>Coupe-Jarret</i>, feuilleton en trente-cinq
+parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et
+l'autre, le <i>Coupe-Tête</i>, roman magnifique que je lirai la semaine
+prochaine, en attendant le <i>Coupe-Gorge</i>, par le même.»</p>
+
+<p>Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur
+stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce
+qu'on veut lui dire.</p>
+
+<p>Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment
+où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et
+qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout
+étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans
+repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source
+des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes.
+Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de
+l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la
+Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu
+résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul
+journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait
+apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et
+de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se
+livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le
+terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol
+monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution
+du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.</p>
+
+<p>Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande
+querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active,
+Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé
+tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme
+ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux
+fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner
+leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire
+terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat,
+quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus
+intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la
+première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire
+un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la
+résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un
+des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances
+de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux
+jours-là il mit sa vie sur son nom.</p>
+
+<p>Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre,
+mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien
+qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif.
+Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses
+devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la
+timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier
+échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière
+fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de
+déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il
+avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion
+de ses jeunes années un souvenir mélancolique.</p>
+
+<p>Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et
+beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain
+politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer
+tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série
+d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique
+dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et
+une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode;
+on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux
+sources pures.</p>
+
+<p>Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il
+fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par
+hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on
+n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue
+d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses
+amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois
+qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une
+foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le
+résumé du son observation spirituelle et déliée.</p>
+
+<p>Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une
+redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait,
+la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la
+regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et
+cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y
+asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en
+vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se
+décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez
+les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur
+les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter,
+tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis
+qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient
+avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand
+tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.</p>
+
+<p>Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays,
+après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la
+défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et
+ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet,
+et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte
+soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de
+Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux
+sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.</p>
+
+<p>--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est
+pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont
+pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit
+d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui
+qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une
+race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de
+titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant
+seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front;
+quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous
+quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à
+l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser
+quelque chose à votre sagacité.</p>
+
+<p>Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur
+un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux
+mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur
+le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce
+moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de
+l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre
+immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence:
+«Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre
+avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans
+cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et
+persistante.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté
+est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une
+pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il
+allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième
+fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en
+tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et
+une disgrâce.</p>
+
+<p>Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage
+annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc?
+la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre
+Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette
+page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»</p>
+
+<p>Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!</p>
+
+<p>--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince
+bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.</p>
+
+<p>On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de
+Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège
+s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde,
+Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à
+travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la
+patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout
+les imaginations étaient émues.</p>
+
+<p>Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son
+enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta
+à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses
+murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la
+municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions
+arrivèrent de tous côtés.</p>
+
+<p>Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail
+précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des
+Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée;
+on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de
+notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché
+à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur
+talent.</p>
+
+<p>Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble
+tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur
+l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la
+mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit
+toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée
+subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le
+dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait
+du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.</p>
+
+<p>Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a
+passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau
+qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière
+partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de
+l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent
+supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.</p>
+
+<p>Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème
+napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la
+terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On
+se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui,
+accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.</p>
+
+<p>--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains
+bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles
+graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais
+biens,--c'était peut-être moi-même, --avait un rendez-vous l'autre jour
+avec un chef supérieur d'une grande direction.</p>
+
+<p>L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient
+depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous
+attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour
+viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon
+Dieu!»</p>
+
+<p>Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon
+homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!....
+dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les
+<i>omnibus</i>, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement
+vides.»</p>
+
+<p>Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que
+ces dix <i>omnibus</i>?</p>
+
+<p>--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois
+que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en
+pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus
+illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait:
+Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on
+puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il
+tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.</p>
+
+<p>Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un
+morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir
+votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille
+chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini
+avec effroi.</p>
+
+<p>Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a
+fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants.
+Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?</p>
+
+<p>--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle
+de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques;
+tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il
+oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité
+des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.</p>
+
+<p>--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement
+enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter
+encore quelques mots pour lui servir de <i>De profundis</i> définitif.</p>
+
+<p>Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de
+madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te
+trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»</p>
+
+<p>M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore
+habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»</p>
+
+<p>--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire
+une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français:
+l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les
+<i>Demoiselles de Saint-Cyr?</i> je n'en sais rien; toujours est-il que M.
+Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures
+qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Don Francisco Martinez de la Rosa.</h2>
+
+<p>Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une
+famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le
+premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse
+centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du
+droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant
+encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le
+spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer
+la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les
+énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de
+s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.</p>
+
+<p>L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute
+de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires;
+il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie.
+L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma
+ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa
+plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et
+contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires,
+force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de
+l'Empire.</p>
+
+<p>Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à
+la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en
+Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et
+opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de
+ses plus remarquables poésies. <i>El Recuerdo de la patria</i> (le Souvenir
+de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi
+remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres
+et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette
+cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces
+femmes <i>blanches</i> et <i>roses</i>, aux yeux plus <i>bleus une l'azur du ciel</i>,
+aux cheveux qui <i>paraissent de l'or pur?</i> Les <i>gracieux yeux noirs, le
+pied léger, le teint brun</i> des femmes de la patrie n'effacent-ils pas
+ces froides <i>beautés du Nord</i>? Une triste et touchante invocation au
+fleuve paternel, <i>Padre Dauro</i>, termine cette plainte harmonieuse.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Francisco Martinez de la Rosa.</b></p>
+
+<p>Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles,
+le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en
+1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de
+l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature
+nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans
+méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique
+Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide
+regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème,
+auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et
+d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la
+littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la
+poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui
+complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.</p>
+
+<p>Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas
+longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait
+marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous
+ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un
+gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi
+Ferdinand, alors prisonnier en France.</p>
+
+<p>Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses
+services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs
+qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui
+inspirèrent un poème intitulé <i>Saragozza</i>, cri d'indignation et de
+douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation
+du poète.</p>
+
+<p>Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée
+française en faisait le siège, sa tragédie de <i>la Vence de Padilla</i>, un
+des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique,
+que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez,
+eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les
+bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se
+pressait pour voir cette grande figure historique, cette <i>tirana de
+Toledo</i>, comme dit un historien, <i>que todos le acalaban no como à muger
+mas como à varon heroico</i>.</p>
+
+<p>Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui
+étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut
+chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de
+1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs
+renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le
+poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie
+en face de ses injustes oppresseurs.</p>
+
+<p>On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes
+constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.</p>
+
+<p>Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en
+Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa
+tragédie de <i>Morayma</i>, un des plus poétiques épisodes de ces longues
+guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les
+historiens contemporains.</p>
+
+<p>La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la
+liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait
+être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville
+natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage
+éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses
+talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand
+nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le
+chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme,
+la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les
+partis extrêmes, les <i>communeros</i> et les <i>descamisados</i>. Il fut renversé
+le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un
+libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.</p>
+
+<p>La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais
+cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en
+France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une
+édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons
+citées déjà, la spirituelle comédie de la <i>Nina en casa y la madre en la
+Mascara</i>, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la
+tragédie d'<i>Oedipe</i>.</p>
+
+<p>Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue,
+lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la
+Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: <i>Aben-Humeya</i>, ou <i>les
+Maures sous Philippe II.</i></p>
+
+<p>Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en
+Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère
+Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont
+Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la
+reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui
+confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de
+sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les
+Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les
+efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la
+mère patrie. Le 10 avril, il publia l'<i>Estato real</i>, oeuvre pleine de
+sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle
+du pouvoir populaire.</p>
+
+<p>Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les
+passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et
+ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux
+pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une
+fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il
+retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil,
+si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires,
+et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies
+légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin
+en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de
+l'exilé. Nous citerons entre autres la <i>Soledad</i>, la <i>Muerte</i>, un sonnet
+intitulé <i>Mis Penas</i>, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré:
+«Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut
+l'être jamais!»</p>
+
+<p>Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès
+historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un
+discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au
+commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un
+esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui
+excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.</p>
+
+<p>Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez,
+dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et
+de la vraie liberté de sa patrie.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Inauguration de la statue de Bichat</h2>
+
+<h4>SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.</h4>
+
+<p>Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une
+foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de
+l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra
+aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui
+devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné
+ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans
+l'auditoire pouvait le remplacer.</p>
+
+<p>On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste;
+nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses
+condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au
+milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation
+courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses
+idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt
+qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement
+impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec
+ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves
+le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge
+avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette,
+dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de
+temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non,
+monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai
+commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine
+Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à
+quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il
+vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous
+deviendrez un jour.»</p>
+
+<p>Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez,
+lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville;
+de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont
+coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y
+serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous
+me succéderez un jour... bientôt peut-être.»</p>
+
+<p>Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait
+hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec
+moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»</p>
+
+<p>Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat,
+l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après
+avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du
+petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études
+classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était
+ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses
+travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège
+de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de
+son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de
+Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans
+son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant
+ainsi un grand exemple.</p>
+
+<p>Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec
+plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre
+maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir
+inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de
+celui qui l'avait traité en père.</p>
+
+<p>De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de
+Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la
+carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations
+chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine
+proprement dite, et publia, en 1800, ses belles <i>Recherches
+physiologiques sur la vie et la mort</i>. La même année il fut nommé
+médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.</p>
+
+<p>Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de
+l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses
+immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité
+pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques
+années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le
+temps d'écrire, et parmi lesquels son <i>Anatomie générale</i> est un de ses
+beaux titres de gloire.</p>
+
+<p>Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées
+par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique,
+dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que
+Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant
+de choses et aussi bien.»</p>
+
+<p>Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les
+conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du
+repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes,
+lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un
+escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il
+voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il
+s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze
+jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de
+son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.</p>
+
+<p>Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une
+table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de
+l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et
+Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms
+de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>
+Statue de Bichat, par M. David d'Angers,<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;inaugurée le 21
+août, à Bourg.</b></p>
+
+<p>Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier
+(Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le
+24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette.
+La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y
+affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de
+Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de
+Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M.
+Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine
+opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier,
+Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le
+cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des
+pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient
+M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le
+département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de
+l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires
+publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les
+souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie
+d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées:
+«Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la
+localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les
+hauteurs du bastion.</p>
+
+<p>La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate
+chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance
+supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le
+préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de
+Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la
+Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette
+ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du
+banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs
+toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu
+d'artifice a terminé la soirée.</p>
+
+<p>La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers),
+est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille.
+Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et
+ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition
+rappelle les <i>Recherches physiologiques sur la vie et la mort</i>, l'un des
+principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne
+de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les
+bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini,
+la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé,
+de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments
+originalement conçus.</p>
+
+<p>Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche
+encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de
+L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>M. A. Vattemare et son projet d'échange.</h2>
+
+<p>Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de
+la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous
+vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il
+importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul,
+dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus
+connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.</p>
+
+<p>M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par
+son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à
+travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans <i>l'Auberge de Calais</i> et
+autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom
+propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques.
+Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde
+entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les
+délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M.
+Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le
+public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs
+des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M.
+Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une
+idée utile.</p>
+
+<p>M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se
+trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les
+bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et
+perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on
+organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de
+leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en
+ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente
+organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le
+proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne
+demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières.
+Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les
+rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M.
+Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui.
+Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour
+en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars
+1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26,
+à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la
+pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée
+que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de
+richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le
+renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des
+affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans
+la nécropole des cartons ministériels.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br></p>
+
+<p>M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète:
+«Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du
+crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a
+obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres
+personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions
+européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour
+New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé
+d'États en États, provoquant des <i>meetings</i>, remuant les congrès et les
+populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour
+la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système
+d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M.
+White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général
+Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre
+toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à
+l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons
+Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny
+Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait
+pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains
+«en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»</p>
+
+<p>Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices,
+d'enthousiasme, de discours et de <i>meetings</i>, ont amené d'imperceptibles
+résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston,
+New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques
+documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21
+décembre 1842, par l'expédition des <i>Comptes et Budgets de la Ville</i>, de
+<i>l'Histoire du choléra</i>, des <i>Ordonnances de la Préfecture de Police</i>,
+et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de
+ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis
+clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande
+disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare.
+Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze
+cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette
+exposition.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Une Soirée orientale à Paris.</h2>
+
+<p>Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement
+les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour
+eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de
+leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils
+disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou
+de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de
+police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk
+après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet
+japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez
+et croyez.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Soirée orientale chez M. H...</b></p>
+
+<p>Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés
+dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les
+gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est
+presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle
+soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont
+réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de
+fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le
+frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux
+d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et
+les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite
+Babel.</p>
+
+<p>Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes
+de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales,
+causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de
+l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et
+ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France;
+le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies,
+entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère;
+un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri
+monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume
+du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un
+fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc
+ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens,
+des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y
+était représenté.</p>
+
+<p>Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant
+que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année
+venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était
+en carnaval.</p>
+
+<p>Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet,
+qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de
+M. H....</p>
+
+<p>Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs
+reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos
+artistes et des savants les plus célèbres.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Coots.</h2>
+
+<h4>EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT.</h4>
+
+<p>Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et
+rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à
+égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque
+fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le
+programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les
+terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques
+amateurs profanes.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p>Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où
+sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie,
+pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.</p>
+
+<p>Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est
+mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il
+a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes
+convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le
+Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne
+l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une
+tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.</p>
+
+<p>Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter
+cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions,
+une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et
+demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de
+force de volonté que de vigueur musculaire.</p>
+<img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Exercices de Coots.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Coots, célèbre boxeur anglais.</b>
+
+<p>Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur
+piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait
+pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.</p>
+
+<p>On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en
+lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort
+convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il
+ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop
+légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<br><br>
+
+<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2>
+
+<h4>SOUVENIR D'UNE PROMENADE.</h4>
+
+<p>Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus
+exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper
+de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute
+leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses
+sensations.</p>
+
+<p>Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit
+avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un
+de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans
+l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un
+qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la
+vérité ne suffisait pas toujours et partout.</p>
+
+<p>Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet,
+mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de
+l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un
+peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en
+sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture,
+et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé
+Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.</p>
+
+<h4>UN LIEU CONSACRÉ.</h4>
+
+<p><i>Chambre de Sterne</i>.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans
+le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.</p>
+
+<p>J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis
+qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et
+posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une
+émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de
+nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient
+paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger
+désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous
+quelque remise, une vieille <i>désobligeante</i>; il n'y avait que du gazon
+et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.</p>
+
+<p>J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du
+factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation
+de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine
+privé.</p>
+
+<h4>BIOGRAPHIE EPISODIQUE.</h4>
+
+<p>Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai
+trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a
+tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de
+caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa
+famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans
+autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un
+peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques
+vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet
+aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti
+l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le,
+Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour
+qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous
+des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant
+perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille
+appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne
+s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit
+sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les
+premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour.
+Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du
+service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant
+venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne
+sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira
+dans <i>ses terres</i> pour y vivre <i>comme il plaisait à Dieu</i>, c'est-à-dire
+très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil,
+l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que
+le sait du reste tout lecteur instruit.</p>
+
+<p>On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une
+très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que
+lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de
+couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas,
+une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient
+à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le
+pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un <i>milord
+anglais</i>, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si
+bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme;
+quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à
+propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au
+nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue
+Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout
+prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les
+républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la
+rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des
+cabaretiers de Calais.</p>
+
+<p>La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir
+tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des
+méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque
+tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique,
+prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle
+allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia
+ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi
+différentes que celles d'être trompeur ou trompé.</p>
+
+<p>Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et
+toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une
+figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient
+enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en
+Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à
+demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on
+d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son
+intelligence.</p>
+
+<p>Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on
+appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de
+scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de
+Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou
+vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.</p>
+
+<h4>HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE.</h4>
+
+<p>Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement
+des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau
+rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec
+une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et
+rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après
+eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple
+respectable.</p>
+
+<p>Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues
+sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites,
+exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques
+siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme
+de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.</p>
+
+<p>J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le
+camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne
+distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que
+la veuve remariée de quelque riche nabab.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette
+apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste
+Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans
+retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante
+entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur
+d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.</p>
+
+<p>Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces
+jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une
+calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du
+bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de
+son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un
+seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait
+plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.</p>
+
+<p>J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute
+l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous
+gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument
+napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.</p>
+
+<p>Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg
+de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition
+qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en
+orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les
+battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce
+pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais
+songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de
+lui-même et disparut.</p>
+
+<p>La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur
+mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie
+de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un
+de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée,
+se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût
+peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la
+froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans
+le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y
+mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des
+séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut
+être aimé.</p>
+
+<p>Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après
+bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse
+de celui qu'elle ne pouvait épouser.</p>
+
+<p>Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien
+que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent
+encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s
+élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement,
+lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves,
+qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le
+gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de
+dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été
+jusque-là d'amour et de renommée.</p>
+
+<p>A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans
+l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut
+largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants
+engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain,
+morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.</p>
+
+<p>Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse
+était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car
+c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel
+indien avaient exercé le plus de ravages.</p>
+
+<p>Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir,
+quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin
+sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique
+<i>steam-boat</i> qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des
+apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins
+qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre
+autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement
+nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement,
+chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le
+signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de
+la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine
+avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise
+échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.</p>
+
+<p>Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit
+frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.</p>
+
+<p>..............................................................</p>
+
+<p>Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme
+fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit
+d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue
+et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies!
+Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une
+femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!</p>
+
+<p>Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne,
+je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés
+de ce mari si gros et si rubicond.</p>
+
+<p>Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera
+tôt ou lard!</p>
+
+<p>Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur
+ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.</p>
+
+<p>Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à
+cet homme éminemment marié.</p>
+
+<h4>PRÉVENANCES.</h4>
+
+<p>Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime
+d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des
+voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à
+cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler
+ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes
+lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations
+contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante.
+Le chevalier de <i>l'Etoile</i> jette un insultant défi au champion du
+<i>Lion-d'Or</i>; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils
+s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute
+lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante
+les charmes du <i>Boeuf-Couronné</i>. Cette manoeuvre perfide attire les
+regards des deux paladins à <i>tweeds</i>-gris; ils se précipitent, la
+cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque
+pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux,
+et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois <i>groans</i> pour le <i>Lion</i>
+et <i>l'Étoile; hussah</i> pour le <i>boeuf</i>; le <i>Boeuf for ever</i>, sa couronne
+lui reste.</p>
+
+<p>A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés
+nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien,
+et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté
+soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que
+l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce
+que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée,
+les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent
+en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.</p>
+
+<p>Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: <i>Gentleman!
+ -- Herren! -- Signori! -- Caballeros! -- Messieurs! -- the Star hotel! -- die
+Kanone! -- l'Osteria del Orsa! -- l'Albergia de la Anela! -- les Trois Maures!</i></p>
+
+<p>Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait
+encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait,
+l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la
+prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de
+canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper
+et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout
+à qui pouvait m'arriver de pis.</p>
+
+<p>Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un
+sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses
+cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée
+jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un
+éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol,
+ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on
+Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais
+serment au besoin.</p>
+
+<p>Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que
+je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine.
+Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à
+deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le
+coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident
+imprévu me tira d'affaire.</p>
+
+<p>Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils
+saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait
+butté sur les degrés de la <i>Custom-house</i>. Etendu au milieu de ces
+sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la
+baie de Katakakooa.</p>
+
+<p>Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute
+l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me
+débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et,
+brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la
+rescousse de mon malheureux ami.</p>
+
+<p>Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux
+pieds des rochers de Shakspeare.<br>
+
+<span class="rig">O. N.</span></p>
+
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<h2>Agriculture</h2>
+
+<h4>LABOUR ET MOISSON.</h4>
+
+<p>La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées
+sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus
+nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a
+été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre
+humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais
+Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il
+n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.</p>
+
+<p>Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut
+juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de
+la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification;
+l'<i>Aramon</i> phocéen et le <i>Fourca</i> romain ont conservé leur nom et leur
+forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction
+desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être
+plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les
+départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc
+est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à
+l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le
+travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se
+nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du
+mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore
+qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui
+se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c
+que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie
+essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les
+charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail
+aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de
+la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.</p>
+
+<p>Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les
+perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures
+charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche,
+portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs,
+par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement
+illettrés, étrangers aux mathématiques.</p>
+
+<p>Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la
+charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode
+d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des
+animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la
+charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs
+cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans
+le jonc.</p>
+
+<p>Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez
+bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail;
+les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis
+l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte
+sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de
+mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au
+collier, comme les chevaux.</p>
+
+<p>Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux,
+des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son
+épine dorsale semble plutôt destiné à <i>porter</i> qu'à <i>tirer</i>, cependant
+un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de
+labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux.
+Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus
+rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler
+ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus
+glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du
+département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort
+nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de
+six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement
+semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord
+quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa
+charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du
+concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa
+portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile
+pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la
+terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles
+sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de
+la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux.
+C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes
+étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez
+grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une
+réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du
+département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à
+la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des
+équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air
+des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour
+des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le
+poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des
+ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de
+cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en
+arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à
+cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la
+voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes
+et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître
+fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même
+nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même
+quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de
+lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le
+laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison
+de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son
+instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement
+pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine
+raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens
+sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que
+ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il
+eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la
+perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé
+avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les
+autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes,
+proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de
+rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on
+leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par
+des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre
+d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.</p>
+
+<p>Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit
+de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux
+d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins
+de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets,
+vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui
+venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que
+l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et
+les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et
+l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le
+labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une
+économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites
+économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite
+qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres
+énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.</p>
+
+<p>La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont
+traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est
+un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de
+celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la
+sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le
+proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans
+le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le
+nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à
+l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également
+bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente
+charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du
+Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains
+efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la
+Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe <i>harna</i>, ou
+charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue,
+emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui,
+longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de
+l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et
+a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine;
+c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent
+aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à
+cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution
+agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et
+d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue
+brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.</p>
+
+<p>Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner.
+L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère
+et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans
+sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements,
+où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et
+perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure
+partie de la paille.</p>
+
+<p>Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et
+tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis
+trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès.
+Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement
+supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le
+moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement
+de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins,
+munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger
+à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune
+fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la
+nomment <i>sape</i>. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de
+la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui
+des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le
+moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille
+toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui
+tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un
+mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme
+suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en
+gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre
+par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de
+sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple
+arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas
+sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé
+debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie
+augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois
+autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte
+en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il
+en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.</p>
+
+<p>En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés
+belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas
+d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette
+époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.</p>
+
+<p>Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps
+immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de
+l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos
+paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années
+pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de
+Paris, une perte de plusieurs millions.</p>
+
+<p>Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée
+pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et
+celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être
+moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs
+qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La
+concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la
+sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne
+passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les
+rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres
+moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du
+Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'<i>auterons</i> ou
+<i>hauterons</i>, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase:
+gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les
+hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent
+faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est
+pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les
+chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait
+de faux la base d'une gerbe toute préparée.</p>
+
+<p>Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de
+l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire
+leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la
+différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de
+s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui
+les rappelle.</p>
+
+<p>Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en
+Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes
+agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus
+riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un
+simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait
+quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la
+rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont
+beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez
+belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.</p>
+
+<p>La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne
+lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes
+régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus
+simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme
+ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute
+d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt
+la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques
+jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs,
+la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la
+famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains
+regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le
+négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de
+temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes
+jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce
+qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de
+plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie
+de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les
+meules je paille ou <i>paillers</i>, qu'on voit à la porte de chaque
+métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture
+ou la litière du bétail.</p>
+
+<p>Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont
+comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte
+accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque
+métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle
+est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire.
+L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé,
+toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de
+l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement
+pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds
+des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la
+Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par
+conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles
+d'antiquité. Cette opération se nomme <i>dépiquage.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p>
+
+<p>A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course
+circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées
+en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue
+paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible
+et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la
+raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou
+diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de
+la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du
+Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans
+attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.</p>
+
+<p>La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont
+le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture
+principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus
+dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme
+hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des
+gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Moissonneur à la sape.</b></p>
+
+<p>Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi
+inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les
+conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les
+cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en
+ont pas besoin.</p>
+
+<p>Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France,
+partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute
+impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour
+n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre;
+les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers
+à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute
+l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des
+architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de
+perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus
+précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les
+produits en bon état.</p>
+
+<p>La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues
+offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent
+dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités
+de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans
+les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports,
+mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve
+très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées),
+placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol;
+les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats,
+peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés
+à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent
+assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.</p>
+
+<p>Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou
+grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée
+par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des
+meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il
+ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas
+immédiatement battu est à la merci des éléments.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Moissonneuse à la faucille.</b></p>
+
+<p>Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries,
+ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez
+répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes
+pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres
+cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées,
+ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.</p>
+
+<p>Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une
+passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double;
+elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations.
+L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne,
+d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à
+faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion
+considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour
+que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la
+main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute
+espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras
+manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et
+dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont
+toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center;">
+<b>Moissonneur à la faux.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 70%; text-align: center;">
+<b>Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p> Il reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture
+d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de
+fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici
+atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au
+fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus
+défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle
+met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre
+ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu
+n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les
+greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie
+à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie
+prodigieusement. Le charançon (<i>curculio</i>) est le fléau de nos greniers.
+De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à
+étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en
+suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les
+charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque
+matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des
+charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il
+n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois
+de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler
+très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être
+attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération
+nouvelle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Moissonneurs faisant des meules.</b></p>
+
+<p>Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc
+de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent
+jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie
+pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen
+long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de
+meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le
+moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin,
+on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit
+exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en
+circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage
+supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la
+ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne
+peuvent s'y multiplier.</p>
+
+<p>Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient
+leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en
+usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de
+l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques
+Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire
+en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez
+bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela
+une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait
+publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur
+affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: <i>la
+France n'a pas de réserve de céréales</i>. En temps de paix, elle se
+suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la
+Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre
+littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse,
+une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville
+final de l'opéra <i>On ne s'avise jamais de tout</i>, charmant <i>pont-neuf</i>,
+plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique
+d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en
+tirer parti.)</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008small.png"><br><a href="images/008large.png">(Agrandissement)</a></p>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;">
+<br><br><br><br><img alt="" src="images/009b.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;">
+DEUXIÈME COUPLET<br><br>
+
+ LE MARQUIS.<br>
+ Cher docteur, voulez-vous suivre<br>
+ Le conseil de la raison?<br>
+ C'est de brûler votre livre<br>
+ Et d'oublier sa leçon.<br>
+ LE DOCTEUR.<br>
+ Oui, ma foi!<br>
+ Je vous crois;<br>
+ De ce soin je me délivre.<br>
+ Mais j'en vois<br>
+ Comme moi<br>
+ S'adonner à cet emploi:<br>
+ Vieux jaloux,<br>
+ Loups-garoux.<br>
+ Il vous faut apprendre à vivre,<br>
+ Comprenez,<br>
+ Retenez<br>
+ Qu'ici-bas vous vous damnez,<br>
+ Un enfant vient à bout, etc.
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;">
+<br><br><br><br><img alt="" src="images/009c.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;">
+TROISIÈME COUPLET<br><br>
+
+LISE (AU PUBLIC).<br>
+
+ Avec l'espoir de vous plaire<br>
+ Nous rajustons aujourd'hui<br>
+ Un opéra centenaire<br>
+ En son temps fort applaudi.<br>
+ Les leçons.<br>
+ En chansons<br>
+ Parfois plaisent davantage;<br>
+ Les sermons<br>
+ Froids et longs<br>
+ Ici ne semblent pas bons.<br>
+ Si l'auteur,<br>
+ Par malheur,<br>
+ N'obtient pas votre suffrage,<br>
+ Il a tort;<br>
+ Mais encore,<br>
+ Ne le jugez pas à mort:<br>
+ Pardonnez à son goût<br>
+ Sa funeste méprise;<br>
+ Songez qu'on ne s'avise<br>
+ Jamais jamais de tout!
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: center;">
+<br><br><br><br><img alt="" src="images/009d.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>LA CONJURATION.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/27-01.png"></span><span class="sc">on</span> Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre
+enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en
+sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et
+devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en
+souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me
+promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.</p>
+
+<p>«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les
+miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force
+de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me
+désirent, dans la crainte du Seigneur.</p>
+
+<p>«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en
+prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays
+d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui
+le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur
+la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen
+probe, honnête, dévoué.»</p>
+
+ <p class="lef"><img alt="" src="images/27-02.png"></p>
+
+<p>Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à
+genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à
+son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un
+puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce
+monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette
+vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de
+l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a
+enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les
+séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la
+force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté
+au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la
+loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine
+furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables...
+mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire
+cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au
+fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme
+celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans
+ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des
+hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore,
+en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une
+tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.</p>
+
+<p>Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le
+déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue
+pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le
+baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait:
+«Tu seras vertueux!»</p>
+
+<p>Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de
+l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans
+une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et
+qu'on passe sans les goûter!</p>
+
+<p>Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant
+incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait
+à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait
+d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la
+contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire
+amoureusement au réveil.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/27-03.png"></p>
+
+<p>Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où
+s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le
+retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de
+Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si
+bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après
+un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son
+mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir
+trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans
+l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et
+préparer la vengeance.</p>
+
+<p>Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le
+nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le
+Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma
+autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution
+qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo
+Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait
+pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien
+aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement
+de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé,
+où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de
+l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un
+bourreau.</p>
+
+<p>Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours
+n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la
+porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de
+son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie
+bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et
+fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée
+paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de
+son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après
+l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui
+étaient venus le trouver et le consoler.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/27-04.png"></p>
+
+<p>Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été
+désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il
+fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde,
+ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et
+noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de
+plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et
+entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les
+murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en
+faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres
+percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs,
+donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la
+chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco,
+les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une
+table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées,
+des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On
+remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de
+Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres,
+exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient
+autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point
+réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi
+arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile
+capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur
+d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu
+podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre
+l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il
+enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la
+Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même
+temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée
+lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement
+abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage
+de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du
+dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants
+succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses
+désirs.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/27-05.png"></p>
+
+<p>Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne
+devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des
+malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure
+particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux
+contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière
+à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient.
+«Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir
+couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards,
+chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce
+n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer
+sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on
+sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se
+vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son
+métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les
+obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois,
+exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous
+contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à
+qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les
+glaces de l'âge.»</p>
+
+<p>Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent
+aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne
+l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne
+profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance
+de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui
+voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une
+première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du
+plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à
+son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons
+le suivre. Notre travail est sa gloire.</p>
+
+<p>--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu
+l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré
+profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à
+la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...</p>
+
+<p>--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à
+Parabiago?</p>
+
+<p>--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando;
+on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux
+pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands
+seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait
+point dans l'oubli ceux qui autrefois....</p>
+
+<p>--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et
+frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi!
+n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs?
+Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»</p>
+
+<p>Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation
+dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance,
+Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires
+publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les
+apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il
+n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle
+ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres
+époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui
+embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation
+du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle
+avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des
+exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la
+passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni
+lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et
+commença à causer avec le docteur Aliprando.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/27-06.png"><br>
+
+<p>Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier
+d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des <i>Remèdes de l'une et de
+l'autre Fortune</i>, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était
+empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait
+amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui
+demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin.
+Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une
+voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au
+milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle
+parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a
+donné: <i>Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était
+la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec
+piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne
+réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière
+dans l'âme des citoyens.</i>»</p>
+
+<p>Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté
+unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul
+homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»</p>
+
+<p>Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme
+l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille
+elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie
+d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: <i>On a
+un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie
+et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est
+que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes
+parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous
+les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un
+seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit
+aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les
+dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le
+peuple appelle seigneurs et qui sont ses
+bourreaux</i>.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient
+les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur,
+flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à
+lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: <i>Comment
+peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de
+l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le
+même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs,
+souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est
+détestée et que chacun te souhaite, la mort?</i>--Qu'en dites-vous? Est-il
+besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément
+pour....</p>
+
+<p>--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent
+ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un
+autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand
+Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque,
+sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il
+avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des
+princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus
+grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le
+blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de
+vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des
+tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption
+que l'était celle des Visconti.</p>
+
+<p>Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les
+conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour
+désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles
+plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et
+envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le
+réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des
+opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait
+souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle,
+dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme
+ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple,
+malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange.
+Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux
+sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne
+dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme
+empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans
+la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher.
+Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous
+n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez
+à l'assassinat!</p>
+
+<p>--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino
+Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi
+sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un
+autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur
+la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne
+spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence.
+L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours
+accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes
+étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda
+pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand
+Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête
+de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug
+des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui,
+nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter
+qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.</p>
+
+<p>--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la
+fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits
+rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le
+sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui?
+Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine
+ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.</p>
+
+<p>--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas
+nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous?
+Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée.
+Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par
+l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et
+c'est la révolte.</p>
+
+<p>--Et les armes, ajouta Pinalla.</p>
+
+<p>--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou
+envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de
+s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de
+Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La
+révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la <i>Vipère</i>, il ne
+fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera
+attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!</p>
+
+<p>--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de
+Saint-Colomban? demanda Zurione.</p>
+
+<p>--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux
+que lui tenir l'épée?</p>
+
+<p>--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée?
+Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient
+bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.</p>
+
+<p>--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait
+Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux
+des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on
+doit compter sur eux.</p>
+
+<p>--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la
+liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les
+sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus
+pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce
+nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il
+met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il
+abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses
+soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville.
+C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.</p>
+
+<p>--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à
+Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de
+la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au
+beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il
+figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir
+partager son trône.»</p>
+
+<p>Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit.
+«Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette
+famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous
+faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité
+est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors,
+manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui
+se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...</p>
+
+<p>--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la
+recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne
+désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les
+massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une
+victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»</p>
+
+<p>Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme
+qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour
+frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille
+doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être
+préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que
+celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain,
+s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains;
+faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que
+le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos
+femmes....»</p>
+
+<p>A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au
+coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il
+s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse
+qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par
+un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la
+tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur
+d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando
+de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été
+outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de
+More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses
+manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois
+qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à
+Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive
+saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle.
+Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans
+l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé
+toutes ces imaginations lombardes.</p>
+
+<p>Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave
+mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux
+oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la
+façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier,
+dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A
+côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large
+tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la
+remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit
+d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit
+circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la
+généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.</p>
+
+<p>«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.</p>
+
+<p>--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient:
+Vive Milan! vive saint Ambroise!</p>
+
+<p>--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas
+sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour
+corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»</p>
+
+<p>Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité,
+ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets
+sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence,
+de penser à leur projet commun et de se revoir.</p>
+
+<p>Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de
+Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle
+avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir
+secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la
+rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils
+s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion
+favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils
+avaient fixé à la nuit du lendemain.</p>
+
+<p>--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne</i>: par M. X. <span class="sc">Marmier</span>,
+auteurs des <i>Lettres sur le Nord et sur la Hollande</i>. 2 vol.
+in-18.--Paris, 1843. <i>Delloye</i>. 3 fr. 50 c. le vol.</p>
+
+<p>M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de
+l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur
+le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires
+et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les
+achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées
+septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir
+une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des
+ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces
+nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes
+vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets
+matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop
+vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X.
+Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique
+reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de
+Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le
+caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui
+ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages
+mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles
+bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore
+à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»</p>
+
+<p>Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord
+aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à
+Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après
+avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée
+depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur
+l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X.
+Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature
+finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les
+vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les
+chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés
+presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et
+Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur,
+longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il
+gagne Saint-Pétersbourg en poste.</p>
+
+<p>M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou;
+aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général
+et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le
+temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non
+content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a
+entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration
+et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres
+de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de
+Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée
+Pichot.</p>
+
+<p>En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il
+visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous
+donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que
+nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse.
+«Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances
+humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là
+le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui
+gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur
+les rives étrangères.»</p>
+
+<p>«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce
+que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de
+choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans
+mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les
+flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de
+la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne
+considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son
+outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne
+cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné
+et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes
+entraves de son état politique et social. C'est cette place que
+j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les
+rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un
+sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre
+loyal et sincère.»</p>
+
+<p><i>Philosophie sociale de la Bible</i>; par l'abbé F.-B. <span class="sc">Clément</span>. 2 vol.
+in-8.--Paris, 1843. <i>Paul Mellier</i>. 15 fr..</p>
+
+<p>La <i>Philosophie sociale de la Bible</i>, que vient de publier l'abbé F.-B.
+Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre
+de <i>Mosaïsme</i>, traite des principes de stabilité avant le Christ, et
+plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de
+<i>Christianisme</i>, comprend l'analyse et l'application raisonnée des
+principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi
+expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants,
+le but et les résultats de son ouvrage.</p>
+
+<p>L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le
+monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle
+établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans
+le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la
+reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette
+première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée
+surtout à rappeler le besoin des croyances en général.</p>
+
+<p>Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la
+loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver
+la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement.
+Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son
+point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé
+Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion
+les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure
+definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question:
+Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est <i>une créature faite à
+l'image et à la ressemblance de Dieu</i>.</p>
+
+<p>Un voit par cette définition que la <i>raison</i> de l'homme, c'est-à-dire ce
+qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance
+avec la divinité; donc il y a <i>trois</i> dans l'homme comme en Dieu: la
+<i>puissance</i> ou force, correspondant au père; le <i>verbe</i> ou
+l'entendement, au fils, et le <i>sens</i>, à l'esprit. Le <i>moi</i> humain n'est
+pas l'unité simple, mais une <i>société</i> indivisible, car l'homme converse
+avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois <i>termes</i>
+ou <i>éléments</i> du <i>moi</i>, la <i>puissance</i> et le <i>sens</i>, produisent la
+variété, taudis que le troisième, le <i>verbe</i>, donne l'unité, l'union, la
+fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un
+seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut
+consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de
+ressemblance qu'ils ont entre eux. Le <i>verbe</i> sera donc appelé à donner
+la loi générale du genre humain.</p>
+
+<p>Le désordre originel survenu dans le développement des éléments
+constitutifs du <i>moi</i> fournit l'explication de la société ancienne. La
+perturbation de la petite société individuelle grandissant avec
+l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie
+après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion
+n'a pas reçu son développement légitime.</p>
+
+<p>Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du
+monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se
+construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se
+perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On
+reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le
+moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen
+analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales
+dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et
+assure lu vie nationale et la liberté.</p>
+
+<p>Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter
+du <i>merveilleux</i> et de la <i>parole</i>. Afin de conserver au raisonnement
+l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume
+ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le
+point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à
+l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut
+faire par lui-même; c'est le moyen <i>extra-naturel</i> tenu en réserve pour
+les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule
+de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle
+aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même
+en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible,
+l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine,
+comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver
+la première <i>parole</i> et en même temps la première vérité.</p>
+
+<p>Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la
+continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme,
+tous se résumaient dans l'usage de la <i>force</i>. Quand la force fait la
+loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la
+<i>réparation</i>, la <i>rédemption</i>, la <i>délivrance</i>. Il est donc appelé à
+renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social.
+C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire
+les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est
+éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la
+variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union
+produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être
+vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est
+jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le
+despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir
+l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité
+chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des
+nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.</p>
+
+<p>La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de
+gouvernement; elle est fille de la <i>vérite</i> qui <i>réunit</i>; lu tyrannie
+est enfantée par l'<i>erreur</i> qui <i>divise</i>. Cependant tous les esprits
+étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la
+meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le
+mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que
+le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples,
+mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que
+le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés
+au développement légitime et naturel du christianisme.</p>
+
+<p>Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions
+de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne
+fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les
+hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme
+gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation
+de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans
+l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette
+supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il
+se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et
+l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et
+l'autre de l'unité du principe.</p>
+
+<p>Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement
+empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit
+chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie,
+c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement
+déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous
+le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est
+pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément
+qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce
+bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se
+propose l'auteur de la <i>Philosophie de la Bible</i>, et les moyens à l'aide
+desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses
+théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par
+la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime
+particulières de tous les esprits sérieux.</p>
+
+<p><i>Éléments de Géographie générale</i>, ou Description abrégée de la terre,
+d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions
+naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus
+récentes; par <span class="sc">Adrien</span> Balbi. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8
+cartes.--Paris, 1843, <i>Jules Renouard</i>. 15 francs.</p>
+
+<p>Un traite de <i>Géographie moderne</i>, quelque élémentaire qu'il soit, doit
+offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux
+trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la
+terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire;
+dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en
+général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les
+États qui se partagent sa surface.</p>
+
+<p>Les <i>Éléments de Géographie généraux</i> que vient de publier M. Balbi se
+divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes
+généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la
+partie descriptive, qui comprend la troisième.</p>
+
+<p>Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi
+expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que
+la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique,
+à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces
+chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie,
+comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder
+l'exposition des théorèmes ou des faits.</p>
+
+<p>La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections,
+correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en
+géographie générale et en géographie particulière. La géographie
+générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et
+la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les
+articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes,
+détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles,
+montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées
+basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer,
+industrie, commerce, superficie, population absolue et relative,
+ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie
+particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou
+de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose
+des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves,
+topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe,
+possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque
+partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État,
+sa superficie, sa population absolue et sa population relative.</p>
+
+<p>Cette courte analyse suffit pour prouver que les <i>Éléments de
+Géographie</i>, «miniature de son <i>Abrégé</i>,» comme les appelle M. A. Balbi,
+ne sont que l'<i>Abrégé</i> lui-même, considérablement diminué, corrigé et
+augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les
+intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la
+prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin
+qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a
+évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme
+aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus
+grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science
+dans son état actuel.</p>
+
+<p><i>Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil)</i>, suivis d'autres
+ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une
+Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madame <span class="sc">Necker
+de Saussure.</span> 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>. 3
+fr. 50 c.</p>
+
+<p>L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre de <i>Dix
+années d'Exil</i> se compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur
+de <i>Corinne</i> se proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse
+qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un
+intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800,
+s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181
+2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage
+excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet
+politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des
+gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa
+préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de
+Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande.
+Outre <i>Dix années d'Exil</i>, le nouveau volume que vient de publier M.
+Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les
+ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M.
+Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques, <i>***** dans le
+désert</i>, scène lyrique; <i>Geneviève de Brabant</i>, drame en 3 actes et en
+prose; la <i>Nanumate</i> drame en trois actes et en prose; le <i>Capitaine
+Kersadec</i>, ou <i>Sept Années en un Jour</i>, comédie en deux actes;
+<i>********</i> et <i>le Mannequin</i>, proverbes dramatiques, et S*****, drame en
+cinq actes et en prose.</p>
+
+<p>[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères
+complètement délavés dans le document électronique qui nous a été
+fourni.]</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>Théâtre portatif de campagne.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>Développement général.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/013b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Développement partiel.</b></p>
+
+<p>Un fabricant de papiers peints(1) a eu l'ingénieuse idée d'appliquer la
+forme simple et portative du paravent à la construction de petits
+théâtres de campagne.</p>
+
+<blockquote>Note 1: Passage Choiseul.</blockquote>
+
+<p>Un seul de ces paravents suffit pour la représentation de la plupart des
+proverbes; avec deux, figurant un salon et un jardin, on peut
+représenter toutes les pièces d'un répertoire très-varié.</p>
+
+<p>Il est, d'ailleurs facile d'appliquer sur les feuilles de ces paravents
+quelques légers châssis garnis de toiles et recouverts de papier peint,
+ou plutôt badigeonné par quelque artiste amateur, pour modifier et
+varier, autant qu'il peut être nécessaire, les décorations principales.</p>
+
+<p>On place les paravents au fond d'un salon ou d'une galerie, en ayant
+soin de laisser à l'entour une enceinte de dégagement destinée à servir
+de coulisses et à faciliter l'entrée et la sortie des personnages par
+les portes pratiquées dans la décoration. On masque ce dégagement de
+l'ouverture de la scène au moyen de deux grands rideaux, qui, fixés par
+des anneaux à une tringle transversale, s'ouvrent au moyen d'un jeu de
+poulies ordinaire.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"></p>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Placez devant vous un miroir plan MM', dans lequel vous apercevrez
+l'objet O que vous voulez atteindre. Mettez le canon du pistolet P sur
+l'épaule ou au-dessus, et dirigez-le, en regardant dans le miroir, et en
+visant, avec l'image P' du pistolet, l'image réfléchie O' du but à
+frapper; puis lâchez le coup lorsque l'image sera bien dans l'alignement
+de la mire et du canon.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013d.png"></p>
+
+<p>II. Il avait 7 napoléons, et à la première emplette il en a dépensé 4, à
+la seconde 2, à la troisième 1; car 4 est la moitié de 7 augmentée de
+1/2; 2 est la moitié du reste 3 augmentée de 1/2; 1 est la moitié du
+reste 1 augmentée de 1/2.</p>
+
+<p>Ou parvient facilement à ce résultat en raisonnant sur le nombre 7
+comme s'il était connu, et en imaginant que l'on effectue les opérations
+indiquées par l'énoncé. Un trouvera alors que lorsque du huitième du
+nombre inconnu on retranche les 7/8 de l'unité, il ne reste rien. Donc
+le nombre inconnu est 7.</p>
+
+<p>III. En faisant le même raisonnement, on trouvera que si c'est à la
+quatrième emplette, seulement que tout a été dépensé, le nombre des
+napoléons était de 15; de 31 à la cinquième emplette, de 65 à la
+sixiéme, et ainsi de suite. Voici un petit tableau qui montre la marche
+à suivre pour résoudre complètement la question, quel que soit le nombre
+des emplettes.</p>
+
+<pre>
+ Nombre des Termes de la Nombre des
+ emplettes. progression double. napoléons dépensés.
+
+ 1 2 1
+ 2 4 3
+ 3 8 7
+ 4 16 15
+ 5 32 31
+ 6 64 63
+ 7 128 127
+ 8 256 255
+ 9 512 511
+ 10 1024 1023
+</pre>
+<br>
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Faire une boîte dans laquelle on verra des corps pesants que l'on y
+jette, une balle de plomb, par exemple, monter de bas en haut, au lieu
+de descendre, de haut en bas.</p>
+
+<p>II. Les trois Grâces portant des oranges, dont elles ont chacune un
+nombre égal sont rencontrées par les neuf Muses, qui leur en demandent.
+Chacune des Grâces en donne le même nombre à chacune des muses, après
+quoi elles se trouvent toutes également partagées. Combien les Grâces
+avaient-elles d'oranges?</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.</p>
+
+<p class="mid">La valeur n'attend pas le nombre des années.</p>
+
+<p class="mid">Qui nous délivrera des Grecs et des Romains.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013e.png"><br><b>UNE DEVISE DE CONFISEUR.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013f.png"><br><b>UNE ENSEIGNE.</b></p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0027, 2 ***
+
+***** This file should be named 38442-h.htm or 38442-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/4/4/38442/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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